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dame la conïtesse de Bellegarde. Si elle vou
lait me faire 1 honneur de me recevoir...
— Le nom de monsieur ? dit Comtois ?
Le colonel entra dans la loge du furieux concierge qui grondait comme un dogue ; il s'assit devant une table et il écrivit au crayon ces mots sur sa carte .
u Le colonel Florimond , qui connaît toute la bonté et toute l'élévation de sentiment de Madame la comtesse de Bellegarde , lui demande respectueusement de vouloir bien le recevoir un moment. Le colonel est accompagné dun de ses amis. »
Comtois porta la carte à sa maîtresse. Nous restâmes dans la loge, où le gros suisse souriait de rage dans sa cravate , espérant bien que Tordre de nous chasser allait arriver. Comtois revint au bout de cinq minutes. Mon pouls battait; je prévoyais une petite humiliation suivie peut-être de quelques gros coups
de poing échangés avec la livrée , Comtois, d'un air ouvert et pacifique , prononça ces mots :
— Ces messieurs peuvent monter.
Le gros suisse devint pourpre et faillit éclater dans son gilet amarante. On nous amena au grand escalier oii une statue de Minerve nous reçut , armée du casque , de la gorgone homérique, une chouette sur le poing gauche, une lance dans la main droite , c'était dans l'ordre. Nous traversâmes un premier salon qui pouvait bien passer pour une galerie ; il y avait là aussi une statue de baigneuse , mais si bien voilée , si bien enveloppée de ses draperies de marbre ( quoique de charmantes formes fussent accusées ) qu'un abbé ou une
jeune fille de quinze ans pouvaient en toute sûreté en admirer le travail. Le colonel remarqua que le beau profil de la baigneuse puritaine ressemblait beaucoup à Madame de
Bellegarde.
Arrivés dans le grand salon , des bougies brûlaient encore dans des candélabres sur la cheminée. On nous pria d'attendre. Je m'assis dans un fauteuil de damas en face d'une fiche jardinière. (Oh! les belles fleurs! je n'en vis jamais de pareilles. ) Le colonel se promenait ave* beaucoup de tranquillité d'un bout il l'autre du salon , regardant quelques
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fois les lambris ou les Wateau des dessus de
porle.
Au bout do, dix minutes , une porte dorée s'ouvrit dans le fond du salon et une femme grande et belle s'avança vers nous.
Je n'avais jamais vu la comtesse de Bellegarde. De prime abord je la trouvai ravissante et l'examen de sa personne ne détruisit pas cette première impression.
Je me levai et me rapprochai du colonel. Madame de Bcllegarde pouvait avoir vingt-six ans; elle était vêtu dun peignoir de bazin blanc serré à la taille par une torsade dont les glands pendaient jusqu'à terre. La noble comtesse n'avait encore rien touché à sa coiffure qui était d'une simplicité de bon goût ; cheveux enroulés à la grecque et formant le casque , sans un seul diamant , ni perle , ni fleur; une de ces coiffures de femmes à qui Dieu donna une riche et superbe chevelure.
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Vraiment , c'était bien là à mes yeux la Pénélope antique avec ses grands airs majestueux , son regard fier et doux (symbole de sagesse), son sourire pudique et son profil ionien.
Le colonel la salua et n'hésita pas à lui dire .
— Ma visite , Madame , vous surprend moins qu'elle ne vous irrite ; je commence par vous assurer de mon respect et de mon admiration.
— Monsieur , dit la comtesse d'un son de voix très calme , mon premier mouvement a été de refuser votre visite; par réflexion , je me suis décidée à vous recevoir.
— Ainsi, madame, dit le colonel, la bonté, chez vous, succède au dédain et corrige la colère....
-- N'appelez pas cela de la bonté , Monsieur; c'est, ce soir de la curiosité. Je pense que votre visite chez moi , à cette heure-ci , n'est
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qiif la suite d'un pari que vous avez eugagé. Votre apparition d'hier, à la campagne, chez mon frère, pouvait m'en convaincre...
— Non , Madame , reprit Florimond , je n'ai engagé aucun pari. Je viens ici par un acte spontané de ma volonté.
— Est-ce que vous venez visiter cette maison , à minuit , pour l'acheter ? Elle est à vendre en effet. Mon frère et moi avons pris les mêmes résolutions; nous allons habiter l'Italie , peut-être à tout jamais.
— Je le sais , Madame. 11 est très vrai aussi que je viens ici pour avoir l'honneur de faire des offres à la maîtresse de cette magnifique maison.
— Vous pourriez, avouez-le, prendre mieux votre temps.
— Oui , Madame , vous avez droit à des excuses très humbles de ma part , veuillez les accepter.
— Voyons , Monsieur , ma maison est-elle de votre goût ? Visitez. J'en excepte mon appartement particulier. . .
— Madame, j'ai encore assez de raison et de goût pour vouloir acquérir les yeux fermés ce qui peut vous appartenir.
— Eh ! bien , Monsieur , dit la comtesse de Bellegarde, dont l'expression s'adoucissait visiblement , me permettrez-vous à mon tour de vous dire que je demande un million cinquante mille francs de cet hôtel et de ses dépendances.
— Voilà, Madame, qui est entendu. C'est moi qui suis votre obligé.
— Vous trouverez bon , Monsieur , que je vous adresse à mon notaire et si demain à midi
— Un rendez- vous , Madame , dit le colonel avec une grâce qui allait au cœur, un rendez-vous , même chez un notaire , est une de
ces rares bonnes fortunes que je n aurais
pas même osé rêver. ^
— En vérité , dit Madame de Bellegarde , je crois que ma colère s'en va.
— Je vous remercie de cet aveu , reprit le colonel. Vous êtes loyale même dans la haine, car il n'est que trop vrai que vous me haïssez et depuis long-temps...
— Je ne hais personne , Monsieur. J'ai pu m'irriter contre un homme qui pouvait perdre ma meilleure amie...
'^ Et vous lavez sauvée , madame la comtesse P
— Je le crois... , ajouta en hésitant xMadame de Bellegarde.
A ces mots ses beaux yeux se voilèrent de longs cils bruns qui se dessinèrent admirablement sur la blancheur rosée de ses joues. Le colonel lui présenta la main et il l'amena a une causeuse où elle s assit , montrant à nos
regards les pieds les mieux faits et les plus élégamment chaussés. Je me rappelle encore avec une certaine émotion la transparence de ces bas de soie qui laissaient deviner la finesse de ces belles jambes de Diane à peine entrevues. Le colonel prit un fauteuil à un signe de la comtesse ; je m'assis à quatre pas de là. Mon rôle était passif, mais important ; j'étais la sauvegarde dun tête-à-tête à une heure indue, aux yeux des gens de la maison. A un rendez-vous d'amour , cela s'appelle , je crois , servir de chandelier.
— Monsieur , dit madame de Bellegarde , cette visite imprévue , cette conversation qui change de ton et prend de faux airs de cordialité , tout cela m'étonne au dernier point.
— Et moi , madame la comtesse , reprit Florimond, je m'étonne surtout d'une chose , c'est que deux personnes comme nous (pardon ! ) aient pu se haïr et vivre en si grande
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hostilité. 11 l'aut (jue je l'avoue : vous m'avez
fait beaucoup de mal...
— Et vous en avez dit beaucoup de moi , Monsieur ?
— Je me suis contenté d'en penser, Madame, C'était déjà trop.
— Vraiment , Monsieur , vous parlez de telle sorte que vous avez Tair de me demander de l'amitié.
— On ne demande pas un si rare bonheur , Madame, on cherche à le mériter.
— Et pour cela , Monsieur , vous avez fait ?
— Oh! peu de chose, j'en conviens.
— Mais encore ? je ne m'explique pas quels sont vos titres à une réconciliation entre nous.
— Mes titres î hélas ! non , je n'en ai pas. Cependant. . .
Le colonel hésitait; Madame de Bellegarde me jeta un coup d'oeil comme pour me ques- 'ionner. J'avais précisément dans ma poche le
billet que lord Clarandon avait écrit le matin même à Florimond. Je pris ce papier et je le présentai à la noble dame. Le colonel me fit de gros yeux ; il n'était plus temps. La comtesse lisait la lettre de provocation ; elle tremblait , elle palissait. Je vis que le colonel triomphait malgré lui.
— Monsieur , dit-elle à Florimond , vous avez répondu à mon frère...
— Que je refusais son cartel , madame la comtesse.
A ces mots , Madame de Bellegarde leva les yeux au plafond et deux larmes roulèrent sur ses joues. Dès ce moment-là, la paix venait d'être signée.
— 3Ion Dieu ! dit la noble femme , je m'étais donc trompée.
— Trompée ! non 3Iadame , s'écria le colonel avec animation. Vous ne vous étiez trompée ni sur dh , m sur moi. Vous la cou-
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naissiez capable d entraînement et vous aviez deviné mon âme emportée , dangereuse.
