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Comment le roi Edouard arrive au château de Middieliani.
Sur les remparts du manoir féodal de Middîeham, à l'endroit même où Anne avait confié à Isabelle le secret de ses amours enfantins, de nouveau les deux sœurs se tenaient accoudées sur le parapet, attendant l'arrivée de leur père etdu Roi. H y avait seulement deux jours qu'elles avaient atteint le château avec leur mère ; et, la nuit précédente, une avant-garde était arrivée pour annoncer l'approche du Comte et de son royal compagnon . Déjà les deux jeunes filles distinguaient le long cortège, s' avançant dans un ordre spîendide vers le majestueux manoir.
— Regarde , s'écria Isabelle, regarde, il me semble que j'aperçois déjà le destrier blanc de Clarence. — Oui, c'est bien lui, c'est mon George,
mon époux ; cette bannière, en avant, déploie sa devise.
— Heureuse Isabelle, soupira Anne, qu'il est doux d'attendre l'arrivée de celui qu'on aime.
— Ma bonne Anne, reprit Isabelle en enlaçant avec tendresse la taille svelte de sa sœur, quand tu auras oublié la folle passion de ton enfance, tu trouveras, toi aussi, tonClarence; mais non, ajouta la jeune Duchesse en souriant, il faudra que lu trouves tout l'opposé d'un Clarence pour qu'il soit pour toi ce qu'est pour moi mon Clarence. J'aime la gaité de George, toi tu aimes un front mélancolique ; j'aime cette faiblesse charmante qui se plie à ma volonté de femme; toi, tu aimes une nature orgueilleuse qui puisse te dominer. J'aibeausavoirque j'ai plus de force de caractère que Clarence, je ne l'en respecte pas moins ; mais toi, comme ma tendre mère, tu veux avoir dans ton époux un seigneur et un maître, et vivre de sa vie de même que l'ombre sort du soleil. —Mais où as-tu laissé notre mère?
— Dans l'oratoire, où elle était en prières.
— Elle est bien triste depuis quelque temps.
— Les jours mauvais déteignent sur elle ; elle redoute sans cesse que la fausseté ou les caprices du Roi ne poussent le Comte à quelque démarche téméraire. La lettre de mon père, qui lui est parvenue la nuit passée, ren-
fermait des choses qui l'ont empêchée de dormir.
— Oh! s'écria vivement la Duchesse, ma mère à pi us de confiance en toi qu'en moi ! astu vu cette lettre ?
— Non.
— Edouard se rendra incapable de régner, s'écria brusquement Isabelle ; les Barons le sommeront d'abdiquer, et alors, alors, Anne, ma sœur.... les filles de Warwick ne peuvent être nées pour être de simples sujettes.
— Isabelle, que Dieu modère ton ambition; — oh ! maîtrise-la, étouffe-la ; n'abuse pas de ton influence sur Clarence ; que le frère n'aspire pas à couronne du frère.
— Ma sœur, un diadème de roi cache tous les complots enfantés dans la têie qui le gagne.
Et tandis que la Duchesse parlait, ses yeux flamboyaient, sa poitrine se dilatait, sa beauté était presque terrible. La gentille Anne la contempla et frissonna; mais avant qu'elle eût trouvé des paroles pour la réprimander, la Comtesse apparut, se dirigeant lentement de son côté. Elle élaii déjà revêtue de son costume d'apparat, et quand elle s'approcha dô ses filles, on l'eût prise plutôt pour leur sœur que pour leur mère , comme si le temps, lui, au moins, eût répugné à appesantir sa main sur celle
à qui étaient réservés de si cruels chagrins.
La physionomie de la Comtesse était si triste dans sa morne résignation, que l'orgueilleuse Isabelle elle-même en fut émue ; et baisant la main de sa mère, elle lui demanda si l'arrivée de son père avait été précédée par de fâcheuses nouvelles.
— Hélas, mon Isabelle, les temps eux*mêmes sont de fâcheuses nouvelles ; votre jeunesse se souvient à peine des jours où le frère combattait contre le frère, où l'épée du fils se levait sur la tête du père ; mais moi, en me les rappelant, je tremble au moindre murmure qui nous menace d'une guerre civile. — Elle s'interrompit, puis, forçant ses lèvres à sourire , elle ajouta : il ne faut pas pourtant que nos terreurs de femme attristent nos seigneurs, en assombrissant nos visages, car des hommes qui rentrent dans leurs foyers ont droit au sourire de leur épouse. Ainsi donc, Isabelle, toi et moi, épouses toutes deux, nous devons oublier le lendemain, pour ne penser qu'au moment présent. Ecoutez : les trompettes résonnent de plus en plus près, rendons-nous à la salle.
Avant qu'elles eussent atteint le château, un grincement aigu retentit à la porte extérieure ; la herse venait d'être levée. Le jeune duc de Ciarence, avec toute l'impatience d'un fiancé.
lança son cheval sous la sombre voûte ; et Isabelle apercevant son visage levé vers les remparts, agita sa main en poussant un faible cri. Clarence l'entendit et la vit, et sautant à terre, il l'enlaça dans ses bras presqu'avant que la Comtesse ou Anne eussent eu le temps de le reconnaître.
Cependant Isabelle, toujours majestueuse, se remit promptement de la joie que lui causait le retour de son époux, et s'échappant doucement de son étreinte, elle levalesyeux, en rougissant, vers les crénaux, alors encombrés d'une foule compacte. Clarence remarqua et interpréta ce regard: — Vraiment, belle dame, dit-il, en s*adressant à la Comtesse, et quand même ces fidèles serviteurs seraient témoins de l'ivresse d'un époux qui retrouve sa belle fiancée, y aurait-il donc là de quoi appeler une rougeur de honte sur ces joues veloutées?
