‹ Le dernier des baronsChapitre 6 sur 7 · TH · texte numérisé non relu

TH

Warwick et sa famille dans Vexil.

Nous avons à faire accomplir à nos lecteurs untrajetplus long,quoique moins classique, que celui deThèbes à Athènes ; et nous les transportons sur une aile rapide de Shene à Amboise. Les deux émissaires de Gloucester sont déjà arrivés à leur destination. — La dame est auprès d'Isabelle, l'envoyé auprès de Marguerite.

Dans un des appartements du palais assignés au comte, Anne de Warwick était assise au fond de l'embrasure d'une vaste fenêtre gothique. Le petit châssis de la croisée était ouvert et laissait voir un vaste et beau jardin, coupé de bosquets touffus et d'allées régulières sur lesquels

le ciel serein d'une soirée d'été jetait alternatim. 16

vemcnt sa lumière et ses ombres. — Le doux visage de la jeune fille était tourné vers cette gracieuse nature ; et ses yeux immobiles , son cou penché, ses bras tombant sur ses genoux, et ses doigts entrelacés donnaient à l'ensemble de sa personne une expression de rêverie et de repos.

Dans la même pièce étaient deux autres femmes dont Tune marchait de long en large, à pas lents mais inégaux , le iront légèrement contracté, les lèvres parfois agitées comme si elle se fût parlé à elle-même. Son attitude et sa physionomie trahissaient aussi la rêverie, mais non le repos.

La troisième dame, la mère des deux autres, était assise au milieu de la chambre, en face d'une petite table sur laquelle reposait un de ces manuscrits religieux, recueils des enseignements et des merveilles de la piété claustrale, qui formaient une si grande partie de la littérature des siècles monastiques. — Mais ses yeux ne s'arrêtaient pas sur les caractères gothiques et les riches enluminures du saint livre ; pleins d'une tendresse et d'une sollicitude, toutes maternelles, ils se reportaient tantôt sur Anne, tantôt sur Isabelle. Tout-à-coup la douce Comtesse dit avec une de ces suaves inflexions de voix , si rarement entendues et qui font aimer, même à

un étranger, hi personne dont les lèvres possèdent un tel charme :

— Viens ici,mon enfant, mon Isabelle 5 donnemoi ta main, avoue-moi tout bas ce qui t'a froissée.

— Ma mère, répondit laDuchesse, il serait mal à moi d^avoir des secrets pour vous ; et pourtant, il me semble que ce serait plus mal encore de vous dire quelque chose qui pût provoquer votre colère.

— De la colère, Isabelle, en ressent-on jamais contre ceux qu'on aime ?

— Pardonnez, ma bonne mère, dit Isabelle en s'approchant, avec un front plus serein , pour déposer un baiser sur la joiie de sa mère.

La Comtesse l'attira amicalement sur un siège placé à ses côtés.

— Et maintenant raconte-moi tout... à moins que ce ne soit ton Clarence qui ait affligé ton cœur par quelque péché d'amant ; car , même une mère ne doit jamais questionner une épouse dévouée sur les secrets du foyer.

Isabelle jeta sur Anne un regard significatif.

— Vois, plutôt — dit la comtesse en souriant, quoiqu'avec tristesse — elle aussi a des secrets qu'elle ne veut pas me confier, mais ses pensées ne semblent pas de nature à m'alarmer, comme les tiennes. Car au moment même où je t'ai

adressé la parole, ton front se contractait tandis que sa lèvre, à elle, souriait. Elle ne nous entend pas; tu peux parler.

— Est-il donc vrai^ ma mère, que Marguerite d'Anjou se rende à Amboise ? et se peut-il que le roi Louis réussisse à décider mon seigneur et père à se trouver, ailleurs que sur un champ de bataille, en présence de l'ennemi mortel de noire maison?

