T8 LE DERNIER CHAPITRE
quiri^ et d'expliquer comment il se faisoit qu'on eût arboré au milieu des Champs-Elysées la dépouille d'un juge d'appel ; mais je pensai que je pouvois me l'approprier innocemment, et qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen pour me mettre à l'abri des soupçons que je tremblois d'exciter. Il auroit été par trop extravagant de chercher un spadassin sous cet accoutrement pédantesque, et je m'en emparai sans façon , en rendant grâces au ciel de ma découverte.
Je contiiiuois mon chemin avec sécurité , et je me croyois certain de n'être point reconnu sous mon heureux déguisement, quand un homme accourut à moi avec les plus vives démonstrations de joie, et m'embrassa de manière à m'étouffer. — C'est à faire à vous , s'écria-t-il, de bien morigéner un impertinent , et vous avez des façons expéditives !
— Que dites-vous ?
— J'étois à quelques pas, et je ne vous aurois pas manqué dans le besoin, mais vous vous passez de second !
— Comment se fait-il ?. . .
— Au reste , cette catastrophe ne doit pas
VOUS laisser la moindre inquiétude, et l'agression est bien prouvée.
— Vous m'expliquerez...
— Soixante personnes en déposeront comme moi .
— Soixante personnes !
— Des banquiers très -distingués et des femmes de la plus haute considération !
— Des banquiers et des femmes ?
— Sans doute, et rien désormais ne porte obstacle à vos plaisirs.
— Ah! ah!
— Vous êtes attendu avec impatience.
— Bon!
— Rassurez-vous donc , et venez au plus vite.
— Mais où ? de par tous les diables !
— Belle question ! venez coucher avec ma sœur!
— Avec votre sœur ?
— Vous hésitez...
— Vous vous moquez !
— Eh! non vraiment, c'est vous qui n'y pensez pas. Au reste, je conçois que vous n'ayez pas la tête à vous le jour de vos noces!
Ace mot, qui avoit l'air d'une épigrammej je jetai les yeux sur mon costume impromptu ; je me doutai du quiproquo , et l'énigme me tut expliquée.
Tu gagerois, en cas de besoin , que ma pénétration en fut quitte pour un léger effort. En effet, diras-tu, il est assez clairement démontré que l'homme à la perruque étoit marié d'aujourd'hui j qu'il avoit déposé son harnois d'université pour se battre en duel, et que c'est lui dont tu as vengé la mort, sans le savoir, en tuant un officier de hussards à côté de la rue de Berry. Il est tout naturel que celui-ci se soit trompé à tes réponses, et t'ait pris pour le second de son adversaire. Il est plus naturel encore que le nouveau venu, qui n'a vu le duel que de fort loin, se soit trompé à ton travestissement, et t'ait pris pour son beau-frère. Jusqu'ici cela saute aux yeux ! , . .
J'en conviens ; mais il est tout aussi bien démontré, selon moi, qu'en semblable occasion les idées doivent se caser difficilement dans le cerveau, et qu'il n'est pas aisé de mettre de l'ordre dans ses jugements, lors-
qu'on vient de tuer un liomme; qu'on en représente un autre; qu'on est obsédé par un troisième , et qu'il ne s'agit de rien moins que de violer un sacrement! Ce qu'il y a de certain, c'est que j'en étois encore à réfléchir sur cette complication interminable d'événements, quand mon introducteur me poussa brusquement dans un salon meublé avec élégance , et en referma la porte sur moi en me criant: — Bon soir, docteur, voilà le lit de la mariée...
