‹ Le dernier colonelChapitre 4 sur 4 · XX\II · texte numérisé non relu

XX\II

Dans l'atelier d'Olivier bien des toiles inachevées attendaient sur le chevalet la main laborieuse du maître. Givier, comme tout artiste passionné , cédait souvent à la fantaisie. Ne travaillant plus pour ■vivre, il travaillait au gré de l'inspiration du moment. A Paris il eut continué à faire beaucoup de portraits , spécialité productive mais humiliante aux ) eux d un homme de talent ; à Home avec une

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existence assurée, il composait k loisir, méditait beaucoup, attendait l'inspiration et ne prenait ses pinceaux qu'au moment lyrique de l'enthousiasme . Le paysage de grand style et l'histoire étaient ses deux éléments. 11 avait fait de sérieux et rapides progrès dans cette voie glorieuse.

Les nobles étrangères avaient trop de tact et de sentiment de l'art pour louer outre mesure et inconsidérément les œuvres qu'Olivier découvrait à leurs yeux. Madame de Bellegarde avait la parole, Harmance rêveuse par nature contemplait en silence. Quant à Juana elle triomphait dans son noble orgueil d'épouse.

Parmi les toiles aux trois quarts achevées il y en avait une sur le chevalet , voilée d'une gaze verte et posée discrètement dans un angle de l'atelier. Ohvier ne se hâtait point de montrer cette toile. Plusieurs fois même il en avait reculé le chevalet.

— Voilà , dit madame de Bellegarde , quelque tableau mystérieux devant lequel nous avons passé

bien des fois, vous, monsieur, sans vouloir lui enlever son voile, nous sans oser vous parler de notre curiosité.

— Madame, répondit Olivier, il n'y a là dessous aucun mystère. Seulement cette toile étant un portrait et ce portrait ne devant pas vous rappeler quelqu'un qui vous soit connu j'ai jugé inutile de fatiguer plus qu'il ne fallait votre bienveillante attention.

~ De qui est ce portrait , monsieur , demanda Harmance, assez étrangement préoccupée.

Et toul-à-coup se reprenant :

— Mais pardon. La question ressemble fort à une indiscrétion.

— Non, madame, dit très simplement Olivier. Le portrait est celui de mon ami, de notre bienfaiteur, ajouta-t-il, en regardant Juauc^.

Et il retira la gaze verte qui recouvrait le portrait. Madame de llellegarde jeta un cri involontaire

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Hartnance pàlilel faillit tomber. Juana la retint et

la fit asseoir sur une chaise.

Le portrait était celui du colonel Florimond et (l'une ressemblance frappante.

— Vil ' dit madame de Bellegarde avec un incroyable ascendant sur elle-même, nous avons vu cette noble figure. Voila qui est admirable de ressemblance, de style et de coloris.

Et regardant tour à tour Juana et Olivier.

— Mais, reprit-elle, ce n'est plus maintenant de la curiosité , c'est de l'intérêt très vifs ; voudriez vous nous dire, monsieur, chez qui nous avons l'honneur de nous trouver ici , ma belle sœur et moi . C'est par la que nous aurions dû commencer notre entrevue j'en conviens. Quant à nous , monsieur , voici qui nous sommes.

Et elle se nomma, elle etlady (]larendon. Olivier reoula de trois pas, comme ébloui par un éclair.

•—Vous! madame! s'écria-t-il.Etvous! madame!

dit-il encore en se retournant vers Ilarmance à qui Juana faisait respirer des sels.

— Mais, reprit -il, il est juste que je réponde franchement à votre question.

Olivier dit en quatre mots qui il était, qui était Juana et ce que le colonel avait été pour eux.

Ce fut alors que lady Clarendon ne fut plus maîtresse de son émotion elle se jeta dans les bras de la femme d'olivier et répandit des larmes abondantes en silence sur le sein de la belle enfant.

Aun signe deMadamede Bellegarde, Olivier avait recouvert le portrait.

— Ohl s'écria Harmance, pourquoi, monsieur? pourquoi cela, ma sœur?

Et de nouveau la gaze verte fut retirée.

