LIVRE HUITIEMEo
Bans lequel se brise le dernier lien qui unliii sait le Faiseur de Roi et le Roi.
La dame Anne visite la Cour.
Quelques semaines s'étaient écoulées depuis les événements rapportés ci-dessus. L^orage, un instant amoncelé sur la tête d'Edouard, était dissipé pour le moment, quoique les nuages dispersés assombrissent encore l'horizon. Le comte de Warwick avait défait les Lancastriens sur les frontières, et le chef des rebelles avait péri sur réchafaud; mais la redoutable épée d'Edouard n'avait pas brillé dans la bataille ; enchaîné par une attraction encore plus puissante que celle du carnage, il s'était attardé à Middleham tandis que Warwick dirigeait son armée sur York.
Alors que le Comte arriva dans cette capitale du duché héréditaire d'Edouard, il apprit que l'habile et infatigable Hastipgs, instruit» même
avant d'atteindre le camp de Gloucester, de la captivité apparente du Roi, avait cru prudent de s'arrêter à York et d'assembler en grand conseil tous ceux des Chevaliers et des Barons que leur amour pour Edouard ou leur jalousie contre Warwick pouvait rendre dociles à son appel. — On croyait généralement qu'Edouard était retenu malgré lui à Middleham; et âès l'arrivée à York de Warwick, Hastings le somma gravement de démentir ce bruit. Le Comte, pour selaver d'un soupçon qui entravait tous ses mouvements militaires, expédia à Midleham le seigneur de Montagu qui en revint bientôt accompagné non seulement du Roi, mais encore de la Comtesse et de ses deux filles, qu'Edouard avait tenu à amener à sa suite, sous prétexte de mieux prouver par là l'amitié qui l'unissait à Warwick. L'apparition du Roi leva toutes les difficultés, et le Comte se remit en marche pour aller combattre les rebelles, mais Edouard le laissa partir seul; et ce ne fut qu'après la victoire qui débarrassa pour quelque temps son règne de tout ennemi déclaré, qu'il reparut à Londres.
Là, se rendit aussi le Comte, conformément aux conseils de ses amis ; et , dans un conseil convoqué à cet efl'et, il daigna réfuter les bruits encore accrédités par ses ennemis et recueillis
avec assez de crédulité par le peuple, bruits qui Taccusaient d'avoir pris part à l'insurrection, et détenu forcément le roi à Middlcham. — A la suite de celte justification, il y eut entre les chefs des maisons d'York et de Warwick, ainsi que l'avait suggéré l'Archevêque, une entrevue solennelle dans laquelle l'ex-Rose de Rabby, la mère du Roi, remplit le rôle de médiatrice et d'arbitre. La parole donnée par le Comte aux communes à Olney, fut ratifiée; et Edouard consentit à la retraite momentanée des Woodville, quoique le chevaleresque Anthony différât encore son pèlerinage à Compostelle. La vanité de Clarence se contenta du gouvernement de l'Irlande ; mais , sous divers prétextes, Edouard retarda le départ de son frère pour ce poste important. On proclama une amnistie générale. Un parlement tut convoqué pour porter remède aux abus dont se plaignait le peuple ; et la fille du Roi fut fiancée à Théritier des Montagu. Ce dernier reçut le titre de duc de Bedford , et tout le pays se réjouit du rétablissement de la paix, de l'éloignement des Woodville et de la réconciliation du jeune Roi avec le favori de la nation. Jamais la puissance des Nevile n'avait paru si bien affermie; jamais le trône d'Edouard n'avait semblé si stable.
Ce fut alors que le Roi décida le Comte et son
épouse à permettre que la dame Anne accompagnât la duchesse de Clarence , qui devait venir passer quelque temps au palais de la Tour. La Reine s'était soumise de si bonne grâce à l'humiliation de sa famille , que le fier \Warwick lui-même en avait été touché ; et il était trop chevaleresque pour ne pas consentir au départ de sa fille chérie, dont le séjour à la cour, dans de telles circonstances , devenait comme un hommage rendu à Elisabeth. Le public vit dans cette visite , qui fut faite avec grandes pompe et cérémonies , la probalité d'une nouvelle alliance fort désirée. L'Archevêque avait ébruité l'attachement de Gloucester pour la dame Anne, et l'on attendait avec grande impatience le retour du jeune duc.
Warwick profita de cette occasion pour témoigner à MarmadukeNevile combien il était reconnaissant de son dévoûment. — Mon cher et noble parent, lui dit-il, je n'ai pas oubUé que vous avez quitté le Roi et sa cour pour le ministre disgracié et son sombre manoir. Je n'ai pas oublié que vous m'avez parlé d'un certain attachement pour une gentille demoiselle, attachement qui n'a pas été accueilli suivant vos mérites. Au moins ce ne sera pas faute de domaines, ou faute des éperons d'or qui permettent à quiconque les porte de chevaucher à côté de»
Rois et des Empereurs, que vous ne pourrez pas vous choisir une femme selon votre cœur. Je vous prie , mon bon cousin , d'accompagner ma fille Anne à la cour, où le Roi ne vous recevra pas défavorablement ; mais il est juste de vous dédommager de la perte de votre position auprès de Son Altesse. — Je tiens du Roi le pouvoir de créer chevalier quiconque peut payer la redevance; et vos domaines seront suffisants pour cette dignité. Agenouillez-vous et relevezvous , sire Marmaduke Nevile, seigneur du manoir de Borrodaille, de ses forêts et de ses fermes; et puissent Notre-Seigneur et Notre-Dame vous rendre puissant dans les batailles et fortuné dans vos amours.
En conséquence, revêtu de son nouveau titre et autorisé à se mesurer avec les plus braves, le sire Marmaduke Nevile suivit le Comte et la dame Anne au palais de la Tour.
Alors que Warwick se disposa à laisser sa fille au milieu du brillant entourage d Elisabeth, il dit au Roi avec une noblesse simple et touchante :
— Ah ! Sire, s'il vous fallait un otage, garant de ma fidélité, pensez que mon cœur est ici; car en vérité mon sang et ma vie me sont moins chers que cette frêle jeune fille,.., le portrait de sa mère, à l'époque où mes lèvres touchèrent pour la première fois les siennes.
Edouard changea de visage et rougit en répondant : Mon Elisabeth la regardera comme une sœur. Mais vous, mon cousin, ne partezvous pas maintenant pour le Nord?
— Avec votre permission je me rends d'abord à Warwick.
— Ah ! vous ne voulez pas avoir Tair d'approuver mes préparatifs apparents de guerre contre la France.
— Votre Altesse ne parle pas sérieusement. J'ai promis aux communes que vous ne lèveriez par d'impôts pour une guerre aussi désavantageuse.
— Vous savez que je suis disposé à faire honneur à tous vos engagements. — Mais le pays fourmille tellement de soldats licenciés, qu'il est de bonne politique de leur laisser une espérance de service, afin que l'orage puisse se dissiper peu à peu.
