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Le dernier des barons

Le jour qui suivit les événements rapportés ci-dessus , vers l'heure de midi , Robert Ililyard, toujours revêtu du déguisement sous lequel il avait parlé à Hastings , s'engagea au milieu du dédale de ruelles qui s'enchevêtrait entre le Chepe et le fleuve.

Les abords de la Tamise , en ces temps de défectueuse police , servaient de repaire à maint ndividu , vivant de rapines ou désireux de se ménager une fuite facile en cas d'alarme. Là, vagabondant , deux par deux , trois par trois , ou paresseusement couchés sur le seuil des masures de plâtras, se voyaient ces êtres de rebut , odieuse excrétion des guerres

civiles, de^ soldats licenciés de l'une et l'autre Roses, trop accoutumés aux violences et aux luttes pour s'adonner à de paisibles occupations , et prêts à toutes les entreprises où le fer pouvait conquérir de Tor. Enfin , notre ami s'arrêta devant une petite maison , située au bord même du fleuve , et appartenant à l'un des nombreux ordres religieux de Tépoque, quoique sa position et son extérieur dénotassent une pauvreté bien rarement leur partage. — Il frappa , et la porte lui fut ouverte par un frère laïque ; puis , un signe et un sourire ayant été échangés , le visiteur fut introduit dans une pièce occupée d'ordinaire par le supérieur, mais cédée depuis peu à un prêtre étranger que toute la communauté semblait traiter comme un saint. Toutefois , ce prêtre , alors assis solitaire près d'une croisée d où Ton apercevait , dans le lointain , la Tour de Londres , était vêtu d'une simple robe de serge grossière. Sa figure était délicate , et l'animation de sa physionomie ainsi que la violence impatiente de ses mouvements tenait peu de la sainte modération qui doit distinguer les êtres morts au monde , et uniquement préoccupés des choses du ciel. Hilyard fléchit le genou devant ce personnage , et soudain ses yeux et ses traits , pei^dant leur caractère ordinaire de rudesse el

de brusquerie, prirent une expression de respect et de pitié.

— Et bien donc parle... parlez mon ami, mon bon ami, mon fidèle et loyal ami, parlez, s'écria le prêtre d'un accent qui révélait clairement une naissance étrangère.

— Oh ! ma gracieuse souveraine , tout espoir est perdu ; je viens seulement vous dire de fuir. Adam Warner a été conduit en présence de l'usurpateur. — Il a échappé, il est vrai, à la torture , et il n'a pas trahi notre confiance ; mais les papiers, le secret du soulèvement... sont au pouvoir de Hastings.

— Combien de temps encore, ô mon Dieu, dit Marguerite d'Anjou (car c'était elle), retarderastu l'heure du triomphe et de la vengeance?

Li princesse avait laissé retomber son capuchon, et sa figure, pâle et imposante, si propre à exprimer les émotions fiévreuses et terribles, avait alors cette même expression où plus d'un condamné avait lu son arrêt de mort; expression d'autant plus effrayante, que, loin de iaire grimacer les traits, elle leur laissait leur beauté de marbre, l'impassibilité de la tête de Méduse.

— Ce jour finira par briller, dit Hilyard ; mais le Ciel est lent dans ses jugements. Il est encore heureux pour nous que notre secret ne soit connu que d un homme moins impitoyable que

sa tribu. — Alors 11 raconta à Marguerite son entrevue avec Hastings chez la dame de Longueville, puis il ajouta : j'ai été le trouver ce matin , n'y a pas une heure (car il nriavait été impossible de l'aborder hier, vu qu'il n'a pas quitté Edouard delà soirée, et qu'un conseil s'est assemblé à la Tour), — et j'ai appris qu'il avait découvert nos papiers dans le mécanisme de Warner. Sachant , par votre altesse et ses espions, qu'il n'avait pas dédaigné les présents du comte de Charolois, je lui ai parlé franchement de la récompense qui paierait son silence. — Moine, me répondit-il, quoique dans ce monde et dans cette cour, je me sois aperçu que ce serait folie d'être plus pur que les autres, et quoique je n'ignore pas que j'exciterais le courroux de ceux qui s'engraissent de l'or du Bourguignon en étant seul à mépriser ses attraits, j'ai encore conservé assez de ma conscience déjeune homme pour ne pas faire trafic de chair humaine. Si je remettais ces papiers au roi Edouard, soudain tomberait la tête de cinquante galants hommes, dont le seul crime est d'être trop dévoués à leur ancien souverain. — Mais, ajoutat-il , je n'en serai pas moins fidèle à mon roi et à sa cause, et je saurai quels conseils donner à Edouard pour faire avorter vos projets. Les districts que vous espériez soulever seront gar-

dés de près ; on surveillera les partisans sur les* quels vous comptez. Le duc de Gloucester, dont la vigilance ne s'endort jamais, a été informé que madame Marguerite est en Angleterre sous un déguisement de prêtre. Demain on fera des perquisitions dans toutes les maisons religieuses. Si tu connais sa retraite, avertis-la de fuir sans délai.