— Demande-le toi-même au Comte, Isabelle; le seigneur de Warwick n'a rien de caché pour ses enfants ; quoi qu'il fasse, le parti qu'il prend est toujours le plus sage , le meilleur , le plus digne d'un chevalier ; — puissent au moins ses enfants en être toujours convaincues !

Isabelle changea de couleur et son œil brilla d'un éclat inaccoutumé. Mais avant qu'elle eût eu le temps de répondre, la tapisserie se souleva et le seigneur de Warwick entra dans l'appartement. — Les traits et les manières du héros ne respiraient plus cette gaieté affectueuse et cordiale qu'il avait toujours montrée, par le passé, à travers les mille accidents de son orageuse carrière, alors qu'il quittait le pouvoir et le danger, les conseils ou les camps, pour le paradis terrestre de l'homme, l'intimité d'un chaste intérieur.

Sombre et absorbé, il révélait jusque dans le

désordre de son costume (que jusque là, suivant les idées des Anglo-Normands , il n'eût cru pouvoir négliger sans manquer à sa propre dignité) cette métamorphose complète de l'ame , cette terrible révolution morale, qu'accomplit chez les natures puissantes la tyrannie d'une grande préoccupation ou d'une grande passion. A peine parut-il faire attention à la Comtesse qui s'était vivement levée, mais qui s'arrêta tout court, retenue parla timidité respectueuse de l'amour, à la vue de la physionomie sévère de son époux. Se jetant brusquement sur un siège, Warwick passa sa main sur ses yeux et poussa un pénible soupir-

La timidité de l'épouse se dissipa soudain à ce soupir, et elle ne se souvint plus que de ses privilèges de consolatrice. Elle s'approcha du Comte, et s'agenouillant sur les joncs verts qui tapissaient le plancher, elle prit sa main qu'elle baisa, mais sans mot dire.

Les regards de Warwick tombèrent sur ce gracieux visage qui se relevait vers lui pour le regarder à travers des larmes ; et aussitôt son front se dérida , il retira sa main d'entre les mains de sa femme, la lui posa sur la tête et murmura :

— Que Dieu et la Sainte Vierge te bénissent, ma douce compagne.

Puis, ayant promené ses yeux autour de lui.

il aperçut Isabelle qui l'examinait ûxement ; se levant aussitôt, il s'avança vers elle , lui passa un bras autour de la taille et la pressa sur son sein.

— Ma fille, dit-il, nuit et jour, je me suis occupé et préoccupé de toi et des tiens, mais en vain, — je ne puis récompenser ton mari comme je le voudrais, je ne puis te donner à toi une couronne comme je l'avais espéré.

— Quel titre est aussi cher à Isabelle, dit la Comtesse, que celui de fille du seigneur de Warwick.

Isabelle demeura froide et silencieuse, et ne répondit pas aux embrassements de son père. Heureusement Warwick était trop absorbé par ses propres sensations pour remarquer celles de sa fille.

— Jusqu'à ce matin, reprit-il en se promenant de long en large, j'avais toujours compté que mon nom et mes services, les manières populaires de Clarence et son titre de Plantagenet suffiraient pour attirer le peuple anglais autour de notre étendard; j'avais toujours compté que je déloyal Edouard serait forcé, à notre débarquement, de s'enfuir du royaume, et que, sans changement de dynastie, Clarence, comme premier héritier mâle, monterait sur le trône. Je prévoyais tous les obstacles, toutes les difficultés, —

avant de quitter l'Angleterre, j'en étais déjà instruit Mais malgré tout j'espérais. Le seigneur d'Oxford est arrivé, il vient à l'instant de me quitter. Nous avons étudié la route qui s'ouvre devant nous, pesé la valeur de chaque nom, pour ou contre nous ; et hélas, je me vois forcé d'avouer que toute tentative pour donner au frère cadetlacouronnederaîné,n'aboutiraitqu'à une boucherie inutile et à une défaite décisive.

— Pourquoi celte opinion, Monseigneur? demanda Isabelle grandement excitée. — Vous avez sous vos ordres soixante mille hommes ; c'est là une armée telle qu'Edouard et tous ses seigneurs d'hier n'en mettront jamais sur pieds.

