‹ Le dernier chapitre de mon romanChapitre 2 sur 8 · LK DERNIER CHAPITRE · texte numérisé non relu

LK DERNIER CHAPITRE

pas fini, et par ies journalistes qui ne m'auront pas commencé. Que Dieu le leur rende! Je suis très -fort de leur avis, et je pense sérieusement à me convertir : j'ai même l'espoir que mes livres seront un jour employés à l'éducation des jeunes filles , et qu'on les méditera dans les familles pieuses. Je n'en excepte que celui-ci : vous le lirez pourtant , belle Myrte ; mais au lieu de l'oublier dans la poussière de votre oratoire , vous le cacherez avec précaution sous votre oreiller ; et vous aurez soin de baisser les yeux , si l'on en parle jamais dans le boudoir de votre mère.

Je ne sais s'il te souvient de mademoiselle Aglaé de la Reinerie. A onze ans, elle faisoit déjà espérer tant de qualités et tant de charmes , qu'on ne doutoit pas qu'elle ne devînt la fleur du beau sexe de Strasbourg. Malheureusement elle nous fut ravie par son père , spéculateur déterminé, qui alloit chercher la fortune aux Indes. La jeune personne resta h Paris sous la garde de sa tante et de son frère aîné. Le père s'embarqua, voyagea heureusement, réussit dans toutes ses entreprises, et mourut l'année dernière. Ce n'étoit pas, diras-tu, hi

I)K MOi> nOMAN,

jjciiic lie sciiricliir. Mal raisonné : j'hérite.

M. de la Reinerie possétluit encore quelques domaines en Alsace , et il avoit des intérêts dans plusieurs maisons de commerce. Mademoiselle de la Reinerie se décida à liiire le vovage de Strasbourg , ou elle arriva avec sa tante , dans le cours du mois d'octobre dernier, après huit grandes années d'absence. Depuis le passage de Thomme au grand nez, dont il est parlé dans Tristram-Sliandy , personne n'avoit fixé plus particulièrement l'attention de notre bonne capitale. On ne parloit que de mademoiselle de la Reinerie ; on ne citoit qu'elle; on ne clierclioit qu'elle à la cathédrale, à la comédie, au Breuil... Et moi , mon ami , moi seul ! . . . Plains ma destinée ! Pendant que ce bel astre éclairoit Strasbourg , j'étois absent de l'horizon , et je filois le parfait amour à la croisée d'une petite bourgeoise d'Ilaguenau.

J'arrivai trop tard, et je fus doublement malheureux, car je ne vis plus mademoiselle de la Reinerie, et j'entendis encore tous les mauvais vers qu'on avoit laits à sa louange. Mes regreLs augmentèrent quand ma mèio

'fâ LE DER.MER CHAPITRE

m'apprit qu'il avoit été question de m'unir à elle, et qu'on auroit été certain de l'aveu de la tante, qui n'est pas sans influence dans la famille ; mais je fus désespéré quand on me parla de la dot qui venoit de m'écliapper irrémédiablement. On ajoutoit que le frère avoit d'autres vues, et que, cette occasion perdue, il ne falloit plus y penser : la sensibilité de mon cœur ne tint pas à ce dernier coup.

Ma mère savoit ce que peuvent les passions sur une âme telle que la mienne. Elle s'aperçut du changement qui s'opéroit en moi, du dépérissement qui me minoit , du marasme auquel j'allois succomber , et elle en devina la cause. — Mon cher Alphonse, me ditelle un jour , vous pensez à vous marier ; c'est un projet sage , et qui prouve une maturité précoce dont je ne vous crovois pas susceptible ; votre résolution me charme ; allez à Paris , mademoiselle de la Reinerie doit y être arrivée; je ne sais pas précisément son adresse; mais je vous la ferai parvenir quand il en sera temps, et j'espère que vos efforts tourneront à bien.