11 se fit un long silence dans l'atelier. Chacun absorbé , dans ses souvenirs plus ou moins douloureux, chacun écoutait en soi-même la voix intérieure qui lui parlait. C'était k qui ne romprait pas cette douce et pourtant cruelle rêverie.

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Madame de Bcllegarde appuyée contre un chevalet, le front dans la main et sa pensée perdue on ne sait où, ne regardait point le portrait. Olivier et Juana contemplaient Ilarmance avec ravissement; Ilarmance, les yeux inondés de larmes regardait tantôt le beau portrait, tantôt le ciel splendide.

Dix minutes passèrent ainsi. Juana, avec une rare délicatesse, comprit que le brisement de cœur de sa nouvelle amie se prolongeait trop long-temps. Elle l'enleva presque dans ses bras et l'amena à pas lents dans son appartement à elle, au premier étage de la maison.

Madame de Bellegarde et Olivier les suivirent à intervalle.

L'appartement de Juana était d'une simplicité charmante ; il y avait là dans tout ce qui composait ce frais ameublement quelque chose de virginal comme l'àme de l'épouse heureuse d'Ohvier. Seulement sur une petite console de bois des iles, dans un angle de la chambre, se dressait une splendide

corbeille de mariage , à côté d'un prie-Dieu placé devant un crucifix d'ivoire sur un tableau de velours noir.

Harmance avait reconnu la corbeille. Elle sourit à Juana , mais de ce rire d'inexprimable tristesse qui passe sur la bouche des pauvres affligées.

Oui, reprit la candide Juana, je vous comprends, madame. Dieu l'a voulu ainsi. Pourquoi ainsi?... Adorons sa mystérieuse volonté.

Harmance s'inclina en jetant un long regard sur le crucifix d'ivoire.

Ce fut en ce moment que Juana se penchant vers lady Clarendon lui dit quelques paroles à voix basse auxquelles la belle Harmance ne répondit qu'en lui serrant les mains.

Il était temps d'abréger cette visite devenue douloureuse. Madame de Bellegarde proposa à son amie de retourner chez elle, où, disait elle, sa fille, la fille charmante d' Harmance, devait l'attendre avec inquiétude.

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A ce nom lady Clarendon se leva, belle, majestueuse, résignée :

— Oui, dit-elle, oui, ma sœur, allons rejoindre mon enfant. J'ai besoin de revoir ma fille.

Les adieux furent touchants. On se promit de se revoir. Olivier et Juana furent vivement engagés à venir visiter Naples et Castellamare, où on chercherait, disait-on, à leur rendre leur douce hospitalité. 11b le promirent avec reconnaissance. On quitta la maison de Palatin, la douce et discrète maison qui renfermait tant de bonheur et un cruel souvenir

Selon cette loi immuable de la providence que toute félicité humaine cache une épine dans son sein.

Une voiture attendait les deux nobles étrangères dans la rue située au pieddela VignaPalatina. Madame de Bellegarde était très vivement émue et ses larmes finirent par couler, surtout lorsqu'elle vit au doigt dHarmance, un anneau, un petit brillant

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que Juana l'avait priée de recevoir d'elle, comme gage d'amitié. Hélas! un seul brillant de toute cette noble parure dont Harmance ne regrettait ni la valeur, ni la richesse, elle dame opulente, mais qu'elle avait rendue avec un si douloureux serrement de l'O^ur.

Le lendemain deux voitures à quatre chevaux partaient de Rome et suivaient la route qui mène aux chaussées des Marais-Pontins. Les deux nobles voyageuses avaient hâte de se rendre à Naples.

Là devaient-elles encore s'attendre à voir à leurs pieds les étranges hommages que leur rendait depuis leur départ le courrier mystérieux qui les précédait P

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Hélas ! non. Ce ne fut pas même la grâce de la beauté païenne que l'on trouva à Naples.