— Le roi est-il encore avec mon père ? demanda avec empressement Isabelle, sans laisser à la Comtesse le temps de répondre.
— Certainement , et à deux pas d'ici ; — mais pardonnez-moi , chère dame , continua-t-il en s'adressant à la Comtesse ; j'oubliais de vous dire que mon royal frère a manifesté l'intention de convoquer au manoir de Middleham les principaux officiers de l'armée ; — cette nouvelle m'a
offert un excellent prétexte pour accourir vers vous et vers Isabelle.
— Tout est prêt pour recevoir Son Altesse, dit la Comtesse, sauf notre propre hommage.— Il nous faut hâter le pas, — viens, Anne.
La Comtesse prit le bras de la plus jeune de ses flUes et s'éloigna. Isabelle , ayant fait signe à Clarence de demeurer, le tira à l'écart.
— Mon père est-il réconcilié avec Edouard ?
— Non , ni Edouard avec lui.
— Bon. Le Roi n'a pas (le soldats à lui, parmi cette troupe armée ?
— Non, si ce n'est quelques recrues d'Anthony Woodville. Raoul de Fulke et Saint-John se sont retirés courroucés dans leurs châteaux. Mais n'avez-vous pas de questions plus tendres à m 'adresser après une si longue absence, hella mia?
— Excusez-moi, j'en ai beaucoup, mon Roi.
— Roi !
— Quel autre nom conviendrait au successeur d'Edouard?
— Isabelle, dit Clarence fortement ému, à quoi voudriez-vous me tenter. Edouard IV épargne la vie de Henri VI , et le frère d'Edouard conspirerait contre la vie d'Edouard !
— Que Dieu nous en garde ! s'écria Isabelle , pouvez-vous ainsi calomnier mes honnêtes in-
tentions? 0 George, se peut-il que vous supposiez à votre femme , à la fille de Warwick , la pensée d'un meurtre? Non , certes; la carrière qui s'ouvre devant vous semble naturelle et sans tache. Edouard peut-il régner ? Délaissé parles Barons , et usant jusqu'à l'amour crédule de mon père ; odieux à toutes les communes, excepté à celles d'une métropole luxurieuse et efféminée, comment pourrait-il régner? Quel choix reste-t-il à faire? aucun, si ce n'est entre Henri de Lancastre et George d'York.
— Ah! s'il en était ainsi, dit le faible Duc!... mais il ajouta d'une voix mal assurée, — croyezmoi, Warwick est loin de méditer une telle révolution en ma faveur.
—Le temps mûrit vite les hommes et les choses, répondit Isabelle; mais écoutez : on abaisse le pont-levis devant nos hôtes.
TIIi;
Les anciens ont eu raison de donner à la déesse de l'éloquence... une
couronne.
La dame de Warwick se tenait debout devant la façade intérieure de la vaste cour, sur le seuil du portail qui donnait accès aux appartements habités parla famille. En tête de l'Innombrable cortège qui, rang par rang , débouchait de la voûte de la poterne , s'avancèrent le Comte , sur son destrier noir, et le jeune Souverain.
Même de l'endroit où elle se tenait, la châtelaine put remarquer Tair sombre et chagrin avec lequel Edouard promena ses regards sur les murailles de la forteresse, et jusque sur les crénaux tout hérissés d'hommes armés qui contemplaient dans le silence de la discipline militaire le brillant spectacle se déroulant sous leurs pieds.
— 0 Anne , murmura-l-elle à rorcille de sa jBlle cadette debout à ses côtés, quest-ce qu'une femme dans les querelles des hommes? Pourquoi nos sourires n'ont-lls pas le pouvoir de guérir la blessure qu'un affront peut faire au cœur d'un homme fier?
Anne , affectée par les paroles de sa mère et curieuse de contempler celui qui occupait le trône du jeune prince qu'elle aimait, se porta un peu plus en ayant sur le perron ; et soudain les regards du roi s'arrêtèrent sur ses yeux qui le cherchaient et sur son frais visage.
— Quelle est cette belle demoiselle , cousin de Warwick, demanda Edouard?
— C'est ma fille, sire.
— Ah ! la plus jeune. Je nel'ai pas vue depuis son enfance.
Edouard arrêta son palefroi; et le Comte s'étant jeté à bas de sa selle , lui tint l'étrier pour l'aider à mettre pied à terre, — mais il le fît d'un air hautain, et il dit avec une certaine emphase, comme pour excuser à ses propres yeux sa condescendance : — Je veux être le premier, Sire, à faire les honneurs de Middleham au fils du duc Richard.
— Et à votre suzerain, mon seigneur Comte, ajouta non moins orgueilleusement Edouard en appuyant la main sur l'épaule de Worwick pour
descendre de cheval. — Relevez-vous, Madame, dit le Roi à la Comtesse, agenouillée sur le seuil du porche; et vous aussi, ma belle demoiselle. Par Dieu, nous envions le genou qui a fléchi devant vous. — Sur ce, avec une grâce toute royale, il ofl'rit sa main à la Comtesse et pénétra avec elle dans la grande salle, au milieu des salutations bruyantes des musiciens placés dans une galerie supérieure.
L'Archevêque, qui avait suivi de près le Roi et le Comte, murmura alors à l'oreille de ce dernier.
— Dans quel but Edouard veut-il haranguer les capitaines?
— Je rignore.
— Il s'est familiarisé avec un grand nombre d'entre eux durant la marche.
— îl sied mieux à un roi de se familiariser avec des casques d'acier que de porter des toasts avec des toques plates.
— Vous ne craignez pas qu'il détache de Tours blanc ses partisans?