A compter de ce moment , l'irrésolution ne m'étoit plus permise, et il ne me restoit qu'à consommer courageusement le mariage , quelle que fût l'aubaine que le ciel m'eût réservée. Cependant je n'étois pas sans inquiétude sur ce point, et la curiosité qui me talonnoit m'avoit déjà conduit jusqu'à la couche nuptiale. Enfin le bruit doucement cadencé d'une respiration égale me rassura. La mariée dormoit ou feignoit de dormir, ce qui me fit penser qu'elle n'étoit point instruite des chances que son époux devoit avoir courues, ou qu'elle s'en soucioit peu ; mais
8â LE DERNIER CHAPITRE
comme il ne m'importoit guère de savoir quelle espèce de sentiments elle lui avoit voués, je passai promptement de cette idée à l'exécution de mon dessein ; et après m'être presque entièrement masqué de la perruque volumineuse du docteur, je soulevai lentement le rideau , tremblant de ne recueillir , pour prix de mon indiscrétion , qu'une certitude désagréable. Ma destinée m'avoit mieux servi; et quoique la position de mon adorable épousée ne me révélât pas la dixième partie de ses attraits, je ne sais à quoi il tînt que les éclats de mon enthousiasme ne décelassent l'amant, et ne lui fissent perdre les droits du mari.
Sa tète , couchée sur un bras et couverte de l'autre , ne laissoit apercevoir qu'un menton moulé par les grâces et la moitié d'une bouche de rose. Sur son épaule d'ivoire, des cheveux cendrés llottoient en larges anneaux, et leurs boucles ondoyantes suivoient avec mollesse les doux mouvements de son sein , qu'un lin jaloux me cachoit à demi. Les yeux fixés sur ce globe voluptueux , délicatement
nuancé de quelques traits d'azur, j'en épiois avec ardeur les palpitations amoureuses, quand ma main , frémissante et mal assurée, quitta le rideau , dont un long froissement accompagna la chute, et l'instant du réveil me fut annoncé par un soupir.
Je n'avois pas un instant à perdre ; mais en moins d'une minute j'avois éteint toutes les lumières ; je m'étois débarrassé de ma toilette grotesque, et je me disposois, brûlant d'impatience et d'amour , à remplir les devoirs du défunt et à conquérir son héritage.
Si je ne m'étois pas attendu à jouir d'une nuit aussi délicieuse, j'ai lieu de penser du moins que l'enchanteresse à qui j'en dus les plaisirs n'en avoit pas conçu des espérances plus favorables; j'avois à peine réussi h familiariser sa pudeur avec mes caresses , qu'elle s'écrioit déjà du ton de l'étonnement : « Ce cher docteur ! . . . ce cher docteur ! » répétoitelle chaque fois que je lui garantissois mes feux par un hommage éloquent ; et lorsque le sommeil eut appesanti ses paupières, les bras
enlacés autour de moi , la poitrine soulevée , la bouclie brûlante, rêvant toujours la volupté qu'elle ne goûtoit plus, elle balbutioit encore : « Ce cher docteur ! »
Ces heures charmantes s'écoulèrent trop vite j et les premiers rayons du jour, en éclairant l'appartement d'une foible lumière , vinrent dissiper le prestige de mon bonheur. L'ivresse de l'amour fit place aux angoisses de la crainte, et je ne me souvins de mes transports que comme d'un songe évanoui. Je m'échappai sans bruit de l'alcôve; je m'approchai de la fenêtre, qui n'étoit heureusement qu'à une petite élévation, et d'où la chute ne me parut pas périlleuse; et après avoir reconnu au tact mes vêtements d'emprunt, et m'en être lestement affublé, j'ouvris la croisée, et je m'élançai du premier étage dans la rue; mais, soit que j'eusse mal jugé de la distance, ou que mon attirail incommode eût gêné mes mouvements , j'allai mesurer la terre de toute ma longueur, et je ne me relevai qu'au bout de quelque temps , couvert de fange et de contusions.
DE MOÎN ROMAN. 85
J'étois aux Champs-Elysées. Je revis de loin le sanglant théâtre de mes altercations nocturnes , et je m'en éloignai par un long détour. La douleur que je ressentois dans toutes les parties que mon dernier accident avoit offensées ralentissoit encore ma marche , et quand j'arrivai au centre de Paris, ma montre marquoit huit heures. Cependant j'observai, avec un effroi dont je n'étois pas le maître, que tous les regards se fixoient sur moi, et que chacun s'arrêtoit à mon passage. Bientôt la foule augmenta , et s'ouvrit au-devant de ma route en deux rangs parallèles, d'où s'élevoient mille cris confus, qui me sembloient autant de menaces et d'imprécations. Enfin, glacé d'épouvante, et sans espoir de salut, j'essayai pourtant de hâter ma fuite , en écartant du coude la populace insolente qui m'obsédoit de sa curiosité barbare, et je parvins à mon lïôtel , poursuivi par l'affluence qui s'étoit grossie sur mes pas.
