LA JUSTICK DE DIEU
Le Rôle des Napoléon dam t Histoire.
Le cycle des Napoléon est clos.
Leur légende^ comme toutes les choses finies dans le déshonneur, ira désormais s'affaissant de jour en jour, entre le mépris du peuple français et les sévérités de THistoire.
Mais le penseur s'arrêtera longtemps encore devant cette apparition étrange, peut-être unique dans les annales des nations ; météore qui passe, éblouissant les peuples de ses rayonnements : Marengo^ les Pyramides, Austerlitz^ léna, Moscou, — pour choir dans le sang de Waterloo, et s'éteindre dans
la nuit de Sedan.
Il y a dans ce drame des leçons suprêmes et d'étranges enseignements.
L'Histoire est le Catéchisme des peuples^ mais les peuples ne savent pas lire -, elle devrait être la boussole des gouvernants, mais ceux-ci, pas plus que les peuples, ne veulent rien apprendre que de leurs douloureuses expériences personnelles. Or, quand l'expérience est subie, l'heure d'en profiter a presque toujours sonné au cadran de la Providence, et la catastrophe vengeresse entraîne rois et peuples dans l'abîme.
Dans ce siècle dévorant, que de chutes a déjà saluées ce glas funèbre : « Il est trop tard ! »
L'historien, le politique et le moraliste, rencontrant ce règne fatal de Napoléon III, rechercheront un jour comment il s'est trouvé un homme, tenant dans sa main, comme le globe symbolique deCharlemagne, la domination du monde-, un souverain que peuples et rois s'étaient accoutumés à regarder comme l'arbitre de l'Europe ; un victorieux qu'on croyait à la tête d'une armée invincible -, un triomphateur que l'Histoire allait couronner du laurier dont il avait déjà ceint son effigie sur l'or et le
bronze; tous se demanderont comment cet
homme et tout ce monument de grandeur ont sombré en un instant dans une catastrophe ridicule?
Le Rôle des Napoléon dans V histoire. 1 1
Ce problème, si étrange qu'il paraisse, est simple et d'une déduction logique.
Examinez de près l'origine et la physionomie des Napoléon, leur apparition et leur rôle dans Thistoire de France, et vous verrez inmiédiatement qu'ils ne sont que l'incarnation d'une phase nouvelle de la Révolution.
Napoléon I*^ a eu beau décréter après le coup de force de Brumaire, dans sa première proclamation: « que la Révolution était close, » il a eu beau s'affubler du manteau de Louis le Grand, et du sceptre de Chariemagne^ il a eu beau éblouir le monde des éclairs et des coups de foudre de son génie, s'asseoir de force dans le cénacle des souverains, — il ne put jamais s'arracher des griffes de sa mère, la Révolution.
La hideuse mégère ramenait impitoyablement son nourrisson, du ciel de ses rêves de parvenu dans le sillon sanglant de la politique de gS, depuis le fossé de Vincenries jusqu'aux exécutions sommaires (i); et quand tout s'afïaissa, quand Pimmense édifice^ comme un palais sans fondations, croula sous cette chute qui ébranla le monde, le géant, fa-
(i) En cinq mois les tribunaux spéciaux de Napoléon I^^ con damnèrent « sept cent vingt-quatre personnes à mort! » (Exposé du conseiller (TÉtat Thibaudeau.)
(Moniteur du 24 novembre iP-^' >
tigué par vingt années de luttes surhumaines^ s^assit vaincu au bord des mers lointaines, et là^ en face de l'infini, au seuil de l'éternel, il se recueillit, et revenant sur cette carrière effroyable^ il ne se méprit pas sur la cause mystérieuse mais implacable de son impuissance : « Que ne suis-je mon petitfils I » s'était-il écrié un jour.
Hélas! ouil son génie avait entassé Pélion sur Ossa pour escalader l'Olympe de la souveraineté, et pour fonder, sur ce roc de la gloire et de la toutepuissance, un empire et une dynastie; — et il a suffi de la torche de Rostopchin, de l'allumette d'un barbare, pour réduire en cendres cet empire qui n'avait plus de contre-poids sur le globe.
Napoléon P' était l'enfant de la Révolution, et la Révolution, comme le vieux Saturne, dévore impitoyablement les petits qu'elle a mis bas (i).
(i) C'est une étude éminemment saisissante et instructive, tant au point de vue politique qu'au point de vue moral, que de suivre les efforts incessants de ce grand génie pour se dégager des liens de sa provenance révolutionnaire, et, comme Macbeth avec sa tache de sang toujours rebelle, il ne put réussira efl'acer sa tache origmelle.
Cette étude livre la clef de ses fautes et de ses chutes.
Ainsi, lors même qu'il appelle à son aide la tradition monarchique jusque dans ses détails les plus oubliés, le révolutionnaire perce à chaque instant, et de la façon la plus inattendue, à travers ces travestissements.
Ainsi, pour régulariser et sanctifier son autorité, il recourt au sacre de Charlemagne.
Le Rôle des Napoléon dans Vhistoire. 1 5
La Révolution^ c'est le torrent qui déborde, c'est le cyclone qui ravage. Sa loi, c'est de détruire.
Rien ne pousse dans ce sol sans cesse convulsionné, rien de stable ne s'édifie dans un pays tant que la Révolution n'en est pas extirpée jusque dans les racines.
Et puisque, dès nos premiers pas, nous nous heurtons à cette chose maudite, nous tenons à spécifier ici notre sentiment au sujet de ce que nous appelons la Révolution.
La Révolution est un de ces vocables élastiques, inventés et brevetés en France, sous lequel les sectaires et les scélérats savent abriter tout un monde de sophismes et de crimes. Us inscrivent sur le paravent, pour les naïfs — les trompe-l'œil les plus
Comme pour le grand empereur d'Occident, il faut que le Pape ajoute la haute sanction de son autorité pontificale à l'intronisation de César.
Mais au moment où Pie VÏI se levait dans la basilique de Notre-Dame pour prendre la couronne, Bonaparte la saisit et se la pose de ses propres mains sur le front. Il se sacre lui-même, c'est-à-dire il n'est pas sacré du tout.
U fait des efforts incessants et inouïs pour s'introduire et se faire accepter dans la famille des rois^ et il emploie vis-à-vis d'eux les intrigues, le langage et les procédés de 93.
Au lieu de combattre ouvertement et loyalement — lui le dominateur de l'Europe — les malheureux Bourbons d'Espagne, il attire ses bons • frères et cousins » à une fête et leur vole leur couronne.
C'est que derrière César se révèle toujours le révolutionnaire ; sous Napoléon le Grand perce l'homme de Bru mai/ î*.
séduisants : Liberté, Fraternité^ Émancipation des peuples, etc., etc. Or, la Révolution a toujours tué et ne peut que tuer tout cela.
Elle est l'insurrection en permanence contre la loi; la négation du droit; le reniement du devoir; le retour à l'état sauvage. Danton, poussant aux septembrisades, s'écrie : la Révolution veut de l'audace. Carrier ricanait à ses noyades : la Révolution veut des exemples. Ferré et Rigaut arrêtant les otages pour les assassiner, et l'archevêque de^ Paris en appelant à la Justice, répondront : nous ne faisons pas de la justice, nous faisons de la Révolution. Ils ont raison oui, c'est bien là la Révolution.
Quant à nous, nous adorons la Liberté. Nous appelons de nos vœux les plus ardents le progrès de l'homme et l'amélioration des sociétés humaines, et c'est la Révolution qui a arrêté et compromis toutes ces saintes et grandes choses dans le monde.
Voilà pourquoi nous haïssons la Révolution d'une haine immortelle, voilà pourquoi nous la poursuivons de nos revendications implacables.
Napoléon III n'est qu'une évolution nouvelle de la Révolution.
Mais le temps a marché et l'épidémie a déjà sin • gulièrement gangrené le malheureuse nation sur laquelle elle sévit.
Xe Rôle des Napoléon dans f histoire. 1 5
ArFêtéeun moment par la Restauration des Jbourbons, elle s'est remise en marche en i83o^ et, depuis lors, elle n'a pas perdu son temps. Elle a atteint la moralité et la virilité de la France jusque dans ses œuvres vives; tout est malade. Omnia fessa (i).
Après Napoléon le Grand, Napoléon le Petit.
Ce Napoléon nouveau est toujours un produit de la Révolution; mais un produit de décadence, un produit avarié, déjeté, poussé dans une nuit de crimes. Sa taille est à la mesure de son temps et de son pays.
Napoléon III, sans en avoir conscience, a été Tavant-dernier échelon de cette sombre spirale par laquelle la Révolution va conduire une grande nation dans Tabîme.
Cet homme a été Tincarnation de la moralité révolutionnaire, et si l'Histoire a retenu avec horreur les noms des monstres de gS, dont les principes et les agissements dépassent les cannibales, elle se réserve d'enregistrer avec une répulsion égale, quoique d'autre nature, ce règne fangeux de Napoléon III, qui montrera aux siècles futurs jusqu'à quelle profondeur de malheurs et de dégradation peut descendre un grand peuple travaillé par cette épidémie fatale.
C'est parce que les Napoléon sont un produit de
(i) Tacite.
la Révolution, qu'ils en ont tous les instincts et toutes les perversités, que leur règne commence toujours par un despotisme stérile au dedans, pour aboutir fatalement à Tinvasion, au pillage et au démembrement de la France. Voilà le programme des Napoléon, et aucun n'y manque.
Ils pénètrent violemment dans l'Histoire, — l'un comme l'autre par le crime, — et en sortent l'un comme l'autre par d'épouvantables catastrophes. Terrible et lumineuse leçon. Le génie du premier comme l'ineptie du dernier, conduisent aux mêmes résultantes : la servitude et la ruine du pays qui se prête à de pareilles expérimentations.
Il y a donc autre chose, il y a donc mieux, pour gouverner, que la ruse et le crime? Oui, — la vertu, l'honneur, le pouvoir légitime, sont les seules assises sur lesquelles rois et peuples puissent asseoir sûrement et développer leur grandeur et leur prospérité.
C'est là le grave enseignement qui a attiré et guidé celui qui écrit ces lignes.
Le règne de Napoléon III a de quoi faire hésiter la plume la plus courageuse, mais la leçon sinistre et dédsive qui s'en dégage, est digne des méditations des peuples et des gouvernements.
Si donc la tâche est répulsive, il y a un devoir l accomplir.
Le Rôle des Napoléon dans Vhistoire. 17
Sur de pareils écueils il faut allumer un phare qui avertisse et éloigne du naufrage. La France, hélas! n'en profitera peut-être plus-, mais notre pays en tirera, je l'espère, de salutaires réflexions.
Cette pensée encourage notre esprit, et compense d'avance les répulsions et les tristesses que cause une semblable dissection.
La Décadence.
On Ta dit avec justice et justesse, les peuples ont le gouvernement qu'ils méritent; et l'homme qui tient les rênes d'un État, mais surtout celui qu'un peuple choisit pour cette suprême magistrature, est, à de rares exceptions près, le reflet^ et comme le type de ce peuple lui-même, de sa moralité, de ses instincts et de sa civilisation.
Pour que la majorité d'une nation, et une majorité écrasante, choisisse un homme, jusque-là ridicule et flétri par la justice, le pose au sommet de son édifice social et politique, comme le couronnement, comme le soleil qui doit le vivifier, comme le principe d'où vont émaner la justice, l'autorité, l'instruction, toutes les manifestations de l'existence morale et nationale, pour que cette nation,
La Décadence. 19
malgré toutes les fautes et les immoralités de cet homme, le maintiemie au pouvoir, et retrempe sans cesse son autorité par des votes infatigables, il est évident que cet homme est l'idéal de ce peuple, qu'il est avec lui en communion de sentiments, de principes et de moralité.
Louis-Napoléon était effectivement le représentant légitime et saisissant de ce que nous appellerons la civilisation contemporaine de la France, c'est-àdire la décadence la plus mortelle, parce qu'elle se dissimule sous cette prospérité menteuse et ces énervements dans les jouissances matérielles qui précèdent les éclipses et les décès des peuples. Aujourd'hui qu'un coup de tonnerre a déchiré les nuées qui rampaient sur ce grand pays et ensevelissaient sous les prismes et les mirages toutes les décrépitudes; aujourd'hui que sous ce sinistre éclair saillissent tout à coup tous les périls et toutes les lèpres qui rongent le moribond, on repousse Napoléon III, ce fétiche dégradant, comme une monstruosité; on ne peut plus croire qu'on ait adoré une pareille idole, et Ton recule avec épouvante devant la responsabilité d'avoir aidé à creuser la fosse au bord de laquelle se débat la patrie sanglante et déshonorée.
Trop tard ! toujours le même verdict fatidique et fatal.
Je sais bien que beaucoup de Français croiront s'en tirer les mains nettes, en prétextant qu'ils n'ont donné à Napoléon III ni leur vote ni leur sympathie.
Cette ablution de Pilate ne les amnistie nullement; s'ils ne lui ont pas donné leur concours ostensible, ils lui ont donné l'appui de leurs faiblesses^ de leur aveuglement — et pourquoi ne le dirionsnous pas? — De leurs vices.
Cette complicité valait une collaboration oflScielle ; — elle valait plus. Les censeurs corrompus, les détracteurs illogiques, les ennemis maladroits, les indifférents et les égoïstes, sont les meilleurs soutiens du bas-empire , et ses complices les plus précieux. Jamais Napoléon III n'eût réussi à perdre la France, sans le secours de l'inepte opposition révolutionnaire dans les Chambres, de l'abstention et de la criminelle indifférence de toutes les classes pour les intérêts les plus vitaux du pays.
Les plébiscites de la France impériale ont été le suffrage universel de ses vices et de ses corruptions.
* Un hasard nous fit ouvrir un jour un livre français qui nous frappa. L'auteur, complètement inconnu de la génération actuelle, et qui, je crois, ne Ta pas été beaucoup plus de ses contemporains, est le mnrauis de la Gervaisais. M. de la Gervaisais
La Décadence. 21
est mort vers l'année i836, laissant des manuscrits intitulés: Conseils et prédictions.
La clairvoyance de cet homme a quelque chose de saisissant. Aujourd'hui que les faits annoncés ont passé sur nous, on sent un certain malaise devant cette étrange seconde vue. Ce mort sortant de sa tombe au bruit de cette grande chute de la France^ son livre à la main^ me rappelle ces fantômes dont parle Josèphe^ qui se dressaient sur les ruines fumantes de Jérusalem^ criant : a Malheur! le peuple de Dieu n'est plus ! •
A partir de la Révolution de 181 5, il décrit la chute des Bourbons^ puis celle des d'Orléans, la catastrophe de février 1848, et Tavénement de Louis- Napoléon.
Il nous donne dans quelques lignes (éditées en i835 !) non-seulement le texte des événements à venir, mais leurs causes génératrices et leurs conséquences.
« La chute des d'Orléans, dit-il^ ramènera « la Révolution et la République. Alors vous « en arriverez, comme les Grecs et les Romains du
a bas-empire, à vous entre-dévorer Puis^ épou-
« vantés du jacobinisme, vous vous jetterez sous « les pieds du premier venu, pourvu qu'il soit au- « tocrate absolutiste I d
« Folles gens !!! ils jouaient entre eux à la liberté, f ou plutôt à l'autorité, avec des sophismes,
« Voilà que les vanités^ les ambitions et les ven- « geances se sont échauffées au jeu, et des parte- « naires ont été appelés^ qui raviront la double oc mise I »
Les Prussiens , en effet , n*ont pas seulement emporté les pendules, ils ont emporté Thonneur et l'avenir de la France.
« D'abord une première crise, celle où nous « sommes (gouvernement de Juillet), puis une € seconde où nous allons, enfin une crise dernière, « celle où nous resterons ! »
N'est-ce pas étrange, l'histoire écrite ainsi trentecinq ans avant son avènement ? Tout notre travail est contenu dans ces lignes.
Nous allons voir comment, à bout de secousses révolutionnaires et de réactions, la France énervée, ballottée de « la peur du Jacobinisme à la soif du repos, » recourt, en désespoir de salut, à « l'absolutisme, » et comment un Napoléon petit et exigu entraînera ce grand pays à travers cette sombre odyssée de la décadence jusqu'à TefiFondrement de l'empire.
La Famille des Bonaparte.
L'Histoire jugera et condamnera Napoléon III avec la solennité de ses assises.
Comme Paris, elle descellera de la porte du Louvre, la statue triomphale que le stratégiste de Sedan s'était si prématurément fait dresser au frontispice de ce palais des rois et des gloires de la France.
Nous tâcherons, nous^ de peindre Thomme alors qu'il aura déposé le manteau impérial et la tenue officielle, et qu'au fond de son intimité il laissera percer sa nature vraie, parler et agir son démon familier. La tâche est d'autant plus ardue, que cet homme est toujours en scène et ne perd presque jamais le sentiment du rôle qu'on lui a fait, qu'il finit par jouer avec conviction, et qu'il veut soutenir jusqu'à la fin.
Nous n'entendons nullement faire la biographie secrèteou indiscrète de Louis-Napoléon Bonaparte, ni nous attarder à des détails sans intérêt pour nous.
Nous allons révéler à nos lecteurs quelques épisodes intimes caractérisant l'homme et sa cour; des faits inédits ou peu connus^ qui mettent en pleine lumière les principes et les causes qui ont fait son succès et amené sa ruine.
Dans tout autre milieu social que la France contemporaine, convulsionnée parles révolutions et énervée par des doctrines néfastes, Louis-Napoléon n'eût jamais été qu'un conspirateur maladroit, et aurait probablement fini ses jours dans une forteresse ou aux colonies.
Les hommes comme les livres ont leur heure et leur destin : Habent suafata.
Ceux qui marquent sont ceux qui viennent à l'heure et dans le milieu propices.
Louis-Napoléon vint à son heure.
Commençons par vider ici une question qui serait délicate avec toute autre famille, mais qui avec les Bonaparte est le secret de la comédie. Napoléon III n'avait des Bonaparte que le nom, et les Français qui pendant vingt ans croyaient cultiver le neveu de l'Empereur, n'avaient affaire qu'à un demi-neveu de Joséphine. Nous nous serions gardé de descendre àces détails scabreux^ si les événements n'avaient
La Famille des Bonaparte. 25
donné à cette question un intérêt particulier. Un faux Démétrius mourant sur le trône, n'a ici aucune importance politique. Sous le régime révolutionnaire, peu importent la naissance et la généalogie. La place est au premier aventurier venu qui réussit un coup de force.
11 règne en vertu des principes révolutionnaires : « Le crime feit le droit, et la force la légitimité. »
Mais si la marâtre jette son favori dun jour par les fenêtres des Tuileries, les choses prennent un autre aspect, et la France, qui aies fils légitimes de sa vieille dynastie^ a intérêt de connaître l'extrait de naissance d'un pseudo-descendant qui voudrait se glisserdanslesrangsdesprétendantslégitimes ( i ).
La famille Bonaparte elle-même a eu grand soin de nous renseigner exactement à l'endroit de Louis- Napoléon,
Le roi Louis^ au moment de son abdication, avait déposé, aux archives de La Haye, une protestation contre ce luxe d'héritiers dont le gratifiait la reine Hortense^ de toutes mains^ de la gauche comme de la droite (2).
(i) Suprême ironie; la France, où la Révolution a tout faussé, histoire, doctrine, morale; -^ où tout est fraude ou comédie, cette France, pour compléter le tableau, se jette aux pieds d'un pseudo-Napoléon — et adore vingt ans un faux Démétrius.
(2) Le cardinal Fésch disait plaisamment :
« Quand il s'agit des pères de ses enfants, Hortense s'em« brouille toujours dans ses calculs. »
Après Taffaire de Forli (iSSg), ce pauvre roi Louis, dans un nouvel accès d'exaspération, renouvela sa protestation avec une prolixité de détails et de preuves qui témoignent d'une connaissance très approfondie du sujet. Dans cette pièce, écrite avec le burin de Tacite, le prince fait une révélation terrible au sujet deTaîné des filsd'Hortense; quant à Napoléon III, il le renie dédaigneusement avec une autorité^ une conviction et une éloquence qui descendentparfois jusqu'au burlesque, et jettent une lueur sinistre et attristante sur la froide et brutale corruption de cette société du Directoire et de l'Empire, fille aînée de la Révolution (i).
Cette usurpation, par Napoléon 111, du nom et de la succession de l'Empereur, poussait parfois jusqu'au paroxysme la colère, la jalousie et le désespoir de la famille du roi Jérôme. Au moindre dissentiment, le vieux roi, devenu maréchal de France aux Invalides (2)^ sortait des gonds et jetait
(i) Il est difficile de cueillir dans les pamphlets du temps, sans offenser la décence et les convenances. Essayons néaiunoins de citer un quatrain. Cest l'Empereur qui parle de son frère Louis : Son épouse, d'ailleurs, qui fut d'abord la mienne. Pourra, quoi qu'il arrive et quoi qu'il entreptvine, L'aider de sa sagesse et lui servir d'appui.
Car si je la formai si bien, ce fut pour lui.
(2) Le roi Jérôme était d'ailleurs peu autorisé i malmener Louis- Napoléon. Son bagage d'aventures et d'immoralités n'avait rien à envier aux plus compromis et aux plus excentriques.
La Famille des Bonaparte. 27
le terrible anathème à la face de son pseudo-neveu,
Cest dans Tune de ces occasions que Napo* léon 111, le cher oncle venant de clore une nouvelle catilinaire par Tétemel refrain : t Vous savez bien que vous tenez notre place, et que vous n'avez rien de Napoléon, » riposta : c Pardon^ j'ai la famille (i)! »
Un poète charmant a dit dans un beau vers mé^ connu et calomnié par Byron :
Child is thefather of man (2).
Louis-Napoléon est le fils de la reine Hortense. La reine Hortense était la séduction même. Elle
Napoléon I**^ l'a peint en deux lignes : « Jérôme était un prodigue dont les débordements avaient été criants. Il les avait poussés Jusqu'au plus hideux libertinage. »
(Mémorial de Sainte-Hélène, t. m.)
(i) Napoléon III n'avait du reste pas de préjugés sur ce chapitre.
C'est à Saint-Sauveur, aux Pyrénées, que la Providence prépara au monde la venue du futur empereur. La reine Hortense y était venue en 1807 pour y réparer ses fatigues, et l'amiral Verhuel l'accompagna, mais se fixa à Cauterets, de l'autre côté de la montagne, d'où il faisait de fréquentes visites à Saint-Sauveur. Lorsque Temperelir Napoléon III vint visiter Saint-Sauveur, le vieux docteur Fabas pria Sa Majesté de venir voir la chambn de la reine Hortense, qu'on avait conservée intacte.
— Sire, voici la place d'où date Votre Majesté, lui dit le bor docteur en lui montrant le lit de la reine.
•— Et où demeurait le roi ? demanda l'Empereur.
— A Cauterets, Sire, mais il vint passer vingt-quatre heures à Saint^Sauveur.
Napoléon sourit gaîment et en bon philosophe. (2) L'enfant est le père de l'homme.
était le produit de cette époque terrible où une philosophie dévoyée avait déjà innoculé à la France tous les sophismes et toutes les corraptions; — où la société avait glissé, des flots de sang de la Terreur, dans la fange du Directoire; — où M. de Robespierre avait scandalisé la République en voulant faire une petite place à l'Être suprême, et où Barras se pavanait en demi-dieu^ présidant le bal des victimes*
Or^ la reine Hortense avait trouvé moyen de scandaliser les hommes de ce temps-là, par son dédain des préjugés.
On chuchotait des choses effrayantes sur les mœurs de la fille adoptive de Napoléon^ et les mémoires secrets du temps sont émaillés de confidences scabreuses sur la vie intime de la belle Corinne du beau Dunois.
Les scènes de désespoir quand il fallut, par ordre, épouser le roi Louis, et s'exiler loin de la cour des Tuileries, ont été expliquées par les chroniques de l'époque de la façon la plus révoltante. .
Ce qui plus tard ajouta du poids à ces révéla- ' tions, ce fut la protestation déposée par le roi Louis aux archives de La Haye, pour motiver sa double fuite loin de son royaume et loin de sa femme. Les confidences du roi Louis expliquaient énergiquement que ce n'était pas seulement les exi-
La Famille des Bonaparte. 29
genœs du despotisme impérial qui lui faisaient abandomier la place, mais que les habitudes par trop dégagées, par trop libérales de la reine^ avaient largement contribué à son désespoir.
La reine Hortense avait donné au roi Louis trois enfants, dûment et régulièrement enregistrés. L'aîné mourut à La Haye le 5 mars 1807; le second périt à Forli le 17 mars iSSi, et c'est au troisième, qui naquit aux Tuileries, le 20 avril 1808, que nous consacrons ces pages.
Napoléon I^, pour des raisons intimes, désigna celui-ci pour son successeur.
Il lui succéda....... pour ensevelir à jamais la
légende napoléonienne dans le déshonneur.
Quand Tédifice colossal de Napoléon I* s'écroula, et qu'on vit tous ses frères, cette famille de rois improvisés, si petits une fois dépouillés du manteau royal, et fuyant éperdus dans toutes les directions, le cardinal C. .. dit à Pie VII : « C'est étonnant! dans cette nombreuse famille, il « n'y avait qu'un homme; celui-là en cage, il ne c reste plus rien! »
Le bon cardinal se trompait, il restait la reine Hortense.
Elle galvamsa le parti bonapartiste, et, à partir de 181 5, elle en fut l'âme et l'inspiratrice.
Elle est incontestablement la forte tête de la
So Le dernier des Napoléon*
famille ; elle devient le centre de tous les complots et de toutes les intrigues du parti.
De ses deux fils survivants, l'aîné, âmô douce, ij^ture timide, ne lui promet guère pour l'avenir et pour ses aspirations ambitieuses. Le second a plus hérité d'elle. C'est sur lui qu'elle concentre toutes ses espérances ; elle fera de lui Napoléon IIL
Louis-Napoléon n'a jamais été jeune. Dès son enfance, grave, taciturne, dévoré d'ambition, il était généralement d'une grande tenue.
Malheureusement,ratmosphère contagieuse dans laquelle il se développa, les exemples pernicieux qui pesèrent sur sa jeunesse, eurent une influence néfaste sur sa vie entière. De là, germa en lui ce double instinct : dédain de toute moralité, mépris profond des hommes. De là cette habitude qui devint, non sa seconde mais sa vraie et définitive nature : dans le choix des moyens, pas d'autre considération que leur aptitude à mener au but.
C'est ce qui explique tout d'abord cette prédilection constante pour un entourage de gens gangrenés que ne gêne en rien le code des lois divines et humaines.
I Son éducation publique commença au gymnase d*Augsbourg.
Chose étrange ! Ce milieu bavarois, lourd et com-
La Famille des Bonaparte. 3i
passé, déteint sur lui au point qu'il ne s'en dégagera jamais entièreqient ; ses manières, son attitude et jusqu'à sa prononciation garderont toujours un certain reflet tudesque.
La reine Hortense avait d'abord essayé de pousser son fils vers le trône de Portugal. Les intrigues et les négociations échouèrent, et la reine jeta soji dévolu sur l'Italie. Le reste de l'Europe, codifié par le congrès de Vienne, semblait assis désormais sur des bases de paix et des alliances indestructibles.
Mais l'Italie, cette terre classique des conspirations, sans cesse en ébuUition comme ses volcans , et où Napoléon P' a semé tant de victoires et de partisans^ l'Italie lui semble encore la terre promise pour ses projets.
Elle noua rapidement des relations avec les chefs les plus influents du mouvement libéral de la Péninsule. Elle fit venir à Arenenberg le fils du comte Arese, enfant du même âge que Louis -Napoléon, le fit élever fi-atemellement avec lui, et le traita comme son propre fils ( i ) •
Le salon de la reine Hortense était le rendez-vous
(i) Dans son testament, la reine Hortense recommande à son fils dans des termes étranges, avec une insistance éloquente, de ne jamais se séparer de ce compagnon d'enfance, de le regarder comme/rère.
Nous le retrouverons bientôt aux Tuileries.
3a Le dernier des Napoléon.
de tous les conspirateurs, et le foyer ardent des projets de rénopation européenne.
Louis-Napoléon circulant dans ce milieu contagieux, en prit Tempreinte ineffaçable, celle du conspirateur. Napoléon conspirera toute sa vie. Il conspirera contre ses propres ministres.
A^ peine eut-on organisé Tinsurrection des Romagnes, que la reine Hortense y lança ses deux fils à la fois.
Us s'engagèrent avec les carbonari.
Ici se place un épisode peu connu, mais digne d'être noté.
Les conspirateurs arrivèrent un soir avec les deux Bonaparte dans une auberge de Forli. L'aubergiste apporta ce registre de police italienne^ divisé en colonnes naïvement indiscrètes, que se rappellent bien ceux qui ont voyagé dans la Péninsule. Le registre demande au voyageur non-seulement ses nom, prénoms et qualités, mais d'où il vient, où il va, l'objet de son voyage, etc., etc., etc.
Les conjurés étaient à la veille de leur prise d'armes, et n'avaient plus rien à ménager.
Le premier prend la plume et inscrit : t Accursi, conspirateur, va à Rome pour renverser le Pape ! » puis il passe la plume à l'aîné des Bonaparte, lequel écrit, après son nom, les mêmes indications, et repasse la plume à son fi^ère, lequel, après avoir répété
Ld Famille des Bonaparte. 33
leà mêmes formules^ la tend au quatrième qui est Orsini ( i ), et ainsi des autres, ' On avait vainement tenté de soulever les camipagnes ; mais^ c crétinisées par le fanatisme cléjricalj » elles avaient refusé leur bonheur. On résolut donc de marcher sur Rome. La nuit on tint conseil^ et Ton procéda à l'élection d'un chef.
La chose se tira au sort.
Le premier nom qui sortit fut celui de l'aîné des Bonaparte.
Mais celui-ci, au grand ébahissement des carbooari^ refusa la dignité.
« Tous mes devoirs et tous mes sentiments de « reconnaissance me défendent d'attaquer directe- « ment le Pape. Ma famille n'a trouvé d'asile et de « secours, en Europe^ qu'auprès du Saint-Père, et je « craindrais de rencontrer, sur l'escalier du Vatican^ a ma grand'mère et tous les miens. Je marche avec c vous pour renverser le pouvoir clérical dans les € provinces, mais ne me demandez pas de marcher « sur Rome. »
I Les conjurés se regardent avec inquiétude^ les fronts se rembrunissent et Orsini répond :
« Que de pareils scrupules à l'heure suprême
(i) Le père de celui qui lança sur Napoléon III ses fameuses bombes à TOpéra, et fut exécuté à Paris le i3 mars i858.
34 Le dernier des Napoljion.
oc étaient étranges, fâcheuxi maïs surtout tardifs..; ce qu'il eût mieux valu les manifester avant d'avoir a accepté les secrets de la conspiration; qu'at- (L taquer le gouvernement clérical, c'est attaquer le
« Pape, la différence ne se distinguait pas bien
« Qu'on avait bien insinué que les Bonaparte n'é- « taient entrés dans le mouvement que pour faire « retirer aux autres conjurés une couronne du a feu etc., etc., etc. »
Le matin^ Napoléon Louis expirait dans les bras de l'hôtelier^ les uns disent d'une balle dans la poitrine, les autres d'un coup de poignard.
Louis-Napoléon n'attenditpaslereste-, il s^échappa la nuit même et s'enfuit à Ancône, d'où sa mère l'enleva et le ramena à Paris.
Il restait désormais le seul enjeu de son ambition.
L'indignation que souleva cette insurrection conduite par des Bonaparte, fut immense à travers l'Italie, mais surtout dans leur famille. L'Impératrice mère avait écrit à son petit-fils:
a Vous savez, mon enfant, que le toît qui nous « couvre et que le pain que nous mangeons^ nous « les devons au Saint-Père. »
Mais le roi Louis, surtout, manifesta sa douleur avec véhémence.
On sait que l'ex-roi de Hollande n'avait jamais voulu voir ou reconnaître son fils Louis-Napoléon.
Le Famille des Bonaparte. 35
Dans son salon, à Florence, il avait tous les portraits de sa famille, et il faisait remarquer avec une certaine affectation qu'il n*y avait jamais admis Tenfant de prédilection de la reine Hortense. Il écrivit au Pape une lettre encore inédite aujourd'hui. C'est on des autographes les plus étranges de cette 'étrange famille.
« Saint-Père, écrivait le roi Louis, mon âme est f accablée de tristesse, — et j'ai frémi d'indignation « quand j'ai appris la tentative criminelle de mon « fils contre Tautorîté de votre Sainteté. Ma vie déjà a si douloureuse devait donc encore être éprouvée « par le plus cruel des chagrins, celui d'apprendre « qu'un des miens ait pu oublier toutes les bontés a dont vous avez comblé notre malheureuse fac mille.
t Le malheureux enfant est mort, que Dieu lui « fasse miséricorde!
! « Quant à l'autre, qui usurpe mon nom, vous le c savez, Saint-Père, celui-là, grâce à Dieu, ne m'est « rien. J'ai le malheur d'avoir pour femme une c Messaline qui accouche... etc., etc. i»
^ A peine arrivée à Paris, la duchesse de Saint-Leu écrivit directement au roi Louis-Philippe, pour le supplier de lui accorder l'autorisation de séjourner à Paris, lui exposant, avec l'éloquence d'un cœur
36 Le dernier des NapolA>n.
de mère^ que a son fils^ dangereusement malade, € ne pouvait être traité et sauvé qu'à Paris. »
Le roi octroya gracieusement l'autorisation, de sa propre initiative privée.
Le lendemain, Casimir Périer arrivait au conseil des ministres, vivement irrité de l'imprudence du* roi.
« — Mon Dieu, quel mal cela peut-il faire? » fit Louis-Philippe tout étonné*
a — Oui, lequel? opinèrent tous les ministres.
« — Lequel? riposta Casimir Périer... Je vais « vous le dire, A l'heure où je vous parle, cette « mère éplorée, cette mère au fils mourant, visite f les casernes et présente aux offîciers l'héritier de « l'Empereur! »
Le soir même la reine Hortense fiit priée de quitter la France sur l'heure.
Dans la famille du roi bourgeois, on avait la manie du culte de l'Empereur.
C'était une malheureuse habitude contractée dans les conspirations contre la Restauration, lesquelles avaient toujours abrité leurs cheminements à l'ombre de la t Redingote grise » et du « Dieu des bonnes gens. »
Louis-Philippe, au lieu de sévir contre le condamné de Strasbourg et de Boulogne, ne se lassait jamais de le gracier, lui ouvrait sa bourse en même
La Famille des Bonaparte. ij
temps que son cœur^ ramenait les cendres de Sainte-Hélène, et faisait sculpter les apothéoses de TEmpereur sur les arcs de triomphe.
Lx>uis-Napoléon ne le lui pardonna jamais.
A peine installé aux Tuileries à la place de Louis- Philippe, Louis-Napoléon débuta par dépouiller les d'Orléans de leurs biens, par déraciner leurs châteaux, vendre leurs propriétés par miettes, à l'encan^ pour extirper jusqu'à leur souvenir de la terre de France. Et, chose inouïe, cette haine contre les d'Orléans a toujours survécu chez Napoléon in .
Aux Tuileries, le plus sûr moyen de disgracier ou de rendre suspect un homme, c'était d'insinuer qu'il était orléaniste. Tous les méfaits se pardonnaient, hormis celui-là.
Explique qui pourra cette étrange nature, prototype de tous les contrastes et de toutes les contradictions.
Napoléon III n'était ni une âme cruelle ni un cœur ingrat.
Il a semé autour de lui, à pleines mains, les bienfaits, et comblé de témoignages de bonté et de reconnaissance tous ceux qui l'ont connu, qui l'ont suivi.
Les d'Orléans ont compté assurément parmi ses
plus grands bienfaiteurs; il leur voua une antipa&ie mortelle.
L'une des scènes les plus tragiques et l'épisode suprême de cette politique de gratitude^ c'est la dernière entrevue de l'empereur Napoléon III avec cette infortunée princesse Charlotte, la femme du martyr de Queretaro.
Le malheureux empereur du Mexique, abandonné par Napoléon, malgré les promesses les plus énergiques et les encouragements les plus affectueux, harcelé par les procédés désespérants de Bazaine^ ne comprenant plus rien à ces manœuvres impies qui l'acculaient à la honte et à l'abîme, envoya en toute hâte sa femme à Paris, pour exposer cette terrible situation à l'Empereur.
L'Impératrice Charlotte descendit au Grand- Hôtel. On la laissa à l'auberge. La pauvre femme se rendit à Saint-Cloud, se jeta aux pieds de l'Empereur, épuisa toutes les raisons et toutes les supplications.... Napoléon III resta sombre et glacial : il promit sa réponse pour le lendemain* Le lendemain il rendit la visite au Grand-Hôtel, et annonça froidement à la malheureuse exilée que les circonstances avaient changé, et qu'il ne pouvait pluâ rien pour le Mexique.
L'Impératrice, épouvantée des conséquences si^ nistrcs de cet abandon, s'écria éperdue : « Mais
La Famille des Bonaparte. Sg
c^est notre arrêt de mort! i> et faisant un dernier et désespérant appel au passé, à Favenir, elle pria,
elle implora Napoléon se leva pour partir, et lui
dit d^une voix impassible :
c Inutile d'insister, Madame^ plus un homme, plusunécu. B
Cétaittrop!
Le cœur et le cerveau de la pauvre femme éclatèrent à la fois.
Le désespoir et la folie la prirent à la gorge. Elle se redressa devant TEmpereur , la figure en feu, les yeux lançant des éclairs, et lui cria d'une voix enfiévrée :
i Ah! je ne m'étais donc pas trompée 1 Je vous « connais, bourreau de ma famille. Oui, vengez- « vous sur la petite-fille de Louis-Philippe, de ce f qu'il vous a arraché à la misère et à l'échafaud* »
L'Empereur sortit mais comme une Eumé-
nide vengeresse, la Princesse le poursuivit sur l'escalier, lui criant :
« Vous croyez peut-être me faire arracher, par « votre police, vos lettres et vos engagements^
€ mais vous vous trompez, ils sont en lieu sûr
^ « Allez ! que Dieu vous maudisse comme Caïn.!!! »
Elle descendit ainsi jusque dans la cour, demanda une voiture, s*y jeta affolée, les cheveux épars, les yeux égarés^ les lèvres tremblantes-, elle mur-
murait : « De Tair.... de Tair.... » et tomba évanouie sur les coussins.
