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Le dernier colonel

CeEBX qui , dans le conraiat des années 1S36 et lS37,fii*équC2fitaicui &i» certaiia asioude qu'il serait peut-être danges'eux de fréquenter longtemps , se souviennent d'avoir rencontré un personnage assez e^KtraorxSinaire dans sa manière de vivre et dont les aventures n'ont pas Buanqué d'éclat. Ou le noauauait le colonel Vlorimoud. Évidemment il s'était donné ce nom de guerre ; oia le pensait ainsi alors , et la suite de ce récit prouve qu'on avait deviné juste*

Qiiiiiit à moi , ôtaiil inôlé aerifleiitelleiiient il II II épiModo (le la vie du colonel et ayant ol>tenu de lui la perniission de raconter ce que j'appellerai le dénouement de son drame , je croijii devoir établir mesi réserves auprès du lecteur. Illa déclaration de principes n^aura que deux lignes. N'est-ce pas déjà trop? et quoi de plus ennuyeux qu'une déclaration pareille ? niais il est question , et beaucoup question de JEIJ dans ce récit ; je m'adresse donc au bon esprit des gens qui en ont , en protestant de mou profond éloigncment pour le jeu en général et les joueurs en particulier. Ceci posé, il me sera permis de commencer un récit qui aurait peut-être éveillé tout d'abord quelque défiance chez les âmes délicates. Si ce préambule est inutile , il est du moins poli, et en bonne compagnie il est encore d'usage de saluer eu entrant.

Au mois de janvier 1837, une des plus dangereuses maisons de Paris était , je suis loin d'en disconvenir , cet hôtel Frascati , situé à l'extrémité de la rue Richelieu ; maison roucje et noire, comme l'appelait un de mes amis , et dont on sortait toujours avec la résolution bien prise... d'y revenir.

Par une froide nuit de janvier, me trouvant donc à Frascati, je ne sais trop comment, entre minuit

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et une heure du matin, j'allai m'établir pour sommeiller dans un large fauteuil près de la cheminée du petit salon vert. Un homme passa et me heurta assez rudement. Je m'éveillai et me mis sur mes jambes, très en colère, comme cela arrive à propos de rien. Le monsieur inconnu vint à moi et me dit d'un air très-posé :

— Je suis vraiment fâché de vous avoir heurté.

Que repondre à cela ? Prenez ijarde à ce que vous faites ! mais la chose est faite , il n'y a pas pris garde. Exûjer des excuses'? et pourquoi? pour une maladresse dont il est tout fâché et presque honteux? cela n'aurait pas le sens commun.

Je pensai donc qu'il était convenable de répondre à Tinconnu par un de ces signes de la main qui équivalent à ces mots : Ce n'est rien; reprenez votre chemin. 11 passa dans une salle voisine.

J'avais cru entrevoir en lui un jeune homme distingué. wSa figure régulière, un peu piîle , ses

habits de bon goût et sans recherche de dandysme, prévenaient en sa faveur. Je retombai dans mon demi-sommeil et l'apparition disparut. Au bout d'un quart-d'heure environ je fus éveillé par ces paroles prononcées d'une voix très-douce, tout près de moi :

— Colonel , vous êtes bien mausade , ce soir?

Je tournai la tète et je vis une fort belle personne , ma foi ! qui parlait à mon homme de tout à l'heure.

— Vous perdez beaucoup ? ajouta la nymphe.

— Au contraire, dit le colonel, je gagne comme un crevé.

Expression qu il faut accepter bon gré malgré , attendu qu'elle est technique , empruntée au dictionnaire des savants dans les joyeusetés de la vie, comme disait Montaigne.

La belle personne se prit à sourire franchement , sans songer à cacher un^ petite brécho qu'elle avait

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à une dent, au coin de la bouche; ce qui était vraiment regrettable, car ses dents étaient des perles. Passez-moi la comparaison ; je n'y reviendrai plus.

— Vous n'aimez donc pas le gain? reprit-elle?

— Je le méprise , dit le colonel.

— Vous aimez à perdre ?

— J'ai horreur de perdre.

— Et vous aimez le jeu?...

— Beaucoup, Passionnément, mademoiselle.

Comme il prononça ce dernier mot en souriant, la demoiselle crut à une ironie sans doute ; elle lui tourna de belles épaules et s'éloigna. Le colonel laissa tomber sur moi un de ces regards de côté et du haut en bas qui décèlent de la curiosité.

- J'étais toujours prodigieusement étendu dans mon fauteuil. Je crus que mon homme allait m'adresser la parole. J'en avais presque du chagrin.

COLOiNEL. 5^

Je fermai les yeux. Il continua sans doute à se chauffer les jambes à la cheminée.

Tout à coup un cri magique me tira de ma léthargie : h Banque a sauté ! Le cri venait du grand salon ; il fut répété par deux ou trois cents voix dans le vaste appartement de Frascati. La foule se pressait autour de l'immense table verte.

— Quia fait sauter la banque?... De combien a-t-elle sauté ! . . .

— Elle a sauté de cinquante mille francs , répondit un monsieur à lunettes d'or, interrogé par un monsieur à lunettes d'écaillé.

— Et c'est le colonel qui l'a fait sauter! dit une femme charmante en se frappant les mains.

— Le colonel ! (dis-je à mon tour, comme si je le connaissais), mais il était avec moi, il n'y a qu'un instant, dans le salon vert.

— Eh bien! il a fait sauter la banque.

— A cette distance? sans jouer?...

— 11 joue toujours de loin et de près , reprit la joyeuse fille ; il joue sans en avoir l'air. Il est charmant.

Il n'y avait pas moyen de s'approcher du colonel, qui se trouvait en ce moment accoudé sur la grande table et occupé à vérifier le nombre des billets de banque qu'on lui comptait. Un escadron de femmes, vives, folles, étourdissantes, l'entouraient d'un double rang comme le meilleur des rois. Cependant il se leva , mit son portefeuille dans sa poche, boutonna son habit, et écartant doucement des deux mains la foule des nymphes.

— Permettez, dit-il.

Et regagnant le coin du feu dans le salon vert , je le vis s'allonger dans un fauteuil, bailler deux ou trois fois avec de grands bras étendus , pencher la tête à droite sur le dossier, fermer les yeux et s'endormir.

Le jeu , un moment interrompu par ce rare ac-

cident survenu à la caisse, reprit son train natureU On continua à payer d'un côté, à râteler des pièces d'or et d'argent de l'autre , à battre des cartes , à les tirer , à les nombrer et à recommencer trente fois en un quart d'heure ce que l'on avait fait toutes les nuits à Frascati pendant quarante ans de suite. Le colonel dormait avec cinquante mille francs sur son cœur , ce qui ne devait pas lui donner le cauchemar ; les femmes, par discrétion ou par dissimulation, ne l'entouraient plus. Les joueurs reprenaient leur tâche habituelle ; je crus la comédie finie et je me disposais à quitter cette mauvaise maison où vraiment je n'avais rien vu ni de trop mauvais ni de trop vertueux. Au moment de m'éloigner de la cheminée^ je vis tomber de la poche du pantalon du colonel un fort beau porte-cigare qui alla rouler jusqu'au foyer. Je ramassai cette boite, elle était en or , avec des incrustations d'émaux. Je la plaçai sur l'angle de la cheminée. Le

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colonel dormait si bien ! il y aurait eu de la cruauté à l'éveiller. Oui, mais la boîte aux cigares paraissait être d'un grand prix, et qui me répondait de la moralité de tous les habitués de Frascati ? Laisser dormir le colonel dans un fauteuil, déposer le porte-cigare sur la cheminée et les laisser tous les deux à la garde des dieux hospitaliers eût été au moins imprudent. Je me constituai donc le gardien du bijou autant par une secrète attraction vers l'amitié du dormeur que par mesure de sûreté.

Le colonel ne tarda pas à s'éveiller. Je lui indiquai du doigt la boîte d'or placée sur le marbre ; il la saisit avec vivacité et me remercia par une légère inclinaison de tôte. Je remarquai que ses joues, naturellement un peu pâles, se colorèrent un moment.

— Je vous remercie , monsieur , finit-il par me dire après une minute de réflexion. Cette boîte m'est précieuse , non parce qu'elle vaut vingt-

cinq louis , mais à cause d'un fixé qui est dessus. Il me tendit le porte-cigare. Je m'attendais à voir le portrait en miniature d'une femme belle et sentimentale. Le fiœé représentait un très-beau cheval.

— Ah ? je comprends , lui dis je, un de vos chevaux de bataille.

Il soupira, et laissant toujours la boite d'or entre mes mains :

— Non pas un cheval de bataille, mais ma pauvre, ma belle jumeut ; une gredine que j'adorais et qui a failli me rompre les reins dix fois. L'étonnante bête ! bonne et terrible! Enfin elle est morte. N'y pensons plus.

— Vous avez pourtant l'air d'y penser beaucoup , répondis-je , en lui rendant la boite.

— Cela est vrai, monsieur. Il y a des souvenirs... Essayez de les fuir, ils galopent après vous.

iO LR DlîRNIEH

— Et celui-ci paraît avoir de bonnes jambes , dis-je à mon tour.

— Des jambes! dites des ailes. Elle volait, monsieur. J'aurais défié toutes ces terribles locomotives qui sillonnent aujourd'hui notre noble territoire de France.

Je pressentais une de ces histoires de braves comme il en est tant; je la redoutais. 3Iais j'avais affaire à l'homme le moins bavard ; il me dit avec un tact admirable :

— Je suis assez votre obligé , monsieur, pour ne pas abuser plus longtemps de votre obligeance. Je n'ai rien à raconter.

— A.h! diable! dis-je en moi-même, pas même une campagne ! c'est le seul de son espèce.

Deux heures du matin sonnaient à la pendule. 11 était temps de sortir. Une idée me retint. Le colonel avait au moins cinquante mille francs dans sa poche. S'il allait se remettre au jeu ! . . . Cette pré-

COLONRL. il

vision me faisait mal , je ne sais trop pourquoi, car enfin je ne connaissais pas du tout ce personnage et sa destinée devait peu m' importer. Comprit-il mon inquiétude P Je l'ignore , mais il me dit ces mots:

— Vous vous retirez. Je vais partir aussi.

Et il quitta le salon. Je voulais sortir après lui ; j'avais à son sujet une inquiétude vague, indéfinissable ; ma sympathie ressemblait à de Tenfantillage ; je me disais cela et pourtant je restais. Mais le colonel avait disparu , et ne le retrouvant plus , je quittai Frascati , ses jeux , ses ris et ses amours.

En ce temps-là, 1837, un homme qui sortait d'une maison de jeu à deux ou trois heures de la nuit, allait souper, avait-il gagné ou non. Il soupait d'autant mieux qu'il avait vidé ses poches , pour peu qu'il fût connu , au café iVnglais ou au café de Paris , honorables et excellents établissements dignes de toute la reconnaissance d'un cœur ami de l'estomac.

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La première personne que je vis en entrant dans un salon du café Anglais , vous le devinez bien , ce fut le colonel , très-dignement assis devant une table et mangeant comme s'il avait perdu. Je me plaçai à l'angle opposé.

En province , deux personnes dans la condition où nous étions , se seraient exclamées en se retrouvant ; à Paris, on peut vivre dix ans avec un voisin sans qu'il lui tombe dans la tête de vous demander seulement l'heure qu'il est. Je veux parler d'un voisin qui sait vi\Te. Le colonel soupait et ma fourchette faisait écho à la sienne de l'autre côté. Il buvait très-franchement du vin de Champagne , gardant pour la virginité de la carafe, placée sur sa table, une honorable continence. Je me mis à boire aussi très-résolument, ayant les mêmes principes de respect et d'abstinence à l'égard de la vertu des carafes. Notre soupe dura bien une heure ; nous n'échangeâmes pas un mot , mais il p(u*aît cepen-

(tant que nous nous comprîmes à merveille.

Au moment du thé, le mystérieux colonel m'envoya son porte-cigare sur une assiette par un garçon. Je pris un cigare et je remerciai avec un égal mutisme en lui envoyant par la môme assiette qui lui rapportait sa boite d'or, de magnifiques cigares de contrcbaiide dont un chef de division à l'administration des douanes voulait bien me pourvoir quelquefois.

— Oh! oh! dit le colonel en les voyant ; je les reconnais ; espagnols ! pur sang !

Je crus encore à une histoire. Je me trompai comme nn sot. Nos intelligences ne se parlaient qu'à travers les méandres vaporeux de la fumée de nos cigares. C'était donc entre nous deux à qui ne commencerait pas la conversation. Bonne habitude , et que beaucoup de gens qui passent pour très-diserts devraient prendre, dans l'intérêt de nos plaisirs et de la raison.

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Copeiidant il y a de ces occasions où la parole éclate pour ainsi dire sur les lèvres. Le colonel en eut une très-plausible. Un domestique en livrée entra dans le salon et dit à haute voix

— La voiture de Monsieur est arrivée.

Le colonel cassa un verre d impatience. La phrase paraissait pourtant bien innocente , môme elle eût donné lieu à bien des convives de se rengorger et de faire la roue. Le colonel , reprenant son applomb, répondit tout bonnement.

— Tu es un sot , tu aurais mieux fait de m* envoyer un garçon qui m'aurait parlé tout bas.

Vraiment je commençais à aimer ce caractère simple, loyal, bon enfant dans la naïveté du mot.

— Monsieur, me dit mon paî^tner , à ma grande surprise , voulez-vous me permettre de vous ramener chez vous?" j "ai là deux chevaux qui aiment à courir.

— Monsieur, lui répondis-je , la proposition est fort aimable. Je l'accepte.

— Bien, monsieur! Nous voilà presque de vieilles connaissances.

— J'en suis fier et ravi, monsieur.

Les politesses étaient lâchées après l'échange des cigares, l'échange des compliments ; après le feu et la fumée, les félicitations et les joies de la victoire; c'était dans l'ordre. Cependant le colonel ne se levait pas, et je restais à ma place.

— Que dites-vous de ce vin ? me demanda-t-il.

— Généreux et loyal , lui dis-je, comme la fortune pour vous ce soir.

■— Ail : reprit-il, la fortune, une vraie coquine !

— Même cette nuit, monsieur ?

— Toujours. Elle donne et reprend : à moi ce soir, à vous demain , à un autre ensuite ; elle est à tout le monde.

— Vous la tenez, jouissez-en longtemps.

fS LF DKRXIKM

— Moi r" (lit-il , je me moque d elle. Je l'ai réduite, elle me sert.

— M'apprendrez-vous votre secret?

— Mon Dieu, il est bien simple, répondit l'honnête colonel. Ne la redoutez pas, insultez-la , maltraitez-la ; elle tourne le dos aux poltrons.

— Ainsi, monsieur, pour gagner beaucoup....

— Il faut beaucoup le vouloir.

— Mais qui ne le veut pas ?

— Vous, monsieur, dit-il en riant, vous et tous ceux qui affrontent le jeu. 11 y a dans l'homme, croyez-moi, un instinct divin, c'est la volonté; mais nous le comprimons presque toujours.

— M'expliquerez-vous cela une autre fois, monsieur le colonel ? La nuit. . .

— La nuit est avancée, n'est-ce pas? Vous dormez donc beaucoup ?

— Peu , mais bien.

— El moi, bien mal et peu , reprit-il.

11 se leva. Jerimitai. Nous gagnâmes le perron où nous attendait sa voiture.