— Autant vaudrait craindre qu'il détournât les astres de leur course autour du soleil.
Tandis que les deux frères échangeaient ces piiroles, la Comtesse avait conduit le Roi vers une espèce de trône placé sur l'estrade entre deux sièges d apparat. Le duc et la duchesse de
Clarence , qui étaient descendus de l'estrade, s'apprêtèrent à s'agenouiller, mais le Roi les retint et baisa gravement le front d'Isabelle. — C'est ainsi que je salue, dit-il, l'entrée de la duchesse de Clarence dans la famille royale d'Angleterre.
Sans attendre une réponse, il alla s'asseoir sur le trône, tandis qu'Isabelle et son époux se plaçaient à ses côtés. A un signe du roi, la comtesse et Anne occupèrent des sièges moins élevés, mais cependant posés sur l'estrade. Peu à peu la grande salle s'emplit des seigneurs et des chevaliers qui commandaient dans l'armée levée par Warwick. Quant à celui-ci et à rAîxhevêque, ils restèrent silencieux, debout au centre de l'appartement, l'un armé de pied en cap et appuyé sur son épée, l'autre les bras croisés sous sa longue robe.
Le roi promena ses yeux clairs, fixes et majestueux sur ce belliqueux auditoire, digne d'être le conseil' de guerre d'un monarque et non celui d'un vassal marchant sous la bannière d'un suzerain. Le silence des capitaines, leur discipline, la splendeur de leurs armes, la splendeur encore plus grande de leurs noms illustres , offraient un contraste pénible avec le faible camp mutin d'Olney et les recrues revêches et non éprouvées d'Anthony Woodville. Mais Edouard, dont la dé-
marche, l'aspect et la tenue révélaient Thomme pénétré du sentiment de ses droits à commander à tous, ne laissa rien deviner des souffrances de son orgueil royal. Sans quitter son siège, il leva sa main gauche pour imposer le silence, tandis que de la droite il replaçait sa toque empanachée sur sa tête.
— Seigneurs et gentilshommes, dit-il, s'arrogeant à lui-même, comme de droit incontestable, cette suite imposante — nous avons demandé permission à notre hôte de vous adresser quelques mois, mots qu'un roi trouve doux à dire et qui peuvent nôtre pas désagréables à Toreille d*un loyal sujet. Au milieu du tourbillon des vicissitudes de la fortune, nous ne nous excuserons pas, nobles dames, de parler de guerre, devant vous , à des chevaliers ; car les chevaliers ont toujours été les défenseurs jurés de l'épouse et des filles ; et l'épouse et les filles de notre cousin Warwick ont trop de sang de héros dans les veines pour pâlir à la vue de héros. Compagnons d'armes , nous sommes arrivés jusqu'ici, dans notre marche contre notre ennemi des frontières, sans qu'une épée ait encore été tirée, sans qu'une flèche soit partie de l'arc des archers. Nous croyons que la bénédiction du ciel repose sur la tête d'un vrai roi, et que la trompette d'un bon ange sonne devant lui la victoire qui Tat-
tend. Ici, dans la grande salle de notre capitainegénéral, le comte de Warwick, nous vous remercions de votre joyeux empressement ainsi que de vos loyaux services ; et en même temps, comme il sied à un roi, nous vous promettons les honneurs qu'un roi seul peut dignement conférer. (Il s'interrompit et ses regards se portèrent d'un cher à l'autre, tandis qu il reprenait) : Nous sommes instruits que certains seigneurs égarés et lélons, ont passé du côté de la rose de Lancastre. Quiconque en agit ainsi est à jamais maudit dans sa personne et sa race. Ses terres et ses dignités lui sont confisquées pour enrichir et anoblir nos fidèles défenseurs. — Veuille le ciel que j'aie assez d'ennemis pour pouvoir récompenser tous mes amis. A tout baron qui reconnaît Edouard IV pour roi, non pour roi nominal, non pour roi de banquets et de boudoir, mais pour souverain-capitaine à la guerre, je prétends donner une nouvelle baronie ; à tout chevalier, un nouveau fief de chevalier ; à tout métayer, une portion de terrain ; à tout soldat, la paie d'une année. Que si je puis faire davantage, chacun esthbre de me l'apprendre, car mes domaines d'York sont vastes, et mon cœur est plus large encore.
Un murmure d'approbation et de respect parcourut l'assemblée. — Tout voués au Comte
qu'étaient ces guerriers, ils sentaient qu'un monarque se trouvait au milieu d'eux.
— Eh bien ! qu'en pensez- vous ? Nous sommes mûrs pour la gloire. Nous nous arrêterons trois jours à Middleham, chez notre noble sujet.
— Trois jours , Sire , répéta Warwick avec un accent d'étonnement !
—Oui; et voici, mon beau cousin, et vous seigneurs et gentilhommes, le motif de ce retard : — J'ai dépêché le sire William, seigneur de Hastings, auprès du duc de Gloucester pour lui transmettre Tordre de venir nous rejoindre ici. (L'Archevêque tressaillit, mais reprit promptement sa flgure impassible). Le même seigneur de llastings a en outre reçu la mission de charger le seigneur de Montagu, comte de Northumberland, d'enrôler tous les vassaux de notre comté d'York. Comme trois fleuves se précipitant dans l'Océan, nos trois armées se réuniront pour s'élancer à la guerre. — Même envers le grand comte de Warwick, Edouard pense que ce serait grever sa royauté et sa gloire d'une trop forte dette, que de ne marcher qu'en second à la victoire. — Gentilshommes, si c'est au nom de Warwick et non au mien que vous avez été convoqués, qu'il en soit ainsi. Je lui envie de tels amis, mais je veux avoir une armée à moi, pour montrer à ma milice anglaise com- II. 26
ment un Plantagenet combat pour sa couronne. Gentilshommes, je vous renvoie dans vos foyers. Sous trois jours nous nous remettons en marche. S'il est quelqu'un parmi vous qui connaisse, dans ces beaux royaumes, un homme, soit d'York, soit de Lancastre, plus digne de commander à de braves sujets que celui qui vous adresse la parole, je dirai à celui-là : tournez bride et quittez-nous. Que les tyrans et les lâches imposent des services octroyés à contrecœur; ma couronne a été conquise par les cœurs de mon peuple. Je veux régner entouré de ces cœurs, ou tomber pleuré par eux. — Et que Dieu et saint George me viennent en aide comme je dis vrai.