Elle était folle.
Or, tandis qu'on la transportait à Rome où ses visions étaient hantées par l'apparition spectrale de Napoléon cherchant à Fempoisonner, dans les fossés d'ime ville du Mexique tombait, sous les balles d'un bandit, TEmpereurMaximilien, le caractère le plus chevaleresque, le cœur le plus noble, et Tun des hommes les plus éminents de ce temps.
On dit que Napoléon P' revoyait, dans ses insomnies de Sainte- Hélène, le spectre du duc d'Enghien
Napoléon III aura une vision plus compliquée : Théroïque assassiné de Queretaro, la poitrine trouée par les balles de Juarez, et tenant par la main la pauvre folle du Vatican .•..••..
Revenons à la reine Hortense*
De Catilina à César.
Rentrée dans son château d'Arenenberg, la duchesse de Saint-Leu se tourna vers la Pologne.
Cette sœur^ en révolutions, de la France, et probablement aussi^ hélas ! en destinées, venait de se retourner sur son lit de Procuste, et tentait une nouvelle aventure sanglante.
En prévision d'un succès, la reine Hortense négocia avec le comte Plater le trône de Pologne pour son fils ; mais la prise de Varsovie fit évanouir ce nouveau rêve.
L'année suivante, un événement imprévu changea radicalement la face des choses et la direction des batteries bonapartistes. Le 22 juillet i832, le duc de jleichstadt mourait à Schœnbrunn.
Désormais^ Louis-Napoléon se destine exclusivement au bonheur et à la gloire des Français.
La Providence ne semble-t-elle pas lui aplanir la route ?
Désormais, sa vocation est irrévocablement fixée.
Son étoile se lève à Thorizon.
Aussitôt tout est dirigé vers ce but suprême: éducation, entourage et relations.
Et ici se retrouve de la façon la plus logique^ quoique de la plus inattendue, cette loi terrible des affinités et des solidarités.
Nous avons montré les attaches et les taches révolutionnaires des Bonaparte. La reine Hortense a grand soin de retremper son fils, le futur Empereur, dans les sources vives des traditions de 93.
Elle s'empresse de lui donner pour précepteur Lebas, fils du conventionnel^ ami de Robespierre (ï). ,
(i) Robespierre, arrêté à THôtel-de- Ville et la mâchoire fracassée, suppliait son ami et complice Lebas, de l'achever. Mais celui-ci, armant son pistolet, lui cria : « Ici, chacun pour soi ! i Et il se brûla la cervelle.
Triste, mais curieuse concordance : tous les adeptes de la Révolution procèdent religieusement par les mêmes voies. Louis- Philippe, ex- portier des Jacobins en 93, porté par l'émeute sur le trône de i83o, n'a rien de plus pressé que de doimer à son petit-fils et successeur présomptif, pour précepteur, le neveu de cette même femme du conventionnel Lebas.
Madame Lebas était Tune des filles du menuisier Dupiay, chez lequel logeait Robespierre. — Elle racontait encore dans ses
De CaHlina à César. afl
L'autre précepteur fut M. Viellard.
Les frères et amis accoururent de toutes les parries de l'Europe ; ceux-ci de la France, les autres de Texil, pour combiner les moyens de ramener Taigle impériale aux Tuileries.
Au fur et à mesure que le jeune Louis montait en âge, le complot mûrissait, et le 28 octobre i836, Louis-Napoléon faisait son entrée à Strasbourg.
Le colonel Vaudrey, ce premier adepte de la doctrine de Louis-Napoléon, pour maintenir l'honneur du drapeau, le respect du serment et la disr dpline militaire, doctrine qu'il innoculera si bien à toute Tarmée qu'elle le conduira à Sedan, commandait alors le 4** d'artillerie. Cest dans ce régiment que Napoléon I* avait tait ses premières armes.
L'échauffourée avorta platement. Louis-Napoléon, pris au collet dans la caserne de Finkmatt par un officier honnête, le lieutenant-colonel Taillandier, fat écroué à la citadelle. Le 9 novembre il fut amené à Paris, où il ne passa que deux heures
vieux )our8, avec onction^ les sensibleries bucoliques de l'incorruptible pourvoyeur de la guillotine. — Quand cette femme Lebas voulait voir son neveu, elle se rendait dans le jardin des Tuileries et faisait chercher M. Régnier. Elle ne voulait pas souiller ses semelles de la poussière du palais de la tyrannie. Son neveu descendait^ et Louis-Philippe contemplait de derrière ses rideaux cette scène qui Tamusait beaucoup.
de nuit, à la préfecture de police ; le temps nécessaire à Louis-Philippe pour le gracier et lui faire compter de l'argent par le préfet Delessert, pour son établissement aux Etats-Unis. Le jeune écolierconspirateur fut dirigé sur Lorient avec tous les hoimeurs et toutes les faveurs propres à Tencourager à recommencer le plus tôt possible.
Tandis qu'on installait Louis-Napoléon à bord de V Andromède, qui eut Thonneur de le transporter à New-York, on jugeait ses complices à Strasbourg.
Nouvelle infirmité morale de Louis-Philippe, qui comblait de grâces et de bienfaits le principal coupable^ le chef de bande, et croyait naïvement que le jury condamnerait de simples comparses !
Arrêtons-nous un instant pour constater, en passant, le rôle étrange que les femmes d'une certaine catégorie joueront dans la carrière de Louis-Napoléon.
C'est mademoiselle Gordon qui ouvre la galerie des collaboratrices du Prince.
Mademoiselle Gordon était fille d'officier et élève de Saint-Denis. Tous les Parisiens n'en demanderont pas davantage pour la cataloguer. Elève de Saint-Denis est, à ce qu'il paraît, un brevet classique de bonnes vie et mœurs! Mademoiselle Gordon n'a pas voulu infirmer la tradition.
Son premier haut fait est un acte de vaillance.
De Catilina à César. 45
Une amie de classe (toujours de Saint-Denis) avait eu le malheur de se laisser séduire. Effrayée des suites de sa faute, elle confia à mademoiselle Gordon ses projets de se suicider. Celle-ci alla résolument trouver le séducteur et, un pistolet au poing, exigea ou qu'il épouserait, ou qu'il se battrait avec ellCc
Il épousa !
Mademoiselle Gordon eut, dit-on, une grande part dans l'enrôlement des complices de Strasbourg. Elle exerça surtout une haute pression sur le colonel Vaudrey.
Mademoiselle Gordon, le coup de main manqué, tomba aux mains de la police, avec le sieur Fialin, le futur duc de Persigny,
Quittons mademoiselle Gordon sur un dernier trait de son génie de conspiratrice.
C'était une virago d'une force extraordinaire. Enfermée dans une salle basse de la préfecture, en compagnie dudit Fialin et de deux gendarmes, mademoiselle Gordon désigna à son co<létenu, d'un clignement d'yeux expressif, une fenêtre donnant sur les jardins. Elle possédait im cabas à cadenas, qu'elle avait déposé à côté de sa chaise. Elle promenait un œil inquiet sur les deux gendarmes, et, tout en les fixant, elle essayait de pousser du pied le malheureux cabas sous ses jupes et sous sa chaise. Les bons gendarmes comprirent que ce sac
4^^ Le dernier des Napoléùn.
recelait les choses les plus graves, se firent signe, et Tun d-eux se baissa pour appréhender le cabas. Mais mademoiselle Gordon se jette sur le corps du délit, et de ses dix griffes laboure le bon gendarme jusqu'au sang. Le second militaire accourt
au secours du premier. Alors mademoiselle
Gordon se cramponne comme une pieuvre aux deux gendarmes j tandis que Fialin^ abandonné à son sort, ouvre la fenêtre et disparaît, à Tébahissement de ses deux gardiens, traînant, pendue à leurs basques, mademoiselle Gordon qui ne les lâche que quand Tautre est loin. Puis, éclatant d'un bon gros rire, elle ramasse le cabas, et le tend gracieusement aux deux gendarmes ; il contenait une camisole de nuit.
M. Fialin passera ministre, duc et sénateur, et mademoiselle Gordon ira mourir à Thôpital Beaujon, à Paris.
Louis-Napoléon avait juré à son sauveur et bienfaiteur Louis-Philippe de se fixer aux Etats-Unis, et de ne plus rien tenter vis-à-vis de la France.
C'est dire qu'à peine* reposé de sa traversée à New- York, il se rembarquait avec sérénité pour l'Angleterre.
L'année suivante il retourna en Suisse, et assista à la mort de sa mère, qui décéda le 3 octobre 1847, à Arenenberfi.
De Catilina à César. 47
Après la mort de la reine Hortense^ Louis-Napoléon retourna en Angleterre, préparer son expédition de Boulogne. I
Il a couru longtemps dans la Cité de Londres une foule d'anecdotes excentriques sur les expédients pittoresques mis en circulation par lé Prince et ses amis, pour battre monnaie .
Là encore intervint une Égérie qui facilita les voies et moyens, et Ton s'embarqua pour Boulogne sur un petit vapeur, VÉdimburg castle, avec un vestiaire d'uniformes militaires, et le fameux aigle apprivoisé, qui a tant égayé la galerie et les caricatures de l'époque.
Le pauvre oison manqua son entrée, tout comme son maître, et la farce vint se dénouer, le 9 octobre 1 840, au palais du Luxembourg, devant la Chambre des Pairs, qui condamna l'incorrigible insurgé à la détention à vie, dans une forteresse. Berryer, rillustre défenseur d'une si mauvaise cause, alla porter le résultat du verdict à son client; dès que le Prince Paperçut :
— Vous êtes triste, mon cher monsieur Ber^ ryer, lui]dit-il, vous avez de mauvaises nouvelles 1
— Condamné à perpétuité. Prince !
— Et combien cela dure-t-il en France^ la perpétuité? '
Louis-Napoléon avait raison
En France, la Révolution a sapé tous les principes constitutifs des sociétés civilisées, et altéré toute notion de droit et d'autorité. Le conspirateur qui s'insurge contre le gouvernement, ou bouleverse la société, s'il réussit, est proclamé Roi ou Empereur, ïl est vrai que s'il échoue il va aux galères. Mais quelle autorité a ce verdict?
Le criminel- sait à quoi s'en tenir, et ses juges sentent très bien, de kur côté, que son grand crime est de n'avoir pas réussi. Ils le condamnent aujourd'hui à perpétuité Que demain il brise son
carcan et réussisse. • • • et ce général qui Ta arrêté, et ce magistrat qui l'a flétri de tous les stigmates de son éloquence indignée, et ce pair de France qui l'a condamné, viendront se courber jusqu'à terre devant ce repris de justice, et l'écœurer de toutes les adulations et de toutes les bassesses.
ïl n'y a donc jamais en France, pour un condamné, à désespérer du lendemain.
Aussi le peuple français possède-t-il une légion d'honneur de révolutionnaires et d'émeutiers ; un livre d'or d'assassins et d'incendiaires politiques, déjà une demi-douzaine de fois condamnés, qui à
mort, qui aux galères ou à la déportation et
qui tous se portent à merveille. A chaque révolution nouvelle ils sortent de terre, brandissant leur
De Catilina à César. 49
flétrissure comme im titre d'honneur et de mérite, et elle leur ouvre immédiatement la porte de toutes les dignités.
Louis-Napoléon était dans la tradition, et il pouvait demander, en toute assurance, combien pouvait durer la perpétuité dans la patrie des Révolutions.
C'est avec la certitude qu'elle serait courte, qu'il s'installa dans la citadelle de Ham.
Il est un fait curieux dans Thistoire des conspirateurs et de la décadence de la France, c'est que, depuis 181 5, tous les partis révolutionnaires se couvrent du paravent des traditions bonapartistes.
Après 181 5^ les horreurs de 93 étaient encore si vivacesdans les esprits; tant de victimes de cette épouvantable époque vivaient encore, témoins éloquents de ses crimes, que les sectaires rouges n'osaient pas affirmer leur religion au grand jour, et le loup se travestissait sous une peau de bonapartiste.
Après i83o, et à mesure que le temps et la distance affaiblissaient l'écho du râle des guillotinés de 93^ et les coups sourds du couperet de Fouquier- Tinville, les Jacobins s'enhardissaient peu à peu à remonter au grand jour, mais ne manquant aucune occasion pour s'associer ^ux manifestations bonapartistes. Cette affiliation à la légende impé-
5o Le dernier des Napoléon.
riale avait un double avantage : atténuer un peu ce que les doctrines radicales avaient encore de trop effarouchant pour la conscience publique, et s'allier en même temps les sympathies de Tarmée et des campagnes où Thistoire des t Victoires et Conquêtes » comptait encore de nombreux fanatiques.
C'est ainsi que Ton voit dans les journaux bonapartistes des collaborateurs radicaux, qu'on voit Armand Carrel^ le chef du mouvement républicain, adresser des homélies pleines d'onction au prince Louis; c'est ainsi qu'on voit tous les révolutionnaires marquants faire le pèlerinage de Ham et correspondre bruyamment avec le prisonnier.
Louis-Napoléon, de son côté, a eu le loisir, pendant sa captivité, de lire et de rêver.
Il est bien entendu que ses lectures se rabattent sur les livres révolutionnaires et communistes. Les saint-simoniens surtout avaient ébloui et lasciné son esprit.
Il restera toute sa vie égaré dans le dédale de leurs rêves et de leurs hérésies ; et ces apôtres si brillants et si creux d'un alchimiste nouveau, exerceront la plus funeste impression sur cette intelligence brumeuse. Louis-Napoléon nous a laissé la résultante de ses lectures et de son commerce politique et littéraire avec les beaux esprits du parti radical.
De Catilina à César. 5i
Nous avons lu patiemment ses écrits et, quoiqu'ils n'aient aucune. portée sérieuse, aucune valeur originale, il est curieux de comparer aujourd'hui le programme du Prétendant avec l'application qu'en a faite l'Empereur.
Il tCy a pas, en efiet, de critique plus amère des agissements de Napoléon III, de juge plus impitoyable de ses infirmités morales et de ses fautes économiques et politiques^ que l'ex-moraliste Louis- Napoléon.
Quand, au bout de cette longue et désastreuse aventure de l'Empire, on se rappelle ces aphorismes vertueux et puritains, on dirait une gageure pour se moquer de ses lecteurs et de ses adeptes d'alors.
Voici quelques extraits de ses œuvres :
c Le titre que j'ambitionne le plus, est celui « d'honnête homme. »
(L II est encourageant de penser que dans les dan- « gers extrêmes, la providence réserve surtout à f un seul d'être l'instrument du salut de tous.
« Disons-le donc hautement^ ce sont les grands f principes, les nobles passions, telles que la « loyauté et le désintéressement, qui sauvent les « sociétés, et non les spéculations de la force et du € hasard. »
« Quand on a l'honneur d'être à la tête du peuple
« français, il y a un moyen infaillible de faire le « bien : c^est de le vouloir ! »
« Par esprit de défiance, certaines personnes se
« disent:
« L'Empire c'est la guerre ! Moi, je dis : FEmpire « c'est la paix; c'est la paix, car la France le dé- « sire ; et lorsque la France est satisfaite, le monde « est tranquille.
« On peut dire avec vérité : Malheur à celui « qui, le premier, donnerait en Europe ce signal « d'une collision dont les conséquences seraient in- « calculables. »
Plus tard, il nous dira avec le même sérieux :
« Ce n'est pas en mes mains que la France pé- « rira. »
On croit rêver !
Nous avons indiqué déjà comment son éducation, sa mère et ses précepteurs, lui avaient inculqué la vocation et la nécessité de se modeler sur l'Empereur.
Napoléon 1*', conune César, a dicté ses Commentaires^
Napoléon III, pendant ses loisirs de souverain, etit la malheureuse fantaisie d'écrire ce qu'il nomme la Vie de César.
Ce qu'il dépensa d'argent à ce sujet, en missions
De Catilina à César. ^3
dans toutes les parties de l'ancien monde, en fouilles, en recherches, en traductions, en frais Je tout genre, est insensé.
Et il naquit, de cet immense enfantement, une élucubration pitoyable^ une œuvre au-dessous de la critique.
Louis -Napoléon n'avait absolument rien compris à ce merveilleux génie de César et à l'action profonde qu'il exerça sur les destinées du monde. Cette grande figure, du plus célèbre insurgé de l'histoire, n'inspira rien au chroniqueur impérial.
Il crut qu'écrire l'histoire de César consistait à suivre plus ou moins exactement les pas du géant sur la carte du monde, et à rectifier l'emplacement d'un camp ou le nom d'une bourgade, enterrée sous les débris des siècles.
Quant à une pensée politique, à une appréciation psychologique ou historique, il en trouva une seule, laquelle est une hallucination inepte.
César est Thomme de l'action et de toutes les audaces : « Tu portes César et sa fortune; • l'homme qui ne laisse au hasard et à la fatalité que ce qu'il est impossible de leur disputer... Et c'est au frontispice d'un monument à élever à un tel homme, que Napoléon III,de sa main vacillante, inscrit le dogme du fatalisme. Ce qui n'empêcha pas tous les savants, tous les maîtres, de venir s'incliner devant
ce chef-d'œuvre et de chanter, en son honneur^ des dithyrambes sur les cordes les plus élevées.
Ses amis de Berlin surtout se distinguèrent par leurs adulations vraiment écœurantes; à entendre MM. de Mommsen, de Sybel et leurs acolytes^ on aurait cru revoir ces poètes et ces thuriféraires du bas-empire, chantant sur la lyre d'or la façon divine dont Augustule chaussait le cothurne.
Enfermé depuis cinq ans et demi à Ham^ le prince Louis, malgré les visites flatteuses des frères et amis, malgré des distractions de toutes sortes^ et les devoirs intimes qui lui naquirent dans la captivité, commença par s'apercevoir que la « perpétuité » menaçait de durer par trop longtemps. . Son rôle de martyr de la grande cause devenait insipide, et il prit le parti de quitter la citadelle hospitalière^ le 25 mai 1846.
On a souvent raconté les incidents burlesques de cette évasion d'opéra comique; mais les intimes seuls ont connu le rôle providentiel qu'une protectrice anglaise joua dans la pièce.
Toujours la femme Il en abuse, et Napoléon
le fataliste aurait bien dû comprendre qu'à la fin la femme le perdrait.
Une fois au delà des frontières, Louis-Napoléon écrivit une circulaire à l'Europe, pour établir que s'il avait toujours réclamé un asile en France, fût-ce
De Catilina à César. 55
dans une prison (i); — et si^ après qu'on eut satisfait à ce désir, il se privait aujourd'hui <r de l'air et du doux soleil i» de la patrie, c^est qu'il avait des devoirs à remplir ailleurs.
L'Europe et les gendarmes savent quels sont les c devoirs y> auxquels peut vaquer Louis-Napoléon.
Nous n'avons donc pas à le suivre à travers ces manœuvres frelatées et ces conspirations monotones. Nous le retrouverons à Paris, dès que ses collaborateurs auront réussi à jeter par les fenêtres des Tuileries, et à brûler sur la place de la Bastille, ce trône du roi bourgeois qu'ils avaient, quelques années auparavant^ érigé avec tant d'enthousiasme sur les c glorieuses » barricades de i83o.
(i) On se rappelle les termes d'une de ses lettres écrite de sa prison de Ham : « Je ne désire pas sortir des lieux où je suis; avec le nom que je porte, il me faut rpmbre d'un cachot ou l'éclat dn trône. »
La Cour du Bas-Empire.
La Révolution de 1848 fut une surprise; comédie politique et sociale dont ne jouissent que les nations assises sur le volcan de la Révolution.
L'émeute de Février surprit et terrassa ce gouvernement de rechange de Louis-Philippe, au point qu'il se sauva dans cinq fiacres, sans oser se défendre. Elle surprit encore davantage ceux qui l'avaient faite: cette bourgeoisie inepte qui, en France, sent le besoin tous les dix ans de donner une leçon au gouvernement, et cette garde nationale, — prétoriens de Témeute, — qui n'a jamais eu d'autre fonctionnement que d'aggraver le désordre et de donner la main aux Révolutions. Le lendemain de leur triomphe, bourgeois et gardes nationaux, voyant que leur plaisanterie des a ban-
La Cour Ou SaS'Etnpire. 57
quets > avait fait éclore une République, s'étaient réfugiés^ affolés de terreur, dans leurs caves.
Mais ceux qui demeurèrent le plus consternés de leur succès, ce furent les républicains appelés si inopinément à succéder aux d'Orléans.
Clair-semés en France, ne comptant dans leur camp ni homme d'élite, ni administrateur, ni politique, ils se sentaient écrasés sous le fardeau du pouvoir, et épouvantés devant ses responsabilités et devant l'avenir. L'administration sérieuse demeura aux mains des hommes monarchiques, qui ne pouvaient que favoriser tout ce qui devait saper cette forme républicaine si fatale à la France.
C'est ainsi que Louis-Napoléon rentra deux fois victorieusement à l'Assemblée nationale, malgré les mesures de proscription et tous les efforts du gouvernement républicain pour l'éloigner du sol français.
De ce jour les esprits sérieux comprirent que le triomphe du bonapartisme était assuré.
En effet, placée entre l'alternative de cette République aux sinistres souvenances, et une nouvelle expérience de la forme monarchique, la France ne devait pas hésiter.
Louis-Napoléon était le seul candidat monarchique qu'elle eût sous la main. Malgré toutes les
oppositions, malgré le triste passé du candidat, Tarmée du suflâ^age universel lui fit franchir, au pas de course, tous les obstacles et tous les échelons du trône, avec un ensemble et une avalanche de votes écrasants.
Député à l'Assemblée nationale (septembre 1 848) , président de la République (10 décembre 1848^, président pour dix années (21 décembre i85i)^ empereur (2 décembre i852) (i).
Ce fut une marche triomphale.
Il ne faut pas oublier que Timpulsion secrète qui avait poussé les partis monarchiques à patronniser la candidature du prince à la présidence de la République, était la conviction de sa parfaite incapacité. Trop divisés entre eux pour s'entendre sur le choix d'un prince de la maison de Bourbon, ils espéraient préparer ainsi les voies pour une prochaine restauration du chef de leur prédilection.
Us n'oubliaient qu'une chose, c'est qu'avec cet instrument formidable qu'on nomme la centralisation française, l'homme le plus médiocre est maître absolu de la France.
(i) Le premier usage que fit Napoléon de ses pouvoirs illimités, ce fut de s'emparer des biens de la maison d'Orléans. Madame de Rémusat, à qui on lut le soir même dans son salon le décret inique, s'écria : c C'est le premier vol de Taigle! »
La Cour du Bas^Empire. 59
Il suffît d'un peu d'audace et de beaucoup d'immoralité (i).
Mystère douloureux et pénible des lois vengeresses de la justice divine!
L'homme qui a déformé sa conscience, l'homme dont l'éducation et les habitudes ont perverti les saines notions du bien et les instincts de l'honneur, incline naturellement au mal et choisit de lui-même, désormais, la voie tortueuse et les moyens criminels^ alors même qu'il pourrait arriver par la droiture et l'honnêteté.
L'impulsion de l'opinion publique en France^ sa répulsion contre la République, ses instincts monarchiques indestructibles, la désorganisation des partis royalistes, tout cela indiquait et assurait à Louis-Napoléon Je triomphe de son parti. Il n'était besoin que de se montrer digne de cette haute fortune, et de laisser faire au temps et à la tendance irrésistible du pays.
Mais Louis -Napoléon ne peut plus dépouiller le vieil homme.
Les voies régulières ne vont pas à son tempérament.
(i) Le duc d'Aumale a dit depuis, avec un grand sens politique et une exquise délicatesse :
« Si quelque chose pouvait amnistier Louis-Napoléon de ses méfaits, ce serait que les partis ne Tont mis à la tête de la République que oour la détruire. »
6o Le dernier des Napoléon.
Au lieu d'arriver au trône, porté par ropinion cl le vœu delà France, il préfère Tescalader nuitamment ^ à main armée, par le parjure^ le sang et le crime^ et il inscrit avec ses séides, au chapitre des dates néfastes de la Révolution française^ cette nuit du 2 décembre i85i qui laissera bien loin derrière elle, sur Téchelle des crimes politiques, l'attentat de Brumaire;
Louis-Napoléon se fait prodamer Empereur le 2 décembre 1 852.
Voici donc enfin sa plus haute ambition satisÊdte, et au delà de tout ce qu'il avait pu rêver.
Empereur des Français, chef du peuple encore le plus puissant de l'Europe ; à la tête du c plus beau Royaume, après celui du ciel, * Napoléon III comprendra-t-il enfin qu'il faut divorcer avec les doctrines et les agissements de son lamentable passé?
Comprendra-t-il qu'il a à effacer non-seulement sa vie d'aventures, mais à faire oublier, sinon légitimer, par un règne honnête et bienfaisant, son avènement par eflfraction et escalade?
Constatons que la tâche était possible*
La France, violentée en Février par les incapables de la République, épouvantée en Juin par les massacres de la Sociale, avait soif de repos et de sécurité.
Elle ne demandait qu'à aider à bien faire.
La Cour du Bas-Empire. 6i
Mais Louis-Napoléon n*a aucune de ces intui tions, ni retour, ni scrapule de conscience.
Cet homme est acquis au génie du mal. Chacune de ses élévations est une chute morale plus profonde ; et chaque attentat à la loi^ à la morale, à rhonneur, augmente autour de lui la phalange des complices qui ont intérêt à le maintenir dans la voie funeste qu'ils exploitent à leur profit.
Ce grand fait, de Tavénement au pouvoir, ne changera donc rien, ne dérangera rien dans ces rouages oblitérés.
Proudhon se demande avec une curiosité inquiète la raison de ce phénomène psychologique, la trouve et Texpose avec cette sagacité qui distingue ce puissant penseur, t Vous ne fonderez ni une dynastie, ni rien de stable, dit-il à l'Empereur^ parce que votre situation et votre provenance sont contradictoires et s'excluent. Vous vous proclamez empereur; vous allez être forcé d'exagérer Tautorité, vous qui l'avez combattue à main armée, — vous allez faire de la compression et de l'arbitraire^ vous qui avez tant prôné la liberté
« Allez, la liberté n'a rien à craindre de vous ! Sans que vous vous en doutiez, vous ferez plus de mal au principe de l'autorité que tous les conspirateurs ensemble ; « vous êtes le plus grand révolution- « naire de l'Europe! »
6? Le dernier des Napoli<nu
Proudhon voyait juste, et l'histoire devait coafirmer d'une façon éclatante sa triste prophétie.
Napoléon III gardera sur le trône sa nature et les habitudes de sa vie aventureuse.
Jamais cet homme ne comprendra la haute mission du pouvoir, ni les devoirs sévères et la glorieuse responsabilité du chef d'un grand peuple.
Sans aller jusqu'à admettre qu'il fût a une incapacité méconnue, » il est évident que c'était une intel« ligence moyenne, déviée, aux mauvais penchants. Au pouvoir, il emploiera religieusement les procédés ténébreux qu'il a pratiqués dans sa vie accidentée. Son prétendu génie, tant qu'il fut heureux, ce fut ce mutisme calculé, ce grand art de ne rien dire, cette possession de lui-même, qui savait recevoir en pleine poitrine les choses les plus désagréables, sans qu'un muscle du visage trahît l'émotion inté rieure.
Ce flegme, qui est <r la clef du métier de conspirateur, » l'acquit et le talent rudimentaire de tous ceux qui ont eu à manœuvrer contre les surveillances et les ruses de la police, fait un puissant effet dans le monde régulier.
On a donc cru entrevoir longtemps, derrière ce masque discret, le calme du génie.
Le prince Napoléon, qui savait à quoi s'en tenir,
La Cour du Bas-Empire. 63
disait un jour à S. B., avec cette brutalité d'allure et d'élocution qui le caractérise :
« Que la France dissimule qu'elle a pris un oison pour un aigle, cela se conçoit, on convient difficilement qu'on ait pu se tromper à ce point. Mais que TEurope donne dans cette grossière hérésie, de croire cet homme intelligent, cela tient du prodige ! »
Le bon cousin exagérait, selon ses habitudes. Louis-Napoléon ne manque ni d'une certaine finesse ni d'une certaine habileté. Malheureusement, chez lui, tout manque par la base : les principes.
Il ne croit ni à l'honnêteté, ni au désintéressement, ni à la vertu.
Pour lui, l'homme n'est guidé que par le cerveau ou le ventre^ par la ruse ou Tappétit matériel (i).
Comment voulez-vous qu'avec un pareil critérium, on ne fasse pas sans cesse £ausse route, même chez la nation la plus corrompue ?
(i) Napoléon poussait le mépris derhomme et particulièrement celui de son entourage au delà des limites du probable. Il s'exprimait à ce sujet au beau milieu de ses collaborateurs, avec un sans-gêne plein de malice et de suprême dédain. — Un jour, aux Tuileries, l'Empereur interpelle un familier qui, dans une tournée en Allemagne venait de voir M . le comte de Chambord. — Eh bien I que dit le Prince ? — Sire, le comte de Chambord dit que si la Providence le ramenait au trône de ses pères, il appellerait autour de lui tous les hommes capables, sans distinction d'opinion, pourvu qu'ils fussent honnêtes 1 — Alors, fit Napoléon, je lui conseille de tâcher de les amener avec lui 1
Avec un pareil sceptidsme, on n'acquiert pas un seul homme de valeur, et on éloigne et décourage tous ceux qui gardent encore quelque sentiment de dignité et de pudeur.
Napoléon^ pour vivre et agir, a besoin du milieu où s'est développée son enfance, sa jeunesse.
Voilà pourquoi l'histoire et la chronique le voient entouré de tant de jgens ténébreux, équivoques, brouillés avec le Code et la morale.
Il n'aime pas autour de lui. des figures nouvelles. Les autres, ses familiers^ sont entrés dans ses habitudes, connaissent ses infirmités, — il n'a plus à se gêner avec eux, il peut détacher le masque. Avec de nouveaux venus, domestiques ou ministres, il fallait sans cesse le renouer sur le visage.
Cela le gênait, le mettait mal à son aise, le rendait farouche.
De là, cet empire occulte, latent, mais inconcevable, qu'exerçaient sur lui les Persigny, les Bacchiochi, les Moquard,[et jusqu'à son valet de chambre.
Napoléon était d'une paresse extrême, et presque
invincible.
Le travail l'efirayait au point que ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'on parvenait à le pousser à la besogne.
Comme chez tous les rêveu^-^î. toutes ses facul-
La Cour du Bas-Empire. 65
tés s'évaporaient dans les nuages. Cela explique rkifluence pernicieuse qu'ont exercée trop souvent sur les affaires les plus graves, ses secrétaires et ses chefs de cabinet. Les documents les plus importants, les communications les plus délicates, destinées à n'être connues que de l'Empereur seul, étaient non-seulement décachetées, mais restaient souvent dans des mains subalternes. Que de personnages en Europe, et parmi eux des princes, des femmes, et surtout une reine, savent l'inconvénient qu'il y avait de confier à la poste des missives pour l'Empereur!
Dans cette cour étrange, tout le monde était armé ou cherchait à s'armer d'une pièce compromettante. Quand on parlait des faveurs si constantes et si scandaleuses des Saint-Arnaud, des Magnan^ desMoquard, et de vingt autres, on vous répondait imperturbablement:
« Ils ont des papiers ! »
Aussi n'y eut-il plus d'ingérence du cabinet des Tuileries dans une affaire grande ou petite, publique ou privée, qui ne fût aussitôt attribuée à la corruption, même quand elle était toute désintéressée.
Or, tout est perdu chez un peuple où la corruption devient un moyen de gouvernement.
Comment, dans un pareil milieu, eût-il pu ger-
mer^ arriver ou prospérer, un honnête homme ou un homme de valeur?
Dès qu'on signalait un pareil phénomène, soit dans les Chambres, soit dans l'administration, il se faisait spontanément, sur toute la ligne, une sainte-ligue, mettant tout en œuvre pour neutraliser cet ennemi de la paix publique et décourager ou chasser rintrus.
On a vu plus tard — et trop tard — les fruits amers que devait fatalement produire un semblable système.
La France avait brillé dans l'histoire par cette légion de fiers caractères et de grands hommes, qui surgissaient du sol aux heures solennelles de sa vie nationale, étonnant le monde par leur audace et leur génie.
Le jour où Napoléon et sa fortune allèrent à la dérive, pas un homme ne se trouva, pas un seul dans aucune sphère, ni diplomate, ni administrateur, ni général, qui pût lui tendre la main et retarder d*une heure l'efifondrement de cet empire aux pieds d'argile.
La France devait étonner le monde par sa décrépitude et sa stérilité, comme elle l'avait étonné par ses vices et sa corruption.
Napoléon III nous dira, dans son exil, qu'il n'est
La Cour du Bas^Empire. 67
pas seul comptable de cette immense déroute de l'homieur et de la virilité de la France.
Il a raison.
La Révolution a innoculé le virus fatal à la nation.
Depuis i83o, Tépidémie avait fait des ravages considérables^ mais c'est TEmpire qui a achevé l'œuvre infernale.
Ce qu'il y a d'effrayant dans ce sévère arrêt de Dieu^ qui suit pas à pas les grands criminels de Thistoire comme une ombre vengeresse, c'est qu'ils enfoncent chaque jour davantage dans ce sol pourri qui les engloutira ; c'est que chaque éclair qui devrait les avertir, les aveugle davantage ; c'est que chaque affaissement qui les rapproche de la catastrophe, les endurcit dans l'erreur au point qu'ils finissent par y vivre comme dans leur élément naturel.
c Quos pult perdere..... »
L'Empereur en était arrivé^ dans les derniers temps, au point qu'il n'admettait pas la contradiction.
Il n'écoutait plus que lui-même ou ceux qui se faisaient l'écho servile des idées et des errements du maître. Plus de ministres ni de conseillers ; des comparses donnant la réplique.
Ajoutez à ces dispositions la médiocrité de
68 Lt dernier des Napoléon.
rhomme^ renivrement qu'apportent aux parvenus l'exercice de l'autocratie et la platitude des courtisans, et vous mesurerez mathématiquement la distance qui conduira cet homme et son gouvernement de l'Elysée à la roche Tarpéienne.
On nie dira peut-être :
Comment alors expliquez-vous les succès éclatants de la première moitié du règne de Napoléon III?
* L'explication sera courte et catégorique. Il n'y a pas en Europe de peuple plus facile à gouverner que le peuple français tant qu'il est dans la prospérité et en possession d'un gouvernement neuf.
C'est la lune de miel.
Il n'y a pas de peuple au monde qui accomplisse de plus grands tours de force que le peuple français lorsqu'il est conduit par une main habile mais énergique.
Plus elle est despotique, mieux il marche et plus il est heureux. Le peuple français peut tout, excepté se conduire lui-même. Les premières années de son règne, Napoléon, en dehors de ces facultés mystérieuses que donnent les grandes et subites fortunes, avait autour de lui des auxiliaires d'une certaine valeur ; et, chose inappréciable vis-à-vis d'une pareille nature, ses amîs, ex-complices, vieux conseillers éprouvés, possédaient toute sa confiance et
La Cour du BaS'Empire. 69
avaient une action indiscutée sur son esprit et ses résolutions.
Comme leur propre fortune et leur sécurité étaient étroitement liées à celles de l'Empire, ces hommes veillaient, redressaient ou imprimaient l'impulsion utile.
Us remplissaient un autre mandat tout aussi salutaire.
Us écartaient de l'Empereur ou contre-balançaient les influences funestes^ et^ en première ligne, celle de l'Impératrice Eugénie. Au fur et à mesure que la mort lui enlevait ces tuteurs, ces auxiliaires précieux, les mauvaises impulsions prenaient le dessus, — l'Impératrice devenait souveraine et ce changement de voie conduisit Napoléon III 4u Mexique à Sedan.
. Dans toutes les Cours il circule de ces âmes viles et courbées, qui spéculent sur la flatterie et se drapent dans l'abjection ; mais autour de Napoléon III, fourmillait une légion de courtisans, à part, c'étaient «les favoris étrangers » : italiens, espagnols, polonais, hongrois, etc., etc., etc. Ceux-là avaient efirontément organisé Texploitation de la France, avec un cynisme qu'égalait seule la criminelle complicité de l'Empereur.
Quelques-ims opéraient au profit d'un parti politique; de l'Italie, de la Hongrie, de la Pologne, du
Mexique; sur des échelons plus bas fonctionnait une tourbe internationale, une fourmilière bigarrée qui travaillait pour son propre compte, brocantant avec le premier venu qui voulût mettre un prix convenable à sa part d'influence. Ce qu'il circulait d'intrigues honteuses, de propositions immondes, de transactions véreuses^ sur le champ de foire impérial, est inénarrable. On en était venu à ne plus se gêner en rien.
Les favoris influents étaient cotés un prix officiel.
Cela économisait les lenteurs et les délicatesses de la diplomatie.
Vous voyez qu'on était en progrès sur l'Angleterre \ Walpoole gardait au moins en portefeuille le tarif des consciences de son Parlement.
Id le tarif était public .
Nous avons vu comment, dès sa jeunesse, Louis- Napoléon s'est taillé un rôle dans les traditions napoléoniennes.
Il ressuscitera non-seulement la Constitution impériale, mais jusqu'aux détails puérils du cérémonial de la Cour du premier Empire .
Vers les premiers temps du règne, le jeune comte Arese arriva aux Tuileries avec une mission ^es patriotes italiens pour son « frère ». — A la vue de cette légion de courtisans et de valetaille manœuvrant sous l'étiquette la plus formaliste et cette
La Cour du Bas-Empire. 71
paiJletterie éclatante, le patriote italien demeura ébahi, et, s'adressant à Napoléon III :
« — Frère^ lui dit-il, qu'est-ce que ce faste oriental?
« Je crains bien que nos projets et tes convictions d'autrefois n'étouffent sous ces lambris de Sardanapale. — Pauvre Italie ! ! — •
Et TEmpereur, souriant : t Mon cher, dans ce pays-ci, pour faire croire au pouvoir, il faut la main de fer de l'Empereur et le manteau de Louis XIV. »
Hélas ! ce manteau ne couvrait pas un successeur, mais un pauvre plagiaire des deux grands hommes.
C'était Augustule sous les oripeaux de Napoléon, c'était Olibrius sous la toge de César.
