‹ Le dernier des baronsChapitre 7 sur 7 · IZ · texte numérisé non relu

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L'entreruc de Warwick et de la reine Marguerite.

Louis se hâta de partir pour Tours, où se rendirent aussi René le père de Marguerite, Jean de Calabre son frère, Yolande sa sœur et le comte de Vaudemont. L'entrevue de la Reine et de René fut assez touchante pour appeler des larmes dans les yeux de Louis XI lui-même, mais après ces premiers épanchements, Marguerite laissa voir combien Taffliction avait peu dompté sa fierté et calmé ses passions haineuses. Elle ne voulut écouter aucun des arguments de Louis en faveur d'une réconciliation avec Warwick. — Non, s'écria-t-elle, je ne puis, sans me déshonorer et sans déshonorer mon fils, pardonner à cet odieux Comte... au principal auteur du renversement du roi Henry ! A quoi bon nouer

entre nous une paix factice, une paix de grimaces et de parchemin ! — Jamais il ne sera pour moi autre chose qu'un être abhorré.

Pendant plusieurs jours elle continua à tenir à tenir un langage où se trahissait la principale cause des passions impolitiques qui lui avaient fait perdre sa couronne. — Montrant à Louis la lettre dans laquelle la main de la dame Elisabeth lui était offerte pour son lils, elle demanda si ce ne serait pas là un parti plus avantageux (*) et si, au cas où elle devrait pardonner, il ne serait pas plus royal à elle de traiter avec Edouard qu'avec un sujet deux fois rebelle.

Et de fait, en dépit des arguments et même des demi-menaces de Louis, dont l'esprit plus pénétrant n'était pas dupe de l'astuce de Gloucester, la Reine fût probablement tombée dans le piège qui lui était tendu, sans une influence

(') Consultez, pour ce qui regarde ce fait curieux d'histoire secrète, les lettres originales extraites des manuscrits de Harley, par sir H. Ellis, â^e série, vol. i, let. 42.

(') Si Warwick l'eût demandé, Louis XI eût volontiers abandonné la cause de Marguerite.» Messieurs de Goncrcssault et du Plessis, ainsi portaient les instructions qu'ils reçurent , pourront dire à monsieur de Warwick que le Roi l'aidera de tout son pouvoir à recouvrer le royaume d'Angleterre par le moyen de la reine Marguerite ou pour qui il voudra ; car le Roi aimait mieux lui que la reine Marguerite ou son fils. Barante, t. IX, 154, 5""^ édit. Dufey.

sur laquelle Richard n'avait pas compté. Le prince Edouard arriva d'Amboise quelques jours après le Roi, et ses instances eurent plus d'empire que les profonds raisonnements du rusé monarque. La Reine aimait son fils avec l'exaltation qu'apportent les natures violentes dans une affection unique, où se concentrent toutes leurs tendresses. Jamais elle ne s'était opposée à ses caprices les plus enfantins ; comment lui résister maintenant qu'il parlait avec l'éloquence d'un être qui met son cœur et la vie de sa vie dans ses paroles? — Enfin elle consentit à contre-cœur à une entrevue avec Warwick. Le Comte arriva à Tours, accompagné d'Oxford, et les deux seigneurs furent introduits par le roi Louis en présence de Marguerite.

La pièce préparée pour leur réception était assombrie par d'épais rideaux que la Reine avait fait tirer devant les fenêtres pour que le Comle ne pût lire sur ses traits les ravages du temps ou les émotions de l'orgueil offensé. Pâle et immobile comme une statue, elle serrait convulsivement, des deux mains, les accoudoirs de son trône qui s'élevait sur une estrade, et derrière lequel se tenait, à demi-penché, son fils.— La nature s'était montrée presque aussi généreuse envers la personne du jeune prince qu'envers celle d'Edouard d'York; mais leurs beautés

étaient d'un caractère tout différent (*). Maigre comme Henry V, l'héritier de Lancastre n'avait pas ces formes athlétiques qui donnaient une majesté si imposante à son rival; mais son corps admirablement proportionné, un tempéramment luxuriant de jeunesse, dont la débauche n'avait pas épuisé la sève, et des muscles que le maniement des armes avait rendus aussi fermes que le fer, promettaient une force presqu'égale à celle d'Edouard IV. Sur son court mantelet de pourpre, bordé d'hermine, était brodée la devise favorite de son père , le cygne blanc. — Il portait sur sa poitrine la décoration de Saint-Georges; et Tunique plume d'autruche, symbole de son titre de prince de Galles, ombrageait un large front où se voyaient déjà les lignes de la réflexion et des grandes pensées. Ses cheveux châtains frisaient en boules touffues; il avait cet œil brillant et ombragé d'épais sourcils qui donne à la physionomie humaine une expression si énergique et si intelligente ; tout en lui, en un mot, semblait attester un esprit plus mûr que ses années, une mâle simplicité de

(*) « Suivant quelques chroniqueurs français , le prince

. de Galles qui était un des princes les plus beaux et les plus

accomplis de l'Europe, désirait vivement obtenir la main

d'Anne Nevile. » -r- Miss Strickland, Vie de Marguerite

U'AnJQu.

goûts et de manières, et ce caractère grave et sérieux qui, chez la jeunesse, s'allie d'ordinaire à des désirs purs et élevés, à un cœur honnête et chevaleresque.

Au dessous de l'estrade se tenaient quelquesuns des gentilshommes dévoués qui avaient bravé Texil et l'indigence pour la maison de Lancastre, et qui maintenant s'étaient groupés de nouveau autour de leur Reine dans l'espoir de voir luir des jours meilleurs. Ici, vêtus d'habillements vieux et râpés, se voyaient les ducs d'Exeteret de Sommerset, qui, plus d'une fois, avaient envié au mendiant le pain de la charité('); là était le sire John Fortescue, le patriarche des jurisconsultes anglais, qui avait composé son fameux traité pour le jeune prince Edouard trop amoureux, suivant lui, de la lance, de l'épée, et de la poésie chevalersque ; — d'un autre côté se tenaient Jasper de Pembroke et le sire Henry Rous, et le comte de Devon , et le chevalier de Lytton, dont la famille avait partagé, de père en fils, la fortune bonne ou mauvaise de la Rose de Lancastre (*). En face des simples cos-

(*) Philippe de Commine rapporte qu'il a vu lui-même, dans les Pays-Bas, les ducs d'Exeter et de Sommerse réduits à un aussi misérable état que des mendiants ordinaires.