En achevant cette harangue, le Roi se découvrit la tête et baisa la poignée de son épée. — Un frémissement parcourut l'assemblée. — Il se trouvait dans la salle maint gentilhomme fort mal disposé envers sa personne et que Tinfluence de Warwick avait seule pu appeler aux armes ; mais après une allocution si entraînante et si royale en elle-même, et qui empruntait encore mille fois plus de prestige a la voix et à la prestance de l'orateur, il ne resta plus dans ces poitrines revêtues d'acier, que des sentiments de loyauté enthousiaste, et d'admiration attendrie.
A peine !e roi eut-il levé en l'air la croix de
mon épée, que toutes les lames jaillirent de leur fourreau, et lesbanières poudreuses de la salle s'agitèrent comme secouées par un vent d'orage, quand au milieu du cliquetis des armes , toutes les bouches s'écrièrent : vive Edouard IV, vive le roi.
La douce Comtesse, malgré l'entraînement et l'exaltation générale, n'avait pas cessé de tenir ses yeux fixés sur Warwick ; mais quoique la visière du Comte fut levée, son visage, ombragé par les panaches noirs de son casque, ne trahissait rien de ce qui se passait dans son ame. Ses filles étaient plus vivement affectées, car l'ambition n'aveugliiit pas assez Tintelligence d'Isabelle, pour que Ténergie toute royale d'Edouard n'écrasât pas pour le moment, sous sa révélation imposante, les espérances orgueilleuses qu'elle avait osé concevoir. — Etait-ce îk l'homme impropre à régner ? Etait-ce là l'homme prêt à se dessaisir volontairement d'une couronne? Etait-ce là l'homme que George de Clarence pouvait supplanter sans un fratricide? Non, le Roi était trop roi, et tout en lui respirait Tame du premier et du troisième Edouard! c'était bien la crinière et l'œil flamboyant du lion indomptable des Plantagenets. La même conviction oppressait le cœur d'Anne, et le livrait à des chagrins plus tendres et plus saints. Pour la
première fois, elle comprenait clairement à quel redoutable ennemi le malheureux prince qu'elle chérissait avait à disputer sa couronne ; à côté de ce guerrier à la fleur de l'âge, géant par la force, dieu par la beauté, surgissait devant elle l'image délicate du mélancolique jeune homme qui, du fond de son exil, associait dans ses rêves, l'espoir de remonter sur le trône et celui d'v asseoir à ses côtés sa bien-aimée. Par un de ces mystères que le magnétisme cherche à expliquer, dans cette ame ébranlée par la violence de ses émotions, dans ce corps frémissant d'un frisson fiévreux, la crainte semblait être devenue prophétesse. — L'amante croyait voir une vapeur de sang s'élever du plancher chancelant.
— Le jeune prince lui apparaissait, enchaîné et sans défense devant le trône de ce roi guerrier.
— Les innombrables glaives qui sillonnaient Fair de leurs éclairs, lui paraissaient levés sur le jeune héritier de Lancastre... elle les voyait s'abattre, frapper. — Devant ces fantômes évoqués par son imagination, le désespoir et la terreur accablèrent son ame, et avant que la dernière salve d'acclamations eut ébranlé les sourds échos du plafond, elle tomba à la renverse, livide et insensible comme une morte «
En admettant les dames à cette audience martiale, contrairement aux habitudeâ reçues,
le Roi n'avait pas agi sans dessein; s'il s'y était décidé, c'était en partie parce qu'il connaissait le caractère ambitieux d'Isabelle* et en partie aussi, parce qu'il comptait sur l'affection témoignée à son enfance par la Comtesse, qui passait pour exercer une grande influence sur son époux ; mais c'était surtout parce qu'il espérait par là s'épargner toute discussion, toute interrogation, et pouvoir ainsi produire, sans que rien n'y nuisît, tout l'effet qu'il attendait de son éloquence qui ne le cédait qu'à celle de Gloucester. Aussi à peine eut-il remercié les guerriers de leurs acclamations par un salut majestueux, qu'il tourna ses regards du côté des dames, et il fut le premier à s'apercevoir de l'évanouissement de la jeune Anne.
Fidèle à ses habitudes de courtoisie galante envers les dames, il se hâta de descendre de son trône pour la relever dans ses bras musculeux ; et tandis qu'il se penchait sur elle, Anne lui parut si étrangement belle, dans son immobilité de marbre, qu'un frisson soudain pénétra dans son cœur toujours aussi sensible aux charmes de la beauté que les cordes d'une harpe au souffle de la brise.
