‹ Le dernier des baronsChapitre 2 sur 7 · IT · texte numérisé non relu

IT

Les frères de lait.

Le sire Marmaduke Nevile promenait sa bonne mine aux rayons du soleil, dans le préau de la Tour, avec quelques autres oisifs de la Cour, fier de la chaîne d'or et des éperons du même métal qui attestaient sa nouvelle dignité, et regrettant peu d'avoir échangé les murailles solennelles de Middleham contre les agréments et les plaisirs d'un palais voluptueux , lorsqu'à son grand étonnement et à sa grande joie, il vit son frère de lait déboucher de la poterne. Dès que Nicholas parut, une foule de jeunes courtisans l'entourèrent avec empressement.

— Grand merci, dit le sire Marmaduke à l'un de ses voisins , et en vertu de quel saint Nick Alwyn est-il devenu un homme assez important

pour que tant d'oiseaux de satin voltigent autour de lui, comme des moineaux autour d'un hibou, avec qui, parla sainte croix, son austère visage a quelque ressemblance !

— Ne savez-vous pas que maître Alwyn, depuis qu'il s'est établi à son compte , s'est déjà acquis la réputation du plus habile orfèvre de Londres? On ne peut porter ni boucle , ni poignée de dague qui ne soient de sa façon ; et , si Dieu lui prête vie et que la maison d'York continue à prospérer, maître Alwyn, l'orfèvre, sera, je vous le jure, avant peu , le plus riche et le mieux posé des bourgeois, depuis Mile-End jusqu'au Sanctuaire.

— Je suis heureux de l'apprendre, dit du fond de son cœur 1 honnête Marmaduke ; et s'approchant d'Alwyn , il arrêta le digne marchand en lui frappant amicalement sur l'épaule.

— Quoi ! lui dit-il , êtes-vous trop fier pour reconnaître Marmaduke Nevile? Yenez chez moi là-bas , et nous causerons du bon vieux temps en face d'un flacon de vin des Canaries.

— Je vous demande pardon, mon cher maître Nevile.

— Maître ! allons donc ! messire Marmaduke , armé chevalier de la main du seigneur de Warwick, — sire Marmaduke Nevile, seigneur d'un manoir qu'il n'a jamais vu, grave Alwyn!

Et passant son bras sous celui de son frère de lait, Marmaduke le conduisit dans l'appartement qu'il occupait.

Les deux jeunes gens passèrent quelques instants à se féliciter mutuellement de leur avancement réciproque : le gentilhomme qui avait obtenu un rang et de l'importance uniquegment par son dévouement à un patron puissant; — le marchand qui n'avait acquis sa réputation et ses espérances de fortune que par son talent, sa persévérance et ses travaux. Toutefois, pour être juste, nous devons reconnaître qu'il y avait autant de mérite dans la fidélité de Marmaduke envers Warwick, que dans les capacités d'Alwyn et dans son aptitude à faire fortune. Les compliments achevés, Alwyn dit en hésitant :

— Et trouvez- vous mademoiselle Sybill mieux disposée en votre faveur que lorsque vous vous plaigniez à moi de ses rigueurs ?

— Par Dieu ! mon bon Nicholas, je serai franc avec vous. Quand j'ai quitté la Cour poursuivre le seigneur de Warv^ick , on s'entretenait des galanteries du seigneur de Hastings auprès de la jeune fille, et j'en étais blessé au cœur. Je lui en parlai sans détour comme un honnête garçon, et je ne reçus d'elle pour réponse que des regards dédaigneux et des paroles méprisantes. Mon bon Nicholas, je vous remercie de cette poignée de

main et de ce soupir de compassion. Pendant mon séjour à Middleham , j'ai fait tous mes efforts pour oublier une personne qui se souciait si peu de moi. Les fillettes du Yorkshire sont avenantes en diable, et merveilleusement douces et débonnaires. Donc j'ai assiégé le souvenir de Sybill , et , à force A^ alliées, je suis parvenu à le chasser de mon cœur.

— Et vous ne Taimez plus ?