(*) Le sire Robert de Lytton (dont le grand père avait

fumes des exilés, brillaient les joyaux et les accoutrements de drap d'or des somptueux étrangers, de Ferri comte de Vaudemonte, du frère de Marguerite duc de Calabre, et du colossal Pierre de Brézé('), qui avait accompagné la Reine à travers tous les désastres de sa dernière campagne, avectout le dévouement chevaleresque d'une passion secrète.

Quand la porte, en s'ouvrant, laissa voir aux orgueilleux exilés la personne de leur puissant ennemi, ils retinrent à grand peine un murmure de colère, et leurs regards se tournèrent avec

été contrôleur dans la maison de Henry IV, et régisseur des forêts départies à la Reine Jeanne), fut un des plus puissants chevaliers de l'époque, et plus tard, suivant Perkin Warbeck, un des ministres les plus honorés de la confiance d'Henry VII. Il était seigneur 1" de Lytton, dans le comté de Derby (où ses ancêtres étaient établis depuis la conquête) ; 2** de Knebwortb, dans le comté de Herts (ancien manoir et résidence de Plantagenet de Broiherton, comte de Norfolk et comte-maréchal) ; 5"^ de Myndelesden et Langley, ¥ de Standyarn, Dene et Brekesborne dans le comté de Northampton ; sous Henry VII il devint conseiller privé, sous-trésorier et gardien de la grande garderobe.

(*) Voir, pour ce qui regarde le dévouement chevaleresque de ce seigneur (Sénéchal de Normandie), pour Marguerite, la vie de cette Reine dans l'ouvrage de miss Strickland;

— 2G:i — une douloureuse sympathie vers la figure décolorée de leur Reine.

Le Comte, lui-môme, était visiblement ému; il marchait d'un pas moins ferme qu'à Tordinaire, la tôte moins haute, Tœil moins serein et moins fixe.

Mais à ses côtés, plus simplement vêtu que le plus pauvre des bannis et semblable en tout point au portrait que nous en ont tracé Victor Hugo et son maître en talent, ¥/alter Scott, s'avançait le roi Louis, généralement surnommé le cruel.

— Madame et cousine, dit le Roi, nous vous présentons un homme dont le haut courage et la terrible renommée nous inspirent tant d'amour et de respect que nous ne l'estimons pas moins que n'importe quel monarque, et que nous serions prêt à faire pour lui autant que pour personne au monde. (*) — Avec mon seigneur de Warwick, voici ce noble comte d'Oxford qui, s'il est resté quelque temps dans les rangs des ennemis de Votre Altesse, vient maintenant implorer votre pardon et déposer son épée à vos pieds.

Le seigneur d'Oxford, qui n'avait jamais reconnu qu'à contre cœur la dynastie d'York, s'empressa de s'agenouiller devant Marguerite

(') Lettres originales d'Ellis, vol. l,let. 42, â^^^ série. m 18

dont il mouilla les mains de larmes en murmurant : pardon.

: — Relevez-vous, messire John de Vère, dit la Reine en dardant un regard haineux sur Warwick; — votre pardon est facile à acheter, car, je le sais, vous avez seulement cédé aux circonstances ; vous ne les avez pas fait tourner contre nous ; et vous et les vôtres vous- avez grandement souffert pour la cause du roi Henry. — Relevez-vous, sire Comte.

— Et Marguerite, dit une voix imposante et solennelle, Marguerite n'aura-t elle pas aussi de pardon à accorder à l'homme qui a fait plus que tout autre pour détrôner le roi Henry et qui peut faire plus que tout autre pour lui rendre sa couronne.

— Ah ! s'écria la Reine en se levant transportée de colère, et en rejetant loin d'elle la main que son fils avait posée sur son épaule : ah! reconnais-tu donc tes torts, orgueilleux Comte! viens tu enfin t'agenouiller aux pieds de Marguerite? Jette les yeux autour de toi et contemple sa cour : une dizaine de braves et infortunés gentilshommes, chassés de leurs foyers, dont l'héritage est devenu la proie de scélérats et de valets, et dont le souverain languit en prison, tandis que la femme et le fils de ce souverain^ persécutés et traqués comme des bêtes

— 207 ^ féroces, sont forcés de se cacher loin de leu^ patrie. Et ne viens-tu devant la majesté délaissée de la douleur, que pour te vanter d'être l'auteur de tous ces malheurs ?

— Ma mère et madame commença lé

prince.

— Ne m'exaspérez pas, mon Gis ; — la prospérité pardonne, mais non l'adversité.

— Ecoutez-moi, dit le Comte, dont l'orgueil en se résignant à cette entrevue, s'était cuirassé contre Temportement qu'il dédaignait au fond de son cœur comme une faiblesse de femme furieuse; écoutez-moi, car j'ai des droits à être entendu, moi, dont nul de ces chevaliers, vos plus loyaux et plus nobles amis, ne peut dire que je me sois jamais abaissé à renier mes actions, ou à en déguiser la témérité sous des paroles artificieuses. J'aimais comme un compagnon d'armes, et je vénérais comme la tête d'un père, Richard d'York, devenu mon oncle par son mariage avec la sœur du seigneur de Salisbury. Je ne discuterai pas ici ses droits héréditaires que le roi Henry , lui-même , n'a pu nier; mais je soutiendrai , même en présence de Votre Grâce, qu'ils étaient assez valides pour laver de toute imputation de déloyauté et de trahison, moi et les nombreux hommes de cœur qui les ont défendus à travers les dangers, sur

les champs de bataille et sur réchalaud. — Il peut se faire que nous ayons été dans l'erreur, mais notre erreur était celle d'un dévouement con- Yaincu qu'il combattait pour la bonne cause. — Quant à moi, reine Marguerite, je n'ai jamais complètement embrassé la querelle de mon parent, ni trempé dans aucun complot tendant au renversement du roi Henry, jusqu'au moment... pardonnez-moi ma brusque franchise , je suis habitué à parler sans détours et j'en prendrais moins encore sans votre sexe et votre beauté qui m'imposent bien plus que ne le ferait la colère d'un Richard Cœur-de-Lion , ou d'un Edouard l" ; pardonnez-moi donc de vous dire franchement que je n'ai jamais été l'ennemi de Henry, jusqu'au moment où de perfides conseillers lui firent comploter ma ruine et ma mort. En pleine paix, à Coventry, mon père et moi, nous n'échappâmes que par miracle au poignard d'un assassin (*). — Dans les rues de Londres, les valets et les bourreaux au service de votre Altesse m'assaillirent, moi sans armes; ('), et peu après je fus dégradé par un parlement illégal (').