Croyez-vous que je me sois livré contre vous à une haine brutale , injuste , insensée parce que vous aviez cru devoir sauver votre meilleure amie ? Ah ! Madame , dans ce sens là , si vous avez cru cela , oui , vous vous êtes trompée. Mon cœur a saigné ; j'ai regardé couler le sang de la blessure et j'ai espéré la mort. C est tout. La mort n'est pas venue. Vient-elle jamais à propos , l'abominable qu'elle est P Je me suis laissé vivre , je ne sais pour quoi , ni comment ; peut-être par cet instinct d'amour pour l'existence que nous avons tous à notre insu. Mais Dieu m'est témoin , madame la comtesse , que je n'ai blasphémé ni contre lui , ni contre vous. J'ai déploré d'avoir été si peu compris par une charmante intelligence , par un noble cœur , par vous , Madame. J'ai dit souvent aux étoiles , aux nuages , aux ar-
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bres , aux fleuves , aux montagnes : Si mon orgueil indomptable avait voulu se plier , si j'avais consenti à me jeter aux pieds de la fière ennemie qui me perd aux yeux d'Harmance , peut-être , et certainement , lui aurais-je prouvé que je n'étais pas né pour le malheur de celle qu'elle aime comme une sœur. Oh ! que de choses sublimes et tendres j'avais à dire à Madame de Bellegardel et que de fois je les lui ai dites, dans ma solitude, quand elle était bien loin de moi , fière , dédaigneuse , impitoyable pour moi 1 N'est-il pas vrai , Madame , que votre regard , alors , serait devenu amical , que la sérénité aurait éclairé votre front ? IN est-il pas vrai , ma belle ennemie , que vous m'auriez tendu la main P.. .
Ici le colonel se leva , et voyant madame de Bellegarde qui portait son mouchoir à ses yeux , il prit In main qui s'appuyait sur le
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bois (le la causeuse ol il la baisa avec une
vivacité respectueuse.
— Madame , reprit-il , voici une nuit sereine ! c'est la plus douce nuit que j'ai vue passer dans le ciel depuis deux ans... Oh! cette heure est solennelle ; lorsque deux âmes généreuses se réconcilient , je me figure que Dieu sourit à la terre. Vous pleurez, Madame? eh bien , oui , donnons des larmes au passé ; à notre inimitié regrettable , à tant de journées
amères ; à votre erreur h mes malheurs
aussi.
11 y eut un moment de silence. Je regardais le colonel ; il était fort ému et presque aux genoux de la belle comtesse qui pleurait.
Vous m'avez méconnu , reprit-il ; est-ce donc votre faute , Madame ? Quel soin prenai-je donc de ma propre réputation ! aucun. J'allais en aventureux , à la conquête d'une femme qui réalisait pour moi tous les rêves de gloire et de félicités. Je riais du monde, je méprisais l'opinion ; j'étais un fou... Tout autre eût pris des précautions inouïes , mais
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sages, mais nécessaires. On n'aventure pas ainsi son nom et sa renommée. 11 y a des circonspections à garder , des bienséances à honorer. Puisqu un esprit supérieur comme le vôtre pouvait se tromper à mon sujet , que devaient donc faire tant de sottes gens , tant de cœurs grossiers , tant de femmes avilies , par exemple , dont le monde est peuplé ? Un homme qui joue'. Mais sans doute on a le droit de renier tout rapport avec lui , on a le droit de fuir son ombre.... elle est dangereuse, mortelle. Même les femmes les plus tarées ont ce droit -là. J'en connais , moi , dont le nom matrimoniale est entaché d'un stigmate de banqueroute frauduleuse, qui se pavanent dans leur vanité vicieuse , et dans leur ignoble et riche existence , et qui , cependant , jettent des cris d'horreur à la rencontre d un homme dont la main désespérée a jeté quelques pièces d'or , ses dernières espérances , dans le cylindre d'une mai-
son de jeu. Oui, Madame, ces créatures-là, vicieuses , corrompues et ignoblement méchantes , ces créatures ont le droit d'insulter un pauvre jeune homme aux abois , de le juger , de le condamner même à mourir de faim. Qui leur donne ce droit ce n'est ni Dieu , ni la justice , ni l'honneur : c'est le préjugé du monde , c'est leur or surtout , leur opulence infâme. Et vous voulez , après cela , que je me plaigne de vous , noble femme , aussi grande par le cœur que par l'éducation et la naissance , vous dont le nom est une gloire et la maison un sanctuaire d'honneur ! Non , non. Périsse mon inimitié ! je la déplore , je la déteste , je labjure à vos pieds.
— Assez ! assez , colonel ! Vous me déchirez le cœur , dit d'une voix altérée Madame (k Bellegarde.
— Pourquoi donc assez ? reprit Florimond
avec fierté. Puisque l'occasion est si belle ,
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puisque le moment est si solennel , connaissez donc tout entière cette pauvre àme qui fut votre ennemie. Oh ! ne vous effrayez pas , elle ne parlera pas de ses vices et de ses malheurs qu'en termes dignes de vous.
Alors , se retournant vers moi :
— Mon ami , me dit-il , vous ne vous attendiez pas à entendre la suite de mon récit dans ce salon , à cette heure-ci , et en présence de cette charmante et belle dame qui eut tant de part au drame de ma vie , il y a deux ans ! Voyez , ami , il y a dans ce monde des choses tellement imprévues qu'elles paraissent surnaturelles à la raison même. Ne jurons de rien ; la vie de l'homme est effrayante de vicissitudes.
— Madame , reprit le colonel , après la nouvelle du mariage d'Harmance , nouvelle que je reçus fortuitement par un misérable journal , ma raison s'altéra un moment. Mais Dieu est grand
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el il ne voulut pas me livrer à tout jamais aux vertiges de la folie. Comme je le disais à mon ami , revenu à moi , je pensai au suicide. C'était une lâcheté envers moi-même et une ingratitude envers Dieu.
Un matin , éveillé avant le jour , je me mis à regarder à mon balcon le lever du soleil. L'aube se montra pâle d'abord , puis légèrement colorée de rose et d'iris , pure et suave comme une jeune fille ( pardonnez-moi ces comparaisons; elles arrivaient alors à mon cerveau sortant du délire) ; peu à peu le ciel s'ouwit, et le premier rayon qui se glissa au-dessus de la barre de l'horizon fut à mes yeux un sourire ; ce rayon ne m'éblouit pas, il éclaira tout mon appartement de sa lumière cristalline et bientôt jeta autour de moi des gerbes d'or , des irrigations de pierreries. Mon esprit en fut soudainement égayé , et je ne sais quel enchantement vint à éclore dans mon âme. —
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Oh ! non , m'écriai-je , il ne faut pas quitter la vie ; le ciel est trop beau ! la lumière est trop bienfaisante ! — Et dans ce moment , la pensée du tombeau me revint avec ses ténèbres et ses glaciales terreurs. Je frissonnai ; je me remis tout entier dans le beau rayon du soleil , comme sous la protection de la vie , de la lumière , de Dieu même ; et j'aspirai la brise matinale , et je regardai les lointains éclairés , et je me mis à chanter je ne sais quel air triomphal avec je ne sais quelles paroles enthousiastes , et , à ma grande surprise , je sentis mon visage tout baigné de larmes. C'en était fait; la volonté de vivre avait écrasé la volonté de mourir. L'existence rayonnait en moi comme le soleil dans le firmament.
Ceci , Madame , vous parait un peu fou peut-être , reprit le colonel , mais ne vous hâtez pas de me juger , j'ai besoin encore de tant d'indulgence !
Dans la journée, je sortis, et bien résolu de vivre , je cherchai comment je vivrais. Plusieurs routes s'ouvraient devant moi. Le cloître, d'abord ; oui , mais je sentais que je manquais de foi. La vie de famille , le mariage avec ses inquiétudes et ses douces préoccupalions ; oui , mais je manquais d'espérance. Enfin la vie active d'un homme voué au bien, dans l'acception du mot la plus étendue , la vie d'un philanthrope pratique , si vous voulez ; oui , mais je manquais de charité.
Que devenir ? Je m'étais bien réconciHé avec Dieu et ses œuvres magnifiques , mais j'avais la. société en dégoût.
A force de rêver , on donne prise aux passions , on les surrexcite , c'est là mon opinion. Or, les miennes étant très effervescentes, s'éveilllèrent et grondèrent à pleine harmonie. Je me souvins des hautes et terribles émotions du jeu, alors que je marchais , l'or à la main , à la con-
quête (1 une fortune. Ce fui une idée soudaine, violente , presque infernale. Je me dis à moimême : Si une âme comme la mienne n'est pas remplie d'une passion quelconque , elle est perdue. Je finirais par me tuer. Après l'amour , le jeu... oui, mais le jeu extravagant; des flots d'or, afin de jeter mon mépris et cette poussière de métal à la face de tous ceux qui vivront autour de moi. Le jeu ! afin d'être fort riche , d'être honoré , adulé , glorifié , et de cracher à mon gré sur la société avilie.
Vous le voyez , Madame , les extrêmes se touches ; le cantique d'alliance , d'abord ; le chant de l'imprécation ensuite. Je» vous l'ai dit : mon âme était violente , montée aux tons d'un lyrisme dangereux. Dieu réprouve cela j'en suis sûr; aussi lui en demandé-je pardon aujourd'hui , comme je le demande à vous , belle et vertueuse dame.
N'attendez pas de moi que je décrive de-
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vant vous ces nuits de lutte orageuse et terrible avec la fortune, que je finissais presque toujours par abattre à mes pieds par une inconcevable force de volonté. Il y eut du prodige dans tout cela , direz-vous. Non , croyezmoi. Le prodige était dans cette rage enthousiaste qui me portait en avant du danger comme un héros ou comme un homme atteint de folie.
Je voulais de l'or , j'aspirais de l'or , je tendais vers l'or de toutes les puissances de mes nerfs et de mon âme. L'or m'avait manqué une fois et il m'avait perdu par le refus d'Harmance (vous n'avez pas de fortune!). L'or ensuite m'était arrivé à grands flots , et il m'avait perdu une seconde fois par la répulsion d'Harmance ( vous êtes un joueur ! ). Je voulais donc infernalement me plonger dans cet élément de destruction , mais pour l'avilir à mon tour, ou plutôt pour jeter au
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visage de la société cette ordure infâme et
adorée, l'or corrupteur.
Passons cela. Ces emportements manqueraient de dignité dans ce beau salon, honorable demeure , et devant vous , dame honorée , étoile sereine et candide.