Au milieu de l'appartement destiné aux charmantes sœurs, ce fut le noble lord Clarendon qui se montra sans entourage de fleurs, sans livre à la main, mais bien majestueusement assis sur un canapé, espérant et attendant sa femme et sa sœur dont les lettres l'avaient prévenu à Castellamare. La surprise fut mêlée dun peu de désappointement chez les belles voyageuses, avouons-le sans méchanceté. Le sentiment religieux, la mélancolie, la philosophie, la poésie, ces divins esprits, s'étaient envolés à tire d'ailes ; le positif, la vie réelle, matérielle et monotone restaient seuls ; lord Humphry Clarendon apparaissait enfin dans toute la splendeur de sa grosse santé et de son caractère de grand seigneur anglais.

Il est bien inutile d'ajouter qu'il ne fut nul-

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lement question des fleurs et des livres de l'itinénaire. Dans la soirée, on partit pour la somptueuse villa de Castellamare. Madame de Bellegarde ne (juilta point sa belle-sœur.

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Castellamare est l'antique Stabie où Pline l'ancien périt , suffoqué par les cendres du volcan ; Castellamare est la ville de T extrême Italie la plus exposée au feu du Vésuve.

Il sied mal à Naples d'avoir peur lorsque Castellamare ne- tremble pas. La terrible éruption, l'éruption solennelle, est toujours imminente ; elle arrivera demain ou dans un siècle! Elle menace,

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elle gronde souvent , et quelquefois , au milieu des mugissemens sous-marins , la montagne lance une gerbe lumineusesi haute, si hardie, qu'on prendrait cela pour le premier signal de l'incendie suprême qui doit dévorer huit ou dix lieues du littoral napolitain.

La préoccupation des étrangers est constante dans les premiers temps de leur séjour aux environs du Vésuve ; mais la <|uiétude des indigènes est si douce et si rassurante ! Comment se laisser gagner par TetTroi en face de ces groupes de jolies paysannes de Castellamare , couronnées de pampres comme les vendangeuses de Léopold Robert , et qui dansent des tarentelles , le soir , aux lueurs combinées et vermeilles de la lune et du volcan ?

A Naples, la crainte du danger occupe quelquefois les esprits; mais, à Castellamare, au pied du Vésuve, le danger n'existe pas. Savez-vous pourquoi ! C'est que toute la vie on a sous les yeux, ou plutôt on a sur la tête la colère de la montagne; c'est

que lalave brûlante est venue serpenter quelquefois sur les croupes voisines ; c'est qu'on a touché le feu et qu'on a joué avec lui pour ainsi dire.

La crainte est un peu comme l'amour, elle s'éteint par l'habitude.

Mais ce dont il est impossible de ne pas se préoccuper toujours, c'est de la beauté du rivage , à Castellamare, de la limpidité de l'eau marine et de la volupté de l'air.

La villa que lord Clarendon habitait avec sa famille était située dans une ance en face de la mer, près du bourg Quisisana, oii se trouve le meilleur chantier pour la marine du royaume des Deux-Siciles.

La résidence du lord était entourée de fort peu d'arbres, l'ombrage des feuillages étant la chose la plus rare dans les pays chauds , mais, en revanche, elle avait autour d'elle d'admirables collines rocheuses, où les granits volcanisés forment des féeries impossibles à décrire. Le feu fut l'architecte de ces

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gigantesques et capricieux boulevards qui semblent avoir servi de modèle, par leur singulière ornementation, aux arabesques les plus riches et les plus folles. Ajoutez à tous ces tons de couleurs si vifs et si variés, un luxe prodigieux d'arbustes en fleurs, de lianes, de mousses, de lichens et de tous ces arbres échevelés, aux feuillages étranges, aux troncs contournés et bizarres, et vous comprendrez peut-être le charme indéfinissable de cette nature ardente , tourmentée, féconde et d'une grâce toute orientale.

Depuis plusieurs jours , chez lord Clarendon , régnait cette tranquillité parfaite qui a si bien les apparences du bonheur. Chacun y jouissait d'une entière liberté et par conséquent chacun y arrangeait sa vie au gré de sa fantaisie.

Madame de Bellegarde, presque prisonnière, car elle s'était engagée beaucoup plus loin qu'elle ne l'avait cru , retardait de la meilleure grâce du monde son retour en Provence. Harmance et elle , n'ayant rien pu découvrir au sujet de l'étrange

courrier qui les avait précédées , œmmennaient à ne plus parler entre elles de cette aventure , tout en y pensant beaucoup de part et d'autre.