Labrie ne sut long-temps que penser de l'état oii il me voyoit; mais dès que je lui eus fait remarquer le nombreux cortège qui s'é- /
toit amassé à ma suite, et que j'eus attribué à
cette cause la terreur mortelle dont j'étois saisi : — Parbleu, s'écria-t-il , avec des atours si burlesques , monsieur devoit s'attendre à ameuter toute la canaille du quartier : vous venez sans doute, ajouta-t-il gravement, de Paplios ou de la Veillée !
— Insolent î
— Et la mascarade est si neuve , qu'elle doit avoir produit grand effet....
— . Misérable !
— Quoi , ce ne seroit point en l'honneur du mardi gras ...
— C'est aujourd'hui, dis-tu....
— Précisément : et, sur mon âme, tout le monde peut s'y être trompé comme moi.
En parlant ainsi, Labrie m'avoit conduit à mon miroir ; et l'œil fixe, la bouche béante, la respiration suspendue, j'essayois de détailler les pièces disparates de mon étrange ajustement. Mon pantalon de peau de daim, et mon habit de velours noir , largement marbré de boue , quelle que fût la shigularité du contraste, faisoient la partie la moins extraordhiaire de cette monstrueuse décoration. Dans le trouble où j'étois plongé, et à la
clarté encore incertaine du matin, javois pris un scball ponceau pour ma cravate, endossé en manière de fjillet un spencer terre d'Egypte , et mis de force une paire de gants nacarats; mais, ce qui rendoit la bigarrure plus complète, c'étoit la perruque blonde de la mariée, dont je m'étois coiffé au défaut de celle du docteur, et dont les tresses , artistement distribuées, s'échappoient en flots d'or d'un turban de dentelles.
Dès que je fus rassuré sur les dangers les plus pressants, je communiquai à Labrie mes inquiétudes sur l'avenir, et je lui fis un récit exact de toutes mes catastrophes. Il trouva l'affaire si grave , et les inconvénients si fâcheux , qu'il ne crut point que je pusse raisonnablement subordonner des intérêts d'une telle importance, au projet d'un mariage douteux. Mon avis fut conforme au sien : je payai mes dépenses , je commandai des chevaux, et je partis pour Strasbourg, où je te rain«,'nerai , peut-être, sans digressions , quoiqu'il me soit facile de barder mon récit d'une cinquantaine de notices topographiques, à l'exemple de certain écrivain, qui, à défaut de
pensées pour nourrir ses volumes , les amplifie aux dépens de Vosgien !
— Sans digressions, interrompit Labrie^ qui m'entendoit relire ce passage ! je crois que l'ouvrage de monsieur n'y perdroit pas , s'il faisoit imprimer ici mes aventures.
MOI
Comment j faquin, vous aviseriez-vous d'avoir des aventures ?
LABRIE
Ecoutez plutôt : vous souvient-il de ce vieux baron, qui vous estimoit particulièrement, et à qui vous alliez rendre visite à sa petite maison de Brumpt, quand vous étiez sûr qu'il n'y étoit pas, et que vous n'y trouveriez que madame ?
MOI
La petite baronne de Valdeuil :
LABRIE
Justement. L'autre jour;, en traversant la terrasse des Feuillans, j'aperçus à dix pas de moi un minois ravissant , que j'avois déjà vu quelque part. Je regarde; le minois sourit. Je m'approche, le minois s'arrête, et je reconnois....
MOI
Madame de Valdeuil ?