— Hélas! mon souverain, dit gravement Warwick, je suppose qu'une couronne apprend à la tête qui la porte l'art de faire de la diplomatie; mais, quant à moi, une paix cordiale ou une guerre ouverte m'ont toujours semblé ce qu'il y a de mieux.
Edouard sourit et se détourna. Warwick jeta un regard sur sa fille qu'Elisabeth caressait amicalement ; puis il étouffa un soupir; et l'air pa-
rut plus léger aux insectes de la cour, quand baissant sa tête altière pour franchir la porte, il disparut suivi de son long cortège.
— Veuillez, ma gentille Anne, dit la Reine, choisir parmi mes dames celles que vous désirez voir attachées à votre personne. Nous serions désolée que votre suite fût moins que royale.
La douce Anne chercha, mais en vain, à s'excuser d'un honneur sous lequel se cachaient bien de l'arrogance et de l'envie, quoique , à vrai dire, elle fût trop innocente pour comprendre l'astuce insidieuse de la Reine. Comme faveur toute spéciale, le Roi lui avait manifesté le désir que ses suivantes fussent prises parmi les dames de la Cour, et maintenant Elisabeth voulait lui imposer un choix qui ne pouvait manquer de mortifier celles qui n'obtiendraient pas la préférence. Jetant un regard timide autour d'elle, Anne aperçut un gracieux visage où elle trouva quelque chose d'indicible qui l'intéressa tellement et évoqua en elle des souvenirs si tristes et si chers, qu'elle se dirigea, par un mouvement instinctif, vers la jeune étrangère, dont elle prit naïvement la main. Les nobles demoiselles se groupèrent autour d'elle, échangèrent entr'elles des œillades railleuses, et s'éloignèrent avec dédain. La Reine elle-même trahit de la surprise, mais prompte à se remettre, elle inclina gracieuseui. â
ment la tête en disant : Devinons-nous bien votre intention, madame Anne? désireriez-vous avoir cette gentille demoiselle Sybill Warner, au nombre de vos dames de service?
— Sybill, ah ! je savais bien que mes souvenirs ne me trompaient pas, murmura Anne ; et après un salut d'assentiment , elle ajouta : Ne vous rappelez-vous pas, vous aussi, ma belle demoiselle, que nous nous sommes connues dans notre enfance, il y a bien des années?
— Parfaitement, noble Dame ('), répondit Sybill. Tandis qu'Anne se tournait vers la Reine, avec une modestie pleine d'une dignité de grand air, pour lui expliquer comment elle avait connu Sybill, le Roi s'approcha d'elle pour accaparer son oreille et son attention. — Chacun trouva fort naturel qu'Edouard se montrât particuUèrement empressé auprès de la fille de Warwick, de la sœur de la duchesse de Clarence ; et Elisabeth elle-même ne soupçonna aucune intention coupable sous le langage insinuant et les manières caressantes que son royal époux adopta durant toute la journée et même jusqu'à la fin des réjouissances du soir, à l'égard d'une demoiselle que sa haute naissance semblait placer au-delà de tout hommage profane.
(*} Le litre de dame était alors donné indistinctement aux demoiselles comme aux femmes mariées de haut rang.
Mais quant à Anne, bien que trop pure pour deviner la nature des prévenances d'Edouard, elle en ressentait une vague terreur. Toute la beauté, toute la fascination de son royal admirateur, ne pouvaient effacer de sa mémoire le souvenir du prince exilée bien plus, l'éclat des qualités du monarque ne servait qu'à lui inspirer plus d'éloignement pour lui. — Le charme presque irrésistible qui s'attachait à la personne d'Edouard d'York, assombrissait l'horizon d'Edouard de Lancastre. Aussi accueillit-elle avec délice le moment où , conduite enfin dans ses appartements, elle put congédier la pompeuse uite qu'on lui avait donnée , pour rester seule vec la jeune fille qu'elle avait honorée d'un choix tout spécial.
— Et ainsi donc, vous aussi, vous vous souvenez de lEoi ? dit Anne de sa voix suave et affectueuse.
— Vraiment, qui ne s'en souviendrait pas? répondit Sybill : quand lamaindansla main, vous vous éloigniez des autres enfants avec le jeune prince que tous regardaient comme leur roi futur, j'entendais partout autour de moi, murmurer... une prophétie bien fausse.
— Ah ! ... et quelle prophétie, demanda Anne?
— On disait que, dans la main pressée entre les doigts rosés du Prince , dans la main de la
fille de Warwick, reposait la plus grande sauve garde du Irône de son père.
Le sein d'Anne se souleva et son petit pied se mit à tracer de bizarres caractères sur le plancher.
— Ainsi, dit-elle d'un air rêveur, même ici, au milieu d'une cour nouvelle , vous n'oubliez pas le prince Edouard de Lancastre. Oh! nous saurons trouver bien des instants pour parler du passé. — Mais comment se fait-il qu'après avoir passé votre enfance auprès de Marguerite, vous soyez maintenant bien accueillie auprès d'Elisabeth.
— L'avarice et le pouvoir avaient besoin des talents de mon père. C'est un savant de bonne maison, mais pauvre. — Il travaille encore à cette heure, et toutes les nuits il en est de même. J'étais attachée à la personne de Sa Grâce la duchesse de Bedford, mais à son départ de la Cour, le Roi prit mon père à son service, et Son Altesse la Reine daigna m'admettre moi-même au nombre de ses dames d'honneur. C'est bien heureux que j'habite la même demeure que mon père ; sans cela qui prendrait soin de lui ?
— Tu es sa fille unique? Il doit t'aimer
bien tendrement.
— Sans doute , mais non comme je l'aime. II vit d'une vie tellement en dehors de tout ce qui
a vie. Mais après tout peut-être est-il plus doux d'aimer que d'être aimée.
Eminemment tendre et femme par le cœur, Anne fut vivement émue de cette réponse, et se rapprochant de Sybill , elle l'enlaça de ses bras et la baisa au front.
— Veux tu que je t'aime, moi, Sybill? dit-elle avec la candide naïveté d'une vierge, et toi, m'aimeras-tu?
— Ah ! madame, vous avez tant de personnes pour vous aimer, un père, une mère, une sœur, tout le monde ; le soleil lui-même rayonne avec plus d'amour sur les grands.
— Hélas î dit Anne qui , semblable à la plupart des natures aimantes^ avait ses prétentions au privilège de la souffrance , — il se peut que j'aie des chagrins dont tu sois exempte. Je t'avoue, Sybill, qu'il y a dans ta physionomie un je ne sais quoi qui m'attire étrangement vers toi. Le mariage m'a fait perdre ma sœur; car depuis qu'Isabelle est mariée, elle est bien changée à mon égard ; je voudrais que tu la remplaçasses pour moi. T'enleverai-je à la Reine, à mon départ? Ah ! ma mère, au moins tu l'aimeras toi; car respirer le même air qu'elle, vois-tu, c'est l'aimer. Viens m'embrasser Sybill.