Un des grands plaisirs de ces jeunes femmes étaient les promenades à cheval au bord de la mer. Rien en effet de plus attrayant que ces courses aventureuses tout le long des eaux marines qui viennent rouler des écumes jusqu'aux pieds des chevaux. Harmance aimait à suivre de si près les sinuosités du rivage que bien souvent elle effrayait sa belle-sœur. Harmance trouvait un plaisir indéfinissable, par exemple, quand une grande vague venait se jeter, transparente et verte, sur le sable , à se trouver là sur son beau cheval anglais , de telle sorte que l'eau rejaillissait jusqu'aux crins. C'est qu'il arrivait quelquefois que le cheval effrayé, bondissait et emportait au loin son écuyère ; mais lady Clarendon montait à merveille , on le sait bien.

Quant au noble lord, une de ses grandes jouis-

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sances était de passer des heures entières dans un belvédère qu'il avait fait élever sur la toiture de la maison ; sorte de lanterne aérienne dont les parois étaient de glace et dont des colonettes de cuivre formaient les supports.

. Du reste, rien d'élégant et de bon goût comme l'intérieur de cette lanterne, d'où la vue était magnifique. Une jolie coupole en zing servait de dôme, et l'intérieur de celte coupole, lambrissée d'or bruni et d'émaux, avait des médaillons de la meilleure peinture. Lord Clarendon avait fait peindre , le croirait-on ; sur ces jolis panneaux ovales divers sujets militaires, divers épisodes, hélas! de cette héroïque bataille de Waterloo, où il s'était trouvé en qualité de lieutenant de cavalerie et sous les ordres du général Hill, brave officier, dont la division acheta cruellement sa part de gloire contre les rangs de la garde.

Il paraît que lord Humphry regardait comme un très grand fait d'armes de s'être trouvé un moment

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en face de nos grenadiers, et comme un très grand bonheur d'être revenu dans sa patrie après une telle audace ; car il avait saisi la première occasion qui s'était offerte à lui, hors de France, pour immortaliser son nom.

Aussi , dans les diverses charges de cavalerie , parfaitement traitées, du reste , c'était toujours le lieutenant Anglais sir Clarendon qui se montrait sur un grand cheval au premier plan du tableau ; c'est à peine si le commandant en chef de la cavalerie anglaise, le digne général Hill, et Wellington lui-même, avaient une petite place dans un coin de l'action , et comme par acquit de conscience pour la vérité historique.

L'outrecuidance était grande, et Harmance , en bonne Française , n'avait pu se défendre d'un grand éclat de rire en entrant pour la première fois dans le Panthéon de la gloire de son époux, ce que lord Humphry n'avait point oublié.

N'importe, le noble lieutenant aimait à trôner

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dans sa lanterne historique et militaire, (l'est même là qu'il recevait de préférence quelques amis qui venaient le voir des environs de Naples ; c'est là que, noblement étendu sur un divan , il se donnait la haute jouissancedeparlerde Waterloo et de fumer dexcellens cigares delà Havane en face du Vésuve qui fumait aussi dans les nuages.

Or, il avait fallu trouver un nom historique à ce belvédère, et un beau jour quelque flatteur de lord Clarendon s'écria que la lanterne devait s'appeler Belle- Alliance, du nom de cette maison de ferme bâtie sur le monticule où les plus beaux faits d'armes éclatèrent dans la mémorable journée. Lord Clarendon avait été ravi de l'a propos et sa lanterne se nommait et devait se nommer éternellement Belle-Alliance.

Parmi les nouveaux amis de la maison du noble lord, il y avait un riche Portugais de grande distinction, qui lui avait été présenté depuis peu. Le jeune prince napolitain Gondolpho Tolozani avait été l'introducteur de dom Pedro marquis de Mondego.

Ce Portugais était un homme de trente-quatre ans environ, d'une belle physionomie, portant une

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})arbe à la nazaréenne et les cheveux presque rasés à la manière des moines, ce qui lui donnait une étrange expression ; religieuse et guerrière à la fois; c^r dom Pedro avait en lui quelque chose de ce type militaire auquel il est impossible de se méprendre.