Gagnant beaucoup , que faire de cette fortune ? la dissiper en débauches ? Quelle humiliation, quel sacrilège après avoir été aimé d'Harmance ! Thésauriser ? qu'elle vilenie ! Répandre ces richesses en bonnes œuvres ? sans doute ; mais singer la vertu sans être vertueux , qu'elle hypocrisie ! Je ne pris donc aucune résolution , moyen facile et souvent heureux de se tirer d'affaire. Je pris ma fortune, et j'allai les mains ouvertes, la répandant à tout hasard , sans regarder où tombait la pluie d'or, faisant des heureux dignes de l'être ou indignes , n'importe ; vivant comme le soleil qui atteint tout un monde de ses
rayons; sans s'occuper du juste ou de l'injuste, du bon ou du mauvais.
Souvent , il faut l'avouer cependant , j'ai eu de belles journées dans le cours de cette existence depuis deux ans , depuis cette année solennelle pour moi , mil huit cent trente-cinq. Oui , Madame , souvent j'ai entendu fortuitement bénir le nom de Florimond que j'avais adopté depuis mon malheur , voulant anéantir, pour ne le pas profaner , le nom de famille , le nom de mes pères que j'avais offert à ma noble Harmance en échange du sien. Je ne sais combien de fois , sur les boulevarts , dans les rues , j'ai senti mes mains pressées par des mains pauvres et infirmes , je les ai senties mouillées de larmes. (Je n'en tire pas vanité ; le bien se faisait à mon insu ; mon argent tombait partout ; il a dû faire du mal aussi. ) Me dérobant alors à la douce émotion je fuyais comme un coupable. Harmance !
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Ilarmanco! vous étiez perdue pour moi; que
m'importait même la reconnaissance?
Quelquefois ( faut-il le dire ici ! ) , sur le bruit de mes prodigalités , des lettres m'arrivaient demandant pour des œuvres pieuses , pour des œuvres de charité chrétienne. Alors l'orgueil chez moi saisissait l'occasion et répondait par des offrandes énormes aux termes de raristocratie qui quêtait pour les pauvres. C'était de la joie vaniteuse , une sorte d'insulte accompagné d'un acte de bienfaisance. Dieu ne me saura pas gré de ces aumônes ; la charité n'y était pour rien.
Une fois , Madame , on me remit un billet mystérieux et dont le cachet portait cette devise : « Bon et dangereux. » Et un cheval échappé servait d'emblème à celte devise qui , je le crus , m'étais personnelle.
— On me fait bien de l'honneur , m'écriai-
je... je ne suis dangereux qu'à moi seul et je ne suis lx)n pour personne.
Mais le billet était d'une grâce irrésistible. Jl demandait si noblement pour ses pauvTcs ! il parlait en même temps de l'aumône avec tant de suavité. Je crus même qu'il me donnait un conseil ; celui d'élever un regard au ciel et de faire le bien avec la pensée de Dieu. Il y avait de l'aménité , de la tristesse , même une sorte de trouble dans ce billet. Point de signature , une écriture inconnue , un domestique sans livrée et qui se taisait comme un homme à qui on a fait la leçon. — (( Allons , me dis-je , c'est une haute provocation à ma bourse. Donnons aux pauvres , mais surtout à la grâce irrésistible du billet. »
Le colonel s'arrêta un moment. 3Iadamc de Bellegarde lui dit :
—Votre offrande, ce jour-là, fut sans doute magnifique , Monsieur .?
—Je donnai à pleines mains, sans compter, comme un orgueilleux qui fait de la gloriole devant une femme , son ennemie.
— Ah ! Monsieur , reprit la belle comtesse , comment savez- vous le nom de celle....
— Je n'ai nommé personne , Madame , ajouta le colonel avec un sourire charmant.
— Reprenons , dit-il , il est temps de précipiter ce récit.
Celte vie solitaire, au milieu de Paris, n'est pas tolérable bien long-temps pour un homme du monde. Le désert de la foule finit par devenir trop bruyant ; il hurlait autour de moi. J'aspirais à des émotions nouvelles. Le jeu commençait à m'accabler par son écrasante monotonie. Gagner , perdre , gagner encore , quelles misérables alternatives pour une imagi-
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nation montée au lyrisme dun amour ! 11 uw vint dans l'idée d" aller prendre ma part de dangers et de gloire dans cette guerre d'Afrique , aventureuse et cruelle. Mes préparatifs de départ terminés , je quittai la France.
.r allai m'offrir au maréchal comme un hardi partisan avide de quelque action déclat. Ma volonté n'était pas suspecte , elle faisait espérer beaucoup de mon intrépidité. On m" accepta pour une expédition dans l'Atlas.
A quoi bon raconter ici une campagne qui n'eut d'autres résultats que la poursuite de quelques tribus féroces , presque toujours épouvantées. Nous nous battîmes à merveille , j'en conviens ; tuant beaucoup et recevant à peine la sixième partie de balles et de boulets dont nous criblions ces misérables fanatiques. Mais , je l'avoue aussi , après quelques razzias sanglantes , le dégoût me prit. Egorger tout ce qui tombait sous les pieds des chevaux n'est
pas une noble manière de se battre. C'est une dure nécessité en Afrique, d'accord. Ce sang répandu , comme dans une grande chasse au buffles , me fit horreur. Je me souvins des batailles rangées de l'empereur que mon père m'avait décrites tant de fois : de ces beaux faits d'armes où la stratégie et la bravoure étaient aux prises avec d'habiles généraux européens et des troupes bien disciplinées.
Je me lassai de rougir mon sabre ou d'exposer ma tête à être tranchée par le yatagan, dans quelque guet apens , sans gloire , à la sourdine. Je ne voulais pas de cette mort de supplicié. Je demandai à revenir en Europe. Je ramenai d'Afrique de magnifiques chevaux et je rapportai une panoplie complète d'armes arabes ; vains et faciles trophées , dignes de l'écurie et du salon d'un dandy aventureux.
Me voilà donc de retour à Paris. M'y voici en 1837, c'est-à-dire depuis six mois. Je
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n'avais pris aucune résolution contre le jeu ; je revins à mon combat de presque toutes les nuits avec cette fortune bien autrement perfide et cruelle qu'un chef de Kabyles.
Au mois de janvier dernier , la nouvelle se répandit qu'une loi venait d'être votée pour l'abolition des jeux publics en France. A ce bruit , je haussai les épaules et je me dis-. On fermera les maisons de jeu , c'est à merveille ; mais on ne fera que surexciter la passion du jeu. La passion comprimée n'en sera que plus violente ; elle ira s'engloutir dans des tripots occultes et, libre de la surveillance delà police, elle deviendra brutale , criminelle , puisqu'elle sera en dehors de toute action préventive du gouvernement. Me suis-je trompé ? je ne le crois pas. Toutefois je jurai ( et je n'ai jamais faussé un serment ) , je jurai que j'en finirais avec le jeu du jour oij l'Etat lui retirerait sa main protectrice. Je hais le tripot , le bouge
rlaiulestiii toujours peuplé de fripons et de repris de justice. Je n'ai pas moins d'éloigné-ment pour ces cercles officiels oii Ton joue très loyalement sans doute , mais où l'on a toujours en face l'arrogance ou le chagrin d'adversaires qui vous ruinent ou que l'on ruine.
Ainsi donc , si je vais encore jeter quelques sommes d'argent sur ce tapis vert qui doit disparaître dans six mois , c'est par désœuvrement ou par cet entraînement vulgaire d'un homme qui veut jouir de son reste, avant de dire son dernier mot à une dangereuse habitude.
Voilà , Madame , ce que j'avais à vous
raconter, à vous qui avez la bonté de m'écouter
avec une attention si sérieuse. Jai profité
d'un hasard heureux , j'ai voulu une fois vous
parler à cœur ouvert d'un homme que vous
avez jugé sévèrement , à qui vous avez fait
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un mal immense (ohl bien malgré vous, belle et charmante femme ) , mais qui n'était pas digne de tant de colère. J'espère avoir mis de la franchise dans mes aveux ; je suis tel que je l'ai dit; ni meilleur, ni plus mauvais; doué de quelques qualités , affligé de grands défauts et depuis bien des mois dévoré de chagrin.
Arrê tons-là mes plaintes ; je n'ai rien à pardonner et j'ai beaucoup à réparer au contraire. Cette nuit sereine , cette généreuse hospitalité , cette conversation imprévue , cette réconciliation providentielle , oh ! voilà un rare bonheur ! Oui , madame la comtesse , je suis venu jusqu'à vous , entraîné par je ne sais quel instinct , par une de ces soudaines idées qui passent pour des témérités impardonnables et qui sont quelquefois un ordre de notre destinée. La paix sera entre nous, je l'espère; je n'ose pas dire l'amitié. Qui suis-je pour
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attirer sur moi un regard de complaisance de cette belle dame , l'honneur du grand monde où elle vit , la bien-aimée du pauvre et de Dieji ; hélas ! l'amie et la sœur d'Iîarmance !
Le colonel cessa de parler , et comme il se retournait vers moi , je lui serrai la main. Madame de Bellegarde, que j" observais d'un curieux regard , garda le silence , la main posée sur son front et le coude appuyé sur une petite table de bois d ébénier placée auprès d'elle. Les yeux rêveurs, la tète inclinée, elle paraissait absorbée dans (iuel(iue réflexion
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çérieuse. Oui jamais saura à (juoi pensait alors la belle comtesse ? Cependant , sans adresser un mot au colonel , elle étendit le bras vers un cordon de sonnette qu'elle tira lentement , comme pour ne pas trop surprendre ses gens à cette heure avancée de la nuit. Un domestique survint. Madame de Bellegarde lui lit signe d'approcher ; elle lui dit quelques paroles à voix basse. Le domestique, c'était le même Comtois qui nous avait introduits , se retira d'un air satisfait, mais pourtant un peu étonné, jetant sur nous un coup d'œil singulier.