Sybill avait été si peu accoutumée , depuis longtemps , à recevoir des témoignages d'affection ,
^ 14 — surtout de personnes de son sexe et de son âge, que les paroles d'Anne furent pour elle, comme l'aurore pour la fleur fermée. — Elle attira sur son sein la nouvelle amie qui semblait lui tomber du ciel, et elle lui couvrit le visage et les mains de baisers humides de larmes.
— Ah! balbutia-t-elle enfin, quand son émotion lui permit de retrouver la voix : comment jamais vous témoigner ma reconnaissance, m'acquitter envers vous... quand même ces paroles affectueuses seraient les dernières que vos lèvres daignassent m'adresser !
Anne était enchantée; jamais elle n'avait trouvé personne à protéger, personne à qui elle pût entièrement se confier; — quelque tendre que fût sa mère, la distance que les mœurs mettaient alors, même dans sa famille, entre la mère et ses enfants , était si grande, que notre douce jeune fille n'eût jamais osé faire confidence à la Comtesse des faiblesses de son cœur.
Le besoin de s'épancher est si naturel à la jeunesse, et cet instinct s'augmentait encore tellement chez Anne d'une tendance à s'appuyer sur les autres, à se confondre en eux, qu'elle avaitj comme nous l'avons vu, cherché à se faire une confidente dlsabelle; mais dès l'abord même, elle n'avait trouvé en sa sœur que la
pitié presque méprisante d'un esprit fort et étranger à tout entraînement; et plus tard, depuis le séjour d'Edouard à Middleham, la duchesse de Clarence s'était tellement abîmée dans son égoïsme impérieux et dans son ambition déçue, que la pauvre Anne ne s'était pas même senti le courage de faire allusion à ces secrets dont la pensée seule appelait une rougeur pudique sur ses joues. — D'un autre côté, ainsi transplantée à la cour, au milieu de visages et de lieux tout nouveaux pour elle, exilée de toutes ses vieilles affections, elle éprouvait ce sentiment d'isolement si insupportable pour ceux que le rude apprentissage de la vie n'a pas encore rompu à la destinée commune; aussi se jeta-t-elle avec toute la sensibilité maladive de sa nature dans cette amitié, improvisée il est vrai, mais pleine de douces promesses. Elle venait de rencontrer une jeune fille de son âge, initiée elle aussi au chagrin, dont les yeux et la voix la charmaient, qui ne gronderait pas même ses erreurs , une jeune fille qui avait vu le Prince qu'elle chérissait, une compagne de son enfance associée à ses plus chers souvenirs , qui aurait mille histoires à lui raconter sur le temps où le jeune banni était l'héritier d'un roi...; et son cœur Tadopta soudain, et dans l'enfantillage de ses jeunes années , elle pleura
presque de joie en trouvant un Ici débouché pour les tendresses de son ame. Il y avait en elle quelque chose de la lemmequi acquiert une amie, et quelque chose de Teniant qui se cramponne à une nouvelle recrue pour ses jeux.
— Ah! Sybill, murmura- t-elle, ne me quitte pas ce soir, ces murs étrangers me font peur; et les figures de cette tapisserie sont si gigantesques, on dirait des spectres ; et on prétend qu'il revient des esprits à la Tour. Reste, ma chère Sybill, reste avec moi.
Et Sybill demeura.
L'innocence qui dort et le crime qui veille.
Tandis que les jeunes filles échangeaient ces innocents propos; tandis qu'abandonnant sa douce voix au cours de ses rêveries naïves, Anne aidait elle-même sa compagne à se déshabiller ; tandis que, se tenant par la main, elles priaient à genoux devant le crucifix ; tandis qu'elles éteignaient timidement la lumière pour se glisser bien vite dans leur couche ; tandis que conversant dans l'ombre d'une voix de plus en plus faible, elles tombaient dans un pudique sommeil, le Roi marchait à grands pas dans sa chambre, consumé par la fièvre d'un amour délirant, en proie à une frénésie qui étouffait dans son cœur, aux passions géantes, tout sentiment d'honneur, de reconnaissance , d'équité.
Edouard avait une de ces organisations telles qu'on n'en retrouve plus de nos jours ; c'était comme un enfant égaré de ces siècles fabuleux qui ont fourni à la Grèce les terribles légendes qu'Ovide a animées du feu sombre de sa poésie; car une civilisation analogue avait produit les mêmes résultats pendant le moyen-âge, dans le Nord comme en Italie, à cette époque où le crime devenait grandiose par son audace effrénée, où le pouvoir prenait des proportions si colossales qu'il faisait éclater les liens de la conscience , où un despote était l'incarnation de la volonté absolue ; où l'honneur, il est vrai, était une religion mais une religion dont la valeur était la foi et qui écrivait son décalogueàla pointe d'unépée impitoyable.
La jeunesse d'Edouard ressemblait à la jeunesse d'un ancien Titan, d'un Borgia italien. Le sang coulait dans ses veines comme une lave dévorante. Cette nature ardente etfougeuse avait encore été exaspérée par l'abus de toutes les intempérances ; les liqueurs et la volupté étaient son aliment habituel; ses vertus elles-mêmes attisaient ses vices ; son courage étouffait les remontrances de la prudence ; son intelligence indisciplinée lui apprenait à se rire de tout ce qui faisait obstacle à ses désirs. Sans doute Edouard était capable de ruse, de dissimu-
lation, mais c'était seulement comme le tigre qui rampe pour être plus sûr d'atteindre sa proie. Qu'on découvrît ses manœuvres , et soudain la ruse faisait place à la fureur, et sa farouche impétuosité eût affronté dix mille enneinis, pleine de confiance en ses griffes, en son audace, et en ses bonds redoutables. — C'est là ce qui explique les imprudences et les légèretés incroyables dans lesquelles se précipita sa jeunesse, en dépit de ses grandes capacités. En le voyant se jouer à plaisir de Warwick, des barons, du peuple, des factions, de toutes ces redoutables puissances qu'un prince, bien moins habile que lui, eût redouté d'ameuter contre un trône mal affermi, on est tenté de croire qu'il aimait à provoquer le danger pour la seule jouissance de le déjouer ou de le terrasser. Altéré d'émotions, et déjà blasé sur toutes les pompes et surtous les plaisirs delà vie, il s'ennuyait de ses désirs impuissants, et rien ne pouvait plus fouetter son sang que les acres ivresses des passions coupables. — Sa cour était peuplée de femmes aussi séduisantes peut-être que la belle Anne, plus séduisantes même pour un cœur ordinaire, mais un sourire lui eût livré leurs cœurs, aucun danger, aucun mal irréparable n'eussent résulté de leur conquête banale; et il dédaignait ces amours insipides. — Mais Anne, mais la vierge confiée à sonhospitalité, la fille du
plus redoutable des Barons, le trésor et Tidolede Thomme dont la main avait bâti son trône, dont un mot avait dissipé une armée, cette femme entourée d'une triple égide, en un mot — il suffisait que sa raison creusât un abîme entr'elle et lui, il suffisait que sa conscience se jetât devant lui en lui criant : arrière! pour que ses passions, exaspérées par la contrainte, n'en rugissent que davantage de convoitise et de fureur.