— Non, par ma coupe! A mon retour, il est vrai, j'ai trouvé assez agréable de faire résonner mes éperons d'or devant elle , et j'ai été curieux de voir si ma nouvelle fortune lui arracherait un sourire d'approbation; pour dire la vérité, la demoiselle s'est montrée bonne et aimable, et m'a témoigné tant de joie de mon avancement que je me suis hasardé à toucher quelques mots de mon ancienne folie ; mais la petite s'est redressée comme une princesse , et je suis un homme guéri.

— Sur votre honneur?

— Sur mon honneur.

Alwyn laissa tomber sa tète sur son sein, et réfléchit en silence, tandis que le sire Marmaduke emplissait sa coupe ; et en vérité le jeune chevalier était si beau, si séduisant sous son surtout neuf de velours, qu'il n'était pas étonnant qu'il trouvât des sujets de consolation dans une

cour où les hommes dépensaient six heures par jour a faire l'amour, et rarement en vain.

— Et que dit-on maintenant au sujet du seigneur de Hastings? demanda Alwyn rompant le silence. — Rien, j'en jurerais, qui attaque l'honneur de cette pauvre jeune dame , quoiqu'on puisse bien se railler de sa confiance crédule en un homme aussi vain et aussi volage. « La langue n'est pas d'acier, mais elle rien blesse pas moins, n comme dit le proverbe à propos du calomniateur.

— Non! la médisance ne s'attaque pas à sa vertu de femme, mais on n'épargne pas ses talents de sorcière ! On dit que Hastings n'a rien obtenu d'elle, ni cherché à en rien obtenir, mais qu'il est ensorcelé. Par saint Thomas! Marmaduke Nevile a eu du bonheur de se tirer des mains d'une fille douée d'une telle réputation.

— Messire Marmaduke, dit Alwyn d'une voix grave et sérieuse, il est juste que, comme votre ami , quoique d'un rang inférieur, et comme honnête homme, je vous confie mon secret en échange du vôtre. J'aime cette jeune fille, oui, oui! le mot amour vous semble sonner étrangement sur les lèvres d'un artisan; mais « wn froid caillou cache un feu brûlant. » Je n'aurais pas voulu être votre rival, m'en préserve le ciel! pour peu que vous eussiez conservé quelque espoir; et à présent même si vous m'ordonniez de

renoncer à mon amour, j'y renoncerais encore; mais si vous ne vous y opposez pas, je tenterai fortune, et j'essaierai de délivrer une ame pure des embûches d'un perfide amant.

Marmaduke considéra avec une vive surprise son frère de lait; quoiqu'il n'eût dit que la vérité en affirmant qu'il était guéri de son amour pour Sybill, il éprouva cependant une espèce de jalousie en entendant l'aveu d'Alwyn, et sa vanité fut blessée de ce que le marchand maltraité par la nature prétendait essayer de réussir quand le beau gentilhomme avait échoué. Pourtant sa nature-noble et généreuse, après un instant de combat intérieur , triompha de ces sentiments d'aigreur, et prenant la main d'Alwyn, il lui dit: — Mon cher frère de lait, courez la chance et jetez les dés, pour peu que cela vous fasse plaisir. Que Dieu vous protège , si la réussite doit faire votre bonheur! mais si elle est réellement vouée à la sorcellerie — ( le diable vous emporte, Alwyn, ne riez pas de ce mot-là), de pareilles pratiques profiteront peu à votre lit et à votre foyer !

— Hélas ! dit Alwyn, les sortilèges sont du côté de Hastings ; le charme du rang et de la puissance, une langue mielleuse et une expérience consommée ; mais si un bras fidèle peut la protéger, elle ne succombera pas; et, <^ quoique

l'Espérance ne soit quim faible enfanty elle peut porter une grosse ancre de salut ! »

Le ton sérieux dont furent prononcées ces paroles, jeta une nouvelle lumière dans l'ame de Marmaduke, et sa générosité instinctive lui tenant lieu d'intelligence, il comprit par sympathie les nobles motifs qui animaient l'enfant du commerce.