DE MON ROMAK. 'fS

A ce discours , elle ajouta quelques iustructions que je reçus avec une déférence toute filiale; je fis amener des chevaux, et le soir même je partis pour Paris , accompagné de Labrie et de mon amour. Maintenant, mon ami, ton attention prendra la peine de me suivre à travers champs, et de rouler avec ma chaise de poste, si mes aventures t'intéressent ; car je suis très-déterminé à ne pas lui épargner une circonstance , pour me conformer à la routine de nos romanciers modernes. Garde-toi , cependant , de censurer l'abondance de mes épisodes, et la prolixité de mes détails. Il n'y a rien que d'essentiel dans ma narration , et mes incidents sont tissus avec tant d'art , que je fais marcher de front mon Iliade et mon Odyssée.

D'abord^ pour ne te laisser aucun doute sur mon exactitude , tu sauras que je demeurai dix-huit heures en route de Strasbourg à Chaumont. Comme pendant tout ce temp8-là je n'avois pu dormir, et que le froid devenoit piquant, je résolus d'y passer la nuit. Voilà, j en suis certain, de ces circonstances dont tu ne te soucies guère ; mais ne te récrie i^ms trop

sur leur sécheresse, car, encore une fois, je ne dis rien que d'utile, et tu touches aux grands événements. Il va même de l'art à cacher sous ces formes minutieuses, des combinaisons graves et importantes. Le résultat en est plus piquant, le dénouement plus inattendu , la surprise plus vive; et cela s'appelle ménager habilement l'intérêt.

Il étoit dix heures, et j'achevois un souper impromptu, tout en rêvant à mon adorable prétendue, quand l'hôtesse me tira de ma méditation , en entrant dans la salle à manger d'un air inquiet. — Monsieur pense-t-il coucher ici , me dit-elle ?

— Sans doute, madame, lui répondis-je , plus étonné de son trouble que de la singularité de la question.

— Je suis au désespoir , monsieur , mais cela n'est pas possible.

— Pas possible voilà qui est étrange; et

pourquoi donc, s'il vous plaît?

— Par un motif très-puissant , monsieur : je n'ai pas de lit.

Et pendant qu'elle disoit cela , je la parcourois de l'œil , pour savoir jusqu'à quel

Dli .MON UOMAiN.

iô

point un honnête lionmic pou voit se compromettre en parta^jcant le sien ; et je répétois : pas possible. La bonne femme crut que je révoquois son assertion en doute, et elle s'empressa de la justifier avec une élocution bavarde qui jii'auroit peut-être diverti en toute autre conjoncture. Enfin, au bout d'une demi-heure, elle arriva à sa péroraison, et me notifia, de la manière la plus démonstrative, qu'il falloit me résoudre à partager un mauvais grabat avec mon valet de chambre, si je n'aimois mieux passer une nuit poétique , à la belle étoile.

La proposition me paroissoit malséante , et je ne savois trop à quoi me décider, quand l'hôtesse me dispensa de réfléchir, ens'écriant comme par inspiration : — Il y a bien lelitjaunc du numéro 8; mais non, continua-t-elle avec une pruderie solennelle , cela ne peut pas se faire !

— A d'autres , et pour quelle raison , de grâce ?

— Parce que le lit vert

— Eh bien ! Le lit vert ? Qu'y a-t-il de commun entre le lit vert et le lit jaune ?

— Monsieur, le lit vert est occupé.

— J'y suis : madame couche au numéro 8 !

— Non, monsieur, mais c'est la même chose : il y a une jeune personne si jolie, si intéressante —

La même chose : non , de par tous les diables.

— Dix-huit ans au plus !

J'écoute de toutes mes oreilles.

— Et une douceur d'ange !

Vois-tu comme je m'enflamme ?