Lord Clarendon prenait un plaisir extrême à l'entendre raconlerses aventures de terre etdemer, et plus d'une fois, comme pour payer une dette de reconnaissance, il lui avait dépeint ses prouesses, à lui lieutenant Clarendon, dans la journée de 'Waterloo. Dom Pedro, bien que très, poli, ne partageait nullement l'enthousiasme puéril de quelques parasites du lord pour l'héroïsme anglais; il était sobre de paroles à ce sujet et mesurait avec prudence la portée de ses expressions

Lord Clarendon ne s'en montrait point blessé ; il attribuait cette modération au caractère grave et modeste du Portugais, qui, du reste, ne parlait jamais de lui-même qu'avec une extrême retenue.

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Le noble lord avait plusieurs fois prié sa femme et sa sœur de permettre qu'il leur présentât cet excellent étranger, dont l'esprit était aussi distingué que les sentimens. Ces dames vivaient encore dans une profonde retraite, ne voyant absolument que deux ou trois personnes qu'elles avaient connues en France et, comme elles, établies depuis peu à Castellamare. Elles voulurent cependant ne pas se montrer trop rigides aux yeux de lord Clarendon qui, du reste, leur accordait toute liberté dans leur manière de vivre, et on prit jour pour le noble Portugais, l'ami du prince Tolozani que ces dames connaissaient déjà.

Lord Humphry Clarendon , en bon Anglais, invita tout bonnement à diner pour le surlendemain Tolozani et le Portugais, les assurant qu'il n'y avait pas de moyen plus agréable Centrer en amitié ; expression qui ne manque ni d'originalité, ni de justesse.

Au jour fixé et vers les six heures du soir, dom

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Pedro, marquis de Mondego, fut présenté par lord C^larendon h Harmanco et h Madame de Bellegarde.

Un beau soleil couchant de novembre rougissait les eaux de la mer en face de la villa ; le salon de lady Qarendon était tout illuminé de ces lueurs vermeilles si riches de ton en Italie. Harmance reçut le Portugais avec cette indifférence qui s'attache à un nom nouveau et à un nom protégé par l'amitié d'un mari de convenance. Après les banalités des premiers complimens on passa dans la salle à manger. Ce fut le prince Tolozani qui donna le bras h lady Clarendon; le Portugais offrit le sien à Madame de Bellegarde.

A peine dans la salle à manger, où les lumières étaient vives , la sœur de lord Clarendon , par un coup d'oeil sur et rapide, reconnut le Portugais. Il fut placé près d'elle en face d'Harmance, qui avait Tolozani à sa droite.

Lord Clarendon et quelques convives très friands

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comme lui de bonne chère, occupaient les bouts de la table. Le noble anglais avait le triple talent de parler, manger et boire beaucoup. Il était à table comme partout, d'une haute loyauté: trainant son monde avec largesse et lui-même avec conscience. S'il n'aimait pas les Français, il adorait les vins de France; c'était justice à lui rendre. Aussi n'eut-il pas le moindre soupçon de l'horrible inquiétude qui gagnait de plus en plus sa sœur, la comtessede Bellegarde, et de la préoccupation visible dans laquelle Harmance tombait par degré.

Le prince Tolozani, comme tout jeune seigneur aux trois quarts ruiné, ne tarissait pas sur ses succès et ses défaites à Paris, à Londres, à Vienne, partout où son étoile ( tout petit prince veut avoir une étoile) l'avait entraîné.

Les autres convivesimitaient lord Humphry dans l'œuvre fatigante et importante debien dîner ; quant au Portugais, il parlait peu, mais à propos, ne faisant trop valoir ni son mérite, ni celui d'autrui ,

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comme s'il désirait presque passer inaperçu. Dans le courant de la conversation, il exprima seulement un goût déterminé pour les longs voyages, annonçant que son intention formelle était de s'embarquer sous peu de jours pour les Etats-Unis , les Antilles et l'Amérique du Sud. II avait, disait-il, frété pour cela un yacht , à lui ,et un des plus fins voiliers.

— Et que diable, mon cher ami, allez- vous faire chez nos rivaux de l'Union, lui demanda le noble Anglais, déjà entre deux vins.