Le colonel avait son chapeau à la main et remettait paisiblement un de ses gants qu'il avait ôté sans trop s'en apercevoir dans la chaleur de la conversation. Je me levai pour le suivre , lorsque Madame de Bellegarde nous dit avec un son de voix que je n'oublierai jamais , tant il était amical -.
~ il me semble , {Messieurs , que des gens
qui visitent à minuit des propriétés à vendre , ne doivent pas redouter de prendre du thé à deux heures du matin.
Le colonel déposa son chapeau sur une chaise. Il était ravi , enchanté. Madame de Bellegarde reprit en ces termes, et avec un sourire d'une inexprimable finesse:
— x\uriez-vous le projet de voir encore quelque autre maison en vente avant le lever du soleil ? Il me semble , monsieur le colonel , que vous trouveriez peu d'amabilité à cette heure-ci , peu de complaisance chez les propriétaires à qui vous rendriez visite.
— Je le crois sans peine , reprit Florimond. Toute la grâce, toute la bienveillance du monde se sont réfugiées ici , madame la comtesse.
Vraiment , je commençais à m'alarmer. Le colonel , à ma grande surprise , me paraissait
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courir le grand danger de devenir amoureux
de sa charmante ennemie.
— Comment î me disais-jc avec inquiétude , et sa passion ? et Harmance ? est-ce qu'en la voyant à tout jamais perdue pour lui... mais
■ ce n'est pas possible. Bailleurs , Madame de Bellegarde a un mari, et je ne crois pas que la belle puritaine...
Mes idées se perdaient en folles conjectures, lorsque deux domestiques vinrent dresser une table et apportèrent tout ce qui peut composer un thé splendide.
— Voilà qui est d'une loyale hospitalité , dit le colonel en offrant la main à Madame de Bellegarde.
Elle s'assit devant la table chargée de la plus riche argenterie et des plus rares porcelaines et se mit à faire le thé elle-même de ses mains blanches , très dignement et très à son aise, comme si elle eût eu quinze person
nés dans son salon. Vraiment c'était à aimer cette femme avec enthousiasme ? Elle paraissait si peu se soucier du lendemain ; elle s'accommodait si bien de l'imprévu , elle prenait tant de plaisir à cette aventure si surprenante pour elle et pour sa maison surtout, ordinairement très sévère dans ses habitudes. Le colonel avait eu beau me dire plusieurs fois , depuis trois jours , que rien ne l'étonnait dans le monde , je vis sur son visage une expression de surprise assez marquée et mêlée à une certaine joie qui se trahissait. Mes inquiétudes redoublaient , et vraiment j'avais un secret dépit de m'être fait une idée si grandiose de la passion de cet amant malheureux. Cependant, il n'y avait pas moyen de le bouder ni de lui rien reprocher du regard ; la maîtresse de la maison , qui versait du thé dans les porcelaines , était trop attrayante de beauté , de noblesse et d'esprit.
216 LE DER.MHR
Si jamais j'ai compris le parjure ( que j'ai toujours condamné , du reste ) , ce fut bien dans ce moment-là.
L'heure passa bien vite. Madame de Bellegarde , avec une finesse inimitable , dirigea la conversation sur des points tout à fait étrangers au sujet qui nous préoccupait tous les trois. C'était à la fois du bon goût et de la générosité.
Trois heures du matin sonnèrent h une horloge voisine.
— Je crois , dit le colonel , que toutes les fêtes de bonne compagnie finissent à cette heure-ci.
Et il allait se lever, lorsque Madame de Bellegarde , prenant un air plus sérieux , dit ces paroles : '
— Toute réconciliation exige un gage. Monsieur le colonel Florimond , c'est un sacrifice
COLONEL. 2i7
que je vais vous demander ; vous le voyez , c'est encore de Tinimitié.
— Parlez , Madame , répondit Florimond.
— Donnez-moi votre parole d'honneur, en présence de Monsieur qui est votre ami , oui , donnez-moi ici cette parole d'honneur à laquelle vous n'avez jamais manqué , de n'entrer jamais dans une maison de jeu. Bien plus , Monsieur , jurez-moi de ne jouer jamais sérieusement nulle part. Cette exigence vous surprend , reprit la comtesse. Eh bien ! Monsieur le colonel , voici mon excuse. Puisque je m'occupe souvent de bonnes œuvres , comme vous voulez bien le penser obligeamment , quelle œuvre plus belle et meilleure que celle de chercher à retirer du gouffre du jeu une âme aussi noble que la votre ? Monsieur , aije eu trop de présomption en espérant que vous prêterez entre mes mains le serment de ne plus jouer i'
218 Ui DERMKR
Le colonel se tenait debout en face de nous. Son regard très animé errait tour à tour de la table à Madame de Bellegarde , du plafond au parquet , comme celui d'un homme qui hésite ou qui cherche à deviner l'inconnu d'un problème.
— Monsieur , reprit la comtesse, vous avez acquis une grande fortune par de terribles moyens, mais enfin par des moyens que les lois et Ihonneur garantissent et protègent. Gardez cette fortune; faites-en un noble usage. Mais, je vous le répète , la vie de joueur est indigne de vous ; le jeu , pardonnez cette dure opinion, le jeu finirait par vous avilir. Au nom de votre propre dignité , faites ici , dans ce moment solennel , le serment que je vous ai demandé ; et, pour vous enlever toute hésitation , je vous le demande au nom dllarmance.
— Madame , s'écria Florimond avec une vivacité chevaleresque , dès ce moment je re-
COLONFX. 219
nonce aux maisons de jeu et au jeu lui-même : je le jure.
La belle comtesse lui tendit la main avec une dignité et une grâce inexprimables.
Il n'est pas de site plus pittoresque et d'un aspect plus riant que le golfe Juan sur le littoral de la Provence. Au centre de ce golfe , une baie tranquille , creusée en hémicycle , offre en particulier le plus joli encadrement de verdure , de flots limpides et de rochers. Cette baie est comme une fantaisie du peintre au miheu d'un grand tableau ; elle avance sur
222 T,ïï DKUNIEU
les eaux deux pointes de terre dont les extrémités toujours lavées par le brisement de la mer brillent d'un éclat cristallin au soleil levant. Mais au coucher du soleil , les teintes de tous ces rochers de quartz et de granit prennent des tons rougeàtres et nuancés d'iris ; une chaude lumière les inonde ; on les dirait couverts d'une immense pourpre veinée d'or.
A mesure qu'on s'éloigne des }X)intes pour regagner le milieu des demi-cercles , la verdure remplace les granits , vigoureuse , luxuriante , mêlée de mille nuances , puisqu'il est des arbustes verts de toutes les saisons sur les bords abrités du golfe Juan. Ici des myrtes, des chèvrefeuilles , des jasmins jaunes qui balancent leurs grappes de fleurs étoilées ; là des grenadiers à fleurs doubles et rouges comme du feu , des cactus géans et des caroubiers aux fruits allongés.
Dans les jardins des plateaux inférieurs sont
COLONEf.. 223
des réserves d'arbres précieux , les oraugers , les choux-palmistes , les citronniers , quelques dattiers , des vaniliers ; car on s'est plu beaucoup à jeter du merveilleux sur ces bords de la Méditérannée où les bois d'orangers , par exemple , ne sont que des enclos parfaitement cultivés et 'gardés , où les belles et poétiques Provençales sont de sveltes et brunes jeunes filles très bonnes gardiennes de leurs chèvres , lestes et sobres comme elles.
J'ignore pourquoi tant de gens veulent absolument rendre la nature plus belle qu'elle ne l'est réellement ; ils se complaisent à la refaire à leur guise , et ils la défigurent , bien entendu , sous un luxe d'ornementation de mauvais goût. Vous figurez-vous un touriste qui , en arrivant de Florence , vous dirait qu'il a vu à la galerie du grand-duc la Vénus de Médicis avec le cou , les bras , le front , les oreilles et les
doigts chargés de pierreries P Y aurait-il assez
224 LK DKRNIKH
de sarcasmes et m^mc de malédictions pour ce bon grand-duc de Toscane , s'il était capable , lui , homme de goût et d'intelligence , d'une pareille profanation ? Eli bien ! je ne pense pas que l'œuvre de Dieu soit moins adorable de beauté que les œuvres de la statuaire antique. Pourquoi donc la calomnier et l'outrager par r exagération de la couleur ou de la parole ?
Or , tâchons nous-mêmes d'être sincères.
Au nord et à plusieurs milles du littoral du golfe Juan , viennent s'effacer les dernières croupes des chaînes Alpines , c'est-à-dire cette arrête montagneuse appelée l'Estérelles , puisque les Alpes maritines prolongent leur embranchement bien au delà du Var.
Les monts de l'Estérelles sont les grands abris sous lesquels fleurissent les doux rivages dont nous parlons. Ainsi rien d'étonnant de \oir en hiver les pics élevés chargés de neige ;
les chi^fK^s pI les pins des versans étincelans de givre et les sources de la montagne prises et pendantes tout le long des rochers en longues colonelles de glace , tandis que les rives de la mer abritées du vent et fécondées par un soleil brillant étalent au loin leur tapis de verdure.
Rien n'est imprévu et charmant comme ce «outraste , ce passage rapide du nord au sud , ou du sud au nord sans région intermédiaire ; seulement , \h , une imprudence peut être mortelle ; toute jouissance excentrique n'a-t-elle pas son danger!
En général , chaque villa , dans cette partie du littoral , est entourée d'un petit bois de chène-liéges et de pins d'Italie dont les immenses parasols sont les meilleurs abris contre la. chaleur.