— Il y a huit jours qu'elle arriva ici avec une dame fort respectable, qui y tomba dangereusement malade , et qui est à peine rétablie. Si vous saviez quels soins elle lui a prodigués; comme elle étoit attentive à ses moindres désirs ; avec quelle patience elle l'a gardée constamment , sans souffrir que personne partageât cet emploi —

Ici , pendant que l'hôtesse paraphrasoit ses pensées et enfiloit des périodes, l'ordre de mes idées s'étoit totalement interverti ; mon amour naissant avoit fait place à un sentiment [)resque aussi tendre , et beaucoup plus respectueux. Le récit d'une action touchante

OK MO!N UOMAN. M

ooiitipiît les lougues les plus luxurieuses de 1)1011 imagination, et mes transports s'évanouissent à l'aspect de la vertu , comme les farfadets devant le goupillon d'un exorciste. Crois-moi : je fais peu de cas d'une femme qui a assez d'attraits pour exciter les désirs , et qui n'a pas assez d'ascendant pour les réprimer. Cela souffre peu d'exceptions.

Ces réflexions se succédoient dans mon esprit avec la rapidité de l'éclair, et l'expression de mes traits se modifioit avec elles. Je conjecture , du moins , que cette disposition fortuite de ma physionomie contribua à m'assurer le succès d'un discours que je pourrai citer quelque part, comme un modèle d'éloquence insinuante et de précaution oratoire. En vérité, je le débitai d'un ton si mielleux, d'un air si composé , et avec une si transcendante hvpocrisie , que Lavater s'y seroit mépris. Jeconcluois par m'en référer sur le tout à l'opinion de la belle étrangère, et par protester que je n'entendois point coucher au numéro 8 sans son assentiment.

L'hôteSvSe , ébranlée , accepta les conditions préhminaires, et les porta sur-le-champ à la

ratification de mon juge en dernier ressort. Elle ne tarda pas long-temps, car cinq minutes après, je la vis rentrer, le front radieux comme un général qui vient de gagner sa première bataille , et la démarche assurée comme un plénipotentiaire qui va ouvrir un congrès. A peine m'eut-elle fait part du bon succès de son ambassade , que je me disposai à me retirer ; mais elle me retint pour m'exposer les articles du traité. Par le premier, on exigeoit que je me couchasse sans lumière ; par le second, que je partisse avant le jour; et par le troisième, que je n'entamasse aucune conversation; sans quoi, on refusoit toute espèce d'aveu à la condition proposée. Quoique cet arrangement me contrariât, je fus obligé d'y souscrire, et je jurai tout ce qu'on voulut. L'hôtesse m'indiqua avec beaucoup de précision le lit qui m'étoit destiné ; je montai sans flambeaux ; Labrie me déshabilla à tâtons , et je me mis en devoir de dormir. Mais quel ange dormiroit si près de la tentation ? Les perfections de cette adorable inconnue venoient en foule se retracer h ma mémoire; je lui en iiiventois de nouvelles; et

DE MON KOMAN.

si tu veux tUi stylo précieux , Taniour occupoit tant de place dans mon alcôve , que Morpliée avoit été forcé d'en sortir.

— Je te devine , vas-tu dire !

Je t'en défie : il te sied bien de prétendre à me deviner ! La vie est si abondante en événements, la séduction si fertile en moyens, le cœur des femmes si foible, les nuits si longues! En moins de temps on mèneroit à boul une conspiration. Que sais-tu, d'ailleurs, si j'aurai la peine de méditer et d'entreprendre, et si la fortune, fidèle à ses favoris, ne me ménage pas une victoire facile? Serois-je le premier, à ton avis , qui eiÀt obtenu les honneurs du triomphe sans avoir couru les dangers de la bataille ?

Minuit sonnoit; j'entendois un léger mouvement, et une voix flûtée m'apostropha d'un Monsieur, timidement prononcé, auquel je ripostai sur le même ton.

— Monsieur, reprit ma charmante interlocutrice, j'avois oublié de vous faire prévenir que je suis somniloque , et qu'il m'arrive quelquefois de dire pendant la nuit les choses les plus bizarres. C'est que je fais des contes!...

— J'en suis charmé ;, répondis-je ; et s'ils sont piquants, je les emploierai dans mes romans. Ce n'étoit guère le cas d'en parler, mais tu le sais , de ses enfants , ce sont les plus disgraciés qu'on préfère ; et c'est ainsi que la tendresse paternelle est ingénieuse à les venger de la nature. Au reste, soit que cette idée eut quelque chose de soporifique , soit qu'en tout cas notre conversation dût finir là, ma voisine du lit vert se contenta d'ajouter sèchement qu'elle seroit très-affligée d'interrompre mon sommeil ; et je me contentai de penser que je me pendrois plutôt que de ne pas interrompre le sien.