— Mon pauvre Alwyn, dit-il , si vous pouvez sauver cette jeune fille que, sur mon ame, j'ai profondément aimée, et qui m'assure encore qu'elle m'aime comme une sœur, j'en serai bien heureux; mais vous jouez votre paix d'ame contre la sienne : Bonne chance, vous dis-je encore; si vous voulez tout risquer d'un seul coup (car l'incertitude est le purgatoire de l'amour), profitez de l'occasion. Un peu avant de vous rencontrer, j'ai vu Sybill se diriger vers les remparts; dans cette rude saison, la promenade est déserte, — allez donc !

— J'y cours à l'instant même, dit Alwyn en se levant , et devenant horriblement pâle ; il s'arrêta avant de sortir : — J'oubliais, maître Nevile, reprit- il, que j'apportais au Roi sa bague avec son sceau, un faucon et un lacet.

— Ils vous retiendront trois heures dans

l'antichambre Le duc de Clarence est

à présent avec le Roi, confiez-moi la bague ^

je la remettrai à son Altesse avant son dîner.

Même sous le coup de l'amour, Alwyn conservait toujours l'esprit commercial des Saxons. Il hésita : — Ne serait-ce pas m'exposer à perdre la faveur duKoi et sa pratique? dit le marchand.

— Bah! mon cher, vous connaissez bien mal le roi Edouard; il ne s'embarrasse guère de l'étiquette ; et puis , les Nevile sont aujourd hui au comble de la faveur. Je suis attaché à la personne de la gentille dame Anne que le roi aime comme une fille, quoiqu'il soit trop jeune pour avoir un enfant d'une si belle venue ; un mot de sa jolie bouche, au besoin , aplanira tout comme cette chemisette de linon.

Sur cette assurance, Alwyn donna la bague à son ami, et se dirigea vers les remparts. Marmaduke s'attarda pour achever son vin des Canaries, et pour réfléchir à l'étrange chose que c'était de voir un homme si posé brûler d'une si violente passion. Il n'était pas moins étonné de remarquer que son frère de lait, quoiqu'il eût conservé un fort accent provincial, et qu'il parsemât toujours ses discours de sentences et de proverbes, avait amélioré son langage en améliorant sa position. — S'il va toujours ainsi et qu'il devienne lord-maire, murmura Marmaduke, il finira par avoir à peu près l'air d'un gentilhomme !

Le jeune chevalier ne lut pas libre de s'abandonner longtemps à ses méditations. Un messager, envoyé du manoir de Warwick, vint lui annoncer que le Comte était en route pour Londres, et désirait voir le sire Marmaduke au moment de son arrivée qu'on attendait d'un instant à l'autre. Le cerveau du jeune chevalier était quelque peu troublé par les fumées du vin des Canaries, par la confidence d'Alwyn, et par la nouvelle inattendue qu'il recevait; dans son empressement à obéir aux ordres de son protecteur, il ne se souvint qu'après être arrivé au manoir du Comte, de la bague qu Ahvyn lui avait confiée. — Qu'importe, dit il alors philosophiquement, le Roi a assez de bagues à ses doigts pour ne pas songer à celle-là pendant une heure, plus ou moins; et je n'ose pas charger un autre de la porter. Diable, je ne ferais pas mal de me plonger la tête dans de Teau froide pour dissiper les fumées du vin.

L'amant et le galanl. ■— Choix de femme.

Alwyn se dirigea vers les remparts, dont une partie ressemblait alors aux boulevarts d'une i^ille de France, avec ses deux rangées d'arbres, sa vaste pelouse, son allée capricieuse, et ses bancs disposés à de courts intervalles pour le repos des promeneurs. Pendant les soirées d'été, ce lieu était le rendez-vous favori des oisifs de la cour; mais dans la saison où Ton était alors, c'est à dire en hiver, on n'y voyait d'ordinaire que les sentinelles placées de distance en distance. A peine le marchand commençait-il ses recherches, qu'il aperçut l'homme qu'il avait le plus à redouter. Le seigneur de Hastings, entendant un bruit de pas sur les feuilles sèches

Page 1