— Mais moi je ne veux pas fuir, s'écria Marguerite. Qu'Edouard, s'il l'ose, fasse savoir à mon peuple que sa reine est dans sa ville de Londres ; qu'il envoie ses mercenaires s'emparer d'elle, ils ne la trouveront pas sous ce déguisement : ce sera sous son costume d'apparat, le sceptre en main, qu'ils traîneront l'épouse de leur roi dans la prison de son palais.

— Calmez-vous, grande Reine, je vous en supplie à genoux. Si vous perdez la liberté, adieu tout espoir de victoire, et même toute chance de lutte. Ne pensez pas que les craintes d'Edouard laissent à Marguerite la vie que son dédain n'enlève pas à votre royal époux. — Entre le cachot et la tombe, il n'y aurait pour vous qu'un pas, secret et sanglant. — Modérez-vous ; il n'y a pas de temps à perdre. — Mon fidèle Hugh vous attend en ce moment avec sa barque. — Des relais de chevaux ont été préparés pour vous aider à gagner la côte. Tout en travaillant

à vous rendre le trône , je n'ai pas négligé les moyens de fuite. — N'hésitez pas, ô ma gracieuse souveraine ; que votre fils ne puisse pas dire : L'emportement de ma mère m'a enlevé l'espoir de porter la couronne de mon aïeul.

— Mon enfant , mon royal enfant , mon Edouard , s'écria Marguerite en qui les souvenirs de la mère avaient étouffé la guerrière et la reine, mon enfant, s'écria-t-elle en fondant en larmes, ah ! mon fidèle ami, il est si brave et si beau ; oh ! il te récompensera bien, par la suite.

— Puisse-t-il vivre pour écraser ces barons et élever le peuple , dit le démagogue de Redesdale; mais, quanta présent, ne songez qu'à votre salut.

— Mais quoi... ne serait-il pas possible encore de frapper le grand coup ? Laissez-moi plutôt me rendre dans le Nord ; hâtons l'heure de la lutte et soulevons la rose Rouge sur toute l'étendue de l'Angleterre.

— Ah! madame, si nous tentons sans le concours de votre époux, sans subsides étrangers, sans or et sans armes, sans un seul baron pour nous, avant que l'occasion soit mûre enfin, si nous tentons de brusquer un soulèvement... tout ce que nous avons gagné est à jamais perdu; et au lieu d'une guerre vous exciterez à peine une émeute. Sans cette fatale alliance de la fille d'E-

douard avec le frère de ce Louis XI, au cœur de glace, notre triomphe eût été assuré. L'or du roi de France aurait créé une armée, acheté les seigneurs mécontents, et son appui eût ranimé les espérances des (idèles Lancastriens. Mais il serait vain de nier que si Warwick réussit à gagner Louis...

— Cela ne sera pas, cela ne doit pas être... Louis... mon propre parent, s'écria Marguerite, avec un accent où l'angoisse perçait à travers le ressentiment et le mépris !

— Espérons qu'il n'y parviendra pas, répliqua roitement Hilyard, il se peut que ce mariage rompe et qu'un heureux hasard nous rende lliance de la France — Mais quant à présent, faut patienter. Déjà Edouard use rapidement

prestige de sa couronne, déjà les grands seigneurs désertent la Cour, déjà dans les campagnes, paysans et francs tenanciers murmurent des exactions de ses mignons, déjà la puissante famille des Nevile regarde d'un mauvais œil le trône qu'elle a édifié. Encore un an et qui sait si le comte de Warwick, cet homme si redoutable et si populaire, — dont la politique nous a seule enlevé l'appui de la Fn nce, et qui n'a qu'à lever le doigt pour que l'Angleterre se hérisse de soldats... qui sait si le comte de Warwick n'entrer^ p^^i^ Lo^^clie^aux côtés de Marguerite?

•—Jamais! jamais! consolateur de mauvais augure, s'écria la Princesse en bondissant sur ses pieds, les yeux flamboyants de colère. Croistu donc que mon orgueil de Reine soit assez bas tombé pour que moi, descendante de Charlemagne, je puisse oublier les outrages de Warvvick et de son père. Mais vous, malgré votre sagesse et votre loyauté, vous êtes sorti des communes; vous ne pouvez savoir comment on sent quand on a du sang royal dans ses veines !