Mais les intimes seuls connaissaient toutes les faiblesses du maître et l'exploitaient de main de valet.
Napoléon III flottait éternellement d'irrésolution en défaillance.
11 cédait à l'obsession, il cédait à la crainte, il cédait à la menace, mais presque jamais à un mouvement du cœur. Il se composait une contenance de sévérité d'apparat, derrière laquelle vacillait une étonnante faiblesse de caractère. Cette nature étrange était un tissu des plus incroyables contradictions.
Toute spontanéité avait été étouffée par le rôle, la contrainte, la dissimulation, sans que Machiavel
72 Le dernier des Ncgpoléon.
ni Bonaparte eussent insufflé dans cette âme pleine d'ombres et de défaillances^ quelque flamme de leur génie. Sans aucun esprit de suite, sans aucun sens pratique^ toujours en scène, il avait la vanité démesurée et farouche ; il pardonnait rarement aux gens d'avoir eu^ ou d'avoir besoin d'eux (i).
Prodigue à l'excès^ brouillon incorrigible^ il dépensait sans règle et sans discernement.
Les sommes que sa main a dissipées sont colossales.
Nos lecteurs sentent que nous passons à côté d'une question obscure et délicate, la provenance de ce flot de millions qui ont alimenté tant de besoins de cette famille Bonaparte, aussi innombrable que dépensière et solliciteuse, tant de caprices ruineux, tant de mains avides et éhontées, sans cesse tendues vers Napoléon IIL!
La tâche que nous exécutons est déjà assez attristante pour qu'on nous permette^ et que même on nous sache gré, de ne pas promener notre lanterne dans ces écuries d'Augias.
Hélas I nous avons la main pleine de docu* ments sur ce jriste sujet ; mais passons.
(i) C'est ainsi que l'Empereur abhorrait M. Billaut et détestait M . Rouher. Il a conspiré douze ans contre ce dernier et ne lui pardonna ses services et ses talents que lorsqu'il fut tombé du pouvoir.
La Cour du Bas^Empire. j3
Il suffira de dire que les sources d*où émanaient œs formidables suppléments aux listes civiles, sont diverses, et se modifient avec la marche du règne.
Dans les premiers temps, la Bourse joue un grand rôle. Tout Tentourage de l'Empereur exploite plus ou moins ce filon, jusqu'au jour où des scandales par trop éclatants font déserter cette « forêt de Bondy. »
Tout le monde se rappelle ces épisodes déplorables, qui, malgré toutes les compressions qui bâillonnaient la publicité, arrivaient au grand jour.
Ces procès de financiers véreux, où les plus hauts personnages de l'administration impériale et jusqu'aux membres de la famille Bonaparte étaient compromis par les plus honteux tripotages.
Les scènes et les acteurs de cette indécente curée accourent en foule dans nos souvenirs et sous notre plume. Mais nos constatations n'apprendraient rien au public, et répugnent à notre esprit.
Rappelons seulement que ces exploits jouissaient aux Tuileries d'une indulgence paternelle, et ne nuisaient ni à la considération ni à l'avancement du personnage; au contraire.
Comme les bomi6s âmes naïves pourraient nous accuser d'exagération, nous allons donner quelques exemples.
Un sieurX..., employé à la préfecture de police sous Piétri I**, avait trouvé moyen d'économiser à son profit trois millions dans le service public qu'il était chargé de contrôler.
Le préfet découvrit la manœuvre, et renvoya ringénieux chef de service. Mais l'Empereur le consola en lui accordant la croix d'otficier de la Légion d'honneur, et une recette générale. Il pensait probablement qu'il ne pourrait trop encourager des hommes de ce talent-là.
Tout Paris a glosé sur les tours de main prestigieux du sieur Z...^ Tun des hauts fonctionnaires des résidences impériales.
Ce galant homme, entre autres traits de génie, avait affermé l'octroi d'une grande ville pour six mois, pendant lesquels il introduisit dans la cité son approvisionnement pour six ans, et réalisa un bénéfice énorme. Il est vrai que, pendant six ans, ses successeurs et les finances de la cité étaient complètement ruinés.
Il faillit avoir des désagréments, mais Napoléon le sauva en le prenant dans son palais.
Là, naturellement, notre homme continua et étendit son commerce, jusqu'à ce que le ministre
La Cour du Bas-Empire. jS
de rîntérieur vînt prier l'Empereur de vouloir! bien mettre un terme à tous ces scandales perpétrés ' sous son égide et sous son toit !
L'Empereur, qui n'a jamais bien distingué la ligne qui sépare le bien du mal, avait dans ces occasionslà des plaisanteries sinistres.
Jugez de la stupéfaction de ce trop scrupuleux ministre de l'intérieur, quand le lendemain il reçut Tordre d'élever le sieur Z... au grade de commandeur de la Légion d'honneur î
Le malheureux se crut le jouet d'un cauchemar et se refusa pendant deux jours à apposer son nom au bas de ce fantastique document.
Cependant il le signa, et l'Empereur, pour mettre son favori en pleine lumière, lui conféra en outre un des plus brillants emplois de l'administration.
. Nous pourrions allonger démesurément la liste des hauts faits de cette première phase financière de l'Empire.
On pourait intituler cette période : P Avènement des Juifs.
On n'a pas assez remarqué l'intronisatiou des , juifs par Napoléon III. C'est le règne d'Israël, Les
juifs pullulent Ils sont une légion, dang tous
les postes et dans toutes les avenues de la fortune. j Plus tard on inventa les caisses de dotation de
Tannée, et l'Empire se fit t agence de remplacement militaire. »
Ce fut une merveilleuse institution de crédit! d'un rendement, d'une discrétion et d'une élasticité incomparables I
La dernière combinaison du genre, la dernière création de ce génie financier, ce fut la c transformation de l'armement. »
Ce que ces trois chapitres-là ont fourni de facilités et de ressources financières, tient du miracle.
Il est vrai que vous entendrez un jour Napoléon III, à Wilhelmshohe, dire que les détournements étaient impossibles.
Et pourquoi. Sire? — Parce que la Cour des comptes contrôlait toutes les dépenses.
La Cour des comptes a, en effet, une comptabilité irréprochable, mais un contrôle de papiers.
De là au contrôle de ceux qui les ont signés et de la pérégrination de sommes et espèces, il y a un monde, et vous le savez bien (i) !
(i) Au sujet de la rigidité des comptes de VEmpire, u« ^ut fonctionnaire des Tuileries nous faisait cette comparaison avec les passe-ports, à savoir : que les voleurs son^ les gens les plus soigneux et les plus pourvus de papiers; 1«« gendarmes ne trouvent de négligents à cet égard que les hMxnêtes gens, et il nous racontait ceci : l'Impératrice avait à soi» «ervice une fille qui était devenue Tépouvantail de tous les fournisseurs des Tuileries, et elle économisa ainsi, sur ses gages. .. cent mille livres de rente.
Or, cette fille était féroce à l'endroit de la comptabilité et des reçus en règle. La pureté. . . de ses comptes était légendaire.
La Cour du Bas-Empire 'j'j
Nous aurions vraiment trop beau jeu à mettre en défaut et en déroute toutes les fictions, gazes transparentes, derrière lesquelles circulaient de bien honteuses manœuvres.
C'est en pénétrant dans ces coulisses du basempire^ qu'on découvre soudain bien des mystères qui intriguaient les naïfs.
Comment par exemple im simple chef de bureau, aux appointements de six mille francs, en dépensait trente miUe; comment Farmée, ce vieux monument de granit de la gloire et de Thonneur français, gangrené peu à peu par des infiltrations malsaines^ par une corruption honteuse des ambitions effrénées, un servilisme dégradant, s'est désagrégée et effondrée au premier choc, à la stupéfaction de l'Europe.
Napoléon III apportait à peu près dans ses affaires personnelles le même génie financier que dans celles de son gouvernement.
L'Empereur avait la manie des propriétés. Il en a acheté de considérables, tant en France qu'à l'étranger, surtout en Italie. Mais ses propriétés n'ajoutaient pas à ses revenus. C'étaient généralement des gouffres à dépenses.
Ici se présente tout naturellement une question qui sera bientôt vivement débattue^ celle de la fortune personnelle de Napoléon III.
On racontait tout bas que TEmpereur prélevait »en France des sommes considérables qu'il plaçait à irétranger^ et que sa fortune s'élevait ainsi à plus de *huit cents millions.
C'est une erreur et une calomnie.
C'est méconnaître le caractère et les agissements de Napoléon III. L'Empereur donnait avec xine libéralité qui exclut de semblables calculs. Il avait surchargé sa liste civile de pensions, de secours^ de dons personnels de toute sorte qui rendaient de pareilles économies impossibles.
Il employait en outre des sommes importantes à des acquisitions artistiques pour les musées, à des améliorations agricoles^ à des fermes modèles^ avec une généreuse impulsion pour le bien public.
La part de responsabilité de cet homme dans les malheurs de la France et de l'Europe est telle que lui attribuer des torts factices ce n'est pas de Tiujustice, c'est de l'absurdité.
La politique du second Empire.
Nous n'avons pas à refaire pour nos lecteurs le sombre récit de Tavénement de Louis-Napoléon au pouvoir -, sa descente le long de tous les échelons du parjure et de la criminalité. Nous ne pouvons cependant nous empêcher de noter, en passant, le cynisme naïf avec lequel on manipule^ en France, l'arbitrage populaire ! On commence par renverser Tédifice que la volonté nationale avait élevé ; on usurpe avec violence et effraction tous les droits du peuple, tous les ressorts du pouvoir.] Cela faitj on organise le plébiscite. On consulte lej peuple après lui avoir enlevé la liberté du choix. I On lui pose la question de façon à lui ôter son libre ! arbitre, et quand on lui tend l'urne, il n'a plus que l'option entre l'usurpation ou la guerre civile
8o Le dernier des Napoléon,
Des deux fléaux, il choisit celui qu'il croit le moindre (i).
j II n'y a pas, pour la conscience humaine, de plus terrible spectacle que de voir l'attentat triomphant et le crime couronné. Il n'y a pas^ pour un peuple^ de plus fatale école de démoralisation que de voir sur le trône un criminel les mains tachées de sang. « Qui monta sur le trône par le crime n'y « régna jamais par la vertu (2). » Que sera-ce quand ce peuple verra tous ceux qui, fidèles à leur serment ou à leur conscience, ont voulu défendre la loi et la justice, traqués comme des bandits, jetés dans les casemates, déportés ou fusillés sans procédure ni jugement; tandis que ceux qui^ complices d'un forfait, ont trahi leur devoir, faussé leur mandat, déshonoré la nation, sont couverts de faveurs, comblés de toutes les dignités dans l'armée, l'administration et la magistrature ? La nation qui supporte et qui amnistie de telles monstruosités est une nation condamnée.
Chez une nation saine et virile, l'attentat du 3 décembre n'eût pas été possible. Le pays tout
(i) « Opprimer le peuple comme sujet pour le forcer à mani- •» fester, comme souverain, Topinion que l'autorité lui prescrit. »
Benjamin Constant.
(2) Nemo enim imperium âagitio compertum bonis artibus exercuit. (Tacite.)
La politique du second Empire. 8i
entier se serait dressé devant les coupables, vengeur implacable de ses droits foulés aux pieds et de son honneur outragé. Mais les nations, perverties par les doctrines matérialistes, énervées par la politique des coups de force et les émeutes triomphantes, ne vivent plus des fortes inspirations de la morale et de l'honneur. La conscience atrophiée se prête aux plus honteux compromis et se résigne à subir la légitimité de tous les arrêts de cet aréopage du ruisseau. On se rejette sur Tégoïsme et la satisfaction des appétits matériels. On veut vivre ! Or, une nation qui ne veut plus que vivre est bien près de mourir.
C'est le signe originel de tous les gouvernements de fait et de hasard^ d'enseigner aux peuples cette religion des jouissances matérielles. En enlevant aux âmes l'idéal de la vertu, le culte de l'honneur, la notion austère du bien et du juste, ils savent qu'ils les assouplissent à se courber sous le joug de toutes les dégradations.
Le gouvernement de Louis-Philippe ne prêchait à la France qu'une doctrine : a Enrichissez-vous ! » Louis-Napoléon ira au bout du système et ajoutera au précepte ce complément : t Comme vous pour- Tez. » Gouvernements aveugles, qui croient ainsi' se garantir contre le réveil de la conscience, contre la vindicte de la justice outragée...; qui espèrent
perpétuer leur règne en propageant cette dégradation complice de la leur. Erreurs et aveuglements profonds I
Ils ne font que creuser plus vite et plus sûrement la fosse qui les attend. En effet, ils ont sapé tous les étais du pouvoir ; ils ont énervé tous les ressorts de l'autorité ; ils ont effacé la notion du droit et le respect de la loi... Sur quoi peuvent-ils compter désormais ? Sur qui peuvent-ils s'appuyer?
A la première secousse^ ils s'effondrent au milieu du mépris public et de la désertion de leurs séides.
C*est la justice de Dieu qui passe.
L'Empire installé aux Tuileries, sous l'égide de la Constitution du premier Empire ressuscitée, et appropriée aux circonstances, il s'agissait de lui dessiner un plan de politique intérieure et extérieure.
Louis-Napoléon comptait parmi ses associés et ses complices d'alors, quelques hommes d'une incontestable valeur ; nommons le comte de Morny, le général de Saint-Arnaud, M. Mocquard.
Ces hommes exerçaient sur ses résolutions une autorité considérable fondée, en dehors de leurs capacités personnelles, sur la part qui leur revenait dans la résurrection de l'Empire-, sur cette intimité de pensée et d'action qui les avaient associés avec
La politique du second Empire. 83
Louis-Bonaparte dans les périls et les luttes da passé.
Dans ce conseil secret et suprême, le programme des deux politiques fiit étudié et arrêté.
Résumons le bilan.
A rintérieur, b procédé est fort simple et aussi usé qu'immoral : diviser la nation en catégories hostiles, pour les exploiter les unes par les autres. Pour cela, il faut raviver les mauvais souvenirs du passé, rouvrir ce vieux vestiaire de la Révolution et y décrocher les fantômes des vieilles discordas civiles, les blancs, les bleus^ les rouges, ces derniers surtout, pour épouvanter les autres. C'est du spectre rouge que Napoléon III a vraiment joué en maître. Il en a tiré des effets prodigieux et des scènes émouvantes. Toutes les fois que trois conspirateurs se réunissaient dans une cave, Tun au moins, et souvent deux, appartenaient à la « police » de l'Empereur. Dans toutes les sociétés révolutionnaires, l'Internationale ou autres, des meneurs importants étaient de sa police ou à sa solde.
a Le bonapartisme ne fit régner qu'à la surface la paix entre les partis et ce qui reste des classes sociales.
L'Empire s'est soutenu en entretenant la division, non-seulement parmi ses adversaires, mais parmi ses partisans eux-mêmes. S'il se présentait
aux uns comme le vainqueur du spectre rouge, il était pour les autres le gardien des conquêtes de la révolution contre le spectre blanc.
Les ressentiments des populations étaient soulevées en son nom, ici contre les ennemis de la pro-^ priété, delà famille et de la religion; là, contre l'ancien régime prêt à renaître, et si quelque insulte ou quelque violence menaçait dans les campagnes, soit un bourgeois suspect de tendances républicaines, soit un gentilhomme ou un prêtre^ c'était presque toujours à la suite d'excitations officielles et au cri de : Vive l'Empereur ! N'a-t-on pas vu, il y a deux ou trois ans, la guerre aux châteaux et aux églises sur le point de recommencer dans plusieurs départements de rOuest? Un manifeste préfectoral contre un candidat légitimiste avait suffi pour propager le bruit absurde d'une vaste conspiration pour le rétablissement de la dîme et des droits féodaux ! Les masses provinciales ont été dupes jusqu'à la fin de ce double visage que savait se donner l'Empire \ mais, plusieurs années avant sa chute, il était déjà menacé, et avec lui la paix publique, par ces passions contraires dont les conflits étaient le principal ressort de sa politique. Il voyait l'opposition républicaine s'étendre dans certaines contrées, tandis que, sur d'autres points, l'alliance des rancunes révolutionnaires ne lui prêtait pas assez de force pour
La politique du second Empire. 85
arrêter les progrès d'une opposition légitimiste et cléricale. On pouvait donc prévoir qu'une révolution nouvelle ramènerait en province les mêmes luttes et les mêmes périls qu'en 1848. On a vu, en effet, plusieurs des départements où les candidatures impérialistes gardaient encore leur prestige en 1869, revenir avec ensemble, un an plus tard, les uns à la démagogie^ les autres au droit divin.
Jusqu'en i852j la partie la moins éclairée de la population parisienne mêlait, comme dans les campagnes, des sentiments bonapartistes aux passions démocratiques et aux aspirations socialistes.
L'Empire ne négligea rien pour faire durer cette confusion. Il encouragea les ressentiments populaires contre la bourgeoisie. Il s'appropria et fit passer dans quelques-unes des institutions dont il prit l'initiative ou qu'il couvrit de son patronage^ un certain socialisme. Il favorisa la propagation secrète de ces utopies subversives qu'il se donnait le mérite d'avoir étouffées dans leur germe en leur ôtant la publicité.
Si le socialisme avait eu dans les campagnes les mêmes moyens de propagande^ et s'il avait été autre chose que la vague jalousie du pauvre contre le riche, il ne s'y serait pas montré moins rebelle aux avances impériales. Il n'était pas besoin d'ailleurs de ces dangereuses doctrines pour détcKher de
TEmpire le peuple de Paris. Malgré l'antagonisme des classes, un même esprit s'infiltre insensiblement à travers toutes les couches sociales au sein d'une même ville. Les griefs de la bourgeoisie ne pouvaient que faire impression sur les esprits populaires et s'y grossir encore par suite de l'exagération naturelle aux masses. Il suflSsait d'un peu de bon sens et de droiture pour détester un despotisme sans grandeur, une politique incertaine et qui ne vivait que d'équivoques, des entreprises aventureuses dont l'avortement devait être d'autant plus honteux que les promesses les plus magnifiques en avaient accompagné les débuts.
Il ne fallait que le souci des plus vulgaires intérêts pour s'irriter de renchérissement de toutes choses et du déplacement de toutes les habitudes^ suites inévitables de ces immenses travaux qui tendaient à créer une ville toute nouvelle sur les débris du Paris d'autrefois. L'accumulation des ouvriers dans les faubourgs, quand ces constructions splendides ne leur laissèrent plus^ dans les quartiers excentriques^ l'asile même des mansardes, donna^ d'un autre côté, aux sociétés secrètes plus de facilités pour les entretenir dans les sentiments de haine contre le gouvernement et d'envie contre les riches; et pour les unir dans une action commune contre ce double objet de leurs agressions. Ainsi s'est éten-
La politique du second Empire. 87
due dans Paris Topposîtion républicaine à TEmpire ; ainsi se sont accrues son importance et son audace ; ainsi elle s'est trouvée assez forte pour se diviser sans compromettre son succès. Les fautes commises après le 4 septembre ont aggravé encore cette scis sion des républicains. Elles ont ruiné dansTopinioa publique leurs chefs les plus modérés et jusqu'alors les plus populaires. Elles ont donné l'avantage aux opinions radicales qui, seules^ à Paris du- moins, semblaient exemptes de toute responsabilité dans . le naufrage des espérances universellement partagées. Elles ont créé enfin, chez les uns un découragement^ chez les autres une effervescence dont le résultat commun a été de rendre impuissantes toutes les mesures de prudence, et possibles toutes les folies, i
La politique personnelle de l'Empereur est allée plus loin. Dans son mépris et sa haine contre la bourgeoisie, « cette lèpre politique et sociale, » il caressait le rêve de tuer le tiers-état pour le remplacer par un quatrième état que le prince Napoléon désignait ainsi : a La démocratie dirigée par la main puissante des Césars. • Toutes les tendances de son administration, tous les agissements de ses affidés avaient pour but secret cette croisade clandestine contre la bourgeoisie, au profit d'une démocratie césarienne.
B8 Le dernier des Napoléon.
Nous dirons plus loin ce que Napoléon III fit de l'armée, de la magistrature et du clergé en France-, indiquons en passant que les ingérences les plus immorales du gouvernement avaient gangrené la magistrature et faussé conséquemment la justice au profit de ces odieuses combinaisons.
Le préfet de police avait des fonds secrets considérables uniquement destinés à soudoyer les meneurs démocrates et à entretenir des affiliés dans tous les bas-fonds des sociétés secrètes. Le sieur Conti, secrétaire de l'Empereur, était Tun des théoriciens spécialistes les plus actifs de la doctrine.
Pour celui-là, le salut de l'Empire était de conspirer avec tous les ennemis des classes supérieures, afin de les dominer et de les maintenir par une terreur salutaire sous le joug.
11 n'y a donc plus à s'étonner quand nous verrons sortir les apôtres et fondateurs de l'Internationale de l'intimité du Palais-Royal.
Proudhon avait donc deviné la doctrine et indiqué ses résultantes. Napoléon III a été, en effet, le plus grand ennemi qu'eût la France dans toute son histoire et le plus fimeste révolutionnaire qu'ail vu jusqu'ici l'Europe.
Mais, pour tenir les fils délicats et enchevêtrés d'un machiavélisme aussi perfide, il faut une main habile, un esprit alerte et vaillant, sans quoi
La politique du second Empire. 89
le système s'use rapidement, et la démoralisation qu'il amène avec lui se retourne contre ses patrons^ et les ensevelit sous un cataclysme social inévitable.
Tant que les auxiliaires de la première heure vi-vront, tant que ce concours intéressé, parfois désagréable^ mais intelligent, soutiendra le système comme ces étais qui maintiennent un édifice inclinant à la chute, TEmpire se maintiendra fort et vivace en apparence.
On avait étudié à fond deux instruments terribles mais tout-puissants : la centralisation et le suffrage imiversel.
L'Empire était arrivé à manier ces deux leviers avec une dextérité, un cynisme et un bonheur remarquables.
Mais, hélas! tout s'use et tout passe. La mort viendra enlever coup sur coup à Napoléon III ses vieux et fidèles serviteurs. Il ne pourra en remplacer aucun.
Les successeurs brilleront par une incapacité rare, et accumuleront fautes sur maladresses. Bientôt toutes les plaies du régime impérial seront dénudées et toutes ses faiblesses révélées. L'Empei-eur lui-même, usé par les excès, accablé par de terribles infirmités, ne sera plus que le jouet de
go Le dernier des Napoléon.
ses hallucinations et des conseillers les plus ineptes.
Le pays, consterné de sa décadence, se réveillera
comme, d'un cauchemar, et voudra prendre en
. main la conduite de ses affaires. 11 sera trop tard.
Si la politique intérieure de l'Empire est déplorable, la politique extérieure sera bien autrement illogique et malsaine.
La politique intérieure condamnera TEmpire, sa politique extérieure exécutera l'arrêt.
Louis-Napoléon avaitjesquissé un programme dans le fameux discours de Bordeaux (i85i).
Il avait annoncé à la France et au monde que TEmpire serait la paix .
Dès lors, il était évident que TEmpire ne vivrait que par la guerre.
En effet, le programme impérialiste traînait forcément derrière lui deux revendications qui forment ses dogmes et sa tradition : réaction contre les traités de i8i5 et recouvrement des limites naturelles de la France.
Depuis trente ans, le parti bonapartiste agit et vit sur cette donnée.
Son avériement au pouvoir devait donc faire comprendre, malgré ses assurances de paix et à la France et à TEurope^ que l'Empire serait et ne pouvait être que la guerre.
La politique du second Empire. 91
Ce fut la première impression et la crainte des grandes puissances. L'Angleterre, toujours en éveil quand il s'agit de la France, commença des négociations près des principales cours de l'Europe.
Elles aboutirent au protocole secret .et confidentiel signé à Londres le 3 décembre i852, par les représentants de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse. Les protestations pacifiques et conservatrices de l'Empire calmèrent ce mouvement de coalition hostile. On avait annoncé au monde la paix, et l'Europe, satisfaite de voir les débordements révolutionnaires arrêtés et domptés par Bonaparte, s'endormait dans une béate et égoïste sécurité.
Mais les conseillers du coup d'État comprirent fort bien que, pour maintenir sous le joug tant de .haines, de passions et d'aspirations d'un peuple révolutionnaire, il fallait à tout prix l'égide et la pression d'une armée considérable. Or ^ pour motiver, pour éterniser et pour s'attacher cette armée, il fallait la guerre.
Quand la guerre ne sera pas possible en Europe, on ira la chercher jusqu'en Chine.
L'Empire du coup d'État est fatalement lié à la guerre, c'est s.arobe de Nessus ; et, chose terrible, dans les rares intervalles d'une guerre à une autre il reste condamné aux armées permanentes.
g2 Le dernier des Napoléon.
Ainsi, quand cet Empire veut un jour être la paix^ il ne peut être qu'une j^atx armée ^ plus lourde souvent que la guerre.
Les dix-huit années de paix du règne de Louis* Philippe avaient développé la richesse et la population de la France, mais la politique pusillanime du règne de c la paix à tout prix i^ avait totalement perdu rinfluence et le prestige de la France au dehors; double raison pour faire la guerre. Tout semblait donc indiquer et conseiller aux complices du régime nouveau le système de guerre perpétuelle du premier Empire. Leurs antécédents à tous, les faits de leur avènement au pouvoir, les forçaient, sous peine de périr à bref délai, de flatter le chauvinisme militaire et les instincts de gloire de la nation ; une guerre imposait silence aux factions et centralisait toutes les ressources et toutes les forces de la nation dans les mains du pouvoir; un baptême de gloire, un contingent de conquêtes pouvaient seuls faire pardonner le passé et garantir l'avenir (i).
Telle était la conviction profonde des conseillers
(i) Nous ne pouvons nous empêcher de signaler de temps à autre ces éternelles contradictions qui entachent non-seulement le bilan de ce triste régime césarien, mais le caractère dégénéré du peuple français. Ainsi, tandis que Napoléon 111 et ses ministres s'en iront guerroyer par le monde, les Français, dans leurs journtiux, dans leurs réunions, dans leurs livres, jusque dans les
La politique du second Empire. gS
de l'Empire^ surtout du général de Saint- Arnaud et deM.deMorny.
M. Mocquard seul fut toujours d'un conseil opposé, mais M. Mocquard ne crut jamais à l'Empire^ et jusqu'à la dernière heure de sa vie, ses amis intimes l'ont entendu s'étonner naïvement que cela ait pu durer si longtemps !
Quanta l'Empereur, de lui-même, il n'eut jamais ime opinion décidée, et c'est en cela précisément que l'homme deviendra si funeste à son pays et à l'Europe entière.
Ses notions personnelles et ses tendances, quant à la politique extérieure, sont encore celles que lui a léguées son éducation et le décalogue des carbonari.
On n'a pas assez remarqué que tous les conspirateurs et toutes les conspirations de ce siècle ont eu pour principal objectif la maison de Bourbon et l'Autriche.
La Révolution ne s'y est pas trompée; les Bour-
Chambres, prêchent sans cesse la paix, le désarmement de TEnrope, Tabolition des armées permanentes.
Ils créent des Ligues de la paix, des Congrès de la paix, des Amis de la paix! Mais le comble de ces palinodies, c'est le gouvernement impérial qui le trouvera. Toutes les fois qu'il veut arracher à la nation des subsides pour une guerre nouvelle ; ' toutes les fois qu'il mène la nation à un scrutin, il entonne l'hymne de la paix, avec une onction et une éloquence irrésistibles 1
94 I^ dernier des Napoléon*
bons avaient fait la France grande et glorieuse ; eux seuls pouvaient la maintenir à ce point culminant de puissance et de prospérité, par ces deux raisons fondamentales :
Passionnés pour la France, leur œuvre de dix siècles, ils s'étaient tellement identifiés avec ses instincts et ses besoins, ils apportaient à son service tant de désintéressement et de patriotisme, que ces grands principes d'honneur et de moralité se reflétaient forcément dans tous les rouages de Tadministration, et maintenaient le pays à une élévation, une dignité^ une prospérité qui faisaient Tenvie et Tadmiration du monde.
L'ascendant moral des Bourbons put seul sauver la France après les désastres du premier Empire. Sans eux la France restait mutilée et amputée de TAlsace, de la Lorraine, de ses places fortes du Nord, et tournait à la Pologne.
Les Bourbons la sauvèrent du démembrement et lui ramenèrent une prospérité telle que, peu d'années après^ la France n'avait pas seulement guéri les plaies profondes que lui avaient infligées la Révolution et TEmpire, mais ils Favaient replacée à la tête de l'Europe.
La politique extérieure des Bourbons était le comble de Thabileté et le chef-d'œuvre de la diplomatie. Gi:âce à la sûreté de leurs relations, à
La politique du second Empire. g 5
la loyauté de leurs agissements, le monde entier se disputait leur alliance, et la France était invincible.
L'Autriche était pour la France un contrepoids nécessaire sur le continent. Puissance catholique, n'ayant que des afifinités amies avec la France, elle maintenait en échec ou en équilibre toutes les forces protestantes du Nord, profondément et éternellement hostiles à la France.
Quoique le système des alliances de la maison de Bourbon se combinât plus spécialement avec la Russie, il se ménageait, par surcroît de prudence et avec une rare habileté, des attaches solides avec l'Autriche, et s'assurait ainsi à coup sûr la prépondérance en Europe.
Les Bourbons s'étaient toujours maintenus armés et sur la défensive, vis-à-vis de l'Angleterre et de la Prusse. Ils avaient appris par l'histoire et par l'étude approfondie des instincts et des développements de ces deux races que là était le seul danger que pût craindre la France.
Avec une politique, aussi saine et une administration aussi loyale, il n'y avait pas place pour les calculs dépravés et les avidités matérielles des cyniques, ni pour les spéculations des aventuriers politiques.
La Révolution le comprit et dirigea tous ses
ç6 Le dernier des Napoléon.
efforts contre ces deux remparts de la civilisation^ de Téquilibre et de la paix de l'Europe.
Louis-Napoléon a puisé^ dans son éducation et dans le milieu où il avait vécu, ces deux haines traditionnelles des révolutionnaires. Ces deux dogmes formaient aussi le catéchisme politique de la reine Hortense ; ils furent la base de l'éducation qu'elle inculqua à son fils.
Les engagements solennels qu'il contractera à cet égard avec ses complices en conspiration vont dominer les principaux agissements de sa vie politique.
La haine contre la maison d* Autriche était une manie chez la reine Hortense; son fils la poursuivra sans relâche et sans remords jusqu'au fossé de Queretaro, jusqu'à Sadowa, le préparateur et le précurseur de Sedan.
Quant à la maison de Bourbon^ jeune en exil, il conspirera contre elle en Italie, en France, partout et sans trêve; sur le trône il achèvera l'œuvre et n'aura de cesse que quand il aura chassé ses derniers représentants de ses derniers trônes : de Naples et de Madrid.
Le chef-d'œuvre du procédé a été de plaindre ses victimes, de promettre aide et protection au roi de Naples et à la reine Isabelle, de verser des pleurs et des paroles bien senties sur leurs mal-
La politique du second Empire. 97
heurs dans des documents officiels, tandis que ca main seule avait creusé la fosse qui allait engloutir leurs trônes.
Si Napoléon III n'apportait aux Tuileries aucun plan précis ni préconçu de politique extérieure; si, comme intuition ou étude des conditions politiques et sociales de TEurope, il en était resté au Mémorial de Saint-Hélène traduit et commenté par ses complices, le parti bonapartiste ne lui apportait de son côté aucun concours à cet égard. Il ne comptait pas un seul homme d'expérience ou d'État. La France elle-même était descendue à un triste niveau d'inintelligence politique et diplomatique, depuis la chute des Bourbons.
Les révolutions ne forment ni de grands administrateurs ni de grands politiques. Lorsqu'un pays est sous le coup de secousses incessantes et de changements à vue, amenés por les coups de force et leurs réactions, il ne peut avoir ni suite dans les combinaisons diplomatiques, ni poFitique extérieure sérieuse.
Il n'y a place, dans ces temps troublés, que pour les ambitieux et les scélérats; or, ni les uns ni les autres n'ont le temps et le soud d'étudier longuement les questions diplomatiques, les développements historiques et économiques des peuples^ et les intérêts véritables de la France sur les princi-
paux points du globe. La tradition est abandonnée, les autorités les plus compétentes méconnues, et politique et diplomatie ne sont plus qu'une série de soubresauts improvisés suivant les circonstances, sans suite, sans logique, ne reposant que sur le caprice et souvent sur l'ignorance des dictatures, qui se renversent et se suivent dans ce cercle infernal.
« Les choses vont autrement dans les États assis sur une constitution respectée de tous, sur des mœurs publiques fortes, sur des traditions d'honneur national et de patriotisme communes à tous les partis.
Là, les projets conçus avec maturité sont poursuivis avec constance, à travers les années et les changements de cabinets.
Une révolution ou modification ministérielle ne brise point la chaîne, n'interrompt pas le cours, ne compromet pas la solution des affaires engagées, et l'Europe ayant à négocier avec un pays aussi réglé, ne se trouve jamais inopinément ni devant des hommes inconnus, ni devant des procédés de politique inattendus. »
Le second Empire restera peut-être dans l'histoire comme le plus curieux et le plus attristant des exemples de cette inintelligence politique des épopées révolutionnaires.
La politique du second Empire. 99
II nous présentera cet étrange spectacle d'un grand pays jusqu'alors prépondérant sur le globe, conduit par des influences pitoyables et une main inepte, de folies en guet-apens, tous inventés et dressés par ses plus mortels ennemis.
La France sacrifiant dans des aventures sans nom ses traditions séculaires, ses intérêts les plus vitaux, son sang et son argent, pour démolir de ses propres mains les assises merveilleuses que dix siècles de luttes, de génie et de gloire, avaient élevées pour assurer sa puissance ;
La France, livrée tour à tour aux mains de tous les révolutionnaires, pour servir d'instrument, de bélier à l'effet de détruire les puissances honnêtes et conservatrices, ses véritables alliées ; son or et ses soldats mis au service des ambitions perverses et des menées impies des conspirateurs de la Prusse et de l'Italie, ses ennemis mortels;
La France enfin, après avoir abattu ses amis au profit de ses ennemis séculaires, après avoir agrandi, enrichi, fortifié ses rivaux les plus redoutables, saisie tout à coup par ces flatteurs dé la veille, reniée, avilie, dépouillée, amputée par eux et précipitée par eux du faîte de la grandeur dans un abîme de honte et de décadence !
Ce bilan est assurément imique dans Thistoire. La politique extérieure de cet Empire qui devait
lo Lfi dernier des Napoléon,
être « la paix », se résumera dans quatre guerres principales qui prendront à peu près son existence de vingt années. — Les guerres de Crimée, dltalie, du Mexique et d'Allemagne (i).
Mais avant d'aborder ces grandes questions, nous allons assister à la cérémonie nuptiale de Louis-Napoléon, laquelle exercera sur ses destinées, et malheureusement sur celles de la France, la plus lamentable et la plus désastreuse influence.
(i) Nous ne mentionnerons pas ici les expéditions secondaires en Syrie, en Chine, etc., souvent mal combinées, presque toujours abandonnées sans suite et sans intelligence ; elles ont généralement abouti à un résultat opposé à celui que se promettait TEmpire.
Ainsi, la Syrie, que Napoléon in voulait rendre presque indépendante sous un gouverneur chrétien, est retombée sous le joug musulman, plus vassale et plus terrorisée que jamais. — L'incendie et le pillage des palais de Pékin ont laissé une haine ineffaçable, en Chine, contre les Barbares de r Ouest; et TEurope est menacée, plus qu'elle ne le pense, des revanches implacables que rêve contre elle Textrême Orient. Remarquez que, dans chaque expédition, l'Empereur perd la confiance des alliés avec lesquels il agit. Sa politique a le secret de lui aliéner tout le monde. L'ambassadeur de France se plaignant^ à Londres, de la défection de l'Angleterre à la Soledad, lord Clarendon répondit : « Avec vous, on sait comment on part, mais jamais comment on revient. Vous êtes des gens à surprises. »
^Impératrice Eugénie.
Napoléon, quoique Empereur des Français, est encore \m paria dans la famille des souverains de TEurope.
Vainement il avait promené ses demandes en mariage de cours en chancelleries^ il n'avait récolté que des refus et des humiliations.
En dehors de son passé, qui n'avait rien de séduisant pour une princesse, les échos scandaleux? de l'Elysée, les chroniques scabreuses sur cet intérieur et cet entourage, circulaient par toute l'Europe, et comme le mal et le scandale trouvent partout des propagateurs zélés et des oreilles dociles, ces révélations sur les t faits et mœurs intimes » arrivaient partout embellies, et considérablement augmentées. Exaspéré des affronts de sa campagne
I02 Le dernier des Napoléon.
matrimoniale, Loms-Napoléon revint à ses inspirations révolutionnaires et jeta aux monarques de l'Europe ce défi de Jacobin : t Qu'ils prennent f garde que je ne mette sur ma tête le bonnet t rouge... Ce jour-là, les couronnes vacilleront « sur la leur!... »
Mais il ne prit pas le bonnet phrygien, il prit mademoiselle de Montijo et en fit Timpératrice Eugénie.
Sa colère se fondit au flambeau de Fhyménée, et dans sa proclamation nuptiale, il explique à la nation française que l'élu du peuple^ le chef d'un Empire démocratique, devait dédaigner les princesses.
En tout et toujours l'inconséquence. Du moment qu'un Empereur démocratique doit se « retremper dans une alliance populaire! » pourquoi n'avoir pas épousé une Française qui eût apporté aux Tuileries des qualités et des traditions nationales^ ce qui eût en réalité popularisé l'innovation et donnée en tout cas, un relief, un appoint^ une certaine force à un homme dont on contestait tous les titres à la qualité de Français.
Mais la logique n'aura jamais raison ni des instincts ni des agissements de Napoléon III.
Il arbore le dogme de Talliance populaire, et commet en même temps l'acte le plus impopulaire
L'Impératrice Eugénie. ij3
et le plus antipathique à certaines classes en France :
11 épouse une étrangère !