— Mon enfant, répondit le Comte avec cette profonde connaissance de ses compatriotes, qu'il devait plutôt à son cœur d'Anglais qu'aux raisonne\nents de son intelligence : des armées peuvent remporter une victoire, mais elles ne fondent pas un trône, à moins qu'elles n'imposent l'esclavage. — Et ce n'est pas à moi ni à Clarence qu'il appartient de violenter comme des conquérants nos concitoyens ; notre rôle c'est de régénérer un état libre qu'a corrompu le gouvernement d'un homme sans foi.

— Mais alors que vous proposez-vous donc, mon père? s'écria Isabelle. — Serait-il possible que vous songeassiez à vous joindre à ces Lan-

castriens abhorrés, à cette l'éroce Angevine qui a décapité mon aïeul Salisbury ? — Oh je me rappelle bien vos propres paroles : que Dieu et saint Georges m'oublient si j'oublie jamais ses cheveux blancs ruisselant de sang !

Isabelle fut interrompue par un faible cri sorti des lèvres de sa sœur, qui, cachée aux regards de son père par Tembrasure delafenètrei s'était levée quelques instants auparavant et écoutait avec une anxiété haletante l'entretien de Warwick et de la Duchesse.

— Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai, s'écria Anne avec exaltation, Marguerite désavoue cet acte de barbarie.

— Tu as raison, Anne, dit Warwick, mais je ne vois pas comment tu as pu découvrir la fausseté d'un bruit qui s'est tellement accrédité, que moimême, dernièrement encore, je n'avais pas l'ombre d'un doute sur son authenticité. Le roi Louis m'afîirme solennellement que cette infâme cruauté a été commise par le boucher Clifford à l'insu de Marguerite; et qu'en l'apprenant la Reine en a été aussi affligée que courroucée.

— Et vous qui accusez Edouard de fausseté, vous pouvez croire à la sincérité de Louis ?

— Cessez Isabelle, cessez ce langage, dit la Comtesse; ma fille peut-elle parler ainsi à mon seigneur et maître. — Pardonnez-lui, mon bienaimé RiChard^

— Cette impétuosité ne messied pas à la femme de Ciarence, répondit Warwick ; et je puis comprendre et excuser, chez ma fière Isabelle, un ressentiment dont sa raison doit finir par triompher. Crois-moi, Isabelle, ce n'est pas sans des luttes terribles et sans de douloureux déchirements, que je puis me résigner à conclure paix et alliance avec mon ancien ennemi ; mais deux devoirs me font entendre leurs voix que je ne puis méconnaître : mon honneur de Baron et d'homme exige une réparation , et l'intérêt ainsi que la gloire de ma patrie demandent un souverain qui ne dégrade pas le guerrier, qui n'outrage la vierge , qui ne corrompe pas le peuple par son libertinage, et qui n'épuise pas le pays par des impôts ruineux. Cet honneur sera vengé et justice sera faite à cette nation, quoi qu'il en doive coûter à mes haines et à mon orgueil.

Les paroles et l'accent du Comte imposèrent pour un moment, à Isabelle elle-même ; mais après un court silence elle dit d'un ton chagrin : — Et c'est donc pour en arriver là que Ciarence a embrassé votre querelle et partagé votre exil : pour arriver à élever Téternelle barrière de la dynastie de Lancastre entre lui et le trône d'Angleterre!