— C'est seulement l'effet de la chaleur, dit-il à la Comtesse alarmée, et qu'il me soit permis d'espérer de l'intérêt que ma belle pu ente prend
MX destinées de Warwick et d'York unies jm^ qu'ici,.,
— Puissent-elles l'être toujours ! dit Warwick qui s'était élancé vers l'estrade en voyant l'état de sa fille et qui maintenant, touché des paroles du Roi, de son allocution, des dangers qm entouraient son trône, et beaucoup aussi de son aimable prévenance pour Anne, lui tendait sa main gantée de 1er, oublieux de tout ressentiment et de toute étiquette. Le Roi après avoir déposé la jeune fille évanouie dans les bras de sa mère, pressa la main du Comte avec une franchise de soldat, sous laquelle toutefois, se cachaient les calculs d'un esprit habile à tirer parti de tout; puis continuant à tenir le gantelet de fer entre ses doigts rayonriaiits de joyaux, il s'avança jusqu'à l'extrémité de l'estrade et s'écria d'une voix sonore : — Voyez Edouard et Warwick, la main unie à la main, comme autrefois quand les clairons sonnaient la charge à Touton: et ce lien, quelles épées, forgées par des marteaux humains, pourraient jamais le briser ?
Tous les genoux fléchirent ; et Edouard remarqua avec ivresse que cq qui n'avait été auparavant qu'un hommage rendu au Comte, était maintenant un hommage rendu au Roi.
iz.
Confiance et amour conjugaux. —Le Comte et le Prélat.— Le Prélat et le Roi. — Projets. — Fourberies. — Naissance d'une sombre pensée destinée à éclipser un soleil.
Tandis qu'Edouard, pour se préparer au banquet, se reposait de ses fatigues physiques et morales dans le bain qui lui avait été préparé suivant la coutume classique à cette époque, TArchevêque se dirigea vers le cabinet du Comte.
— Mon frère, dit-il en se jetant avec quelque pétulance sur la seule chaise que renfermât la chambre, quand vous m'avez quitté pour aller trouver Edouard au camp d'Anthony Woodville, quelles ont été nos conventions?
— Je ne m'en rappelle aucune, répondit le Comte qui, ayant dépouillé son armure et con-
gédié ses écuyers, était adossé d'un air pensif à la muraille.
— Vous ne vous en rappelez aucune ; réfléchissez bien : est-ce comme hôte ou comme prisonnier que vous avez amené Edouard dans ce château ?
Le comte fronça le sourcil: Comme prisonnier, George.
Le prélat l'examina avec un froid sourire.
— Warwick, vous qui ne voudriez tromper personne, vous cherchez maintenant à vous tromper vous-même .
Le Comte pâlit légèrement; l'Archevêque continua : Vous avez entraîné Edouard hors de son camp, et vous l'avez isolé de ses troupes pour l'amener au milieu de vos propres serviteurs, pour le conduire à son cœur défendant — lui vous maudissant tout le temps — dans cette forteresse imprenable ; et maintenant, vous hésitez; stupéfait et intimidé parla grandeur de votre captif, vous faites comme l'homme qui aurait introduit un tigre chez lui, comme l'araignée qui a pris dans sa toile un frelon.
— Vous autres , hommes d'Eglise , dit avec calme le Comte , vous ne saurez jamais ce qui se passe dans le cœur de ceux qui sentent et ne calculent pas. En appprenant que le Roi s'était enfui près des Woodville, et qu'il était disposé à
violer la parole donnée en son nom aux communes insurgées, j'ai juré qu'il ferait réparation à mon honneur et au sien , ou que je quitterais à jamais son service ; et, alors comme maintenant, j'ai compté faire, dans ces murs qui ont abrité son enfance, un dernier appel à son cœur et à sa raison.
— Ce qui n'empêchera pas nos contemporains et 5 plus tard , l'histoire , de dire qu'Edouard a été votre prisonnier.
— Aux yeux des contemporains, mes actes et mes paroles savent se justifier eux-mêmes ; et, quant à l'histoire, que les clercs et les savants se nourrissent tant qu'il leur plaira des mensonges des vieux parchemins. Quiconque a fait de l'histoire en action méprise les hommes de robe qui, dans l'indolence du cloître, griffonnent sur ce qu'ils ignorent. Le Comte ajouta après un court silence : J'avoue cependant que j'ai eu mon arrière-pensée ; j'ai désiré prouver au Roi combien peu ses seigneurs-champignons peuvent lui prêter main-forte dans les moments d'orage; et que c'est seulement de ses barons et de son peuple qu'il tient sa couronne.
— En d'autres termes, du seigneur deWarwick.
— Peut-être suis-je à la fois la personnification
de la grande noblesse et du peuple. Mais
je n'ai en vue que son intérêt. Ah le noble
prince ! comme il s'est bien montré aujourd'hui!
— Oui, en accaparant pour lui les cœurs qui étaient à vous.
— Et vive Dieu ! je ne Tai jamais tant aimé que quand il me les a volés. Il me semble que c'était pour qu'il se montrât comme aujourd'hu que j'ai élevé sa jeunesse et conquis sa couronne. 0 Prêtre! Prêtre, vous me jugez mal. Je suis emporté, impétueux , hautain, et je n'aime pas à plier le genou devant un homme, par cela seul qu'on l'appelle Koi, si sa vie est vicieuse et sa parole perfide. — Maïs si Edouard pouvait être tous les jours ce qu'il a été aujourd'hui , alors je saluerais avec bonheur un souverain digne d'être respecté par un Baron et servi par un Soldat.
Avant que l'Archevêque eût eu le temps de répliquer, la porte s'ouvrit doucement pour livrer passage à la Comtesse. Warwick parut charmé de cette interruption, et se retourna vivement :
— Eh bien comment va mon enfant ?
— Elle est tout-à-l'ait remise de son étrange évanouissement , et prête à sourire à votre retour. 0 Warwick, vous êtes réconcilié avec le Roi.
— Cela vous réjouit, ma sxur, dit TArchevèque?
— 4ii —
— Certainement; n'est-ce pas pour le plus grand honneur de mon Seigneur?