— Oh ! mon Dieu , peu de chose , reprit dom Pedro ; séjourner quelques jours à New- York, remonter l'Hudson à une assez grande distance pour pouvoir chasser sur ses bords, le daim et le bison qu'on dit très abondans dans les savanes du milieu; de là visiter le Mississipi et les belles forêts qui entourent les monts Alléghany. Revenant à mon yacht dans les eaux du fleuve, près de New-Yorck, je compte remettre à la voile pour le golfe du Mexique

et leslles-sous-le-Vent, gagner les côtes de l A.mérique du Sud et arriver, Dieu aidant , à cette noble ville de Rio-Janeiro, où le ciel est si pur, la haie si tranquille, et où il est possible, dit-on, de mener une vie libre , heureuse et oubliée.

Voilà, mon excellent ami, de singuliers goûts et de singulières idées, reprit l'Anglais en entrecoupant d'autant de gorgées de vin de Porto, à moins d'être un héros de roman. . .

Comme le dîner fuiisssait et comme Harmance se levait, la phrase de lord Clarendon resta suspendue entre la table et le plafond, ce dont il ne s'inquiéta guère, restant avec ses amis et se laissant aller avec eux à ces défis de toast d'une si bonne philosophie.

Rentrées au salon avec le prince Tolozani et le Portugais, lady Clarendon et Madame de Bellegarde y restèrent par bienséance dix minutes et se hâtèrent de gagner leur apjHirtenicnt. Leur trouble

n'avait pas échappé au prince napolitain luimême.

La conversation devenait si animée dans la salle à manger, que dom Pedro et son compagnon crurent devoir rejoindre les convives , et ils se mirent bravement à leur tenir tête le verre à la main. La soirée, fort paisible et limpide sur le rivage , commençait à lêtre beaucoup moins chez lord Clarendon, et nul ne pouvait prévoir un terme à cette bruyante, mais cordiale fête donnée à Bacchus.

ravi

11 était environ dix heures du soir lorsque le Portugais, pour faire diversion aux vapeurs de la salle des convives, s'échappa furtivement et gagna le jardin de la villa, dont l'extrémité touchait presque à la mer.

Dom Pedro se sentit renaître au grand air , et , voyant le ciel si brillant d'étoiles, il tendit les mains aux astres et prononça quelques paroles inintelli-

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gibles, comme fait un homme très vivement ému. Arrivé derrière un massif de citroniers, il vit de la lumière dans une petite serre qui s'élevait sur un angle de la terrasse, au bout du jardin.

Il approchait à pas lents, lorsqu'il crut distinguer dans la serre comme une forme humaine qui allait et venait, projetant son ombre sur les murs blancs et les vitres des grandes fenêtres. Une seule lampe brûlait sur une table entourée d'une quantité de plantes rares, dont les fleurs et les feuillages prenaient des aspects surprenants aux lueurs vacillantes. De grandes masses d'ombre estompaient les angles de la serre. La figure humaine était svelte et vêtue de blanc. Elle allait et venait toujours, passant au milieu des feuillages , doublant les angles de la table , et recommençant sa promenade.

Attiré malgré lui, entraîné même, le Portugais monta les deux marches de la serre, tourna le bouton de la porte à vitre et se trouva dans la maison dt?s fleurs et des arbustes, face à face du charmant

fuutôme. Harmance, c'était bien elle, voulut jeter un cri ; dom Pedro, ou plutôt le colonel Florimond, était à ses pieds.

— Oui, lui dit-il en lui prenant les mains, c'est moi ! Dussiez- vous me maudire, me foudroyer de vos regards , c'est moi ! Je vous ai précédée en Italie, je marchais devant vous à votre insu, depuis un an, depuis que je vous avais revue , votre souvenir me dévorait. J'ai voulu dix fois me tuer, mais j'ai voulu vous voir à tout prix avant de mourir. J'avais trop compté sur mes forces et sur le temps; toutes les violences d'une vie de fatigue et péril n'ont pu me distraire un moment. Je vous ai revue je vous aime plus que jamais. Lord Clarendon ne m'a pas reconnu; il nem'avait vu qu'une fois, dans l'agitation d'une fête, et un instant! Mais, vous m'aviez reconnu, vous, n'est-ce pas P. . . Oh! laissez-moi croire que votre cœur a parlé. Madame , ma bien-aiméc Harmance, avez-vous donc oublié le passé ?. *.