(') Voyez Hall, qui dit que Marguerite avait tendu une embûche à Salisbury et à Warwick, dans la ville de Warwick, et que « s'ils ne fussent pas partis soudain, la trame de leur vie eût été brisée. »

OHall, Fabyan.

(') Archives du parlement, 570. W. Wyre, 478.

— Et ce ne fat qu'à la suite de tout cela que Richard , duc d'York , entra dans le palais de Westminster et mit la main sur le trône ; ce ne fut qu*à la suite de tous ces outrages que moi et mon père Salisbury nous nous dîmes : — le temps est venu où nous ne pouvons trouver ni paix ni honneur sous le règne du roi Henry. — Blâmez-moi si tel est votre bon plaisir , reine Marguerite, repoussez-moi si vous n'avez pas besoin de mon épée; mais ce que j'ai fait, il n'est nul gentilhomme qui, après avoir été aussi profondément insulté et désespéré (*) que moi, ne Teût fait comme moi en songeant que l'Angleterre n'est pas l'héritage du roi seul, mais que la sécurité et l'honneur, la liberté et la justice sont les droits de ses gentilshommes Normands et de son peuple Saxon. Et des droits seraient une raillerie, une dérision, s'ils ne justifiaient pas la résistance de ceux à qui on les vole, quand et par qui qu'ils soient foulés aux pieds.

Marguerite avait eu besoin de faire sur ellemême un violent effort pour s'empêcher d'interrompre cette allocution, qui avait toutefois assez vivement impressionné les chevaliers debout autour de l'estrade. Le Comte se taisant, elle fut

(') Mol de Warwick. Yoii' les IcUies oi'iginales publiées par sir H. Hillis, vol. 4, 2"ic sé,.ic.

distraite de son indignation prête à éclater, par la stupeur qu'elle éprouva en voyant le jeune prince s'élancer soudain au côté de Warwicii.

— Vous avez bien parlé, noble Comte et cousin, dit-il, bien parlé quoique sans détours. Et moi, sauf le respect que je dois à ma Reine et mère, moi, le représentant du Roi mon père, je vous garantis en son nom un oubli et un pardon royaux pour le passé, si vous, de votre côté, vous acquittez ma mère de toute participation aux complots dirigés contre votre vie et votre honneur, et si vous engagez voire parole de chevalier à rester désormais fidèle à Lancastre. Périssent tous souvenirs capables d'élever une barrière entre des cœurs loyaux et valeureux-

Jusque-là , Louis avait écouté silencieusement, les bras croisés sous sa robe, sa figure de renard inclinée vers la terre ; mais en ce moment, il crut devoir appuyer l'appel du Prince, et passant hypocritement ses mains sur ses yeux complètement secs, il se tourna vers Marguerite, pour lui dire :

— Un beau moment... une heureuse union, puissent madame laVierge et mon seigneur Saint- Martin sanctifier et consacrer l'alliance qui peut seule aider ma bien-aimée parente à regagner ses droits et son royaume. Amen.

Sans tenir compte de cette pieuse éjaculation,

la poitrine haletante, les yeux errant du Comte à Edouard, Marguerite déchargea enfln son couroux.

p — En sommes-nous arrivés là, prince Edouard, que les griefs de votre mère ne soient plus les vôtres , que vous vous rangiez à côté de mon ennemi mortel, quand au lieu de se repentir de sa trahison, il n'a de voix que pour se plaindre et accuser. Suis-je si bas tombée que mes paroles de pardon ou de colère soient traitées comme un vain souffle de vent. Dieu de mes pères, entendez-moi... J'arrache volontiers du fond de mon cœur tout souci et tout souvenir des pompes de la terre. Odieuse est pour moi une couronne qu'il faut acheter en rampant devant un ennemi et un rebelle. Sortez, comte de Warwick, c'est chose monstrueuse et révoltante pour la femme d'Henry prisonnier» que de vous voir aux côtés du fils d'Henry.

Tous les yeux se dirigèrent avec effroi sur la physionomie du Comte ; toutes les oreilles attendirent la réponse qu'on avait lieu de redouter de sa violence et de sa fierté, une réponse faite pour briser à jamais la dernière espérance de la branche de Lancastre; mais soit qu'il fût retenu par la conscience de sa force, par la pensée qu'il ne tenait qu'à lui d'élever ou d'écraser sa fougueuse interlocutrice ; soit que sa

colère fut comprimée par les sentiments naturels aux hommes de cœur, par un respect chevaleresque, mêlé de mépris , pour le sexe et les chagrins de l'Angevine ; soit enfin que rirritabililé de son caractère eut été absorbée par un besoin profond de vengeance contre Edouard , qui ne laissait plus de place en lui pour de petites rancunes.... quoi qu'il en fût, dis-je, la figure du Comte, bien que pâle comme le marbre, resta calme et impassible ; et il répondit avec un sourire grave et mélancolique !

— 0 ! reine, vous m'inspirez bien plus de respect avec ces paroles de colère où se révèle une sincérité si rare sur des lèvres royales, que vous ne m'en auriez inspiré en daignant feindre un pardon et une bonté que des souvenirs trop poignants ne vous permettent pas de ressentir. Non, princesse Marguerite , il ne peut pas encore y avoir de franche amitié entre vous et moi ; et je ne me vante pas d'une affection pareille à celle que vous ont témoignée ces nobles gentilshommes. Aussi sincère que vous, j'avoue que les outrages que j'ai essuyés d'un autre me ramènent seuls à vous. Que d'autres vous servent par amour pour Henry, mais ne repoussez pas Tappui que je vous offre par haine contre Edouard. «- Je serai désormais pour lui un ennemi aussi

acharné que j'ai été dévoué dans mon amitié et ardent dans mon zèle à Télever. Et si plus tard, remontée sur le trône, vous vous souvenez et voulez tirer vengeance du passé, au moins vous ne me devrez pas de reconnaissance et vous ne pourrez me déchirer le cœur, comme cet homme que j'aimais plus qu'un fils. Ainsi, je me retire de votre présence, sans rancune pour votre insultante colère ; sans autre souvenir, jeune Prince, que celui de votre droiture et de votre générosité; et convaincu, dans le fond de mon ame où se reflète clairement cette partie au moins de notre destinée , que quand votre sang-froid vous sera revenu , ma dame , vous comprendrez qu'une ligue entre nous est inévitable, que votre courroux de femme doit se taire devant vos devoirs de mère, votre amour d'épouse et vos obligations solennelles et sacrées envers le peuple que vous avez gouverné comme reine. Dans le silence de la nuit vous entendrez la voix d'Henry vous criant du fond de sa prison, de lui rendre sa liberté. L'image de votre fils vous apparaîtra rayonnante de promesses d'avenir, pour vous demander pourquoi vous, sa mère, vous lui arrachez sa couronne. Et une foule de pâles villageois, accablés sous des exactions tyranniques, de pères désespérés, pleurant sur leurs filles déshonorées, viendra répéter à la Reine chrétienne

que'Dieu ne sanctionne pas la colère aveugle qui repousse le seul instrument capable de briser le joug de son peuple.