— Puisse Tavenir le prouver, répondit le Prélat en sortant de l'appartement.
— Mon frère le Prêtre est en colère , dit le Comte avec un sourire ; c'est grand dommage qu'il ne soit pas né commerçant , il aurait fait un rusé compère derrière un comptoir. En vérité c'est par jalousie que nos prêtres font rôtir les Juifs. Ah m'amie , comme vous êtes belle aujourd'hui ! il me semble qu'Isabelle elle-même n'a pas des joues aussi fraîches. — Et le guerrier, attirant sa femme dans ses bras, lui caressa les cheveux et baisa tendrement son front. Ma lettre t'a affligée, je le sais; car tu aimes Edouard, et toi, lu ne me blâmes pas de l'aimer. 11 est vrai qu'il s'est joué de moi et que je ruminais des projets de vengeance, non que je songeasse à attaquer sa couronne, seulement j'étais résolu à l'abandonner à sa destinée et à me dessaisir, dans ce château, de mes emplois. Mais, en l'entendant parler, j'ai tellement cru voir le visage de sa mère, et entendre la voix de son père bien-aimé , que tout le passé m'est revenu à lame, et que ma colère s'est évanouie. Sans fils moi-même, pourquoi n'a-t-il pas voulu devenir mon fils? — La voix du Comte trembla , et ses yeux se mouillèrent de larmes.
— Parlez donc ainsi devant Isabelle, monseigneur : car je crains que son esprit trop ambitieux...
— Ah, si Isabelle eût été sa femme ! ... Il s'interrompit, et fit quelques pas dans la chambre; puis, comme impatient d'échapper à des souvenirs pénibles, il ajouta: Et maintenant, ma chérie, comme cette petite main a souvent attaché ma cuirasse , qu'elle veuille bien fixer sur ma poitrine cette décoration de Tordre de Saint- George. S il me revenait des pensées de colère, elle me rappellerait que le jour où je l'ai portée pour la première fois , Richard d York dit à son jeune Edouard : — Enfant, c'est vers cette étoile qu'il faut te tourner, si jamais, dans les moments d'orage et de trouble, tu veux savoir quel appui on peut attendre d'un cœur qui n'a jamais connu la fraude.
Durant le banquet, Edouard qui n'avait à sa table que le duc de Clarence et la famille du Comte, se montra gracieux comme un beau jour pour tous ses commensaux , mais surtout pour la dame Anne, dont il attribuait l'indisposition soudaine à quelque motif flatteur pour sa vanité.
La beauté de la jeune convive, assez analogue à celle de la Reine , sauf plus de jeunesse et d'expression, était précisément du genre qu'il admirait le plus. Il n'y avait pas jusqu'à la timi-
dite d'Anne et à la réserve avec laquelle elle lui répondait, qui n'eussent leurs charmes pour lui. — Car, semblable à la plupart des hommes impérieux et doués d'une volonté de fer, il préférait même l'inertie dans une femme à un caractère tant soit peu décidé; c'était là peutêtre ce qui expliquait son indilférence pour la beauté plus éblouissante d'Isabelle. Après le festin les nombreuses demoiselles de la suite plus que royale de la Comtesse, se réunirent dans la longue galerie du troisième étage, qui servait d'appartement d'apparat. La danse commença, et Isabelle s'étant excusée de figurer dans le pavon, le Roi offrit sa main à la pauvre Anne, qui l'accepta mais bien à contre-cœur. Isabelle qui n'avait jamais pardonné à Edouard ses dédains, fut fort blessée de l'admiration qu'il témoignait pour sa sœur; s'étant approchée de son oncle , elle conversa à l'écart avec lui , et l'esprit insinuant du prélat n'eut pas de p^ine à lui arracher des aveux où il devina une ambition encore plus hardie que la sienne. Il l'écouta, mais sans l'encourager ni la blâmer, A ses yeux il y avait des choses plus impossibles que Taccession de Clarence au trône de son frère ; mais il ne complotait jamais, excepté pour lui et pour rEghse.
La fête touchait à son terme, quand le Prélat
s'approcha du Comte qui, avec cette cdUttoiiste d'autant plus séduisante pour ses inférieurs, qu'elle contrastait étrangement avec sa hauteur envers ses pairs, avait rempli fort gracieusement ses devoirs d'amphytrion au milieu de ses chevaliers :
— Edouard est dans un de ses bons moments, dit à voix basse l'Archevêque, sachons en profiter. — Voulez vous consentir à vous en remettre à moi du soin de terminer tout débat entre vous avant qu'il se mette au lit? deux orgueilleux ne peuvent jamais s'entendre sans un tiers d'humeur plus coulante.
— Vous avez raison, dit Warwick en souriant ; et pourtant s'il y a quelque choses à craindre, c'est bien moins de me trouver trop revêche que trop disposé à fairedes concessiofiS. Mais voyezvous tout ce que je demande, c'est une satisfaction pour mon honneur et de; la loyauté envers l'armée que j'ai licenciée an nom du Roi.
— C'est là tout ! murmuxa ^l' Archevêque en s'éloignant, mais ce tout là est tout ce qu'il faut pour attirer l'orage sur vous, et rien de ce qu'il faut pour me rapporter à moi du pouvoir.
Le Comte et l'Archevêque suivirent le Roi dans ses appartements ; après qu'on eut servi à Edouard la collation du couch er, le Comte lui dit avec son sourire le plus ou vert : Sire, nous
avons encore quelques affaires à régler. — Avec qui préférez-vous en conférer ? avec moi ou avec l'Archevêque?