Arrivés à ma porte , le colonel me dit ces mots : — Nous nous retrouverons probablement où vous savez. Dans tous les cas si vous teniez à me voir à mon logis, ce qui ne serait pas pour vous fort amusant peut-être , je suis toujours chez moi , monsieur, de trois à cinq heures du matin. Et il me donna sa carte.

in

Evidemment j'avais rencontré un original. C'était une raison excellente pour chercher loccasion de le revoir. Les originaux sont rares; tant de mauvaises copies courent le monde 1 bien des gens prennent l'originalité pour une sorte de folie. Je conviens qu'il y a des excentricités qui , poussées à une extrême limite , touchent à la manie , à là moriomanie, à l'aliénation. Mais l'originalité frnn-

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che , typique , contenue dans la sphère de l'esprit et du goût , n'est autre chose qu'une nature hors ligne, souvent grande , presque toujours noble ot élevée. — JNous raisonnons beaucoup trop ; revenons.

En rentrant chez moi , je me hâtai de lire le nom de l'inconnu. Sa carte, fort simple et fort belle, ne contenait que ce nom : Florimond ; et plus bas : Rue du Faubourg Saint-Honoré , xxx. Je pensais qu'il était mieux de ne pas brusquer une visite dès le lendemain. Une carte déposée suffisait.

Dans la nuit du surlendemain, j'étais à Frascati pour y rencontrer Florimond, puisqu'il ne voulait s'habiller que de ce nom-là. Il y était. Je le vis occupé à lire très-attentivement un petit papier imprimé , le coude sur une table et le front dans la main. 11 m'aperçut et , sans me dire un mot , il me tendit le papier qu'il avait lu. C'était une affiche de propriétés à vendre autour de Paris.

— (^)ue voulez-vous que je fasse de celaP lui dis-je.

— Rendez-moi un service ; choisissez-moi , parmi ces petits châteaux, une résidence à votre goût. Déterminez mon choix; je suis béte ce soir comme un administrateur.

— Mais, colonel, choisir sans avoir vu, visité...

— D'après le nom, monsieur, d'après le nom. Les noms sont les êtres et les choses.

Je lui indiquai un nom du bout du doigt , au hasard.

— A deux petites lieues de Paris ! dit-il ; c'est bien près... n'importe. Voulez-vous venir avec moi visiter la propriété ?

— A cette heure-ci ! lui dis-je ; à onze heures du soir ?

— Eh bien! monsieur. Ne dois-jepas vivre dans cette habitation , si je l'achète , la nuit comme le jour? Allons voir ce quelle est à minuit, sauf à

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voir ensuite ce qu elle est à midi. J'ai là-bas mes

chevaux. Vous savez s" ils vont grand train.

J'acceptai. Vvant de sortir du grand salon le colonel ouvrit son portefeuille , en lira dix billets de bancjue, et sapprochant de l'inspecteur des jeux il l'amena au grand tapis vert.

■— Monsieur, lui dit-il , voici dix mille francs. Je les joue sur le coup qui va être taillé. Si je gagne je joue encore dix mille francs sur la masse et ainsi de suite pendant cinq fois. Après cinq coups, retirez mon argent et rendez-le moi à mon retour. Je serai ici à deux heures du matin. Je m'en rapporte à votre honneur. . . M'avez-vous compris ?

— Parfaitement , dit l'employé aux jeux, un peu surpris de ce mot honneur jeté à son nez.

Les dix mille francs placés sur la table, le colonel sortit sans jeter un coup-d œil en arrière. On taillait le coup cependant.

Le coupé du colonel était fort bon et attelé de

deux clievaux gris-poinmelé les plus généreux du monde. La nuit était froide , mais éclairée par un magnifique clair de lune. Nous allions grand train sur la route de Versailles ; nous commençâmes par sommeiller. Voyant que je ne dormais plus , le colonel me dit :

— J'essaie aujourd'hui un nouveau cocher. Je sens que sa main est sûre , prudente , exercée ; il mène vite et ré(julier; nous arriverons avant trois quarts d'heure. A quoi pensez -vous P

— A vos dix mille francs.

— Ah ! par exemple, vous avez de la bonté.

— Quelle hardiesse ! quelle force de caractère !

— Vous vous moquez de moi; c'est un jeu d imbécile que je joue ce soir. J'ai vu que ce niais d'inspecteur aux cartes n'avait rien à faire , et j'ai voulu l'occuper à quelque chose. Je l'ai dressé à cela quelquefois. Vous verrez avec quelle grimace contractée il me comptera de l'argent. Os gens-là

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sont , à mes yeux , comme des entonnoirs qu'on forcerait à dégorger. — Regardez la campagne éclairée par la lune, le jour vaut-il cela? A cette heure tout repose dans un sommeil bienfaisant. Je m'exprime mal , n'est-ce pas ? Je sens mieux que je ne dis. 11 y a des gens qui disent à merveille et ne sentent rien du tout.

— Vous êtes, je crois, un grand poète en action, mon colonel , lui dis-je.

— Cela est peut-être vrai ; mais ne m'appelez pas mon colonel.

— Et pourquoi cela vous déplairait-il ?...

11 hésita un moment , puis il reprit avec bonhomie.

— Cest que je suis colonel sans l'être.

— Encore un mystère! lui dis-je.

— J'ai horreur de raconter, répondit-il. Je hais le narrateur et le discoureur. Je ne vais jamais aux Chambres , au spectacle , aux tribunaux , au ser-

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luoo , parce qu'il y a toujours là cinq sixièmes de paroles vides, sonores, inutiles, pour un sixième de paroles àpeu près sensées. Depuis que j'ai l'honneur de vous connaître, vous cherchez à m' amener sur le terrain des confidences et par conséquent des récits, des histoires, des narrés, abominables choses qui endorment ou troublent le monde depuis la création. Cependant je ne veux pas que vous me croyiez plus mauvais que je ne suis. Je n'ai pas plus de prétention au vice qu'à la vertu. Vous saurez en quatre mots qui je suis. J'ai déjà trop parlé.

— Eh bien, lui dis-je , je ferai les questions si vous le permettez. Vous ne raconterez pas; vou> n'aurez pas l'air d'un monsieur à la cheminée , entretenant le salon par le charme de sa conversation. . .

— Le bourreau! dit-il en se tordant les mains , je l'ai rencontré quelquefois, ce monsieur, et je ne lui les reins ; je suis un grand misérable !

2» LE DHHMKK

— Voyons, colonel , monsieur votre père?...

— Etait général , répondit-il la tète appuyée contre le reps de la voiture.

— Sous l'empire !

— Oui.

^ Aimé de l'empereur , je n'en doute pas.

— Vous avez raison.

— 11 fut fidèle et mis à la retraite ?

— Oui.

— A Waterloo

— 11 y était et moi aussi à dix ans, j'en ai trentedeux aujourd'hui, comptez.

— Vous à Waterloo , à dix ans! alors vous avez suivi le général à Charleroi et contre sa volonté... -

— Oui. J'avais suivi mon père avec les bagages.

— Et vous allâtes à lui au moment de la bataille...

— Aux Quatre-bras , près de la butte de Belle- Alliance.

COLONKL. 2»

— Et il vous força à vous retirer. 11 vous fit enlever de force, il vous confia à des ordonnances.. .

— Qui m'amenèrent aux fourgons , sur les dernières lignes, en arrière. On m'attacha à un caisson.

— Et le général votre père ne fut pas tué ?

— Non ; ni moi non plus, probablement !

— Après la déroute , le général suivit l'empereur P. . .

— Jusqu'à Rochefort , et moi aussi.

— Et là il reçut vos adieux et ceux de beaucoup de braves?

— De beaucoup, non ; on ne l'aurait pas permis.

— 11 embrassa le général ?...

— Oui , et moi aussi , sur l'escalier du port , au moment de monter dans l'embarcation qui devait le conduire au navire en rade.

— Et vous fûtes ému , vous , colonel

— Violemment. L'empereur m'enleva de terre,

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je lui sautai au cou, 1 embrassant sur les joues elle

serrant dans mes deux bras. Je pleurais.

— l'A il vous dit ?

— Comme il savait ce que j'avais fait à Waterloo, il me dit ■• 3Ion pauvre garçon, je n'ai rien à te laisser. Je te nomme colonel. Adieu!

— Et il sembarqua...

— Les larmes aux }'eux. Nous pleurions tous.

— Et le général votre père ?

— Fut mis à la retraite. Il le désirait. Du reste, ni lui ni moi n'avons eu à nous plaindre de la Restauration.

— C'est bien colonel , et depuis lors?...

— Mon père mourut quatre ans après. J'avais perdu ma mère depuis long-temps. On m'éleva chez une tante à Paris ; mon père m'avait laissé cent mille écus environ.

— Que vous avez bien sextuplés ?

-- \u contraire , que j'ai mangés à ma ma-

jorité ; ce fut Laflairc de quatre ou cinq ans.

— Et depuis lors....

Ah ! depuis^ il y eut bien des choses que je ne dirai pas. Vous savez pourquoi, maintenant le titre de colonel m'est resté. La parole de l'empereur équivaut bien au meilleur brevet. Le titre sans le grade, colonel sans régiment et sans avoir jamais servi ; me voilà.

— C'est fort singulier. Et pourquoi n'avoir pas pris du service ?. . .

— Par la raison toute simple que la Restauration m'offrait une épaulette de lieutenant , que la Révolution de 1830 m'a offert deux épaulettes de capitaine, tandis que l'Empire m'avait fait colonel. Je n'ai jamais voulu en démordre. Cependant , un jour, en 1826; m'ennuyant beaucoup chez ma tante et voulant gagner mon grade par le feu du canon, je m'échappai de Paris et j'allai jusqu'en

Rom.alie , pour me battre avec les Turcs contre

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les Russes. C'était encore une manière de servir

l'empereur.

— Je m'enrôlai en qualité de volontaire dans rartillerie ottomane, la plus lourde et la plus grotesque de l'univers. 31ais cette guerre d'esclaves contre serfs me déplut bientôt. D'ailleurs, on lit la paix. Je gagnai Belgrade, je suivis les rives du Danube; je traversai Vienne; je franchis la Suisse, et je rentrai en France , très-étonné en arrivant à Paris , d'avoir eu la folie d'aller risquer mes bras et mes jambes pour des Turcs qui n'en sont plus , et qui se battent pour un fantôme appelé le sultan.

— Vous aviez alors vingt ans ; lui dis-je. 11 y a bien du chemin jusqu'à trente-deux.

— Oh ! ma foi, ces douze années-là furent bien remplies. D'abord, j'avais ma fortune à manger et je me sentais des appétits formidables. Les premiers coups de dents des passions sont affreux....

— Vous viviez alors sans devenir amoureux ?

~ Je Tétais de tout Paris.

— Et, à la révolution ?... Vous prîtes votre fusil contre les ordonnances ?

— J'ordonnai à mes armes une stoïque immobilité. Je n'aurais jamais consenti à tirer sur un soldat de la garde ou sur tout autre soldat français.

— Comment, colonel, vous regrettiez la branche ainée ?

— Je regrettais ces vieux soldats de Friedland , d'Iéna et de Waterloo (car il y en avait beaucoup dans la garde royale) , je regrettais avec larmes de les voir tomber dans les rues de la bonne ville de Paris.

— Nous marchons avec les événements et nous arrivons à votre vingt-sixième année ; point d'amour encore?

— Rien. Le vide.

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— Vos vingl-sept ans viennent de sonner. Rien dans le cœur ?

— Rien. Tout dans la tête.

— Ah ! la tête est prise. C'est un commencement.

— Ce n'est rien du tout. Ivresse, vapeur bachique. On dort là-dessus ; le lendemain on n'y pense plus.

— Diable! nous voici à vos vingt-huit ans. Le cœur dort-il encore ?

— Comme une brute.

— Vingt-neuf ans , bon Dieu ! Mais nous voilà presque un patriarche, et vous n'avez pas aimé!

— Si fait.

— A la bonne heure ! et qui donc aimiez- vous à cet âge ?

— Tout le corps de ballet des jolies femmes de l'Europe.

— Allons, colonel lui dis-je, nous voici à vos trente ans; c'est triste. Si on n'a pas été amou-

reux avant cet âge, le cœur se pétrifie ; c'est fini.

— Qui dit cela , monsieur ? reprit-il avec animation et en me serrant le bras rudement. Qui ose dire cela ? A trente ans , au contraire , une divine et terrible passion vint me brûler tout à coup. J'avais comme un soleil dans la poitrine.

— Consentirez-vous à me raconter cela P

— Oui sans doute, et en quatre minutes. Voyez comme nos chevaux vont vite. Que le récit vole et surtout le récit d'un amour heureux ou malheureux, compris ou non , partagé ou non.

Voilà deux ans, me trouvant dans une honorable maison que je ne nommerai pas, un soir d'hiver , je vis dans un angle du salon la plus gracieuse femme du monde , très voluptueusement assise , presque couchée dans un immense fauteuil. Elle me parut avoir vingt ans, elle en avait vingt-quatre. Elle était fort belle, vous n'en doutez pas , bien qu'elle n'eût à mes yeux ni les épaules d'ivoire , ni les cheveux d'ébène, ni les lèvres de corail, nilesbrasd'albàtre,

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ni les dents de perle, ni les pieds d'enfant, ni la taille d'abeille, ni les yeux de jais ou de turquoise, ni rien enfin de toute cette marquetterie dont les abominables poètes et romanciers fabriquent leur mannequin idéal. J'ai un mot à moi pour exprimer d'un seul coup mon enthousiasme. Elle étaitdune beauté royale. L'expression n'a peut-être pas le sens commun, mais elle me plait.

Je restai bien dix minutes à regarder cette femme, si attrayante que six ou sept fats ne pouvaient sortir du cercle de son attraction. Elle répondait à peine aux niaiseries sentimentales qu'on roucoulait autour d'elle. L'encens lui était familier et odieux, par conséquent on le voyait.

J'ai toujours plaint sincèrement les bellesstatues d'ange et de vierge devant lesquelles on fait perpétuellement fumer des cassolettes de parfums ; je ne plains pas moins sincèrement les femmes enivrées de compliments quintessencieiur (le mot est-il fran-

çais ? je n'en sais rien ; mais je l'adopte) . Je vis cette femme charmante se lever et regarder de droite et de gauche d'un air à peu près inquiet. Cherchaitelle son mari pour sortir? j'en avais une peur hor rible. Cependant elle portait une robe d'étoffe noire, des dentelles noires... j'espérais.

Elle était veuve ! mon voisin venait de me l'apprendre. J'aurais payé cette certitude de tout mi royaume. La noble femme , grande et fière , avec une expression de bonté indéfinissable, fit quelques pas dans le salon ; sourit à deux ou trois femmes , tendit la main à un vieux duc tout bardé de cordons passa devant moi et sortit seuledusalon. Jelasuivis des yeux. Elle gagna l'antichambre, reçut des mains de son valet un manteau de fourrure sur ses épaules ncm d'ivoire, et descendit l'escalier très doucement, marchant très bien sur ses pieds , sans la moindre ressemblance avec les allures des sylphides de nos abominables. . . . Vous comprenez !

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— Parfaitement, colonel. Et vous étiez déjàanioureux fou ? Le coup de foudre, n'est-ce pas ?

— Oui, monsieur, reprit-il sérieusement.