Là-dessus le Comte s'inclina et tourna le dos ; ipais tous les nobles spectateurs s'émurent en le voyant s'apprêter à partir. Frappés par la dignité de sa conduite , entraînés par le sentiment de sa puissance et par la conviction que Marguerite en le repoussant rejetait à jamais rhéritage de son fils, tous les exilés, d'un commun accord , se précipitèrent aux pieds de leur riçine, et s'écrièrent comme d'une seule voix :

— Grâce , noble Reine, grâce pour le grand comte de Warwick.

— Ma sœur, murmura Jean de Calabre, sitli laisses partir le Comte, tu perds ton fils.

- — Pasque Dieu, n'importunez pas ma belle parente ; si elle préfère un couvent à un trône, ne contrariez pas son saint choix, dit l'artificieux Louis,les lèvres pincées par une mordante ironie. Le Prince seul ne parlait pas, et debout, la tète altière, il regardait le Comte s'éloigner lentement.

— 0 Edouard, Edouard, mon fils, s'écria l'infortunée Marguerite , si pour toi, pour toi, il il faut que j'anéantisse le passé, oh! charge-toi de parler pour moi.

— Je l'ai déjà fait; dit doucement le Prince, et

VOUS m'avez réprimandé, ma mère. Et pourtant j'avais parlé, il me semble, comme Henry Veut parlé lui-même, si d'un puissant ennemi il eût pu faire un noble ami.

Un sanglot convulsif sortit de la poitrine de Marguerite ; puis elle se leva, soudain rassérénée , belle d'une imposante beauté de statue où rien ne trahissait plus ses orageuses émotions ; et sa voix étrangement calme arrêta le Comte par ces mots :

— Seigneur de Warwick , défendez ce jeune homme, rendez-lui son héritage, délivrez son saint père — et Marguerite d'Anjou, après tant d'années d'exil et de souffrances, pardonnera au champion de son fils.

Le prince Edouard s'élança de nouveau aux côtés du Comte ; et le genou orgueilleux de Warwick fléchit devant Marguerite. Des larmes de joie mouillaient les yeux des amis et des parents de la bannie ; un sourire triomphant relevait les lèvres de Louis, et la figure de Marguerite, effrayante par son impassibilité de pierre, s'était levéevers leciel comme pour demander pardon au Dieu de miséricorde du pardon qu'elle venait d'accorder (*).

(') Miss Strickland dit à propos de cette entrevue - il ne paraît pas que Warwick ait fait mention de Texécution de son père, le comte de Salisbury, ce qui confirme presque l'opinion des historiens qui nient que ce seigneur ait é(,é décapité par Marguerite.

Amour cl mariage' — Doules de conscience. — Jalousie domestique,— Trahison de famille.

Les événements qui suivirent cette orageuse entrevue furent tels que l'exigeait fatalement la position respective des partis. La diplomatie de Louis, l'énergie et l'amour du prince Edouard et les représentations de la famille et des amis de Marguerite réussirent, quoique non sans peine, à triompher de la répugnance avec laquelle la Reine envisageait une alliance plus intime entre Warwick et son fils. Le comte ne daigna pas intervenir personnellement dans cette affaire; il eut le bon esprit de s'en remettre à Louis et au prince, du soin de mener à boutla négociation; et finalement il reçut d'eux les propositions de mariage qui ratifiaient la ligue et consommaient ses projets de vengeance.

Le seigneur de Warwick jura sur la vraie croix (*) dans l'église Sainte-Marie d'Angers, de soutenir fidèlement et constamment la cause de Henry ; devant le même symbole sacré, le roi Louis et son frère le duc de Guyenne , vêtus de blanc, firent serment d'appuyer et d'aider de tout leur pouvoir le comte de Warwick dans ses tentatives en faveur du roi Henry; et Marguerite répéta sa promesse solennelle de traiter le Comte comme un loyal et dévoué serviteur sans jamais lui reprocher le passé.

Puis furent signés les articles du contrat de mariage entre le prince Edouard et la dame Anne, articles où il était stipulé que la fiancée resterait auprès de Marguerite, mais que l'union ne serait célébrée que quand le seigneur de Warwick serait entré en Angleterre et aurait reconquis le royaume, ou du moins la plus grande partie du royaume, pour le roi Henry : convention d'autant plus agréable au Comte qu'il désirait n'offrir rien moins à sa fille qu*une couronne pour dot.

Une close beaucoup plus importante que toutes les autres pour la sûreté du Comte et pour le succès permanent de son entreprise, fut celle qui enlevait virtuellement à la farouche et

(') Lettres originales tirées des manuscrits de Harley, par Ellis, lett. 2.

impopulaire Marguerite les rênes du gouvernement, en déclarant seul régent du royaume, à dater de sa majorité , le jeune Edouard dont les qualités le rendaient de jour en jour plus cher à Warwick et promettaient de lui attirer le respect et l'amour du peuple. Au duc de Clarence étaient réservées toutes les terres et dignités du duché d'York, plus le droit de succession au trône pour lui et sa postérité, au cas où le prince de Galles n'aurait pas d'héritiers mâles; et on s'engageait en outre , sous main, à lui accorder la vice-royauté d'Irlande.

Marguerite avait mis à son consentement une condition grandement anthipatique au noble caractère de son fils et à laquelle les arguments de Warwick purent seuls décider le prince à se résigner. — Elle stipulait que le jeune Edouard n'accompagnerait pas le Comte en Angleterre, et attendrait pour se montrer que son père fût proclamé Roi. — C'étaient en grande partie ses craintes maternelles qui lui avaient dicté cette résolution ; mais il s'y mêlait aussi quelque doute caché sur la loyauté de Warwick et sur ses moyens de lever une armée suffisante pour atteindre son but. Le vaillant jeune homme voulait combattre au premier rang dans les batailles livrées en son nom et pour lui ; mais le Comte déclara, à Tétonnement et à la joie de Margue-

rite, qu'il valait mieux dans les intérêts du Prince qu'il laissât à d'autres le soin de lui déblayer l'accès du trône et qu'il ne rentrât en Angleterre que quand il ne resterait plus d'ennemis à terrasser, afin qu'aucun souvenir haineux ne se rattachât à sa personne, et qu'il n'y eût pas une seule goutte de sang sur l'épée de celui qui s'annoncerait comme le pacificateur et le conciliateur impartial de toutes les dissentions.