Edouard était incapable d'un amour pur et constant; même son affection pour la Reine était mêlée d'éléments bien plus terrestres. Hors d'état de satisfaire autrement un caprice soudain, il était descendu jusqu'à elle pour ne pas essuyer un démenti, et beaucoup aussi pour jeter le gant à l'opinion. Depuis lors, sa vanité, et peut-être un instinct de magnanimité l'avaient poussé à protéger celle qu'il avait élevée jusqu'à lui, à imposer aux hommages de ses sujets, la femme que leur roi avait jugée digne de ses hommages; et rinstinct de la paternité, fort développé chez lui comme chez la plupart des natures puissantes et à demi-sauvages, avait maintenu l'influence de la mère qu'il aimait d'une nouvelle tendresse dans ses enfants. — Toutefois l'amour, le véritable amour qui est à la fois une passion et une religion, était complètement étranger à ce mélange de sentiments hétérogènes. — Edouard ne pouvait
connaître que le vertige des sens, le désir égoïste de la possession ; mais ce désir était la volonté d'un roi qui ne connaissait ni crainte, ni scrupule, d'un roi habitué à voir le monde s'ouvrir devant ses caprices; et il était à la sensualité du vulgaire, ce qu'est la tempête à la brise des nuits d'été. Et pourtant, tandis qu'il marchait dans sa chambre, au milieu delà solitude de la nuit, l'ombre du grand crime qui se dressait devant lui, faisait reculer d'effroi sa conscience elle-même. — Il étouffait ; sa joue s'empourprait soudain pour devenir soudain livide de pâleur; il entendait les battements précipités de son cœur.
Il s'arrêta. Il se laissa tomber sur un
siège , se couvrit le visage de ses deux mains , puis se levant tout à coup il s'écria : — Non ! non, je ne puis chasser de ma pensée ce doux visage, ces célestes yeux bleus. Ils me poursuivent pour ma perte et pour la sienne. Et pourquoi pour notre perte? si elle m'aime, qui le saura? si elle ne m'aime pas, osera-t-elîe proclamer sahonte? sa honte ! quedis je? lesembrassements d'un roi ne deshonorent point. Le bâtard d'un roi est l'orgueil d'une famille. Tout se tait; la lune elle-même va disparaître du firmament. Les nattes qui couvrent le sol de la galerie, amortissent le bruit des pas. Par le ciel î un Plantagenet peut-il connaître la crainte? — II ne se
donna pas le temps de réfléchir davantage; il ouvrit doucement la porte, et se glissa le long de la galerie. Il savait parfaitement où était la chambre d'Anne, car c'était d'après son ordre quelle lui avait été assignée; et outre la porte ordinaire du corridor, un petit cabinet conduisait à un panneau secret qui s'ouvrait derrière la tapisserie. C'était Tappartement qu'occupait , lors de ses visites àla Cour, la rivale de la Reine, la dame Elisabeth Lucy. Il traversa le cabinet, leva la tapisserie, et se trouva dans cette chambre, que la reconnaissance, sa foi de chevalier, et l'hospitalité auraient dû lui rendre sacrée comme un sanctuaire. Au moment où il entrait, la lune cachée l'instant d'avant derrière un sombre nuage, brilla d'un éclat imposant, et versantsa lumière à travers la fenêtre qui était en face de lui, inonda la chambre de rayons fantastiques.
L'aspect soudain de l'astre triste et solennel, l'épouvanta comme si c'eût été le visage d'un réprobateur, d'une créature vivante ; on eût dit qu'un être qui n'appartenait pas à la terre, s'interposait entre la victime et le coupable. Ce moment d'hésitation fut court cependant. Il s'avança : il écarta un peu le rideau lourd de broderies d'or , et il aperçut le tranquille visage de *a noble jeune fille endormie. Ce visage paraissait pâle à la clarté de la lune; mais d'une inef-
fable sérénité, et le sourire de ses lèvres assoupies semblait plus doux encore que celui qui les entr'ouvrait alors qu'elle était éveillée. Le regard du Boi était si fixement attaché sur elle, tout son cœur et tout son être se repaissaient avec tant de délire de ce délicieux spectacle de jeunesse et d'innocence, qu'il ne remarqua pas au premier abord qu'elle ne reposait pas seule dans sa couche. Une exlamation lui vint sur les lèvres; il serra les poings. Dans un transport de jalousie, il s'approcha, se pencha vers le lit, entendit la respiration régulière que ne connaissent pas les rêves du coupable ; puis , quand il vit cette pure et amicale étreinte, quand il aperçut le visage calme et même quelque peu mélancolique de Sybill, aussi blanc que le marbre sous les rayons de la lune et penché avec tendresse sur Anne comme pour mieux la protéger dans son sommeil; ces deux ravissantes figures si étroitement enlacées qu'elles semblaient vivre de la même vie, respirant en harmonie, mêlant l'ore^ et l'ébène de leurs chevelures et se faisant un voile de leurs tresses confondues, sous lesquelles leur cou blanchissait comme l'ivoire j quand il vit cette double grâce, le sentiment, la révélation de cette mystérieuse défense que la chasteté porte en elle-même, glissa comme de la glace dans ses veines brûlantes. Au milieu de sa
puissance d'homme et de roi, il se sentit comme paralysé devant cette égide inattendue, devant la virginité défendant la virginité, l'innocence veillant sur l'innocence. Celte double vertu l'effraya et le confondit; ce faible bras passé autour du cou pour lequel il aurait risqué son royaume, protégea sa victime plus efficacement que ne l'eussent fait les boucliers de tous les guerriers qui aient jamais suivi la bannière du valeureux Warwick. La nuit et l'occasion le favorisaient; mais c'était en vain ; tant que Sybill était près d'elle, Anne était sauvée. Il grinça les dents et fit entendre unmurmure : dansce moment Anne s'agita. Ce mouvement troubla le léger sommeil de sa compagne. Elle prononça quelques mots inintelligibles, mais ce faible son retentit comme la malédiction du remords à l'oreille du Roi coupable. Il laissa retomber le rideau , et se retira.
Tandis que le Roi s'échappait ainsi comme un félon de cette chambre, la démarche chancelante, le visage bouleversé par les orages des passions, les lèvres pâles et frémissantes, dégradé et avili, dépouillé de sa majesté et de sa beauté, si sa honte eût eu pour témoin un être destiné à entendre parler plus lard de l'assassinat qui, au dire de Thistoire, mit fin à sa postérité mâle, cet être n'eût pu ajouter foi au drame sanglant des
enfants d'Edouard, sans être tenté de croire que, pendant que le Roi contemplait les deux innocentes dorniousGs, une vision de la tragédie future avait terrassé ses pensées coupables pour les remplacer par un frémissement d'horreur, vision terrible où se retraçaient un sommeil aussi pur, deux créatures s'enlaçant d'une étreinte aussi tendre, des meurtriers pénétrant dans la chambre pour y consommer un crime à peine plus odieux que le sien, et les fautes du père s'incarnant en des formes grimaçantes pour devenir les bourreaux des fils.