Et, coïncidence malheureuse, on reprochait à la jeune femme les mêmes obscurités, disons le mot, les mêmes scandales de paternité, d'éducation et de conduite qu'on imputait à l'Empereur (i). C'est aussi dans cet épithalame que Napoléon III édita cette phrase malheureuse en l'honneur de la jeune épouse : « Gracieuse et bonne, elle fera revivre, j'en ai le ferme espoir, les vertus de l'Impératrice Joséphine. »
Les vertus de Joséphine !
Il n'y a que Louis-Napoléon au monde pour mettre le souhait de ces vertus-là dans la corbeille de noces d'une jeune fille (2).
Coxironnons ce nouvel épanouissement de contradictions par un dernier fleuron.
A peine installée aux Tuileries, « cette épouse populaire, » ses flatteurs, et TEmpereur lui-même, n'ont plus qu'im souci, c'est de rattacher l'écu des
(i) Un vieux diplomate, familier assidu de ces coulisses, nous disait ce mot cruel : La comtesse de Montijo était prédestinée pour fournir une compagne au lils de la comtesse de Saint- Leu. (2) Dans un volume de poésies, publié sous le Consulat, l'épopée de Joséphine se termine par ces deux vers :
Puis, suivant du hasard l'impulsion propice, Passa de lit en lit au rang d'impératrice.
I04 Le dernier des Napoléon.
Théba à quelque arbre généalogique princier ou souverain.
Mais ce ne sont pas ces ridicules et ces faiblesses auxquels nous devons nous arrêter; ce qu'il faut déplorer, c'est cette absence de sens moral, qui influera si tristement sur une nation déjà profondément démoralisée.
A la vue de ce grand scandale d'un souverain qui se laisse entraîner par des passions inavouables à placer à côté de lui, sur le trône^ une jeune fille que tout le monde, et lui surtout, croyait appelée à d'autres destinées, ce fut un cri universel de stupéfaction !
C'était ouvrir à deux battants la porte aux plus pernicieux instincts, aux plus scandaleuses compétitions. 11 n'y eut plus de fille excentrique qui ne s'écriât^ pourvu qu'elle fût belle : « Et dire que si j'avais eu la chance de me trouver ià^ c'est peutêtre moi qui serais Impératrice! »
Napoléon III expiera douloureusement cette folie impardonnable d'avoir sacrifié à un caprice du moment l'honneur du trône et les destinées de sa dynastie.
On peut dire que ce jour-là Napoléon divorça de plus en plus avec le génie de la France.
Ce jour-là il intronisa aux Tuileries ce triste règne de parasites étrangers, ce mauvais ton, ces
VlmpéréUrice Eugénie. io5
aventures, ces scandales qui ont attristé la société française, alimenté la chronique secrète et les railleries de l'Europe ; ce jour-là enfin, il épousa la ruine de la France et celle de sa race.
Mademoiselle de Montijo sera le mauvais génie de Tune et de l'autre .
Hâtons-nous de dire que tout ce que la légèreté et rinimitié ont chuchoté dans toutes les ruelles et dans tous les cercles à travers l'Europe entière, sur la moralité et la conduite privée de l'Impératrice, avant et après son mariage, nous paraît aventuré et en tout cas singulièrement exagéré. Ce qui la fait si souvent juger défavorablement, c'est une inconséquence de procédés, une désinvolture physique et morale, une étourderie, qui choquent chez une femme, mais scandalisent chez une souveraine. Quand on est placé à ces altitudes, on a le devoir rigoureux de surveiller ses moindres actions, car on devient responsable non-seulement des siennes, mais encore de celles des autres.
On a mis ces irrégularités sur le compte de son éducation et. des exemples scabreux de la maison maternelle. Cette éducation première, suivie de la vie un peu nomade, aux eaux, dans les hôtels, dans les lieux publics, à travers laquelle madame de, Montijo a promené sa jeunesse, a dû en eflfet déflorer l'esprit et la tenue d'une jeune fille.
io6 Le dernier des Napoléon.
Quoi qu'il en soit, Timpératrice Eugénie a fourni un contingent regrettable à la critique^ même aux témoins les plus indulgents de ses agissements.
On se rappelle la charmante mais sévère repartie que lui infligea le grand-duc Constantin.
L'Impératrice, au milieu d'une fête donnée aux Tuileries en l'honneur du prince^ lui demanda, â brûle-pourpoint, laquelle des dames de la cour l'avait le plus frappé II — c Madame, vous voyez devant vous un barbare. En fait de femmes, je n'ai jamais su admirer que la mienne. 9
Pendant la guerre du Mexique^ un jeune officier français^ très distingué, fut fait prisonnier, resta six semaines aux mains de Juarez et opéra son évasion avec ime audace et des péripéties qui firent sensation. Pendant sa captivité, le prisonnier avait trouvé moyen de faire parvenir à ses chefs des lettres qui photographiaient de la façon la plus remarquable cette cour grotesque^ ignare et débauchée de Juarez. Quoique les épisodes les plus décolletés côtoyassent les appréciations politiques et militaires de ce jeune capitaine, le maréchal Bazaine jugea ces dernières assez importantes pour que les lettres fussent mises sous les yeux mêmes de l'Empereur, Le brillant évadé du Mexique revint à Parisien convalescence, et Napoléon le fit appeler aux Tuileries. Au milieu de la causerie, llmpéra-
L'Impératrice Eugénie. 107
trîce entra dans le cabinet de TEmpereur^ et Napoléon lui présenta notre officier. •
« Monsieur, je suis charmée de vous connaître^* dit rimpératrice avec son plus gracieux sourire, nous avons lu vos lettres^ qui nous ont bien amusés!!! 9
L'officier rougit jusqu'à la racine des cheveux et eût voulu que le parquet s'entr'ouvrît sous ses pieds.
L'Empereur comprit l'embarras du malheureux et le congédia. Mais l'Impératrice, d'une voix charmante :
« J'espère, Monsieur, que nous vous verrons
souvent » Et s'avançant vers lui, elle lui tendit
un bouquet de fleurs qu'elle tenait à la main.
L'officier s'inclina, balbutia, et s'enfuit épouvanté.
Tout Paris commenta avec stupeur ces réunions privées de l'Impératrice, où étaient invitées des chanteuses populacières et dévergondées, des filles de théâtre d'une notoriété déplorable. Les familiers les moins scrupuleux de l'intimité de l'Impératrice déploraient de voir Sa Majesté poser et faire poser ses dames pour des tableaux aussi ridicules qu'inconvenants, et ces cadres scabreux, après avoir figuré aux expositions publiques, appendus dans, les appartements privés de l'Impératrice,
io8 Le dernier des Napoléon.
Pour ne citer que deux de ces toiles, dignes de figurer dans d'autres boudoirs, on se rappelle cette corbeille de jeunes femmes vêtues de gazes légères assises dans l'herbe et sous bois^ tout autour de Tlmpératrice. La malignité publique Tavait baptisée « le rendez-vous des grisettes, » et le populaire d'une appellation atroce.
L'autre est presque indescriptible ici. Cela pourrait se nommer la « chasse au nénuphar. »
Nous citons ces quelques faits, en passant, pour démontrer comment de si déplorables irrégularités autorisaient, en quelque sorte, les jugements les plus sévères et aiguisaient tous les traits de la médisance.
Ajoutez à tout cela que l'Empereur laissait entourer sa femme d'une manière fâcheuse; on montrait du doigt certaines individualités tarées qui se prélassaient constamment dans toutes les réunions intimes de la souveraine.
Ceux qui ont assisté il y a trois ans aux fêtes d'inauguration du canal de Suez ont été souvent attristés des allures, nous allions presque dire des inconséquences de Tlmpératrice.
Les Français en ont dû souffrir en plus d'une occasion, et déplorer certains incidents qui se reproduisaient au milieu de cet immense concours d'ét rangers et de souverains. Qui ne se rappelle cette
VImpératrice Eugénie. 109
inconvenante et grotesque exhibition d'une partie à ânes à Matarièh, organisée par Tlmpératrice? La souveraine, sur un baudet, entourée et suivie pai une caravane de fonctionnaires et d'invités, tous ju | diés plus ou moins ridiculement sur des ânes, trot-^ tant, galopant, se bousculant, comme une bande de grisettes et de commis de magasin en vacances à Montmorency , formait un tableau indescriptible. Nous nous rappellerons éternellement la figure du vice-roi, ébahi, consterné, souriant d'un air furieux, faisant contre mauvaise fortune bonne mine, et tout confus devant les spectateurs de cette échappée de carnaval.
Après l'âne, l'Impératrice avait la passion du chameau. Elle raffolait des promenades au dromadaire^ se faisait photographier au haut de ce pittoresque ruminant et désespérait sa suite moins enthousiaste, moins amoureuse que la souveraine de l'allure brutale et écœurante du « coursier des sables. »
Le soir, à Ismafla^ au milieu de tous les princes et souverains, à l'ébahissement de dix mille étrangers, l'Impératrice nous arriva sur son inséparable dromadaire (i).
(i) Un journal d'Egypte ouvrit la description de la fête par cette phrase que ne peut se permettre qu'un reporter arabe peu familiarisé avec les particules françaises :
« S. M. rimpératrice fit son entrée en chameau.»
iio Le dernier des Napoléon.
C'est rimpératrice qui a inauguré, encouragé, propagé en France ce luxe effréné qui, comme une fièvre pernicieuse, a gagné toutes les couches sociales. Ce besoin de briller, ces modes exagérées, cette profusion de dépenses inutiles iet malheureuses ont infiltré dans la société française toutes les excitations au mal, toutes les tentations immorales, tous les scandales et toutes les dépravations.
L'honnête femme, écrasée par ces toilettes tapageuses, ces fêtes folles, cette furie de dissipation, ces rivalités, ces excitations incessantes, a fini par céder au torrent, et l'histoire de la société française sous l'Empire est devenue la chronique scandaleuse de l'Europe.
Les complices de ces fatals débordements leur trouvaient pour excuse et encouragement qu'ils profitaient à l'industrie et au commerce. C'est une erreur.
Quelques développements qu'aientpris en France la production et le marché, quelques bénéfices qu*aient rapportés l'industrie et le commerce, le luxe et les besoins factices, surexcités jusqu'au scandale, les ont rapidement dilapidés^ en sorte que l'épargne était relativement très faible et le résultat définitif désastreux.
Enfin, une dernière importation de l'Impératrice en France, un dernier appoint à la préparation de
V Impératrice Eugénie. 1 1 1
ses catastrophes, a été racclimatation aux Tuileries de cette bande d'étrangers, amenés ou recommandés à la cour par madame de Montijo et ses amis.
Nous verrons bientôt l'influence de ces personnages sur les destinées de TEmpire.
N'oublions pas, en terminant cette rapide esquisse, que l'Impératrice avait Tâme charitable et une vive propension à faire le bien. Nous la verrons bientôt créer des institutions utiles et se vouer avec passion au soulagement de toutes les infortunes qui parviennent jusqu'à Elle.
En attendant, Elle se fait reine de beauté, reine de la mode, souveraine d'une petite coxir intime, littéraire et mondaine, où s'organisent sous sa présidence, aux Tuileries comme à Compiègne, les parties les plus excentriques et jusqu'aux tournois du gai savoir, comme chez le bon roi René.
Pauvre femme ! Un jour, ce vent glacial qui vient du côté de l'adversité soufflera sur toutes ces folles joies, efleuillant une à ime toutes ces illusions, éteignant brutalement toutes ces splendeurs éphémères !
L'Impératrice se réveillera Française et vaillante par le cœur.....
Il sera trop tard.
La guerre de Crimée.
Vers l'an 1847, Louis-Napoléon se trouva k Stuttgard. Un célèbre publicité français^ de passage dans la ville, se fit présenter au prince à une soirée de la cour. On parla de la France.
— Quelle impression ai-je laissée en France ?
— Mauvaise , Prince.
— Alors vous croyez ma cause compromise ?
— Perdue.
— Vous vous trompez, Monsieur. La France ne peut vivre sans déchirer les traités de 181 5 et venger Waterloo. Elle sait que, moi seul, je lui donnerai satisfaction.
Pour châtier les vainqueurs de Waterloo, Louis- Napoléon débutera par s'allier avec eux et restera toute la durée de son règne inféodé à la politique anglaise.
La guerre de Crimée. ii3
Vous voyez que c'est toujours la même clef qui nous donne l'explication du dialecte impérial et la tradijction de ses manifestes (i).
« -L'Empire, c'est la paix. t\ Donc il va débuter aussitôt que possible par sa première guerre.
Depuis que la France a déserté sa vieille politique en Orient, où elle jouissait d'une prépondérance séculaire, l'Angleterre s'en était habilement saisie.
Or l'Angleterre, avec un sens profond, sait admirablement faire servir sur tous les points du globe son influence et sa politique au développement de son commerce et de sa prospérité.
Le diplomate anglais, ambassadeur ou consul, est le pionnier de l'industrie et du commerce de son pays; il est le protecteur infatigable de ses nationaux.
1) éclaire par des rapports incessants son gouvernement et son pays sur tous les éléments d'exploitation et de progrès qui peuvent l'intéresser sur tous les marchés du monde. Il défend les intérêts du dernier Anglais avec acharnement, et par tous les moyens imaginables. C'est un ministre anglais qui a ressuscité cette grande parole : Il faut que le
(i) Une dame anglaise demandait à l'ambassadeur britannique à Paris, si l'Empereur parlait bien ; lord Cowley répondit avec bonhomie : « U parle peu, mais il ment toujours. »
drapeau anglais protège jusqu'aux confins du monde le dernier de nos nationaux.... et qu'aux amis comme aux hostiles tout Anglais puisse dire avec fierté et confiance : Je suis sujet britannique; cipts romanus suml
Le diplomate français regarde généralement ces détails f infimes » comme indignes de sa grandeur*
Dans les pays lointains, son bonheur c'est d'y voir le moins possible de ses nationaux; Tidéal serait de n'en avoir aucun.
•Cette désertion des intérêts de la France ne lui donne ni la tentation ni l'instinct de se rattraper sur les choses de la politique et des influences. Il est généralement le plus étourdi, le moins renseigné et le moins influent de tous ses collègues.
Sous la Restauration^ les diplomates finançais faisaient l'admiration et la terreur de leurs adversaires; aujourd'hui ils font la terreur de leurs nationaux et les affaires de leurs, voisins.
Quand on a vu à l'œuvre la diplomatie française de l'Empire à l'étranger^ on se rend parfaitement compte delà longue suite de ses mécomptes et des désastres qu'elle a laissé arriver sur le pays, sans les prévoir, sans les prévenir.
Ambassades et consulats, ces postes si importants^ non-seulement pour la dignité du pays^ mais pour ses intérêts les plus graves, étaient livrés aux
La guerre de Crimée. ii5
mains les plus inaptes, souvent à des mains criminelles : ici un de ces fonctionnaires était surpris en flagrant délit de vol, — ayant dissipé les fonds de toute la colonie confiés à sa garde; —là, tel autre usait de ses hautes fonctions pour extorquer, au gouvernement auprès duquel il était accrédité^ des sommes arbritraires et iniques dont il prélevait la dîme. Vous comprenez comment de pareils agissements donnaient une haute idée de la France aux fonctionnaires et aux populations des pays étrangers (i).
Une autre aberration, c'était de confier les intérêts les plus délicats de la patrie à des étrangers. Ainsi, dans l'empire turc seulement, on comptait jusqu'à vingt-sept postes de consulats ou de chancelleries abandonnés à des Polonais ou des Italiens.
(i) A un dîner diplomatique donné le i^ juillet 1870, àBuyukdéré, par le comte de Kaiserling, ministre de Prusse à Constantinople, dîner auquel assistaient le grand-vizir, tous les ministres et envoyés des puissances, sauf celui de France, un ambassadeur étalait complaisamment cette triste plaie de la France et terminait sa diatribe au milieu des rires des assistants, par cette anecdote : Méhémet-Ali, exaspéré des exigences insolites et sans cesse renaissantes du consul général de France, lui décocha un jour cette idylle : Un musulman tomba dans un puits. Un chrétien, son voisin, l'en retira. Mais à partir de ce moment, le malheureux Turc ne put plus suffire aux exigences et aux importunités de son voisin; aujourd'hui, il demandait son cheval, demain sa bourse, jusqu'à sa maison. Le musulman désespéré prit son sauveur par le collet, le conduisit au bord du puits et lui dit : Je vais me rejeter dedans, mais, pour Dieu, ne me sauvez plus.
it6 Le dernier des Napoléon.
L'Empire avait fini tout simplement par faire de ces fonctions, auxquelles les gouvernements intelligents consacrent tous leurs soins et leurs fonctionnaires les plus capables, des lieux de déportation pour des importuns qu'on voulait éloigner de Paris, ou des personnalités tarées qu'on avait à pensionner.
Et enfin, il y avait une dernière série de consulats et de consulats généraux : ceux-là se trouvaient rangés dans la catégorie des bureaux de tabac. — Leurs titulaires ne savaient probablement pas trop bien, sous quelle latitude ils étaient situés. Eux se promenaient paisiblement à Paris et ne se souvenaient de leurs sinécures que pour aller émarger au Trésor. Nous avons vu, dans ces fonctions-là, les Aladenize^ lesTascher, etc., etc., etc.
On se figure aisément comment les affaires de la France étaient gérées par de tels personnages, et comme l'Angleterre avait beau jeu vis-à-vis de tels adversaires.
Là où la France parade et dépense par ostentation, l'Angleterre travaille et récolte.
C'est ainsi que depuis longues années elle exploitait la Turquie comme un de ses meilleurs marchés. En même temps qu'elle prospérait sur ce riche monopole^ elle barrait à son profit la route des Indes et de l'Asie centrale aux autres avec cet immense cadavre inerte de l'Empire Ottoman.
La guerre de Crimée. ii^
Mais depuis que les puissances occidentales, aveuglées, avaient frappé à Navarin la Turquie au profit exclusif de la Russie, l'Angleterre eut à lutter avec rinfluence russe, plus activé, plus envahissante et plus puissante d'année en année.
En 1 852, la Russie menaçait de mort le double monopole de l'Angleterre en Orient.
Or, l'Angleterre était impuissante contre la Russie. Il fallait, pour la sauver, le poids de l'épée de la France. Mais la France venait de la confier à l'héritier de Napoléon, le vaincu de Waterloo, le Prométhée de Sainte-Hélène, l'ennemi légendaire de l'Angleterre.
D'autre part, toutes les traditions du glorieux passé de la France en Orient, ses intérêts présents et à venir, la sollicitaient de joindre son action à celle de la Russie pour étouffer en Turquie cette politique anglaise, toujours si hostile, et souvent si insultante pour la France. L'empereur Napoléon III paraît avoir incliiîé en effet vers cette attitude avant que l'Angleterre ne l'ait si subitement converti. C'est la substance d'une longue note qu'il fait communiquer, par l'ambassadeur de France à Saint- Pétersbourg, à l'empereur Nicolas, en date du i5 juin 1 853. Elle disait : t Ni les intérêts ni les principes du gouvernement de S. M. Impériale ne le mettent en antagonisme avec la Russie. »
ii8 Le dernier des Napoléon.
L'Empereur Nicolas, et les Turcs eux-mêmes, ne doutèrent pas un instant de cette attitude, ou du moins d'une neutralité expectative de la France.
Or, à la stupéfaction de Tunivers, on vit un beau jour les aigles françaises, les vaincus de Waterloo, Bt le neveu lui-même du martyr de Sainte-Hélène, traverser le Bosphore, « de conserve avec l'Anglais, » pour sauver Tempire britannique sous les murs de Sébastopol.
Toujours la même logique.
La France paiera cette politique fentaisiste, cette désertion et cet assassinat de ses véritables intérêts au profit de son ennemie, par un milliard et le sang de deux cent mille de ses meilleurs soldats.
Maintenant, quelle a pu être Tamorce qui a aidé l'Angleterre à opérer ce miracle?
Quel a été le mobile assez puissant pour entraîner Louis-Napoléon à la désertion de toutes les traditions de sa famille et des intérêts vitaux de la France ?
La vanité du jeune couple impérial, offensé des Voideurs de l'Europe, fit d'abord prêter une oreille acile aux tentations britanniques.
L'entrée de Louis-Napoléon sur la scène européenne, son passé, son entourage, tout ce bagage équivoque, criminel, n'était pas fait pour forcer
La guerre de Crimée. iig
les sympathies des souverains. Mais il y a au monde un gouvernement qui n'a pas ces scrupules de conscience, c'est le gouvernement anglais.
L'Angleterre reconnaît bravement tous les gouvernements. Elle reconnaîtra Robespierre si cela lui fait vendre une balle de coton de plus.
Le ministère anglais promit à TEmpereur Napoléon, non-seulement sa reconnaissance, non-seulement son amitié, mais il obligera la fière reine d'Albion à venir en France prendre par la main « son auguste sœur » mademoiselle de Montijo, et à rintroduire dans la famille des rois. . .
Louis-Napoléon avait été, de son côté, impressionné en Angleterre par la société, le caractère el les institutions britanniques.
Il disait un jour à lord S. C. : c Si )e n'avais pas à remplir ma mission historique, je viendrais vivre et mourir au milieu de vous ! j>
L'Empereur conserva une foule de relations en Angleterre, qui pendant tout son règne se relayaient sans cesse aux Tuileries. Mais toutes ces attaches n'eussent pas suffi pour entraîner le gouvernement de Napoléon 111 à cette lourde expédition d'Orient, à la remorque de l'Angleterre.
Un des personnages les plus considérables dans les conseils de la Reine^ emporta le plateau hésitant de la balance.
I20 Le dernier des Napoléon.
Cet t homme providentiel » était un vieil ami de la comtesse de Montijo, et de sourdes rumeurs racontaient tout bas le rôle étrange qu'on lui prétait à Madrid, il y avait vingt-cinq ans passés.
Toujours est-il qu'il resta l'ami dévoué de madame de Montijo, et presque le protecteur de sa fille. C'est lui qui intervint et triompha des dernières hésitations des Tuileries.
La guerre de Crimée décida de la politique extérieure du second Empire, en ce qu'elle Tinféoda à la politique anglaise. L'alliance anglaise — cette utopie — exploitera l'Empire partout où le concours de la France lui sera utile, et le poussera du pied ou le laissera glisser dans l'abîme le jour qu'il lui deviendra inutile ou onéreux.
L'alliance anglaise éloignera à jamais la France impériale de la seule alliance qui pût assurer sa prépondérance dans la Méditerranée, et la sauver des périls que lui préparait l'unification de l'Italie et de l'Allemagne.
On sait comment la guerre jaillit de cette éternelle querelle de moines^ qu'on appelle la question des Lieux-Saints.
Le prince Menchikoff , exaspéré des tergiversations de la Porte et des manœuvres de Strafford Caiming, le véritable souverain de la. Turquie,
La guerre de Crimée. 121
posa son ultimatum , et la guerre fiit déclarée (mars 1854).
L'armé française, décimée d'abord dans la Dobrutcha par le choléra, se jeta sur la Crimée, battit Menchikofî àl'Alma (24 septembre 1854), investit Sébastopol, sauva Tarmée anglaise à Inkermann (5 novembre 1854), et prit d'assaut Sébastopol le 8 septembre i855, après un des sièges les plus longs et les plus meurtriers que connaisse Thistoire.
La paix fut signée à Paris le 3o mars i856.
Les expéditions contre la Russie n'entamèrent en rien la puissance de l'Empire des Czars, ni son développement formidable en Orient.
Au contraire, la commotion lui fut salutaire.
La Russie se recueillit.
En effet, cette défaite fut un avertissement et une leçon dont la Russie sut admirablement profiter.
Elle se réveilla de cette sécurité trompeuse dans laquelle la berçaient les errements de son système politique et économique.
Elle se mit virilement à l'œuvre ; et si aujourd'hui rimmense Empire est sillonné de voies ferrées, émancipé du servage, armé contre tous les périls, c'est surtout à la guerre de Crimée qu'il le doit.
123 £« dernier des Napoléon,
Nous constatons ce résultat à l'adresse de ceux qui nous disent naïvement : f La guerre de Crimée était nécessaire pour abattre la prépondérance de la Russie en Orient. » Or, jamais la Russie n'a été plus formidable et plus maîtresse de l'Orient qu'aujourd'hui. Et la France, où en est-elle?
La France y sacrifia gratuitement et inutilement son avenir^ ses soldats et ses millions.
Nous disons gratuitement^ et le mot est impropre. Elle fit plus.
La France, malgré la prise de Sébastopol, conservait bien des sympathies en Russie. Elles se réveillèrent vivement à la fin de la campagne quand la France refusa son concours à l'Angleterre pour détruire Cronstadt et Saint-Pétersbourg, etaccordaàla Russie une paix honorable qui ne lui coûtait ni une humiliation ni un pouce de territoire. Napoléon III pouvait s'allier la Russie à toujours, et l'avenir et la grandeur de la France étaient assurés*
Mais il ne sut qu'infliger à l'Angleterre, son alliée, mie blessure qu'elle n'oubliera et ne lui pardonnera jamais, sans profiter de la reconnaissance et du bon vouloir de la Russie.
C'est ainsi que la campagne de Crimée profitera à tout le monde et ne nuira qu'à la France, qui a si chèrement payé la victoire.
La guerre de Crimée. laS
Nous verrons cette même monstruosité se produire pour la campagne d'Italie.
Napoléon III a le don fatal de s'aliéner tous ceux qu'il protège^ et d'armer contre la f'rance, de haines immortelles, ceux qu'elle a sauvés du péril et de la mort.
Pauvre France! Quand, en regard de ces résultats, on considère la valeur et la moralité de ceux qui la conduisent à travers de semblables équipées; les motifs misérables ou criminels qui les ont entraînés ou qui leur ont forcé la main, on se demande jusqu'où descend l'aveuglement des peuples révolutionnaires qui répudient les principes qui ont fait la grandeur^ la prospérité et la gloire du pays, pour se livrer aux spéculations des aventuriers.
Napoléon III n'a compris ni prévu aucune de ces conséquences de sa folle expédition.
Rêveur éveillé, il prend ses hallucinations pour des réalités et s'en va placidement descendre la pente de ses irrémédiables erreurs.
Il y a des faits grotesques, mais navrants, de ce somnambulisme intellectuel de l'Empereur.
Pendant la guerre de Crimée, il avait rêvé uni nortier dont TefFet devait être foudroyant sur les défenses ennemies. Un beau jour, ce formidable engin arriva devant Sébastopol et rata piteuse-
124 ^^ dernier des Napoléon.
ment sa haute destinée. Les généraux français s'apiusèrent longtemps de Tinnocente plaisanterie. ; Un dernier trait de génie des Tuileries au moment de la signature du traité de Paris.
L'Empire se trouve pour la seule et unique fois de son existence en possession d'un triomphe incontesté. Plus tard, il fuira honteusement de l'Italie, comme du Mexique. Mais au traité de Paris il est le vainqueur en premier, -r II est le maître de la situation.
Un champ merveilleux s'ouvre devant lui; il peut choisir ses alliances, il peut déserter les mauvais sentiers de son passé et inaugurer une politique nationale lumineuse et virile.
Voyons ce qui hante, à cette heure fatidique, le cerveau du triomphateur.
Tout ce qui préoccupe les Tuileries, c'est desavoir avec quelle plume on pourrait bien faire signer aux plénipotentaires... le fameux protocole, et l'on finit par trouver l'expédient le plus grotesque.
On décide avec solennité qu'on emprunterait une plume à l'aigle du jardin des plantes, et M. Feuillet: de Couches, introducteur des ambassadeurs, — chef du protocole, — signe gravement la déclaration suivante : « Je certifie avoir arraché moi-même la pré-^ sente plume à l'aile de l'aigle impérial, i
Ainsi, à l'heure la plus solennelle de l'histoire de
La guerre de Crimée. i25
TEmpire, au moment où la fortune la plus éclatante passe à sa portée^ où les destinées de l'Europe se nouent sous sa main. Napoléon III n'a d'autre souci, d'autre inspiration que d'arracher une plume au derrière d'un malheureux volatile.
Vltalie et V Italien.
Il y avait dans l'un des salons du ministère des affaires étrangères, à Paris, un immense tableau représentant la signature du traité de paix de i856. Les délégués des puissances signataires sont rassemblés autour d'une table.
Sur le devant de la toile, s'étale et s'épanouit le comte Walewski, prenant la moitié du tableau pour lui seul. Dans une attitude théâtrale ridiculement prétentieuse, le sourire suffisant, l'œil rêveur, la pose inconvenante, le représentant de la France ne voit que Tapothéose de son élégante personne. En culotte courte, bas de soie bien tendus, couleur céladon tendre, le naïf poseur fait l'effet d'un danseur d'opéra fourvoyé au milieu d'une grave réunion de légistes formulant une consultation.
L'Italie et V Italien. 127
Au haut de la table est assis le comte OrlofF, grave^ triste, mais solide. Dans cet œil profond on lit la foi en l'avenir, et la vision de la revanche.
Au fond de la toile, reculé dans Tombre, comme un conspirateur, le comte de Çavour s'efface devant toutes ces puissances de premier ordre, et son œil de faucon couve^ derrière ses lunettes, la proie qu'il convoite sur cet échiquier de la diplomatie.
Cet homme à lunettes, le plus humble et le plus minime des personnages réunis autour de cette table, va bouleverser l'équilibre de l'Europe et changer les destinées du monde.
Camille Bensa, comte de Cavour, est sans contredit le plus grand ministre et l'âme la plus scélérate que l'Europe ait produits depuis Talleyrand. Journaliste, exilé, conspirateur, Cavour avait été à Paris étudier les moyens de faire absorber par le Piémont tous les États de la Péninsule, — rêve éternel, ambition séculaire delà maison de Savoie (i).
L'unification de l'Italie, ce vieux dogme du Dante, de Machiavel, des Borgia, avait toujours présenté des difficultés si ardues, qu'il avait fini par passer aux yeux de presque tous les Italiens à l'état de chimère.
Cavour comprit que l'avènement de Louis-Napo-
(1) Amédée le Rouge disait : l'Italie est un artichaut que nous devons manger feuille à feuille.
léon Bonaparte en France pourrait bien convertir la chimère en une brillante réalité, Louis-Napoléon, le carbonaro, l'insurgé de 1 83 1 , Tami d' Arese, le justiciable de la Loge des Vengeurs^ Louis-Napoléon fii^ décidément Thomme du destin : cUomo del destine! »
La question qui se pose devant nous est grave.
Nous venons de dire qu'elle déplacera le vieux pôle de réquilibre européen; mais elle fera plus, elle pèsera bientôt dans les destinées d'un monde nouveau. Trois puissances, en Europe, pâtiront de Tunification de l'Italie :
La France d'abord, puis l'Autriche et définitivement la Russie.
Il nous semble donc utile de définir ici le caractère historique de l'Italie et l'économie de son action dans les complications futures, mais prochaines, de l'Europe.
Pour pénétrer les arcanes de ce ténébreux dédale
de la conspiration italienne, il est nécessaire de
déterminer l'origine et la marche du dogme uni-
1 taire, le caractère italien et les conséquences poli-
1 tiques et économiques de l'unification de la Pénin-
'suie.
Comme toutes les grandes choses de l'histoire, Rome fiit lente à mourir. Elle agonisa plus d'un siècle^ dans les guerres intestines, avant de périr sous le genou des barbares.
L Italie et r Italien. 129
Maïs du vaste effondrement de l'Empire romain, une grande chose resta debout : ce hit le municipe, la Curie. L'institution municipale, si fortement assise dans les entrailles du Romain, avait créé, sur toute la surface de Tltalie, une foule de cités florissantes qui s'administraient et vivaient de leur vie propre avec leurs curiales^ leurs consuls, leur sénat, image et reflet de Rome, la grande dté mère : Mater et Caput.
La Curie résista à Técroulement universel (i). Les flots des barbares passaient comme des inondations sur les cités, les submergeaient, les pillaient, mais respectaient les institutions^ souvent même les monuments. Les enfants perdus qui se détachaient des avalanches barbares et se fixaient dans une ville^ étaient vite absorbés, conquis par Tltalien, rampant, mais souple et madré, qui avait vite raison du géant naïf dont il finissait par faire son portefaix.
Mais peu à peu grandissait dans Rome une puissance nouvelle qui allait pousser ses conquêtes au delà des limites de l'Empire romain : c'est la Papauté.
La Papauté avait compris de bonne heure les
(x) Elles existent encore intactes dans beaucoup de villes. Nice^ par exemple, avant l'annexion, s'administrait, comme du temps de Théodose, par son sénat et ses consuls.
i3o Le dernier des Napoléon.
destinées nouvelles que préparait au monde la disparition de TEmpire romain sous les migrations barbares. Elle s^était donné la grande mission de relever et de conserver ce qu'il y avait de civilisateur dans les institutions romaines, et de ranimer ce vaste ossuaire du grand souffle de la doctrine nouvelle, des effluves divines de la fraternité et de la liberté chrétiennes. Elle encouragea et protégea intrépidement les municipes italiens comme elle recueillait et sauvait les œuvres des écrivains du monde décédé, dans les trésors de ses églises et de ses monastères.
L'Italien subissait le barbare, se courbait sous son poing brutal^ mais le méprisait consciencieusement.
Lorsque les Lombards envahirent la plus riche partie de la Péninsule, barbares plus instruits, moins rugueux que leurs devanciers^ ils trouvèrent les Italiens soumis et établirent le royaume lombard, la plus puissante fondation qui surgit en Italie depuis la chute de Rome. Malheureusement les Lombarda étaient infestés du manichéisme (i).
(i) Ce qui eicplique leurs affinités avec lés juifs qui, chassés de partout comme usuriers, se déguisèrent en marchands lombards pour s'établir et continuer leur commerce d'usure. De là les rues des Lombards, à Paris, Cahors, Londres. . . qui autrefois étaient exclusivement habitées par les manieurs d'argent.
L'Italie et F Italien. i3i
Ils s'attaquèrent aux libertés des municipes italiens et à leur protectrice, la Papauté.
Le pape ne trouva pas en Italie, parmi ces Romains dégénérés, Fappui nécessaire pour résister à Tennemi. Harcelée par les intrigues fratricides de Byzance, menacée de mort par les Lombards, la Papauté se voyait dans une situation désespérée, en Italie; mais il lui était né par delà les Alpes, au fond des Gaules, un fils puissant animé de la ferveur énergique du néophyte. Elle l'appela à son secours. Pépin traversa les Alpes et battit les Lombards. Mais Charlemagne, avec le coup d'œil de ce génie profond qui devait organiser le monde moderne, comprit Timmense portée de cet avènement. Il acheva Tceuvre.
Il se fit le protecteur consacré de la civilisation chrétienne, le glaive de Dieu I Pour asseoir la Papauté, désormais son alliée née, sur des bases indestructibles,, il détruisit le dangereux royaume des Lombards (774), et fonda la puissance temporelle de la Papauté, dont il se déclara solennellement TAvocat (i).
La Papauté le sacra fils aîné de TËglise^ et lui donna l'Empire d'Occident (800).
Fait immense; profonde et glorieuse politique,
(i) Advocatus^ l'homme qu'on appelle dans le péril.
i32 Le dernier des Napoléon.
De ce jour^ la France a assuré sa prépondérance dans le monde moderne; elle a pris la tête de la politique de la chrétienté.
La France, en se faisant la protectrice de la civilisation moderne^ en protégeant de son épée les assises et le développement du grand principe de la régénération du monde par Tidée chrétienne^ s'assurait une puissance incomparable et une gloire immortelle. Désormais, partout où la papauté fera pénétrer un missionnaire, un légat, un moine... partout où elle plantera un oratoire, un clocher, une école, elle fera pénétrer et prévaloir le nom, la gloire et Tinfluence de la France.
Jusqu'aux confins de la Chine, à travers les provinces murées de Tempire de Mahomet, c'est toujours et partout le drapeau de la France qui abrite et protège tous les établissements chrétiens ; et tous les sujets de l'Occident, pour être admis et tolérés, doivent porter le nom glorieux et redouté de Francs.
La France va traverser des périls immenses, elle aura à faire face à des ennemis puissants et redoutables, elle va soutenir des luttes gigantesques contre l'Empire, contre l'Orient, contre
l'Espagne elle triomphera toujours, grâce à la
papauté; grâce à ces milliers de champion*^ r^
L'Italie et l Italien. i33
curs, inconnus, mais tout-puissants, qui du plus humble couvent jusqu'au plus puissant prélat prêchent, luttent et travaillent pour la France qu'ils se sont accoutumés à considérer comme régide de TEglise, le soldat de Dieu : Gesta Dei per Francos.
Le glorieux couronnement de cçtte grande politique fut le triomphe définitif de la France sous Louis XIV, consacré par le pacte de famille. La maison de Bourbon, assise à Madrid et à Naples, dominait les intrigues hostiles de l'Italie, les haines, les ambitions des puissances protestantes du Nord.
Voilà l'œuvre grandiose qu'édifièrent les géants de la vieille France : Pépin, Charlemagne^ saint Louis, François P% Henri IV, Richelieu, Louis XIV-, il a fallu quatre-vingts ans d odieuses manœuvres révolutionnaires et les pygmées sceptiques de ce temps, pour ébranler et ruiner le glorieux monument.
Cette alliance de la France avec la papauté n'a pas seulement donné à ses rois la prépondérance politique dans le monde, mais elle a encore donné à la France sa grande prospérité en lui ouvrant itous les marchés du globe. Si l'Italie, alliée aux
'Allemands, eût triomphé l'industrie et le com- '
jmerce de la France étaient chassés de l'Orient, et atteints sur tous les points du globe.
i34 Le dernier des Napoléon.
La Méditerranée, au lieu d'être un lac français, demeurait une mer italienne; Venise, Gênes et Livoume en connaissaient tous les sillages, et eussent monopolisé comme autrefois tous les comptoirs de TOrient et des Indes.
Aujourd'hui, à peine ce pacte antique a-t-il été arraché à la France par les mains ineptes de la révolution et de ses aventuriers, que déjà ces résultats menaçants pour sa prospérité se dressent partout. Italiens et Germains s'entendent pour détourner de la France la circulation européenne, par les trouées du Mont-Cenis et du Saint-Gothard vers les ports de l'Italie.
La France a ouvert au monde la route de Textrême Orient par le canal de Suez en face des côtes italiennes. Brindisi en profite pour enlever à Marseille la malle des Indes.