Toujours à ses pieds, le colonel baisait avec ar-

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deur les belles mains de lady Clarendon qui, dans un trouble inexprimable, perdait le sentiment de tout danger.

Croyez-vous, reprit Florimond, (juejai jamais pensé que ce ridicule mariage mettrait une barrière éternelle entre nous? Ah! Madame, ce ne sont pas mes horribles douleurs que je vous reproche; elles sont oubliées en ce moment; ce qu il faudrait ne vous pardonner jamais ce serait l'implacable Ibhc de vous faire victime sans espoir. iNon, vous ne pouvez vivre de la sorte ; ce serait un crime, un suicide. Votre amour maternelle vous a trompée. Pau\Te femme ! Vous avez cru à un courage que vous n'aviez pas ; comme vous aviez cru, en me repoussant, à des dangers qui n'existaient pas, qui n'auraient jamais existé pour votre enfant. Aujourd'hui, j'ai racheté par l'expiation ma vie passée, et grâce à la tendre sollicitude d'une noble femme, votre sœur, j'ai pris des conseils meilleurs, je me suis dirigé dans une meilleure ^oie. Voyez, je vous

ai fait des amis de tous les infortunés que j'ai rencontrés; ils ont prié pour vous ; ils vous bénissent, Harmance, ma charmante amie, ne me repoussez pas....

Et comme elle se penchaient tout en pleurs vers celui qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer :

— Venez, s'écria vivement celui-ci, venez, vous et votre fille que je saurai mieux protéger que tout autre ; venez Harmance ! fuyez un horrible esclavage, une vie indigne de vous ; c'est un moment suprême, solennel ; il y a tout près d'ici , amarrée au rivage, une yole qui m'appartient; emmenez votre enfant et suivez-moi toutes les deux. Demain à bord de mon yacht nous mettrons à la voile, et dans six semaines nous abordons au continent américain. Venez vivre sous le ciel ami de Rio-Janeiro ; consentez à être heureuse , vous et votre enfant. Hélas ! j'ai une immense fortune pour elle , cette fortune qui fit tout mon malheur. Venez , vous dis je, ma bicn-aimée ; n'y al il plus de solitude

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au bord des grands fleuves , plus de retraites dans les bois et les savanes, plus de liberté sur le sol du Nouveau-Monde? Venez, venez... ici , l'esclavage; bien loin , ensemble , T indépendance , l'amour , toutes les félicités !

La situation était terrible. liarmance , entre les bras de Florimond, allait peut être consentir à la fuite, lorsque tout-à-coup par un de ces élans impétueux et divins qui ne sont donnés qu'au cœur d'une mère :

— Ma fille! mon enfant! s'écria-t-elle. Non... jamais. Que je sois malheureuse, moi, mais que ma fille ne rougisse jamais de sa mère !

Un cri retentit au dehors et la porte s'ouvrit vivement. 3Iadame de Bellegarde avait tout entendu et se précipitait dans les bras de lady Clarendon.

Pour la seconde fois elle l'enlevait au colonel.

— Madame, dit Florimond pâle et tremblant d'émotion ; est-ce la fatalité qui vous place entre nous, tout à coup, et toujours au moment décisif

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de noire avenir ? Une première fois , ce fut par haine contre moi que vous m'enlevâtes Harmance ; aujourd'hui, jurez-le moi, est-ce uniquement par tendresse pour elle que vous me l'enlevez encore ? Madame de Bellegarde ne répondit au colonel que par un de ces regards d'inexprimable aménité qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme.

Oh ? vous n'êtes plus mon ennemie, je le vois; dit Florimond en lui prenant la main qu'il posa aussi sur celle de lady Clarendon.

Et avec un effort surnaturel il reprit :

— Adieu donc, mes deux nobles amies. 11 faut que je quitte l'Europe, vous le voyez bien. Trop près de vous, il y aurait danger et malheur pour nous tous. Loin de vous, il y aura éternellement dans mon cœur d'ineffables souvenirs.