Nouveaux périls de la maison cVYork; le cœur du Roi conspire avec la rébellion contre le trône du Iloi.
Ah î c'est une belle chose que l'amour de la jeunesse , c'est une chose touchante que la tendresse de la femme pour la femme ; c'est un beau spectacle pour Theureux soleil que le réveil du sommeil de la vertu , et le baiser que dépose une vierge sur les lèvres d'une vierge en murmurant d'une douce voix : bonjour !
Anne s'éveilla la première ; et lorsque l'éclat d'un soleil d'hiver, étincelant à travers une atmosphère purifiée par la gelée , tomba sur le visage de Sybill, elle fut frappée d'une beauté qu'elle n'avait pas assez observée la veille ; car
le sommeil de la jeunesse efface les traces des soucis et des tristes pensées, les peines du cœur s'endorment dans le repos du corps, les fibres fatiguées retrouvent leur souplesse, un sang plus calme et plus chaud colore les joues, et les membres arrondis, dégagés des raides contraintes des vêtements, reposent dans une attitude plus gracieuse. Dans son sommeil, la jeunesse paraît plus jeune, la beauté plus belle , la pureté plus pure. Les noirs et longs cils de la jeune fille s'appuyaient sur ses blanches paupières, et la fraîcheur de ses lèvres entr'ouvertes par une moue gracieuse , appelaient le baiser de sœur qui éveilla la dormeuse.
— Ah ! ma dame , dit Sybill , en écartant sa longue chevelure de ses yeux d'un sombre azur — • vous voilà, vous êtes saine et sauve! Bénis soient les saints et Notre-Dame! car j'ai eu cette nuit un songe qui m'a grandement effrayée.
— Mes songes ont été joyeux et dorés , dit Anne. Qu'as-tu rêvé?
— Il me semblait que je vous voyais endormie dans cette chambre ; je n'étais pas à vos cotés , mais je veillais sur vous à peu de distance ; puis, oh ! mon Dieu ! un affreux serpent sortait d'un coin et rampait vers votre oreiller, j'entendais ses sifflements , et je m'efforçais , mais
en vain, de venir à votre secours ; mes membres étaient comme enchaînés par un charme. Enfln la voix me revint, je poussai un cri, et je m'éveillai; et, ne vous moquez pas de moi, je suis sûre d'avoir entendu des pas qui se retiraient, et le bruit d'une porte qui se refermait.
— C'était l'effet de ton rêve qui se faisait encore sentir même après ton rêve ; j'ai souvent éprouvé quelque chose d'analogue ; et cette nuit même cela m'est encore arrivé^ car, moi aussi, j'ai rêvé, rêvé que j'étais au pied des autels avec quelqu'un qui est bien loin d'ici ; et en m'éveillant, car je me suis aussi éveillée, j'ai été longtemps avant de pouvoir me persuader que c'était ta main que je tenais, et ton bras qui m'enlaçait.
Les jeunes amies se levèrent, et elles venaient à peine de terminer leur toilette, quand entra dans la chambre tout le luxe de suite accordé à la dame Anne. Sybill se mit en devoir de se retirer. — Et où vas-tu? dit Anne.
— Voir mon père, c'est mon premier soin au réveil, répondit Sybill à voix basse.
— Tu me conduiras près de lui un peu plus tard. Viens me trouver ici une heure avant midi, Sybill. Anne passa la matinée en compagnie de la Reine ; ces heures furent remplies^par la collation, le jeu de quilles et les travaux de bro-
derie. La duchesse de Clarence avait quitté le palais pour aller visiter la mère du Roi dans son château de Baynard, et la timidité d'Anne était attristée par Tétrangetédes figures qui Tenvironnaient, par le silence habituel d'Elisabeth. Il y avait quelque chose dans cette faible et malheureuse Reine, qui Tempêchait toujours d'inspirer l'amitié. Quoique incessamment occupée à for-
) mer et à créer un parti, une faction, elle ne réussit jamais à se concilier le respect et la confiance. Et aucune créature élevée si haut ne resta
^ plus dépourvue d'amis qu'Elisabeth, alors que, pendant son cruel veuvage, elle dût élire domicile dans l'asile de Westminster. Son pouvoir n'était que le reflet du soleil de son royal époux, et il s'évanouit soudain quand l'astre disparut prématurément. Elle avait cependant pour elle tous les avantages personnels, et une douceur insinuante demanières qui, à la première vue, semblait faite pour lui gagner les Gœurs; mais sa voix manquait de naturel et de franchise, son regard était glacial et furtif. Son affectation cérémonieuse et guindée trahissait une éternelle préoccupation d'elle-même, un égoïsme toujours éveillé. Son rire était déplaisant, cynique, sans entrain, sans hilarité ; elle n'avait rien de cet oubli de soimême , de cette chaleur dans la gaîté, de cette absorbtion dans la tristesse, qui excitent la sym*
pathie. Sa beauté était sans grâce, sans caractère, sans charme ; toutes les courbes de ses formes pouvaient plaire à la sensualité ; mais là s'arrêtait la fascination. Son esprit était trivial, quoique rusé et dissimulé ; et l'égalité même de son caractère n'était que le va-et-vient uniforme d'un cœur réglé comme une horloge, et sans conscience de ses propres mouvements. Vaine dans la prospérité , qui trouvera étonnant qu'elle ait été abjecte dans l'infortune? Qui trouvera étonnant que, dans un âge plus avancé (*), tout en accusant Richard III du meurtre de ses deux enfants , et certaine en tout cas qu'il était le bourreau de son frère ainsi que de son fils du premier lit (-), elle ait consenti à mettre ses filles sous sa garde, bien qu'il leur eût imprimé la tache de bâtardise, et qu'il ne la reconnût elle-même que comme une concubine d'Edouard?
Le Roi cependant était monté à cheval de bonne heure , et aucun homme ne se serait permis
en son absence de pénétrer dans le cercle des
(») Grafton, 806.
(*);Le seigneur Antoine de Riverset le seigneur Richard Gray.Rien ne caractérise mieux la frivolité de l'esprit d'Elisabeth, que son désir, (après tous les chagrms de son second veuvage , et à l'âge de soixante ans environ) de contracter un troisième mariage avec Jacques III roi d'Ecosse — mariage qu'empêcha seulement la mort du monarque Écossais.