Près de la petite baie dont il est ici question , il est «ne maison de campagne entre
Îi2« LK DEKMKH
autres , dont Iheureuse situation attire et en-
(thante le voyageur.
Cette villa est fort simple mais de très bon goût ; elle est peu spacieuse , mais commode. On voit tout d'abord qu'elle fut bâtie et embellie par quelqu'un qui avait fort à cœur de vivre heureux dans ce coin du monde.
A un mille de là serpente entre des haies de figuiers et de grenadiers la route de Fréjus à Cannes et de Cannes h Nice , et de Nice à cette riante et douce Itahe que vous aimez tout autant que moi , mais pas plus que je ne l'aime assurément. Or , une allée tortueuse et ombragée conduit du grand chemin aux rizières et aux vergers de la ville de Beauregard , dénomination parfaitement méritée , à cause de la vue marine et du paysage qui sont charmans de ce point du littoral.
Le mois de novembre de l'amiée 1838 commençait à faire sentir ses atteintes glaciales sur les sommets de TEstérelles. Mais le golfe était tiède et riant.
Dans la villa de Beauregard une jeune femme, arrivée depuis quelques jours, s'installait chez elle avec toutes les précautions d'usage (|uand on est bien décidé à vivre
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long-temps dans un abri ardoninient désiré. Cette jeune femme , d'une beauté noble et sereine , nommons-la tout de suite , était Madame la comtesse de Bellegarde.
Dix mois s'étaient écoulés depuis la visite singulière , la visite nocturne dont nous avons parlé , chez la comtesse de Bellegarde à Paris.
Les sermens exigés par la noble dame avaient été gardés fidèlement par Florimond ; c'est-àdire que , dominé par une puissance inexplicable , le colonel avait subitement et à tout jamais renoncé h ces irritantes habitudes du jeu ; passion à laquelle il devait , il est vrai , par une exception miraculeuse , toutes ses richesses , mais détestable passion surtout h laquelle il devait son malheur , puisqu'elle avait mis un abîme entre lui et Harmance.
Le colonel , sans devenir meilleur , était devenu prodigue dans ses bienfaisances. 11 avait autrefois tous les instincts généreux du
bien; mais, grâce au contact électrique d'une âme supérieure comme celle de Madame de Bellegarde , le colonel Floriraond mettait en œuvre , réalisait enfin les nobles élans de son cœur.
Dans les hôpitaux de Paris , il avait fondé un grand nombre de lits ; dans les prisons , il avait amélioré le sort rigoureux d'une quantité de misérables ; chez les pauvres honteux qu'il découvrait avec une rare sagacité , il avait apporté cette adorable consolation de l'argent qui transforme subitement de tristes natures maladives et qui réconcilie avec la vie ; enfin , dans les rues de Paris , il avait répandu à tout hasard et avec l'abandon d'une charité prodigue , tout ce que ses mains pouvaient contenir de métal monnoyé , en sorte qu'il était connu , suivi , béni et adoré par cette foule de pauvres diables qui trompent la police et mendient sans en avoir l'air.
'230 iM DERMER
Si le colonel avait été hoinme à fausser s;i parole , les occasions de jouer ne lui eussent certes point manque , bien que les maisons de jeux de hasard fussent fermées à Paris depuis 1838 par une loi très morale.
D'abord il aurait eu à sa disposition les cercles et les clubs , tripots de haute et belle compagnie ; puis il aurait trouvé dans toute l'Allemagne , chez une quantité de petits princes très tolérans , les plus riches et les meilleurs tapis verts du monde.
Ce n'est pas que de temps en temps Florimond n'éprouvât de violens retours vers son passé ; la passion venait quelquefois le mordre jusqu'au sang ; un besoin immense de scu ancierme émotion au jeu le prenait souvent à la gorge ; mais encore une fois la belle apparition de Madame de Bellegarde se montrait toujours dans ces cas-là devant lui , noble et
COLOiNEL. 231
imijestueuse comme la justice antique cl entre les mains de laquelle il avait abjuré.
Or, qu'avait donc fait le colonel pendant ces dix mois pour occuper son temps? de la charité , de la bienfaisance? Sans doute. Mais à la jeunesse , à l'imagination , à la passion , cela suffît-il ? Non , ne poussons pas la vertu à l'extrême , parce que d'abord l'extrême dans la vertu existe une fois sur dix mille fois contraires , et ensuite parce que le colonel , nature énergique et emportée , ne se piquait nullement de vertu.
Il avait donné une autre direction à ses instincts violens ; il était devenu chasseur intrépide , mais entendons- nous bien , chasseur aux loups , aux sangliers , aux daims , aux ours ; le renard même lui aurait fait pitié et il n'aurait pas tiré sur la pauvre bête pour tout l'or du monde. Jugez s'il prenait en mépris les tueurs de lièvres , de lapins et d'oiseaux. On raconte même qu'une fois dans la plaine Sahit-Denis, revenant d'une battue aux loups dans
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quelques Ibrôls au nord de Paris, il lâcha sa meute terrible contre cinq ou six épiciers armés jusqu'aux dents contre lesalouettes et les becs-figues des bccagcs d alentour.
L'exercice d'une chasse lointaine et périlleuse lui convenait à merveille. 11 n'avait presque plus le temps de penser , et c'est ce qu'il voulait. 11 se fuyait lui-môme , se jetant à corps perdu dans le danger. Quand la chasse était prohibée sur un point , il se portait sur un autre , et il lui arriva môme d'aller vivre pendant bien des semaines, soit dans les Alpes, soit aux Pyrénées.
Quant à Harmance et à son amie et belle-sœur , Madame de Bellegarde , elles avaient continué à mener ostensiblement, si non heureusement, la vie douce et enviée du grand monde. Tout était donc pour le mieux. Mais Harmance tenait toujours beaucoup à une expatriation; elle rôvait lltalie et lord Clarendon , son mari , partageait , ou croyait partager, ce goût poétique.
La comtesse de Bellegarde , de son côté , très sérieuse depuis quelque temps , soupirait après une retraite absolue dans sa jolie et riche propriété des bords de la Méditerranée, près de Cannes en basse Provence. M. de Bellegarde était loin de s'y opposer. C'était le mari le plus embarrassé de son mariage ; il ne pouvait encore se faire à l'idée d'avoir épousé ce qu'il appelait une femme supérieure; il s'en épouvantait même quelquefois tellement qu'il s'enfuyait en \ngle terre pour courir le renard avec les habits rouges , ses amis , et pour se donner du cœur en quelque sorte , à force de fouetter et de tuer ces pauvres bêtes à poils roux dont raffolent tant de gentleman rider s y que Dieu confonde !
Mais si Madame de Bellegarde avait quitté Paris elle monde avec peu de peine, elle avait beaucoup rêvé dans son for intérieur. Vrrôtons-là nos réflexions et presque nos médisances.
Par une soirée froide et sereine de novembre , une berline attelée de quatre chevaux de poste quittait la route de Cannes et s'élançait sur le chemin bordé de haies qui conduisait au château de Beauregard. Arrivée devant le perron du château la voiture s'arrêta , et une jeune femme enveloppée d'une pelisse de fourrure descendit sur l'escalier ,
•230 M' DKHMKH
suivie d'une jolie cnftmt vôluc de martre zilx^line
comme sa mère.
C'était lady Clarendon, qui en se rendant en Italie, venait visiter sa belle-sœur. La comtessede Bellegarde avait été prévenue de cette visite amicale. Aussi elle y était toute préparée.
— Ah! ma chère sœur, dit-elle en embrassant lîarmance , que c'est aimable à vous davoir préféré à tout autre route le chemin de Nice , et de la Corniche. Venez , mon cœur vous demandait.
— Chère amie , reprit Harmance, je suis seule; mon mari a pris les devants depuis huit jours. 11 aura traversé la chaîne du mont Cenis. 11 a tenu à aller |)réparer notre habitation de Castellamare.
Dans la salle à manger, un déhcieux souper attendait la charmante voyageuse. Ir entretien continua à être cordial et presque joyeux. On quittait Paris sans prévision de retour ; Paris, ce pays d'orageux souvenirs pour Harmance. La pauvre âme rêveuse espérait beaucoup du beau ciel de Na-
pies cl (le la poésie de cette terre d'Italie , terre du refuge pour toute nature blessée.
Dans la soirée les deux amies , les deux sœurs par alliance se trouvèrent seules dans le salon, près d'un excellent feu pétillant et rose, un feu de pommes de pins et de bois de caroubier; Harmance, étendue avec nonchalance dans un grand fauteuil de velours , était silencieuse , attendant les questions, les redoutant et les désirant à la fois. Mais Madame deBellegarde avait-elle des raisons secrètes pour que toutes ces questions ne portassent que sur des généralités ? Nous sommes très disposés à le croire. Elle retenait donc toujours la conversation dans cette région de banalités amicales où il est si commode de rester quand on est préoccupé et où il est si facile de parler sans rien dire. Le moment de la retraite arriva.
— Allons , ma chère amie, dit la comtesse, après le thé, r heure de prendre du repos est arrivée. . .
— Du repos P reprit Harmance avec un gi*and
238 I.K DKHNIER
soupir dont elle chercha h (HoufTer le dernier
souflïe.
— Oui, ma chère àme , du repos. Vous devez (Mre brisée.
— Brisée ! Oui , Pénélope , brisée de toutes les manières.
Et elle se leva. La comtesse n'eut pas l'air de comprendre le sens de ces derniers mots, mais prenant un bougeoir de vermeil elle précéda sa sœur dans Tappartement qui lui était destiné. Les adieux du soir furent tendres et charmants.
