Le dernier chapitre de mon roman
:ui, mon cher, me voilà marié, et très -marié! Que veux- tu? le plaisir s'use , la jeunesse se passe, les dettes s'accumulent. On se désabuse des pompes du monde ,
on sent la nécessité de faire une fin , et on se fixe par raison. Un établissement solide vous procure de la considération; une fortune brillante vous attire des amis, et une jolie femme les retient. Comptes -tu pour rien les plaisirs d'une union bien assortie, oii cependant la convenance a fait les frais de l'amour ? IVe faistu aucun cas des jouissances de la paternité, dont pourtant l'amour fait quelquefois les frais pour l'iivineii ? Quant à moi , j'estime le
mariage au-dessus de toutes choses et tu y
viendras toi-inéme, je le gage, tout mauvais sujet que je te connoisse. Tu as vingt-cinq ans, et tu dois vingt - cinq mille francs! Epouse, morbleu, fût-ce une douairière. Le mariage est le talisman de la fortune , et la rocambole des libertins.
Tu vas m'exposer tes terreurs Fi donc,
un grand homme comme toi peut-il s'abaisser à de pareilles puérilités? Il n'appartient qu'aux âmes communes de se révolter contre le sort. Un cœur généreux brave ses rigueurs. Que vois-tu, d'ailleurs, de si fatal dans une chance que tant d'honnêtes gens ont courue ? Sais-tu qu'on en citeroit de quoi remplir cent
DK MON IU),MAi>.
voluiiips, format atlantique? J'v ai inrme travaillé; je devois proposer rouvra^jc par souscription , et je n'y ai renoncé qu'en vertu de mon respect pour les dames.
Oh! je leur demande grâce, pour la millième fois, d'une si maussade entreprise; car, tout compense , leurs défauts même soiu charmants, et je crois que si elles étoient plus parfaites elles ne seroient pas si aimables. Elles ont beau nous jouer, nous persécuter , nous trahir ; il n'y a pas de perfidie qu'un baiser ne rachète, pas de chagrin dont un doux raccommodement n'embellisse le souvenir ! Maudit soit le barbouilleur mal avisé, qui trempe sa plume dans le poison des furies , pour faire le portrait des grâces. Ne me
confondez pas avec lui, sexe enchanteur
Je sais bien, moi, que vous êtes le chef-d'œuvre de la création, l'ornement, le trésor de la vie; j'aime votre esprit si délicat, votre cœur doué d'une sensibilité si vive , et de temps en temps vos jolis caprices : je vous adore de bonne foi , et si je m'égave un peu sur votre compte, passez -moi cette boutade impertinente. Les beaux esprits du monde ai-
Lt DERNIER CHAPITfiK
ment à s'exercer sur l'air piteux et les manières gauches d'un nouveau marié ; on l'assaille de brocards ; la médisance déterre cent anecdotes oubliées ; la calomnie en invente mille autres , et cette chaîne deviendroit insupportable , si l'on n'affectoit pas de se jouer avec elle. C'est un tribut que je paye aux mœurs du siècle.
En effet , mon ami , et tu as eu raison de gager , mon mariage est encore un roman. Depuis que je me connois , toutes mes aventures ont ce cachet-là , et on retrouveroit des chapitres de ma vie partout , je pense , excepté dans Grandisson. Cependant rassuretoi; je me suis défendu , pour aujourd'hui, le genre ténébreux. Je ne te promènerai point dans les souterrains d'Anne Radcliffe , à travers les cachots et les cimetières , et je n'enrichirai pas mon récit des sublimes conceptions de nos dramaturges des boulevards. Tu ne verras ici , ni bandits, ni spectres, ni tour du Nord ; et tu me sauras gré d'y avoir ménagé , de mon mieux , l'effusion du sang dont je ne pou vois me passer. Enfin tu t'apercevras facilement que le mariage et la dot
DE Mr)N RO.MAW.
ont dore Jiion imagination, et qu'à ce compte, mes lecteurs ont autant gagné que mes créanciers.
Mais tu croiras peut-être que je n'ai l^it que courir d'un extrême à un autre, et que j'ai changé les couleurs obscures de l'anglomanie contre les crayons graveleux du cynisme. Détrompe-toi encore une fois. Un jeune homme de vingt ans peut faire des folies par occasion, les recommencer par habitude , les aimer par tempérament , et les raconter par étourderie ; mais la volupté porte un voile, et l'amour un bandeau. Je ne suis marié que de l'autre jour , et si ma robe juvénile n'est pas exempte d'impureté , je ferai du moins mes efforts pour être plus chaste dans le choix de mes expressions que dans celui de mon sujet, et je m'empresse d'en prévenir mon lecteur , afin que l'on n'accuse pas mes idées de ressembler à ces débauchés de basse origine , qui se faufilent dans la bonne compagnie à la faveur d'un vêtement décent.
Maintenant je suis sûr de n'être condamn»que par les gens scrupuleux qui ne m'auronf