En effet, au bout d'une heure, elle étoit profondément endormie, et le monologue alloit son train ; mais d'une voix si basse que je n'en pouvois saisir une parole. Cependant la curiosité mepoignoit : je prêtai l'oreille, je retins ma respiration , je me penchai hors du lit, j'en sortis, je fis un pas, puis deux, puis trois; enfin je trouvai le rideau, et je le soulevai; ensuite je rencontrai la couverture, et je passai dessous. Jusqu'ici je suis poussé par un désir louable de m'instruire , et ma con-

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duite n'a rien que d'innocent. Je garantirois cependant (ju'on va empoisonner mes intentions. La calomnie! Tu la connois. Heureux qui, comme moi, peut lui opposer le sentiment d'une conscience pure , et le courage de la vertu !

— Grands dieux ! que faites-vous?

— J'écoute.

— Nos conventions...

— Sont intactes.

— Il y a de la fraude

— Vovez plutôt.

— Je vous avois averti que je suis somniloque...

— Mais j avois oublié de vous avertir que je suis somnambule.

— Vous êtes un monstre

— Cela vau t mieux que d'être un imper ti nen t .

— Ah!...

Exerce-toi mon ami ; voilà le moment de la lacune.

Labrie vint m'éveiller à quatre heures du matin.

— C'est étrange, dit-il, monsieur est couché à droite, et je l'entends à gauche!

LE DERMEi; CIIAPITKE

— C'est qu'il y a de l'écho, lui rëpondis-je,et Robertson t'expliquera cela dans ses illusions d'acoustique.

Je pris congé de ma belle, et comme il faut te dédommager de la longueur de mes récits par la rapidité de mes transitions, me voilà à une demi-lieue de Troyes , et à quatre pas de ma chaise, qui vient de se briser; incident qui ne te paroîtra pas très neuf, mais que tu me permettras de trouver indispensable. Je sais tout le parti qu'un esprit industrieux pourroit tirer d'une ressource aussi féconde. Par exemple, il ne tient qu'à moi de me blesser légèrement, et de me faire transporter dans quelque château voisin qui sera Ijabité par la plus jolie femme de toute la Champagne; sur ce fondement, tout léger qu'il paroisse, je puis construire à mon aise une intrigue des plus laborieusement compliquées, qui se dénouera au bout de trois ou quatre volumes par un mariage que tout le monde devine à la première page, et si ce canevas me paroît encore trop simple, je suis le inaître d'y broder des épisodes bien ou mal amenés qui ne manqueront pas de produire un

effet merveilleux , et de tourner la tétc à toutes les luarcîiaiides de modes de la capitale.

Mais je me suis fait une loi de ne rien dire que de vrai; et au lieu de t'egarer dans les longs corridors de l'habitation romantique de ma dame châtelaine, il faut te résoudre à me suivre dans une ville qui ne donnera pas si belle carrière à ton imagination, et où je reste huit jours.

Cependant je n'ai pas l'ame assez méchante pour me complaire à t'y retenir si long-temps ; et j'attache trop de prix à ta bonne humeur pour la compromettre dans cette cité gothique, oii l'on auroit peu de chose à regretter, si une femme charmante, que tout le monde nommera, ne l'embellissoit de sa présence. En la voyant adorée de tout ce qui l'entoure , on se souvient que les peuples les plus barbares ont érigé des temples à Vénus; et je crois que l'antiquité se seroit moins émerveillée sur le voyage de Psyché aux enfers , si elle avoit pu prévoir que les Grâces se fixeraient un jour à Troyes.