11 est une heure solennelle pour toute femme qui porte un chagrin au fond da cœur; c'est l'heure de la retraite ( si l'époux est absent) , c'est l'heure du coucher. Que de pensées viennent alors assaillir la pamTeàme malade ! quelles étranges incertitudes , quel retour triste vers le passé , quelles prévisions désolées dans l'avenir! quelle préoccupation fiévreuse !
ïlarmance, après avoir vu sa fille s'endormir
COLONKI.. 23î>
dans une chambre voisine, rosla quelque temps seule dans sa propre chambre sans oser se décider à prendre du repos. Elle renvoya sa femme de chambre en la prévenant qu'elle sonnerait bientôt si elle avait besoin d'elle. Et bientôt cependant devenait bien tard. A travers les grandes vitres de la croisée, Harmancecontemplait lamagnifique nappe d'eau du golfe que le clair de lune argentait. Cette mer était pure , calme , douce à regarder ; cet astre était tendre , pâle et rêveur. L'esprit dlïarmance se perdit sans doute dans un monde de souvenirs ; mais tout à coup sentant ses joues mouillées de larmes, elle s'effraya de sa propre pensée etretournant au berceau de sa ûlle, comme si elle appelait l'innocence à son secours, elle contempla cette belle enfant endormie; puis elle la baisa sur le front et se hâta d'appeler la femme de chambre.
La nuit passait silencieuse et souriante dans le beau ciel de Provence.
Esprit plus fort et plus ardent , Madame de JVl-
240 IF DKHiMI-K
legarde avait moins à craindre pour elle-même dans une lutte avec le chagrin , si le chagrin survenait. Or , il faut Tavouer ; un chagrin de cœur existait aussi , depuis près d'un an , chez la noble comtesse. Mais avec cette énergie de caractère si admirable et si rare , Madame de Bellegarde avait tenu bon et ne s'était pas permis pour ainsi dire à elle-même Taveu de sa peine. Elle la niait à ses propres yeux; et à force de la nier, elle croyait l'éteindre. Pau^Te femme , bien que grande et valeureuse !
nvii!
Le soleil du lendemain se leva dans toute sa splendeur. Jamais la Méditerrannée n'avait été plus belle. En ouvrant les fenêtres de son balcon , Harmance laissa échapper un cri d'admiration, presque un cri de joie , devant cette immensité transparante et bleue , toute étincelante des feux du matin. Quelques voiles blanches filaient sur l'étendue comme des alcyons; et puis le vent matinal
242 LK DKHNIKR
apportait de si douces émanations ! Oh 1 quels parfums du monde valaient ces brises fraîches et odorantes î
Madame de Bellegarde entra chez sa sœur , une lettre à la main ; elle était de lord Clarendon et adressée à elle-même. Le noble lord écrivait de C'astellamare, où il venait d'arriver. Il recommandait à sa sœur lady Clarendon , et lui donnait les plus minutieux détails sur l'habitation préparée pour Harmance et pour lui.
— 31a toute belle, dit Pénélope en entrant chez, sa sœur, vous avez le meilleur des maris et le plus zélé des intendants. Voyez avec quelle sollicitude il s'occupe de vous , et de votre résidence aux environs de Naples. Lisez ce qu'il m'écrit.
Harmance lut en effet les quatre grandes pages de détails donnnés par lord Clarendon à sa sœur. Rien n'avait été oublié ni épargné pour embellir , égayer, dorer et perfectionner de toute manière la
COLOiNEL. 243
somptueuse résidence où lady Clarendon devait passer plusieurs hivers.
— Oui , dit Harmance après avoir lu la lettre et en la rendant à sa belle-sœur , votre frère est un homme excellent. La cage qu'il me prépare à grands frais doit être ravissante ; seulement j'ai peur que r oiseau lui-même n'y soit pas bien gai. . .
On le voit ; lady Clarendon tentait toujours de provoquer quelques explications au sujet d'ellemême auprès de madame de Bellegarde , qui , de son côté , les redoutait sans doute beaucoup puisqu'elle y échappait toujours à la dérobée.
A travers le nuage de mélancolie de sa bellesœur, elle entrevoyait des confidences difficiles à accepter. Mais la grâce et la douce aménité que la noble comtesse mettait dans tous ses fuyans diplomatique ne permettaient nullement à Harmance de s'en fâcher. Elle soupirait beaucoup , contenait son àme dans une discrétion forcée et se laissait aller aux distractions.
244 I.K DERNIKU
Profilant d'un moment où lady Clarendon vo\i lait rester seule avec sa fille, Madame deBellegarde se réfugia dans un charmant kiosque élevé à l'extrémité d'une terrasse, pour lire en secret une lettre supplémentaire et confldentielle que contenait la lettre de son frère. Voici à peu prés quel en était le contenu :
« J'ajoute, chère sœur, un mot pour vous seule à ma lettre. Vous avez remarqué depuis quelques mois la tristesse continuelle de ma femme. Vous en avez pénétré la cause.... Cette cause fait mon désespoir et affaiblit beaucoup dans mon esprit la haute opinion que j'avais des mérites d'Harmance.
Aucune explication n'a eu lieu et n'aura lieu entre nous. Mais il m'est bien permis de me plaindre à une sœur chérie.
Comment se fait-il qu'une àme aussi distinguée que celle d'Harmance puisse garder un souvenir sympathique pour un homme, un aventurier, dont !a vie est vicieuse, dont la réputation est plus (|ue
' suspecte aux yeux des lionnôtes gens ? Comment se fait-il d" un autre côté, chère sœur, qu'Harmance ait sitôt perdu de vue et ce que j'ai fait pour elle et sa fille, et tous les dévouements dont elle est l'objet continuel de ma part ? la main sur le cœur , dites-moi si je n'ai pas tous les droits possibles à son amour exclusif. N'ai-je pns donné une position magnique à elle et à son enfant ! je lui ai sacrifié tous mes goûts, toutes mes habitudes passées ; je me suis fait son intendant , son suivant , son esclave. Pour elle j'ai renoncé à toute ambition , à tous plaisirs ; je ne me môle pas plus aux grandes affaires de mon pays qu'aux brillants succès du monde, si faciles pour moi dans la bonne et noble Angleterre. Après mètre fait presque Français pour lui plaire, je vais me transformer en seigneur italien pour lui être agréable ; et cependant, je suis Anglais dans Tàme, par le cœur et par l'esprit ; je le suis toujours et partout dans mon for intérieur.
240 I.i: DRRMER
Jugez du supplice de ce déguisement perpétuel que
je suis obligé de subir , etc. , etc. »
Le noble lord, après la revue de ses mérites personnels, passait ensuite à des considérations plus sérieuses, et il en venait enfin à de pénibles aveux.
« Oui, reprenait-il j'en suis sur, ma chère sœur ; le plan de cet homme infâme est bien arrêté; n'ayant pu épouser Harmance, il veut la séduire , il veut la perdre, il veut.. . que ne veut-il pas grand Dieu !
Je sais, de bonne part ( ce qui équivalait à ces mots : de la part de la bonne police) , je sais que , sous prétexte dun goût extravagant pour la chasse, ce joueur pervers et mal converti , a trouvé dix occasions de rencontrer ma femme dans les environs de Paris. Un jour n'a-t-il pas eu limprudcnce , avec toute sa horde de chiens et de piqueurs , de poursuivre un loup, forcé dans les bois de Versailles, jus(|ue dans les fourrés de mon parc P Vous pensez bien (jue je n'ai pus pris le change , le moins du
monde, dans ('ette circonstance, et (juej'ai bien reconnu, tout d'abord , que ce prétendu louvetier avait trouvé quelque part un loup de complaisance... »
A de telles choses écrites la lettre tombait des mains de la belle comtesse , esprit intelligentel àme élevée , qui saisissait d'un coup d'œil toute la série des ridicules de monsieur son frère.
— Ilélas ? hélas ! s'écriait-elle de temps en temps (!U froissant le papier , quel esprit de travers ! quelle fatalité ! quel mari !
Nous ne suivrons pas le lord Clarendon dans toutes les pérégrinations où sa jalousie s'aventurait. Venons-en à la recommandation à sa sœur.
c< Après tout ce que je viens de vous dire , chère et tendre sœur, il est impossible que vous ne soyez pas convaincue de deux choses-. 1" qu'Marmance a des torts graves envers moi, 2° que le perveî^s fera tout au monde pour la perdre.
Ceci bien ex{)H(jué nous amène à prévoir que cet
248 M-: Dl'h.MKU
homme ne lardera pas à nous suivre jusqu'au bout
de l'Italie. Or, vous, ma sœur, vous pouvez tout
sauver.
Vous ne m'avez jamais avoué, mais j'ai su de bonne part (l'îidorable police ! ) (jue le hasard vous avait fait rencontrer en face ce maudit joueur, et que vous aviez profité de l'occasion pour le traiter comme il le méritait. Je sais que votre ascendant sur son esprit a été assez grand pour relTrayer , sinon pour le confondre; qu'il voulut, par une infernale vanité, vous prouver qu'on l'avait calomnié , et se faire un mérite à vos yeux de quelques qualités de parade. x\insi , il ne fréquente plus ostensiblement les tripots, mais il se fit louvetier extravagant pour le malheur d autrui ; je sais enfin , et toujours de bonne part^ que vous lui avez forcé la main pour des œuvres de charité; mince expiation pour tous ses vices ! Donc , ma sœur , usez de votre puissance morale sur ce bandit pour l'arrêter et ne lui pas permettre de passer la frontière.
COLONKL. 249
f *' Achevez votre œuvre , enchaînez le brigand , converlissez-le si vous pouvez, et alors faites en sorte de le jeter au cloître, ou bien poussez-le h aller demander du service bien loin de nous , au bout du monde, quelque part où on fait la guerre; n'importe où, pourvu qu'il s'y fasse tuer. »
Après cette touchante conclusion, le lord assurait sa sœur de ses tendres sentimens et il l'embrassait sur les deux joues.