Et commeles grosses lanterne du coupé éclairaient aussi lintérieur de la voiture , je vis le visage du colonel prendre une expression étrange de tristesse et de colère en même temps.

— Allons lui di^je , belle et terrible ! comme vous avez dit à propos du médaillon de votre porteci garre.

— La comparaison est juste, répondit-il; dignité à part, belle et terrible comme cette jument que j'ai pleurée l'an mil huit cent trente-cinq.

— L'année de vos amours ?

— Précisément. Cette magnifique bote fut bien pour quelque chose dans tout cela.

— Voyons, colonel.

— Trois mois après nous nous aimions avec fureur.

COLONHL. 41

— Quinous, bon Dieu! m'écriai-je.

— Ah! parbleu, reprit-il en souriant, je vous conseille d'en douter ; la femme et moi.

— Vous avez enjambé bien des préambules !

— Fâchez- vous de cela. Ne vouliez- vous pas que je fisse passer devant vous cette longue et insi pide procession d'espérances et de craintes, de ravissements et de désespoirs, de triomphes et de regrets, de serments, d'enivrements dont un scélérat de narrateur amoureux ne vous fait jamais grâce ? Remerciez-moi, monsieur, et sautons d'un seul bond en pleine victoire : j'étais au comble du bonheur.

Un jour, en entrant chez Harmance (qu'importe de savoir le titre et le nom que lui avait donné son mari trépassé?), je la trouvai fort triste, préoccupée.... elle avait pleuré. Je hasardai quelques questions. Elle sonna, fit venir sa fille (enfant de quatre ans, seul enfant qu'elle eût et elle l'adorait) et me prenant par la main :

42 Lli DHKMEK

— Tenez, me dit-elle, c'est la pensée de l'avenir de cette enfant qui me brise le cœur.

— Comment, madame! répondis-je, est-ce que je ne serai pas un père pour elle? Est-ce qu'à nous deux nous ne suflisons pas pour la protéger ?

— Oh ! oui , reprit-elle , vous êtes bon , grand , généreux, d'un si beau caractère !

— Allons donc, lui dis-je , gardez vos larmes pour des douleurs ou des malheurs ; il y en a assez dans la vie.

Et prenant la jolie petite fille dans mes bras , je la portai à la fenêtre pour lui montrer les oiseaux et les arbres du jardin. Quand je la rendis à sa mère, Harmance pleurait encore. J'avais lecœur très ému.

— Ma chère âme , lui dis-je , vous avez quelque peine secrète... On vous a dit quelque chose qui vous a fait du mal. Cependant, je crois n'avoir fait aucune imprudence qui puisse vous compromettre... Votre fannlle, très noble et très fière, ne me

voit pas d'un œil mauvais. 11 est vrai qu'elle est loin de se douter...

— Oui, oui, dit-elle, votre conduite est loyale, admirable...

— Ne m' aimeriez- vous plus, Harmance ?

— Ingrat !

— Est-ce que vous voulez que je vous quitte P

— Eh ! qui vous met cela dans la tête ! . . .

— Est-ce que vous souffrez d'une trop longue contrainte? le monde est méchant, prenez garde...

— C'est bien lui qui me chagrine, mais pas dans ce sens-là. . .

— Alors qu'avez-vous ? renoncez-vous au projet de notre mariage ? madame, il sera plus digne de nous de légitimer notre amour. Pour votre enfant surtout, il le faut.

Harmance tressaillit à ces mots. Je lui pris les

mains, je la suppliai de s'expliquer. Elle pâlissait et

. rougissait coup sur coup; elle tremblait, elle me

faisait pitié. Enfin, après un quart d'heure d'angoisses, elle me dit ces mots avec une incroyable émotion.

— Vous savez si je vous aime! je vous aimerai toute la vie... mais cette enfant!... (et elle montrait sa fille) je ne suis pas riche... je suis forcée d'accepter un mariage... Vous n'avez pas de fortune.

Je me souviensque,làchantlamaindHarraance, je me mis à rire aux éclats et que je sortis en courant comme un fou. Je traversai tout Paris sans trop savoir comment, et le soir je me trouvai chez moi, étendu sur mon lit, avec un médecin et un de mes amis près de moi. On m'avait appliqué quarante sangsues. 11 me parut que je sortais d'un rêve pénible et que je respirais plus librement.

Mon excellent tempérammentet ma volontécongédièrent bientôt la maladie et le médecin. Huit jours après j'étais sur pied. J'avais pris l'énergique résolution de ne plus revoir Harmance avant un

mois et je tenais parole, malgré les lettres les plus pressantes et les plus tendres que je recevais d'elle. Dans mes rêves, à mon réveil, le soir, le jour, chez moi, dehors, partout, à toute heure , cette phrase terrible retentissait à mes oreilles comme un cri de détresse : ce Vous n'avez pas de fortune! » Je sentais que je devenais fou.

Dans une soirée de mars, me promenant seul au miheu de la foule, sur le boulevard des Italiens, et toujours poursuivi par la phrase maudite, une idée soudaine vint m'éblouir. Jem'arrêtai comme frappé d'immobilité. Tout Paris me coudoyait ; j'étais comme un pieu planté. Tout-à-coup, il me prit un rire convulsif, et marchant d'un pas raide et saccadé, un pas de statue, si les statues marchaient , je criais aux passants -. « J'en aurai de la fortune ! »

Si on me crut ivre, fiévreux ou ahéné, peu m'importe! je me souviens qu'un gros monsieur , trop fortement heurté par mon coude, alla rebondir sur

40 I.K DliHMIill

son ventre à six pas de là , que quelques femmes crièrent que je leur marchais sur les pieds , que d'autres, à qui j'avais tourné lechapeauen passant ou déchiré le mantelet, s'enfuyaient toutes eiïarées; enfin je me rappelle confusément que je dus un moment me ruer au miheu de cette foule comme un taureau échappé. Rentrer chez moi, garnir mes poches de cent louis environ qui se rouillaientdans un tiroir et courir au jeu, ce fut l'afïaire de trois quarts-d heure. Vous devinez le reste, n" est-ce pas?

— Ouifetuon, lui dis-je. Vous gagnâtes, vous fîtes fortune.

— Au contraire, je perdis, répliqua le colonel , je n'avais jamais joué sérieusement, je perdis.

— Ah! diahle!

— J'avais si peur, reprit-il, que je révoltai la fortune. Elle est méchante et brutale pour les poltrons ; je vous l'ai déjà dit. Mais je ne tardai pas à deviner ses instincts énergiques, dangereux; in-

stincts élevés, cependaut ; je me raidis contre elle ; j'osai la regarder en face avec insolence, et unjour je lui crachai aux. yeux en jetant dix mille francs sur la table, à peu près tout ce qui me restait de mon patrimoine.

— Eh bien ! colonel.

— Monsieur, reprit-il , je ne donne pas mon exemple à suivre. Malheur aux joueurs ! malheur à ceux qui rêvent un Eldorado acquis par une carte ou par une bille d" ivoire tournant dans un cylindre. Mais j'étais, moi, dans le paroxysme d'une fièvre ardente appelée 1" amour désespéré. Je ne veux môme pas justifier l'action de jouer par l'état violent, presque aliéné de mon àmc ce jour-là ; non , malheurau joueur! et quoique cela puisse vous paraître bien étrange, je vous prouverai en son lieu que je ne le suis pas, bien que je joue avec assez d'audace, comme vous avez dû le voir.

— Revenons, colonel, revenons. Je croirai tout

ce que vous voudrez. Votre coup de tôte.... — Ce fut magnifique! quarante mille francs dans la soirée. Le lendemain, autant, je crois. En huit jours j'avais amassé cinq cent mille francs. Eh! bien, j'étais devenu tout à coup économe, prévoyant , avare ! Je plaçais mon argent tous les jours avec un soin vigilant. J'achetais des rentes sur l'état ; je m'enrichissais d inscriptions sur le grand livre, n'osant pas hasarder ailleurs, me méfiant de tout le monde, de toute affaire, de tout placement, et ne trouvant pas même que l'état tout entier, la caisse du trésor pubhc, la France et ses milliards, ne trouvantpas, vousdis-je, que toutecette puissance-là m'offrit assez de garantie pour ces pauvres cinq cent mille francs si miraculeusement gagnés. C'est que j'aimais, c'est qu'en même temps je me vengeais; c'est que je voulais amener à mes genoux et enlever dans mes bras la femme de mon adoration , lui donner mon nom, l'épouser devant tous, la

COLONKL-. 49

protéger elle et son enfant ; c'est que je voulais à tout prix acquérir, posséder, et, le trésor obtenu, le conserver avec des précaution inouïes ; en un mot, c'est que je voulais avoir de la fortune.

J'étais donc devenu avare, affreusement avide, altéré d'or ; allant l'enfouir aux caisses de l'état ; veillant aux formalités des inscriptions comme le plus tenace procureur. Audacieux toutes les nuits avec la fortune sur le terrain brûlant du jeu; mais, dans la journée, prudent, inquiet, minutieux, dissimulé , besogneux , effrayé même dans l'œuvre du placement... Je voulais avoir de la fortune.

Phrase électrique qui tantôt retentissait autour de moi comme un coup de tonnerre, tantôt comme un accord angélique. )>

Le colonel s'interrompit, il mit la tête à la portière et me dit :

— Je crois que nous approchons. Si nous remetlions la suite de ce récit à notre retur..o.

Nous arrivions, en effet, dans l'avenue de l'habitation que nous allions visiter.

11 était près de minuit. Je ne savais trop comment nous serions reçu par les gens du logis, tous probablement endormis d'un^profond sommeil en ce moment. Le colonel ne témoignait pas la moindre inquiétude à ce sujet. 11 regardait déjà de droite et de gauche les bois et les terrains de la propriété ,

52 \M DKRMKH

avec la curiosité d'un homme qui a fort envie d'acheter.

— Voilà qui s'annonce bien , me dit-il , essence de chêne, de ce côté-ci, futaie et bois taillis; de ce côté-là, prairies artificielles, terres arables, et même un petit lac dans le fond. Nous verrons la maison.

Nous arrivions à la grille d'un petit château dont l'architecture était parfaitement en harmonie avec le paysage romantique. 3Iais quelle ne fut pas notre surprise en voyant les deux grands fanaux de la porte d'entrée éclairés tous lesdeuxet,danslacour, les lumières des lanternes de vingt ou trente voitures rangées en bataille sur plusieurs lignes.

— Eh ! mais, dis-je au colonel, il y a une fête ici !

— J'en suis ravi, reprit-il ; je craignais de manquer de clarté pour visiter la maison tout à mon aise.

Il regarda mon costume et le sien.

• — Nous sommes en habit tous lesdeux, reprit-il,

et assez proprement équipés pour ne pasblesserlamour-propre du maître de la maison.

— Mais colonel, sans être invités, ni connus...

— Si j'étais Lun et l'autre, dit-il, on ne me verrait pas ici, je vous en réponds.

11 fallut bien le suivre. Le concierge et les gens nous prirent pour des invités et nous firent les premiers honneurs de lamaison. arrivés dans un grand péristyle, chauffé comme une serre chaude et tout rayonnant de fleurs et de lumières , on nous demanda qui il fallait annoncer. Le colonel dit à son tour:

— Veuillez prier le maitre de la maison de venir jusqu'ici.

— Je crois que my lord est bien occupé en ce moment,réponditundomestique;onaservile souper...

^ Ah ! diable, me dit àdemi-voixle colonel, nous sommes chez des Anglais.

Cependant le domestique était allé jusqu'au

51 LI-: DERMI<n

maître du logis , qui s'empressa de venir à nous

cinq minutes après.

C'était un homme d'environ quarante-cinq ans, d'une honnête physionomie, le visage un peu enflammé, la poitrine large, l'abdomen proéminant et rond, sous un vaste gilet blanc qui descendait très bas ; du reste ayant de fort bonnes manières , et parlant haut et franc.

— Messieurs, nous dit-il avec un accent fort peu suspect, votre voiture a sans doute cassé près d'ici, je suis ravi de vous recevoir.... J'ai quelques personnes de Paris et des environs. Nous fêtons l'anniversaire de mon jour de naissance. . . .

— Mylord, dit le colonel, recevez nos remerciments. Je joins mes vœux à ceux de vos amis; mais je suis trop franc pour vous cacher lebut de ma visite. Cette propriété est à vendre. . . .

— Oui, monsieur, dit l'Anglais un peu surpris , je vais m'établir en Italie....

— Je viens donc visiter votre château et ses dépendances avant de faire des offres.

"^ Oh! dit l'Anglais d'un accent guttural, visiter à minuit. . . . Est-ce que vous avez engagé un pari, monsieur !

— Non, mylord, non, dit le colonel, il n'est pas dans mes habitudes de me moquer de personne , encore moins d'un homme honorable comme vous; mais, dussé-je vous paraitreextraordinaire, jevous déclare que je dors toute la journée et que je ne fais mes affaires que la nuit. Vous devez comprendre cela mieux que personne, vous, mylord : le parlement en Angleterre, ne tient séance qu'aux flambeaux.

— Ah ! reprit l'Anglais, chacun a sa manière de vivre. Soit, messieurs, entrez et soyez des nôtres.

— Je me nomme le colonel Florimond, dit mon compagnon extraordinaire.

Je me nommai à mon tour et nous suivîmes le

5G LK DEUNIER

noble Anglais dans le brillant appartement où on célébrait le joyeux anniversaire de sa naissance, heureux événement pour le monde !

La fête nous parut tout d'abord charmante et du meilleur goût. On soupait dans une galerie gothique à vitraux coloriés et toute tapissée d'armures. Il y avait là dix ou douze petites tables élégamment servies.

Le maître de la maison nous précédait et nous amenait à sa femme assise aune table à l'extrémité de la galerie. 11 y avait dans tout cet appartement un parfum de bonne compagnie très enivrant.

— Milady, dit l'Anglais à sa femme, je vous présente...

11 n'eut pas la peine de prononcer le nom du colonel ni le mien; un cri retentit; la belle lady se trouvait mal : elle venait d'être mordue au pied par un épagneul, un petit Charles II, placé sous la table. Ce fut un brouhaha extraordinaire. Dans tout

ce pêle-mêle, le colonel trouva moyen de me dire à Toreille.

— Regagnons notre voiture, mais le plus tranquillement possible. La femme du maître de la maison n'a pas été mordue au pied , mais bien au cœur. Elle m'a reconnu. Quelle fatalité !

Nous quittâmes la maison sans qu'on fit la moindre attention à nous. Nous montâmes dans la voiture et le colonel dit à ses gens •

— Rue de Richelieu, au coin du Boule vart.

Les chevaux lancés au grand Irot dans V avenue reprirent la route de Paris. Nous étions l'un et l'autre assez étourdi de ce qui venait de se passer pour qu'il nous fût impossible de dire un mot. Au bout de quelques minutes le colonel me regarda avec un sourire étrange :

— Eh ! bien finit-il par me dire. Vous l'avez vue ! Comment la trouvez-vous?

COLONKL.

admirable, colonel. Mais qu'elle présence d'es-'

prit!

— Quand jo pense, reprit le colonel, que dans ce moment-ci 1" Vnglais fouette son chien à grands coups de cravache, il me prend un fou rire... Mais ceriren estpasgai, ajouta-t-il. Quelle fatalité! Moi qui l'avais perdue de vue depuis plus d'un an jusqu'à ignorer même son existence... C'est vous qui m'avez indiqué cette habitation, et bien au hasard, n'est-ce pas ?