Un nuage assombrit la mâle figure de Robin de Redesdale.

— Oh ! ma dame, dit-il amèrement, si aucun revers ne peut dompter votre orgueil, c'est en vain que nous tenterions de reconstruire votre trône. Ce sont ces mêmes communes, Marguerite d'Anjou, ces communes d'Angleterre, ce peuple saxon, qui peuvent seuls consolider entre vos mains le pouvoir qu on conquiert avec Tépée. Et que je sois maudit, si jamais, tout dévoué que je suis à votre cause, tout ensorcelé qu'est mon cœur par vos chagrins et votre beauté princière, si jamais, moi, le fils d'un Loilard, j'oublie ce que la maison de Lancastre a faitsouffrir aux Lollards, si jamais moi, qui ai vu de mes yeux les fruits glorieux d'une république, je vous prête mon appui pour élever si haut le trône d'un seul, qu'il vole le soleil à tout le pays.

Oui, oui madame, pour peu que je supposasse que vous dussiez redevenir celte Marguerite d'autrefois, cette reine toujours en contemplalion devant ses rois morts, et pleine de dédain pour son peuple vivant, j'aimerais mieux mou-rir que d'engager un seul enfant de nos mères à lever pour vous la lance ou la hache.

Robin de Redesdale avait parlé d'un ton si résolu, que la reine baissa ses yeux hautains , et son astuce ou son intelligence qui avait toujours le regard vif et sûr, quand l'emportement ne l'aveuglait pas, reprit soudain son em-^ pir sur elle. Peu de femmes ont jamais exercé autant de fascination que cette ex-idole des troubadours et des preux chevaliers. Son affabilité était aussi gracieuse que sa colère était féroce, et ce fut avec une franchise pleine d'un charme irrésistible, qu'elle tendit la main à son allié, en lui répondant d'une voix caressante, humble et presque repentante :

— 0 le plus brave et le plus loyal des amis, ne soyez pas trop sévère envers votre malheureuse reine ; ses souffrances égarent sa raison, ne lui en veuillez pas, si elles aigrissent son langage, Saints du ciel! ne pardonnerez-vous à Marguerite de laisser parfois son cœur maternel se changer en une source de fiel et de projets s^guinaires, ne lui pardonnerez-vous pas,

vous qui voyez, du haut do vos domoures sereines, dans quel monde de tumulte et de fausseté elle a été jetée pour être dépouillée môme de son sexe.

Elle s'interrompit un moment, et de grosses larmes ruisselèrent de ses yeux levés au ciel. Puis elle reprit, en soupirant : — Oui, mon ami, vous avez raison, l'adversité m'a enseigné bien des vérités ; — et quoiqu'elle exaspère souvent l'orgueil au lieu de rétouffcr... pourtant vous m'avez fait voir qu'il y a plus de vraie noblesse dans les rudes enfants du peuple que sous bien des robes royales. Pardonnez-moi, et la fille de Charlemagne sera encore la mère des communes qui vous revendiquent pour un de leurs enfants.

Robin de Redesdale, enlièrement subjugué, baisa la main qui lui était tendue, et ne sut répondre que par des vœux adressés au ciel d'une voix tremblante.

— Et maintenant, dit la princesse en souriant, IM)ur cimenter notre paix, je triomphe de moi , je cède à vos conseils. — Encore une fois fugitive, j'abandonne la ville qui renferme la prisou où Henry languit oublié. — Voyez, — je suis prête. Qui reconnaîtrait Marguerite sous ce cos-« tume?,.. Je vous suis.

Jaloux de profiter de ce moment de soumis-»

sion, Robin entraîna la princesse dans un passage étroit qui aboutissait à une porte s'ouvrant sur le fleuve. Aux degrés humides d'un petit perron était amarrée la barque de Kugh. Robin, empêchant du geste celui-ci de se jeter à genoux devant le prétendu prêtre, lui ordonna de se dépêcher et de faire force de rames. La princesse s'assit prêt du gouvernail, et le bateau fendit rapidement le fleuve. Des galères dorées, ornées de banderoles armoriées, et remplies de seigneurs et de muguets, passèrent près de la fugitive, jetant au vent leur musique et leur gaieté joyeuse. La reine détrônée n'y fit pas même attention; malgré tous ses défauts, un cœur de femme battait dans sa poitrine, et ses regards ne se détachèrent pas un moment de la sombre tour où était emprisonné son mari.

Dans lequel sont révélés au lecteur le caractère d'Edouard IV, celui de sa cour ainsi que les machinations des Woodville contre le comte de Warwick.