Mais pour l'histoire et l'humanité, le plus beau fleuron de cette antique et glorieuse politique de la France, c'est d'avoir imprimé à son action dans le monde, cette grandeur morale, cette générosité, ce désintéressement qui ne furent qu'à elle, qui lui constituent une place à part et un lustre immortel dans les annales humaines.
On a dit avec raison que la France a été la seule nation qui ait fait la guerre pour une idée. La France a été la grande initiatrice des peuples à la
V Italie et l'Italien. i35
politique chrétienne; la protectrice généreuse des faibles et des opprimés. C'est vers elle, vers elle seule^ que de tous les points du globe les martyrs et les victimes tefndaient leurs mains suppliantes. Ce sera là sa plus haute gloire à travers les siècles.
Dès ses premières luttes, côte à côte avec la papauté , ce rôle se dessina lumineusement dans les ténèbres, du moyen âge. Les hordes de Barberousse (i) foulent et broient les peuples; ses podestats féroces proscrivent ou décapitent toute velléité libérale, tout instinct d'indépendance. C'est le gantelet de fer du reître qui trace sur la table de la loi et sur le gibet ces dictons impies et désespérants : a Le droit, c*est notre vouloir ! — dal diritto del forte, — das faustrechti » Ce sera éternellement, sousn'importe quelle forme , hypocritement cachée s'il est faible, cyniquement accentuée s'il est fort, la doctrine de l'homme du Nord, du Goth pillard, du Hun chevelu, du reître féodal. Et, de nos jours, quand les armées de Guillaume le Pieux, sorties du vieux lit des invasions, passeront sur l'Autriche ou sur la France, mutilant, pillant, incendiant comme les reîtres du moyen âge, la Prusse jettera aux volés
(i) L'ascendant de ce beau caractère chevaleresque de la France est si puissant, si universel, si acquis, que ses ennemis euxmêmes sont forcés de lui rendre hommage. On connaît le curieux canzone de Barberousse : Plus mi cavalier francès...
i36 Le dernier des Napoléon.
et aux vaincus ce vieux cri de ses ancêtres en barbarie : « La force prime le droit. »
Cest la politique du monde paien et du barbare. La France suit la politique chrétienne ; elle n'écrase pas la nation qu'elle combat, elle édifie Taréopage des civilisations modernes et des législations chrétiennes. De même qu'en Italie elle défend l'indépendance de la vie municipale et de la papauté, elle défendra la civilisation en Orient, le christianisme et la liberté sur tout le globe.
Voyons maintenant le rôle de l'Italie en face du développement delà civilisation et du monde moderne.
L'Italie, depuis sonécartèlement par les barbares, ne rêve qu'une chose : sa reconstitution unitaire. Malgré ses vicissitudes, malgré l'indifférence des masses, les hostilités jalouses et les divisions de ses villes, tous les grands politiques de l'Italie rêvent et prêchent l'unification comme le but suprême de l'Italie, la résurrection de ses gloires passées,
La papauté n'est pas italienne dans le sens étroit des ambitions de ses politiques. La papauté appartient à l'univers entier. Elle ne pouvait consentir à sacrifier la civilisation chrétienne aux rancunes de la Péninsule. L'Italie a souvent trahi et toujours combattu ouvertement ou secrètement la papauté-, celle-ci ne pouvait donc pas se détacher de la
L Italie et r Italien^ i37
France, dont Tépée protégeait ses enfants et ses églises jusqu'aux confins du monde. ,
De là cette vieille haine profonde, immortelle, jalouse, déguisée sous toutes les formes, queTItalie porte à la France du fond de ses entrailles, et qui jaillit de Toeil, de Tâme, du poignard, depuis les vêpres siciliennes jusqu'à ses applaudissements d'hier, aux désastres de la France (i).
Après la France, ce que lltalie abhorre le plus, c'est la papauté^ et c'est logique (2).
D'abord, l'Italie est païenne. Sous ce catholicisme étrange, superficiel et scandaleux, survivent chez ritalien toutes les réminiscences et tous les instincts païens. Le paganisme déborde dans toutes ses allures, dans ses mœurs, ses joies, ses deuils, ses arts, ses monuments, et surtout dans sa religion.
Il a fait entrer dans son Eglise chrétienne plus d'idoles et de fétiches que ses ancêtres n'en avaient
( I) Che or giu dall' Alpi non vedreî torrenti.
Bever Tonda del Po, gallici armenti.
{Filicaja, 1642).
(2) Voir la conclusion du livre du Prince de Machiavel.
Le Dante s'écrie : « Ah Constantin 1 de quels maux fut la source, non ta conversion, mais la dotation que reçut de toi le premier pape qui fut riche 1 »
{Canto XIX, v. 1 1 5 ^f suivants )
i38 Le dernier des Napoléon.
logés au Capitule. S'il reste un peu de place, ce sera pour le vrai Dieu.
A Palerme, le bon Dieu n'arrive qu'après sainte Rosalie i à Naples^ il est le très humble serviteur de saint Janvier.
Chaque manifestation de son génie est comme une protestation contre l'avènement du christianisme et une réminiscence païenne. La renaissance de ses arts est païenne. Le Dante, pour parcourir le Ciel et l'Enfer chrétiens, s'appuie sur le bras de Virgile, et le pâtre inculte jurera par Bacchus.
Charlemagne essaya de satisfaire ces visées d'unification, et il établit l'un de ses fils roi d'Italie. Mais du jour où la dynastie carlovingienne vint à faiblir, les Italiens^ parleur même et éternel procédé de trahison, au lieu d'aider la France, la renièrent, et appelèrent, comme toujours, les Teutons. Othon apparut au haut des Alpes (936) avec ses cohortes et se rua sur l'Italie, comme ses prédécesseurs, en fléau de Dieu.
Il brisa toute velléité d'indépendance, abolit les municipes, destitua les curiales^ et imposa aux cités italiennes un préfet despotique, « le podestat de par la grâce de l'Empereur (i). »
(i) Ces tyrans au petit pied, despotes, féroces, furent depuis la plaie de l'Italie et forment la souche de ces n ombreux. princi-
Vltalie et V Italien. iSg
C'en était encore une fois fait de la liberté et de la civilisation, sans la papauté. Devant Técrasement de ces tyrannies gibelines, il ne resta à la papauté qu'un refuge, la France.
Elle en appela de nouveau au soldat de Dieu, et quel que fût le péril, la France n'hésita pas devant ce grand devoir. De là, sortirent ces luttes gigantesques entre la France catholique et les races du Nord, Anglais, Teutons^ etc., luttes qui sévirent pendant des siècles sur l'Europe entière, et qui semblèrent enfin décidées au profit de la France, par les victoires de Louis le Grand.
La France était restée la maîtresse; l'Italie, constituée en États groupés d'après ses aspirations et ses conditions territoriales, vivait de sa vie propre sans aucune ingérance étrangère et sous la protection de la France. C'est dans cette situation qu'éclata la Révolution de 1789. Les Jacobins se souciaient peu des traditions séculaires de la politique
picules qui, sous les titres de marquis, duc, prince, tyrannisèrent si longtemps la Péninsule. Les plus habiles de ces souches, qui r prirent racine sous la tente des Césars germaniques, ce furent \ les ducs de Savoie, instruments de vasselage établis par les Teu- .. tons au pied des Alpes, pour surveiller l'Italie, afin d'assurer son asservissement. Telle fut l'origine de cette maison et de cette ^ race qui, fidèle au mot d'ordre, a pour âme la trahison, pour re- . ligion la duplicité, et pour but l'absorption successive, à son profit, de toute la Péninsule, par tous les moyens, occultes ou avoués, légaux ou pervers, mais surtout pervers.
française, dont ils ne connaissaient d'ailleurs ni
j. les éléments, ni Téconomie. Se dévorant les uns
* les autres, dans cette arène de fauves, ils vivent au
' jour le jour, démolissant Tune après l'autre toutes
les bases de Tordre social.
Le jour où la Révolution et son incarnation la plus puissante. Napoléon P, firent dévier la France des glorieux principes de sa vieille politique, elle fut bien près de sa déchéance.
Bonaparte est Italien, donc païen.
U ressuscite la vieille doctrine des Césars de Rome et les agissements barbares des Césars germaniques : écraser et détruire les nations, pour faire place violemment à des combinaisons d'égoïsme et de tyrannie; substituer au droit, la force; à la liberté, l'arbitraire souverain. Bonaparte, sur cette voie, doit nécessairement se heurter à la papauté. Elle est le vieux phare de la civilisation chrétienne, la protestation étemelle de la conscience contre la violence, du droit contre la force.
Napoléon I^ avait promis l'unité à l'Italie, pour mieux l'encercler dans le cadre de fer de son inexorable ambition. Il l'unifia, en effet, et l'absorba.
Quand le gigantesque duel entre lui et le monde moderne fut vidé, entraînant la France dans ce
L'Italie et ritalien. 141
grand désastre, les. traités de Vienne ne surent pas constituer la Péninsule, d'après ses affinités historiques et ses conditions géographiques.
La maison de Savoie, profitant de tous les prétextes, se jeta dans la conspiration permanente, attisant les désordres et les mécont^itements , depuis les Alpes jusqu'en Sicile.
Le roi de Sardaigne ouvrait un refuge assuré à tous les conspirateurs de l'Europe, et les alimentait de subventions et de places, jusque dans son ministère.
L'Italie, depuis 181 5, a demandé son unification à tous les ennemis, à tous les rivaux de la France.
D'abord à l'Autriche, puis à l'Angleterre, ensuite à la Russie ; elle négociait en dernier lieu avec la Prusse, quand tout à coup elle l'obtint, d'une façon inespérée, à sa propre stupéfaction, de la France elle-même.
Mais cette France n'est plus la vieille France, intelligente et vigoureuse, de Richelieu et de Louis XIV. C'est la France tombée au dernier échelon de sa Révolution, et aux mains du dernier des Bonaparte.
La République de 1848 elle-même, quelque hostile qu'elle fût à l'Autriche et sympathique à l'Italie, refusa nettement de se prêter à l'unification de la Péninsule. En effet, les esprits les plus ôrdi-
naires comprirent le danger qui surgissait fatalemeqt pour la France d'une pareille conception. Le général Cavaignac se montra feivorable à une fédé-| ration des divei^ États de Fltalie, mais déclara formellement ne pouvoir aller plus loin.
Ce qui précède nous laisse d^à pénétrer suffisamment le caractère général de Tltalie; complétons le dessin par quelques traits rapides de l'individu.
L'Italien a sa manière de haïr, comme de conspirer.
Pour vous détruire, il se fera plus pieux que le pape^ plus humble que Fesclave, plus dévoué que le dévouement, jusqu'à ce qu'il vous ait attiré dans son nœud coulant... Alors il vous étrangle avec un cynisme et une quiétude féroces.
Intelligent, il a appris la patience et la duplidté avec une astuce, une souplesse, un sens politique profonds. Il sait attendre, il sait dissimuler ; dissimuler encore mieux que feindre.
Il se croit le premier des peuples, et il n'ignore pas qu'il en est le dernier. Il hait et méprise tous les peuples étrangers, sauf l'Anglais, qui lui paraît original et solide. Il n'y a rien que l'Italien ne puisse faire, mais du plus vil au plus élevé, il est patriote. L'Italien est révolutionnaire, pour « l'extérieur, » comme il dit, et tant qu'il n'aura pas purgé le
LItalie et l'Italien. 143
sol italien « de la tyrannie étrangère ; > mais il n'est pas socialiste^ et si vous lui parlez de communisme et autres théories avancées, il hausse les épaules de la façon la plus éloquente; il laisse, dit-il, « ces bestialités aux Français. »
Il est le conspirateur par excellence, et s'il ne met pas le feu des révolutions aux quatre coins du monde « pour en profiter, » ce n'est pas faute de bon vouloir. Sobre, économe, avare, thésauriseur, il vit de rien, et aspire à tout.
C'est à ce peuple que Napoléon III va enfin donner les armes et les moyens d'infliger à la France tous les maux qu'il lui souhaite depuis dix siècles.
Campagne d'' Italie.
Le génie et les aspirations de cette Italie que nous venons d'entrevoir^ s'étaient incarnés dans le comte de Cavour. Celui-ci jugea d'un coup d*œil profond la situation de l'Europe.
La lassitude morale, l'indifférence ou le scepticisme envahissaient les nations et les gouvernements. Plus de cette foi robuste qui soulève les montagnes; plus de ces grands principes qui vivifient les sociétés et insufflent aux hommes d'État les hautes inspirations du bien et du juste. L'égoïsme à la place du dévouement ; le fait accompli usurpant la place du droit; la défaillance ou la dépravation presque partout... tels étaient le fonds et le courant de la politique européenne.
Cavour sentit que les temps étaient venus où
Campagne d* Italie. 145
la ruse et la trahison pouvaient donner à la maison de Savoie, dans un guet-apens habilement ourdi, ce que les siècles n'avaient pu lui conquérir.
M. de Cavour avait compris qu'il fallait éviter de tomber dans les aberrations de Charles-Albert en 1848. Lorsque la France lui offirit son concours^ le roi de Sardaigne refusa,..parce qu'il avait pris la direction du mouvement dans un but d'agrandissement personnel. D voulait s'emparer, pour sa dynastie, du royaume Lombard- Vénitien^ tandis que les Italiens n'entendaient combattre que pour leur nationalité et la fédération des divers États de la Péninsule. A l'exhibition de cette vieille ambition égoïste du Piémont, l'élan patriotique s'attiédit, la France recula et Charles- Albert fut vaincu. Appeler la France par l'entremise du Piémont, chasser rois et princes de l'Italie sous le couvert des aspirations d'indépendance et de nationalité, et enfin confisquer le tout au profit de la maison de Savoie^ tel était le programme perfectionné de la politique du Piémont.
Cavour avait surtout merveilleusement ausculté et deviné Louis-Napoléon. Il va le manier en maître. Ce fut un trait de génie d'avoir fait accepter par Napoléon III le petit contingent de troupes sardes, dans son expédition de Crimée.
On n'a jamais su à quoi il avait pu servir.
Comme Thonnête femme de Voltaire^ il n'a jamais fait parler de lui. Mais là n'était pas sa mission. Le véritable général était Cavour, et le champ de bataille et de manœuvres, les Tuileries. Il entra profondément dans rintimité de Napoléon, et c'est de connivence avec l'Empereur qu'il profita du Congrès des grandes puissances à Paris pour y exposer subrepticement le bilan hypocrite des prétendus maux de l'Italie. La flèche était lancée.
S'inféoder entièrement l'Empereur dans la conspiration contre l'Autriche, n'était pas la tâche difficile, grâce aux intimes attaches de Louis-Napoléon avec Ârese et les patriotes italiens. Cavour en vint à » bout plus aisément qu'il ne l'avait supposé.
Mais les difficultés naissaient enfouie, quand on abordait les détails d'exécution, à cause du caractère hésitant, irrésolu, dissimulé de l'Empereur. Il faudrait donc un instrument puissant, autorisé dans l'intérieur même des Tuileries, qui pût à toute heure surveiller les oscillations de l'Empereur, redresser les afiaissements de cette âme troublée, et au besoin, au moment solennel, exercer îine pression vigoureuse pour déterminer la résolution suprême et pousser à l'action.
Cavour trouva ce complice dans le prince Napoléon. Jérôme-Napoléon, ex-conspirateur, comme ses cousins, continuait le métier au Palais-Royal.
Campagne d'Italie. 147
Nature cynique, âme tordue et pleine d'ambitions sourdes, dévoré d'une haine et d'un mépris profonds pour l'Empereur qui « usurpait son héritage, » il s'était formé une cour des hommes d'opposition et des principaux conspirateurs de l'Eure^. L'Empereur surveillait minutieusement ce cénacle : il savait le cousin capable de tout, en fait d'hostilité et d'intrigues ténébreuses, conséquemment il le comblait de faveurs ; faveurs que tous deipc appréciaient à leur juste valeur.
On comprend de prime abord que c'était là le collaborateur qui remplissait merveilleusement toutes les vues de Cavour.
L'Italien n'hésita pas et prit les grands moyens.
Uyavaitàla cour de Turin une jeune fille de quinze ans, pieuse et douce, reléguée dans une retraite claustrale, loin des orgies révoltantes et des scènes scandaleuses dont son père Victor-Emmanuel, « // Re-galantuotno^ » remplissait la cour et la ville et son propre palais. Un écrivain distingué, qui a longtemps occupé des fonctions diplomatiques en Italie, termine en ce moment la biographie de Victor-Emmanuel -, quoiqu'il écrive avec modération, bien des lecteurs du livre ne voudront pas admettre qu'un souverain puisse de nos jours fournir matière à une pareille histoire.
Cavour proposa son marché au prince Jérôme-
ij^S Le dernier des Napoléon.
Napoléon et offrit pour premier enjeu la main de la princesse Clotilde,
On comprend ce qu'une telle alliance offrait de secrètes satisfactions au Palais-Royal, comparée au mariage exotique et burlesque de TEmpereur. Malgré les résistances éplorées de la pauvre et honnête enfant, malgré son jeune âge, malgré les hésitations de Victor-Emmanuel, Cavour emporta tout de haute lice.
Désormais Tltalie est maîtresse au Palais-Royal ; ce sera le pied-à-terre de ses conspirations.
C'est au Palais-Royal que fut aussitôt enrégimentée pour la cause, presque toute la presse française opposante et semi-oflicielle.
De scandaleuses révélations nous ont appris les clauses du marché. Une fois tout ce travail accompli et sûr de ses bases d'opérations, Cavour, dans l'automne de i858, rejoint Napoléon III à Plombières et arrête avec l'Empereur les principaux points de la campagne à organiser contre l'Autriche.
Indiquons, en passant, une autre pression qui avait vivement influencé l'esprit de FEmpereur et rendu à Cavour la tâche plus facile.
Louis-Napoléon avait jadis juré aux carbonari de réaliser Tindépendance et l'unité de Tltalie. Du jour où il était arrivé au pouvoir^ le spectre marche derrière lui, dans l'ombre, son serment d'une main,
Campagne d* Italie, 149
le poignard de Tautre, obsédant ses veilles, épouvantant ses nuits ; lui signifiant Tarrêt de la loge des Vengeurs^ où quarante conjurés avaient été désignés par le sort pour assassiner Napoléon III, s'il ne réalisait pas ses promesses envers Tltalie. Le comte Arese arrivait aux Tuileries, secouait sa torpeur, lui signalait le péril qui le menaçait
Napoléon promettait, mais ajournait toujours. Les conspirations de THippodrome et de TOpéra- Comique, l'attentat de Pianorine purent vaincre les irrésolutions du complice couronné... Les bombes d'Orsini avancèrent la question.
Cavour était le politique le plus foncièrement et le plus froidement pervers de son temps.
M. de Bismark, son copiste servile, son disciple et son admirateur fanatique, restera toujours et quand même au-dessous de son modèle de toute la distance qui sépare le génie du talent, l'original de la traduction.
Cavour avait scruté, déchiffré et jugé NapoléonlII avec une inexorable sagacité.
Du premier moment il vit que l'Empereur n'était pas de taille à frapper un de ces coups qui retentissent dans l'histoire et fixent les destinées d'un peuple; qu'il n'avait nulle intuition du grand courant de son époque, ni du génie de son propre pays.
Il vit avec bonheur, mais avec stupéfaction^ que
i5o Le dernier des Napoléon.
cet homme n'entrevoyait même pas^ ce que l'indé- ^ pendance et l'unité de l'Italie allaient créer de périls pour la France.
Il comprit qu'avec un pareil allié, il suffisait de le compromettre, de l'engager, pour mener ensuite à bien^ tout seul, envers et malgré lui, tout le plan de l'émancipation italienne; qu'il fallait se garder de lui en confier les secrets et les développements, et ne se servir de lui que pour tirer de la France assez de sang et de millions pour rejeter rAutriche hors de Tltalie. La trahison et la corrupticm livreront le reste de la Péninsule aux convoitises piémontaises.
Un dernier et très utile collaborateur de Cavour, ce fut sir James Hudson, l'ambassadeur britannique à Turin. Avec cette vieille maxime anglaise, que plus le continent est convulsionné et plus l'Angleterre, protégée par sa ceinture de mers de tout contact dangereux, travaille et vend (i).... l'ambassadeur anglais poussait consciencieusement à la révolution.
Son salon était le refuge^ le lieu dasile des conspirateurs par trop compromis et que le gouver-
(i ) Hamilton raconte qu'arrivé à Timproviste à la fin d'un repas des autorités d'une ville manufacturière, il entendit avec stupéfaction ce toast : « A une bonne et sanglante guerre sur le continent! » C'étaient des fabricants d'engins de destruction qui chômaient et s'appauvrissaient depuis la paix.
Campagne et Italie. i5i
nement piémontàis n'aurait pu protégw contre les demandes d'extradition des ambassades. Sir Hudson ne les honorait pas seulement de la plus touchante hospitalité^ mais les lestait de conseils et de subsides.
Un des secrétaires de la légation anglaise disait plaisamment :
4K Je viens de dîner chez sir James, nous étions douze à table ; sauf lui et moi, les convives étaient tous galériens et condamnés à mort! Les gaillards me donnaient le frisson. »
Un jour, sir James Hudson demanda à M. de Cavour une audience pour un gentihomme anglais. Cavour, qui était fort matinal, donnait ses audiences à cinq heures du matin. Le protégé de S. Exe. Tambassadeur fut exact. Manières raides, tenue irréprochable, la barbe coupée à Tanglaise, c'était le type idéal du c gentleman traveller. »
L'Anglais déroula au ministre italien un plan complet et formidable de rénovation italienne.
Cavour, qui se connaissait dans la matière, fut épouvanté de la hardiesse, de la lucidité, de la profondeur et surtout de la perspicacité de son interlocuteur; mais, ne saisissant qu'imparfaitement la phrase anglaise, il lui en témoigna le regret et lui demanda si par bonheur il parlait le français. Le gentleman, avec un fkgme parfait, se mit à résumer
i52 Le dernier des Napoléon.
la conversation et ses idées dans le dialecte italien ^ le plus pur et le plus élégant.
Cavour, fasciné, buvait la dernière parole, quand l'étranger se leva pour prendre congé.
— Monsieur, lui dit le ministre^ vous parlez politique comme Machiavel et italien comme Manzoni. Si j'avais un compatriote tel que vous^ je lui céderais aujourd'hui même la présidence du conseil!. Maintenant, en quoi pourrais-je à mon tour vous être agréable?
— Si vous aviez un compatriote tel que moi, répondit le gendeman, vous le feriez condanmer à mort! Vous me demandez comment vous pourriez reconnaître les bons avis que je vous ai donnés?... En les exécutant et en délivrant Tltalie. Jusquelà, la protection de sir Hudson me suffira.
Et rinconnu se retira en tendant sa carte au ministre. Cavour fit un soubresaut, il avait lu sur la carte de visite :
Mazzini.
Cette campagne d'Italie fut une série de surprises burlesques, presque toutes amenées par l'inexpérience et l'incapacité militaire de Napoléon III, et qui faillirent plusieurs fois tourner au taragique. Toutes les fois qu'il croyait surprendre l'ennemi, il
Campagne d'Italie. i33
donnait lui-même dans un piège; toutes les fois qu'il croyait Tavoir dépisté, Tennemi lui tombait brusquement sur les bras. I
C'est ainsi qu'à Magenta, l'Empereur, sansl'heu- ', reuse inspiration de Mac-Mahon de marcher au canon, allait déjà réaliser le drame de Sedan.
Mais Tarmée française n'était pas encore énervée par la corruption du régime impérial, ni décimée par le vomito negro du Mexique. Elle conservait son vieil héroïsme traditionnel, la religion de l'honneur et du drapeau. Elle suppléait par son irrésis^ tible élan à l'incapacité de son chef, et triomphait envers et malgré lui.
La guerre contre l'Autriche fiit vivement menée.
Déclarée le i3 avril iSSg, elle se résume en deux batailles: celle de Magenta (4 juin) qui livra Milan, et celle de Solferino (24 juin) qui termina la campagne.
Tout le monde sait la façon brusque et inattendue avec laquelle Napoléon III conclut la paix de Villafranca avec l'Empereur François-Joseph, malgré ritalie, malgré les malédictions de Cavour, et à l'étonnement de l'Europe.
\ Voici le mot de Ténigme.
i En i856, la Prusse n'était qu'une puissance de second ordre et ne pouvait figurer au Congrès de Paris.
i54 Le dernier des Napoléon.
M. de Bismark et le roi Guillaume assiégèrent Napoléon III de supplications et d'assurances de gratitude et d'étemel dévouement^ si sa générosité et sa toute-puissante décision daignaient faire entrer la Prusse dans le cénacle des grandes puissances.
Napoléon, guidé par sa vanité et son mauvais génie, émancipa la Prusse et confia ainsi son avenir à la reconnaissance de Tltalie et au dévouement de TAllemagne.
Quand la campagne d'Italie eut été résolue, et avant que Napoléon III ne découvrît ses batteries dans son discours du premier de Tan (i* janvier 1859), ce guet-apens déguisé sous une attaque brutalement inconvenante contre rAutriche (i)^ la Prusse avait été mise dans le secret.
La Prusse ne rêvait que l'abaissement de TAutriche; elle s'associa vivement au complot^ et se porta fort de contenir au besoin l'Allemagne.
Nos lecteurs se rappellent les épisodes alors inexplicables et inexpliqués du mouvement des idées et des événements en Allemagne. Au premier bruit de cette agression inique contre l'Autriche, l'Allemagne s'émut. La Diète de Francfort insista pour que les
( 1 ) Ces procédéssont dans les traditions bonapartistes. Au mois de mars iSoS, le premier Consul avait fait une sortie identique à. lord Witbworth, l'ambassadeur d'Angleterre. Il s'en suivit la fameuse rupture de la paix d'Amiens.
Campagne d'Italie. ibb
confédérés prissent fait et cause pour leurs frères d'Autriche, au nom des intérêts les plus grands de la patrie allemande. A chaque défeûtederarmée autrichienne, rAllemagne devenait plus menaçante. La Prusse, mise en demeure par la Diète de prendre la tête du mouvement, joua merveilleusement son rôle. Elle équivoqua^ discuta, traîna tout en longueur, tout en ménageant le mieux qu'elle put les irritations de l'opinion, quand tout à coup la nouvelle de la victoire de Solferino mit le feu aux poudres. La Prusse^ mise au pied du mur, comprit qu'elle ne pouvait plus contenir l'exaltation publique, et un télégramme pressant du roi de Prusse alla informer Napoléon à Solferino de l'urgence de faire la paix à tout prix.
Ainsi fut fait. L'Empereur conclut brusquement et de la façon la plus inattendue la paix avec l'Autriche^ à Villafranca^ le 1 1 juillet iSSg.
Un épisode entièrement inconnu de cet avortement del'expéditionj ou^ comme disent les Italiens, de la trahison de ViUafranca, ce fut la cruelle déconvenue de la légion hongroise.
Lorsque la campagne d'Italie fut discutée entre Napoléon et Cavour, on chercha à ébranler la puis sance de l'Autriche par tous les moyens, et l'on organisa un état-major de tous les révolutionnaires autrichiens, lequel avait poiu* mission de soulever
i56 Lt dernier des Napoléon.
la Hongrie pendant que la France et le Piémont attaqueraient la Lombardie. — Le rendez -vous général était à Gênes^ oùKlapka,Turr et les autres chefs de file préparaient l'expédition sous les yeux et la haute direction de Kossuth.
Des espions se mêlaient aux prisonniers autrichiens et tâchaient de les enrôler dans les cadres des flibustiers, — Kossuth était directement et journellement en communication avec FEmpereur Napoléon et attendait ses derniers ordres, quand tout à coup Cavour lui télégraphia la c spordzia » de l'Empereur à Villafranca. Napoléon s'était empressé, de son côté, d'envoyer à Kossuth un exprès muni d'une lettre autographe de l'Empereur avec mission de lire la lettre au Dictateur et de la rapporter.
L'envoyé de Napoléon arriva à Gênes quelques heures après le départ précipité de Kossuth pour Turin. Il le rejoignit à Alexandrie et lui lut la missive. Kossuth fut atterré. II prit sa tête dans ses deux mains et demeura longtemps immobile. Lorsqu'il releva la tête, de grosses larmes sillon- ^naient ses joues et il s'écria d'une voix brisée : c Cet <homme a déshonoré mes cheveux blancs! »
Napoléon trouvait encore une fois l'occasion d'étonner le monde par la loyauté et l'exactitude de ses affirmations. Il avait solennellement proclamé
Campagne it Italie. 157
à rtinîvers qu*a allait délivrer l'Italie t des Alpes à r Adriatique^ » et il Tabandonnait à mi-chemin.
On sait la manière honteuse et humiliante dont FEmpereur fut contraint de quitter Tltalie.
Le vainqueur de Solferino est obligé de se sauver nuitamment^ au milieu des huées, des cris de mépris, de mort et de malédiction de ce bon peuple qu'il venait de délivrer (i).
L'ami Cavour lui a ménagé c ce triomphe i» pour lui signifier que son rôle était désormais fini en Italie.
Il lui laissera longuement discuter et signer avec r Autriche ce burlesque traité de Zurich (10 novembre 1859) comme ces apartés des comparses de comédie auxquels personne ne fait attention. Pendant que Napoléon III décrète et réglemente minutieusement l'indépendance et les constitutions de la Toscane, des duchés de Parme et de Modène, Cavour les annexe au Piémont. Napoléon fulmine, menace. On se rit de ses menadlss comme de ses protocoles; l'Italie passe outre et il la laisse faire.
En sorte que^ partout et toujours^ il réussit à faire
•; (i) A Turin, l'animosité populaire prit de telles proportions ll|ue Victor-Emmanuel, craignant pour la vie de Napoléon III,
J le prit au milieu de la nuit dans sa voiture et le conduisit hors de la ville.
i58 Le dernier des Napoléon.
ie ses obligés des ennemis mortels^ et de ses t
protégés des dupes ( i } .
Avant de tourner cette page lamentable de l'histoire de TEmpire^ rappelons-nous que le fugitif de Solferino, arrivé incognito à la grille du palais de Saint-Cloud, où l'attendait Tlmpératrice entourée des principaux personnages du gouvernement, ne trouva rien de mieux, pour pallier son triste dénoûment, que de jeter^ dans un discours insensé^ rinsulte et la calomnie à cette armée française, dont rhéroïsme avait triomphé des fautes et des périls auxquels Tincapadté de FEmpereur Tavait exposée (2).
Au dénoûment insultant de cette guerre, les familiers des Tuileries et les complaisants officieux de cette honteuse et inepte politique, crurent
(i) « Je viens de rencontrer M. Cavour sous les arcades de la rue du Pô. En me prenant le bras : Voyez-vous, mon cher d*Igneville, dit-il, votre Empereur ne changera jamais; son tort est de vouloir conspirer toujours... Pourquoi à toute heure déguiser sa pensée, aller à droite quand il veut aller à gauche, et vice versa? Ah! quel merveilleux conspirateur ilfaitl... Votre Empereur, sachez-le, restera éternellement incorrigible. Je le connais depuis longtemps, moi. A cette heure il pourrait marcher droit, à découvert, suivant son but. Mais non! il préfère dérouter les gens, faire suivre une autre piste, conspirer, enfin, conspirer toujours 111 Tenez, c'est le propre de son génie, c'est le métier •^u'il préfère, il l'exerce en artiste, en dilettante.
(Journal étun diplomate.)
(2) Voir au Moniteur cet inexplicable discours.
Campagne d'Italie. iSg
dépister les critiques et calmer les craintes^ en faisant prendre le change à Topinion publique sur les mystères de la situation. Tout en protestant en public contre les a entreprises de grande route » de Cavour et de Victor-Emmanuel, on feignait d'y applaudir en secret^ comme si ces deux compères ne faisaient qu'exécuter im plan arrêté d'accord avec le t libérateur de l'Italie. »
Et voilà comment cette politique de brouillon trouvait encore moyen d'entacher la France de félonie tout en préparant sa ruine.
Ainsi finit dans la honte, le mensonge et la duplicité, cette monstrueuse intervention en Italie.
Les Napoléon auront réussi à constituer, avec le sang et l'argent de la France, une puissance qui ne vivra plus désormais que pour aider à combat tre et à ruiner sa protectrice.
Il ne reste plus dans cette question fatale qu'un seul péril et une dernière honte à récolter pour la France, c'est la protection équivoque, et puis l'abandon de la Papauté.
On se rappelle que Louis-Napoléon, président de la République, avait inauguré sa politique extérieure par le rétablissement du Pape sur les ruines de la république de Mazzini.
Cette politique, si étrange en des mains pareilles, si contradictoire avec les doctrines et les agis-
i6o Lb dernier des tfapolion*
sements du passé de Napoléon, avait alors complètement dérouté Topinion.
La raison de cette volte-face d'alors^ la voici : Deux hommes éminents du parti catholique (i) avaient vivement impressionné Tesprit de Louis- Napoléon, en lui démontrant Tinfluence immense du clergé en France. Avec Tappui du clergé, TEmpire pouvait être ressuscité. Mais pour gagner le clergé il fallait rétablir Tautorité du Saint-Siège.
C'est ainsi que Napoléon jura de protéger le Pape. Malheureusement, tout ce qu'il protège est condamné à mourir. Sa protection perdra la souveraineté temporelle de la Papauté.
Ce que la Révolution française avec ses armées triomphantes n'a pu détruire, ce que Napoléon I* n'a pu abattre, Augustule réussira à le ruiner^ grâce à la complicité active de tous les ennemis de la France et de tous les conspirateurs de TEurope.
Terrible logique du mail Vous verrez tous les révolutionnaires, tous les ennemis de l'ordre et de la société 's'entre-déchirer pour le triomphe de leurs diverses doctrines. Mais il est un point qui les réunit tous dans une pieuse confiratemité^ c'est l'assaut contre la religion.
(i Svrtont M. de Montalembert, Tan d'eux. C'est à lui qae ' Napoléon —candidat— disait alors : c La guerre, quia fait la
gloire et h. force cîe mon oncle, serait un crime aujourd'hui, »
Campagne Jt Italie. i6i
Ajoutons cependant que^ malgré tous ces efforts, tous ces ennemis et toutes ces trahisons réunies, la tâche fut rude.
î L'Europe avait assisté, égoïste et imprudente, à l'expropriation des États et des princes de l'Italie. Si elle proteste timidement par quelques circulaires diplomatiques, c'est pour laforme^ et M. deCavour lui donnait honnêtement la réplique avec la même phraséologie (i).
Mais le jour où l'on s'attaqua à la Papauté, le monde catholique s'émut et devint menaçant.
Or, la chute du Pape était le grand but à atteindre, c'était la clef de voûte qu'il s'agissait d'abattre.
Si la Papauté résiste^ l'édifice de Cavour est condamné.
Lesconspirateurs comprirent qu'il fallait procéder
(i) Nous avons sous les yeux un curieux autographe de M. de CaYOur. C'est un billet secret et confidentiel, adressé à Garibaldi, à Gênes, au moment où il organisait son expédition contre la Sicile. Ces préparatifis, dénoncés à l'Europe, avaient suscité les réclamations de quelques puissances. Cavour répondit, dans une circulaire célèbre, c que ces préparatifs n'existaient pas, que d'ailleurs le gouvernement du roi veillait, et non-seulement mettrait obstacle aune semblable expédition de flibustiers, mais emprisonnerait les rebelles qui voudraient la tenter. » . Et le même jour^ avec la même plume, il écrivait à Garibaldi : « L'affaire pour l'argent et les vapeurs est arrangée. U fout embarquer au plus vitel i
i62 Le dernier des Napoléon.
par les cheminements occultes, et concentrer tout leur génie sur ce dernier et suprême effort.
Cavour, après la désertion de Napoléon III à Villafranca^ avait ostensiblement abandonné le ministère, pour mieux pouvoir achever, par la corruption, Tannexion de la Toscane, des duchés et deNaples(i).
Le 21 janvier ï86o, M. de Cavour reprend ofl5ciellement les rênes du gouvernement. Il commence par négocier Tassentiment de la France pour ses vues sur les États du Pape, et cède, en retour,le comté de Nice et la Savoie. Un naïf sénateur savoisien alla trouver M. de Cavour. — Comment avezvous pu céder^ lui dit-il, ces deux perles de la couronne du Piémont? — ^Je ne les ai pas cédées, riposta Cavour, je viens d^échanger vos deux perles contre cinq diamants.
Le marché accompli, Cavour prend l'intérim des ministères de la marine et de la guerre. ... il tient à manier tout seul la barre, pour exécuter la périlleuse et suprême manœuvre ; en même temps, il lance résolument le général Fanti sur les Romagnes, que Ton conquiert et qu'on garde.
(i) Les ministres de Florence et de Naples étaient à la solde secrète du Piémont et préparaient, sous main, aux ordres de Cavour, l'expulsion de leurs souverains. Les commandants des armées et des flottes, gagni^ par l'argent du Piémont, n'attendaient qu'un signal pour livrer les arsenaux et les escadres à rennemi.
Campagne éP Italie. .16 3
De ce jour^ Rome est roxidamnée à l'annexion, et le Pape au vasselage ou à Te»!.
Ainsi tomba^^ par la trahison de la France des Bonaparte, Tédifice dix fois séculaire qu'édifia la France de Pépin et de Charlemagne; ainsi fut livré sous un baiser de Judas^. aux convoitises de Tltalie, ce pontife que le fils aine de FÉglise avait assis, il y a dix siècles^ sur le Vatican, comme l'Eglise sur son roc, souverain et indépendant, afin qu'aucune pression étrangère ne pût entraver son ministère.
Qu'on ne s'y trompe pas, la chute de la Papauté est le fait le plus considérable de l'histoire contemporaine, et le coup le plus mortel qu'on ait encore porté à la grandeur et à l'avenir de la France .
Grâce à la Papauté, grâce à cette grande mission de protectrice de la chrétienté^ la France emplissait le monde.
Elle a renié sa mission, elle a cédé son droit d'aînesse; que représente-t-elle, désormais, sur le globe?
La décadence et la Révolution.
Nous nous attendons bien à voir les diplomates n les journalistes français nous accabler de l'épithète de clérical.
Avant qu'ils ne nous perdent dans l'opinion en
164 Le dernier des Napoliom.
révélant que nous croyons enœre en Dieu, nous nous empressons de consigner ici que nous n^avons pas un seul instant envisagé le côté religieux de la question. Nous nous sommes uniquement préoccupé des données historiques et de la valeur politique dû rôle de Tancienne France.