Je lui protestai de ma parfaite innocence dans tout ce qui venait de se passer.

— Oh ! je n'en doute pas, dit-il, je connais trop bien les influences malignes de mon étoile pour me méprendresur ce qui m' arrive. C'est fatal ! c'est fatal! reprenait-il en se frappant le front.

— Il me semble, lui dis-je, que si votre émotion vous le permet, il ne serait pas hors de propos ici

de reprendre, toujours aussi brièvement que vous voudrez, la suite de mon récit.

— Oui, dit-il, oui. En vérité, le momentestbien choisi, et pour vousprouver que j'ai du caractère, revenons à ce drame intime, joué entre Harmance et moi, drame qui ne fut que trop vrai. Que signifie tout ce quelon écrit, tout ce que Ton représente au théâtre, auprès de la réalité? Tenez, si vous ou moi écrivons jamais l'aventure de celte nuit, qui donc y croira? Revenons cependant. La nuit est toujours calme , la lune belle et sereine; nos chevaux lancés, et la voiture est solide et fort bonne. Tout est bien; je plaçais, je crois, cinq cent mille francs sur l'Etat ?

— Oui, colonel.

— Plus la fortune vient vite et plus elle s'écoule vite. C'est un peu l'histoire d'un torrent. Aussi vous avez vu comme je cherchais à établir des barrages pour retenir les magnifiques

Ui DERMKR 62

et fécondes prodigalités du jeu en ma faveur. Vu bout de trois semaines j'avais bien trente mille livres de rentes très solidement constituées. Ce n'est pas que dans le cours de ces nuits de lutte terrible je n'eusseéprouvé d'affreuses méchancetés de la part du sort. Il avait fallu souvent me résigner à de cruelles morsures, mais mon opiniâtre résistance, mon calme stoïque, ma volonté de fer finissaient toujours par forcer un retour de chances heureuses. Et puis arrivé à une certaine élévation, dans le gain, la tête ne me tournait pas. Jarrôtais mon élan par un coup d'arrêt subit ; je réunissais toutes mes forcespour neplus vouloir atteindre encore à des richesses plus hautes ; je ramassais celles que j'avais acquises, et, calme et fier, je sor tais lentement de la maison dangereuse, comme un homme qui craint de trébucher et d'être arrêté par une chute, et exposé, par conséquent, à revenir sur ses pas. Méfiez- vous des gens qui fuient à toutes

jambes, et avec de grands airs effarés, une passion les domine; ils y reviendront demain, humbles et soumis. En toute chose gardons la retenue et une fierté tranquille.

Il y avait près d'un mois que je n'avais vu Harmance. A tous ces billets tendres, amers, doux, passionnés, j'avais répondu par des lettres d'une extrême poHtesse, comme un homme qui veut se représenter sous d'autres formes et avec un autre costume , moralement parlant.

Un billet d'un style moins chaleureux que les autres m'engageait à un rendez-vous. Je crus devoir accepter ; le refroidissement du billet m'avait un peu effrayé. Le rendez-vous était donné pour le lendemain à Ermenonville, à un point désigné dans les bois. A l'heure convenue, j'étais là, achevai , et bien pourvu d'armes en cas d'accident. Du fond d'une grande allée, je vis accourir deux beaux che-

vaux; je reconnus Ilarmance à sa manière hardie de monter. Elle était suivie d'un domestique. Je mis pied à terre et le chapeau à la main.

— Ah ! mon Dieu , dit-elle en me voyant , comme vous êtes pâle et maigre !

— Madame , répondis-je , j'ai beaucoup voyagé depuis un mois.

— En vérité, dit-elle, je ne vous comprends pas. Quelle amère ingratitude ! quelle dureté de cœur !

Elle fit signe à son domestique de se tenir à distance et s'avança au pas , toujours à cheval , moi à pied tenant la bride.

— Oh! reprit-elle, que j'ai souffert cruellement! Mais enfin, qu'êtes-vous devenu? vous n'avez pas quitté Paris, puisque mes lettres vous arrivaient et avaient une réponse immédiate.

— J'avais de grandes affaires à traiter, Madame.

— Quel abominable ton de cérémonie prenezvous là ?

— Je sais tout le respect que je vous dois.

— Vous voulez vous venger, me faire souffrir. , . eh ! bien soyez content ; vous me brisez le cœur.

Je vis en effet quelques larmes rouler sur ses joues. Oh! elle était bien belle, dans ce moment là. Tout-à-coup, jetant un coup d'œil sur le cheval que je conduisais par la bride ;

— Grand Dieu ! Quelle magnifique bête ! s'écria-t-elle.

— Oui , repris-je tranquillement, c'est une jument de sang anglais et arabe. Si elle est belle, elle' est quelquefois difficile à gouverner. Du reste , jamais meilleur cheval.

— Mais cette bête est à vous ?

ec LE DERNIER

— Et à qui donc , Madame ? On no prêle ni n'emprunte un cheval de ce prix.

— Quelle folie avez- vous fait là !

Moi? point. J'ai acheté ce que je pouvai?

acheter.

— M'expliquerez-vous ce mystère? Au fait , je remarque en vous un changement...

— Ne vous perdez pas en vaines conjectures , Madame : j'ai de la fortune.

— Depuis un mois ? s'écria-t-elle.

— Depuis un mois.

— Me jugez-vous assez indifférente ou assez indiscrète pour me refuser toute explication?

Et je voyais ses yeux qui brillaient de joie. Son sein était agité, sa main tremblait.

— Je vous crois au contraire , Madame , très fort de mes amis. Mais si j'ai un secret à

garder encore , vous n'exigerez pas que je vous le livre, n'est-ce pas? Je vous sais très généreuse.

— Ah ! tenez , reprit-elle en s' arrêtant , remontez à cheval. J'ai besoin d'aller vite, je ne sais où , à travers la campagne ; il me faut le grand air... J'étoufferais ici sous ces arbres.

Je m'élançai à cheval et ma jument fit un bond si violent que k pauvre Harmance jeta un cri.

— Ce n'est rien, lui dis-je. Nous sommes • colère et d'une fierté indomptable, mais le fond

est bon , généreux ; par exemple , si nous tuons quelqu'un tant pis pour lui; pourquoi ne pas se souvenir que nous sommes belle et terrible.

— Que dites- vous là ? reprit Harmance ; quelles

68 l.li DERNIER

méchantes allusions! et puis, comment gardezvous une bête pareille?

— Je la garde , Madame , parce qu'elle est d'une nature de la plus haute distinction, et qu'avec du courage et de la patience je puis parvenir à dompter ses défauts. D'ailleurs, elle fait l'admiration de tout le monde, et on aime à jouir de l'éclat de la fortune.

Harmance lâcha la bride à son cheval qui partit au galop sous un coup de cravache assez violent. Nous fendions l'air avec la rapidité de l'oiseau. Nous perdîmes bientôt le domestique dans je ne sais quel fourré.

Personne ne montait avec plus de hardiesse et de grâce que la femme que j'accompagnais dans ce moment-là. L'enivrement de sa tête me gagnait aussi et dans celte course insensée

mon àiue s'ouvrait à des brises nouvelles, aux enchantements d'une vie toute de passion et d'enthousiasme.

La campagne se déroulait devant nous comme un océan de verdure. Le mois d'avril avait jeté partout, cette année-là, des fleurs et des arômes à pleines mains. Jamais je n'ai respiré un air plus empreint de volupté que dans cette belle demi-heure de ma vie où, emporté avec Harmance, et oubliant l'univers, nous allions à tout hasard et à toute volée. Cependant, il n'est pas de cheval si généreux, qui ne se fatigue; les nôtres, couverts d'écume et les naseaux fumans, finirent par modérer leur galop, leurs réactions devenant plus sensibles comme cela arrive au terme d'une course. Bientôt nous les calmâmes à tel point qu'ils prirent l'allure du pas tout le long des champs de trèfles, dans

un chemin de gazon et dont nous ignorions l'issue. Ilarmance, la tête inclinée et ne guidant plus son cheval qui marchait libre et d'un pas assuré, la fière et noble Harmance me dit ces paroles:

— Je vois avec chagrin que vous m'avez mal jugée. Je ne mérite pas votre colère et je ne veux pas de votre pitié. Vous ne voulez donc pas vous convaincre de l'impérieuse, de Tafireuse nécessité oii je me suis trouvée de refuser votre main? Vous ne voulez pas non plus reconnaître la sincérité de ma tendresse ? Je suis bien malheureuse ! Je vous ai parlé de mon enfant... Le cœur d'une mère a des prévisions et des frayeurs que vous ne comprenez pas, vous autres hommes. Eh bien! voyez cependant si je vous aime, j'ai ajourné indéfiniment, j'ai refusé, disons le mot, le mariage

honorable et riche que tous les miens me suppliaient d'accepter... Vous m'aviez brisé le cœur.

— Madame, lui dis-je , j'ai donc des remerciments à vous adresser. Recevez-lez ils sont sincères.

— Vous m'assurez que votre position est changée , reprit-elle. Bien que je ne comprenne rien à ce revirement de fortune, je vous crois sur parole; vous êtes si loyal, si vrai... Ditesmoi donc maintenant ce qu'il faut décider ; l'intérêt de ma fille , son avenir , son bonheur. . .

— Je vous propose encore , Madame , d'y pourvoir. Je ne suis pas millionnaire , mais j'ai de quoi doubler votre existence , peut-être même au-delà. Je puis satisfaire aux exigences atroces que vous impose le monde. Me ferez-vous lin-

72 LE DERîS'IER

jure encore de refuser ma maiiiP J'ai de la fortune.

— Oh ! de grâce , reprit-elle , oubliez celte phrase d'une ironie sanglante; n'insultez pas à une pauvre femme qui n'a eu d'autre tort qu'une trop grande préoccupation de l'avenir de sa fille Eh bien ! puisque cette fortune que vous n'aviez pas, puisque cette fortune nécessaire et méprisable cependant, vous est acquise, que tout soit oublié. Revenons à des sentiments meilleurs, et puisque vous voulez encore de ma main... Mais, au nom du ciel, croyez-bien que mon cœur était à vous avant ce qui est arrivé d'heureux dans votre position.

— Vous m'aimez donc bien sincèrement Harmance? lui dis-je en lui serrant la main.

Elle me permit d'ôler son gant et de

prendre un anneau qui lui était cher. C'était une bague fort simple, quoique fort belle, sur laquelle cette devise était gravée -. Aimer c'est souffrir.

— La bague ment quelquefois , reprit-elle. Une de mes amies qui avait un grand chagrin me la donna. Mais aujourd'hui , dans ce moment-ci , la bague ne dit pas la vérité -. Aimer, c'est être heureux.

— Que Dieu vous entende, lui dis-je , et soyez donc heureuse , car vous êtes bien aimée.

vu

Le jour commençait à baisser, et en vérité, nous ne savions trop où nous étions. Nos chevaux avaient marché comme deux aventuriers très résolus à se perdre et très enchantés des éventuahtés qui pouvaient survenir.

70 LK DKHNIEU

Ma terrible jument , toujours joyeuse et spirituellement méchante, donnait de temps en temps des coups de reins comme pour s'assurer de ma vigilance; souvent marchant d'un pas abandonné, et d'un air rêveur, passèz-moi la comparaison, elle redressait tout à coup la tùte, s'arrêtait hérissant ses crins et jetait au loin, comme des cris de guerre, ses métalliques hennissements. Quant au cheval que montait Harmance c'était un de ces vigoureux anglais pur sang, très francs, très méthodiques, très fiers, et très entêtés. 11 allait droit son chemin, constamment du même pas, posant solidement le pied sur le sol, et s'étonnant beaucoup que la fantaisie de l'écuyère le voulut diriger quelquefois. Du reste, une fois lancé, il était magnifique, fournissant sa course à fond de train, s' animant par degré

et se calmant par degré aussi. Rien d'imprévu; tout par gradation et méthode ; ayant par conséquent dans sa nature quelque chose de mécanique qui lui donnait des affinités avec une locomotive. Je ne pus me défendre de communiquer à Harmance cette dernière réflexion. Elle en rit beaucoup. Ce méthodisme anglican, incarné dans un cheval, avait en eflet son caractère grotesque, lïélas! hélas! elle était peut-être loin et moi aussi de prévoir l'avenir.

Cependant la nuit était venue. Au crépuscule du soir, si coloré au couchant, se mêlaient les lueurs argentées de la lune; ces admirables tons de lumière, combinés dans un ciel pur, formaient des théories étranges et ravissantes. L'iris, le vert, le jaune, le pourpre et le blanc limpide diapraient richement le paysage.

78 LE DERNIKR

Nous arrivâmes à une grande ferme, entourée de très beaux peupliers. On vint à nous, et nous apprîmes avec quelque surprise que nous étions à *♦****, c'est-à-dire à sept lieues de Paris.

— Ah! mon Dieu! dit Ilarmance, et que devenir? Voilà la nuit.

— Madame, lui dis-je, ceci est l'épisode d'Herminie chez les bergers. Je vous conseille de quitter votre armure et de prendre place au banquet rustique. Nous trouverons peutêtre ici quelque divin vieillard qui nous parlera de Clorinde et de Tancrède. Quant à moi, je ne serai, si vous l'ordonnez, que votre très humble écuyer.

— Passer la nuit ici! dit Harmance à demivoix; et que dira-t-on...

— Il est certain que le monde pourra dire beaucoup de choses; puis il se taira, très confus, un jour, de noire bonheur légitimé.

Harmance avait sauté de cheval et j'avais confié nos montures aux valets de ferme avec des recommandations infinies. Ces bonnes gens en prenaient soin, non sans quelque effroi. Harmance, qui passait pour ma femme, bien entendu, me proposa de nous asseoir sur un

82 LK DEHNIHK

larg(» banr i\o pi^'rrc placé devant la porte sous de grands châtaigniers, et là elle se prit à me parler encore de ses craintes et de ses ennuis au sujet de ce terrible quen dira-t-on, l'éternel croquemitaine des femmes de la société. A nos yeux l'aventure était d'un imprévu charmant; mais pour Ilarmance il y avait de la tristesse mêlée à cette aventure. La pensée de son enfant lui revenait de moment en moment, et j'avoue que je lui savais gré de cette inquiétude qui ne prouvait réellement qu'un sentiment déhcat et tendre.

— Votre chère enfant, lui dis-je, est du reste en fort bonne mains; elle a toute votre maison pour la servir.

Ce n'était pas de ces préoccupations-là que souffrait Harmanre.

—-Oui , reprit-elle; je ne doute pas de tous les soins qu'on aura de ma fille. Mais (jui me répond qu'un jour ( eh î mon Dieu , prochainement peut-être) elle n'apprendra pas le petit scandale auquel aura donné lieu notre disparution de cette nuit f

— Très bien, Madame, lui dis-]e. A merveille , je comprends cela autant que personne, c'est de la délicatesse maternelle au plus haut degré. Eh bien! laissez un moment nos chevaux se reposer , et je vous réponds de vous ramener à Paris avant qu'il soit dix heures du soir , c'est une heure de bon aloi pour une réputation ; l'heure de la vertu regagnant son logis. J'ai connu des saintes qui rentraient même beaucoup plus tard.

— V^ous raillez toujours , reprenait-ello , mais

84 I.K DKKiMKH

je vous sais bon gré de votre docililé. Je compte sur votre parole... A dix heures du soir...