LABRIE
Pas tout-à-fait ; mais Adèle , son ancienne femme de chambre, tendron piquant, brune agaçante, et faite au tour, avec qui je passois le temps autrefois à l'office, pendant que monsieur le faisoit pa.sser à madame dans la chambre à coucher. J'apprends que ma belle est depuis quelques mois camariste de la femme d'un parvenu, et qu'elle est conséquemment sur le trottoir de la considération. Je la suis jusqu'à son hôtel 5 je reconnois les
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localités, et j'ai rendez-vous pour minuit. Voulez-vous, monsieur, que je fasse une invocation à la nuit ?
MOI
Je t'en dispense.
LABRIE
Je viens cependant de faire une grande faute; mais l'amour est aveugle et étourdi. L'hôtel a quatre étages, et je n'ai point demandé à Adèle quel est celui qu'elle habite.
MOI
Te voilà fort embarrassé.
LABRIE
Jugez-en par vous-même ?
MOI
Tu n'iras pas.
OE MON IIOMAN.
LABRIE
J'irai.
MOI
Et où la chercheras-tu ?
LABRIE
Partout. Me voilà au premier étage , je frappe : la porte cède. Je pénètre , il y fait sombre. Je marche; j'entends du bruit; je fais halte. On soupire; je nomme Adèle : on me répond.
usoi.
Tu es fort heureux.
LABRIE
Pas trop. Je rencontre une main décharnée qui veut être caressante; j'entends une voix cassée qui veut être mielleuse. Je tombe sur le
lit, et je mesure de toute ma longueur un squelette de soixante ans passés.
Tu recules !
LABRIE
J'avance, et j'arbore le pavillon de triomphe sur cette forteresse démantelée.
MOI
La belle victoire!
LABRIE
Je vous la donne en dix. — Hélas ! me dit-on avec un soupir passionné , que je fus bien inspirée, quand je vous pris pour précepteur de mon neveu .
MOI
Tu passes pour un abbé.
LÀBRIE.
J'ai fait tout ce qu'il falloit pour qu'on s'y méprît. — Ayez en bien soin de ce cher enfant ! Cela est d'un naturel doux et timide ; cela ne se doute de rien. On peut tirer parti de cela; je vous l'avoue ingénuement , je le préfère à mes deux filles. Et puis, mon cher petit, soyez discret. Personne ne saura rien de notre amour, pas même Adèle; c'est une fille intelligente, mais c'est si jeune...
Oh ! la mauvaise nuit !
LÀBRIE.
Oh ! la bonne nuit !
MOI
Tu te moques.
LABRIE
Je parle sérieusement.
MOI
Tu n'es donc plus au premier étage ?
LABRIE
Non, je suis au second.
MOI
Bon voyage !
LABRIE
Est-ce vous , mon petit cousin ?
MOI
Qui est-ce qui dit cela
LABRIE
C'est la petite cousine.
Fort bien.
MOI
LABRIE
Vous êtes un infidèle , un traître , un perfide....
MOI
La petite cousine change de ton.
LABRIE
Vous aimez toute la maison.
Le petit cousin n'est pas si timide.
LAERIE.
Vous me rendez la plus malheureuse des femmes !
MOI
Que répond le petit cousin
LABRIE
Il se justifie et se sauve.
MOI
Où va-t-il ?
LABRIE
Au troisième étage.
MOI
Et au troisième étage ?.
LABRIE
Il trouve le troisième ciel !
MOI
On y attendoit encore le petit cousin
LABRIE
On l'attend partout.
MOI
Voilà un petit cousin qui a bien de la besogne.
LABRIE
Je vous en réponds. Quant à celle-ci, elle est blonde.
MOI
Pour cette fois, je te prends en défaut. Il n'y avoit pas de lumières —
LÂ.BRIE
C'est parbleu bien de lumières qu'il s'agit. Les cheveux fins et déliés , la peau douce et délicate, la bouche fraîche et humide , la respiration lente, l'haleine suave, la voix moelleuse et tendre, Yandatura, comme nous disions à Florence, souple mais un peu paresseuse. Est-ce une blonde ou non ? qu'en dit monsieur ?
MOI
Que se pa.ssa-t-il au troisième étage ?
LABRIE
Merveilles sur merveilles.