Quiconque a un peu de d'expérience, comprendra facilement que maître Marmaduke Nevile, une fois lancé sur le grand océan du monde, ne doit plus reparaître que fort rarement avec quelque chose qui ressemble à une individualité. Type du cadet de province, à cette époque, attiré à la cour par le désir de faire fortune, il se perd au milieu des caractères gigantesques et des passions sérieuses qui surnagent seuls à la surface de l'histoire . Laissons donc sa franche et fougueuse nature, encore ruisselante de la sève de son existence rurale, se développer ou se dépraver peu à peu dans sanouvellesphère, et

puisqu'il s'éclipse derrière des personnages plus importants, oublions-le pour jeter les yeux sur le monde où il nous a conduits. L'exemple des seigneurs dellastings, de Scalesetde Worcester, ainsi que les talents des deux princes d'York, surtout du duc de Gloucester, avaient répandu, parmi la jeunesse de la cour, le goût des belleslettres, qui avait dormi d'un assez lourd sommeil sous la dynastie de Lancastre. Marmaduke luimême dut s'apercevoir que l'instruction avait cessé d'être le domaine de l'Eglise, et que Warwick était en arrière de son siècle , quand il se vantait que Tépée lui était plus familière que la plume. Notre Nevile eut aussi la sagacité de comprendre que l'amiiié du comte n'était pas pour lui un élément de popularité à la cour; même en présence du roi, les courtisans se permettaient de décocher contre Warwick maint quolibet et mainte insolence qu'ils ne se seraient pas permis devant lui, eussent-ils dû se couper lalangue avec les dents pour s'imposer silence. Mais, bien que Marmaduke contînt assez son ardeur candide pour ne pas se jeter dans d'improfitables querelles en prenant fait et cause pour le grand Baron, toutefois, il conserva en lui assez du soldat et de l'homme pour ne pas se laisser gagner par la contagion de Tenvie, pour ne pas renier sa

reconnaissance envers son patron, et^on jespect II. ^

pour le boulevard de sa patrie. — Loin de là, Warwick grandit dans son estime à chaque occasion qu'il eut de le comparer à ces poupards de soie qui se vengeaient par des paroles de la supériorité de ses actions.

C'était non-seulement comme homme de guerre , mais encore comme homme d'état , que le comte révélait d'immenses qualités dans foutes les mesures émanées de lui seul. — Malgré l'insuffisance de son éducation , son existence agitée et mêlée aux plus grandes réalités , son expérience pratique , ses rapports avec toutes les classes et ses chaudes sympathies nationales, lui donnaient une connaissance si approfondie des intérêts de son pays et des habitudes de ses compatriotes, qu'il était beaucoup plus apte à gouverner que le savant Worcester ou le docte Scale. La manière dont le jeune duc de Gloucester parlait toujours de ce puissant seigneur contrastait d'une manière frappante avec la légèreté de la cour. Jamais il ne le nommait qu'avec le plus grand respect , et il se montrait d'une politesse pointiilieuse envers les membres les plus humbles de sa famille. En cela , il tranchait , à son avantage , sur son frère Clareiice, qui , par suite de son caractère faible . reflétait la société au milieu de laquelle il se trouvait, et qui ? tout en aimant sincère»-

ment Warwick , riait souvent des railleries lancées contre lui , excepté pourtant de celles de la Reine ou de sa famille , à qui il avait voué un haine et une jalousie qu'il dissimulait à grand peine.

Toute la cour était agitée et pénétrée d'un esprit d intrigue fomenté par la finesse rusée de la Reine , par la politique astucieuse de Jacquetta , et par l'animosité des différentes factions ; jamais , sous aucun règne précédent, on n'avait vu grouiller tant de sourdes menées. Une telle atmosphère vieillissait promptement la jeunesse, et ce fut au milieu des stratagèmes , des complot s , des desseins ambitieux * des manœuvres machiavéliques, que Richard III naquit du duc de Gloucester ; tel est l'inévitable résultat de ces époques de transition où une aristocratie militaire commence à se noyer dans une cour voluptueuse.

A travers cet enchevêtrement d'intrigues et d'ambitions, sur ce sol dangereux et mal assuré, Edouard se mouvait avec une aisance et une grâce insoucieuse , étranger lui-même à tout calcul , parce qu'il avait atteint son but , et que le plaisir avait supplanté l'ambition. Sa puissante intelligence était étouffée par son humeur indolente et joyeuse , ou plutôt elle s'était laissé entraîner et submerger par le