— A Paris, Madame, et chez vous.

Une jolie fille de la ferme vint nous prévenir que le souper était servi.

— Ma chère amie , dis-jc à Ilarmancc , le lait et le miel vous attendent , et le divin vieillard est déjà placé au milieu des siens.

— Allons , et pour Dieu , continuez à m'appeler ma chère amie , afin de n'éveiller aucun soupçon.

— C'est cela , repris-je en lui servant le bras , jouons la comédie au rebours : ma bonne amie tout haut, madame tout bas.

• Mais , dit-elle avec un sourire adorable , c'est bien vous qui tenez à ce madame dit tout bas...

— Ah ! lui répondis-je , qu'il soit donc à tout jamais oublié ce mol abominablement froid et cérémonieux.

Comme je l'avais prévu , il y avait aïeul assis à la longue table de la ferme , et un aïeul conteur. Les bonnes gens nous reçurent avec une cordialité mêlée d'un peu d'embarras.

Harmance avait l'air très grande dame , et elle l'était réellement. En général , les ^ens de

88 M<: ih:rnœk

la campagne ont le tact très fin ([uand il s'agit de savoir à qui ils ont affaire. D'ailleurs, ceux de la ferme où nous étions paraissaient appartenir à quelque puissante maison dont les habitans les venaient visiter quelquefois. Le grand-père , assis au bout de la table , n'était pas , si vous voulez , un divin vieillard de la Jérusalem, mais il buvait comme un dieu olympien , et par conséquent il rentrait plus naturellement dans la famille des vieillards homériques. 11 voulut bien nous questionner fort peu , apparemment pour l'ôtre beaucoup luimême. Nous étions fort discrets ; lui fort poli, mais désappointé , on le voyait. Entouré de sa famille et de ses valets , il se prélassait dans sa gloire , souriait avec majesté , et , dans foccasion , mêlait à ses discours ce sel un peu

commun de proverbes et d'aphorismes dont tout vieillard est prodigue.

— 3Ionsieur, finit-il par me dire, vous allez peut-être m'accuser de curiosité...

— Nous y voilà , dis-je tout bas à Harmance qui tremblait. Mais laissez-moi faire.

—- De la curiosité, répondis-je au majestueux campagnard , et qui n'en a pas ? Par exemple, moi qui vous parle , je brûle de savoir qui vous êtes , à qui appartient cette belle ferme , et une foule de détails sur cette famille de braves gens qui a eu le bonheur de vous avoir pour son digne chef.

Le coup électrique était reçu ; mon homme ôta son large feutre et me salua ; il avait du champ pour sa narraliou, il se prépara à s'y précipiter bride abattue , sauf à se rompre

no i\L Di:KMi:n

1(3 cou , comme un vieux clieval (pi" il élail.

— Monsieur , dit-il , je me nomme monsieur Cuvier. . .

— 11 y a eu un homme assez savant portant ce nom-là , lui dis-je.

— 11 n'était pas mon parent , reprit-il imperturbablement , attendu que je suis le seul homme de ma famille et de mon nom. Ces messieurs sont mes gendres.

Et il me montrait quatre campagnards très dévotement occupé à voir la fm d'une épaule de mouton et d'un jarret de cochon à la pu rée de pommes de terre.

— Mon père, reprit M. Cuvier...

— Eut un fils qui lui fit honneur , lui dis-je, bien résolu à le faire marcher vite en l'interrompant à chaque pas.

11 se rengorgea et but un verre de vin.

— Et moi , fils d'un si brave homme , répliqua-t-il , j'ai eu des filles...

— Charmantes , monsieur Cuvier , et qui vous ont donné des petits-fils...

— Non , dit-il , mais bien des consolations.

— Cela revient au même, monsieur Cuvier. Vous êtes fermier de cette belle ferme depuis...

— Attendez... depuis 1789.

— Oh ! oh ! la grande époque ! Par conséquent , monsieur Cuvier , vous habitez cette maison depuis quarante-cinq ou quaranle-six ans.

— Oui, monsieur. La révolution...

— Fut suivie du consulat et de lempire...

— Oui , 3Ionsieurs ( dit (luvier pressé au finnc et rouge démotion) , et sous l'empire...

9*2 LE DEHMHH

Nous marchions ù la roslauratjoii , reprisje.

— Diable ! Monsieur , vous allez vite ! me (lit-il.

-- Comme les événemens , monsieur Cuvier. Les détails de famille que vous me donnez sont très interressans. Aurez-vous la bonté de me dire maintenant à qui appartient cette magnifique ferme ?

— A une dame bien respectable , dit-il.

— 3Iais encore ; il en est beaucoup comme cela, en France, oii on respecte beaucoup les dames.

— C'est la vertu sur la terre, reprit Cuvier en s' humectant les lèvres par le contact de son verre.

— Un ange , sans doute , moins les ailes.

COLONKI.. 93

— Mieux que cela , Monsieur ; un ange de femme.

— Et vous la nommez P

— Une jeune dame charmante , belle et charitable, pas lière quoique de grande maison ; car il ne faut pas vous y tromper , Monsieur, il y a de grandes maisons en Angleterre...

— Qui diable en doute , monsieur Cuvier , lui dis-je. YoItc ferme appartient donc à des Anglais ?

—Non pas , mais à une dame anglaise qui a épousé un Français, un comte...

— Qui se nomme?

— Madame la comtesse de Bellegarde.

.Te vis Harmance pâlir; on venait de nommer sa meilleure amie.

— Et tenez, reprit Timpertubable vieillard,

je ne serai pas étonné que Madame la comtesse vint nous voir ce soir à la veillée, conmieelle a la bonté de le faire quelquefois; elle habite le château en ce moment , à dix minutes d'ici.

Harmance voulait se lever et partir siii-lechamp. Mon regard la rassura un peu. D'ailleurs , elle comprit bien vite quil eût été maladroit de s'enfuir dès que ce nom avait été prononcé.

Tandis que le vieux fermier parlait des vertus de sa maîtresse avec autant d'à-propos

qu'un aveugle des couleurs, je glissai un gros

ye ]M DERMEK

pour-boire dans la main d un jeune valet qu'\ passait derrière moi en le priant d'amener nos chevaux dans l'allée des peupliers , ce qu'il se mit en devoir d'exécuter sur-le-champ, lui et un de ses camarades.

M. Cuvier était tellement lancé dans la pleine «au des mérites de madame la comtesse et des nobles possesseurs de cette terre dont il avait toujours été fermier de père en fils, selon son expression , qu'il ne s'aperçut pas de l'embarras de ma pauvre compagne. lien était, je crois, à la dixième vertu théologale de Mme de Bellegarde , lorsque je me levai , le verre en main , portant la santé de l'illustre dame, celle d'un Cuvier (qui ne voulait avoir rien de commun avec l'autre) et celle de tous les braves gens de la ferme. Le toast fut accepté avec acclamation. Comme nous étions tous debout, l'occasion était belle pour sortir. Harmance en profita. .Te la suivis, non sans avoir accablé

COLOXFX. 97

do remercîmens infinis mes honnêtes campagnards.

Un jeune homme de la ferme portant une grosse lanterne allumée nous précédait, lorsque sur le. 5euil de la porte parut la belle figure et toute la noble personne de la dame du château. Fort heureusement Harmance avait déjà rabattu sur son visage la voilette de dentelle noire attachée à son chapeau rond. D'ailleurs, en costume d'amazone, une femme est presque toujours méconnaissable aux yeux même de ses amis, quand on n'est pas prévenu. Mais la comtesse de Bellegarde, que j'avais rencontrée fort souvent dans le monde, me reconnut parfaitement et sa surprise fut extrême d'abord et ensuite mêlée d'un peu de dédain, par réflexion et à cause de la femme inconnue avec qui j'étais.

Cependant Harmance, déjà dans la cour, rejoignait nos chevaux à pas lents, sans dé-

1)8 l.K DEHNIKK

tourner la tète. Je ne pouvais éviter de

saluer Madame de Bellegarde chez qui j'étais.

— Madame, lui dis-je, un heureux hasard... et après nous être égarés...

.Tétais embarrassé comme un sot , je lavoue. La sévère comtesse ( puritaine par esprit de conduite) sourit très ironiquement à ces derniers mots.

— Je ne doute pas , Monsieur , que vous ne vous soyez égaré... et si le hasard vous mène chez moi en pareille compagnie, dois-je appeler cela un hasard heureux ?

— Madame, lui dis-je , on peut être en bonne compagnie sans avoir l'air d'y être.

. — Jamais, Monsieur. Se cacher, c'est avoir honte ou peur. L'un et l'autre sont méprisables à mes yeux. Et vous aspirez à épouser Harmance , ma noble amie , vous ?

Je fus tenté d'aller prendre par la main la personne que j'escortais et de l'amener à l'ai-

tière Madame de Bellegarde. Soit dédain, soit discrétion pour l'incognito qu'liarmance voulait garder , je passais mon chemin lorsque lecomte de Bellegarde survint et me toisa des pieds à la tête. Je lui lâchai sous le nez unelongue bouftée de cigarre qui faillit le suffoquer.

Je mélançai à cheval , et me plaçant à la droite de ma belle amazone , je donnai le signal dune retraite au galop. Le clair de lune? était resplandissant , comme celui d'aujourd hui. La route qu'on m'avait indiquée était belle et sûre.

Avant dix heures du soir , Harmance était à sa porte avec toutes les terreurs dune femme qui se croit compromise aux yeux des honnêtes gens ad honores dans la véritable acception du mot.

Le lendemain , dans la matinée , la comtesse de Bellegarde (miss Pénélope Clarendon) était au chevet du lit d" Harmance , un peu soûl-

franle d'une nuit agitée , et lui racontait avec les circonstances les plus accablantes l'aventure de la veille , avec commentaires et variantes sur mes vices , mes énormités , et sur la grotesque et ignoble personne qui m'accompagnait ou que j'escortais.

La comtesse Pénélope de Bellegarde , femme vertueuse et dame de charité , était sœur de lord Humphry Clarandon, dont nous venons de visiter la charmante maison de campagne. »

Le colonel cessa de parler. La voiture entrait dans la cour de Frascati ; il était deux heures du matin. Notre arrivée dans le grand salon produisit une certaine sensation. On se souvenait des énergiques instructions que le colonel avait laissées au sujet de ses dix mille francs à l'inspecteur des jeux. Celui-ci s'avança

vers nous et dit à demi-voix à mon compagnon de voyage:

— J'en suis désolé, Monsieur.... la chance....

— Ce nest pas possible, reprit le colonel. Vous voulez railler, monsieur l'inspecteur. Remettez-moi mon argent, cinq fois dix, cinquante et ma mise , en tout soixante mille francs.

L'inspecteur s inclina. 11 n'y avait pas moyen de tenir tète à T in croyable aplomb du colonel. L'inspecteur tira donc de sa poche un paquet cacheté, et le donnant h Tétonnant joueur:

— Comptez, Monsieur, dit-il. Nous sommes encore heureux que vous n'ayez pas joué gain sur gain. Vous nous auriez fait sauter de trois cent vingt mille francs ; car doublez cinq fois dix mille...

— Et que diable aurais-je fait de cela P dit le colonel en recevant le rouleau de billets de banque. On a tant de peine aujourd hui à placer son argent '. à moins de fonder un hô-

rOLONKL. 103

pital de fous, pour la majorité des esprits sérieux de l'époque.

L'argent reçu et compté , mon compagnon extraordinaire tourna le dos au jeu , à l'inspecteur , aux femmes , et selon son habitude , alla dormir pendant une demi-heure dans un fauteuil du petit salon vert , près de la cheminée.

Je voulais là suite de son roman avec Harmance ; je me déterminai donc à attendre son réveil , et d'ailleurs j'étais moi-même tellement étourdi de l'aventure de la nuit qu'il m'eût été impossible d'aller m'enfermer chez moi et de reposer. Le colonel dormit bien trois quai-ts d'heure au bout desquels se levant avec précipitation , il me chercha dans les salles et me prenant les mains:

— J'avais peur que vous eussiez quitté Frascati, dit-il. Vous ne jouez pas, vous, n'est-ce pas :'

104 LE DERiNlER

— Je joue des yeux des sommes énormes et je ne perds jamais, pas plus que vous, lui dis-je.

— A merveille , reprit-il . Votre imagination fait ce que je réalise, moi, pauvre animal condamné au métier de suivre la roue de la fortune. Or ça, reprit-il, je vous attends à déjeuner demain matin. 11 faut bien que je vous parle encore d'ilarmance puisque vous Tavez \iie...

— Colonel , lui dis-je , quelle est l'heure de votre déjeuner?

Il sourit de ma question.

— Tenez, me dit-il, je vivrai demain, en votre faveur, comme un homme; je vous attends à onze heures du matin.

J'étais très curieux de voir le logis de l'être presque fantastique que le hasard m'avait fait rencontrer. Le lendemain, à l'heure dite, j'étais à la porte de l'hôtel que le colonel habitait rue du Faubourg-Saint-Honoré. Arrivé dans la cour, il fallut presque subir un examen à peu près conmie une visite de douaniers à la i'roii-

tière. Le concierge, un gros suisse, ne revenait pas de son étonnement .

— Comment! Monsieur! M. le colonel attend monsieur à onze heures!

— Précisément , lui dis-je. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela?

— Ce n'est pas étonnant, c'est inouï.

— Avez-vous des ordres pour me laisser passer , oui ou non ?

— Mon Dieu, des ordres, sans doute, j'en ai reçu pour cela ; mais j'étais si convaincu que l'on se trompait...

— Allons donc , monsieur le concierge , repris-] e en passant mon chemin, ne faites pas tant le dogue bien que vous soyez placé à la porte des Champs-Elysées.

11 comprit ou non. Je passai et je fus introduit chez le colonel. Ma surprise fut extrême, il était logé comme une créature raisonnable , comme un honnne qui déjeune à onze

heures, qui dine à six heures et qui dort à minuit. Le vestibule, la salle à manger, le salon, le petit salon donnant sur le jardin, et le jardin lui-même , tout était du meilleur goût, mais d'une simplicité et surtout d'une rationalité désespérante. Le costume du maître de la maison n'avait rien d'étrange; je remarquai cependant qu'il portait sous sa robe de chambre de grandes t)ottes à lécuyère , armées d'éperons. Cette découverte me satisfaisait beaucoup. Je voulais à tout prix de l'excentricité chez cet homme.

— Vous remarquez mes bottes, me dit-il. Cela doit vous paraître ridicule. C'est qu'on va m'amener tout à l'heure un jeune cheval , et je veux l'essayer dans mon jardin ; deux ou trois tours de manège suffiront.

11 n'y avait pas moyen de rencontrer une surprise, quelque chose de prodigieux, de fantastique. J'espérais que le déjeuner aurait un

caractère tout particulier et que nous y verrions paraître au moins quelque oiseau fabuleux. On nous servit une très belle et très bonne volaille. Arriva le moment du thé et les porcelaines n'étaient pas même chinoises ou japonaises, quoique de fort bon goût.

— Mon cher compagnon , me dit le colonel , fumez et écoutez-moi puisque vous paraissez prendre intérêt à un récit que, du reste, je n'ai fait à personne.

<( La santé d'Harmance , légèrement altérée par la course à cheval très longue et très fatigante dont je vous parlais hier, reprit bientôt son état normal.