Ces clauses ayant été arrêtées, Edouard àe Lancastre engagea solennellement sa loi à sa bien-aimée, en présence des rois Louis et René et du comte et de la comtesse de Warwick, à Amboise.

Il était nuit , et une fête brillante couronnait, au palais d'Amboise, les événements de cette journée mémorable. Le comte de Warwick était seul dans cette même chambre où il avait découvert le secret du jeune prince Lancastrien. Il s'était esquivé, inaperçu, de la brillante société réunie dans les salles de cérémonie ; car son grand cœur était plein jusqu'à déborder. Le rôle qu'il jouait depuis bien des jours était maintenant achevé , et avec lui avaient cessé l'exaltation et la fièvre. Il avait réalisé ses projets , fait des Lancastriens les alliés de sa haine. L'héritier du Roi était le fiancé de sa fille de

prùdilcction ; et l'avenir laissait pressentir le moment où le père, se vengeant suivant ses désirs, conduirait par la main son enfant sur le trùne de celui qui avait voulu la jeter déshonorée dans la fange. Si la victoire secondait ses espérances, comme père de la reine future, il allait devenir encore plus grand et plus puissant à la cour de Lancastre qu'il ne l'avait été, dans ses jours les plus prospères, au milieu des favoris de ringrat York; la couronne devant passer aux enfants d'Isabelle, au cas où la postérité d'Anne viendrait à faire défaut, il se voyait certain de toute manière d'être la souche de la dynastie royale d'Angleterre. Son ambition, son orgueil, sa vengeance, avaient bien lieu de tressaillir d'allégresse en contemplant l'avenir, tel que la sagesse humaine pouvait le prévoir. 11 semblait que jamais astre plus brillant n'eût resplendi sur la famille Nevile ; et pourtant le Comte avait lame triste et abattue. Si habile qu'il eût été à le cacher à tous les yeux, il était impossible que le courroux hautain de Marguerite ne l'eût pas blessé jusqu'au fond du cœur. Et même en contemplant la joie sainte qui rayonnait sur le front d'Anne, il avait senti un cruel déchirement dans son sein. Etaient-ce là les témoins d'un mariage d'heureux augure? Combien elle différait de l'empressement cordial des guerriers ses amis.

cette courtoisie empesée des ennemis qui avaient tremblé et fui devant son épée? Si au milieu des chances des batailles il lui arrivait malheur, quel sentiment d affection pour sa fille parlerait jamais le langage de la pitié dans l'œil sévère et dédaigneux de l'impérieuse Angevine?

Le brouillard qui jusques-là avait voilé son esprit ou qui ne lui avait laissé apercevoir qu'une impitoyable pensée de rétribution, venait soudain de se dissiper. Il voyait maintenant à quelle terrible crise son existence était arrivée ; il avait atteint le sommet de la montagne pour regretter les jardins fortunés, laissés derrière lui. — Pour lui étaient perdus, à jamais perdus, les doux et mâles souvenirs de ses amitiés de soldat, de ses affections printannières. Qui donc, entre ceux qui avaient affronté les périls de la guerre à ses côtés pour la maison d'York, accourrait presser sa main et saluer sa venue quand il se présenterait comme le capitaine de l'odieuse Lancastre ? Sans doute si son honneur eût pu se résigner à proclamer la véritable cause de sa désertion , il eût été sûr que tous les cœurs de père auraient battu de sympathie pour lui ; mais désormais il lui était moins permis que jamais de prononcer le mot qui eût lavé son nom. Comment s'abaisser à réclamer une pitié malveillante pour l'affront fait à une reine future I lu. 19

— - Avec lui devait descendre dans la tombe le secret qui n'eût pu être traduit en paroles que par de ces vagues allusions, de ces mystérieux commentaires, prompts à se métamorphoser, de bavardages sans fondements, en histoire suspecte et scandaleuse (*). Il est vrai qu'en changeant de parti, il n'avait pas, comme Julien l'espagnol, apostasie sa patrie. Il ne songeait pas à livrer son pays à un ennemi étranger; il voulait seulement substituer un autre monarque anglais à celui qui était su,r le trône, un prince vertueux à un roi fourbe et sanguinaire. Il est vrai que le passage d'un camp k l'autre avait été chose si commune parmi les plus grands et les plus braves, que même les consciences les plus rigides ne pouvaient guère censurer ce que l'époque elle-même avait sanctionné. — Mais quel autre acteur de ces temps orageux avait joué un rôle aussi marquant dans le renversement de ceux qu'il allait maintenant travailler d'une manière non moins marquante à relever? Quel autre avait été autant chéri de Richard d'York? A quel autre l'auguste père avait-il dit : Protège mes enfants? — 11 croyait voir se dresser

(*) Une simple phrase de Hall explique fort bien le mystère qui enveloppa l'affront essuyé par une femme de la maison de Warwick ; « la vérité ne fut jamais ouvertement connue, poMr l'honneur de tous deux. »

devant lui le fantôme de ce prince adoré ; il s'imaginait entendre ses lèvres glacées lui dire : Est-ce bien toi, de tous les hommes, qui te fais le bourreau de mon premier-né ? — Un gémissement sourd s'échappa de sa poitrine; et tombant à genoux , il murmura cette prière : Pardon , pardon, ô Dieu qui lisez dans les cœurs ! — Et vous, ô divine Marie, intercédez pour moi si je me suis laissé égarer, si prenant la voix de mon cœur pour celle de ma conscience, je ne me suis souvenu que d'une haine égoïste. — Mais non, c'est impossible. Si Richard d York lui-même eût assez vécu pour apprendre ce que j'ai eu à endurer de son indigne fils, des outrages sans motifs, des serments violés, des déshonneurs publics etéhontés; s'il m'eût vu m'obstiner malgré tout à pardonner au coupable, aie servir, à l'aimer, jusqu'à ce qu'enfin mon infatigable dévouement eût été récompensé parla plus infâme flétrissure qui puisse frapper un blason et un nom d'homme de cœur, — certainement Richard d'York, s'il eût vu tout cela, m'eût dit lui-même : Ton honneur, enfin, te défend de pardonner.