— Je me plais à croire, répondit avec calme le Comte, que Ciarence jugera, avec plus de cha-

rite que toi, notre fâcheuse position.— S'il n'obtient pas tout ce que je désirerais, il obtiendra du moins beaucoup, en cas de succès. Combien de fois, Isabelle, ton mari ne m'a-t-il pas excité contre Edouard, quand moi je cherchais à l'adoucir et à le retenir. Mort Dieu î que de fois l'ai-je entendu se plaindre des dédains et des insultes d'Elisabeth et de ses mignons, des affronts du Roi et de sa parcimonie envers un prince de son sang; en un mot d'une existence humiliée et empoisonnée par toutes les indignités et les tortures que le pouvoir insolent peut déverser sur l'orgueil d'un vassal. — ^ Si Clarence ne gagne pas le trône, il aura gagné au moins tes droits aux Baronnies de Beauchamps, Timportant duché et l'immense héritage d'York, plus, la viceroyauté d'Irlande. Jamais prince du sang n'a eu autant dlionneurs et de domaines qu'il en est réservé à ton époux. Du reste, je ne l'ai pas attiré dans ma querelle ; c'est plutôt lui qui, depuis longtemps, cherchait à me faire embrasser la sienne. — Du reste , comme fille et comme sœur, Isabelle, ce n'est pas à toi qu'il siérait de reprocher à mon gendre de ressentir, ainsi que tout noble cœur doit le ressentir, l'outrage fait à la famille de sa femme, sans mêler à son indignation aucun calcul intéressé. Mais, si je m'exagèresa chevalerie et son amour pour moi et

les miens, si ma résolution mécontente son ambition et ses espérances, mort Dieu! je ne le retiens pas prisonnier. Edouard accueillera avec joie ses ouvertures de paix ; qu'il s'arrange avec son frère et qu'il aille le rejoindre.

— Je lui rapporterai vos paroles, Monseigneur, dit Isabelle avec une sécheresse glaciale; et, inclinant cérémonieusement sa tête hautaine, elle se dirigea vers la porte. Anne s'élança vers elle et la retint par la main.

— Oh Isabelle, murmura-t-elle, pouvez-vous ainsi quitter mon père, dans un tel moment, quand il est si triste et si abattu. — Et la tendre jeune fille fondit en larmes.

— Anne, répondit amèrement Isabelle, votre cœur est Lancastrien; et ce qui afflige peut-être mon père, n'est pour vous qu'une cause de joie.

Anne recula pâle et tremblante, et sa sœur sortit de l'appartement. Quoique le Comte n'eût pas entendu les paroles échangées à voix basse entreses filles, il avaitobservéattentivementleurs physionomies et ses lèvres frémirent d'émotion quand la porte se referma sur Isabelle.

— Viens ici, ma bonne Anne, dit-il tendrement; toi, qui as les traits de ta mère, tu n'as jamais eu une seule pensée désobligeante pour ton père.

Anne se jeta dans ses bras et il continua :

— Mais dis-moi, mon enrant, comment as- tu appris que Marguerite désavouait un crime, qui, s'il eut été commis par ses ordres, rendrait mon alliance avec elle impie et sacrilège envers les morts ?

Anne rougit, et cacha encore plus avant sa tète dans le sein de son père. Sa mère contempla son trouble d'un œil plein d'anxiété.

L'aile du palais, dans laquelle se trouvaient les appartements du comte, n'était occupée que par lui et sa maison; à son extrémité gauche elle se rattachait à un corps de bâtiment renfermant les salles d'apparat , fort rarement utilisées par l'économie austère du Roi; et, comme nous l'avons déjà dit, elle avait vue sur un jardin le plus souvent solitaire. — Tandis qu'Anne cherchait en vain une réponse à la demande de son père, tout- à-coup les accords d'un Luth provençal résonnèrent dans ce jardin, et une voix mélodieuse, vibrante d'émotion, et savamment modulée, entonna cette romance.

LE LAI DE l'héritier DE LANCASTRE.

Pour tout patrimoine, il a le nom d'un père , L'épée héroïque d'un aïeul; Combien le mendiant semble heureux A côté du seigneur sans foyer, sans amis !

Pourtant une douce espérance, trop douce pour être révélée, A consolé le jeune exilé,

Le ciel est la patrie des anges, Les chastes tendresses ont pour patrie le cœur d'Anne.