Notre mariage était décidé et irrévocablement fixé à trois mois de là, c'est-à-dire au mois d'août suivant.

Les femmes ont toujours dint.royable om-

110 i.i: i)ia\MKH

barras quand il s agit de prendre un parti <jui fixe à jamais leur bonheur. Opendant nous gardions un secret rigoureux au sujet de cette union prochaine. La famille d'Harmance aurait jeté feu et flammes en apprenant cette nouvelle. Madame de Bellegarde , l'amie du cœur, redoublait d'assiduité et de tendresse auprès de ma future femme; elle avait pris f inébranlable résolution de marier sa meilleure amie avec son frère à elle, bon gentleman, le noble lord ïiumphry Qarendon , que nous avons déjà nommé, n'est-ce pas? Projet très vertueux sans doute , mais qui souriait aussi peu à Harmance qu'il comblait de joie la belle Pénélope et le superbe Humphry. Les obsessions du frère et de la sœur commençaient à devenir suffocantes. Je proposai à Harmance, que je voyais en secret, de la débarrasser d'un seul coup de ce cauchemar britannique en tuant en duel le poursuivant amené par Pénélope.

COLONEL. Ml

On n"y consentit jamais , ce qui me chagrinait étrangement. LWnglais, au ventre élégamment arrondi, aurait été embroché par mon épée comme un oison ; et , en vérité, sans être réellement méchant, je prenais un singulier plaisir à cette idée en perspective. Si j'avais suivi mon instinct, je serais probablement aujourdhui l'époux heureux ou malheureux d'IIarmance, et le noble lord Clarendon dormirait paisiblement sous un riche mausolée dans la chapelle seigneuriale d'un de ses châteaux.

Nous étions en plein été; je proposai à Harmance d'aller passer quelques mois en Suisse ou dans tout autre beau pays de montagnes. Elle eût été là à l'abri de bien des persécutions au moment de notre mariage.

Harmance avait un grand défaut que vous avez probablement déjà remarqué , elle manquait de résolution dans les circonstances sérieuses. D'ailleurs, femme du monde, et du

lia LE DERNIER

grand monde autant que personne, elle reculait toujours devant un qu't'7r dira-t-on. Hélas! il ne faut pas faire un crime de cela à de pauvres créatures élevées dans la crainte des préjugés et des convenances puériles pour la plupart, dont la société de haut rang possède un code si riche et si complet.

Le mois d'août approchait; je m'occupais en secret de toutes les formahtés nécessaires à la célébration de notre mariage. lîarmance, je dois le dire à sa louange, prenait de jour en jour plus de courage; elle commençait à comprendre qu'une femme parfaitement indépendante par position peut, à la rigueur, et sans offenser Dieu et les hommes, consulter un peu son cœur en se mariant, surtout pour la seconde fois, pourvu que son choix fut digne, honorable, élevé, l^lle me faisait Ihonneur de me croire un homme distingué. Passons là-dessus.

COLONEL. ii3

(^)uanl à moi, après avoir arrétù le cliifîre de ma fortune à trente mille livres de rente bien consolidées, j'en avais fini avec le jeu , irrévocablement. Le jeu n'avait été pour moi qu'un moyen prompt, ardent, secret, terrible, mais commode, d'arriver à mes fins. Je m'étais fait joueur instantanément , par inspiration, et dans un but déterminé; le but pleinement atteint, la fortune saisie, enlevée, que me restait-il à faire P A me retirer , chargé de mes trésors conquis. J'avais assez de caractère pour vouloir et pouvoir cela. La magnifique récompense de ma modération, de ma sagesse après la victoire, c'était Harmance, la belle, la noble femme que j'aimais. Or, je tenais parole à ma vertu. Seulement, j'étais résolu à garder le secret sur l'origine de cette fortune, non pas que je ne la crusse légalement acquise, puisque j'avais mis pour enjeu mon pauvre argent d'abord et probablement ma vie

si j'avais perdu , mais parce qu'il est convenu dans le monde que l'argent du jeu s'en va tôt ou tard par le jeu, et que je ne voulais pas effrayer Harmance sur notre avenir.»

Le colonel interrompit son récit. On venait de lui apporter un billet très soigneusement cacheté. Il me demanda la permission de le lire; puis s' adressant à son domestique-.

— Qui a apporté cette lettre? dit-il.

— Un homme en livrée, Monsieur.

— Faites entrer cet homme.

Nous vimes paraître la joyeuse et respectable figure d'un de ces domestiques anglais d'une tenue admirablement soignée, portant les cheveux poudrés et enroulés sur les tempes, les guêtres grises et larges, le gilet de couleur descendant jusqu'aux genoux.

— A qui appartenez- vous ? lui dit le colonel sans la moindre émotion.

— A lord Clarendon, sir.

COLONEL. ii;>

— Comment se porte le noble lord ?

— f^^ery uell thank you^ sir, répondit Kim- |)erlurbable domestique.

--Etes- vous son homme de confiance?

—Mais, Monsieur, je l'espère, dit-il un peut étonné.

— Je vais donc vous remettre ma réponse. Pendant que le colonel écrivait sur le coin

de la table, le domestique anglais, droit, immobile, la tête un peu inclinée et le regard fixe, ne bougeait pas plus qu'une statue de pierre. Le colonel me passa le billet qu'il venait de répondre , il contenait ces mots :

« Mylord , vous voulez vous battre avec moi ; c'est bien de T honneur que vous voulez me faire, mais je refuse votre cartel. Le hasard seul m'a amené chez vous l'autre jour, recevez-en ma parole. Je suis désolé d'avoir troublé votre fête. Je prendrai mieux mon temps et mes informations une autre fois. Veuillez

Ilrt ]M DERNIER

protester à niilady de mon profond respect , et ne vous privez pas vous-même, mylord, d'un bon acquéreur pour votre terre et d'un bon défenseur dans l'occasion.

En remettant ce billet cacheté au domestique anglais, le colonel lui dit -.

— Comment avez-vous découvert mon adresse ?

— Par le bureau de police, dit cet homme sans hésiter.

— Et comment avez-vous su que je me nomme aujourd'hui Florimond, sans autre nom que celui-là?

— Par le bureau de police.

■ —Toujours la police! la bonne, complaisante et spirituelle personne! elle sait tout; c'est une manière de Providence.

— Tenez , mon ami , voilà cinq louis pour boire à la sauté de la police, à celle de la vieille Angleterre et un peu à la mienne aussi,

bien que je n'aime ni l'Angleterre ni la police.

Le laquais sortit clans un état de raYissement. 11 ne douta pas que le colonel ne fut le meilleur ami de son maître, malgré une telle profession de foi.

— Voilà, dis-je à Florimond, une singulière interruption à votre récit. Quand on parle du loup...

— Oui, répondit-il. Nous racontons les premiers actes d'un drame dont probablement nous jouons la fin maintenant sans nous en, douter. Revenons au mois d'août 1835.

« II est un temps déterminé en été où tout le monde fuit Paris ; tout le monde , c'est-àdire cette classe privilégiée de la société française ou étrangère qui ne tient aux affaires d'aucun genre, si ce n'est aux affaires, les meilleures à mes yeux , ([ui dépendent de la fantaisie. Fantaisie! dixième muse, la plus brillanle cl la j)lus cliarmunte assurément !

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On fuit Paris aux mois de juillet et d'août; a-t-on bien raison? A moins d'avoir des forêts royales à habiter, la ville en été est plus fraîche que la campagne. Paris, dans les jours de chaleur, est arrosé par dix mille bornesfontaines et ombragé par cent mille maisons dont les pénombres sont bien autrement compactes que les ombres crevassées de quelques arbres abritant des maisons de campagne. D'ailleurs n'avez-vous pas le bois des Tuileries, sombre et frais comme une caverne de verdure , et le soir, n'avez-vous pas le mont Tortoni et ses glaciers? Je ne parle pas de la prodigieuse variété de fleurs qui resplendit et parfume la joyeuse ville. J'ai vu plus d'un galant amoureux venir chercher chez les fleuristes de Paris d'admirables bouquets pour de belles dames habitant la campagne. Mais il est de bon ton de crier partout ([u'on étoufle à Paris

au cœur de l'été, et on se hâte donc d'aller se rôtir au soleil de la province.

Harmance, cette année-là, avait défié le préjugé, ou plutôt elle avait laissé partir tout son monde pour avoir plus de liberté. La plus terrible de ses amies était resiée cependant. Madame de Bellegarde... (est-il permis de jouer sur un mot, une fois et sans conséquence?) Pénélope faisait la plus belle garde autour de la maison de ma chère Harmance. Nul n'en pouvait plus approcher sans la permission de la vertueuse Anglaise. Quant à moi , l'entrée m'en était absolument interdite. Je me soumettais en rugissant, mais Harmance (de quoi vais-je me plaindre?) avait toute la ville de Paris pour me rencontrer, et le hasard, ce dieu si spirituel, nous réunissait souvent.

Monsieur, ne vous mariez jamais, ou si vous tombez dans ce piège, donnez un collre

122 Lï. DERNIER

plein d'or à votre fiancée, mais ne vous engagez pas à lui donner une corbeille.

Une corbeille est la boîte de Pandore; tous les troubles, toutes les discordes sont au fond.

Quant à moi, je faillis devenir fou en voulant réunir tous les éléments de cette futile et terrible Babel de dentelles, de cachemires, de bijoux , d'ornements de toutes les sortes , nécessaires à parer une femme dont on est l'esclave la veille , dont on sera le maître le len demain.

Rien d'assez cher, passe encore; mais rien d'assez de bon goût! rien d'assez nouveau et selon les caprices miroitans de la mode! voilà recueil, voilà le supplice. Ce n'est pas qu'aux yeux d'Harmance, tout ne fût à merveille ; mais aux yeux des femmes qui devaient enfin apprendre notre mariage et inspecter mes prodigalités! Les marchands et mes amis intimes me faisaient à plaisir une affreuse frayeur

COLONFX. i23

de ces bonnes amies de ma fiancée qui devaient tenir une cour suprême, des états-généraux, une sorte de lit de justice sur la question des cadeaux de noces. Cependant, je parvins à force de soins et de précautions à rassembler dans la divine corbeille tout ce qui pouvait séduire et éblouir, et le moment étant fixé, les formalités civiles et religieuses étant remplies, je fis apporter triomphalement les trésors de ma galanterie aux pieds d'Harmance.

A ce coup de tête, Harmance répondit par une déclaration énergique : elle annonça son mariage dont la célébration devait avoir lieu huit jours après.

Je n'entreprendrai pas de vous dépeindre la colère et la surprise de Madame de Bellegarde. Quant à lord Clarendon , je n'eus même pas la joie de l'entrevoir un moment ; il partit comme un furieux , très résolu à aller se faire

124 l.l< DKHMKH

sauter la cervelle sur un pont de la Tamise ou dans les brouillards d'une vallée du Norlhumberland où il avait un château.

Ici le colonel s'interrompit un moment , buvant du thé par petites gorgées , comme s'il cherchait des souvenirs au fond de sa lasse de porcelaine.

— 3Ionsieur , reprit-il , je crus un moment que j'allais avoir h soutenir dix cartels avec les gentilshommes jeunes et vieux qui composaient la partie belliqueuse de la famille d'IJarmance. Je reçus des lettres extraordinaires d'outrecuidance , et chez ma chère et adorable fiancée je fus toisé des pieds à la tète et de la tête aux pieds par les plus fougueux de ses parens. Mon parti était pris ; je préparais déjà mes armes et je classais sur le papier mes rendez-vous par ordre alphabétique. C'était une vraie Thébaïde que nous allions renouveler des Grecs , au grand divertissement des déso^u-

vrés cl des esprits malins. Ildrmance , très effarée , mais très digne cependant , vint me trouver un jour dans une allée des Tuileries où nous nous rendions quelquefois.

— J'exige de vous , dit-elle , l'immense sacrifice d'un amour-propre écrasé , anéanti. Jurez-moi que vous ne vous battrez avec personne avant notre mariage.

— Madame , lui répondis-je , c'est beaucou)) demander! Vaudrait-il pas mieux me battre après ? Je ne le crois pas.

-—Ni avant , ni après.

— Ah ! Madame , c'est trop en vérité. Vous n'aurez pas la barbarie d'exiger cela.

— Si je le demandais à genoux au nom de notre amour et de mon enfant.

Tenez , Madame , lui dis-je , voici sept à huit lettres dont vous ferez ce que vous voudrez.

Elle prit toutes ces lettres de défi avec une

i2(; i.K dkunikk

joie si tourhanle que je fus ravi , moi , du sacrifice que je lui faisais et que je sentis ma colère se fondre comme la rosée.

— Vraiment , dit-elle , vous vouliez donc tuer tous mes pauvres parens !

— Mon Dieu , 3Iadame , lui répondis-je tout naturellement , j'aurais cherché à les égratigner , à les pincer , à les tatouer de mon mieux. Cependant , si ces messieurs s'étaient montrés un peu trop médians sur le terrain , il aurait bien fallu leur tirer un peu de sang pour les calmer ou leur mettre un peu de plomb dans la tête.

— Oh ! mon ami , dit-elle , soyez grand et généreux jusqu'au bout. Si l'amour le plus dévoué , le plus ardent peut être une compensation...

— Oui, m'écriai-je, oui, ma belle, ma noble Harmance ! paix et oubli. Que les boudeurs triomphent entre eux , mais qu'ils m'é-

pargnent en face , c'est tout ce que je demande.

— Tout le monde sera convenable , répondit-elle. J'en prends l'engagement pour tout le monde.

Un soir , c'était le 15 août , jour anniversaire de la fête de 1 empereur , j étais assis au balcon de ma fenêtre , donnant sur le boulevart , et je regardais ce beau Paris , où les tons de lumière sont si merveilleux au déclin du jour , au moment où les derniers rayons colorent de pourpre les corniches des édifices , tandis que la clarté blanche du gaz inonde les

lôô l.h hKHMKK

riK's. Le souvenir de ce glorieux 15 août uic revenait sans cesse; mais avec des redoublemens de regrets inexplicables.

Je me figurais Paris , moins beau alors , sans doute , mais plus sévère , Paris fêlant vingt-deux ou vingt-trois ans auparavant l'anniversaire de la naissance du grand empereur. Quelle agitation parmi la foule , et quel tumulte jo}^ux aux armées ce jour-là ! Mais le temps refroidit l'enthousiasme comme il éteint les volcans , et Paris , le soir dont nous parlons , n'avait d'autre préoccupation que celle de ses plaisirs.

J'étais presque de mauvaise humeur de cet oubli , et volontiers j'aurais très énergiquement harangué la foule du haut de mon balcon et de mon orgueil , lorsqu'on frappa à ma porte. Une femme en longue robe blanche entra dans mon appartement ; c'était une suave apparition. 11 y avait une ondulation radieuse

COLONKL. loi'

autour d olle , vA , dans ce moment là , je (TUS sincèrement aux anges visitant la terre.

— Vous , Madame ! m'écriai-je. Quel bonheur inattendu !

riarmance , c'était bien elle , avait une expression étrange , quelque chose d'indéfinissable dans le regard et dans le sourire. Elle était cependant , et comme toujours , d'une beauté irrésistible, Elle s'assit dans un grand fauteuil en face du balcon chargé de fleurs , posant ses pieds élégans sur un tabouret de tapisserie où venait expirer le dernier rayon de soleil.

— Mon ami , dit-elle , j'ai voulu venir vous parler moi-même...