Alors, avec tout l'emporteruent que met le cœur humain, dès qu'il entame sa propre justification, à évoquer Tune après Tautre toutes les excuses et'les apologies spécieuses qui peuvent faire taire ses scrupules, le Comte passa de son

injure personnelle au fatal gouvernement do sa patrie et s'appesantit en les maudissant, sur les mille cruautés et les mille abus qui lui revenaient en mémoire, oubliant, hélas! ou ne voulant pas se rappeler, que tant que les vices d'iidouard ne s'étaient pas attaqués à son foyer et à son honneur, il s'était contenté de les déplorer sans chercher à les châtier. — En un mot , il se défendit avec tant d'éloquence qu'il sortit de son examen de conscience, calme et acquitté par lui-même ; alors, s'accoudant sur la fenêtre ouverte, il aspira à longs traits l'air embaumé et vivifiant de Tété. —Les appartements d'apparat dont il s'était échappé, coupaient, comme nous Tavons déjà dit, à angle droit, l'aîle du palais où était située la pièce dans laquelle il se trouvait. — Ils étaient brillamment illuminés ; toutes leurs fenêtres étaient ouvertes pour laisser entrer la fraîche brise de la nuit, et Warwick distinguait, comme en plein jour, les costumes splendides des hôtes de la fête. — Un groupe attira et fixa ses regards. — Près de la fenêtre centrale? il reconnut sa gentille Anne, les yeux baissés ; et il crut presque apercevoir une rougeur sur ses joues tandis que son jeune fiancé, aussi beau qu'elle, murmurait à son oreille les flatteries de l'amour. Un peu plus loin, mais encore assez près d'eux, il vit sa compagne chérie ; et se^ lèvres murmu-

rèrent : Après vingt ans de mariage, puisse Anne lui être aussi chère que tu es encore chère à mon cœur. — Puis il remarqua, ou il le crut du moins, que les regards de la Comtesse, après s'être arrêtés avec une tendre complaisance sur le jeune couple, erraient de côté et d'autre, d'un air inquiet, comme pour chercher celui qui devait partager sa joie de mère. — Mais quelle forme s'avance, si majestueuse et si hautaine, s'approche des fiancés, et sans leur adresser la parole semhle les épier avec tant de fixité ?— - A son diadème ducal, aux rayures de sa robe, à sa fierté qu'on ne saurait méconnaître, Warwick a reconnu sa fille Isabelle. Il ne put distinguer l'expression de ses traits, mais un frison dé fatal augure se glissa jusqu'au fond de son cœur; car l'attitude elle-même avait une expression trop claire, et ce n'était pas la sympathie et l'amour d'une sœur qu'on y lisait. Il détourna la tête, tourmenté du souvenir fiévreux de l'humeur airgrle de sa fille. Il regarda de nouveau. La Duchesse avait disparu au milieu des splendeurs confuses de la fête. — Riche et sonore s'épanchait la musique invitant les danseurs à l'imposant pavon. Ses yeux suivirent la même direction ; la Comtesse avait quitté sa place, les amans eux aussi s'étaient éclipsés, et à l'endroit où ils s'étaient montrés, conversaient maintenant ses an-

ciens ennemis Exeter et Sommerset. Celte brusque transition d'un objet chéri à des souvenirs de haine, fit vibrer en lui une de ces cordes superstitieuses qui ont toujours été à toute époque si sensitives et si fébriles dans les cœurs violemment émus. — Oublieux de nouveau de la fête, le Comte se retourna vers le paysage plus serein du bosquet et de la pelouse argentée par les rayons de la lune, et il resta à rêver et à rêver encore jusqu'à ce qu'un bras, s'enlaçant autour de lui, vint le tirer de ses méditations. C'était pour cela que la Comtesse avait quitté le bal. Devinant avec l'instinct de l'amour, la tristesse de son mari, elle s'était échappée du tourbillon des pompes et des plaisirs pour se rendre à ses côtés.

— Oh ! pourquoi me dérober une heure de ta présence, dit la Comtesse, puis qu'il me reste si peu d'instants à te voir, puisque, quand le soleil qui doit succéder à celui de demain, brillera sur ces murs, la nuit de ton absence se sera appesantie sur moi.

— Et si cette pensée d'une séparation aussi douloureuse pour moi que pour toi, ne suffisait pas, belle-amie, pour attrister la fête, ne sens tu pas combien les graves et solennelles réflexions d'un homme en face d une entreprise destinée à changer la dynastie d'un royaume, sont peu en harmonie avec les danses insoucian-

tes 6t les accords d'une musique folâtre.— Pourtant, je n'étais pas préoccupé en ce moment de ces grands soucis ; mon âme était plus près du foyer domestique. N'as-tu pas remarqué, ma douce compagne, comme le front d'Isabelle s'est assombri , comme un morne abattement s'est emparé d'elle, depuis qu'elle a appris que notre Anne devait épouser l'Héritier de Lancastre.

La mère étouffa un soupir: — Il faut pardonner au dépit d'une femme qui aime son époux et pleure la ruine des espérances qu'il avait conçues. Hélas î il m'est bien pénible d'être exclue de sa confiance. Elle est sans cesse avec sa nouvelle favorite, avec cette femme entrée depuis peu à son service. — Il me semble pourtant que des amis nouveaux donnent des conseils moins vertueux que ceux d'une mère.

— Ah ! et quels conseils Isabelle pourrait-elle écouter d'une personne qui n'est, comparativement pour elle, qu'une étrangère. Quand même Edouard , ou plutôt son astucieuse Elisabeth aurait suborné cette dame d'honneur , notre fille ne prêterait jamais Toreille, même dans un accès de colère, aux suggestions de l'ennemi de sa famille, de celui qui a voulu nous déshonorer.

— Sans doute. — Mais, la flatterie est insinuante, et des louanges habiles font souvent ger-

mer une pensée coupable. — Isabelle, mon cher seigneur, a quelque chose de votre grand cœur et de votre courage. Dès son enfance, son humeur altière et la nature même de son imposante beauté ont nourri en elle la conviction qu'elle était réservée à un sort plus brillant que notre humble et douce Anne. Avec de l'indulgence et du temps, espérons, Richard, quel-'affection de sa généreuse sœur triomphera de la jalousie de la princesse déçue.