Entre le Tartareet le chef-lieu du département de l'Aube, le rapprochement n'est pas

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si bizarre que tu crois. Je ne sais du moins si les limiers de la police de Rhadamanthe sont, d'une humeur plus implacable et plus soupçonneuse. L'un accusoit mon passeport d'irrégularité; l'autre juroit qu'il avoit vu mon signalement quelque part; celui-ci prenoit dans mes tablettes l'énumération des personnages d'un vaudeville pour une liste de conjurés; et je ne sais quel autre ^ sur ce que je lui alléguois (pour me faire valoir) mes bouquets à Cloris et mes brevets de Lycée, me répondoit, avec une gravité plaisamment magistrale, qu'on ne connoissoit point de gens de lettres à Troyes , mais qu'on y avoit une académie.

Dès que je fus échappé de ce dédale de juridictions, j'ordonnai qu'on préparât ma voiture; et comme cela exigeoit quelque temps, j'allai me divertir, en attendant, à la représentation de Maliomet^ dans une salle d'une construction si commode, qu'on peut facilement se transporter, d'une seule enjambée, de l'a*' vant-scène à l'ampliitliéàtre. Le législateur de l'Arabie avoit la main droite tronquée depuis le métacarpe, ce qui n'est pas d'une ]T€tite iwi-

portaiiceeri déclamation; Zo'pire étoît paralytique. Séide alTecté d'une extinction de voix; et Palmyre, enceinte de huit mois, nepouvoit dissimuler les témoignages de son amour incestueux. Mais ce qu'il y avoit de plus réjouissant dans cette parade, c'étoit l'engouement du parterre, qui trépignoit d'enthousiasme et mugissoit de longues acclamations, chaque fois que ces Roscius de tréteaux suspendoient leur débit ampoulé pour commander le brouhaha .

J'étois si empressé de quitter Troyes et d'arriver à Paris, que je n'aurois pas remis, à quelque prix que ce fût, mon voyage au lendemain. Neuf heures sonnoient quand je m'élançai dans ma chaise , où Labrie dormoit déjà profondément; et j'en tirois la portière après moi, lorsqu'une femnie voilée m'appela doucement, et me pria de lui tendre la main pour me suivre. Tout étonnante que cette proposition me pariit , j'y accédai sans prolérer un mot. Je ceignis de mes deux bras une taille charmante , et je déposai mon joli fardeau au fond de la voiture, dont je prisledevant à côté de mon valet-de-chambrc.

Vn quart d'heure entier se passa en reniei-

Ciments de la part de ma compagne de voyage, et en compliments de la mienne; et nous étions fort loin de la barrière quand ce mystère, qui t'inquiète probablement, me fut expliqué. C'est à propos d'un ronflement trèsprononcé de Labrie que la jeune personne , croyant que sa tante étoit déjà endormie , il me fut démontré fort clairement qu'elle n'étoit point où elle pensoit être, et qu'elle avoit pris tout bonnement ma berline pour une voiture publique. Je me rappelai en avoir vu une à la porte, à quatre pas de la mienne; je présumai que la tante y avoit précédé la nièce , et que celle-ci ne s'étoit adressée à moi que par un quiproquo facile à comprendre. J'en ris si fort et de si bon cœur que je ne pus me dispenser de donner la clef de ce mystère, et tu devines bien que la scène prit un nouvel aspect. La belle éplorée s'épancha en plaintes du pathétique le plus touchant, et en exclamations sur son étourderie. J'eus beaucoup de peine à la rassurer, et à lui persuader que son aventure n'avoit inen de désespérant. Heureusement sa tante suivoit ainsi que nous le chemin de Paris, et nous pouvions l'attendre

au premier relai. où elle la rejoindroit avant peur-être qu'on se fut aperçu de son absence. Je terminai par des protestations si vives et si respectueuses, que ses regrets m'en parurent fort adoucis , et qu'elle crut à propos de m'assurer de sa reconnoissance. Je saisis cette occasion , pour lui parler, d'un ton pen«îtré , des sentiments passionnés qu'elle m'inspiroit. du tendre attachement que je me sentois le besoin de lui vouer dès ce jour, et j'eus même la scélératesse d'ajouter timidement que je n'avois de ma vie rien éprouvé de pareil à ce qui se passoit dans mon cœur. Elle soupira. Je pris ses mains dans les miennes : elle fit un léger effort pour les retirer, mais je les pressai avec plus d'énergie; et le mouvement que je fis pour les retenir à moi l'entraîna ellemême. Un étourdi auroit brusqué la circon-stance, mais j'avois encore trois heures de bonne guerre, et les préliminaires ont leur prix. Je ne gagnai donc à cette escarmouche que quelques pouces de terrain et une position avantageuse. Nos mains étoient unies, nos jambes croisées, nos haleines confondues. Labrie dormoit, il faisoit nuit; nous ne par-r