Elle s'arrêtait à chaque parole et paraissait trembler.

— Me parler de ([uoi , ma noble amie î* de notre mariage fixé à trois jours d'ici , ou de quel<iue parent encore de mauvaise humeur?

— Pénélope , reprit-elle avec émotion.

LK DERNIKR 132

— Ah! la sag« Pénélope! mais calmez-vous, et tâchez de vous expliquer.

— Mes deux oncles , ma grande tante , ma cousine...

— Et vos petits cousins , Madame , les oublierez-vous ?

— Ah! grand Dieu! s'écria-t elle tout à coup en fondant en larmes , je suis la plus malheureuse des femmes.

— Vous malheureuse ?. . .

Et je tombai à ses pieds la conjurant de me parler à cœur ouvert de ne rien me cacher , dussé-je en mourir de désespoir.

Ma vive émotion calma un peu la sienne comme cela arrive d'ordinaire par une sorte de réaction en sens inverse. Une plus grande colère par exemple apaise une autre colère, soyez en sur. Harmance prit un air digne , presque majestueux , et elle me dit ces mots lentement et le negard au ciel.

133 Ui DERNIER

— INon , je n'ai pas voulu le croire , bien que la preuve m'en ait été donnée. Tenez , mon ami , lisez ceci et démentez bien vite cette accusation accablante.

Elle me livra une lettre où , enlr'autres phrases , on lisait celles-ci :

« Oui , monsieur le duc , j'ai l'honneur de » vous le certifier , M. le colonel Florimond a » gagné des sommes énormes dans nos maisons » en jouant avec une audace inouïe , un in- » croyable bonheur, il est pour nous un des » joueurs les plus dangereux , etc. »

Je ne voulus pas en lire davantage ; et rendant la lettre à Harmance :

— Eh bien , Madame , lui dis-jc , cette lettre du directeur des jeux de Paris est une réponse adressée à M. votre oncle.

— Oui, mon ami. Vous démentez tout, n'est ce pas f vous protestez...

— Je proteste que le directeur des jeux est un homme loyal et qu'il a écrit la vérité.

A ces paroles , je vis Harmaiice pâlir , se renverser sur le fauteuil et tomber en défaillance. Oh! elle me fit pitié... Son émotion était violente , et je compris tout ce que cette pauvre àmc devait souffrir. J'appelai au secours ; on courut chez un médecin qui arriva presque aussitôt.

Harmancc , en revenant à elle , était dans cet état de faiblesse morale qui lient un peu du délire. Elle regardait autour d'elle avec élonnement ; ses yeux paraissaient s'agrandir , et sa bouche entrouverte hésitait à parler.

Quand le médecin fut sorti en déclarant qu'il n'y avait rien d'alarmant ( cl il n'y a jamais rien d'alarmant pour eux en dehors de l'ordre physique) , je m'assis aux pieds d'Harmance , et , silencieux comme elle , j« baisais

ses mains , cherchant à la calmer , à la rassurer par une grande douceur d'expression.

Près d'un quart d'heure s'écoula ainsi , et , en vérité , dans ce moment il se mêlait un charme indéfinissable au brisement de mon cœur ; c'était de la douleur et du bonheur ; une sorte de souffrance dont les larmes ressemblent à une douce rosée.

I.a nuit était venue avec ses grandes ombres mêlées d'étoiles. Les lignes de feu du bou levard se prolongeaient sous nos pieds comme des serpens lumineux. Quelques fusées d'artifice parties des jardins des environs de Paris sillonnaient le fond velouté du ciel et s'épanouissaient au sommet de leur gerbe, en gros bouquets de diamans. ]1 y avait quelque chose de

158 II- DKHMKH

fantasliquo dans celle belle soirée d aoùl jxmr nos àines monlées au lyrisme d'une grande cmolion. Le bruit sourd et grave de la ville ajoutait au grandiose de la scène. Quelquefois le cris de la foule effrayée d'un cheval au galop , ou le son prolongé de quelque trompe de chasse , venait tout-à-coup troubler la solennité du silence. Paris était beau , calme et lier. 11 s'éleva tout-à-coup une brise nocturne qui rafraîchit l'espace. A ce contact de l'air tJarmance se ranima.

Ah ! dit-elle en soupirant , c'est comme la brise de mer... que ne sommes-nous à mille lieues d ici !

— Eh ! bien , m"écriai-je , ayez donc le courage de le vouloir ; partons , ma belle Ilarmance , Venez...

Elle se cacha le visage dans ses mains et se mit à pleurer avec sanglots.

— Madame , lui dis-je , vous vous failes-là

COLONKL. 189

beaucoup de mal et inutilement. Je ne vous parle pas de toute la douleur que vous me causez... Pensons plutôt à votre fille et je vous demande en son nom de ne pas vous briser le cœur de la sorte. \^oyons , ma noble amie ; consentez à regarder un peu en face cet épouvantail qu'on a dressé devant vous pour me perdre auprès de vous. Je vous adorais comme je vous adore aujourd hui ; vous maimiez encore; notre mariage était impossible , je n'avais pas de fortune et vous n'étiez pas riche. Bien des gens fous d'amour se seraient tués après votre refus. J'ai eu le courrage de vivre et d'aller affronter cette fortune qui me manquait , résolu à la forcer à se rendre à moi par des moyens violens et prompts, mais des armes loyales. Oui , j'ai joué , moi qui n'avais jamais touché au jeu ; oui , pendant un mois je me suis fait joueur effréné; oui, j'ai mis souvent ma vie sur une carte rouge ou

MO i.i: 1)KUMi:h

noir ; oui , j ai ^agn«' rt rayonnant de gloire alors, j'ai ramassé mon trésor, je l'ai emporté, je lai enfoui comme un avare, car ce trésor c'était la rançon qui devait vous racheter à l'esclavage du monde , ma belle souveraine. Oui , j'ai fait cela pour vous , pour vous seule , puisque je méprise la fortune , puisque je l'avais dissipée avec indifférence quelques années auparavant. Pour vous j'ai souffert, pour vous j'ai combattu, pour vous j'ai conquis de l'or et je le mets à vos pieds, ma noble, ma chère llarmance. Désormais plus de jeu; je le hais , je le méprise pour luimême ; je me suis jeté dans ses terribles hasards par amour; j'ai réalisé mon rêve. Tout est fini. Aimons-nous.

A ces mots je vis llarmance se lever , plus grande , plus belle que jamais ; les mains jointes , le regard sublime :

— Non ! non ! s'écria-t-elle avec désespoir ,

jamais uu joueur ne sera le tuteur , le père adoptif de ma fille.....

La porte de mon salon s'ouvrit. Je vis entrer Madame de Bellegarde. J'eus un mouvement de colère très énergique à ce qu'il paraît, car la pauvre femme eut peur et n'osait avancer.

— Venez , Madame , lui dis-je , venez voir votre ouvrage.

Elle courut à Harmance et voulut l'entraîner hors de chez moi.

— Permettez, Madame, repris-je, j'ai au moins le droit ici d'être poli. C'est moi qui ramènerai madame jusqu'à sa voiture.

Harmance , appuyée sur mon bras , descendit l'escalier à pas lents , faible , tremblante , brisée. Je sentais ce bras charmant contre ma poitrine ; il me brûlait le cœur. Pas un mot n'était échangé entre nous. Eh! qu'aurionsnous pu nous dire après l'épouvantable arrêt que je venais d'entendre ? Arrivés à la voiture , je

142 Ui DKHNIKU

pris la imiiii d Harnianrfi qui monta avor grand'peine le marche-pied et qui jeta sur moi uu douloureux regard. Madame de Bellegarde monta à son tour en voiture. Je saluai ces dames et les chevaux partirent rapidement. J'étais resté sur le seuil de la porte cochère , immobile et pâle , ayant à peine le sentiment de ce qui venait de se passer , Mon concierge, je crois , me ramena ('hez moi et il dit à mes gens : \yez soin de monsieur , il est malade.

Le colonel , qui un moment avait inlerrompu son récit , reprit en ces termes ;

— Faible femme î mais noble et belle créature ! elle avait cédé aux alarmes > aux énergiques remontrances de tout une famille irritée au dernier point et qui avait découvert contre moi des armes terribles. D'ailleurs ces

terreurs inspirées par ses parens étaient d'ac-

cord avec les alarmes d'IIarmancc au sujet de sa fille. Eh! qui pourra blâmer cette préoccupation maternelle, même dans ce qu'elle a d'exagéré ? Marmance avait peur d'accepter pour son mari , pour le guide et le protecteur de son enfant un homme qui avait fait sa fortune au jeu. Qui répondait à Ilarmance que cet homme avait cessé d'être joueur ? Elle ignorait le caractère énergique de cet homme me direz-vous ? Elle ne connaissait ni sa volonté souveraine et maitresse de ses passions, ni l'immense étendue de son amour. Hélas î non, Monsieur , elle ne me connaissait point , et voilà précisément d'oii venait sa frayeur et d'oii vint le coup terrible qui me frappait.

En général , les femmes qui aiment cherchent peu à étudier les défauts ou les qualités de l'être adoré. Le cœur et l'imagination ont chez elles trop de puissance pour que la raison puisse à son tour avoir quelque droit! Ah!

COLONRL. 145

vraimont elle aurait beau jeu cette raison malencontreuse de venir faire de l'analyse ou de la morale dans un beau drame d'amour dont l'imagination et le cœur font tous les frais. On la mettrait bien vite à la porte et voilà pourquoi elle n'ose frapper.

Quant à moi , Monsieur, j'ignore pourquoi et comment je ne me tuais point. 11 m'arriva cependant de jeter deux ou trois fois un regard très expressif sur une fort belle paire de pistolets toujours chargés et toujours accrochés au mur de mon cabinet de toilette. Il est probable que deux sentimens sérieux me retinrent : la fiirieuse tentation de me venger de quelqu'un , n'importe de qui , et la violence de mon amour ; car , en vérité , l'image d'Harmance était toujours là , devant moi , dans sa rayonnante beauté.

Oui , j'aimais cette femme de toutes les puissance^ de mon être. 11 y a de prétendus

146 I.K DEKNIKR

rêveurs , qui dans le malheur d'un amour repoussé ou contrarié , veulent absolument idéaliser leur passion , transformer une femme en ange , et nous donner à croire que leur nature éthérée , tout intellectuelle et ascétique , ne s'est jamais dégradée au point de ressentir jamais les aiguillons de la chair pour la beauté; qu'ils sont eux-mêmes passés à l'état desprit ou peu s'en faut, et qu'enfin le monde tout entier doit les admirer et pleurer avec eux. Heureux sommes-nous encore , si ces divins amoureux n'ont pas quelque théorbe poétique à leur disposition et dont ils puissent dans l'occasion toucher les cordes pleureuses devant nous !

Or, moi, je suis trop franc et j'étais trop profondément épris dHarmance pour vous cacher ici que j'aimais cette belle dame, cette noble femme , et pour les charmes irrésistibles

de sa personne . et pour sou cœur qui était bon, et pour son esprit qui était charmant.

V^ous l'avez entrevue hier , n'est-ce pas ? Elle n'a que deux ans de plus depuis les événemens dont nous parlons. N'est-il pas vrai , Monsieur , qu'on peut bien devenir fou de cette beauté suave et souveraine , passez-moi l'expression ; si elle n'a pas le sens commun , elle ressemble à beaucoup d'autres familières aux poètes. »

J'assurai le colonel que lady Clarendon m'avait parue une beauté irrésistible. 11 se montra satisfait de l'aveu et il reprit :

c( Dès le lendemain de la terrible scène qui avait eu lieu chez moi , on me rapporta , de la part d'LIarmance, la corbeille de mariage qui m'avait coûtée tant de soins et de préoccupations. Tout y était classé et rangé avec exactitude et dans un ordre admirable. Te ne doutais point qu'un billet , un m.»t mystérieux

148 LK DERNIKH

ne fût caché dans quelque coin , sous quel(jue

pli , dans quelque boîte.

Je fouillai toute la corbeille avec une anxiété qui tenait de la fureur. Rien ! la corbeille magnifique était muette. Oh ! mon cœur se serra ; j'eus un moment de désespoir. Heureusement pour moi un de mes amis entra en cet instant ; il me vit très pâle et fut effrayé de mon regard. Je compris que je perdais de ma dignité , et par un effort violent je me remis dans T harmonie d'une situation calme , du moins en apparence.

— Mon ami , dis-je au jeune homme survenu , j'ai de la fièvre depuis hier. Ce temps sec et chaud me fait beaucoup de mal. Je soupire après un orage ; s'il pouvait pleuvoir je serais guéri.

Olivier, c'était son nom, m'assura qu'avant le soir nous aurions de la pluie. 11 avait disait-il, un baromèlrc infaillible; c était une

blessure au bras dont il souffrait plus ou moins selon la variation de T atmosphère.

— Ah ! rcprit-il , je ne suis que trop bien instruit de l'état du temps par ce maudit baromètre. Que de fois ma blessure interrompt mon travail !

Olivier était peintre, artiste excellent, jeune , enthousiaste, modeste (comme ils le sont tous ([uand ils commencent à sentir leur génie, ces divins artistes! ) et par conséquent Olivier était encore méconnu.

Une douce tristesse répandait sur sa figure de la pâleur et de la rêverie. Ajoutez à cette nature ardente et maladive, un bel amour bien jeune, bien dévoué et vous aurez une idée de l'état moral de mon cher Olivier. Nous oublions encore un point essentiel. Il était sans fortune; je me trompe : il était pauvre.

— Mon ami, me dit-il avec la franchise

d'un cœur honnête, je viens encore vous emprunter de l'argent. En avez-vous à mon service ?

— Oui, mon enfant, lui dis-je.

— Comme toujours j'ajouterai, reprit-il, que j'ignore absolument quand je pourrai vous le rendre,

I1 serait assez plaisant que nous prissions des termes, vous et moi. M'allez-vous parler aussi des intérêts, de l'escompte? Oublierezvous le droit de commission et autres gentillesses ?

— Ah ! mon ami , dit-il avec un grand soupir, si vous saviez ce qui m' arrive f

— Votre tableau est refusé au salon ?

— Pourquoi le serait-il ? reprit Olivier ; il est d'un mérite médiocre. Ce qui m' arrive est bien autrement important, bien autrement fatal peut-être ; dans tous les cas ce qui m'ar-

COLOiNEL. 151

rive me met dans un embarras extrême ; j'en perds la tôte, et sans. vous....

— Allons ; vous avez un chien hurlant à votre porte, une lettre de change qui aboie par la bouche d un huissier ?

— Non, mon ami , reprit le doux Olivier , je n'ai pas un sou et je me marie demain.

A cette parole , je sentis mon cœur bondir et des larmes ardentes coulèrent sur mes joues. Je regardai Olivier comme ferait un fou, souriant et pleurant, les mains tremblantes , jetant au hasard des paroles inarticulées....

— Qu avez-vous, me dit-il, vous sou (Irez ;' Mon malheur vous émeut à ce point !

— Ton malheur, ô mon ami ! m"écriai-je en me jetant dans ses bras. Ton malheur dis-tu ? et demain tu épouseras une femme qui t'aime, une belle et noble créature qui te tend la main, à toi, pauvre artiste, qui n as rien à lui

152 I.K DlilliMER

donner, si ce n'est une âme divine comme la

sienne !