Et comme s'il se défiait de lui même, il s'enfuit à pas précipités et gagna la grille qui donnait sur la campagne.

WXVII

Le lendemain, dans la matinée, lord Clarendon recevait de dom Pedro une lettre qui lui annonçait son départ pour les Etals-Unis. Une cause subite l'obligeait, disait-il, à mettreà la voile, etson yacht devait venir saluer la villa Clarendon, au soleil couchant, avant d'appareiller; mais le porteur de cette lettre, qui était un des gens du colonel, avait

ordre de faire remettre secrètement un autre billet

à lady Harmance.

Dans ce billet Florimond adressait à la femme de son coeur les adieux les plus tendres, les protestations d'amour les plus solennelles ; il finissait par la supplier de jeter un dernier regard sur son bâtiment, lorsqu'il passerait près des rives de la villa, et il lui recommandait avec instance de veiller à ce que ni lord Clarendon, ni personne, ne se trouva dans le belvédère de Belle-xilliance dans ce momentlà. 11 devait y avoir, ajoutait-il, un très grand danger à monter dans cette coupole avant le salut d'adieu du yacht.

"Vers les cinq heures du soir on vit en eftet un joli bâtiment armé en course et appartenant au marquis de Mondego, paraître dans les eaux limpides de la baie.

11 s'approcha du rivage à demi-portée du canon. Il hissa à son mât le pavillon de France et un autre pavillon bleu de ciel dont nul, excepté Harmance,

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no put reconnaître la signification. C'était la couleur favorite de lady Clarendon.

Le yacht se plaça en face de la villa. On vitdom Pedro, sur le pont, la lunette à la main regarder bien attentivement T habitation du noble lord qui , lui-même, du perron de sa villa, lui faisait des signaux avec un mouchoir.

Le yacht tourna un peu sur lui-même et découvrit tout son flanc, où quelques jolies caronnades étaient pratiquées. Au moment du salut du pavillon, le canon retentit, à la grande joie de lord Clarendon et de ses amis.

Vingt coups de canon furent tirés; avant le vingt et unième, il y eut un intervalle de cinq minutes. On vit même dom Pedro pointer de ses propres mains une des deux pièces qui se trouvaient sur l'arrière , à fleur du bastingage ; le feu et la fumée se montrèrent, le coup retentit magnifiquement , et toute la lanterne de Belle- Alliance vola en éclats

dans les airs et sur les rochers des environs.

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Le yacht déploya sa voile soyeuse et gonflée à la brise; il tourna lestement, mit le cap à l'ouest , et fila droit devant lui comme un requin. Dix minutes après on ne distinguait que sa voilure à la barre bleue de l'horizon.

Stupéfait , anéanti , lord (Jlarendon contempla long-temps le désastre de son Vaterloo, qu'un seul coup de canon beaucoup plus sérieux que les autres venait d'emporter, et se mordant les lèvres , il se promit bien dorénavant de moins parler de sa gloire privée et nationale.

Madame do iieliegarde cl ilennance se séparèrent rarement, elles vécurent plus que jamais retirées du monde, rêveuses, tristes souvent, mystérieuses, mais se comprenant du regard et du cœur. Rarement il était question entre elles du pauvre colonel. A voir ces deux jeunes femmes, si nobles et si belles, aller ensemble s'asseoir sur les bords de la mer, on se demandait quelle cause pouvait

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pâlir ainsi leur visage et donner tant de mélancolie à leur regard. Et l'on était loin de se douter que l'une était une victime sublime de son cœur maternel , et que l'autre, aussi à plaindre, déplorait le mal qu'elle avait causé par un excès d'amitié, et peut-être souffrait elle-même d'un brisement de cœur... Rêve entrevu, espoir impossible, charmante et cruelle illusion! Dans tous les cas, le secret de la belle comtesse fut bien gardé ; son expiation si elle avait toutefois quelque chose à racheter, c'était de consoler une sœur dont elle avait fait le malheur involontairement et dont la peine avait un écho si profond dans son àme !

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