A ce nom, la voix du chanteur trembla, et cessa de se faire entendre. Le comte qui avait d'abord à peine prêté Toreille à ce qu'il regardait comme l'hommage inopportun de quelque ménestrel de la cour , tressaillit de surprise et prit un air de fierté froissée, tandis qu'Anne, enlaçant plus étroitement son cou, éclatait en sanglots convulsifs. Les regards de la contesse rencontrèrent ceux de son époux; mais elle appuya un doigt sur ses lèvres pour le prier d'écouter en silence. — Le chanteur reprit son lai interrompu :

Rappèle-toi le seul jour lumineux Du printemps nuageux de l'enfance, Quand lui et toi, si jeunes tous les deux Vous erriez la main dans la main ; Quand autour de ton jeune compagnon S'agenouillaient les princes de l'île, Et que l'église et le peuple priaient leur Dieu De sourire à l'héritier de l'Angleterre.

Le comte poussa une exclamation à demi étoufifée , mais le ménestrel ne l'entendit pas et continua :

11 me semble que le soleil n'a jamais souri

A l'exilé, Comme en ce beau jour où l'enfant

Épancha toute son am(i dans celle d'An ne.

Non, tant rjue, pour patrimoine, il n'aura qu'un nom, L'épce héroïque d'un aïeul, H n'osera pas ofirir à la noble jeune fille Le cœur d'un banni.

Mais quand , au bruit des clairons et des tambours , Il aura revendiqué et reconquis ses droits;

Quand son arche aura traversé le déluge, Et se sera reposée sur un trône ;

Alors daigneras-tu, exaucer l'espérance Qui consolait l'exilé, Aux jouKsoù il ne soupirait après la couronne de son père. Que pour la déposer sur le front d'Anne ?

Le chant cessa, et, dans l'appartement, le silence continua à régner, interrompu seulement par les pleurs de la pauvre Anne. Le comte chercha doucement à se dégager de Tétreinte de ses bras ; elle se méprit sur son intention et, tombant à genoux, elle s'écria, les deux mains appuyées sur ses yeux.

— Pardon, pardon.... pardon pour lui sinon pour moi !

— Et qu'ai-je à pardonner ? que m'as-tu caché ? il m'est impossible de croire que tu aies consenti à voir, en secret, un...

— En secret, jamais, jamais mon père. Voici la troisième fois seulement que j'entends sa voix depuis noire arrivée à Amboise, excepté pourtant, excepté....

— Parle.

— Excepté le jour où le roi Louis me le présenta, pendant le bal, sous le nom du comte de F.... et où il me demanda si je pardonnais à sa mère le crime du seigneur de Clifford.

— Alors c'est donc bien comme le disait la ballade, c'est donc bien Edouard de Lancastre qui aime la fille du seigneur de Warwick.

L'accent avec lequel ces paroles avaient été prononcées, enhardit Anne à se découvrir le visage, et elle leva les yeux sur son père avec un frémissement de joie timide. La colère ne plissait pas en effet le front du Comte , l'indignation ne relevait pas les coins de ses lèvres. En ce moment il avait cessé de se révolter contre la fatalité qui le poussait vers son ennemi héréditaire. Bien qu'Oxford eût laissé entrevoir â Montagu que les plus intelligents et les plus modérés des Lancastriens nourrissaient le désir de voir le fils de Marguerite s'allier à la dame Anne, bien que Louis eût déjà même fait allusion devant Warwick, aux avantages d'une telle union, celui-ci avait jusques là, entretenu la conviction, bien naturelle, que le prince partageait la haine de sa mère, et qu'une semblable alliance, bien que d'habile politique, était tout à fait impossible; mais maintenant un éclatant triomphe s'offrait à sa vengeance et à son orgueil ;

Edouard d'York osait poursuivre Anne d'un amour insultant, Edouard de Lancaslre n'osait pas même prétendre à sa main avant d'avoir conquis une couronne. Placer sur le trône sa fille outragée par l'ingrat monarque, faire de celle qu'il avait voulu déshonorer, non seulement l'instrument de sa chute, mais encore l'héritière de sa pourpre; associer dans une lutte glorieuse la vengeance de l'homme et l'orgueil du père ! telles étaient les pensées qui étincelaient dans ses yeux et enflammaient d'une joie farouche ses joues déjà creusées par les tourments et les soucis. Il souleva sa fille dans ses bras, et la remit entre ceux de sa mère, mais il continua à garder le silence.