— Prions le ciel qu'il en soit ainsi. L'ascendant d'Isabelle sur son mari est immense et peut devenir dangereux. Plût à Dieu qu'elle consentît à rester en France avec toi et sa sœur. Quant à Clarence, lui au moins, je crois l'avoir convaincu et satisfait. Séduit par la splendide destinée qui s'offre à lui, par les joujous d'une viceroyauté , son caractère plus léger se résigne à la perte d'une couronne qu'il eût été, je le crains, incapable de porter; — car, plus j'ai été à même d'étudier son caractère , dans l'intimité de la vie de famille , plus j'ai senti que j'aurais eu peine à justifier une tentative destinée à imposer à l'Angleterre un roi indigne d'une si grande nation. Il est encore jeune, mais quelle différence avec la jeunesse d'Edouard de Lancastre! chez Edouard quel caractère mâle et sérieux, quelle manière céleste d'envisager les devoirs

d'un roi ! Oh ! si remportement qui m'a poussé est coupable, que j'en sois seul puni , que seul je l'expie, et puissé-je servir au moins à donner à l'Angleterre un prince dont les vertus la dédommageront de tous ses malheurs ?

Ces dernières paroles tremblaient encore sur les lèvres du Comte , quand, tout-à-coup, une lumière glissa sur le plancher jusque-là éclairé seulement par la lune. Au même instant Isabelle, en grande conversation aveclaDame à laquelle sa mère avait fait allusion, entra dans la chambre pour se rendre dans ses appartements particuliers. La femme-diplomate, dont Philippe de Commines (*) a attesté le génie en matière d'intrigues, mais dont le nom, heureusement pour elle, ne nous a pas été transmis par l'histoire, avait une physionomie fort douce et fort attrayante pour un observateur superûciel ; mais les arêtes aiguës de ses traits, le rouge vif de ses cheveux, et ses lèvres minces et comprimées correspondaient parfaitement aux attributs que la science physiogiiomique moderne assigne, à tort ou à raison, aux natures astucieuses et perfides. Elle tenait un flambeau dont la lumière éclairait en plein la figure bouleversée de la Duchesse. Isabelle aperçut dès l'abord ses parents et s'interrompit tout court au milieu

(') Commines, lll, 5. Hall, Lingard,Hume, T.

d'une causerie k mi-voix, en poussant un cri presque d'effroi.

— Tu quittes de bonne heure la fête, ma fille, dit le Comte en fixant sur elle un regard assez sévère.

— Madame^ dit la confidente en faisant une humble révérence, était inquiète de son enfant.

• — Votre maîtresse, mademoiselle Tofficieuse femme de cliambre, reprit Warwick, n'a pas besoin de votre langue pour répondre à son père. Laissez-nous.

La dame d'honneur se mordit les lèvres mais obéit et quitta la chambre. Le Comte s'approcha d'Isabelle et lui prit la main : elle était froide comme du marbre.

— Mon enfant, dit-il tendrement, tu fais bien d'aller prendre du repos; depuis quelque temps tes joues ont perdu leur éclat. Il n'y a qu'un instant j'étais à désirer, pour bien des motifs, que tu ne bravasses pas les dangers de notre retour en Angleterre, et maintenant je ne sais si je serais moins tourmenté, en te sentant loin de moi, par mes craintes pour ta santé, que par mon anxiété pour ta sûreté , en t'ayant à mes côtés.

—Monseigneur, répondit froidement Isabelle , mes devoirs m'ordonnent de ne pas quitter mon mari, — maintenant surtout qu'il semble devoir affronter la bataille sans savoir à en recueillir le

^- 291 — prix. Qu'Edouard et Anne demeurent ici en sécurité, Clarence et Isabelle iront conquérir le diadème et le sceptre pour d'autres.

— Ma fllle, n'ayez pas d'amertume contre votre père, ne soyez pas jalouse de votre sœur, dit le Comte d'un ton de grave réprimande; puis il ajouta avec plus de douceur: — Les femmes d'une noble maison ne doivent pas avoir d'ambition à elles ; il convient qu'elles laissent, sans murmurer, leur gloire et leur honneur entre les mains des hommes. Ne vous alïligez pas de voir votre sœur monter sur le trône de celui qui a voulu flétrir le nom qu'elle et vous, avez reçu de votre père.

— Je n'ai pas proféré de reproches, Monseigneur. Excusez-moi, je vous prie, de me rçtirer. Je suis brisée de fatigue, et je désire avoir assez de force et de santé pour ne pas être un fardeau pour vous, lors de votre départ.

La Duchesse s'inclina avec une orgueilleuse soumission et s'apprêta à sortir.

— Prenez garde, dit le Comte à voix basse.

— Que je prenne garde, et à quoi? dit Isabelle en tressaillant.

— A ton propre cœur. Oui, va vers le berceau de ton enfant avant de gagner ta couche et, en face du sommeil de l'innocence, calme ton ame et tâche de redevenir femme.

La Duchesse releva vivement la tète ; mais ses habitudes de respect craintif envers son père retinrent la réponse irritée qui s'npprôtait à sortir de ses lèvres ; et après avoir baisé cérémonieusement la main que lui tendait la Comtesse, elle sortit de l'appartement pour gagner la chambre où son enfant sommeillait sous de splcndides rideaux de soie brodés aux armes de Clarence.- A côté du berceau était assise la Confidente. La Duchesse écarta les draperies et contempla la figure rosée du petit être endormi ; puis se tournant vers sa dame d'honneur :

— Il y a trois mois, dit-elle, j'espérais que mon premier-né serait roi. Arrière ces oripeaux railleurs , cette contrefaçon d'une naissance royale; comment conviendraient-ils au futur vassal des odieux Lancastriens!

— Belle dame, dit la confidente, ne vous avaisje pas avertie dès l'abord que vous étiez menacée de cette alliance si fatale à monseigneur le Duc et à ce cher enfant ? J'espérais q ue vous pourriez en détourner le Comte.

— Il ne fait pas attention à mes paroles; il ne se soucie pas de moi, tout son amour est concentré sur Anne, Anne qui n'a ni fierté ni énergie et que j'ai à peine regardée jusqu'ici comme mon égale. Et maintenant il faut que devant ma sœur cadette je fléchisse le genou,

^ 203 -< bien heureuse si elle daigne m'ordonner de tenir le pan de sa robe royale. Jamais , non jamais.

— Calmez-vous, le courrier doit partir cette nuit. Mon seigneur deClarence est déjà dans ses appartements. Il n'attend que votre consentement pour écrire à Edouard qu'il ne repousse pas ses messages affectueux.

La Duchesse marcha à grands pas , en proie à une violente agitation.

— Mais tant de dissimulation, tant de fausseté envers mon père !