femmes. Ce fut avec un vif plaisir de jeune fille qu'Anne parvint enfin à regagner son appartement, où elle trouva Sybill, et que guidée par celle-ci, elle traversa les sombres labyrinthes de la Tour. « Fais-moi voir, lui dit-elle à voix basse, — fais-moi voir , avant de me conduire chez ton père, la tourelle où est enfermé le malheureux Henry ! »
Sybill fit passer sa noble amie sous l'arcade de la Tour appelée aujourd'hui la Tour sanglante , et elle lui montra une étroite fenêtre, profondément encaissée dans Tépaisse muraille, et en dehors de laquelle était suspendue une cage, où le sansonnet du prisonnier réchauffait son plumage aux rayons du soleil d'hiver. Anne la considéra avec le profond intérêt et le tendre respect qu'éveille toujours, chez une femme, le père de celui qu'elle aime. Pendant qu'elle regardait dans un triste silence, la croisée s'ouvrit et elle vit la douce figure du captif; il semblait parler à l'oiseau qui lui répondait par des cris aigus, et des battements d'ailes. Au même instant les notes d'un cor retentirent à peu de distance ; on entendit résonner les armes des sentinelles qui saluaient; les deux jeunes fille repassèrent Tarcade, et montèrent l'escalier qui conduisait à la chambre , alors inoccupée , où la tradition place le meurtre des neveux de Richard III. A
peine avaient-elles gagné celte retraite qu'elles virent paraître devant la prison de Henry, et se dirigeant vers la Tour sanglante, le Roi qui s'était emparé du trône du captif. Son coursier richement caparaçonné , ses habits somptueux , ses chevahers et ses écuyers qui se pressaient pour tenir son étrier d'or, sa vigoureuse jeunesse, si florissante et si radieuse, tout contraslait péniblement avec le triste visage qui contemplait d'un air résigné ce spectacle , par la fenêtre de la tour de Wakefield. L'œil rapide d'Edouard reconnut bien vite ces traits autrefois familiers. Il leva la tête et son regard fixe rencontra celui du Roi déchu, lise troubla ; mais avec cette grâce chevaleresque qui était comme la surface de son caractère vide mais brillant, il s'inclina sur sa selle en voyant son prisonnier , et leva de son large front sa toque empanachée.
Henry sourit tristement, et secoua sa tète vénérable, comme pour reprocher humblement au Roi sa politesse railleuse ; puis il ferma la fenêtre, et Edouard fit entrer son cheval dans la cour.
— Comment le Roi peut-il avoir ici son palais et là une prison? Oh! cœur de fer ! murmura Anne, tandis qu'Edouard s'éloignait. — Puis les deux jeunes filles se dirigèrent vers la chambre d'Adam.
—Le comte de Warwick approuverait-il votre compassion, ma gentille dame Anne? dit Sybill.
— Le cœur de mon père est trop généreux pour la condamner, répondit Anne en essuyant ses yeux pleins de larmes, — que de fois je reverrai cette figure dans le silence delà nuit !
La tourelle où se trouvait la chambre de Warner, flanquait Taile habitée par la famille royale et par ses hôtes les plus illustres (c'està-dire le palais proprement dit en tant que distinct de la forteresse), et communiquait avec le pavillon du Roi par un long corridor, élevé audessus du cloître et ayant vue sur une cour intérieure
A une des extrémités du corridor , une porte menait au passage où s'ouvrait la chambre delà dame Anne; l'autre extrémité donnait sur un escalier de pierre très-raide qui conduisait à l'appartement occupé par Warner. Nous laisserons Sybill présenter son docte père à la gentille Anne, et nous suivrons le Roi dans le jardin où il était entré en descendant de cheval. 11 y trouva rArche\èque d'York, qui s'était rendu au palais dans sa barque avec une suite peu nombreuse, et qui était alors engagé dans une conversation animée avec le seigneur de Hastings.
Le Roi qui paraissait pensif et fatigué s'approcha d'eux, et leur dit avec un sourire forcé :
— Quelle discussion profonde occupe nos deux grands savants?
— Sire, dit TArchevêque, Minerve n'est pas précisément la déesse qui nous inspirait en ce moment. J'ai reçu hier au soir une lettre du duc de Gloucester ; et, comme je connais l'attachement que le Prince porte au seigneur de Hastings, je demandais à votre Chambellan jusqu'à quel point il pourrait deviner les nouvelles contenues dans cette missive.
— Et quelles peuvent être ces nouvelles, dit Edouard d'un air distrait?
Le Prélat hésita.
— Sire, dit-il gravement, la confiance intime dont votre Altesse et le duc de Gloucester honorent le Chambellan, me permettent de révéler le contenu de cette lettre en sa présence. Le jeune Duc m'informe qu'il a depuis longtemps conçu une passion qu'il voudrait couronner par un mariage ; mais avant de s'adresser à la jeune personne ou à son père, il me prie de communiquer ses intentions à votre Grâce dont la volonté, en cela comme en toutes choses, sera sa souveraine loi.
— Ah ! Richard a pour moi une affection plus sincère que George de Clarence! mais quelle femme a-t-il pu rencontrer sur les frontières, qui soit digne de devenir l'épouse d'un Prince?
'— Ce n'est pas une passion soudaine , Sire , comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire; non, il y a déjà quelque temps qu'elle est connue de ses amis et de plusieurs personnes de la Cour. Celle qui l'a inspirée, est une amie de son enfance et lui est déjà unie par les liens du sang ; — en un mot c'est ma nièce, Anne Nevile !
Comme s'il eût été piqué par un scorpion , Edouard repoussa le bras du Prélat, sur lequel il s'était d'abord appuyé avec son affabilité accoutumée.
— C'en est trop, dit-il sèchement ; et son visage, pâle quelques instants auparavant, s'empourpra tout à coup d'une vive rougeur. Toute la famille royale d'Angleterre doit-elle donc devenir Nevile? N'ai-je pas déjà assez rétréci la base de mon trône ? au lieu de marier ma fille à un prince étranger d'Espagne ou de Bretagne, je l'ai fiancée au jeune Montagu ! Clarence a épousé Isabelle 7 et maintenant Gloucester?... non. Prélat^ je n'accorderai jamais mon consentement.
L'Archevêque était si peu préparé à cette sortie qu'il demeura muet ; Hastings prit le bras du Roi , comme pour lui faire sentir l'imprudence d'une telle démonstration de colère. Mais Edouard s'éloigna , sans faire attention à lui, et en proie à une violente agitation. Has-
tings échangea un regard avec TArchcvèque et suivit son royal maître.
— Mon Roi, lui dit-il avec anxiété, quelle que soit votre décision, ne provoquez plus de malheureuses dissensions qui semblaient apaisées ! Ce matin déjà je me suis présenté dans votre appartement, où je ne vous ai pas trouvé, —7 pour vous dire que j'avais reçu la nouvelle d'un soulèvement récent dans le comté de Lincoln, sous les ordres de Robert Welles et du valeureux chevalier de Scrivelsby, le sire Thomas Dymoke. Ce n'est pas le moment de blesser l'orgueil des Nevile.
— Oh! Hastings, Hastings,ditle Roi avec une vive émotion, — il y a des instants où le cœur de l'homme ne peut dissimuler! Quoi qu'il en soit, votre avis est sage et honnête ! Non, nous ne devons pas blesser les Nevile !
Retournant brusquement sur ses pas, il rejoignit l'Archevêque qui était encore à l'endroit où il l'avait laissé, les bras croisés sur la poitrine, et le visage calme mais hautain.