MOI
Et que disoit la petite cousine
LABRIE
Elle disoit que je ne l'aimois plus comme
je l'avois aimée, et que je changeois tous les jours à mon désavantage.
MOI
Il paroît que la petite cousine est exigeante. . .
LABRIE
Et que le petit enragé de cousin a le diable au corps.
Tu as raison, Labrie; voilà une assez bonne nuit.
LABRIE
Vous ne savez pas le tu autem.
MOI
Et le tu nutem ?
LABRIE-
C'est Adèle que je viens de rencontrer.
MOI
L'enragé n'en rabattroit pas d'un étage, fût-il à la tour de Babel !
LABRIE soupirant.
Ahie ! Ahie !
MOI
Qu'est-ce qui t'arrive
LABRIE
Hélas ! monsieur, il ne m'arrive rien.
MOI
Que dit Adèle ?
DE MON ROMAN. "lOi
LABRIE
Adèle peste et moi, d'un ton piteux, «^t d'un air interdit, je lui demande si elle connoît aussi le petit cousin; je gagerois qu'elle le connoît.
MOI
Voilà, en effet, une plaisante histoire.
LABRIE
Adèle dit que non.
MOI
La vieille dit que si.
LABRIE
Les petites cousines ne savent trop qu'en dire.
MOI
Et le public en décidera. Ce soir je préviens mon libraire ; demain j'écris, et après-demain, on imprime : fouette cocher, nous sommes à Strasbourg.
J'appris , en descendant de voiture , que je n'aurois rien gagné à reculer mon départ , et que mademoiselle Aglaé de la Reinerie s'étoit récemment unie en légitime mariage au médecin Raffour, un des plus illustres membres de la faculté. A cette nouvelle, je souris sur la bizarrerie de mon étoile , qui avoit si plaisamment approprié ma vengeance à mon injure, et qui , tout en livrant ma maîtresse à l'un des suppôts de l'art d'Esculape, me réservoit le droit de m'en dédommager sur la femme d'un de ses confrères. Au reste, je supportai avec une résignation philosophique le revers qui ruinoit mes espérances et mes créanciers; et ces distractions innombrables qui assaillent ordinairement un nouveau venu de la capitale, suspendirent le sentiment de ma tristesse, et jusqu'au souvenir de mon amour.
ru: MON KOMA^. 105
Depuis «juc j'avois revu Paris, je lenois un rang distingué dans tous les cercles j j'étois appelé dans toutes les sociétés , et il ne s'élevoit |)as un seul différend sur les beaux usages, dont je ne fusse l'arbitre. On s'enipressoit pour ni'entendre et pour ni'interroger; on citoit toutes mes paroles, on copioit toutes mes manières, et on convenoit unanimement que j'avois beaucoup profité à voir le monde. Une vieille coquette me dcmandoit si la couleur amaranthe n'avoitpas diminué de sa vogue j une figurante de la comédie, s'il étoit vrai que les cliapeaux à la Paméla fussent déjà tombés dans la classe des filles, un courtier, si les bons de deux tiers pcrdoient encore les trois quarts, un important, si Martin faisoit moins de roulades, et Brunet plus de calembours : tous à la fois, si l'on avoit doré les coqs, si l'on achevoit les ponts, si l'on exécutoit la colonne , si l'on songeoit à perfectionner les cravattes élastiques, ou à réparer le cari lion de la Samaritaine, et si le Journal des Modes et les énigmes occupoient toujours la première place parmi les productions de la littérature moderne. Mais plus émerveillée de
mes progrès que tous les autres ensemble, ma petite veuve de la rue de la Mésange s'écrioit avec effusion , cinq ou six fois chaque jour, que c'étoit une chose merveilleuse que les voyages, et qu'ils formoient prodigieusement l'esprit et le cœur des jeunes gens.