torrent du sensualisme de la cour. Toujours poursuivant quelque nouveau minois , il ne se mettait en frais de diplomatie que pour chasser sur les terres d'un mari ou tromper une innocente ; et, dans cette spécialité, il était fort habile et fort heureux joueur. — Mais un vice, toujours plus fatal que Tamour des femmes , s'empara aussi de lui, le vice de l'intempérance. L'épicurisme raffiné et de bon goût des premiers Normands , qui , satisfaits d être gourmets , avaient horreur des excès, et regardaient avec dégoût la gloutonnerie et l'ivrognerie des Saxons , avait depuis longtemps C3ssé de distinguer les descendants de la plus noble d'entre toutes les nobles races. Warwick , dont la mâle dignité abhorait tout ce qui sentait la mollesse et la débauche , disait souvent qu'il eût mieux aimé livrer cinquante batailles pour Edouard IV que souper une fois avec lui. Les festins se prolongeaient indéflniment, et les banquets de ce roi du moyen-âge rappellent ceux des derniers empereurs romains. Montagu ne partageait pas la sobriété de son frère. Après Hastings, c'était lui qui était le compagnon préféré du Roi. Il mangeait presque autant que son royal maître, et ne buvait guère moins: peu d'entre les courtisans eussent été capables de mériter cet éloge. Cependant ces excès se

couvraient d'un voile assez brillant pour éblouir la jeunesse. Edouard était de pied en cape le modèle du parfait chevalier des poètes, et tout en se fais nt un jouet de la femme de chair et dos, il ne cessait pas de traiter la femme idéale comme un divinité. Une galanterie raffinée, une courtoisie empressée auprès des dames, unissaient en lui le langage d un Amadis au libertinage d'un Gaolor ; et la foule, en comparant la cour du plus beau et du plus brave des princes aux mornes et lugubres réunions au milieu desquelles Henry VI avait régné et prié, se laissait fasciner par un contraste encore plus séduisant que celui qu'offrirent plus tard les mœurs de Charles II succédant à la sombre république de Cromwell. Quant à Edouard lui-môme, il était si impossible de le juger avec sévérité, que ses fautes ne portèrent jamais atteinte à sa popularité dans sa ville de Londres , où il se montrait journellement. — Il avait donné tant de preuves de valeur, il était si expansif , si bon pour ceux qui l'entouraient, si plein d'entrain dans sa conversation et ses vices, et en même temps si magnifique! D'ailleurs, en dépit de son indolence, il avait une merveilleuse aptitude pour les affaires, et ses capacités imposaient le respect aux bons habitants de Londres. Souvent il rendait la Justice en personne , comme les caUfes de TO-

rient, et c'était toujours avec une grande perspicacité. Ainsi qu« tous les prodigues, il avait un salutaire filon d'avarice. Ce mépris pour le commerce, qui caractérise les aristocraties modernes, n'était que peu ressenti par les seigneurs de cette époque, sinon par quelques patriciens primitifs et rugueux, tels que Warwick et de Fulke. La grande famille des de La Porte (ducs de Suffolk) , dont l'héritier épousa la sœur d'Edouard, avait eu pour fondateur un marchand de Hull. Comtes et archevêques ne rougissaient pas d'exploiter ce que nous appellerions de vils trafics (*). Aucune dynastie n'avait jamais été

(') L'abbé de Saint-Albans (sous Henry 111) était marchand de harengs de Yarmouth. Les moines Cisterciens vendaient de la laine ; et Macpherson nous parle de deux évêques d'Islande, qui obtinrent d'Henry YI, une patente pour faire la contrebande ( Matthew Paris, Macpherson's, annals of commerce, 10). Comme les historiens Whigs ont généralement cru bon de faire des Lancastriens le parti le plus libéral des deux, sous prétexte que le peuple était pour Henry YI et que ce roi devait sa couronne à une élection plutôt qu'à des droits héréditaires, nous ne pouvons trop répéter quel'accession d'Edouard lY au trône était le triomphe de deux nouveaux principes on ne peut plus populaires , celui d'une réforme religieuse d'abord, et, en second lieu, celui des intérêts commerciaux. Toute r immense partie de la population qui avait été persécutée, pour cause de Lollardisme, par les souverains Lancastriens, se vengea sur Henry de ce qu'elle avait eu

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plus libérale dans sa politique et plus exempte de préjugés à cet égard, que celle des Plantagenefs. Edouard II lui-même renoua obstinément des rapports commerciaux avec Gênes; Edouard III a gardé jusqu'à nos jours le surnom de père du commerce ; et Edouard IV mit en