La lecture d'une pareille lettre pouvait donner beaucoup à réfléchir à Madame de Bellegarde ; et voilà que, par cette mystérieuse opération d'analogie très familière aux esprits justes et délicats, la comtesse arrêta sa pensée sur les mérites de monsieur son époux à elle , le comte de Bellegarde , gentilhomme de haute volée aussi , très fort épris du bien-vivre aussi, et, pour le moment, buvant d'excellent vin de Champagne en Angleterre et courant le renard de comté en comté.
Par quelle malicieuse transition, après avoir lu
250 LE DEHNIER
la lettre de son frère, se préoccupa-t-elle de son mari? et comment accueillit-elle avec complaisance une comparaison tout au moins très impertinente P Voilà qui restera sinon inexplicable pour nous, du moins inexpliqué.
Comme on le pense bien, Madame deBellegarde enferma , sous la garantie d'une bonne clef, la lettre de monsieur son frère , et retournant auprès d'Harmance elle n'eut d'autre soin toute la journée que de chercher à l'amuser ou de la distraire.
Lady Clarendon voulait repartir dès lelendemain; elle paraissait avoir hâte de dépasser la frontière ,
comme CCS malados qui oouronl après quol(|U(* rijose
d'inconnu.
Le temps avait été assez beau poui- permettre une promenade sur le golfe et madame de Bellegarde avait toujours à ses ordres la plus élégante des embarcations et les meilleurs rameurs. Elle remarqua au large avec quelle expansion de bienôlre Harmance se voyait éloignée de la côte , en pleine eau, limmensité autour d'elle et l'immensité au dessus d'elle. Plusieurs fois môme , pendant cette longue promenade en mer, lady Clarendon avait embrassé son enfant avec des élans de sensibilité dontla vivacité contrastait avec sa mélancolie.
Le soir, il ne fut question que de la Méditerranée et du bonheur de vivre près d'elle , comme les alcyons. Cependant on apporta le courrier. Quelques journaux de Paris étaient là pêle-mêle sur la table. Harmance en prit un en essayant de le parcourir; soit hasard , soit prédestination , ses yeux s'arrêtèrent sur ces mots :
« Dans tout le département des Vosges, il n'est
» question que des grandes et périleuses chasses
» au loup afsfâcquelles se livrent plusieurs notabilités
» bien connues dans le monde des lions à Paris.
» On cite , entre autres , un hardi chasseur qui a
« tué de sa main six loups et trois louves dans les
» montagnes élevées près de Plombières. Une
n lutte terrible s'est engagée entre le chasseur et
» un grand loup des plus dangereux; ce n'est qu'a-
» près une demi-heure de combat acharné et après
» bien des blessures reçues de part et d'autre, que
» r intrépide colonel Florimond est parvenu à
» plonger son couteau de chasse dans la poitrine
)^ de son terrible adversaire. »
Après avoir lu ces lignes, Harmance déposa le journal sur la table, pâlit, se renversa dans son fauteuil et s'évanouit. Cette grande émotion fut tellement silencieuse que madame de Bellegarde, oc- «:upée d'un jeu d'entant qu'elle montrait à sa nièce,,
254 l.K l)KRMV:n
ne s'aperçut de rien. Ce fut Tenfant qui s'écriu la
première :
— Ma mère ! que tu es pâle ! ma mère ! . .
Et elle s'élança vers sa mère. L'elTroi do madame de Bellegarde fut très grand. Elle courut, elle appela du secours.
Il y eut pendant un quart d'heure dans le salon une violente émotion de terreur et de pitié. Revenue à elle, lady Clarendon se prit à sourire à sa fille et à sa belle-sœur, mais avec une telle expression de tristesse que des larmes répondirent à ce rire forcé, surnaturel.
— Mais que vous est-il donc arrivé, ma chère àme ? s'écriait la comtesse avec une touchante sollicitude.
— Qu'as-tu, maman ? tu voulais mourir ?... demandait en sanglottant la charmante petite fille.
— Rassurez-vous, dit IJarmance. Ce n'est plus rien Tenez, c'est la mer qui est cause de cela.
COLON KL. 25r)
Seulement, j'ai tardé un peu à me trouver mal , n'est-ce-pas ?
Ce fut là toute l'explication donnée. Madame de Bellegarde n'eut pas le moindre soupçon au sujet des journaux ; feuilles ordinairement très indifférentes pour lady Clarendon et qu'elle-même ne lisait jamais. D'ailleurs elle avait à peine remarqué qu'Harmance avait touché à l'un deux sur la table.
H fut impossible à lady Clarendon de partir le lendemain pour l'Italie; mais à quelques jours de là, elle demanda des chevaux de poste et madame de Bellegarde, en bonne sœur , voulut l'accompagner pendant une grande partie du voyage.
Deux berlines à quatre chevaux prirent donc la route de Cannes, par une belle matinée de novembre ; la première, destinée à la fille d'Harmance et aux femmes , la seconde aux deux sœurs.
On passa le Var, ce dernier torrent qui descend des Alpes françaises et qui sépare notre territoire des Etats de Sardaigne. Au milieu du pont de bois jeté sur l'eau et la grève , s'élève un poteau avec
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une double inscription . France à roccident ; et, à lest : Etats de S. M. le roi de Sardaûjne , de Chypre et de Jérusalem. Vraiment on croit rêver en lisant cette folie de suzeraineté inscrite sur ce pauvre poteau qui parait lui-même si humble et honteux de son outrecuidance. Je voudrais bien savoir si par représailles sa hautesse le sultan a fait élever sur le rivage du Bosphore quelque colonne milliaire qui lui décerne l'investiture du royaume de Sardaigne et de Piémont. Enfin la chose est ainsi sur le Var ; et il paraît que dans l'équilibre européen, les inscriptions et belles-lettres n'ont jamais brouillé personne.
Le pont dépassé , lady Clarendon qui avait la tête à la portière, se rejeta dans le fond de la voiture en laissant échapper un long soupir.
— Enfin , dit-elle , nous ne sommes plus en France !
— Nous louchons à l'Italie, reprit madame de Rellegarde ; en auriez-vous du regret, ma sœur ?
Moi, répondit celle-ci, je ne regrette qu'une chose, c'est que la douane de Sardaigne ne puisse confisquer au passage tout les souvenirs emportés de France.
— En vérité , dit Madame de Bellegarde , avec un demi-sourire, la douane serait riche en souvenirs.
La route qui conduit du pont du Var à Nice, on le sait bien, n'est qu'une allée de parc traversant les plus riants paysages et bordée au Sud par ce grand lac bleu et limpide appelé la Méditerrannée. Là vont et viennent éternellement de belles caravanes d'Anglais , les unes en calèche les autres à cheval , toujours plus émerveillés de la beauté de l'Eden que le roi Charles- Albert et la paix européenne abandonnent à leur loisir.
A Nice, les deux beriines entrèrent avec un grand fracas de fouet et de piétinement de chevaux à l'hôtel des Etrangers où M. Ferdinand, rendons-lui ce témoignage , reçoit son monde en vrai gentil-
homme. Le grand appartement fut mis à leur disposition. Mais quelle ne fut pas la surprisedes deux nobles femmes lorsqu'elles trouvèrent dans leur salon une profusion de bouquets des fleurs les plus rares et les mieux choisies. Deux de ces bouquet» reposaient sur deux livres magnifiquement reliés : l'un de ces beauxVolumes était le Traité de V amour divin de Sainte-Thérèse , l'autre \ Imitation d» Jésus. A qui étaient-ils adressés? Par qui étaientils oflerts ? et comment devaient-ils être partagés i' C'est ce que l'honorable 31. Ferdinand ne put expliquer lui-même, malgré toute son intelligence et toutes ses investigations.
Ces mystérieuses offrandes jetèrent d'abord un peu de trouble dans l'àme des deux belles voyageuses qui finirent cependant par trouver la galanterie de très bon goût et l'a propos parfaitement entendu.
On reprit le lendemain le chemin delà Corniche et on arriva à San Kémo, non sans quelques appré-
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hensions. A Tauberge la meilleure où on descendit, . même luxe de fleurs dans le salon de l'appartement de ces dames, même offrande de livres aux riches reliures ; seulement les ouvrages changèrent de titre : ici les Méditations de Lamartine , là le René de Chàteaubriant.
De San-Rémo à Gènes , on ne s'arrêta point. Mais à Gênes, il fallut bien descendre à l'Hôtel de France , véritable palais dans la rue Balbi. Les voyageuses étaient tellement sûres de trouver chez elles des témoignages de la galanterie de l'être inconnu, elles en avaient môme une telle frayeur mêlée de curiosité qu'elles ne purent se défendre d'hésiter un moment avant d'entrer chez elle.
Le courrier mystérieux qui les précédait, sans doute, n'avait pas menti à ses habitudes ; car, en vérité, jamais plus riche et plus merveilleuse serre de fleurs ne s'était offerte aux regards d'Harmance
et de Madame de Bcllegarde. Eh ! oii habiterait
donc la Flore par excellence, si ce n était dans la
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belle cité des jardins, à Gènes dont les rivages embaumés sont reconnus de si loin en pleine merP Deux volumes encore gisaient parmi les fleurs : Child-Harold et la Jérusalem. On le voit, par bizarreries ou par hasard, le sentiment religieux qui avait présidé au choix des premiers ouvrages, commençait sinon à s'altérer, du moins à se transformer sous le souffle ardent de la poésie ; ce qui promettait une dégradation presque effrayante aux dernières journées du voyage.