Castelfidardo fut le dernier exploit de Cavour sur la grande route du Vatican!
Le général de Lamoricière surpris, et indigné de Tagression impie de l'armée piémontaise, protesta avec indignation contre cet attentat, ajoutant qu'il tenait de Napoléon III lui-même la promesse formelle de protéger et de sauvegarder les États du Pape.
Le général Cialdini lui répondit : « Je quitte votre Empereur, et je connais mieux que vous ses intentions! »
C'était l'arrêt de mort.
La petite armée pontificale résista héroïquement et fut écrasée parle nombre.
Spectacle remarquable : les héros qui tombèrent à Castelfidardo étaient des légitimistes français.
N'était-ce pas une dernière protestation de cette séculaire et glorieuse politique de la vieille France contre l'aveuglement et la félonie de la France révolutionnaire?
Campagne d'Italie i65
Entants héroïques, ils tracèrent avec leur épée et leur sang, dans ces nouyellesThermopyles,le calme et sublime adieu du dévouement :
« Passant, va dire au Vatican que la France de Charlemagne et de saint Louis a fait une dernière fois son devoir I »
Le ^Bas-Empire.
Laissons agoniser à Rome la Papauté^ que mine sourdement la marée révolutionnaire, comme ces grandes ruines assises aux plages de la Grèce et de TAsie, et que bat incessamment le flot de la tempête enlevant pierre à pierre chacune de ces fondations séculaires; on calcule avec une invincible mélancolie le jour et Theure où un dernier assaut, une dernière vague^ feront crouler le gigantesque monument dans Tabime.
En France, peu d'esprits avaient compris le malheur irrémédiable qui venait d'atteindre Thonneuf et l'avenir de ce pays,
L'Empereur, revenu deFahurissement de safiiit€ de ritalie, n'avait-il pas fêté l'entrée solennelle de son armée victorieuse à Paris? Les journaux français,
JLe Bas-Empire iCy
les uns enrégimentés par les séductions de Cavour, les autres aveuglés par leur^ ignorance et leur haine instinctive contre tout élément religieux, n'avaient-ils pas £aussé de la façon la plus magistrale Topinion publique ?
C'est à ce moment qu'il nous a été donné de voir pour la première fois Fintérieur des Tuileries.
Nous avions à peine jeté un coup d'œil dans les coulisses de cette société française façonnée par le régime impérial, que notre désillusion descendit jusqu'à la stupéfaction.
La France, vue à distance avec les illusions de notre vieiUe sympathie^ nous apparaissait grande, progressive et formidable.
Vue de près, c'était un ossuaire.... et, chose étrange, Tobservateur et surtout l'étranger le devinaient au premier abord.
L'effet était saisissant. Cette nation aveuglée, corrompue, dévoyée, entraînée par xme fièvre chaude à tous les excès d'un matérialisme grossier : luxe scandaleux, mœurs éhontées, soif de toutes les jouissances bestiales. . . . d'autre part, oblitération de tout sentiment du devoir, de la justice, de l'honnêteté tout cela nous fit l'eôet de la danse macabre d'Holbein autour de l'autel du veau d'or.
Au haut de l'échelle, la famille impériale donnant le signal et rexëmpié des écarts et des faiblesses.
i68 Le dernier des Napoléon.
La chronique frivole desTuileries, des ambassades et des ministères ne roulait que sur les équipées équivoques de la veille, de TEmpereur et des principaux personnages de son entourage.
L'immoralité débordait tellement de toutes parts, tout le monde vivait, se mouvait^ se plaisait tellement dans cette atmosphère malsaine; les journaux, les pièces de théâtre, préconisaient, étalaient des scandales et des tableaux tellement effarouchants^ qu'un étranger avait quelque peine à se familiariser avec les phénomènes et les us et coutumes de ce lazaret.
Il y avait aux Tuileries une chancellerie spéciale pour un service intime et occulte de TEmpereur ; à la tête de ce ministère régnait un personnage décoré d'un titre officiel et des plus hauts insignes de la Légion d'honneur^ lequel exerçait une autorité considérable. C'était sûrement une des plus puissantes protections pour parvenir (i).
(i)M. Bacchiochi était unespnt très fin et une excellente nature. Ce n'est pas sa faute assurément si TEmpereur n'en a pas tiré meilleur parti. A Florence, M . Bacchiochi avait exercé les fonctions les plus humbles, d'aucuns prétendent inavouables. Un Florentin, ami et compagnon des mauvais )ours, vint à Paris et courut voir son ami aux Tuileries. A la vue de l'installation princièredu carofratello.,, Tltalien eut des éblouissements. Il ferma soigneusement la porte à clef, fit le tour du salon impérial, avec des gestes affolés devantchaque merveille, et revenant
Le Bas-Empire.
Au-dessous de ce trône, d'où descendaient de si funestes rayonnements, voici comme nous apparut alors la société française. v
Nous demandons au lecteur la permission de copier sur notre carnet de Tan 1860 les annotations sommaires^ que nos études^ nos informations et nos découvertes journalières nous dictaient alors :
Les trois bases d'une société civilisée, — armée^ — magistrature, — administration^ — sont pourries en France.
Le gouvernement n'a pour système qu'une centralisation à outrance et une compression d'un arbitraire cynique.
La justice est tellement ravalée, que. les ministres la distribuent au caprice de leurs colères et de leurs amitiés. Le magistrat est un fonctionnaire ; au lieu de consulter un dossier pour juger, il consulte son supérieur.
La vérité ne tamise plus que de rares rayons à travers cette forêt de Bondy.
L'opinion publique est pervertie par système,
brusquement sur Bacchiochi les bras tendus, il lui fit d'une voix de basse : Che carnavale I
C'était sa manière, à ce brave Florentin, de caractériser TEmpirc.
xyo Le dernier des Napoléon.
et chose horrible, désormais, par nécessité — au 'moyen d'une presse immorale et de nouvellistes à gages qui tiennent la nation en charte privée.
Dans cette atmosphère antisanitaire, on ne laisse pénétrer le jour, on n'administre la vérité qu'à dose homéopathique, et la nation s'atrophie dans cette ignorance confortable et abrutissante.
La vie est factice, tout est artificiel, un luxe insensé, des immoralités révoltantes, plus d'autre Dieu que l'argent , d'autre idéal que le ventre.
Armée :• L'avancement ne se demande plus qu'à la faveur. Il s'est infiltré dans l'armée française un souffle de dégradation qui la désagrégera et la déshonorera.
Plus d'études, plus d'application; paresse, oisiveté, soif de Fargent et des faveurs.
On ne sert plus la France, le drapeau^ l'honneur, on se rue sur les occasions de servir la dynastie; on affirme qu'il y a jusqu'à des espionnages et des délations dans tous les rangs. L'Afrique est une école fatale pour l'armée française. Guerres de broussailles, ni sérieuses, ni sincères; on fait naître les insurrections pour forcer
Le Bas-Empire. 171
ravanœment et les faveurs (i). Bureaux arabes, exploitations impies et scandales journaliers.
Le service militaire n'est plus « le noble métier des armes, » c'est une spéculation.
Magistrature : Louis-Napoléon a pénétré dans le sanctuaire de la justice en violant la loi, en violant son serment, en violant la Constitution.
Aussitôt (2 décembre i85i), la magistrature s'est réunie sous la présidence du sieur Hardouin, chef de Ja haute cour de justice, et : t Attendu que Louis-Napoléon Bonaparte s*est rendu cou-
(i) Un officier digne de foi nous raconta ce £aît monstrueux dont il fut témoin. A l'occasion d'un de ces nombreux soulèvements dans le Sahara qu'on a toujours en réserve. . . un générai de brigade forma une colonne expéditionnaire composée d'un régiment de spahis, de quatre bataillons d'infanterie et de deux pièces de campagne. La colonne, arrivée sur les confins du terri tolre insurgé, le général fit halte et ordonna au colonel d'infanterie de stationner vingt-quatre heures dans Toasis, puis de se mettre en marche pour le rejoindre sur le lieu d'attaque. Il faisait une chaleur tropicale, et le colonel pensa qu'au lieu de franchir la distance d'une traite sous le soleil, il valait mieux marcher la nuit et se rapprocher à petites étapes, ce qu'il fit.' Tout à coup on entendit au loin une fusillade terrible. Le colonel se lança au pas de course du côté de l'engagement. — Il n'était que temps. Le malheureux général qui avait voulu vaincre tout seul avec ses spahis, pour pouvoir télégraphier à Alger un' haut fait d'autant plus saillant, avait été enveloppé, dans une position périlleuse, par un parti d'ennemis considérable. La moitié de ses hommes étaient foudroyées et le reste ne tenait que par des miracles d'héroïsme. L'arrivée subite de l'infanterie mit l'ennemi en fuite et sauva le héros d'aventure.
pable du crime de haute trahison^ le décrète d'accusation et de déchéance. •
Le lendemain^ cette magistrature^ le lendemain, ces mêmes juges rendaient la justice au nom du même Louis- Napoléon Bonaparte. Avons-nous jbesoin d'ajouter que désormais, sous le second lempire, la magistrature est découronnée et désarmée en France ?
On prête à TEmpereur ce mot justifié, mais écrasant : « Autrefois la magistrature rendait des arrêts et non des services ; aujourd'hui elle ne rend plus que des services et en demande. •
Administration. — La centralisation a fait de la France une vaste machine qui nourrit une armée de bureaucrates routiniers et arbitraires. Comme la loi les a rendus inviolables, le mal qu'ils font^ les haines qu'ils suscitent, remontent jusqu'au gouvernement, le minent, le discréditent et le tuent régulièrement fous les quinze ans. Le roi tombe^ mais le bureaucrate survit. Ce pays n'a plus le sentiment du logique, du vrai, de l'exact; il rouîe vers : la décadence dans un torrent trouble, où tout se confond^ s'exclue et s'extermine. Dans cette mêlée, tout le monde a l'air d'avoir le transport au cerveau; tous bavardent, et personne ne convainc.
Il est naturel qu'avec un pareil tempérament tous les postes de l'administration soient tombés aux
Le BaS'Empire. %j3
mains des avocats et des journalistes ; c^est-à-dire^ aux mains les plus funestes auxquelles une nation puisse confier ses destinées.
Or, en France, depuis gS^ ces deux catégories d'oisifs parviennent à tout, envahissent tout, dégradent et perdent tout.
Voyez et comptez : ambassadeurs, ministres, députés, ils sont tous journalistes ou avocats..., parfois, les deux ensemble.
En ce cas, le mal chronique prend un caractère suraigu. Généralement l'avocat et le journaliste sont la plaie de la société-, — mais, s'ils arrivent aux affaires, la société est perdue.
En eftet, ces deux sous-genres des métiers qu'on appelle en France libéraux, faute de pouvoir les classer quelque part, n'ont ni moralité ni études sérieuses^ — ni esprit pratique.
Ils sont rarement écrivains ou orateurs — ils sont bavards ; Proudhon a dit le mot dans son rude dialecte : « Ce sont des blagueurs. » Habitués, moyennant salaire, celui-ci à soutenir l'homme ou le système qui l'a enrégimenté, l'autre à disputer le vice et le crime à la vindicte publique... ils se font tous deux la main à manier le sophisme, et deviennent inaptes à s'élever aux grandes inspirations du cœur et du patriotisme. — Quant aux principes, ils n'ont jamais pu germer dans cette atmosphère de lucre et
174 ^ dernier des Napoléon.
dHmmoralitéprofessionnelle . Jesais bien que ces mes- I sieurs se récrient — ^pour la forme — quand on leur dit : que, moyennant finance, ilsdéfendent les mauvaises causes^ et enguirlandent de leur éloquence de boutique le plus fieffé scélérat. Mais alors^ si eux sont 'de bonne foi^ l'avocat adverse. est un misérable; or, l'adversaire est justement Thomme le plus éniinent du barreau. Tirons-nous de là, — Il est évident qu il y a au moins une conscience tarée sur les deux*
Le cœur et la conscience s'atrophient vite chez ceux qui font métier de leur intelligence.
Quand le talent se tarife, il se rapetisse > et rhonmie avec lui.
Et maintenant^ transportezcet artiste en sophisme sur une scène politique, et vous verrez jusqu^où peuvent descendre son intelligence et sa moralité, quand il s'agira de son ambition ou de ses intérêts.
Quand l'historien recherchera un jour les causes qui ont conduit si rapidement la France dans ce gouffre d'immoralité et d'ignorance, il découvrira qu'une des principales a été celle-ci : Les révolutions ;;' ont acclimaté un gouvernement d'avocats et de I journalistes.
Robespierre (i), Marat, Danton, Ledru-RoUin,
(i) Robespierre était arrière-cousin de Damiens le régicide. Louvet (l'auteur de Fauhlas) disait de lui: « Il est toujours tiré à quatre épingles et son cousin Damiens a été tiré à quatre che-
Le Bas-Empire 176
Parbès, Blanqui, Emile Olivier, Jules Favre, tou3 avocats et gazetiers.
Dans les pays de bon sens, on recherche surtout rhomme spécial pour la place qu'il doit remplir; rhomme expérimenté qui a manié avec éclat la matière qu'il doit régir.
« The right man in the right place (i). »
En France il y a un autre système, résumé dans ce dicton : Le barreau conduit à tout.
Cette insanité a été caractérisée dans le célèbre monologue de Beaumarchais. « Il feiUait un calcu^ lateur^ ce fut un danseur qui l'obtint. »
Le journalisme français est tout simplement une merveille, c'est un instrument spécial, à l'usage exclusif du peuple français. Sauf deux ou trois exceptions^ ces feuilles extraordinaires ne savent et ne comprennent absolument rien de ce qui se passe dans le reste du monde. Leur univers s'étend du boulevard Montmartre à la Madeleine. Leur polémique est une joute vivace entre deux virtuoses qui paradent chacun devant sa boutique respective. Ils se donnent gravement la réplique, d'une brasserie à l'autre, généralement sur des.
vaux. Cela tient de famille et d'une famille qui a tOTijour» eu des opinions avancées. »
(i) L'homme spécial pour la place.
questions de personnalités, et quand le terrible duel est vidé^ les deux lutteurs choquent fraternellement leur chope et leur joyeuseté. C'est le colloque éternisé entre Vadius et Trissotin. Quant au reste du globe, quant aux grandes questions politiques et sociales qui naissent ou se dénouent dans le monde, personne n^a Tair de s'en douter. A quoi bon?
Le Français ne se soucie pas de ce qui se passe au-delà de ses frontières; mais il veut être amusé. ^Donc^ on Tamuse.
Et voilà pourquoi le journalisme s'est fait la chronique des alcôves suspectes et le reporter des scandales de la ville et de la cour. C'est le plus alerte sur ces pistes qui tient la corde du succès et de la popularité.
Si tout à coup on lui fermait ces deux sources de littérature^ le journalisme français cesserait d*exister. Il périrait d'une anémie foudroyante.
Le bonheur et le triomphe de cette presse, I c'est quand éclate sur un point quelconque du iterritoire un crime bien horrible. Alors tous les ^journaux prêchent à leurs lecteurs la nécessité |absolue de connaître cette monstruosité dans ses plus intimes détails, et c'est à qui présentera, au public aflriandé, le reporter le plus habile à enfiévrer les imaginations. La bonne société se rend
Le Bas-Empire ijy
aux assises comme à une fête^ pourvu que le drame soit bien horrible ou bien immoral (i).
En France, c'est le gouvernement et ses institutions qui enseignent d'office la jeunesse, et c'est la presse qui renseigne et forme Topinion. Or, quel enseignement ce gouvernement peut-il donner aux générations qui s'élèvent? Quelles doctrines et quelle moralité une telle presse peutelle bien propager?
Jusqu'à TEmpire^ l'action du journalisme n'avait atteint que les classes aisées. On a suppléé à cette lacune. Il s'est créé en France une presse spéciale, populaire, le journal à vil prix et souvent à viles spéculations, qui a réussi à traverser les couches profondes des masses. Il a porté jusque dans la dernière chaumière ses romans immoraux et ses prédications subversives.
Le résultat de ces errements sera redoutable.
On ne surexcite pas impunément de telles pas-
(i) A Tune de ces solennités, le président de la cour, indigné de voir la salle et jusqu'au prétoire envahis par des femmes en grande toilette, dit au public :
~ Attendu que les débats vont rouler sur des sujets d'une grave immoralité, j'invite les personnes honnêtes à quitter la salle.
Personne ne bougea.
Alors le président s'adressant aux huissiers :
— Huissiers! maintenant que les honnêtes femmes se sont retirées, faites sortir les autres.
slons chez un peuple aussi inflammable que le peuple français. Et quand on remue tous les instincts matériels, dans ces sphères sombres et houleuses, on doit s'attendre à voir bientôt la lie s'élever à la surface.
Quiand on se penche sur cet abîme, on est effrayé des choses menaçantes qu'on voit monter et bouillonner dans ces ténèbres. On voit les classes populaires animées d'un souffle ardent de convoitises farouches; d'une haine irraisonnée contre tout ce qui les prime : richesse, supériorité.
En effet, la Révolution^ en levant dans la société française toutes les consignes du devoir, a rendu à l'homme, et surtout au pauvre et au travailleur, le plus détestable service... Elle lui promettait de l'a&anchir... elle n'a affranchi que ses passions et l'a rivé, à la fois, à son esclavage et à celui d'autrui. La Révolution, en ne lui parlant que des droits de Vhomme et en abolissant tous les devoirs, a ruiné le patrimoine, la ressource et le refuge du déshérité; car tout cela formait les devoirs du riche. Le riche a pris la Révolution au mot et n'a plus fait que jouir de ses droits^ laissant les autres se débattre et se pourvoir comme ils pouvaient. Cest ainsi que les sociétés sceptiques et les révolutions s'en vont fraternellement aux abîmes.
Police : Maïs l'institution la plus fâcheuse, la
Le Bas-Empire 179
plus immorale de TEmpire, et la plus dangereuse pour l'Empire, c'était sa police.
Ce qui se raconte à cet égard dans les cercles et les ambassades, est inouï. La police, en France, a toujours aidé merveilleusement à discréditer et à renverser les gouvernements qui l'employaient; mais, sous l'Empire, cette chose fâcheuse a pris des allures et des proportions insensées.
Le pays tout entier, depuis l'Empereur et l'Impératrice jusqu'au garde champêtre :.^mée, magistrature^ administration, est enveloppé d'un réseau de suspicions et de délations ferventes.
Pour peu que cela continue, la moitié de la nation surveillera l'autre moitié-, on ne peut plus fréquenter un salon sans qu'on vous dise : « Attention, cette grande dame^ ce fonctionnaire, etc., etc., sont de la police. »
C'est une épidémie .
Ce qu'il y a de piquant, c'est que les chefs de cette terrible institution emploient espions et fonds secrets au service de leurs intrigues personnelles, et surtout à miner leur collègue ou leur supérieur. Ainsi^ un sieur X., chef de la police de sûreté, ne rêvait qu'à faire surveiller l'Impératrice; c'était une monomanie.
Comme cependant il faut avoir l'air de travailler aussi un peu pour le gouvernement, on finit par dé-
i8o Le dernier des Napoléon.
couvrir de temps à autre une petite échauffourée ou un complot, et la magistrature, qui est le très humble collaborateur de la police^ achève avec solennité la cérémonie. Je plains le pauvre homme que sa mauvaise étoile fait trébucher dans Tun de ces antres. Un régime qui a osé, en plein jour, arracher de leurs foyers^ des bras de leurs femmes et enfants, une multitude d'hommes honorables et paisibles, lesquels n'avaient commis d'autre crime que d'avoir accompli le devoir sacré de protester contre la félonie et les massacres du coup d'État, ou celui de porter ombrage aux séides du 2 Décembre, et les déporter, enchaînés comme des assassins, aux galères de Cayenne et de Lambessa, et cela sans procédure, sans loi, sans avertissement... que ne doit -il oser contre le malheureux sans aide ni protection, que ne doit-il perpétrer dans rombre(i) !
(i) La police a toujours eu en France ce caractère infernal et dangereux. Toujours Laubardemont, avec trois lignes d'un homme, a trouvé moyen de le faire pendre. L'illustre Maies- 1 herbes raconte ceci dans ses mémoires : «Quinze jours avant l'at-, tentât de Damiens, un négociant se rendant à Paris passa la nuit dans la petite ville de M. .. Sa chambre d'auberge n'était séparée d'une autre que par une mince cloison. Il entendit chuchoter entre deux voyageurs ses voisins, qu'un nommé Damiens devait assassiner le roil Arrivé à Paris, le n^ociant courut chez le lieutenant de police Berruyer et lui raconta l'affaire. Celui-ci
Le Bas^Empire i8i
La police étant essentiellement une œuvre de ténèbres, extra-légale, ne procédant que trop souvent par des voies arbitraires et des moyens inavouables, est toujours, pour une société, ime institution pleine de périls et coutumière des abus les plus révoltants comme des plus odieux méfaits-, mais que ne doit-elle être chez une nation aussi légère, aussi dégagée de préjugés et de conscience que la nation française ! Quelles monstrueuses illégalités ne doit-il pas engendrer^ ce pouvoir occulte, discrétionnaire, aux mains d^hommes tarés, corrompus et parfois scélérats?
Avec quelle audace ne doit-il pas procéder dans un pays où personne ne respecte ni ne fait respecter la liberté individuelle, où la loi et le pouvoir le couvrent quand même, où la magistrature est son coadjuteur et son complice ?
Quand on voit de près les abus et les drames dont la police française se rend journellement coupable, on se rappelle involontairement la définition
n'y fit pas attention. Comme le négociant était en route pour s'en retourner, arriva l'attentat de Damiens. Berruyer, comprenant que le négociant conterait son histoire et que sa négligence à lui, lieutenant de police, pouvait lui nuire, envoya un exempt sur la route de Lyon, fit saisir et bâillonner le malheureux négociant qu'on ramène à Paris, et qu'on jette à la Bastille, où il resU enfermé dix-huit ans. » Malesherbes l'y trouva en 1776 et le délivra.
i82 Le dernier des Napoléon.
, de Champfort : « On est tenté de régarder cette société comme un bois rempli de voleurs, dont les plus dangereux ,sont tes srch^rs. préposés pour arrêter les autres, d
C'est ainsi que nous apparut alors la société française. Alaisie caraé:tère le plus saillant du pays^ celui .qui ressortait de toutes ses manifestations, de tous ses éléments sociaux : presse, opinion publique, enseignement, salons. ..• .c'était l'ignorance. Une ignorance profonde, impardonnable, stupéfiante, surtout pour, ce qui se passait à l'étranger,
La France nous apparaissait comme une Chine murée dans son égolsme et son abêtissement^ ne voyant même plus combien elle retardait sur ses voisins. Ajoutez à cet obscurantisme cette autre infirmité des races latines : la paresse.
En France, peu de gens travaillent. On a la science infuse. On parle de tout, surtout de ce qu'on sait le moins. Ce demi-savoir, c'est-à-dire ce faux savoir, cept fois pire. que l'igçiorance, est le vice majeur de l'éducation firançaise. On n'apprend aux
Français qu'à parler on devrait leur apprendre
à se taire. Athènes, éloquente, ne fut qu'un peuple de brouillons ; Rome, calme et austère, fiit ie peupleroi qui conquit le monde.
Tout ce qui précède n'indique que trop éloquem-
Le Bas-Empire i83
ment que nous avons sous le regard une nation à son déclin. La France penche vers les abîmes. Ce pays, si grand autrefois par l'ensemble de ses aptitudes et le contingent glorieux apporté au bilan de la civilisation, est devenu le scandale et le péril de l'Europe . Depuis quatre-vingts ans^ la France a fait dix-huit révolutions, renversé neuf gouvernements, bâclé autant de constitutions, pour finir par soiqbrer dans ce marasme de. scepticisme et de corruption où nous la voyons croupir sous nos yeux.
Les nations accomplissent, ici -bas, toute leur destinée ; elles y reçoivent donc infailliblement leur châtiment et leur récompense.
Le châtiment de la France lui viendra de sa présomption et de son ignorance, et ce châtiment pourrait bien être terrible.
Or, nous sommes de ceux qui, en politique, n'ont aucune pitié pour les vaincus.- Ils n'ont généralement que ce qu'ils méritent 1
VExpéditian du Mexique.
Les Tuileries offraient une hospitalité empressée aux étrangers, et nous remarquions avec une nouvelle surprise que cette cour n'avait, pour ainsi dire, presque rien de français. Les nationaux semblaient des étrangers, et les étrangers étaient comblés de toutes les prévenances.
L'Empereur avait une cour d'Anglais et de Prussiens-, l'Impératrice, d'Espagnols et d'Américains. Ce sentiment antifrançais était surtout accentué chez S. M. l'Impératrice, souvent contrairement|l peut-être, à ses intentions.
Nous nous rappelons, à ce sujet, Taffront sanglant qu^elle fit à la colonie française d'Alexandrie, lors de son débarquement en Egypte.
Tous les notables français, leurs consuls en tête,
L'Expédition du Mexique. i85
les dames en toilette de réception attendaient la souveraine sous des arcs de triomphe dressés en son honneur. Après cinq heures d'une attente fatigante, on vint prévenir les malheureux que Tlmpératrice^ peu soucieuse de leurs fleurs et de leurs hommages, avait gagné la gare du chemin de fer par une autre voie et tourné le dos aux arcs de triomphe!!!
A Minièh, sur le Nil, à un déjeimer intime que le vice-roi donnait à l'Impératrice, on parla de la stupéfaction que cette fugue avait laissée à tous les résidents européens d'Alexandrie.
S. M. motiva sa conduite par la plus incroyable sortie contre les Français à l'étranger, « généralement des gens de sac et de corde. »
Le vice-roi, galamment, crutdevoir intervenir; il expliqua qu'au contraire, là colonie française était des plus honorables et comptait dans son sein les hommes les plus distingués et les plus considérables de TEgypte; que c'étaient des pionniers très méritoires et très utiles à la mère patrie, attendu qu'ils avaient développé à son profit, en Orient, un marché commercial et financier inmiense.
L'Impératrice écoutait impatiemment le panégyrique^ et quand il fut achevé, secouant la tête d'une façon charmante et mutine, elle conclut ainsi : « C'est égal, il ne faut pas se fier à ces gens-là. Le
i86 Le dernier des Napoléon
mieux est d'avoir avec eux le moins de rapports possible. »
On ne put pas la faire sortir de là !
L'Empereur^ dans rmtimité ou dans un petit icercle choisi^ était a'une aménité charmante^ nous pourrions même dire d'une certaine séduction de manières^ de tenue et de bonhomie.
Cet oeil terne s'avivait au feu de la conversation. La contrainte et le masque tombaient, et vous vous trouviez tout étonné et charmé de Tafiabilîté du souverain.
C'est du petit salon privé de S. M. l'Impératrice que sortit la guerre du Mexique.
Jusqu'alors^ la fille de la comtesse de Montijo s'était peu mêlée aux choses de la politique.
Vivement battue en brèche par toute la famille des Bonaparte, irritée par les écarts conjugaux de son époux dont les épisodes scandaleux éclataient jusque dac^ les fêtes officielles et affolaient Tirritable Espagnole, au point qu'elle se sauvait en Ecosse ou en Allemagne^ la tête pleine de projets extravagants;... toutes ces causes, et d'autres plus intimes, l'avaient constamment tenue à l'écart de toute ingérance dans le gouvernement.
Le jour où, plus de résignation de son côté et plus d'affaissement du côté de l'Empereur, avaient abouti à un compromis et à une suspension d'hos-
L'Expédition du Mexique. 187
tilités, la femme demanda à Tambition le dédommagement de réponse; au pouvoir, une revanche contre ses ennemis. Nous venons d'indiquer que cette nouvelle phase gouvernementale débuta par l'expédition du Mexique.
L'opposition libérale en France, dans la presse et au Corps législatif, a voulu donner à Tintervention de Napoléon III au Mexique des causes honteuses.... une question d'écus, et de spéculation de mines ou de territoires.
C'est une calomnie.
Que des personnages tarés, de l'entourage, aient cherché à spéculer sur les fonds ou sur les afiaires du Mexique, c'est possible; mais l'Empereur ne peut en rien être associé à ces manœuvres.
L'opposition républicaine^ en France, n'a jamais eu une idée de saine politique, ni la notion du gouvernement, ni le respect des devoirs élémentaires.
Ses députés ont donné au monde le pitoyable spectacle de Français insultant le drapeau national^ encourageant et applaudissant ses ennemis.... et tout cela dans un but d'intérêts égoïstes et inavouables. Aussi n'eut-elle ni influence sur la Chambre, ni écho dans le pays. Elle servit au contraire merveilleusement le pouvoir personnel, et laissa beau jeu aux errements les plus funestes de l'Empereur et de ses conseillers*
\ M. Rouher a proclamé à la tribune que œtte malheureuse expédition du Mexique était c la plus grande pensée du règne. »
Il y a du vrai dans cette parole, avec cette rectiiScation néanmoins : que c'était probablement la seule et unique fois que le règne eût une pensée.
En efiet^ c'est la seule fois que Napoléon III agît de sa propre impulsion, et malheureusement il ne fut pas plus heureux que quand il agit sous la pression étrangère.
Cette grande pensée^ ce fut de ressusciter en Amérique l'influence de la race latine, et d'arrêter l'essor des envahissements menaçants des Etats du Nord, en posant au centre du continent transatlantique, comme une barrière, un empire hispanofrançais. Cette idée^ du reste, date de loin et a souvent préoccupé l'Europe.
L'Empereur Ta exprimée tout entière dans ces lignes au général Forey :
Fontainebleau, le 3 juillet 1862.
...» Si, au contraire, le Mexique conserve son indépendance et maintient Tintégrité de son territoire, si un gouvernement stable s'y constitue avec l'assistance de la France, nous aurons rendu à la race latine de Tautre côté de TOcéan, sa force et son prestige.
C'était une idée politique. Mais, poursa réussite,
L Expédition du Mexique. 189
il fallait reconnaître résolument le Sud^ et lui prêter aide et concours pour sa sécession ( i ).
<K La chute de la république américaine a été dès le début dans les vœux du gouvernement français^ et ses organes les plus accrédités n'en faisaient pas i mystère. La destruction du gouvernement républi- ^ cain par une sorte de suicide, TefFondrement subit et complet d'une démocratie qui prétendait se passer d'un César, paraissaient d'un bon augure et d'un bon exemple à tous ceux qui tendent à représenter la dictature comme le couronnement nécessaire de la démocratie. » L'Angleterre partageait les mêmes illusions et surtout les mêmes espérances. Elle voyait avec bonheur la guerre civile menacer sa redoutable rivale, et poussait le gouvernement français aux actes agressifs, tout en demeurant, quant à elle, dans -une neutralité prudente.
Mais il ne Mait pas que des vœux, il fallait de l'action.
Là étaient le nœud et la solution du problème. L'Empereur le savait. Il tourna, hésita comme toujours ; à la fin, le cœur lui manqua, et. toute
(i) Le Nord était hostile à la France et fournissait lui-même le prétexte.
Voici une dépêche du président Lincoln à Juarez : « Quoique nous ne soyons pas en guerre ouverte ave« la France, comptez sur nous, sur notre argent, des canons et des enrôlements volontaires que nous favoriserons. »
réchauffonrée du Mexique lui retomba sur la tête d'un poids écrasant.
Voilà, en deux lignes, tout le secret et toute la vérité sur le fond de ce sinistre tableau.
L'intrigue mexicaine fiit ourdie, nous l'avons dit, sous le couvert de Tlmpératrice. M. Hidalgo, un ami intime de madame de Montijo^ la mit sur le tapis.
Mais rhomme qui sut entraîner la cour des Tuileries dans ce guêpier, et qui agissait dans un intérêt de caste, ce fut monseigneur Labastida, archevêque de Meauco.
Homme intelligent, souple^ séduisant, il prit une grande influence sur l'esprit de l'Impératrice, à laquelle M. Hidalgo avait déjà persuadé que la famille de Théba pourrait bien se rattacher quelque peu à Femand Cortès, le conquérant du Mexique.
Juan Prim , Tim des mauvais génies de Napoléon III, acheva Tœuvre dans Tesprit de TEmpereur
La guerre civile ébranlait dans ses assises Tédifice de Washington. Les États du Sud divorçaient avec le Nord. Le moment parut propice aux rêves de l'Empereur, de glisser un empire de sa main entre les deux continents américains.
Chose attristante et comique à la fois^ les trois
Influences et les trois hommes qui combinèrent
, l'affaire du Me:fiquc, avaient chacun un but secret
et divergent. Ils abritaient tous trois leurs ambi-
V Expédition du Mexique. 191
tions et leurs visées sous un même prétexte officiel : châtier les insolents agissements de Juarez. '
Mais monseigneur I^bastida poursuivait la prépondérance de son parti; Juan Prim intriguait pour se faire nommer Empereur du Mexique, et Napoléon III croyait se servir de deux dupes pour glisser un candidat de son choix sur c: trône vassal.
Les trois joueurs furent volés tous les trois.
Le 3o novembre 1 861, avait été conclue la Cortrpétition de Londres^ entre la France, l'Angleterre et TEspagne^ pour une intervention commune au Mexique. Prim avait espéré obtenir le commandement en chef de Tarmée de terre. Depuis trois ans il négociait, intriguait avec quelques-uns des chefs mexicains pour se faire nommer dictateur^ et de là Empereur. Mais Almonte et les agents de Napoléon éventèrent les manœuvres, et on prit, sous main, les mesures nécessaires pour faire avorter toutes les petites infamies du brouillon espagnol.
Tout le monde connaît les épisodes de cette j aventure, tout le monde a rendu à Tarmée française le tribut d'admiration que méritaient sa bravoure et son héroïsme. Nous n'y reviendrons pas.
L'expédition et la catastrophe du Mexique commencèrent et assurèrent la déroute du second Empire. Des maladies terribles moissonnèrent Télite de son armée, et les dépenses formidables
192 Lt dernier des Napoléon,
nécessitées par une expédition si lointaine^ creusèrent un irrémédiable abîme dans ses finances déjà obérées par l'Italie.
Ce ne fut pas encore tout .
Quand le trésor public, épuisé par tant de folies, ne put plus alimenter ce gouffre dévorant des dépenses de cette lointaine expédition^ on s^adressa à répargne puT)lique et on lui dressa un guet-apens aussi immoral qu'imprudent. On organisa Taffaire des Bons mexicains .
Ministres, presse, fonctionnaires, tout le monde se mit à Toeuvre. C'est à qui inventerait les promesses les plus exagérées, les perspectives les plus séduisantes pour amorcer la crédulité et multiplier les dupes. Le public risqua quatre cents millions dans cette loterie et naturellement les perdit. Les Bons mexicains ressuscitèrent les bons du Mississipi de Law et les assignats de 93. Or, comme ils s'étaient éparpillés en fractionnements minimes dans . des mains innombrables : petits rentiers, travail i leurs, employés, et que les ruines qu'ils semèrent sut' toute la surface de la France furent particulièrement ' sensibles et cruelles aux petites bourses, la mé-1 . moire de la campagne du Mexique et de ses promoteurs demeurera à jamais dans la légende des malédictions publiques en France.
Cependant les événements indiquaient à Napo-
V Expédition du Mexique. 193
léon III la marche à suivre. Le jour où Prim vit ses projets dépistés et perdus, et où ses intrigues amenèrent la désertion de l'Angleterre et de TEspagne, la France avait encore une magnifique partie à jouer, et sans aucim danger. On n'avait pas eu la résolution et le courage de reconnaître et de soutenir le Sud, il était dès lors évident que la victoire du Nord ou un compromis entre les belligérants aurait pour conséquence inévitable ime opposition armée de toutes les Amériques contre les agresseurs monarchiques du Mexique. Lincoln ne s'en cachait pas.
L'Empereur n'avait donc qu'à prendre les devants : bloquer avec sa formidable flotte, déjà rendue sur les lieux^ les principaux ports du Mexique et poser son ultimatum à Juarez. Devant ce blocus et sous la menace d'un bombardement qui ruinerait à jamais le Mexique, Juarez eût consenti à toutes les réparations qu'eût exigées la France, et ^Empereur se retirait de son expédition ' avec honneur et profit.
Juarez, à la vue du danger, s'était livré spontanément et offrait à l'Empereur toutes les satisfactions désirables. Voici ce qu'il fit écrire par son ministre Doblado : « Le gouvernement mexicain est 'résolu à faire toutes sortes de sacrifices pour prouver aux nations amies que l'accomplissement fidèle des engagements qu'il contracte sera, à l'avenir.
194 ^ dernier des Napolécn.
un des principes invariables de l'administratîoa m exicaine. »
Mais, ici comme ailleurs, comme toujours, Napoléon III ne sut jamais prendre de résolution. Indécis, nébuleux, alourdi, cet esprit n'eut jamais rien de net ni de décidé. U procède éternellement par des manœuvres équivoques, des demi-mesures; se débat péniblement dans des contradictions flagrantes, et, pour cacher les erreurs de la veille, entasse les fautes du lendemain. C'est un joueur ténébreux auquel on croit toujours des cartes biseautées sous la main, et qui, en réalité, ne manie que ses défaillances et son impéritie. L'expédition pouvait être un triomphe, il sut en foire une catastrophe I
Nous demandons au lecteur la permission de ne pas nous arrêter plus longtemps sur cette fatale issue de Tintervention française au Mexique.
Tout le monde a deviné les, expédients misérables ou impies qu'on employa sous main, pour se tirer de cette terrible impasse^ le jour où les États-Unis, redevenus maîtres de leurs forces, non-seulement menacèrent d'expulser les Français du Mexique, mais signalèrent à l'Empereur un ultimatum d'avoir à déloger à jour fixe.
Tout le monde sait conmient les agents de l'Empereur, dressés à cette triste école et ne voyant par-
UExpédition du Mexique. içS
tout que manœuvres honteuses, occultes^ égoïstes, jouèrent le jeu à leur profit privé et brodèrent sur ce canevasdéjà si chargé les épisodes les plus inavouanbles... comment le maréchal Bazaine^ envoyé au ' Mexique pour combattre Juarez, trouva moyen d'é- ' pouser une parente dudit Juarez, ornée d'une grande fortune, et dès lors de laisser toujours intacts et insaisissables la puissance et les agents de Juatez.