— C'était donc là ton secret, Anne, murmura la Comtesse! je l'avais à demi deviné la nuit dernière, quand je priais à côté de ta couche , car tes lèvres te trahissaient pendant ton sommeil.

-^ Ma bonne mère, vous me pardonnez donc; mais mon père ! il ne m'adresse pas une parole ; un mot, de grâce, mon père ! Son amour luimême ne pourrait me consoler d'avoir excité votre colère.

Le comte qui était resté enraciné au sol, les yeux fixes, et le bras étendu devant lui comme s'il eût pénétré l'avenir, et parcouru du regard

ses royaumes aériens, se tourna vivement vers sa fille :

— Je vais trouver l'héritier de Lancastre : s'il est brave et sincère, digne de l'Angleterre et de toi, nous changerons le refrain larmoyant de ce misérable luth en une explosion de fanfares comme en réclament le triomphe d'un conquérant et le mariage d'un prince.

ni. 17

TIII.

L'entrevue de l'Héritier de Lancastre et du Faiseur de rois

En effet, le jeune prince, obéissant à un message secret de l'astucieux Roi de France, s'était rendu à la cour d'Amboise sous le nom de comte de F... Il y avait longtemps déjà que l'agent chargé de transmettre à la tille du Comte, à Rouen, le portrait du jeune amant, avait instruit Louis XI de la passion romanesque d'Edouard ; suivant toutes probabilités même , c'était le rusé monarque qui avait suggéré à Oxford la confidence faite par ce dernier au seigneur de Montagu ; et dés que les intérêts de sa politique l'engagèrent à embrasser sérieusement et chaudement la cause de Marguerite, il comprit d'un coup-d'œil tout le parti que sa diplomatie pouvait tirer de cet

amour d'enfant.— Il redoutait, ajuste titre, l'humeur belliqueuse et les talents militaires d'Edouard IV, et jusques là, cette crainte l'avait dissuadé de prêter ouvertement main-forte aux Lancastriens, bien qu'elle ne l'eût pas empêché de patroniser toutes les intrigues qui pouvaient concentrerl'attentiondu valeureux Plantagenet sur son propre royaume menacé. Mais maintenant qu'une rupture avait eu lieu entre Edouard et Warwick, maintenant que le Comte n'était plus auprès du Roi pour le détourner de faire valoir ses droits héréditaires sur les plus belles provinces de la France et peut-être sur toute la France, maintenant que, d'un autre côté, la défection de Warwick donnait pour la première fois des chances de succès aux prétentions des Lancastriens sur le trône d'Angleterre, maintenant dis-je, il tourna toute son intelligence et toute son énergie vers la résurrection d'un allié naturel et le renversement d un dangereux ennemi. — Mais il n'ignorait pas que Marguerite et ses partisans étaient impuissants par euxmêmes à accomplir une révolution; qu'ils ne pouvaient réussir que sous le manteau de la popularité et de l'influence de Warwick, et il sentit qu'il lui faudrait bien de l'adresse pour dompter le caractère vindicatif et le vieux ressentiment de Marguerite, aussi bien que

pour amener l'orgueil du grand Comte à reconnaître, comme souveraine, la femme qui l'avait flétri du titre de traître.

Longtemps avant l'arrivée d'Oxford, l'habile monarque avait travaillé à familiariser peu à peu le Comte avec la seule ligne de conduite qui lui restât à suivre, s'il ne voulait se résigner à une rancune impuissante et à un long exil. Les répugnances de Marguerite inspiraient beaucoup plus d'inquiétude à Louis, et pour en triompher il se fiait moins à sa propre adresse qu'à l'amour maternel del'ex-reine.