lions pas, mais cela donne le temps de réfléchir et de désirer. Je n'entreprenois rien; mais cette communication familière endormoit petit à petit la pudeur , éveilloit peu à peu la volupté. Ajoute à cela qu'il n'y a point de femme qui pardonne le respect en pareille conjoncture;, et qu'à force de souhaiter l'attaque, on oublie de s'en défendre. Ici, tout me favorise; et, à ce prix , j'entreprendrois une Pénélope.

Cela duroit depuis vingt minutes, quand une secousse violente de la voiture transporta ma voyageuse de sa place sur mes genoux. J'abandonnai ses mains, pour faire passer les miennes derrière elle, et elle alloit employer sa liberté à m'opposer toute la résistance dont elle étoit capable, quand une nouvelle secousse en détermina autrement, et la força à me saisir au lieu de me repousser. Ma bouche rencontra la sienne, et y colla un baiser de feu qu'elle n'avoit pas le droit de me reprocher, puisqu'il ne tenoit qu'à moi de m'en prendre au hasard; mais j'ai lieu de croire qu'il produisit un tout autre effet que la colère, car elle pencha tenthcment sa tête sur

mon épaule , en soupirant de langueur et de volupté. Déjà les choses étoient dans la meilleure disposition du monde ; mais la Providence, qui me favorise d'une manière si éclatante, ne voulut pas me laisser l'honneur d'achever à moi seul cette délicieuse aventure, et une troisième secousse, plus heureuse encore que les deux autres , m'épargna les frais de l'entreprise. Je savourai longuement ma victoire, au bruit des gémissements de la pudeur vaincue et des murmures de Labrie , qui, tout froissé par les cahots, maudissoit, en dormant à demi, les grands chemins, les chevaux et les postillons.

La voiture où étoit la tante fut aussitôt que la mienne au relai. J'embrassai ma belle inconnue; je lui fis un tendre adieu, et je lui laissai le soin de l'éclaircissement, dont je ne pensois pas qu'il fût prudent de me mêler. A cinq heures du soir, j'arrivai à Paris, et je descendis à mon logement ordinaire , l'hôtel de Hambourg, rue de Grenelle-Saint-IIonoré, n°'. 69 et 70, vis-à-vis l'hôtel des Fermes.

Quoique je connusse déjà Paris, j'étois cei-tain d'éprouver des sensations neuves sur cet

immense théâtre, où des scènes toujours variées se succèdent à Tinfini, et où la mode, ce Protëe infatigable, multiplie avec tant d'activité ses métamorphoses. Pendant un an d'absence, tout devoit avoir changé de forme; et en effet, Paris fut pour moi une ville nouvelle, où je sentis le besoin d'un guide qui m'instruisît des résolutions de goût, et qui m'indiquât les bonnes manières; car ces notions frivoles sont indispensables pour être bien vu dans le monde , et même pour y être entendu. Conduisez un étranger de cercle en cercle, du faubourg Saint-Germain au Marais, et de laChaussée-d'Antin à la Cité, cet homme aura le droit de se persuader qu'une nomenclature de chiffons et de bateleurs fait tout le fond de la langue, et qu'excepté quelques mots de convention, qui ne signifient rien dans aucun idiome, nous n'avons d'autre vocabulaire que le Journal des iModes et la Feuille des Spectacles. Il pourra garantir, du moins, qu'il a entendu peu de conversations de la veille qui n'eussent besoin d'être traduites dans le stvle du lendemain, pour se faire encore comprendre; et que si toute la France

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