Nous avons malheureusement touché nousmême du doigt ces odieux mystères, et notre cœur portera toujours le deuil de cette lamentable tragédie. — Quœque miserrima vidi.
Quand on vit se relever si inopinément la toutepuissance des États-Unis, le gouvernement impérial3 épouvanté de son isolement dans les vastes territoires de l'Amérique, sollicita l'Angleterre et la Russie d'intervenir. L'une et Tautre refusèrent. Alors Napoléon III, pris entre les menaces des États-Unis et les dangers plus graves que sa politique des nationalités va lui susciter en Italie et en Allemagne, n'a plus qu'une option : celle du déshonneur II plie la tête, et se résigne à briser de ses mains l'édifice éphémère de cet empire mexicain, la « grande pensée du règne. » — « Mais il importait, pour dissimuler l'échec, que Maximilien ne parût point renversé ^violemment du trône, et, de peur qu'il n'en fût précipité, il felfait ne rien
négliger pour lui persuader d'en descendre, u On abreuva le prince de dégoûts et d'humiliations ; il dut renoncer graduellement à chacune de ses espérances, même les plus légitimes. L'ombre et Tabandon s'étendirent autour de lui, et cette infâme conspiration finit par lui retirer des mains tous les moyens de régner et de combattre.
Nous sentons comme un frisson de mort et une malédiction immortelle nous envahir, à la vue de cette fosse de Queretaro, où la trahison la plus scélérate et la hideuse férocité des hommes des bois ont jeté ce noble prince, dont nous avions, avec tant de tristesse, au départ, serré la main loyale ; dont nous avions pu apprécier si souvent Tesprit élevé et l'âme lumineuse ! C'est à faire douter de la Providence que de voû" que toutes nos prières, tous nos conseils, toutes nos appréhensions n'ont pu sauver tant de qualités et de vertus ; n'ont pu arracher tant de vaillance, de jeunesse et d'avenir, des griflFes de l'ennemi mortel de l'Autriche, du mauvais génie de la maison de Habsbourg!
Cependant nous ne quitterons pas ces campagnes du Mexique, où blanchissent les ossements de tant de victimes de la politique inepte et impie de Napoléon III, de tant de héros obscurs, sans clouer au pilori de l'exécration des siècles ce con- : dottieri sinistre qu'on nomme le maréchal Bazaine.
V Expédition du Mexique. 197
Cet homme est fatal à toutes les causes qui se œnfient à lui. On disait du maréchal de Berwick qu'il faisait « des rois et des a>yaumes; » le maréchal Bazaine assassine c les empereurs et les empires. »
Nous touchons à la fin du drame. Le dénoûment sera un coup de foudre, unique peut-être dans la série des grandes infortunes de ce monde, sombre et terrible comme une tragédie de Shakespeare, digne de la strophe ardente et vengeresse du Dante.
Depuis un an des instructions secrètes émanant des Tuileries avaient prescrit, en vue de difficultés avec les États-Unis, d'arracher à l'empereur Maximiiien, de gré ou de force, son abdication. Napo léon faussa tous ses engagements, en retirant son armée d'un seul coup, une année avant le délai fixé.
L'empereur du Mexique était placé entre le déshonneur et la mort. Son grand cœur n'hésita pas.
Le 21 octobre 1866^ le général Castelnau, le missus domesticus des Tuileries, était arrivé à Mexico avec les dernières instructions de son maître. D compléta, avec le ministre Dano et* le maréchal Bazaine, le triumvirat qui allait exécuter l'arrêt dicté par les États-Unis.
Cette influence des races latines, dont on voulait relever le prestige, va être ruinée atout jamais dans les Amériques, et, pour compléter le désastre, on
198 Lt dernier des Napoléon.
va le sceller du sang de l'illustre victime de Tallianœ et de la politique de Napoléon III.
Après avoir fait monter à l'empereur Maximilien toutes les étapes de cette voie douloureuse de , son calvaire : angoisses, humiliations, trahisons, délaissement; après avoir désorganisé sa petite armée restée fidèle^ on le livra^ soigneusement désarmé^ à Escobèdo aux longues oreilles^ et le bandit, sur un signe de Juarez, Ta assassiné.
Le 19 juin 1867, à sept heures du matiti, l'Empereur marcha à la mort avec le calme et la sérénité des grandes âmes.' Il tomba comme savent mourir ceux de sa race. A côté de lui périrent, sous les mêmes balles, Miramon, l'ancien président du Mexique, et Mejia^ son meilleur général.
Dormezdansle libceul sanglant ,1a poitrine trouée,
ô prince bien-aimé . . . dormez le sommeildes héros de
l'honneur, des martyrs du devoir ! L'ange de la pitié
a pris à temps â votre Compagne la raison^ pour
' qu'Elle n'entendît pas la fusillade de Queretaro.
Ceux qui Vous ont aimé dans la vie, — et ce sont tous ceux qui Vous ont connu^ — Vous vénèrent dans la mort:*
Quant à nous, qui avions douté de la Providence, nous sentons, depuis Sedan et Metz, que Dieu et sa justice se réveillent*
Les Nationalités et V Internationale.
Parallèlement à la politique des Tuileries, marchait et sévissait la politique du Palais-Royal.
Au Palais-Royal, sous la présidence du prince Napoléon, accouraient et conspiraient contre TEurope entière tous les révolutionnaires de ce temps : Italiens, Grecs, Hongrois, Polonais, condamnés et échappés de tous les pays et de tous les régimes* Le Palais-Royal était l'asile ouvert à tous les mécontents; le cénacle d'où partaient tous les apôtres de tous les soulèvements et de toutes les insurrections qui affligèrent l'Europe ces quinze dernières années.
A côté du cénacle des conspirateurs^ il y avait celui de tous les opposants et de tous les ennemis sérieux de l'Empire, soit dans le journalisme^ soit
dans les Chambres. Pour œs amis-là, il y avait
accueil empressé et table ouverte au Palais- Royal.
Et, enfin, le palais de Philippe-Égalité recelait tout au fond de ses appartements le retira des intimes, qui se composaient des lettrés sceptiques et des athées, la fine fleur des sélections de cet homme qui cumulait d'une façon si bizarre les deux fonctions, de premier prince du sang et de conti- | nuateur de Marat.
C'est dans cette douce intimité qu'on prophétisait ■ l'extermination du pape et des prêtres, et qu'on fêtait le vendredi-saint avec des toasts avancés et de la charcuterie.
Le bon public prenait ce machiavélisme au pied i de la lettre, et supposait au prince et à ses acolytes ; les projets les plus hostiles à l'Empereur.
Il n'en était rien. Sauf l'arrière-pensée de dépit, chez le prince Jérôme, de voir le fils de la reine Hortense usurper la couronne des Najpoléon, les deux cousins étaient parfaitement d'accord en politique, et jouaient la partie en compères.
Au point de vue général^ detix impulsions importantes sortirent des conciliabules du Palais-Royal la connivence et la protection que l'Empire prêta aux partis extrêmes en France, et la politique des nationalités.
Le principe des nationalités est encore une des
Les Nationalités et F Internationale, 201
grandes découvertes de la Révolution de gS. De même qu'elle trouva la centralisation pour imposer son brutal despotime à Tintérieur, de même elle inventa la théorie des nationalités pour jeter le trouble et le désarroi dans les pays étrangers, où elle cherchait à semer ou à propager les doctrines révolutionnaires.
Mais les jacobins méconnurent entièrement les principes véritables et l'économie politique, historique et morale des nationalités. Soit ignorance, soit mauvaise foi, ils confondaient le principe de Nationalité avec celui d'Unité, et encerclaient arbitrairement la nationalité dans le cadre trompeur des limites géographiques et de l'uniformité de langue.
Ce système faussait toutes les données de l'histoire et de la science, mais servait merveilleuse^ ' ment leurs sophismes et leurs entreprises impies.
Les Napoléon, aidés de Cavour, ressuscitèrent la vieille hérésie des jacobins, en Tomant d'un procédé nouveau : le vote des populations consultées. . . ce qu'on peut appeler la mystification plébiscitaire.' Ces apôtres du suffrage populaire nous ont victorieusement démontré leur manière de consulter les peuples : on commence par les envahir, et ensuite on les mène au scrutin, assouplis par la corruption ou éclairés par la grâce des baïonnettes*
La prétendue théorie des nationalités eut pour la France un double résultat également fâcheux. Elle commença par isoler TEmpire, en inquiétant l'Europe et en menaçant tous les principes d'ordre et de conservation par cette politique de clubs et de convulsionnaires.
Car, enfin^ si F Autriche opprimait Tltalie^ la Russie et la Prusse oppriment la Pologne ; T Angleterre opprime rirlande, le Canada et les Indes; la France opprime F Alsace et TAlgérie ; la Turquie opprime vingt nationalités. Il n'y a plus rien de défini sur la carte du monde moderne^ plus rien de stable sur Téchiquier des conventions internationales^ plus de paix ni de sécurité pour aucune politique, pour aucun empire en Europe.
Il faut faire rétrograder de dix siècles l'histoire, le droit public, les traités, et reculer notre civilisation jusqu'au morcellement du Bas-Empire, jusqu'au dénombrement des hordes innombrables qui promenaient leurs nationalités farouches sur les débris de l'Empire romain.
D'autant que ces utopies touchent à l'absurde et à l'impossible, elles ne supportent pas l'examen de l'historien, ni de l'ethnographe, ni du moraliste.
La plus compacte des nationalités peut se composer de peuples et de langues d'origines différen*
Les Nationalités et l'Internationale. zo3
tes, et par la réciproque^ des peuples parlant la même langue peuvent appartenir aux éléments les plus inconciliables et ne jamais constituer ni cimenter une nationalité.
Le groupement d'une nationalité^ comme ces lentes cristallisations qu'opère la nature dans les entrailles du globe, est l'œuvre des temps, des affinités morales et des éléments historiques.
Leurs délicates limites ne se axent en économie politique ni ne se bouleversent au caprice de quelques rêveurs ignares ou de sophistes intéressés.
Une nationalité, c'est une agglomération d'hommes qu'a soudés ensemble une longue tradition d'habitudes, d'aspirations, de besoins^ d'intérêts identiques; un faisceau de souvenirs, de douleurs et de gloires qui constitue cette famille humaine, cette sainte et grande chose qu'on nomme la Patrie.
Mais la France est le pays où l'on accepte les opinions et les théories toutes faites. Personne ne va au fond des choses pour les contrôler, et c'est ainsi que vivent, prospèrent et régnent, grâce à cette paresse endémique des races latines et à Tignorancd française, des théories absurdes et des erreurs formidables.
La seconde inconséquence de cette insanité, et la plus funeste pour la France^ ce fut de créer et
204 ^ dernier des Napoléoru
d'organiser autour d'elle^ par la complidté des Napoléon^ avec le sang et l'argent français, des agglomérations de peuples considérables, unis, centralisés et animés contre leur bienfaitrice de sentiments forcément hostiles. En efiet, désunis, groupés ou fédérés en petits États, ils ont eu besoin du concours politique et commercial de la France, qui conserve sur tous une influence utile et une prépondérance suprême. Mais, réunis et organisés, la France, de protectrice, passe à l'état d'adversaire et d'ennemi commun.
Le Gouvernement impérial , dans les Chambres et dans la presse, se cramponna naïvement à cette fatale absurdité comme à une découverte lumineuse, et y greffa tout un prétendu système de politique extérieure.
Nous savons que les apôtres des Nationalités prétendent appuyer leurs théories sur ce qu'ils appellent les principes absolus, et qu'ils ornent leurs utopies les plus subversives des belles devises de la justice primordiale... de l'inviolabilité de la conscience humaine... du droit inaliénable des peuples. Toutes ces belles choses ne nous éblouissent pas : nous les abordons dans un |ravail spécial où nous espérons démontrer, l'histoire et la science à la main, leur inanité et leur perfidie. Ici nous voulons rester sur le terrain purement politique, et nous
Les Nationalités et F Internationale. 2o5
avons le droit — en tout état de cause — de nous étonner de l'aveuglement d'un pays et d'un gouvernement qui travaillent de leurs propres mains à ébranler et à démolir l'édifice de leur grandeur.
Il est vrai qu'on reste dans la tradition révolu-» tionnaire. La Convention ne s'est-elle pas écriéa avec emphase : Périssent nos colonies plutôt qu'un principe! — Ses vœux ont été entendus... de l'Angleterre, qui lui a laissé son principe et Va délivrée de ses colonies.
Napoléon III, grâce au principe sacré des Nationalités, délivrera la France de sa prépondérance dans le monde et de ses plus belles provinces.
Remarquez que le principe ne l'empêchait nullement d'agir, du jour au lendemain, dans un sens diamétralement opposé à la doctrine des « Nationalités. » C'est ainsi qu'il commença par protester contre les expropriations d'États de Cavour en Italie . Or, sa nouvelle théorie le lui défendait. Nous disons nouvelle, parce que nous nous rappelons que, pour motiver la guerre de Crimée, Napoléon III proclamait qu'il importait, avant tout, de « maintenir l'équilibre européen. »
Aujourd'hui il brûle ce qu'il a adoré hier, et détruit lui-même ou laisse détruire, avec sa compli-* cité, cet équilibre salutaire, par la formation de, l'unité italienne . Toujours les contradictions 1 '
2o6 Le dernier des Napoléon.
toujours les ténèbres ! Et les unes et les autres n'étaient, le plus souvent, que l'eau trouble dans laquelle pataugeaient l'inconséquence et l'incapacité du Gouvernement et de son chef, et que TEurope prit longtemps pour du machiavélisme (i),
La seconde occupation et la préoccupation majeure du Palais-Royal, c'était de fraterniser avec la Révolution et ses séides. On y avait la prétention d'avoir ainsi la haute main sur Tennemi, de modérer et au besoin de conduire le mouvement.
C'est à peu près le contraire qui arrivait*
Les conspirateurs et les ennemis de l'Empire profitaient de cette connivence pour travailler plus sûrement à la chute du régime impérial.
Napoléon III était gagné tout entier à ces manœuvres occultes. Deux inspirations poussaient l'Empereur dans le camp démagogique*
La nécessité d'entretenir, d'alimenter la Révolution, qui était sa raison d'être, et la nécessité d'enchaîner les classes supérieures, que la peur des coups de force populaires empêchait seule de
(i) Quelques familiers anglais et prussiens, qui avaient de bonne heure deviné que le sphinx des Tuileries n^était qu'un ^ trompe-l'œil, exploitaient la découverte à leur profit. M. Cobden, après avoir entraîné si prématurément le gouvernement français dans les périlleuses expériences du libre échangey sans préparation, sans précautions, et où tout le profit devait revenir à TAngleterre, disait de Napoléon III: « C'est un rêveur! »
Zcs Nationalités et F Internationale. 307
revenir au régime parlementaire. Toute Téconomie de la politique intérieure de TEmpire peut se résumer dans cette exploitation du spectre rouge.
Le préfet de police distribuait des fonds secrets considérables à tous les républicains qui daignaient accepter les bienfaits d'Ârtaxercès. Il y avait de tous côtés des agents spéciaux lancés sur ces pistes. Aussi ^ dans toutes les prétendues conspirations qu'on croit devoir de temps à autre étaler devant les tribunaux pour agir sur Topinion publique, on entrevoit que les principaux accusés sont des meneurs de la police.
Dans les clubs, les orateurs les plus cramoisis, (ceux dont les journaux officiels auront grand soin de reproduire les discours incendiaires^ et de les répandre jusque dans le dernier hameau, pour épouvanter le bon bourgeois, qui ne doit s'abriter que sous Tégide impériale), sont des misérables à la solde d'agents secrets du gouvernement.
On se demande avec efifroi comment Napoléon III a pu descendre à cette aberration suprême d'abriter sous le manteau impérial le communisme et h jacobinisme ! organiser et attiser de ses mains le . olcan qui depiiis plus de quatre-vingts ans menace tous les trônes de l'Europe, y compris le sieni II remit un double but et espérait un double résultat. Dans cette âme obscure, où se croisent tant de
2o8 Le dernier des Napoléon.
sentiers ténébreux, on voit vaguement drculer, pendant toute la durée de ce règne funeste, cette double conjuration^ comme deux spectres masqués ayant pour objectif : de maintenir l'Europe dans la main des Napoléon, par la peur de la Révolution, et la France sous leurs pieds^ par le terrorisme du spectre rouge.
Pauvre sire, double insensé, tu n'es pas de taille à jouer ce jeu terrible ! Belluaire imprudent, tu élèves les deux monstres dans Tespoir de les dompter à ton heure! Les deux fauves te dévoreront.
Le produit le plus célèbre et le plus réussi de cette honnête et intelligente politique^ c'est la Société internationale des travailleurs.
On peut dire que V Internationale est née au Palais-Royal. Cette dangereuse affiliation^ legs de TEmpire^ a exercé et exercera encore de si funestes ravages en Europe, que nous croyons intéressant de dire rapidement comment elle est éclose.
En 1862, la Commission impériale de l'Exposition universelle avait pour président le prince Napoléon^ qui imagina d'envoyer une délégation d'ouvriers français au Palais de Cristal^ à Londres.
Le prince et l'Empereur souscrivirent pour des sommes considérables pour faciliter cette fraternisation des ouvriers français avec les chartistes de l'Angleterre.
Les Nationalités et T Internationale. 209
Reçus avec beaucoup de démonstrations sympathiques par les ouvriers anglais, ils furent fêtés dans des banquets bruyants par tout ce qu'il y avait à Londres de réfugiés français et de conspirateurs émérites de l'Europe.
Les délégués revinrent à Paris avec des instructions des f frères et amis, » et avec un plan d'association internationale. On convoqua toutes les autorités socialistes, tous les chefis du « mouvement, » et ils s'occupèrent avec ardeur d'organiser ce levier nouveau et redoutable, tout en rendant compte dans la presse des détails techniques de leur mission en Angleterre ; ce qui fit d'eux des personnages : c les délégués de Londres. »
La première phase de leur action consista à pousser les ouvriers à se former en sociétés distinctes pour Tétude, la défense et la représentation des intérêts propres à chaque corps de métier.
Les Sociétés de secourg^ les mutualités, les syndicats, les corporations, etc., etc., etc., se multiplièrent. En réalité, sous tous ces noms, il n'y avait que ce que les chefs appelaient déjà des sections.
La formation de ces groupes se fit sentir aussitôt partout -, les ouvriers commencèrent à manifester de tous côtés des prétentions comminatoires pour rélévation des salaires et la diminution des heures de travail.
a 10 Le dernier des Napoléon.
Les grèves éclatèrent coup sur coup, comme à un mot d'ordre, sur tous les points de la France.
Une grève générale, comme on Va proclamé plus : ird, était le grand but qu'on poursuivait.
« Une grève générale, disait-on, ne peut qu'a- . outir à un grand cataclysme^ qui fera faire peau .leuve à la société : » Le nivellement universel.
Mais au succès des grèves^ il y avait deux obstacles :
i® Des lois pénales sévères contre les coalitions;
2"" La faculté que les industries mises en interdit dans un pays par une grève, possédaient de recruter des ouvriers étrangers et de s'en servir.
Pour lever le premier obstacle, chose grave en France, il ne fallait rien moins qu'une révolution dans le gouvernement. Heureusement que l'Empereur est là; grâce à son intervention, la révolution se fera : Detis hcec otiafecit.
Vers cette époque, l'Empereur avait séduit un des
cinq de la Chambre, un révolutionnaire extrême,
le sieur Emile Olivier. Cette conquête-là exercera
Mentôtune certaine influence sur les destinées du
nalheureux Empereur, et sur celles de la France.
Napoléon III se souvenait de la leçon de Prou- Ihon.
Du moment que le jacobin est douIto. il de-
Les Nationalités et V Internationale. 211
vient le plus maniable et le plus conservateur des hommes.
L'Empereur avait fait entrevoir au jacobin Emile Olivier im portefeuille, et tout s'arrangea.
Seulement, par im reste de pudeur démagogique, le sieur Olivier demanda à FEmpereur, pour consoler ses électeurs de sa défection, Tautorisation de formuler un projet de loi qui affranchît les coalitions ouvrières des prohibitions spéciales qui les frappaient.
Napoléon souscrivît au projet, et le fit adopter par la loi sur les coalitions (mai 1864).
Restait le second obstacle, « la possibilité pour les patrons de se pourvoir à l'étranger. »
Cet obstacle fut levé à son tour.
A peine les ouvriers eurent^-ils obtenu les bénéfices dangereux de la loi de 1864, que les délégués gagnaient l'Angleterre et fondaient, en septembre, une association entre les ouvriers de tous les pays, pour mettre, au besoin, toutes les industries en échec et généraliser les grèves à travers le monde.
Ainsi se compléta V Internationale.
Constatons encore id cette influence qu'exerce sur tous les éléments de la société française, politique^ économie sociale, travail, industrie, morale, cet homme fatal qui^ sans idée, sans conception, se laisse induire par ses ennemis dahs le§ ëxOéri-
mentations les plus périlleuses, et qui y engouffre, de gaîté de cœur, la paix, la prospérité et l'avenir de son pays, et la sécurité de l'Europe.
Constatons aussi que Napoléon fera autant de mal aux classes ouvrières qu'à la société.
En effet, en levant toutes les barrières préservatrices contre les excès et les délits, en déchaînant chez les classes travailleuses tous les mauvais instincts de cupidité et de jalousie, en armant ces instincts moraux, ces pressions aveugles et farouches, de tous les moyens de nuire au patron, d'atteindre par conséquent au vif tout Tédifice de la prospérité publique, il était évident qu'après avoir ruiné l'industrie française par des exigences insensées, promené les grèves, puis les révoltes, et enfin le feu et le pétçple à travers l'Europe, les ouvriers finiraient par devenir les victimes les plus lamentables de toute cette législation de vandalisme. La société fimra par s'armer contre eux de mesures impitoyables.
V Internationale sera la plus cruelle ennemie des travailleurs et le fléau de l'ouvrier honnête .
Est-il utile d'achever cette esquisse des développements de V Internationale?
Nous y retrouvierions à chaque page les maladresses, les aveuglements et l'éternelle palinodie des agissements du gouvernement impérial.
Les Nationalités et V Internationale, 21 3
Bientôt la Société, sûre de ses appuis et de sa force, dévoila brusquement son programme : a r Émancipation des travailleurs, par la guerre au capital^ cause de toute ^^m/i/rfe politique, morale et matérielle^ et par Fabolition de la religion, de la propriété et de la famille. »
L'Internationale se fait « la grande maîtrise révolutionnaire. » « C'est, dit un autre chef, la conspiration permanente à% tous les opprimés, de tous les exploités, l'incarnation définitive de la Révolution. »
Mais comment aura«t-on raison de ce puissant et tenace édifice de la vieille société ?
Voici le plan :
On commence naturellement par Paris, c le foyer de tous les progrès révolutionnaires, la Cité sacro sainte du peuple. » Cest Cluseret, le chef de la section de New- York, le fiitur général de la Commune, qui détaille les moyens à Varlin, Tun des chefs de la section française (i). « Nous, ou le « néant! Paris sera à nous ou Paris n'existera plus.
(i) Varlin était relieur. Il travailla accidentellement pour nous et nous lui causâmes plusieurs fois de V Internationale , Varlin était d'un caractère rentré, un peu sournois, mais fort intelligent. Il se livrait difficilement, et ses épanchements les plus vifs s'arrêtaient tout d*un coup à une réticence. Il est impossible de rendre le mépris profond avec lequel cet homme s'exprimait sur Napoléon et son gouvernement : Voyez-vous, nous disait Varlin^ « c'est Mandrin et sa bande qui ont réussi à s'emparer des Tuileries et de la préfecture de police. «
214 ^ dernier des Napoléon.
<t Ce sera le moment décisif pour Favénement du ff peuple... j» Et on n'oubliait pas les engins qui devaient réaliser cet avènement du peuple» Il est sans cesse question de nitro-glycérine^ de picrate de potasse, de bâtons puants pour faire sauter les égouts, de sulfure de carbone en flacons scellés, pour être lancés par les fenêtres; de prussiate de potasse, etc., etc., etc.
On voit que tout était soigneusement étudié et préparé pour les exploits de la Commime.
A la vue de pareils projets, TEmpire commençait à envisager avec étonnement et terreur le singulier produit qu'il venait de mettre au monde.
V Internationale ne perdait pas de temps^ elle inondait TEurope de délégués et de sections.
Une remarque très importante se dégage de ses documents mêmes et de ses expériences.
Dans tous les pays où les classes ouvrières possèdent dés organisations conservatrices, des institutions intelligentes, V Internationale ne trouva ni accès ni crédit.
Ainsi, en Russie, où les travailleurs agricoles ont la Commune et ceux des villes TArtel, Y Internationale échoua, et ne trouva, pour figurer à son congrès de Bâle, qu'un publiciste exilé, chevalier errant de la Révolution^ M. Bakounine.
Même échec en Autriche, où malgré tant de
Les Nationalités et t Internationale. 2i5
provocations extérieures et tant de causes de désordre^ les populations ouvrières sont saines et vivent à l'ombre de constitutions paternelles et de coutumes locales.
Mais là, au contraire^ où sous prétexte de liberté et d^émancipation, les classes laborieuses sont dénuées de garanties propres, ï Internationale a récolté à Taise ses adeptes.
Frappée de ce contraste, on voit immédiatement V Internationale se montrer hostile dans ses agissements et ses écrits, aux corporations d'arts et métiers et aux institutions conservatrices du passé.
Ce qu'elle préfère et propage, ce sont les sections ouvrières, qu'elle improvise et fabrique elle-même, autour d'une idée, soit de secours, soit de coopération, soit même de bibliothèque ou d'étude.
Une fois ses assises posées en Europe, P Internationale se déclara la < puissance de l'avenir, :» et tintj chaque année, un congrès : en 1866, à Genève; en 1867, à Lausanne; 1868, à Bruxelles; 1869, à ^le.
Dans le cours de ces solennités^ il y eut à Paris on incident curieux et significatif.
Un manifeste adopté à Genève n'entrait pas en France^ la police le retenait à la frontière. Les chefs de V Internationale s'impatientèrent et envoyèrent un délégué au ministère de l'intérieur.
2i6 Le dernier des Napoléon.
Le ministère était occupé, par intérim^ par le ministre d'Etat, qui reçut lui-même le délégué^ contrairement à Tusage qui laissait ces détails infimes dans les bas fonds des bureaux.
Après quelques observations^ le ministre c n'a pas d'objections sur les idées, mais plutôt sur la forme qui leur est donnée, » et se voit obligé de maintenir l'interdiction; pourtant^ ajouta l'Excellence, si vous y faisiez entrer quelques remercîments à l'adresse de l'Empereur, qui a tant faft POUR LES CLASSES OUVRIÈRES, OU pourrait voir. >
Mais le ministre en fut pour ses sourires; le délégué lui fit cette réponse, superbe d'insolence et de iqoquerie : c V Internationale ne fsàt pas de politique. »
L'interdiction ne fut donc pas levée^ mais le mémoire entra tout à son aise en France dans les colonnes d'un journal français qui se publiait à Londres.
Or, ce mémoire, dont le ministre de l'Empire « ne contestait pas le fond, » était effiroyable d'audace et de menaces pour l'ordre social.
Cependant^ tout le bruit qu'avait déjà réussi à faire ï Internationale ne suffisait pas encore à sa propagande. Elle combina les moyens d'exposer la doctrine nouvelle du haut du prétoire, L'Empire va l'aider à organiser ce dernier triomphe. Le par-
Les Nationalités et l'Internationale. 217
quet de Paris fit un procès à la section française de V Internationale; je laisse à deviner sous quel prétexte! Pour lui demander compte de son existence en tant que société de plus de vingt membres ! ! ! C'est-à-dire qu'on ofirait aux délégués l'occasion et le piédestal pour proclamer leurs doctrines subversives, avec le plus de publicité et le moins de périls possible, tandis qu'il y avait moyen de leur demander raison pour les agissements et les écrits les plus pervers et les plus effroyables.
L'Empire entendait-il revenir enfin sur ses tolérances et ses complicités?
Réagissait-il sérieusement contre la redoutable association ?
Ou bien ne cédait-il pas plutôt à ses vieilles manœuvres^ d'étaler aux yeux épouvantés de cette bourgeoisie, • repue et inassouvie, » qui se reprenait à redemander a les libertés nécessaires, i quelle sorte de monstrueux Léviathan était né dans son sein et se dressait contre elle?
Mais comme c'est méconnaître l'Empire que de lui supposer des desseins suivis, une prévoyance raisonnée, le fâcheux procès intenté à V Internalionale n'était peut-être qu'une oscillation naturelle de cette politique de soubresauts et d'aventures au jour le jour, que se disputaient deux forces ennemies, la Révolution et l'iostinct de conservation.
3i8 Le dernier des Napoléon.
L^idée et les influences de la Révolution hantaient plus spécialement les hommes haut placés de ce monde officiel ; les résistances tenaces de la conservation avaient leurs adeptes dans les étages inférieurs. La magistrature surtout, quoique gravement atteinte, et, partant^ sans autorité et sans prestige, cherchait à réagir contre ce courant qui entraînait les derniers débris des choses de Tordre et de la loi dans le torrent révolutionnaire.
On sait les péripéties du procès; V Internationale répandit dans le monde entier, grâce à l'immense publicité des débats judiciaires, son programme^ son histoire, ses plans ^ ses doctrines redoutables, et jusqu'à ses projets d'avenir.
Et comme la vanité, cette maladie française, est surtout le propre et le caractère du révolutionnaire, on vit parader avec emphase sur les bancs de la justice tout Tétat-major de la t Section française. »
Grâce à la dualité des commissions dont se composait le bureau de Paris, et grâce aux évolutions des recours et appels, etc., etc., le procès de 1868 occupa de nombreuses et longues audiences en mars, avril, mai, juin, etc., etc.; et quand en juin 1870 la guerre fut déclarée, ï Internationale paradait encore devant les tribunaux.
Ses héros furent condanmés à des peines mi-
Les Nationalités et Vlnternatianale, 21 .
nimes, et FEmpire, d'après l'un des chefs, « avaii décidément posé V Internationale dans le monde, en lui donnant gratis pour plus de cent mille francs de publicité (i). »
De 1868 à 1870, V Internationale^ lancée à tout élan dans sa phase politique et sociale, avait complété son organisation.
Le 18 mars 1870^ elle faisait la fédération de toutes les sections parisiennes, et mettait à leur tête un CoMrrÉ central, formé des délégués de chacune de ces sections.
Le 18 mars 187 1, un an après, jour pour jour, V Internationale y avec son personnel de fédération et son Comité central^ s'emparait de Paris et proclamait la Commune.
Nous n'avons pas à suivre plus loin ces initiateurs t de la politique sociale et de l'émancipation de rhumanité, » qui convertissent les églises en mauvais lieux, abolissent Dieu, « vieux fétiche, » la propriété, • code de vol et d'usurpation, i la famille, « tyrannie féodale, i et qui, pour passer de la théorie à la pratique, réquisitionnent jusqu'à extinction le bien d'autrui, assassinent leurs adver-
(i) Dans le cours du procès, quelques-uns des accusés avaient été assez malmenés par le président Delesvaux. Au lendemain de la révolution du 4 septembre 1S70, ce magistrat fut trouve mort dans son cabinet.
saires^ incendient les bibliothèques et les archivés, trésors de l'État, des siècles et de Thumanité^ et, pour éclairer les récalcitrants^ les brûlent vi£s et au pétrole.
Nous terminons donc ce chapitre en constatant que c'est à l'Empereur et au prince Napoléon, qu'en politique, l'Europe doit les désordres qu'a semés parmi beaucoup dépopulations cette hérésie qu'ils ont intitulée la « théorie des nationalités, b et en économie sociale nous leur devons V Internationale y qui n'a pas dit son dernier mot dans le préau de la Roquette ni sur les ruines fumantes des Tuileries.
Génie économique de VEmpire.
L'expédition du Mexique ^ été la campagne d'Espagne de Louis-Napoléon. « ^'entreprise mexicaine a été condamnée par un jugement unanime. Cette désapprobation a duré, en s'accroissant, autant que l'entreprise elle-même; elle a été univers selle et perpétuelle^ au point que ceux-là même que leur profession d'avocats ou d'écrivains au service du gouvernement obligeait à le soutenir dans cette affaire, ne pouvaient s'empêcher de se soulager, en dehors de leurs fonctions si pénibles, par l'expression sincère de leur regret ou de leur blâme. »
Tout le monde se rappelle les tristes et fâcheux expédients auxquels osèrent recourir le gouvernement et ses agents pour pallier les terribles incidents
2 23 ÏA dernier des Napoléon.
de ce désastre : un premier ministre venant devant les Chambres apporter des faits et des affirmations qu'on savait inexacts et mensongers!....
En France, i'avortement de l'expédition mexicaine dessilla les yeux les plus obstinément prévenus en faveur de TEmpire. L'opinion se retira de lui. La confiance de ses propres amis s'afiaissa^ et les plus graves inquiétudes s'infiltrèrent peu à peu dans tous les esprits.
L'insuffisance et les faiblesses de TEmpereur commencent à percer le masque, et, à mesure que les perplexités et le désarroi gagnent les partisans, toutes les haines et toutes les passions si longtemps contenues se réveillent et r\'enhardissent. Le gouvernement personnel est co. idamné.
A l'étranger, l'effet fut plus désastreux encore. Le charme était rompu. Le prestige du second Empire était à jamais éclipsé.
L'Europe, réveillée comme d'un rêve, voyait et pesait les fautes grossières et le décousu de cette politique qui allait de gaîté de cœur se heurter aux obstacles les plus formidables, et épuiser le sang et l'argent de la France dans des expéditions insensées.
La réaction fut aussi profonde que l'illusion.
Au reste, si l'Europe avait eu besoin de plus amples éclaircissements, l'Empire les lui fournit avec son Exoosition universelle en 1867.
Génie économique de l'Empire. 223
Princes et peuples furent à même de voir de près Tétat de démoralisation, ^e présomption et d'inciorié du gouvernement français, et l'Europe comprit qu'elle avait à craindre, peut-être, à courte échéance, une nouvelle éruption du volcan révolutionnaire en Frapce.
Nous savons bien que l'incurable vanité française dira un jour « que l'Europe a été ingrate pour la France et sa splendide hospitalité; que l'Europe cachait, sous d'apparentes démonstrations de sympathie, de vieilles haines et de profondes jalousies-, qu'au jour du péril, la France, délaissée, ruinée, n'a plus trouvé que des ingrats et des jaloux. »
Déplorables illusions avec lesquelles le Français berce et endormira éternellement ses fautes et sfes décadences ! Quand donc la France comprendrat-elle que depuis quatre-vingts ans, sauf les quinze années de la Restauration, elle n'a jamais eu de politique extérieure, et, mieux encore, qu'elle n'en pouvait pas avoir! Et quel pays serait donc assez insensé pour concerter des plans, risquer son avenir, avec une nation qui, comme le. Vésuve, a ses éruptions périodiques^ pendant lesquelles non-seulement elle se dévore les entraides, mais menace tous ses voisins de la lav€i destructive de »8 doctrines incendiaires et de se^ prédicationa per-
224 ^^ dernier des Napoléon.
Quel serait Thomme d'État assez oâé, assez imprudent pour vouloir édifier un projet sur ce caractère mobile^ inconsistant, pour confier les secrets de son pays, les confidences de sa politique et de ses alliés à un peuple qui tous les quinze ans jette, avec ses souverains, son système gouvernemental par les fenêtres des Tuileries^ et le lendemain publie consciencieusement les papiers secrets que TEurope a pu lui confier?
Il croit niaisement déshonorer le parti vaincu, et ne comprend même plus que la fange qu'il croit jeter à la face de ses adversaires lui retombe sur la tête ; — que ce procédé odieux blesse toutes les convenances et toutes les moralités, mais, par-dessus tout, rend un contact avec la France périlleux et toute intimité diplomatique impossible.
Quand donc la France trouvera-t-elle le moment, dans cette course échevelée du régime des déménagements perpétuels, de se recueillir une fois, et de se demander si cet isolement de pestiféré dont elle jouit dans le monde, et dont elle se plaint, ne proviendrait pas de ses propres folies et de son état permanent de vagabondage politique? Qui sait ! un sérieux examen de conscience lui révélerait dans son propre sein tant de taches, tant d'erreurs et tant de périls, qu'épouvantée des conséquences, elle
Génie économique de l'Empire. 2? 5
enraierait peut-être sur cette pente rapide, sur laquelle elle glisse si gaîment vers les ruines.
En tout état de cause, il lui révélerait au moins que les nations qu'elle convie à la solennité de son Exposition universelle ne viennent pas seulement pour admirer son faste babylonien, et qu'il serait dangereux de s'endormir sur les félicitations banales des visiteurs, qui, décemment, devaient leur petit compliment à l'amphitryon.
Puisque le gouvernement impérial convie l'univers à la glorification de sa grandeur et de sa supériorité, ce serait ici le moment et la place d'examiner les théories économiques du second Empire et les résultats qu'elles ont amenés et préparés à la France.
Ce sujet si vaste et si grave nous attarderait, et nous ne pouvons qu'indiquer en passant quelquesuns des procédés qui, selon nous, doivent, dans un prochain avenir, réserver à la production et au marché français de cruelles épreuves.
Constatons que, depuis dix-sept ans, l'Empire a augmenté la dette publique française de huit milliards sept cent cinquante millions, chiffre formidable qui devrait inspirer au pays la plus vive et salutaire terreur à l'encontre de nouvelles aventures. Supporterait-il les frais d'une nouvelle catastrophe ajoutés à ce total écrasant ? ou bien les ra-
vages d'une révolution nouvelle : stagnation du commerce , effondrement de ces pyramides d'ac-
i{.tions hasardeuses, de ces montagnes de papiers suspects sur lesquels pivote la fortune du pays?
' Le fait capital du système économique du second Empire est assurément son acquiescement au libre échange proposé par l'Angleterre.
Selon nous^ le libre échange a été le Waterloo commercial de la France.