Le prince Edouard avait passé la plus grande partie de sa jeunesse en Anjou , dans cette cour des ménestrels, et sa nature ardente et enthousiaste s'était profondément imbue de la poésie chevaleresque du Midi. — L'inimitié qui régnait entre sa famille et celle de Warwick, bien que toutes deux revendiquassent Thonneur de descendre de Jean de Gaunt , n'avait peut-être servi (tant il y a d'esprit de contradiction dans le cœur humain), qu'à lui rendre plus cher le souvenir de son amie d'enfance. Aussi s'empressa-t-il joyeusement de se rendre à l'appel du roi, et d'accourir à la cour où il fut présenté à Anne, sous le nom de comte de F. . . . Son portrait reposait sur le cœur au fond duquel était gravée son image; il eut le bonheur de se voir re-

connu dès le premier coup ^d'œil; et c était la troisième foi? déjà qu'à Tombre des bosquets éclairés par les astres de Tété, il adressait de mélo- . dieux aveux à la dame de ses pensées, suivant le gracieux usage de la Provence. Toutefois ses deux premières sérénades avaient été plus timides : attendant que la nuit fût plus sombre et que les hôtes du palais fussent plongés dans le sommeil, il ne s'était aventuré que sous la fenêtre de la chambre de son amie ; — mais un homme qui savait exploiter au profit de graves intérêts jusqu'aux fantaisies les plus capricieuses du poète, et à l'enthousiasme le plus romanesque de la jeunesse, l'avait enhardi à se montrer moins timide et à révéler, comme nous l'avons vu, le secret de son rang et de son amour.

Louis venait d'apprendre d'Oxford le résultat de son entrevue avec Warwick, et presque en même temps, il avait reçu de Marguerite une lettre dans laquelle celle-ci, aprèsl'avoir instruit de son départ pour Tours, en le priant de la rejoindre au plutôt, lui parlait de certaines nouvelles, arrivées récemment d'Angleterre, qui pouvaient changer tous ses projets et rendre plus impossible que jamais une réconciliation avec Warwick.

Le roi comprit la nécessité de mettre soudain en jeu la passion sur le concours de laquelle il

avait compté;'sur-le-chanip il se miten quête du jeune prince qu'il trouva sous un bosquet écarté du jardin, se berçant lui-même du chant qu'il venait de composer.

— Pasque Dieu! dit le Roi en appuyant la toain sur l'épaule du jeune homme, pour peu que vous consentiez à répéter ce gentil lai d'amour, quand je vous en prierai, je vous promets qu'avant la fin du mois le seigneur de Warwick vous accordera la main de sa fille, et qu'avant l'expiration de Tannée vous siégerez à côté de madame Anne, dans le palais de Westminster.

Nous avons vu comment le Troubadour s'était laissé guider par les conseils du roi.

Le chant avait cessé ; le Ménestrel venait de quitter l'ombre des bosquets et s'attardait sur la pelouse, quand sortit à pas lents de la poterne du palais, un homme devant lequel il se devait à lui-même, comme prince ou comme amant, en paix ou en guerre, de ne pas reculer. Les premières étoiles brillaient au ciel ; quoique sereine la nuit ne s'éclairait que d'une lueur pâle et voilée. L'un immobile, l'autre avançant toujours, le Prince et le Baron se regardèrent en

silence. — Sous son nom de comte de F , et

perdu au milieu des jeunes seigneurs de la cour, l'héritier de l'Angleterre avait à peine été re-

marqué par Warwick, mais mainlenant, ce dernier n'avait plus les mêmes yeux pour le considérer; enclin aux faiblesses du guerrier, fort porté à apprécier les hommes d'après leur extérieur, il contemplait avec complaisance ce corps déjà robuste et mâle, quoique dans toute la grâce harmonieuse de ses dix-huit ans.