— Oh ! avec l'Archevêque , évidemment, mon beau cousin, répliqua non moins franchement Edouard ; car si vous et moi nous restons seuls, que Dieu nous vienne en aide ! quand l'acier et le caillou sont mis en contact, les étincelles volent et la maison peut prendre feu.
Le Comte sourit de la candeur de ces paroles, et soupira à demi de leur légèreté ; puis il se retira sans mot dire. Le Roi s'enveloppant de son ample robe de chambre se jeta nonchalemment sur le lit et fit signe à l'Archevêque de s'asseoir près de lui. Le prélat obéit. Edouard se souleva sur son coude, et à la lueur de sept flambeaux gigantesques d'argent massif, le Prêtre et le Roi se regardèrent gravement sans rompre le silence.
Enfin Edouard partit d'un éclat de rire et s'écria :
— Avouez, mon cher cousin, que nous ressemblons à deux habiles professeurs d'escrime italienne, qui craignent chacun de se découvrir en portant la première boite.
— Certes, dit l'Archevêque, votre Grâce me calomnie en me supposant la vanité de me croire à la hauteur d'un semblable duel. S'il y avait
lutte entre nous, je ne pourrais triompher qu'en me découvrant la poitrine.
La lèvre arquée du Roi prit une légère expression de raillerie qui Fut prompte, toutefois, à s'effacer,
— Laissons-là les phrases et arrivons au but , George ; Warwick est mécontent de ce que je ne veux pas abandonner la famille de ma femme; vous, vous êtes blessé, à plus juste titre, de ce que je vous ai enlevé le grand sceau de chancelier.
— Quant à moi, je dirai humblement à votre Grâce que je n'ai jamais ambitionné d'autres dignités que celles de l'Église.
— Ah ! en vérité? reprit Edouard en fixant un regard scrutateur sur le jeune prélat; oui, maintenant, je commence à vous comprendre. En quoi ai-je offensé l'Église? ai-je trop laissé dormir les lois contre les Lollards? s'il en est ainsi, prenez-vous-en à Warwick.
— Loin de là, sire. Bien différent des autres prêtres, j'ai toujours pensé que les persécutions ne guérissaient jamais les hérésies... Il ne faut pas souffler sur des tisons prêts à s'éteindre. Je suis plutôt d'avis que c'est un excès de sévérité dans les derniers temps, qui a donné de l'importance à la dernière insurrection, en y enrôlant les arcs et les piques des Lollards. Ma-
dame, la mère de la Reine, injustement accusée de sorcellerie, a cherché à se justifier... et peutêtre avec trop de zèle, en excitant votre Grâce contre ce géant invisible, qu'on nomme l'hérésie.
— Passons là-dessus, dit Edouard. Ce n'est donc pas d'indiflérence pour les intérêts de l'Église que vous m'accusez? — serait-ce, par hasard, de mon peu de respect pour les commandements de notre sainte mère? Ah! ah! vous et moi, quoique jeunes, nous savons le fin mot de la farce du monde. Archevêque, j'aime une vie facile; que votre frère et ses amis consentent seulement à m'accorder cela, et je leur abandonne tout le reste. — Je le dis de nouveau : arrivons au fait. Je ne puis bannir la famille de ma femme, mais je suis disposé à resserrer les liens qui unissent nos deux» maisons. J'ai une fille à qui, faute d'enfant mâle, reviendra ma couronne ; je la fiancerai à votre neveu, au fils de mon bien-aimé Montagu. Ce ne sont encore que des enfants, mais leurs âges s'accordent assez bien. Et à mon retour à Londres, le jeune Nevile sera crée duc de Bedford, titre réservé jusqu'ici aux princes du sang royal (*).
(*) Et de fait, il n'y avait alors en Angleterre qu'un seul duc yorkiste en dehors de la famille royale, à savoir, le jeune duc de Buckingliam qui, plus tard, chercha en • II. 27
Que ce soit là un gage de paix entre la mère de la Reine, qui porte les armoiries de ce duché et Ja maison de Nevile à qui elles reviendront.
Les joues de TArchevêque s'empourprèrent d'une joie orgueilleuse. Il s'inclina et avant qu'il pût répondre, Edouard reprit : War^ick est déjà si haut placé, que je ne saurais l'élever plus haut sans lui donner mon trône. — Et le ciel m'est témoin que j'aimerais mieux être seigneur de Warwick que roi d'Angleterre. — îtfais, quant à vous, écoutez-moi : notre unique Cardinal anglais est vieux et cacochime; quand il remontera dans le sein d'Abraham, quel autre que vous obtiendrait les suffrages du Saint-Collége? Vous savez que je suis assez bien dans la faveur du souverain Pontife. — Disposez complètement de moi. Maintenant, George, sommes-nous bons amis?
L'Archevêque porta à ses lèvres la main qui lui était tendue, et tout surpris de voir ses habiles combinaisons déjouées soudain par la reddition magique de la place qu'il assiégeait, il put à peine exprimer sa reconnaissance, tant l'émotion rendait sa voix tremblante; — mais, tout à coup il s'interrompit au milieu de ses épanchements ; son front se contracta, et se rap-
vain à soulever la massue de l'hercule Wanvick contre Richard IIL
pelant avec amertume les exigences de Thonneur de Warwick, il dit en hochant la tête :
— Mais hélas, sire, dans tout cela, il n'y a rien pour satisfaire mon têtu de frère.
— Par saint George et la tête de mon pèr«, s'écria Edouard en bondissant sur pieds, les joues rouges de colère, qn'exige-t-il donc, cet homme?
— Vous savez, répondit l'Archevêque, que l'orgueil de Warwick ne se soulève que quand il croit son honneur attaqué. Malheureusement, suivant lui, il a, du plein consentement de votre Grâce, promis aux insurgés d'Olney que les seigneurs de la famille Woodville seraient honorablement congédiés ; et à moins que vous ne lui concédiez ce point, j'ai bien peur qu'il ne rejette toute autre condition et que votre bon accord ne soit grandement compromis.