à souilTir de l'intolérence religieuse de sa dynastie. D'un autre côté, quoiqu'Heury IV, qui était infiniment plus intelligent et plus habile à gouverner que son belliqueux fils, eût favorisé le mouvement industriel qui commençait à se développer, le commerce avait été fort mal traité, plus tard, par Henry V, et n'avait guère rencontré que. mépris sous îîcnry VI. L'élévation des Yorkistes fût donc, sous deux points de vue, une révolution toute populaire ; le peuple en retira un troisième avantage, l'abaissement de la vieille aristocratie féodale, dont Edouard IV et Richard ni s'appliquèrent sans relâche à miner la fatale iniïuence. — Edouard travailla à cette œuvre en créant une noblesse de Cour, et Richard, avec l'obstination audacieuse qui le caractérisait, sapa le pouvoir féodal par la racine, en défendant aux seigneurs de faire porter leurs armoiries et leurs livrées, en d'autres termes d'avoir des armées à eux sous le nom de dépendants et de suite (Edouard IV et ses prédécesseurs depuis Richard II, avaient, il est vrai, lancé des édits à cet effet, mais Richard 111 fut le premier roi qui osa faire exécuter cette prohibition). — En un mot, lienry VII ne fut pas l'auteur de la politique dont on lui a exclusivement attribué l'honneur. — 11 ne fit que suivre les théories de la maison d'York, qui avait été la première à travailler à l'élévation de la classe moyenne et à l'abaissement des barons.

pratique , sur une échelle infiniment plus vaste encore, quoique dans des vues d'iniérôt tout personnel, les principes de ses nncôtres. A l'abri de sa franchise de tout droit et péage , il fréta des vaisseaux, les chargea de marchandises à lui , et, homme de son siècle avant tout, il fut le plus colossal des armateurs de son pays.

Qu'on nous pardonne de nous être étendu un peu longuement sur les tendances commerciales d'Edouard, mais nous avons dû le faire, parce que ces tendances agirent puissamment (conjointement avec d'autres influences dont nous parlerons tout à l'heure ) , en faveur du complot tramé par les ennemis de Warwick, pour déshonorer ce puissant ministre et le chasser des conseils du Roi.

Un matin, Hastings fut appelé auprès d'Edouard, et en entrant dans l'appartement royal, il y trouva déjà réunis le seigneur de Rivers, père de la Reine , Anthony Woodville et le comte de Worcester.

.Le Roi semblait pensif. Faisant signe à Hastings de s'approcher, il lui remit une lettre datée de Rouen , en lui disant : Lisez et jugez, Hastings.

La lettre était d'un gentilhomme de la suite de Warwick. Elle faisait une peinture éclatante des honneurs accordés au comte par Louis XI,

— 25 *honneurs si grands, que jamais sujet n'en avait encore reçu de semblables ; puis elle ajoutait : Mais il est juste que je vous informe qu'il court d'étranges bruits sur le merveilleux amour que le roi Louis témoigne à son illustre visiteur : il occupe la maison attenante à celle du seigneur de Warwick, et il a même fait pratiquer une ouverture dans le mur qui sépare leurs deux chambres à coucher. On dit que le roi va trouver de nuit le comte, et il est des personnes qui pensent que cette intimité secrète entre un ambassadeur anglais et le parent de Marguerite, ne présage rien de bon pour notre grâce le Roi.

— Je remarque, dit Hastings, en jetant les yeux sur la suscription de la missive, que la lettre est adressée à monseigneur de Rivers. Peut-il répondre de la bonne foi de son correspondant.

— Assurément oui, répondit Rivers, c'est un gentilhomme de ma famille.

— Sans la garantie de cette noble parenté, reprit Hastings, je mettrais en doute la sincérité d'un homme qui consent ainsi à jouer le rôle d'espion envers son seigneur et supérieur.

— L'intérêt du bien public justifie tout, dit le comte de Worcester, qui, bien qu'uni de fort près à Warwick par alliance, voyait sa puissance avec toute la jalousie que l'érudit ressent souvent contre l'homme d'action ; ainsi pensaient

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nos maîtres en l'art de gouverner, les Grecs et les Romains.

— Certes, dit le sire Anthony Woodville, il est blessant pour l'orgeuil d'un chevalier Anglais, de penser que nous devions être redevables de courtoisies envers l'ennemi naturel de l'Angleterre ; ce qu'est à mon avis le Français.

— Ah ! dit Edouard, avec un sourire farouche, j'aimerais bien mieux être moi-même, bannières et trompettes en tête, sous les murs de Paris, que d'y avoir envoyé mon cousin le comte, avec mission de prier le frère du roi d'accepter pour femme ma sœur. Qu'adviendra-t-il de mes beaux vaisseaux marchands, si le Bourguignon prend ombrage et leur ferme ses ports?