Trois mois s'étoient écoulés depuis mon retour, lorsqu'un jour ma mère entra chez moi, l'œil pétillant, le front radieux, et la physionomie éclatante de gaieté. Elle s'assit à quelque distance de ma table, et me jeta une lettre à son adresse, fraîchement timbrée de Paris , et signée de Léopold de la Reinerie : il lui faisoit savoir, par cette missive importante, qu'il avoit reçu trop tard la nouvelle de mes prétentions, et les recommandations signalées dont elle avoit fait appuyer ma demande; qu'à cette époque, le mariage de sa sœur avoit été nouvellement conclu , et qu'il ne lui étoit déjà plus possible de disposer autrement de sa main ; mais il aj ou toit que la mort de l'époux , arrivée dès le lendemain de leur union, lui rendant sa liberté, et le pouvoir de faire un nouveau
DE MON ROiMAN. 103
choix, il avoir,, csans efforts, déterminé sa volonté en ma faveur ; de manière que si je persistois dans mes premières intentions, et que l'alliance que j'avois projetée n'eût pas cessé d'être agréable à ma famille, rien ne s'opposeroit désormais à ce que je la contractasse.
Cet événement imprévu me remplit de joie. Je décidai facilement ma mère à presser toutes les démarches convenables , et un mois après, mon mariage étoit définitivement arrêté. Monsieur Léopold de la Reinerie^ et mademoiselle Aglaé sa sœur, firent le voyage de Strasbourg oii je de vois entrer en possession de ma future; je la trouvai charmante; elle daigna me trouver aimable. On convoqua les familles , on dressa le contrat , on paya mes dettes, je me mariai, et tout le monde en parut ravi , depuis mes créanciers qui y gagnoient beaucoup, jusqu'à mes maîtresses qui n'y perdoient rien.
Les premières heures de la première nuit de nos noces se passèrent comme à l'ordinaire. Enfin, j'indiquai le temps du repos , en exécutant un quart de conversion sur
moi-même, et en souhaitant à ma femme la bonne nuit que je n'étois plus en état de lui donner.
— Mon cher ami , me dit-elle comme par réflexion^ j'ai peut-être oublié de vous prévenir que je suis somniloque, et que j'ai la mauvaise habitude de rêver tout haut.
— Madame, lui répondis-je, c'est un défaut qui vous est commun avec la plupart de nos philosophes et de nos faiseurs de projets. Mais , continuai - je , cela me rappelle une aventure que je pourrai vous raconter quelque jour.
— Une aventure ! . . .
A ce mot, elle s'endormit profondément; mais, soit qu'il eût produit sur les fibres de son cerveau une irritation que le sommeil ne put calmer, soit pour toute autre raison , que je remets à la décision de nos idéologues , elle le répéta long-tems d'une voix sourde, et avec cesinflexions interrogatives, qui semblent marquer le dessein de se souvenir. — Une aventure , s'écria-t-elle tout à coup : deux , trois, quatre.... En effet, reprit-elle, en déployant toute sa main qui reposoit sur ma
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poitrine, et en la refermant promptenient à l'exception du pouce, voilà bien la sixième fois qu'il m'est arrivé de goûter les plaisirs de l'amour.
— Que le ciel maudisse le jour où j'ai pris une femme somniloque, murmurai-je en achevant le demi-tour et en enfonçant la tête dans mon oreiller ! je me passerois volontiers de savoir cela.
— La première fois, dit-elle en élevant la voix , j'étois à Chaumont, et on fit coucher dans ma chambre un enragé de somnambule !
— Bon, du moins pour cette fois, je sais ce que c'est; mais qui diable s'en seroit avisé!
— La seconde fois, je passois à Troyes; je me mépris de voiture , et Dieu sait ce qui en arriva.
— Je le sais aussi , repris-je en respirant un peu plus librement, et en me retournant de son côté ; mais aussi qui l'auroit cru ?
— Elle ne dit plus rien : mon cœur battoit, mon sang bouillonnoit ; j'écoutois, je calculois, je me perdois dans mes supputations; et, au bout de tout cela, ilétoit encore
démontré très-arithmétiquement que, qui de six ôte deux , reste quatre. . .
Une heure après, je fus tiré de mes réflexions par un grand éclat de rire. Cette foislà , dit ma femme, je fus violée.