Edouard fitquelques enjambées dans la chambre ; puis il se planta en face de TArchevêque; et, lui appuyant ses deux mains sur les épaules, il le regarda fixement dans les yeux.
— Répondez-moi franchement, dit-il, suis-je prisonnier dans cette forteresse, oui ou non?
— Non, sire.
— Vous vous jouez de moi. J'ai été traîné ici malgré moi. Jesuis presque sans escorte. Jesuis à la merci du Comte. Cette chambre peut être ma tombe, cette couche mon lit de mort.
— Sainte vierge Marie! pouvez-vous juger ainsi Warwick? Sire, vous me glacez le sang dans les veines.
— Eh bien donc, si je refuse de satisfaire l'orgueil de Warwick, si je ne consens pas à sacrifier à d'insolents rebelles de loyaux serviteurs, que fera Warwick? Parlez, Archevêque, parlez.
— Je crains, sire qu'il ne renonce à tout emploi civil ou militaire. Je crains que la belle armée qui dort maintenant dans l'enceinte et aux alentours de ces murs,ne se dissipe en fumée et que votre Altesse ne demeure seule au milieu d'hommes nouveaux, exposée aux mécontentements de toute la nation.
La main courageuse d'Edouard trembla. Le Prélat continua avec un sourire sec et caustique.
— Sire, Anthony Woodville, maintenant seigneur de Rivers, vous a délivré de tout embarras ; nul doute que monseigneur de Dorset et ses parents ne soient assez galants chevaliers pour vous rendre le même service. La Duchesse de Bedford ne fera que se conformer à l'usage et à la décence, en se retirant dans la solitude pour pleurer son veuvage. Au bout d'un an, si ces nobles personnages reparaissent à la Cour, votre parole et celle du Comte n'en auront pas moins été tenues.
— Je vous comprends, dit le Roi avec un rire forcé, mais moi aussi, j'ai mon orgueil, aussi bien que Warwick. — Céder sur ce point, c'est de la honte pour celui qui cède.
— J'ai réfléchi au moyen de calmer tout différend sans humilier personne. La mère de votre Grâce est chérie de Warwick et respectée de tous. Depuis votre mariage elle vit dans Tisolement, loin des affaires de l'état. Si proche parente de Warwick, si zélée pour les intérêts de votre Grâce, elle est plus propre que personne à jouer le rôle de médiateur. Remettez-vous en tous deux à son arbitrage.
— Ah! rusé Prélat, vous savez quelle haine profonde mon orgueilleuse mère porte aux Woodville. — Vous connaissez d'avance sa décision.
— Peut-être ; mais au moins tout ennui et toute humiliation seront épargnés à votre Grâce.
— Warwick consentira-t-il à cet arrangement?
— Je l'espère.
— Sondez-le, et revenez m'apprendre sa décision. Voilà assez de graves entretiens pour ce soir.
Edouard resta seul ; et son esprit parcourut rapidement le champ d'action qui s'étendait devant lui.
— J'ai à derrii-gagné Tarmée du Comte, pensa-t-il, mais j'aurais bientôt perdu ce que j'ai conquis» si elle venait à apprendre que ces malheureux Woodville fussent cause d'une nouvelle rupture entre nous. Certes les Lancastriens relèvent la tête. Certes les temps demandent à être cajolés et pris par la douceur. Et pourtant ces pauvres gentilshommes m aiment à ma manière, et non comme cet insupportable Comte qui m'excède avec ses embrassades d ours. Où diable ce vieux refrogné a-t^il trouvé une si jolie fille? Charmante Anne ! J'ai maintes fois surpris ses regards tournés vers moi et ils exprimaient une tendre frayeur... une émotion que je meurs de désir d'avoir bien interprétée. Vraiment voici la quatrième semaine que je passe sans avoir entendu un seul soupir de femme. Ce n'est pas étonnant qu'un si gracieux visage m'enflamme le cœur. — Je voudrais que Warwick en fît son ambassadrice... Et pourtant s il en était ainsi, il faudrait dire adieu aux Woodville Ces hommes ne savent pas me prendre ; et sur mon ame, les femmes trouvent la tâche assez facile.
11 partit d'un joyeux éclat de rire en terminant ainsi son monologue; puis il éteignit les lumières, mais le sommeil ne vint pas visiter sa couche, et après s'être retourné dans tous les sens pour le poursuivre, il se leva et ouvrit
la croisée afin de rafraîchir l'atmosphère échauffée par les flambeaux. Une lumière brillait encore à la fenêtre d'une massive tourelle; surpris d'une circonstance aussi extraordinaire, le Roi se dit : sans doute, c'est ce rusé Prélat qui veille encore ; l'astuce ne dort jamais. — Mais un second regard lui fit reconnaître la même gracieuse image qui avait chassé loin de lui le sommeil. En dehors de la fenêtre à demiouverte? il aperçut le profil de la dame Anne, et une lune brillante lui permit de distinguer qu'elle pleurait : Ah ! Anne, murmura le galant monarque, que ne suis-je près de toi pour essuyer ces larmes sous mes baisers ! Ses lèvres n'avaient pas encore achevé d'exprimer ce désir profane, que la jeune fille se releva et ferma la fenêtre d'une main qui semblait presque transparente à la lueur argentée de la lune. — La lumière continua encore à briller quelques instants, mais Anne ne se montra plus...
— Malheur ! malheur ! malheur ! murmura le Roi; ces Nevile me sont fatals en tout, en amour comme en haine.