— Beau sire, dit Hastings, vous savez combien je suis peu payé pour aimer le seigneur de Warwick ; nous tous ici présents, sauf votre gracieuse personne, nous avons à nous rappeler quelque affront que nous ont fait essuyer son orgueil et sa fougue; mais dans ce conseil, je dois cesser d'être William de Hastings pour ne plus être que le serviteur du Roi. Je dirai donc, d'abord, avec tout le respect que je dois à ces nobles pairs, que le dévouement de Warwick à la maison d'Yorck, est trop clairement prouvé pour qu'on puisse le révoquer en doute.

en raison des courtoisies du roi Louis, qui me semblent, à moi, une tactique artificieuse du rusé monarque , destinée à affaiblir votre trône, en ébranlant votre confiance en son principal soutien. Ne donnons pas dans un tel plége! Nous sommes sûrs en outre que Warwick ne peut être félon s'il accomplit l'objet de son embassade; en d'autres termes, s'il détache Louis du parti de Marguerite et de Lancastré, en l'unissant par une étroite alliance à Edouard et à la maison d'York. En second lieu, Sire, quant à cette alliance dont vous paraissez vous repentir, je pense encore, comme j'ai toujours pensé, que c'est un coup de maître en politique et que le comte prouve en cela que sa tête vaut son bras; car, puisque son altesse, le duc de Gloucester a découvert, à n'en pas douter, que Marguerite d'Anjou était dernièrement à Londres et que Ton complotait des soulèvements et des révoltes, je vous demanderai pourquoi les amis de Lancastré n'ont pas levé la tête, pourquoi toute conspiration a avorté et avorte encore? Pourquoi cela, sire? C'est parce que l'or et les subsides de Louis n'arrivent pas ; parce que les Lancastriens comprennent que si monseigneur de Warwick détache la France de la rose Rouge il ne faudra rien moins qu un miracle, tel que l'acquisition de Warwick en échange de la

France, pour rendre l'espoir à leurs menées. Votre altesse redoute le courroux du Bourgui* gnon et la suspension de votre commerce avec la Flandre ; mais qu'elle me pardonne... ses craintes ne sont pas raisonnables. La Bourgogne n'oserait jamais offenser l'Angleterre, maintenant qu'elle a la France sur les bras ; les Flamands gagnent plus avec vous que vous ne gagnez avec eux, et ces bourgeois intéressés ne permettront pas que leur commerce soit compromis par des querelles de princes. Charolois peut tempêter et menacer , mais Forage se dissipera , et la Bourgogne sera satisfaite , si l'Angleterre veut bien ne pas intervenir dans sa querelle avec la France. Toutes ces raisons, sire, me poussent à prendre la défense de mon ennemi personnel, du seigneur de Warwick, et à vous supplier de ne pas prêter l'oreille aux diffamations de son honneur et de son ambassade. La profonde sagacité de ces remarques , la réputation de Torateur, et son antipathie bien connue pour Warwick , produisirent un grand effet sur l'intelligence d'Edouard ; mais Rivers , qui portait au comte une haine aveugle et indomptable , reprit froidement :

— Avec tous les égards dûs au seigneur de Hastings, que l'amour, nous le savons, aveugle quelquefois , et à qui son admiration pour

la gracieuse sœur du comte, la dame de Bonville, enlève peut-être quelque peu le souvenir du jour où le seigneur de Warwick... —

— Cessez, Monseigneur, s'écria Hastings, pâle d'une colère concentrée, de telles allusions sont déplacées dans de graves assemblées comme la nôtre.

— Bah, Hastings dit Edouard en riant joyeusement , les femmes se mêlent à tout et se glissent partout. A table ou au conseil , au lit ou dans les batailles, partout où il y a quelque mal à faire , on est sûr de voir un minois de femme sortir de sa capuche... Continuez Rivers...

— Votre pardon... mon seigneur de Hastings , dit Ri vers; j'ignorais que ma boita eût porté si juste. Voici une autre lettre que je n'ai pas encore mise sous les yeux du Roi. — Sur ce , il tira un rouleau de son sein , et lut ce qui suit : « Hier le comte a offert un banquet au Roi , et tandis que je remplissais mes fonctions d'écuyer tranchant, j'entendis le roi Louis s'écrier : Pasques Dieu , monseigneur de Warwick , nos courriers nous apportent la nouvelle que le comte de Charolois se rit de votre ambassade , et affirme encore qu'il épousera madame Marguerite. — Qu'en dites-vous ?.. Si notre frère le roi Edouard allait èe dédire du traité ?

— Il ne Toserail pas, répondit le comte.

— H ne Foserait pas , s'écria Edouard en bondissant sur pieds , et en frappant la table de son poing fermé. Il ne l'oserait pas ; Hastings , entendez-vous cela ?

Hastings inclina la tête : Est-ce là tout, seigneur de Rivers ?

— Tout ! il me semble que c'en est bien assez.