Les deux berlines traversèrent Savone sans s'y arrêter; elles entrèrent en pleine Toscane, elles arrivèrent à la ville des Médicis. Florence devait être fleurie comme son nom pour les nobles voyageuses. Elles trouvèrent des merveilles d'horticulture à 1 hôtellerie, ou plutôt au palais où elles s'arrêtèrent. Mais, en fait de livres, etpour être logique dans la transformation des idées au point de vue du départ, <;e furent 6'f)r/;'/?<° et Lèha(\\\\ s'offri-
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reiit aux yeux de ces dames sur une table encombrée des plus rares fleurs de T univers.
C'était à en mourir de frayeuret même de désespoir : sainte Thérèse à Nice et Lélia à Florence ! Déjà ! ... Que trouver donc à Rome et à Naples , grand Dieu !
Le séjour à Florence fut très court. Madame de Bellegarde ne pouvait quitter sa belle-sœur; les fleurs et les livres devenaient significatifs de plus en plus; le mystère de tout cela était impénétrable; et d'ailleurs que de tristesse se mêlait à tous ces parfums !
11 y eut un moment où les voyageuses prirent la résolution de ne s'arrêter nulle part jusqu'à Castellamare. Mais la dignité, et, avouons-le, l'intérêt aussi , prirent le dessus ; on fit halte à Kome. Dans la ville sainte, quels livres pouvait avoir choisi le mystérieux génie qui présidait à leur voyage i' Ces dames reconnurent avec eflroi sur leur table encombrée de bouquets (venus sans doute de la villa
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fJorghèse) le Décaméron et les sonnets de Pétrarque. Décidément Tironic s'en mêlait et il était probable qu'on tomberait en plein paganisme au bout du voyage.
Un charmant artiste me disait un jour, à son retour d'Italie :
« Ceux qui arrivent à Rome avec Tiatenlion formelle d'y passer huit jours, y passent un mois ; vaux qui veulent y séjourner pendant un mois y passent un an ; ceux qui s'y établissent pour un an y passent le reste de leur vie. »
11 est bien entendu que ce jeune artiste ne vou-
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lait parler que des natures délites ciui peuvent
comprendre et sentir ce que vaut la divi'ne Italie.
Revenons à nos belles >oyageuses. Leur projet bien arrêté avait été de repartir de Rome le lendemain de leur arrivée. Elles y étaient encore trois jours après.
Oui, madame de Bellegarde et lady Clarendon n'avaient pu résister aux entraînements de la rêverie et de r enthousiasme dans la ville éternelle , dans la cité de l'Ame selon l'expression de Byron.
Dans une de leurs promenades du matin, par un beau soleil de décembre , elles visitaient les ruines célèbres d« Palatin , cette colline habitée pendant des siècles par les maîtres du monde , aujourd'hui déserte, couverte çà et là de grands fragmcns de marbre couchés dans les hautes herbes et de quelques pans de maçonnerie tapissés de lierre et de giroflée sauvages. De grands figuiers , des aliziers aux graines noires pendentdes corniches crevassées, où sortent, comme des fantômes, des lézardes pro-
fondes des murailles. Tout autour ce sont des vignes luxuriantes, assez malcultivées, et qui grimpent autour des arbres. Quelques petites maisons se montrent à intervalles sur la croupe de la colline impériale, aujourd'hui appelée : Vigna Palatina.
Ainsi la maison d'or des Césars , ses Thermes , ses jardins, toute cette magnifique enceinte qui fut le siège de l'empire du monde, tout cela n'est plus qu'une vigne aujourd'hui; Vigna Palatina. Auloin, et sur la colline opposée, se dresse le Vatican, rival auguste et sévère qui fit crouler le Palatin au soulïïe ardent de la parole évangélique.
Lady Clarendon et madame de Bellegarde allaient descendre la colline par le versant sud-ouest, lorsqu'elles aperçurent presque à mi-côte une jolie maison entourée de pins et de peupliers et à laquelle on arrivait par un sentier à travers les vignes , un sentier tout bordé de myrtes sauvages et de caroubiers. Ces dames étaient précédés d'un guide à
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qui elles deinanderenl par ({ui cette petite maison
était habitée.
— Excellences j dit le guide, je crois qu'il y a là des Français,
Ces dames allaient passer leur chemin , laissant à gauche la jolie maison , lorsqu'une jeune femme parut derrière la haie de myrtes et leur dit avec un fort bon accent parisien .
— Cette maison appartient à mon mari. Nous serions très heureux que ces dames voulussent bien venir s'y reposer.
L'invitation était cordiale. Elle avait quelque chose de si imprévu et puis elle était adressée par une jeune française d'une si douce beauté que ces fiâmes n'hésitèrent pas à accepter.
On arriva à une petite grille de bois peint en vert, placée entre deux tronçons de colonnes de granit antique; c'était la porte triomphale de cette maison du Palatin. La maîtresse du logis amena les élrangères dans une salle du rez-de-chaussée , dont
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les grands vitrages donnaient sur le jardin. Décembre avait épargné , cette année là, les feuillages et les fleurs des collines de Rome ; des jasmins à grosses fleurs blanches irrisées de Carmin, serpentaient autour des fenêtres et jonchaient le sol d'une neige odorante, La salle basse était une de ces pièces ovales peintes à fresques du pied des murailles au centre de la voûte, comme on en voit beaucoup en Itahe. Elle était meublée de quelques grandes chaises à dossiers élevés et dont le velours nacarat un peu passé et frangé d'or, attestait la vieille origine. Une lourde table de marbre marquait le centre de l'éhpse du salon. Aux vitrages, point de rideaux, mais un riche treillis de jasmins comme nous l'avons vu déjà. Quelques fragmens d'urnes, quelques débris de cénotaphe, des morceaux de marbre rouge, des plaques de marbre jaune, dit africain, gisaient çà et là, dans la partie la moins éclairée de la salle. Sur la lourde table du milieu, c'était tout un petit musée, un pêle-mèlé de poterie, de bronzes, de
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verroltories, de tout ce qui peut provenir de fouilles
opérées dans le domaine des temps disparus.
Madame de Bellegarde et Harmance examinaient ce bazard antique, tandis que la jeune femme était allée sans doute prévenir son mari.
Le maître de la maison ne tarda pas à paraître. 11 était jeune, d'une taille moyenne, d'une physionnomic douce et rêveuse; son costume, fort propre du reste, annonçait un peintre qui descendait de son atelier.
A la vue des belles et grandes dames qui visitaient sa demeure, le jeune peintre éprouva une vive émotion de surprise. Mais ces charmantes visiteuses étaient des Françaises, et l'artiste, vivant à Rome, adorait son pays ; d'ailleurs , il savait son monde, et il reprit bientôt son aisance habituelle et de bon goût.
— Monsieur, dit madame de Bellegarde , nous avons cédé à la plus aimable invitation.
— Mon ami, dit à son tour la jeune femme , ces
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dames avaient la bonté de jeter un regard amical
sur notre modeste maison j'ai osé leur proposer
de s'y reposer.
La charmante femme rougissait ; son embarras augmentait visiblement auprès des dames étrangères.
— Mes dames, reprit le peintre, vous m'honorez beaucoup. Je n'ai d'autre titre à votre intérêt bienveillant que ma qualité de compatriote.
— Et probablement d" homme de talent, monsieur, dit Madame de Bellegarde, car je vois que vous venez de votre atelier. Nous vous avons dérangé ; nous vous devons des excuses, monsieur.
— Nous serons même importunesjusqu au bout, ajouta Harmance avec un sourire mélancolique , nous demanderons à visiter l'atelier du peintre qui vit si heureux dans cette retraite du mont Palatilï
En disant ces paroles Harmance avait regardé'
la charmante compagne du peintre ce qui avait
mis le comble à l'embarras de la pauvre enfant.
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Le mailre du logis avait une grande franchise de caractère et quoique fort modeste il était incapable de ces moyens détournés qui provoquent les éloges par une feinte humilité. 11 consentit donc tout d'abord à ce que les nobles étrangères visitassent son atelier ; seulement il leur demanda la permission de les précéder de quelques minutes , dans lintérêt , disait-il, de la toilette de son palais des beaux arts.
Sa femme resta donc seule avec les hautes et puissantes dames qu'elle avait un peu étourdiment conviées à venir chez elle , ne prévoyant pas d'abord , (elle le reconnaissait) tout l'embarras de certaines visites. Elle ignorait, encore, que la distinction suprême est cette prédisposition constante à l'indulgence et à la bonté. Aussi qu'elle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle vit lady Clarendon, lui tendre la main en l'invitant à venir s'asseoir auprès d'elle sur un banc du jardin. Cinq minutes après, ces deux belles jeunes femmes s'étaient embrassées.
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comme si elle s'aimaient depuis la pension, comme si elle avaient vécu ensemble dans le monde.
Plus réservée, plus contenue dans ses épenchements sympathiques, Madame de Bellegarde, s'était contentée de sourire à sa jeune hôtesse avec une adorable expression de bonté mais qui ne manquait pas d'une certaine dignité. Elle suivit au jardin ses deux compagnes et les voyant déjà en belle amitié avant même se connaître de part et d'autres :
— Vous voilà, dit-elle, parfaitement d'accord toutes les deux pour me fuir et devenir mes ennemies peut-être. C'est à merveille. Mais vous saurez, madame, ( en s' adressant à la maîtresse du logis ) quecetteétrangèredevenuesi subitement votreamie, est ma belle sœur et que j'ai la folie d'avoir de l'attachement pour toute personne qui l'aime. Vous avez peur de moi , madame, je le vois bien. Vous me trouvez probablement l'air sévère et les yeux méchants. . . . prenez donc garde à vous ; je suis ca-