— Un jeune homme de noble prestance! murmura le Comte, la dignité qui impose le respect en temps de paix, et les muscles qui peuvent lutter contre les fatigues et la mort, en temps de guerre.

Il s'approcha et dit froidement : Messire le ménestrel, quand on courtise la gloire ou la beauté, on peut aimer le luth, mais on doit manier l'épée; — c'est là, du moins, il me semble , ce qu'Henri V eût dit à celui qui se glorifie d'avoir hérité de l'épée d'Azincourt.

— O noble Comte, s'écria le Prince, que ces paroles, bien plus gracieuses qu'il n'avait osé l'espérer, avaient vivement touché, en dépit de la contenance grave et hautaine de son interlocuteur : ô noble Comte, puisque vous savez qui je suis, puisque vous connaissez mon secret, et que j'ai révélé, dans cet aveu, une espérance aussi chère pour moi qu'une couronne, et bien plus chère que la vie, puis je espérer que votre sévérité cache un fond d'intérêt pour moi, et que

le petit-fils de Henry V pourra, sous les yeux de Warwick, se montrer digne du sang qui coule dans ses veines ?

— Hélas ! prince, répondit le comte entraîné par rémotion et la chaleur d'Edouard , il y a malheureusement entre votre royale mère et moi bien des souvenirs invétérés de sang et de haine, tous les actes déplorables et les paroles de colère qu'entraînent les guerres civiles ; et, bien qu'il puisse se faire que nous nous liguions contre un ennemi commun, j'ai bien peur que madame Marguerite ne souffre pas, entre son fils et Richard Nevile, d'amitié plus étroite, de lien plus intime que ceux que réclament les exigeances du momsnt.

— Non, seigneur Comte, laissez-moi espérer que vous la jugez mal. Elle peut être violente et emportée, mais elle ne connaît ni la bassesse ni la fausseté. — En acceptant les services de votre bras, elle oubliera que vous avez été son ennemi ; et si moi, je rentre en Angleterre, comme héritier de mon père, c'est dans la conviction qu'une ère nouvelle doit alors s'ouvrir pour notre patrie. Exempt des inimitiés de l'une et l'autre faction, pour moi Yorkistes et Lançastriens ne seront que des Anglais. Justice pour qui nous a servi , pardon pour qui nous a offensé I — Et; continua le jeune homme après

une courte pause, — si vous approuvez cette résolution, si vous êtes, noble Comte, comme vos ennemis eux-mêmes le reconnaissent, un homme dont l'influence repose moins sur ses immenses domaines et ses innombrables vassaux que sur son amour bien connu pour l'Angleterre , pour sa gloire et sa tranquillité, c'est à vous d'enterrer à jamais les dissensions d'York et de Lancastre. — Quel Yorkiste, après avoir combattu à Touton ou à Saint-Alban sous la bannière du seigneur de Warwick, tirerait Tépée contre l'époux de la fille du seigneur de Warwick ! quel Lancastrien n'abjurerait pas sa rancune contre les Yorkistes, en voyant le seigneur de Warwick, le parent du duc Richard, devenir le père de l'héritier deLancastre et le boulevard du trône lancastrien. Oh Warwick ! si ce n'est pas pour moi, si ce n'est pas pour tirer justice de Tingrat que vous vous repentez d'avoir placé sur le trône de mon père, que ce soit au moins pour l'Angleterre, pour cicatriser enfin ses blessures saignantes, pour faire cesser ses divisions et les dissensions de son peuple, Warwick, écoutez favorablement le petit-fils de Henry V, qui vous supplie de lui accorder la main de votre fille.

Le prince s'oublia et l'amant fléchit le genou; mais le puissi\nt Sujet s'empressa de le retenir

et porta à ses lèvres la main qu'il venait de saisir.

L'instant d'après, le Dis de Henry VI avait enlacé de ses bras les larges épaules du Faiseur de roi ; et tous deux échangeaient un embrassement viril et guerrier.

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