— Mon très-honorable cousin, dit Edouard, pardonnez-moi la pétulance bien connue de mon humeur! J'avais espéré que Richard, à défaut de Clarence qui s'y est refusé , consoli*derait ma dynastie au dehors , en contractant une alliance étrangère ; mais qu'il n'en soit
plus question ; nous reparlerons tantôt de tout cela. Ne dites rien à Richard, jusqu'à ce que nous ayons laissé mûrir notre résolution. Il est bien jeune encore. Savez-vous les étranges nouvelles du comté de Lincoln?
— La résidence de votre percepteur, le sire Robert de Burgh, est brûlée ; ses terres sont dévastées. Les rebelles ont à leur tête des seigneurs et des chevaliers. Robin de Redesdale, qui, Dieu me pardonne, a un talisman pour protéger sa vie, s'est aventuré à aller soulever les mécontents jusque sur les domaines de mon frère, dans le comté de Warwick.
— Oh! Henry, s'écria le roi, en tournant les yeux vers la tourelle où était enfermé le captif ; lu avais bien raison d'appeler la couronne royale une couronne d'épines!
— J'ai déjà, poursuivit TArchevêque, dépêché des courriers à mon frère, pour l'engager à revenir de Warwick où il s'est rendu en prenant congé de votre Altesse. J'ai fait plus : — mû par un zèle qui m'a fait oublier les intérêts de l'Eglise pour ceux de l'Etat, j'ai convoqué les seigneurs de Saint-John, de Fulke et autres, dans mon manoir du More ; et je supplie Votre Altesse de daigner les y rejoindre , convaincu qu'un sourire de votre bouche royale vous regagnera leurs cœurs et vous assurera leur
allégeance dans ces moments où de nouveaux périls réclament tous les bras forts et
courageux.
— Vous avez sagement fait ; je me rendrai à votre palais, indiquez- moi votre jour.
— Il faut donner aux Barons le temps de venir de leurs châteaux ; je crains que ce ne puisse être avant dix jours.
— Ah ! dit le Roi avec une vivacité qui surprit ses auditeurs, tout habitués qu'ils étaient à son énergie impétueuse ; — cela ne peut que nous servir ! quant à Warwick-, permettez-moi de changer quelque chose à vos plans; qu'il emploie cet intervalle de temps, non à Londres, où il est inutile, mais dans les environs de son château, à réunir des hommes et à combattre la trahison de ce scélérat de Redesdale. Nous lui donnerons une commission, ainsi qu'à Clarence, pour lever des troupes ; Hastings, chargez-vous de cela à l'instant. Vous dites que le sire Robert W^elles est à la tête de cette valetaille du comté de Lincoln, je connais le caractère de son père, le seigneur de Welles ; c'est un homme timide et timoré. Je l'enverrai chercher, et la tète du père répondra de la fidélité du fils. Pardonnez-moi, mon cher cousin, de vous quitter, pour m'occuper de tout ceci; faites votre visite à la Reine, tandis que vous êtes notre hôte.
— Votre Altesse daignera agréer mes excuses; j'ai, moi aussi, trop à cœur les intérêts de votre royale personne, pour consacrer une heure à mes plaisirs. Je vais voir ceux des amis de notre maison, qui sont actuellement à Londres ; après quoi je me rendrai au More pour y rassembler mes vassaux et mes serviteurs.
— Vous avez toujours raison; hâtez-vous donc, lutur cardinal ! votre bras, Hastings!
Le Roi et son favori prirent le chemin de la grande salle du palais.
— Ne poussez pas Gloucester à cette alliance, ne Yy poussez pas, dit le Roi d'un ton solennel.
— Permettez, Sire ; cette -alliance donnerait à Warwick un sage conseiller au lieu du turbulent duc de Clarence ; elle diviserait inévitablement l'immense héritage, qui sans cela se concentrera entre les mains du Duc et de ses héritiers. Réfléchissez aux périls qui pourraient vous menacer, si quelque seigneur ambitieux, mécontent de votre domination, obtenait la main de la seconde héritière du grand Comte, et la moitié de cent baronies qui peuvent fournir une armée plus forte que celle de la couronne.
Quoique dans d'autres circonstances, ces raisonnements eussent pu faire quelque impression 3ur Edouard; en ce moment, ses passions Tempe-
^ ÎO chèrent de les accueillir. Il frappa violemment du pied le plancher : — Ilastings, s'écria-t-il, silence! ou bien!... — Il s'arréla, maîtrisa son émotion et poursuivit : — Allez assembler notre conseil privé ; nous avons à penser à des choses plus importantes que le mariage d'un enfant.
Vainement Edouard chercha-t-il à étouffer le feu qui le dévorait sous le souci des affaires de l'Etat, sous les précautions à prendre contre les périls qui le menaçaient, sous ses projets de guerre et de vengeance. La fatale frénésie qui s'était emparée de lui le suivait partout, la nuit et le jour. Quelques jours après sa coupable irruption dans la chambre de la jeune dame, irruption qui n'était connue que de lui seul, uncertain sentiment d'honneur chevaleresque, un scrupule religieux, un mouvement de bon sens, excités surtout par les dangers qui avaient surgi tout à coup et que les Nevile s'occupaient activement a déjouer, s'élevèrent contre ses coupables désirs, et poussèrent sa conscience à une résistance plus prononcée qu'il n'en opposait d'ordinaire à ses passions ; mais la société de la dame Anne, qu'il voyait si souvent dans le cours de la journée, et surtout après les excès du banquet, était plus puissante que toutes les représentations d'une vertu trop rarement exercée pour avoir la force de l'habitude. Et quand ap-
- u — procha le moment de partir pour le château de l'Archevêque, de conduire son armée contre les rebelles (dont les forces augmentaient toujours malgré la captivité du seigneur de Welles et du sire Thomas Dymoke, qui s'étaient d'abord retirés dans un asile, en recevant Tordre de se rendre auprès du Roi, et qui s'étaient ensuite livrés sous promesse de pardon et de vie sauve), et de restituer Anne à sa mère ; — quand approcha pour lui, disons-nous, l'instant de se séparer d'elle, le trouble de son esprit devint visible pour toute la cour; mais son instinct naturel de dissimulation réussit à en cacher la cause ; car, pour la première fois de sa vie, il n'avait confié à personne, pas même à Hastings, le secret de son amour. Son cœur se rongeait lui-même. Quoique sans cesse aux côtés de la dame Anne, il n'osait risquer un seul mot capable de l'effrayer et de lui ouvrir les yeux. 11 sentait que les attentions qui , le jour de l'arrivée de la jeune fille , avait été remarquées par les courtisans, ne pouvaient être renouvelées avec sécurité. 11 était grave et contraint quand il se trouvait près d'elle; et au milieu de ces luttes, il atteignit la veille du jour où il devait partir pour le More. Quand il se leva le matin de sa couche où le sommeil n'était pas venu le visiter, le combat était terminé; le crime était résolu dans son ame. Sa
première pensée tut de séparer Anne de Sybill. Il affecta de reprocher à la Reine d'avoir donné à son illustre invitée une compagne tellement au dessous de son rang, et entacha la pauvre fille d'une réputation de sorcellerie ; s'entendant répondre par la Heine que c'était la dame Anne elle-même qui l'avait choisie, il feignit de se rappeler soudain qu'il avait à voir Warner pour s'assurer lui même de sesprogrès. L'air souffrant du savant parut le frapper, et envoyant chercher Sybill, il lui dit avec un air de gracieuse sympathie, que son premier devoir était de s'occuper de son père, que la Reine la dégageait pour quelques jours de ses fonctions à la cour, et qu'il avait ordonné qu'on préparât pour elle la chambre qui était attenante à celle de maître Warner, et que frère Bungey avait occupée jusqu'au jour où il avait quitté le palais avec sa protectrice.