ïu te -plains, et tu as rencontré un cœur passionément bon, quelque belle et pure jeune fille, qui se dévoue à vivre de ton existence aventureuse, mêlée d'enchantements et d'amertumes, incertaine, menaçante souvent, et cela par la seule raison que cette femme angélique, t'a juré qu'elle t'aimait et qu'elle ne mentirait pas à son cœur au prix d'un royaume. Et lu te plains de ta pauvreté , de ton malheur \

Tiens, Olivier, prends dans mes tiroirs tout l'or et tout l'argent que lu voudras. Prends , mon enfant, et à pleines mains , et tout ce (jue j'ai, jusqu'au dernier sou, si tu veux, car en vérité ce qui a tué mon bonheur à moi , ce qui m'a fait tomber du ciel au moment d y entrer, ce qui a arraché de mon cœur jusqu'à la dernière espérance, c'est cet or infâme, c'est

COLONEI.. 153

cet argent maudit ; ce sont ces métaux de Tenfer, et dont la perversité humaine a fait des conditions de bonheur, des garanties d ordre, de tranquillité et d'honneur.

Le pauvre Olivier était plus étourdi de ces paroles ardentes que si le tonnerre était tombé à nos pieds. Il balbutiait et me regardait avec frayeur.

— Tiens, mon ami (repris-je en lamenant devant une table sur laquelle était déposée la corbeille d'Harmance) ! voici ce qui t'appar- ' tient. Tu prendras cela, tout cela, ce trésor pour une femme qui se marie ; tu porteras cette corbeille magnifique dans la pauvre mansarde où loge ton amour ; tu la mettras aux pieds charmants de cette jeune fille qui jamais n'en vit de pareille, même dans ses rêves ; tu lui diras que je la supplie d'accepter ces joyaux, ces dentelles, tout ce qui est là-dedans, tout ce qui faisait sourire de joie hier

15 i FJ<: DKR.MKH

une grande dame; tu lui diras encore, Olivier, qu elle ne me sache pas gré de cela , car c'est moi qui suis son obligé; c'est moi qui la remercie ta charmante fiancée , puisqu'elle me réconcilie un peu avec la vie , elle , symbole de grâce, de fidéhlé et de courage; et tu lui baiseras les mains pour moi , et tu lui diras {)Our moi et bien mieux que moi , tout ce qui te viendra dans la léte et dans le cœur. Olivier qui tombait d'étonnement en étonnenient, se mit à crier tout-à -coup :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! n'est-ce point un rêve ?

Mais quand il put toucher de ses mains toutes les richesses que je lui donnais , son pauvre cœur n'y tint plus et je vis lexcellent jeune homme fondre en larmes en ré})étant avec exaltation le nom de Juana.

— Oui, mon ami, lui dis-jc, portez tout cela à Juana dont le nom cl la beauté sont en

harmonie, je n'en doute point. Demain je serai de la noce , n'est-ce pas ? Adieu Olivier.

Je fis venir une voiture et mes gens descendirent la corbeille que mon cher Olivier devait emporter. Il prit aussi je crois quelques rouleaux de pièces d'or, sans trop compter , ni moi non plus , et après m 'avoir serré contre son cœur avec une vivacité d'émotion qui me toucha aux larmes , il sortit et descendit l'escalier dans un délire inexprimable.

Quand je me retrouvai seul, je sentis mes forces un peu épuisées par le lyrisme de mon émotion , mais une sérénité inattendue m'avait gagné et je compris qu'il y avait encore pour moi une jouissance inconnue, celle de vivre du bonheur qu'on peut faire à autrui. Rare et délicate jouissance qui restera toujours problématique pour beaucoup de gens , mais bien réelle , bien vive cependant. »

Le colonel cessa de parler et je lui exprimai h mon tour le plaisir que j'éprouvais à rencontrer dans Tardent récit de sa vie ce frais épisode du mariage du jeune peintre Olivier.

— Oui , reprit-il , ce fut pour moi comme une verte oasis au milieu d'un voyage à travers des sables. En vérité , ajouta-t-il , je ne

158 m: dkk.nikk

sais trop ce que je serais devenu ce jour là , si ce charmant artiste n'était pas survenu. J'ai toujours regardé sa visite dans ce moment-là comme une attention souriante de mon étoile ou mieux encore de la Providence.

— J'espère, mon cher colonel, repris-je, que vous signâtes le contrat de mariage d'Olivier et de Juana.

— Oui , sans doute , continua-t-il. Cette journée fut d'une limpidité radieuse ; journées bien rares, mais dont le souvenir revient toute la vie.

« A r heure convenue je me rendis à Saint- Etiemie-du-Mont , cette charmante église que vous connaissez , ce chef-d'œuvre élégant de l'architecture gothique.

Je ne tardai pas à voir arriver la noce , toute la noce , qui se composait bien de sept à huit personnes , mais de sept à huit personnes

COLONKL. . i59

licnreuses; et parfaitement dignes dans leur honorable simplicité.

Juana (ne parlons pas de sa beauté, jamais peintre distingué eùt-il de laides amours , ô Fornarina ? ) la brune et svelte Juana , parée avec bon goût , donnait le bras à un homme âgé qui n'était ni son père ni son oncle, mais bien un voisin de la jeune fille ouvrière , un vieux sous-ofTjcier de la garde impériale, trèsfier de sa croix et de ses moustaches blanches.

Oivier était le chevalier dans ce moment-là d'une amie de sa fiancée et il marchait entourée de quelques camarades qui devaient lui servir de témoins. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi et me fit placer dans le chœur de la chapelle désignée pour la cérémonie. Un jeune prêtre arriva bientôt , revêtu d'une chasuble , escorté de deux enfans de chceur portant rochet sur robe rouge , et la messe commença

KÎO LE DKHMRR

devant un autel très-richement paré et illuminé.

Olivier avait voulu foire les choses en grand seigneur, au grand étonnement de ses amis et du vieux maréchal-des-logis des chasseurs de la garde. Au moment de la bénédiction des anneaux , je m'attendais , de la part du jeune prêtre à une longue et théologique allocution ; le discours fut charmant, fraternel et de bon goût. Au fait, comment le jeune vicaire auraitil pu trouver des paroles sévères à adresser aux deux beaux jeunes gens agenouillés devant lui P Je m'imagine qu'en face d'un bonheur si can dide et si noble , le cœur du jeune prêtre s'attendrit et que les plus douces paraboles de l'Évangile lui revinrent seules en mémoire. Il appela Juana ma sœur avec une gracieuse complaisance ; il dit à Olivier , mon frère avec une franche cordialité.

Vraiment j'étais attendri et j'échangeai un

regard humide avec le vieux soldat impérial.

La cérémonie achevée , Olivier donna le bras à son épousée et, en vérité, il était beau de fierté et de bonheur. Ses largesses aux gens de l'église furent faites avec dignité. Nous allâmes signer le registre à la sacristie et nous regagnâmes nos voitures , trois superbes remises aux ordres du marié.

J'arrêterai là mon récit au sujet de .Tuana et d'Obvier , dit le colonel ; ces charmants jeunes gens reviendront peut-être se montrer h nous dans la suite de cette histoire.

Il serait fort inutile , reprit-il , de chercher à vous donner une idée de ma douleur et de l'état fiévreux où je tombai pendant les quinze premiers jours qui suivirent la rupture de mon mariage. Je songeai une fois entre autres très sérieusement à me tuer , mais une pensée m'arrêta -. les parents dHarmance n'auraient-il*^

162 I.K DKRMKK

pas trioniph»!" à la nouvelle de ma mort P Que demandaient-ils qui fût plus de leur goût et qui les mît plus à l'aise ? Débarrassée de moi , Harmance retombait à tout jamais en leur pouvoir; ils la pouvaient marier au gré de leur vanité et de leurs intérêts.

Un suicide ajourné est presque toujours manqué. 11 n'y a aucun déshonneur , selon moi, à fausser compagnie à la mort; l'inévitable ne perd rien de ses droits.

Un jour , comme je lisais un journal , je ne sais oii , mes yeux s'arrêtèrent sur ces ^mots :

(i II a été célébré à Londres , mardi dernier 1 5 septembre , un mariage très aristocratique ; sa Grâce lord Humphry C'iarendon épousait une dame française , veuve depuis peu d'années , la belle comtesse Harmance de ** , née de ***. La reine a signé le contrat de mariage. On annonce de grandes fêtes pour la fin de

COLONEL. t6îî

rautouiiie au château de *** , situé dans le Northumberland , et appartenant au noble lord Clarendon. »

Je remis le journal sur une des tables du lieu public oii je me trouvais , et , me prenant d'un fou rire -.

— Voilà , dis-je à haute voix , une dernière page de roman des plus amusantes, w Je crois cependant que quelques personnes remarquèrent ma pâleur et le mouvement convulsif de ma bouche. Je sortis. Mes gens m'ont dit depuis qu'à dater de ce jour ils me veillèrent et me surveillèrent pendant deux mois à peu près, par ordre de mon médecin.

Le colonel , qui depuis une heure avait beaucoup plus parlé qu'il ne L avait fait depuis six mois , interrompit son récit en me promettant de le reprendre le lendemain. 11 crut devoir cependant ajouter cette conclusion

— D'après ce que j'ai raconté , ne vous hâtez pas de juger lu conduite d'IIarmance ; ne la justifiez, ni ne la blâmez. Les éloges trop hâtés sont dangereux ; souvent ils donnent un droit de retour , et il est toujours douloureux de reprendre son admiration ou sa sympathie. La critique trop précipitée amène quelquefois à une palinodie humiliante et qui ne rachète rien du mal qu'on a fait. Souvenez-vous que la noble Harmance était mère et que j'avais acquis ma fortune au jeu. »

Mes soirées à Frascati avaient perdu de leur monoloaie ou de leur danger ; elles se réhabilitaient à mes propres yeux par l'intérêt puissant qui m'entraînait vers le colonel Florimond dont j'aimais le beau caractère et dont les malheurs me touchaient vivement. Il y avait quelque chose de singuhèrement original et d attrayant dans ces rendez- vous de deux

J66 Mv DIHINIER

amitiés très franches et très pures qui avaient pris naissance au hasard , dans une maison de jeu , au milieu de beaucoup de mauvaises passions. — Pourquoi choisir Frascaii pour de tels rendez-vous ? diront certaines gens. — D abord on ne choisit jamais une première fois le lieu d'une rencontre fortuite. Ensuite , en admettant quon soit toujours maître de ses propres goûts ( ce qui est assez téméraire à avancer ) , il est très peu possible de diriger les goûts dautrui , surtout dans la position où j'étais vis-à-vis du colonel. 11 aimait Frascati et ses dangers ; j aurais eu fort mauvaise grâce de lui déclarer ({u'il avait là de vilaines amours. Le colonel se serait piqué ou fâché , et je n'aurais pas eu la suite de son histoire. 11 faut donc laisser les rigoristes se gourmer à leur aise et retourner à Frascati avec le lecteur , dût-il nous laisser à la porte.

Notre déjeuner s'était [»rolongé jusqu'à trois

heures après-midi. Le soir même , vers le minuit je rencontrai le colonel sur l'escalier de la maison dont il est question ici. Il sortait. Je crus qu'il avait perdu beaucoup , et il devina ma pensée.

^ Vous vous trompez , me dit-il , je n ai pas joué ; mais j'ai vu ce soir tant d imbéciles , de couards , de poltrons , de crétins et de fous autour du tapis vert , que j'en ai eu des nausées et que j'ai pris le parti de sortir. Si une promenade aux étoiles vous convient , ma calèche est à vos ordres.

Nous sortîmes. Montés en voiture :

— Où irons-nous , dit le colonel.

— Tâchons, lui répondis-je, d'éviter les propriétés à visiter.

— 11 en est une , cependant , qui me tente beaucoup, reprit-il.

— Encore! m'écriai-je. Souvenez-vous qu'à

108 J.K DKHMKU

celle heure-ci les petils chiens mordent les

pieds de leur maîtresse.

— Oh! par Dieu! dit Florimond , si je savais que Madame de Bellegarde fût à Paris et qu'elle habitât son hôtel , qui est à vendre comme la propriété de son frère , je ne manquerais pas de lui faire une visite tout à 1 heure.

— Son hôtel est à vendre ? qui vous la dit ?

— Les Petites Affiches que je viens de lire, reprit-il. La bonne dame doit sans doute aller s'établir à Naples avec les heureux qu'elle a faits.

Et se retournant vers le laquais qui • attendait à la portière :

— Rue de Lille , dit-il ; j'arrêterai le cocher dans la rue quand il le faudra.

— Mais , colonel , y pensez- vous ?

— J ai la rage de voir cette femme , reprit-

il. Aussi pourquoi fait-elle annoncer que sou hôtel est h vendre. Que diable î j'ai le droit de le visiter; il n'y a pas d'heure fixée pour cela.

Nous courions tout le long de la rue de Richelieu , le colonel paraissait fort enchanté de sa résolution ; moi , fort soucieux de ce qui allait advenir.

— Allons, dis-je, quand nous arrivâmes au Pont-Royal , voici le Rubicon.

Le colonel sourit et me montra du doigt un grand hôtel donnant sur le quai et dont ([uelques fenêtres brillaient encore à travers les arbres du jardin en face de la rivière.

— C'est donc là! lui dis-je.

— C'est là , reprit-il. La vertueuse dame doit être dans son oratoire à l'heure qu'il est.

Arrivés dans la rue de Lille ( rue de Bourbon il y a quinze ans , débaptisée aujourd'hui on ne sait pourquoi , et peut-être un jour rebaptisée on ne saura trop pourquoi non plus ) arrivés devant la porte cochére d'un bel hôtel, le Colonel Florimond tira le cordon et la calèche s'arrêta. Descendre et frapper fut l'affaire

172 \M DEHMRR

d'une minute. Un gros concierge se présente.

Le dialogue s'établit ainsi :

— Cet hôtel est à vendre , n'est-ce pas ?

— Oui , Monsieur , mais qu'est-ce que cela veut dire ? A cette heure-ci ! . . .

— Cela veut dire , monsieur le concierge en colère , que je veux acheter cet hôtel , s'il me convient, à cette heure-ci.

— Monsieur , voulez- vous vous retirer ?

— Bien au contraire, je veux entrer.

— Je vais prévenir la garde....

— Monsieur le concierge , vous insultez le gouvernement et la police; la garde ne met pas en prison les honnêtes gens qui font leurs visites en équipage , comme vous dites tous.

— Monsieur , je vais prévenir les maîtres de la maison....

— C'est précisément ce dont j'allais vous prier , monsieur le concierge.

— Eh! bien, non, Monsieur, je n'irai pas.

COLONKL. 173

— Monsieur le suisse , à qui j'ôle mon chapeau, me ferez-voiis le plaisir de me dire à qui vous appartenez?

— A Madame la comtesse de Bellegarde , Monsieur.

— J'en étais sur , monsieur le concierge. Vous êtes.... \ertueux.

— Vous m'insultez , je crois !

— Aurais-je dit une contre-vérité ?

— Comtois î Dominique ! ( cria le concierge , hors de lui ) , voilà Monsieur qui m'insulte et qui veut pénétrer à cette heure-ci dans l'hôtel.

Dominique et Comtois étaient accourus. Le colonel jugea sur leur figure qu'ils étaient d'honnêtes serviteurs , et il leur dit poliment :

— Le concierge s'emporte mal à propos. Jai intérêt à parler à cette heure-ci à ma-

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