— Cela est vraiment plaisant...
— Je pleurai à chaudes larmes.
— Le beau désespoir !
— Et je finis par m'apaiser.
— Le bon caractère !
— Il n'y avoit pas lieu à se fâcher...
— En effet.
— Car il s'étoit trompé de fenêtre.
— C'est encore moi. .
— Oh ! la quatrième fois , ma foiblesse fut excusable.
— Comme vous y allez ?
— Il étoit si aimable !
— Je lui ai de grandes obhgations.
— Et si intéressant !
— Tubleu, quelle sensibilité !
— J'étois au bal masqué.
— Ha! ha!
— En domino noir.
— Ha ! ha !
— Etilétoit....
— Eh bien !
— En domino gris de lin.
— Fivat !
— Pour le cher docteur , continua-t-elle en se rapprochant de moi.
— A d'autres !
— S'il n'avoit pas été tué en duel
— Bon !
— Aux Champs-Elysées. . .
— Précisément.
— Par ce brutal d'officier. . . .
— M'y voilà.
— Le matin du mardi gras.
— Non , c'étoit la veille. . . .
— Je me serois peut-être accoutumée à sa laideur.
— Je le crois.
— Car il avoit des qualités !
— Je m'en flatte.
— C'étoit un cœur —
— Justement.
Tu sens que je n'a vois pas pu contenir les éclats de ma joie, et ils étoient d'autant phis vifs, que je ne m'attendois guère à en être
i^0 LE DERNIER CHAPITRE
quitte à si bon marché. Je m'élance du lit : ma femme s'éveille subitement.
— Que faites-vous ?
— J'écoute.
— Je vous avois prévenu que je suis somniloque
— Mais , j 'avois oublié de vous avertir que je suis somnambule.
— Je suis perdue —
— Vous trouverez votre tante au premier relai.
— Croyez que vOûs vous trompez .
— De fenêtre.
— Et que c'est le hasard
— Qui vous a fait céder à un masque en domino gris de hn.
— Vous me désespérez !
— Rassurez-vous.
— Pourriez-vous me pardonner
— Mon bonheur !
— Les fautes que j'ai commises?
— C'étoit pour moi !
— Quoi , vous seriez —
— L'enragé de somnambule, le voyageur deTroyeSj l'homme aux escalades, l'amant
DE MON ROMAN. ^ii
gris de lin , et , qui plus est , le suppléant du docteur Raffour.
— Vous m'expliquerez —
— Volontiers.
Que dit cette prude au ton rauque , à l'œil éraiUé, au maintien méthodique ;, à la démarche composée , qui joue de l'éventail , et qui se mord les lèvres ?...
Elle dit que votre Aglaé fait sottise sur sottise, et que c'est, au moins, une femme sans principes.
— Elle a peut-être raison; mais je veux qu'elle convienne avec moi , qu'on en sauroit bien d'autres , si toutes les femmes étoient somniloques.
Heureux le mari qui n'est trompé qu'en herbe !
Que dit cette dame au jargon sentimental, qui se croit une honnête femme, parce qu'elle n'est pas tout-à-fait une femme perdue, et (jui prétend à régenter son sexe, parce qu'elle n'a eu que deux amans !
Elle dit que votre Aglaé est une étourdie, qui n'a aucun respect pour les bienséances , et qui se livre au premier' venu.
Cela n'est pas sans fondement; mais je n'ai pas le droit de me plaindre des foiblesses dont j'ai profité.
Heureux le mari dont on n'a sacrifié les droits qu'à lui-même!
Que dit cet élégant qui se balance sur le jarret et qui se caresse le menton d'un air capable ?
Il dit que votre sort l'épouvante, et que le dernier chapitre de votre Romaa pourroit bien ne pas être le dernier chapitre du Roman de votre Aglaé.
Cela n'a pas le sens commun^ et il me permettra de lui rappeler que ma femme a l'usage de raconter toute la nuit ce qu'elle a fait tout le jour. Où trou ver a-t-il un meilleur garant de la fidélité de la sienne ?
Heureux le mari dont la femme est somniloque !