Sybill étonnée de cette nouvelle marque de considération de la part de l'insouciant monarque, mais n'attribuant ce qu'elle avait de flatteur qu'à la haute estime où Ton tenait les travaux de son père, remercia Edouard avec une chaleur naïve, et se retira. Dans l'antichambre elle rencontra Hastings , qui se rendait auprès du Roi. Il s'arrêta avec surprise et lui dit d'un ton de jalousie : Quoi; Sybill, vous dans le cabi-*
net du Roi ! quel motif a pu vous y amener?
— Un ordre de Sa Grâce. — Et trop délicate pour se plaire à exciter l'inquiétude, comme le font les esprits frivoles pour s'assurer de leur pouvoir, Sybill ajouta ; « le Roi a eu la bonté de m'entretenir de la santé de mon père. » — Le front du courtisan s'éclaircit , il s'arrêta un instant, puis il dit à voix basse : Je vous conjure de vous trouver dans une heure sur le rempart de l'Est.
Depuis le retour de Hastings à la cour , ses manières avaient trahi une froideur bien déplacée chez un homme qui jouissait de tous les droits d'un prétendant accepté, et également blessante pour la tendresse et Torgueil de Sybill; mais elle avait une pleine conflance en son amour et sa loyauté. L'admiration qu'elle avait pour lui tenait du culte , et elle cherchait obstinément à imposer silence à ses crainlos en se représentant les graves inté^ rêLs d'état qui reposaient sur son amant, et en se répétant tout bas à elle-même ce mot d'épouse qui, tombant comme une douce musique d'amour de ces lèvres chéries, avait jeté un nuage sur le présent, et enveloppé l'avenir de splendeurs glorieuses ; d'ailleurs, dans Taccueil que le Roi continuait à faire à Adam Warner (malgré le vif désir, qu'avait manifesté la duchesse de
— u — BedCord, de l'emmener avec frère Bungey et de le rendre à ses travaux d'alchimie), aussi bien que dans sa propre admission au service de la Reine , Sybill ne pouvait s'empêcher de reconnaître l'influence de son puissant amant. En ce moment le son de sa voix était plus tendre quoique grave et sérieux. Sans doute dans l'entrevue qu'il demandait, tout ce qu'elle ne comprenait pas lui serait expliqué. Aussi s'éloigna-t-elle le cœur plus léger.
Hastings soupira en la suivant des yeux, et se dit à lui-même : — Si j'étais encore Tobscur gentilhomme que j'étais autrefois, quel heureux sort l'amour de cette jeune fille mè tirerait de Turne du destin ! Mais hélas ! quand nous avons goûté du pouvoir et de la grandeur et que nous possédons la sagesse désillusionnée du monde, que devient l'amour? du bonheur pour une heure, et une folie pour la vie. Sa lèvre mobile se fronça légèrement ; et interrompant son monologue, il entra dans le cabinet du Roi. Edouard avait la tête appuyée sur la paume de sa main , et ses yeux contemplaient le vide ; mais ils s'animèrent soudain à la vue de son favori.
— Mon cher Will, dit le Roi, sais-tu que Ton te dit ensorcelé ?
— Peau Sire, chaque fois qu'un gracieux vi-
sage vous a captivé , bien des gens ont dit la même chose de vous.
— Et il se peut qu'on eût raison, car vraiment Tamour vient du diable.
Le Roi se leva , et parcourut la chambre à grands pas, enfin il s'arrêta.
— Hastings, dit-il, ainsi tu aimes la jolie fille de l'alchimiste ? Elle sort d'ici. Serais-tu jaloux ?
— Heureusement votre Altesse ne trouve rien de gracieux dans des cheveux noirs comme les plumes du corbeau, ni dans des yeux qui ont la couleur de la violette.
— Non, je suis constant, — constant à un même type de beauté sous mille formes : des yeux bleus comme l'azur d'un ciel d'été, des cheveux dorés comme les rayons du soleil ! Mais pour te rassurer, Will, sache que j'ai eu pitié de la mauvaise santé du savant, dont tu lais si grand cas; et que j'ai installé la belle Sybill dans une chambre voisine de celle de son père. Le jeune Lovel prétend que tu veux épouser la fille du sorcier.
— Et s'il disait vrai, beau Sire?
Edouard le regarda gravement.
— S'il disait vrai, mon pauvre Will, tu perdrais la réputation de sagacité et de sagesse qui justifie ta rapide fortune. Non, non, tu es la fleur et le prince de ma nouvelle noblesse ; tu épou-
seras un nom et un fief dignes de la réputation et de ton ambition. Aime la beauté, mais épouse la puissance, Wiil. C'est en vain que ton roi voudrait t'élever, si une épouse méprisée te clouait à terre !
Hastings prêta une profonde attention à ces paroles. Le Roi n'attendit pas sa réponse, et ajouta en riant :
— C est ta faute, rusé galant, si tu ne mets pas un terme à ses sortilèges.
— Qui peut mettre un terme aux sortilèges de la jeunesse et de la beauté, beau Sire?
— La possession ! répliqua le Roi d'une voix sourde et mal assurée.
Hasting sallait répondre, quand la porte s'ouvrit ; et l'officier de service annonça le duc de Clarence.
— Ah ! dit Edouard, Georges vient m'importuner pour obtenir la permission de partir pour son gouvernement d'Irlande, et j'ai à lui faire savoir que je regarde monseigneur de Worcester comme un vice-roi plus sûr que lui.
— Que Votre Altesse me pardonne ; mais quoique j'aie trouvé que c'était trop de générosité à vous que de lui accorder ce poste, je crois qu'à présent il serait dangereux de le lui retirer.
— Il est plus dangereux encore de le lui lais-
ser. Elisabeth m'a fait voir la folie d'une concession faite sous l'influence du malvoisie vin,
par parenthèse, où George jure qu'il aimerait à être noyé. Vice-roi d'Irlande ! mon père a eu ce gouvernement, et en goûtant les douceurs de la royauté , il a cessé d'être un sujet! Non, non, Clarence
— Ne peut méditer une trahison contre la couronne de son frère. A-t-il donc assez d'esprit, d'énergie, de génie, pour une ambition aussi exagérée?
— Non ; mais il a assez de vanité pour la concevoir, et je gagerais avec toi mille marcs d'or contre un sou d'argent que mon bouffon inspirerait à ce fou de George l'idée de se faire Soudan d'Egypte ou pape de Rome !