— Mérite-t-il que vous lui sacrifiiez votre enfant? Réfléchissez y bien, le Roi n'a pas de fils; les Barons anglais ne reconnaissent pas les femmes pour souverains (') ; et Edouard restant sur le trône, votre fils est héritier présomptif. Il y a peu de chance qu'il naisse un enfant mâle à la reine Elisabeth , tandis qu'une longue suite de descendants peut sortir du mariage d'Anne. D'ailleurs, en dépit de tous les traités de parchemin, comment Clarence et sa race seraientils jamais, pour un roi Lancastrien, autre chose

(') Miss Strickland (vie d'Elisabeth d'York), remarque « que les préjugés normands en faveur de la loi salique, avaient porté atteinte au droit commun ou constitutionnel touchant la succession au trône. » Cette remarque entraîne une controverse.

que des ennemis destinés à peupler les prisons ou à rassasier le billot, au premier prétexte spécieux, découvert par la calomnie, pour couper à la racine leurs droits légitimes.

^—Silence, silence, silence, s'écria Isabelle en lutte terrible avec elle-même.,

— Madame, le temps presse. — Et songezy, — quelques lignes ne sont après tout que des mots qu'on est libre de ratifier ou de rétracter suivant Foccasion. Si le seigneur de Warwick réussit et que le roi Edouard perde sa couronne, rien ne vous sera plus facile que de modeler votre conduite sur les circonstances ; mais au cas où le Comte échouerait, au cas où il serait de nouveau réduit à s'exiler, quelques lignes-, tracées en ce moment, vous sauveraient vous et les vôtres d'un éternel bannissement, rendraient à votre enfant son héritage naturel, et vous délivreraient de l'arrogance de l'Angevine qui, aujourdhuimême, il me semble, s'est permis d'insuHer votre Altesse.

— Oui, oui, elle m'ainsnltée. 0 pourquoi mon père n'était-il pas près de moi pour Tentendre? Elle m'a ordonné de m'écarter pour laisser

passer Anne non Anne la fille cadette du

seigneur de Warwick, mais Anne la fiancée de THéritier de Lancastre. Elisabeth WoodvillC; au moins, n'a jamais eu cette insolence.

— Et c'est celte Marguerite que le duc de Clarence va placer sur le trône auquel cet enfant pourrait sans cela aspirer.

Isabelle joignit convulsivement les mains.

— Ecoutez, dit la confidente en ouvrant brusquement la porte !

Le long du corridor s'avançait en grande pompe un cortège imposant, précédé du Chambellan qui annonçait : son altesse la princesse de Galles. Et Isabelle aperçut Louis XI conduisant par la main dans ses appartements la fiancée virginale qui ne devait avoir que le nom et la dignité d'épouse jusqu'à ce qu'on lui eût assuré un royaume pour dot. Le cérémonial splendide et les honneurs royaux qui entouraient sa sœur cadette, ainsi élevée au-dessus d'elle, complétèrent dans le cœur jaloux de la Duchesse le triomphe de la tentatrice. — Sa figure prit une expression de résolution farouche, et elle passa tout d'un coup dans une chambre adjacente où le duc de Clarence était seul, en face de plusieurs flacons de vins qu'il n'avait pas épargnés et d'une missive dont les caractères n'avaient pas encore eu le temps de sécher.

Il tourna sa figure irrésolue vers Isabelle qui se penchait sur lui pour lire ce qu'il venait d'écrire. Sa lettre était adressée à Edouard. Après avoir brièvement averti le roi de l'invasion pro-

jetée, en renfermait ces paroles significatives : Et s'il se peut que j'aie l'air de prendre part k celte tentative, à laqui^lle jene saurais m'opposer ici et seul , vous me trouverez toujours, quand viendra l'occasion, votre frère affectionné et loyal sujet.

— Et bien, Isabelle, dit le Duc, lu sais que j'ai différé jusqu'au dernier moment, pour te plaire; car, en vérité ma dame, ta volonté est pour moi la plus douce des lois. — Mais maintenant si le cœur te manque....

— Oh ! oui, oui, s'écria la Duchesse en fondant en larmes.

— Si le cœur te manque, continua Clarence, qui à toute sa faiblesse joignait beaucoup de la duplicité de ses frères : eh bien î n'en parlons plus. Je me résigne à être esclave de l'arrogante Marguerite, vassal de l'époux de ta sœur, témoin du triomphe de la maison que toi et moi nous avons été habitués à maudire dès notre enfance; oui, oui, j'accepte tout... tout — pourvu qu'Isabelle ne pleure pas et que notre enfant ne nous fasse pas de reproches par la suite.

Pour toute réponse, Isabelle qui avait saisi la lettre, la laissa retomber sur la table et la poussa, en détournant la tète, vers le Duc ; puis elle regagna le berceau de son enfant qu'elle éveilla

par ses sanglots et qui poussa des cris de tetreur. en se sentant saisi dans les bras de sa mère déjà déchirée de remords.

Un sourire de joie méprisante effleura les lèvres du Judas femelle ; et, sans prononcer un mot, elle se rendit auprès de Clarence. Il avait déjà scellé et attaché sa missive après y avoir ajouté ces mots : Ma dame et Duchesse, en dépit de sa parenté, a vu cette lettre et l'approuve, car elle est plus attachée à York qu'au Comte, maintenant qu'il s'est faitLancastrien. —

Après avoir placé la missive dans un petit coffret de fer, il le donna à la dame d'honneur, avec un coup-d'œil significatif :

— Hâtez-vous, dit-il, ou elle se repentira. Le courrier est-il là? son cheval est-il sellé? dès que vous lui aurez remis cela, qu'il parte. Il a son permis pour passer les portes ?

— Tout est prêt , avant que l'heure sonne, il sera déjà en route.

La confidente disparut. Le Duc s'étendit sur sa chaise et se frotta les mains.

— Oh! oh! mon beau-père; vous me croyez trop sot pour porter une couronne; je ne suis pas assez sot pour vous servir d'instrument. J'ai eu au moins l'esprit de vous tromper et de cacher mon ressentiment sous un front souriant. Sot vous-même d'avoir cru qu'une récompense

moindre qu'une couronne pouvait me gagner k votre cause.

Il se pencha vers la table et vida son gobelet.

Tout-à-coup blême et défaite comme un spectre, Isabelle se dressa devant lui.

— J'étais folle, folle , Georges, la lettre, la lettre, il ne faut pas qu'elle parte.

En ce moment l'heure sonna. — Belle enfant, dit le Duc, il est trop tard.

FIN DU LIVBK NEUVIÈME ET DU TROISIÈMjE VOLUUfi.

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