— Assez , par le ciel ! dit Edouard avec un rire amer ; il verra ce qu'ose un Roi quand un sujet menace. Introduisez leurs dignités , les députés de noire Cité de Londres ; monseigneur le chambellan , cela rentre dans vos fonctions ; ils attendent dans ranti-chambre.

Hastings obéit gravement ; et vêtus de robes écartâtes, avec des chaperons de pourpre et des chaînes d'or , entrèrent bientôt les respectables députés des diverses corporations de Londres.

Ces personnages s'avancèrent a quelques pas de l'estrade, et mirent le genou en terre ; après quoi leur orateur, également à genoux, lut une longue pétition où le Roi était prié de prendre en considération l'état du commerce avec les Flamands , et où , sans nommer eu blûmer cependant l'alliance projetée , on conjurait Sa Majesté de daigner rassurer ses sujets à propos

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de certains bruits, déjà fort préjudiciables à leur trafic , sur la possibilité dune rupture avec le duc de Bourgogne. — Le Roi commerçant, après avoir écouté cette requête d'un air fort attentif et fort affable, répondit, en peu de mots , qu'il remerciait la députation de son zèle pour le bien public , qu'un souverain aurait trop à faire de vouloir répondre à tous les commérages ; mais que lui Edouard était décidé à protéger , de toute manière , les marchands de Londres, et à se maintenir en bonne intelligence avec le duc de Bourgogne.

Les pétitionnaires se retirèrent alors de la présence royale.

— Avez-vous remarqué combien le Roi s'est montré gracieux à mon égard, murmura maître Heyford; il n'a pas cessé de me regarder en nous faisant réponse.

— Oh le fat ! répondit le confident ; comme si je n'avais pas rencontré son regard alors qu'il a dit : « Vous êtes les pilliers du bien public. » Mais parce que maître Heylbrd a une jolie femme , il croit porter tout Londres sur ses cornes.

Tandis que les citoyens quittaient le palais , le seigneur de Rivers s'approcha d'eux : Vous aurez à me remercier de vous avoir conseillé cette députation , messieurs , dit-il avec un

sourire signiflcalil' ; — le moment était opportun. — [Et s'éloignant, sans plus s'expliquer, il se dirigea vers la chambre de la Reine.

Elisabeth jouait avec son enfant , qu'elle faisait danser sur ses bras , en riant de ses bruyants éclats de rire. La sévère duchesse de Bedford, accoudée sur le dos du fauteuil royal, contemplait ce groupe avec un orgueil de grand'mère , et chantonnait un refrain de nourrice. C'était alors qu'Elisabeth était vraiment charmante , plus charmante que jamais , avec sa gaîté vive et folâtre, avec ses lèvres qui avaient oublié leur sourire artificiel et dissimulé , avec son sein palpitant , ses yeux pétillants , ses joues colorées sur lesquelles se jouaient deux boucles de cheveux fugitives échappées de sa lourde coiffe. — Mais , hélas ! dès que les deux dames eurent aperçu Rivers, le charme s'évanouit soudain ; l'enfant fut déposé à terre ; la Reine , à demi honteuse d'avoir eu du naturel, même en présence de son père , repoussa sous sa coiffe les deux boucles rebelles , et la Duchesse, laissant inachevée sa chanson de berceuse , s'écria :

— Eh bien ! eh bien !.. où en est notre politique ?

— L'effet produit sur le Roi est tel que nous le désirions , répondit Rivers. Aux mots : Il ne

l'oserait pas.... tout le sang des Plantagenets s'est soulevé en lui... et maintenant, de peur qu'il ne demande à voir la fin de la lettre , voici ce que j'en fais. — Et jetant le rouleau dans les flammes , il le regarda brûler.

— Et pourquoi cela , dit la Reine ?

— Parce que la fougueuse exclamation se terminait par un commentaire trop propre à la faire pardonner. Il ne l'oserait pas , a dit Warwick, car ce qu'un noble cœur ose le moins c'est de manquer à la parole engagée, et ce qu'un bon cœur craint le plus c'est d'abuser de la confiance d'un ami.

— Il est fort heureux qu'Edouard se soit emporté au premier mot , et n'ait pas attendu la suite.

— J'étais prêt à tout , Jacquetta , — s'il m'eût demandé à connaître la fin de la lettre , je l'aurais jetée dans le feu en disant qu'elle contenait des choses que je n'osais pas répéter. Courage ! Edouard a vu les marchands ; il a nargué Hastings , qui prétendait nous contredire... Maintenant, Éhsabeth , c'est à vous de parler des affronts que vous a fait essuyer le comte ; à vous, Jacquetta, de réveiller l'orgueil d'Edouard en l'entretenant du pouvoir excessif de Warwick. Moi je me charge d'exploiter ses craintes et son intérêt de marchand ; et pour

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