Non pas que le système du libre échange ne fût pas adoptable. Toutes nos études et toutes nos observations inclinent vers le libre échange. Mais tout dépend du moment et des conditions dfens lesquels on l'applique. La France était de taille à ouvrir ses barrières à sa vieille rivale ; seulement il fallait apporter à cette grave évolution le discernement et Thabileté nécessaires. Il fallait armer la France des éléments matériels et moraux qui équilibrassent les chances et lui permissent de lutter avec la production anglaise, ^ largement pourvue, si riche d'expérience et d'organisation. Il fallait renouveler la vieille législation commerciale de la France, et lui donner des lois appropriées au nouveau régime. Il fallait doter la production française d'un outillage nouveau, faciliter les moyens de transport^ l'approvisionnement des matières premières, etc., etc. De tout cela rien ne fut prévu,
Génie économique de FEmpire. 327
rien ne fat fait. On jeta brusquement la France dans Tarène sans préparation, sans transition, sans sauvegarde.
Elle eut à hitter du jour au lendemain à armes inégales contre une concurrence écrasante, favorisée de tous les éléments de supériorité,
La France restait armée du vieux fasil à pierre, tandis que sa rivale arrivait sur le terrain avec des armes perfectionnées. Il en résulta forcément que rindustrie et le commerce français en souôrirent cruellement ; plusieurs industries en moururent, et, n'était cette vitalité merveilleuse du génie français, n'étaient ses aptitudes artistiques et sa façon économique de produire, la France industrielle succombait sous le poids.
Ne dirait-on pas que ce gouvernement a fait un pacte pour livrer la France à ses ennemis!
Quoi de plus insensé^ par exemple, après avoir sacrifié tant de soldats et ses intérêts les plus chers à l'agrandissement de l'Italie, que de favoriser encore cette exportation incessante des capitaux fran çais en Italie, jusqu'à se créer des crises sévère sur son propre marché?
Au reste, quaijd on jette un coup d'œil général sur les errements financiers du second Empire^ on dirait qu'il a fait une gageure pour faire suivre à la
3i8 Le dernier des Napoléon.
fortune privée la même route aventureuse qtfil a imprimée à la fortune publique.
Les capitaux français affolés vont jusqu'aux extrémités du globe suivre et poursuivre les chimères. C'est ainsi que l'épargne française est allée s'engloutir dans les solitudes de l'Amérique, dans le désert de Suez, dans les steppes du Mexique^ partout où il y avait le plus chance de ne plus revenir.
Le gouvernement encourageait vaillamment ces équipées, y contribuait souvent pour une bonne part et réussissait presque toujours non-seulement à dilapider la richesse de la France, mais à favoriser charitablement ses ennemis et ses concurrents.
Examinons, comme exemple et pour l'édification du lecteur, Tune de ses opérations les moins discréditées : le percement du mont Cenis.
Une loi du i5 août iSSy autorise le gouvernement du roi de Sardaigne à opérer la percée du naont Cenis. Les travaux entre Bardonnèche et Modane étaient estimés à 41,400,000 francs. Le Victor-Emmanuel (compagnie et capitaux français) devait y contribuer pour presque moitié (20 millions). — L'Italie se mit aussitôt à l'œuvre et employa cinq ans à étudier à fond tous les éléments du projet et, surtout, à expérimenter la perforation sur une grande échelle. A Bardonnèche on avait percé 1,200 mètres. Le travail en galerie s'accélérait
Génie économique de PEmpire. 229
de jour en jour ; les prévisions des géologues étaient vérifiées à chaque pas. Au bout de ces cinq années de travail^ il ne restait plus de doute possible sur les conditions et la réussite de l'entreprise. Plusieurs rapports de savants et d'ingénieurs de différents pays établirent dès lors mathématiquement, dans des travaux publiés partout, le bilan du tunnel et son achèvement certain en dix ans au plus !
C'est alors qu'intervient le génie financier du gouvernement impérial. Napoléon III s'empresse de signer au comte de Cavour, le 18 juin 1862, une convention par laquelle l'entreprise était abandonnée exclusivement au gouvernement italien
En outre des vingt millions déjà prélevés sur les actionnaires français du Victor-Emmanuel, le trésor français verserait encore dix-neuf millions. Vous savez que le total de l'entreprise est évalué à quarante-un millions. — C*est donc la France qui paie seule. Mais, attendez : jusqu'ici la chose n'est qu'inepte du côté de la France, et machiavélique du côté de Cavour. Maintenant elle va devenir monstrueuse !
La convention ajoute : qu'il sera accordé au gouvernement italien une prime de cinq cent mille fr. pour chaque année gagnée sur un délai de pingtcinq ans. Or, le gouvernement impérial savait très
23o Le dernier des Napoléon.
bien que ce délai n'excéderait pas dix ans ! ! ! — Cela ne suffit pas encore à M. de Cavour. Il se fait ajouter : — Si on achève le percement en moins de quinze années, l'indemnité serait portée à six cent mille francs.
Ce serait vraiment plaisant s^il ne s'agissait de pareils chiffres et de la ruine de la France:
Naturellement, Tltalie opéra le percement, — comme il avait été établi par la science et l'expérience, — en moins de dix ans. En sorte que le résultat finander du tunnel du mont Cenis est celuici : L'Italie a perçu : 20 millions des actionnaires ; 19 millions du trésor français, plus 9 millions d'indemnité, du même trésor, pour avoir achevé en moins de 25 ans !.... ce qui constitue aux mains de l'Italie une somme de 48,000,006, pour un travail estimé à 41,400,000 francs.
Maintenant, si de ce brillant résultat financier on porte son investigation sur l'utilité matérielle de cette entreprise, on voit avec étonnement que la France a dépensé tant de millions pour sa propre ruine. En effet, si le percement du mont Cenis a réalisé un progrès pour l'ensemble du réseau ferré de l'Europe, il n*en a pas moins Constitué un véritable péril pour la grandeur commerciale de la France.
Le tunnel des Alpies enlèvera à la France tout le
Génie économique de VEmpire. 23 1
transît de TOrient. Marseille n'est plus Tintermédiaire obligé des relations de l'Europe avec les Indes, avec TAsie, avec TEgypte. Brindisi a déjà supplanté la première ville maritime de la France pour la malle des Indes, en attendant que Gênes, livoume se réveillent et lui enlèvent les principaux éléments de sa prospérité.
Mais ce n'est pas tout. Nous avons déjà plusieurs fois signalé combien Cavour avait trouvé en M. de Bismark un élève attentif et enthousiaste. Le coup porté à la France au mont Cenis, Bismark va le compléter au Saint-Gothard, et là, il sera terrible. Les inconvénients pour la France de la trouée du mont Cenis sont purement commerciaux ; ceux qui naîtront de l'ouverture du Saint- Gothard seront à la fois commerciaux, politiques et militaires. La voie à travers le Saint-Gothard deviendra la grande ligne stratégique antifrançaise qui reliera l'Allemagne et le nord de l'Europe à ritalie et à la Méditerranée. Ce jour-là, la France apprendra ce que lui rapporteront l'unification de l'Italie et l'hégémonie allemande, ces deux créations de la politique impériale.
Revenons à l'Exposition universelle.
Parmi les hôtes conviés et accourus à Paris, il y en avait assurément qui n'étudiaient pas exclusive-
ment les progrès de Tindustrie française et les merveilles du Champ de Mars.
La Prusse et les Prussiens, par exemple, se distinguaient par leurs critiques railleuses, leurs prédictions inqualifiables, et par des manifestations aussi grossières que déplacées.
Que de fois, devant nous, ils se targuaient dans un langage qui nous semblait^ sinon le comble de l'outrecuidance, du moins celui de Tinconvenance, de leur prochaine campagne contre la France, et du châtiment qu'ils infligeraient à la c moderne Babylone. »
Nous nous rappelons un dîner d'officiers allemands, où Tun d'eux porta un toast à « la prise de Paris. » Cette saillie eut un succès d'enthousiasme.
L'invasion de la France était chez eux un dogme et une tradition. Lors de la grande revue sur le terrain de Longchamps, nous rentrions à Paris, précédant de quelques instants l'Empereur et son état-major. Sur l'avenue^ un orchestre militaire prussien exécutait un air de la Dame blanche. Un officier arrive au galop, criant: t L'Empereur! jouez l'air national ! »
Et le chef de musique prussien, d'un air goguenard, dit à ses musiciens en allemand : « L'air triomphal de notre entrée à Paris ? »
Un dernier événement à propos de l'Exposition
Génie économique de F Empire. 23:
universelle; événement^ petit en apparence, mais qui exerça la plus fatale et la plus considérable influence sur les malheurs de la France.
Depuis quatre-vingts ans, toutes les fois que vous voyez un malheur^ une honte, une catastrophe at- ' teindre la France^ affirmez hardiment qu'ils lu^ viennent d'un révolutionnaire. L'Europe, quoique revenue sur bien des côtés glorieux du vieux caractère français, croyait encore, en 1867, à son esprit hospitalier et chevaleresque.
En Russie surtout, ce préjugé avait encore cours légal. Aussi ce fut une douloureuse commotion à travers tout l'Empire russe quand on apprit l'exécrable attentat contre la vie du Czar, — il y eut une explosion de colère et de dégoût encore plus formidable, quand l'attentat fut suivi de l'odieuse et lâche conduite des avocats i^publicains, qui, au Palais de Justice, et jusque dans la rue, insultèrent bêtement et ignominieusement l'hôte illustre qui s'était fié à l'hospitalité de la France, le successeur de cet autre Alexandre qui, en 181 5, avait tiré la France des grifies de la Prusse et du démembrement qu'avait déjà décrété la coalition victorieuse.
C'est ainsi que les républicains payèrent la dette de la France.
Ajoutons qu'à leurs autres cris d'insulte se mêlait celui de : « Vive la Pologne! §
La Pologne ne tardera pas à les payer à son tour.
Tous les uhlans qui guideront l'Allemagne à travers la France écrasée, pillée, et lui enfonceront jusqu'au cœur la pointe impitoyable de leurs lances, seront des Polonais. Les généraux polonais de la Commune achèveront l'œuvre de reconnaissance... au pétrole.
L'esprit de l'Empereur Alexandre fut profondément affecté de ces outrages et de ces attentats. Il en parlait encore récemment avec une visible émotion.
Deux années après, quand le télégraphe apporta à Saint-Pétersbourg la nouvelle de la chute de l'Empire de Napoléon, à Sedan^ l'Empereur Alexandre, fidèle aux vieilles traditions de sa famille, voulut sauver la France de plus d'humiliations et surtout du démembrement. Il s'adressa au roi de Prusse. Le roi Guillaume, esprit étroit, d'un entêtement typique, nourrissait depuis son enfance une haine implacable contre la France. Lui seul, avec le parti militaire, rêvait obstinément le démembrement de la France. M. de Bismark avait au fond d'autres convictions, et eût fait pencher la balance du côté d'une politique à la fois plus généreuse et plus habile.
Mais la révolution, nous allions dire le crime du 4 septembre^ vint tout compromettre et laissa le champ libre à l'animosité implacable du roi Guil-
Génie économique de l'Empire. 235
laume. En eôet, une révolution qui plaçait à la tête du gouvernement de la France les avocats Ferry, Dréo, Floquet, Arago, etc., etc., ses insulteurs de 1 867, glaça et découragea les meilleures intentions du Czar.
Et les destinées de la France impérialiste et républicaine s'accomplirent.
Nous touchons au moment suprême.
L'Empire^ miné au dedans, déconsidéré au dehors, n*a plus qu^une seule faute à commettre pour arriver au suicide. Il va franchir sa dernière étape. Cette étape sera la catastrophe la plus épouvantable qu'ait eue à enregistrer jusqu'aujourd'hui l'histoire de France; elle dépassera de bien loin les désastres du premier Empire ; elle changera l'équilibre européen, et, ramenant la France au-delà du traité de Westphalie, la rayera du rang des grandes puissances, en attendant qu'une occasion plausible fournisse à ses implacables ennemis le prétexte d'éteindre et d'ensevelir sous ses ruines ce foyer révolutionnaire qui, depuis quatre-vingts ans, inquiète l'Europe, agite et fatigue le monde.
Le comte de Bismark et le roi Guillaume.
Déjà longtemps veille et marche dans Tombre, derrière Napoléon III, l'homme qui va enfin apporter à la France révolutionnaire ce « couronnement de l'édifice i> que l'Empereur lui a tant promis.
M. le colonel comte de Bismark-Schoenhausen est un type quelque peu effrayant en dehors des frontières de son pays, mais beaucoup moins saillant aux bords de la Sprée. Cela provient d'une loi psychologique. Pour les gens civilisés et les politiques attardés dans les sentimentalités de la conscience et du vieux droit chrétien, M. de Bismark est quelque chose d'insolite, d'anormal, de monstrueux, une résurrection inattendue d'un de ces casuistes chevelus du quatrième siècle, sortis des
Le comte de Bismark et le roi Guillaume 237
forêts de la Germanie, et promenant le fer et le feu à travers TEurope avec ce code simplifié : « Notre bien est partout où il y a à piller. »
Mais^ en Prusse, ces doctrines et ces procédés n'étonnent pas autant, attejidu qu'ils forment le fonds même du génie et du caractère prussien.
Cela vous explique comment le chancelier a eu tant et si longtemps à lutter chez lui, pour conquérir l'autorité suprême et la direction du gouvernement. Ce n'est que depuis le succès foudroyant deSadowa qu'il devint réellementprophète à Berlin.
M. le colonel comte de Bismark est un massit et solide reître brandebourgeois^ ex-major de cuirassiers, sur lequel les émotions d'une ambition démesurée et des excès de tous genres ont mordu sans pouvoir entamer la structure de fer. — Son gros œil à fleur de tête, sensuel, éhonté, a des rayonnements goguenards et sournois^ mais froids et impitoyables comme l'acier. — Une pénétration vive, une fécondité de ressources incroyable, une astuce à deviner les fils les plus ténus d'une situation; une souplesse merveilleuse à manier les hommes et les événements -, une allure commune, mais pleine de fausse bonhomie, voilant l'observation la plus fine et la plus soutenue; une prolixité de langage, june crudité d'expression, un air de franchise paraissant aller jusqu'à l'imprudence et qui étourdit
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238 Le dernier des NapoléoHn
et désarme les plus prévenus, mais qui cache sous ses plis les ambiguïtés les plus dangereuses et les pièges les plus redoutables. . . voilà le politique ( i ) .
Méprisant profondément Thomme, dédaignant Topinion et la popularité, il ne respecte rien-, il ne se respecte pas lui-même.
Passionné à Texcès, rancunier mortel, il sait recevoir sans sourciller et dissimuler les atteintes les plus sanglantes. Patient comme le chasseur, il sait attendre des années l'heure propice; mais, Tinstant venu, il saisit sa proie avec une audace et une violence indomptables.
Toutes ces nobles flammes, tous ces principes supérieurs qui ont inspiré les grandes âmes : justice, humanité, n'ont jamais gêné les allure§ de M. de Bismark. Il a un nom superbe pour qualifier les apôtres de ce verbiage : « Des trafiquants de mots... » voilà rhomme (2).
(i) M. Ajtnédée Thierry nous a peint le caractère des ancêtres de M. de Bismark. Le dessin rend encore très fidèlement le type des descendants. « Un trait caractéristique du Goth, c'était la feinte bonhomie dont il enveloppait ses ruses les plus odieuses, ses actes les plus déloyaux ; il tenait à convaincre ses victimes qu'il les dépossédait ou les * tuait pour leur plus grand bien : fourbes pleins de tendresses pour leurs dupes. »
César complète le crayon : « Latrocinia nullam hahent infa miatriy quœ extra fines fiunt. » Ils n'attachent aucune idée d'in fa mie aux vols qu'ils commettent chez les autres.
(2) Woertherï/-- r,
Le comte de Bismark et le roi Guillaume 289
M. de Bismark a une conscience barométrique, toujours en harmonie avec la pression de son intérêt et de son ambition. Ceux qui l'attendent au cran de la moralité et de là sincérité sont perdus d'avance.
Pour lui, ridéal de la politique, c'est la perfection dans Part de tromper.
M. de Bismark a l'ambition âpre, immodérée, insatiable et féroce. En dehors de cette ambition, qu'il appelle sa mission, — remarquez que tous les grands perturbateurs de ce temps : Cavour, Garibaldi, Bonaparte, Barbes, Bismark, Raoul Rigault, le roi Guillaume, ont tous leur mission! — ce qui n'est guère rassurant. — A les entendre, les uns sont les mandataires des nationalités, les initiateurs de l'avenir; les autres sont les confidents du bon Dieu!... moyennant quoi, ils protocolent, pillent, massacrent et pétrolent avec sérénité ; — donc, en dehors de sa mission, M. le colonel comte de Bismark n'a qu'une passion : sa délicate admiration pour le se^^e faible et sa faiblesse pour la table et les bons crus. Si vous avez la bonne chance de vous trouver avec le chancelier à un repas bien choisi et bien intime, — et entre hommes, — Son Excellence vous apparaîtra sous un jour tout nouveau.
Alors, son gros œil sanguin lance de joyeux
éclairs, et pour peu que vous ne vous effarouchiez pas trop aux propos grivois et au vocabulaire rabelaisien^ nous vous promettons c joyeux ébats et vertes gaîtés. »
Nous épargnerons aux lecteurs méticuleux ce côté de Tesprit de M. de Bismark, — ses plaisanteries ayant toute la bravoure du latin; — mais nous ne pouvons nous défendre de redire id quelquesunes de ses saillies.
M. de Bismark, comme Ulysse, a vu beaucoup d^hommes et de pays^ et dans ses moments de joyeuse humeur, il aime assez à les caractériser d'une pointe fine qui grave l'image sur Tacier.
« Le Bavarois est quelque chose d'intermédiaire entre l'Autrichien et l'homme. »
« Si l'Autriche a étonné le monde par son ingratitude, l'Angleterre rétonnera par sa lâcheté. »
« Dieu a fait l'homme à son image, et l'Italien à limage de Judas. »
« Les puissances sont représentées par des gens marquants; la France l'est souvent par des gens marqués; ce sont parfois des envoyés extraordinaires. •
« Vous reconnaîtrez l'ambassadeur de France à ceci : qu'il ne parle jamais la langue du pays auprès duquel il est accrédité. >•
c Les sots prétendent qu'on n'apprend qu'à ses dépens J'ai
toujours tâché d'apprendre aux dépens des autres. •
Le chancelier forme avec son souverain le contraste le plus complet. Autant le roi Guillaume est
Le comte de Bismark et le roi Guillaume 241
biblique, inspiré, autant son chancelier est sceptique, railleur et voltairien. Sa verve ne désarme même pas devant la Majesté Royale. Un jour que le roi finissait une de ses homélies prophétiques par ces mots : « Dieu nous dicte notre tâche ! — Avouons j dit M. de Bismark à son voisin, que Dieu s'est choisi un rude secrétaire. »
Une autre fois, le rof le pressant vivement, en vue d'une détermination grave, et lui disant : « La Providence nous assistera! — Très bien^ riposta le chancelier-, mais laissons-lui le temps de la réflexion! »
Notis savons d'avance que M. de Bismark ne nous en voudra nullement de la liberté que nous prenons de crayonner sa silhouette en passant. Que de fois son fin sourire et son superbe dédain ont défié les critiques et les accusations qui pouvaient des quatre coins du ciel sur sa tête. Il répète, avec une légère variante, avec Mazarin : « Ils me chansonnent, ils me le paieront. »
Nous avons vu M", de Cavour se tourner vers les cabinets de l'Europe et leur jurer solennellement, la main sur la conscience, qu'il ne s'ourdissait rien,
mais absolument rien, contre Naples et que le
gouvernement du Piémont mettrait, au besoin, la main au collet du flibustier Garibaldi: — et, 1 même jour, télégraphier audit Garibaldi d'envahir
24» Le dernier des Ne^olion.
le royaume de Naples avec l'argent et les flibustiers fournis par lui, M. de Cavour.
M. de Bismark est de la même école, moins la finesse et Télégance de Cavour. L'Italien fréquente le beau monde et assassine proprement sa victime avec des manchettes de dentelle et un poignard ciselé par Cellini ; le Prussien s'embusque admirablement sous bois, attire peu à peu son adversaire dans le piège, et l'assomme d'un coup de massue.
A chacun son tempérament; mais le résultat est le même. Malheur à celui qui lie commerce avec de pareils compagnons !
Notons un dernier trait — pas le moins original — de ce calculateur à froid. Dès que M. de Bismark médite un méfait ou machine une de ces intrigues diplomatiques destinées à lancer des brûlots chez les voisins... il tombe subitement malade, et ses officieux, et la presse, et la cour et la ville, annoncent au monde une de ces rechutes mortelles du chancelier, qui nécessitent tout à coup le transfert du pauvre malade dans la solitude absolue de sa campagne. Le Staats An^eiger donnera religieusement, chaque matin, le bulletin médical du moribond.
Tout à coupla bombe chargée dans la retraite éclate, blesse ou tue son adversaire, et M. de Bismark se retrouve miraculeusement sur ses pieds,
Le comte de Bismark et le roi Guillaume 243
se portant comme toujours, c'est-à-dire comme un chêne.
Vous pouvez compter ainsi les entreprises ténébreuses de M. de Bismark par le nombre de ses rechutes! f .
Hélas! les maladies de M. de Bismark n'ébranlent que la santé de ses adversaires, et l'Europe a jusqu'ici payé bien cher les honoraires du médecin de M. le chancelier.
MM. de Cavour et de Bismark ont eu le bonheur inappréciable de trouver chacun sous la main le roi qu'il fallait à leur tempérament et à la perpétration de leurs hautes œuvres.
Nous avons déjà dit à nos lecteurs qu'une plume autorisée achève en ce moment le portrait en pied du f Re galantuomo; » espérons, pour l'instruction de rhumanité, que S. M. le roi Guillaume de Prusse trouvera, à son tour, un historien qui transmettra à la postérité ce caractère peut-être unique dans la galerie des rois et de la dissimulation, cette figure curieuse d'un émule d'Alaric, circulant en pleine lumière dans l'histoire contemporaine.
S. M. le roi Guillaume aufa réalisé de nos jours le problème et Fidéal que Machiavel rêva autrefois pour l'Italie, et auquel il consacra son livre redoutable du Prince. Ce que les Borgia, avec toutes leurs aptitudes si déliées, avec tout leur génie poli-
S44 ^ dernier des Napoléon.
tique si dégagé de préjugés, n'ont pu atteindre, un lourd descendant de ces Huns, tant méprisés de ritalien, un Hohenzollem casqué, espèce de revenant d'autres temps et d'autres mœurs, un phénomène incompris de notre civilisation, l'édifiera avec la moralité et les éléments que le Prince luimême imaginé par Machiavel ne sut ou n'osa pas appliquer à son temps et à sa patrie.
L'ombre du grand Florentin peut se consoler : sa création, que la conscience épouvantée avait fini par prendre pour un rêve monstrueux et insensé, s'est enfin incamé dans un prince selon son génie. Il est vrai qu'il fallut deux cents ans pour qu'il se trouvât un homme qui osât, à la face du monde moderne et de l'histoire, endosser la responsabilité d'un tel rôle; expérimenter sur des nations chrétiennes la théorie impie du Bas-Empire, et les pratiques impitoyables du code des Barbares.
Le roi Frédéric Louis Guillaume est né le 22 mars 1797. Il est le second fils de Frédéric Guillaume III et de cette belle reine Louise, qui négocia si héroïquement avec le vainqueur d'Iéna les débris de son royaume. Le prince Guillaume représentait en Allemagne, de temps immémorial, deux idées, deux tendances combinées : le caporalisme à outrance et Id francophobie. Ce double type était tellement personnifié en lui que la lé-
Ze comte de Bhmark et le roi Guillaume 24S
gende populaire avait coulé sa personnalité dans ce moule grotesque du reître féodal, bardé de fer et d'entêtement, qui du cœur à la tête en est encore à i8i3.
La haine contre la France est chez lui un dogme de son enfance, un acharnement, une monomanie. Ces dispositions se conçoivent aisément quand on se reporte aux souvenirs amers que le fils de la reine Louise-Amélie doit avoir conservés des humiliations et des jours sombres que le vainqueur d'Iéna a infligés à son pays et à sa famille. Et ce n'est pas une des moins curieuses illusions de Napoléon III, d'avoir cru pouvoir compter sur l'amitié et la reconnaissance d'un monarque qui, comme fils et comme souverain, ne pouvait rêver que rabaissement de la France et l'extermination des Napoléon.
Mais Thomme est ainsi fait : sa misère morale et intellectuelle qst incurable. Ainsi le roi Guillaume, qui parlait avec des amertumes légitimes, mais si accentuées, des « crimes du Corse » vis-à-vis de son peuple, commettra des forfaits politiques et immoraux bien autrement impies, et nous avons la certitude qu'il se croit un grand souverain auquel l'histoire et les peuples doivent hommage et
respect et Sa Majesté nous trouverait pour le
moins fort irrespectueux si nous nous permettions
de lui dire que Thistoire flétrira son nom, et que les peuples maudiront jusqu'à son souvenir.
Depuis les campagnes de i8i3 et 181 5, auxquelles il prit part avec enthousiasme, toutes les fois qu'il s'agit de réagir contre Tinfluence française ou les idées libérales, il est au premier rang. Obligé de fuir hors de l'Allemagne lors des événements de 1848, il se réfugia en Angleterre. La vue des institutions parlementaires ne fit qu'épaissir encore dans sa cervelle les idées absolutistes. Au printemps de 1849, la Prusse, relevée de sa honteuse défaite, et victorieuse des menées anarchiques, voulut purger l'Allemagne des innovations libérales.
Le prince Guillaume sollicita le poste d'honneur, la mission sainte de pourchasser les révolutionnaires et de purifier la patrie allemande des insanités du choléra français. Il envahit le grand-duché de Bade, et terrifia le libéralisme d'outre-Rhin par des procédés sommaires et des attitudes de Tamerlan.
Il arriva au pouvok en 1859, comme régent.
Le 2 janvier 1 862, son frère Frédéric Guillaume IV mourut au château de Sans-Souci, et il lui succédt à l'âge de soixante-cinq ans. Il inaugura, à son couronnement à Kœnigsberg, par une proclamation gothique, la politique nouvelle qui va peser d'une façon si formidable sur les destinées de l'Europe.
Le comte de Bismark et le roi Guillaume 247
L'archevêque de Cologne avait dit : « Si le prince régent devient roi de Prusse, il jouera en Allemagne le rôle du roi de Sardaigne en Italie. » Le prélat connaissait son homme.
A peine arrivé au trône, il assembla à Potsdam tous les chefs de l'armée, et leur déclama d'un ton inspiré et mystique ces paroles : « Je suis monté sur le trône à une époque pleine de périls et avecia perspective de combats pour lesquels j'aurai besoin de tout votre patriotisme. » Puis, se tournant vers le ministre de la guerre : a Mon cher ministre, ce n'est pas un lit de roses que je vous prépare ; bientôt nous allons être forcés d'engager la patrie allemande dans une lutte où il lui faudra vaincre ou mourir! d
Le roi Guillaume est la personnification du caractère, de l'esprit et de la politique prussiques dans ce qu'ils ont de plus excessif, de plus audacieux, de plus immoral.
La fourberie et l'hypocrisie sont le fonds même du caractère national de la Prusse. C'est le souffle vital et perpétuel qui inspire et anime toutes les phases de sa politique, tous les mystères de sa vie historique et intime. C'est tout le génie de Frédéric le Grand, qu'on appelait de son temps « le grand fourbe. »
Le roi Guillaume concilie et discipline sous son
casque et dans son crâne les théories les plus contradictoires, les manifestations les plus opposées, les agissements les plus inattendus.
Ainsi, il est le Mahomet du Coran féodal^ le jgrand mandarin du Dieu des armées, le pontife du protestantisme, et il est le grand-maître actif, pompeux, de toutes les loges de franc-maçonnerie.
Jl est piéstite et chef suprême d'ime association mystique ayant des ramifications dans tout le nord de l'Europe, et qui a pour objectif et programme € la restauration des idées et des pratiques de la Religion pure; » et il est assurément le prince le plus scandaleusement léger, le galantin le plus imperturbable de l'Europe. Sous ce rapport, il dépasse de dix coudées son adversaire Napoléon III. Celui-ci procède au moins, dans les immoralités, par les voies paisibles et pudiques. Le roi Guillaume ne recule pas devant les expédients autocratiques et les exhibitions publiques.
A cet égard, il n'a pas été seulement le scandale de Berlin, qui cependant ne s'étonne et ne se scandalise pas pour peu.... mais de l'Europe entière; et ceux qui, comme nous, ont eu la désagréable surprise d'assister aux excentricités de troubadour en plein air, du vieux roi, à Bade, à Ostende, et ailleurs.... nous comprennent à demi mot. La pauvre reine Augusta a plus d'une fois vu ses timides
Le comte de Bismark et le roi Guillaume «49
remontrances rétorquéçs par des arguments de la plus solide brutalité.
Il se dit le confident de Dieu et l'exécuteur des desseins et des « secret de la Providence, » et il conmiet avec le calme d'une conscience inmiaculée, les spoliations, les cruautés, les trahisons les plus monstrueuses. On a dit de lui avec autant d'esprit que de justice : Méfiez-vous! il vient de prier... • il va commettre un forfait !
Nous sommes certain que S. M. le roi Guillaume, tout en constatant l'exactitude matérielle de notre portrait^ tout en ne reniant aucim de ses faits et gestes, se trouverait fort surpris de la réprobation qu'ils inspirent aux consciences vulgaires. D'abord le caractère prussien est ainsi tordu. En fait de dignité, de justice et de moralité^ il a la poutre du pharisien dans la prunelle, ce qui £sdt qu'il ne se voit pas, ou se voit de travers, mais ce qui ne l'empêche pas de voir très distinctement la paille dans Tœil d'autrui.
Le Prussien a une Bible et un décalogue à lui. Tout ce qui le concerne ou lui profite est licite : la tentative la plus risquée, l'acte le plus inique! On conçoit dès lors, et pour peu qu'on ait lu l'histoire de la Prusse ou habité le pays, que le Prussien a tellement d'indulgence à dépenser chez lui, qu'il ne lui en reste plus pour les autres.
25o Le dernier des Napoléon.
C'est cette heureuse disposition d'esprit et de conscience de son peuple qui nous a autorisé à encadrer dans ces lignes ce léger profil du roi Guillaume. Pour rien au monde nous ne voudrions ' manquer à la majesté royale, ni outrepasser les bornes du respect profond, de la condescendance que nous professons et que nous devons au représentant de Tautorité. Mais nous savons d*avance que nos appréciations n'auront pas le moindre écho en Prusse; que ce que nous blâmons y est regardé comme une qualité^ coiçme une marque de finesse et d'habileté : que ce que nous estimons damnable ou criminel, servira précisément à dresser la couronne de lauriers dont ce peuple ceindra la tête de son monarque.
On comprend quel merveilleux instrument un tel caractère va devenir, aux mains d'un homme tel que M. le comte de Bismark. Tout cadre et s'entr'aide providentiellement dans le plan de t la régénération de l'Allemagne. » L'entêtement gothique du roi, son esprit figé dans les théories rétrogrades, sa vaste conscience élastique, ses haines passionnées , son mysticisme de Vieux de la Montagne, son mépris du parlementarisme et de toutes idées de progrès, tout cela constitue un arsenal d'appuis et d'engins précieux pour les entreprises de la politique du Chancelier*
Le comte de Bismark et le roi Guillaume 25 1
Ces dexix hommes se complétant et s*épaulant l'un Tautre, représentent dans toute son intensité cette chose antipathique et sinistre qu'on nomme le génie prussien. •
L'un apporte l'impulsion brutale et les homélies' desa f mission sainte » d'Attila contemporain; Tautre les habiletés sacrilèges^ le cynisme^ l'ambition et la ténacité du vieux Prussien. A eux deux, S. M. le Roi Giiillaume et S. Exe. le Comte de Bis^ mark^ ils vont ressusciter devant l'Europe épouvantée : « Le vieux Fritz. »
Avec des diplomates conspirateurs comme MM. de Cavour et de Bismark, il faut se garder d'engager le jeu sur le terrain où ils vous appellent. Il n'y a qu'un moyen de déjouer leurs maléfices et de les noyer dans les basses fosses qu'ils vous creusent dans l'ombre : c'est d'agir à leur encontre, ouvertement et avec une loyale énergie. Cela les déconcerte. Mais gardez-vous de jouter avec eux dans ces ténèbres méphitiques du mensonge et de la fourberie. Là, ils seront toujours vos maîtres, attendu qu'ils opèrent dans leur élémen .
Les grands et véritables politiques, ceux qui tra vaillent pour l'avenir et pour l'histoire, ceux qui ambitionnent de bâtir sur des assises durables le
monument de leur génie^ ne spéculent ni sur le mensonge^ ni sur la dissimulation.
Ce qui s'édifie sur le vice et le crime sera dévoré par le lendemain. Tout ce qui n'est pas vrai, et tout ce qui n'est pas moral, n'est pas viable. Le temps ronge les artifices de la fourberie, et finit par mettre à nu les secrets que vous aviez le plus soigneusement ensevelis. Dès ce jour, votre œuvre est condamnée. — L'histoire ne peut nous montrer jusqu'ici un seul crime victorieux, demeuré impuni. — Jamais la violence ou la force n'ont pu fonder quoi que c» soit dans ce monde, si elles n'ont eu pour auxiliaires la justice et le progrès. C'est qu'en politique comme en morale, il ne s'agit pas de vaincre, mais de convaincre; il ne s'agit pas d'imposer des solutions, mais des convictions; tant que vos adversaires resteront armés de la justice et de revendications légitimes^ l'avenir n'est pas à vous.
Maintenant que nous avons esquissé les principaux acteurs du drame qui va se dérouler devant nous, accentuons une dernière précaution.
Avec des jouteurs de cette école, avec les politiques de la nuit, les Bonaparte, les Cavour, les Bismark, s'il n'est pas impossible de connaître leurs secrets, il est difficile de les prendre la main dans
J*i^ Le comte de Bismark et le roi Guillaume 253
le sac et presque impossible d'administrer la preuve de leurs habiletés.
Des esprits aussi libres de préjugés, des consciences de cette souplesse^ ne se soucient pas du grand jour, et ne prodiguent pas les autographes. Pour comprendre leurs protocoles et n'être pas dupes de leurs cheminements souterrains, il faut savoir traduire leurs affirmations les plus solennelles, et lire entre leurs lignes. Tant qu'ils manœuvrent de conserve, ils se gardent réciproquement leurs secrets. Du moment que le coup est fait, la discorde éclate entre les complices, les collaborateurs de la veille deviennent des frères ennemis -, ceux qui sont dupes crient à la trahison, et les victorieux rejettent la fange au visage des vaincus avec un cynisme superbe. C'est ainsi que nous les verrons bientôt^ des deux camps^ se renvoyer les accusations les plus honteuses; s'accuser réciproquement des projets les plus perfides, des plans les plus criminels, avec une animosité qui ne peut germer que dans des haines de famille. De part et d'autre, ils répliquent^ récriminent^ rectifient et nient, et dans leurs il/bniteurs officiels, et dans de gros livres gonflés de rancunes, avec ime effronterie, un entrain qui déconcerteraient le rôi Saloraon lui-même; et l'Europe, fattristée et stup^EÛte, assiste à cette bataille de malfaiteurs, sans savoir qui entendre et qui croire !
254 ^ dernier des Nc^léon.
Nous nous permettons ici de donner un avis salutaire aux spectateurs découragés de cette nouvelle d journée des dupes. »
En réunissant les négations des deux partis, on arrivera à raffirmation du vrai.
C'est la seule méthode pour mettre tout le monde d'accord et pour arriver à la vérité, d'aussi près, bien entendu, ^[u'il est possible de le faire avec des hommes de cette moralité.
Tous ils ont mis la main au complot. Or, des gens capables de faire ce qu'il ont tramé d'un côté, et perpétré de l'autre, sont capables de tout.... mais surtout de ce qu'on les accuse.
Aujourd'hui, ils nient des deux côtés.
Des deux côtés ils. . . trompent.
Nous allons rétablir les faits dans leur navrante réalité.
LHêgémonie de la Prusse.
La Prasse est née de la haine de l'Europe contre la France. Mais une fois sa place prise, elle s'est retournée vivement contre ses parrains.
L'âpre ambition de la Prusse a toujours été de dominer TAliemagne et de tuer rAutriche.
L'Autriche représente en Europe la politique conservatrice et l'élément catholique.
La Prusse représente la spoliation à main armée, la politique perfide et violente des Huns et le mouvement protestant.
Le programme de M. de Bismark s'estfait d'heure en heure, au courant des événements, et s'est grossi de succès en succès. Au commencement, son ambition se bornait à contrebalancer en Allemagne la prépcMidérance autridiienne. Or, jamais la Prusse,
a 56 Lt dernier des Napoléon.
malgré ses intrigues^ ses manœuvres et ses audaces de parvenue, ne serait arrivée à dominer FAutriche, si la révolution ne lui eût apporté la complicité de la France. A chaque péril de la patrie allemande, à chaque manifestation solennelle de son histoire et de ses évolutions politiques et économiques, la Diète et presque tous les états de la Confédération se rangeaient instinctivement autour de la bannière des Habsbourg.
La PrusseavaitbeauinventerleZo//i'^ein,lamarine fédérale^ etc., etc., tous les états secondaires allemands gardaient à son encontre une invincible défiance. Ce fait est acquis à Thistoire par toutes les manifestations de Topinion publique et par la constatationéclatantedesécrivains nationaux lesplus autorisés. Le plus grand poète de la Prusse et de r Allemagne contemporaine a caractérisé ce sentiment avec une verve et avec une sagacité merveilleuses. Il marque d'im fer rouge la politique hypocrite de la Prusse, préférant mille fois Tabsolutisme dogmatique et loyal de l'Autriche à cette ambition tortueuse et vorace d'un peuple de proie ( i ).
(i) « Nom pouvons combattre rAutrichc... mais TAutriche a toujours été un ennemi franc et honorable . . . Mettemich n'a jamais fait les yeux doux à la déesse de la Liberté; jamais dans l'inquiétude de son cœur, joué le démagogue. . . jamais fait de bigoterie piétiste; jamais pleuré sur les détenus des forteresses pendant qu'il les y tenait à la chaîne! Pour la Prusse, nous en devons
L'Hégémonie de la Prusse. 257
Deux faits Vont changer la face des choses : l'avénement d'un Napoléon en France et Tunification de ritalie au détriment de la fortume de TAutric^p. Ces deux événements vont rendre le programme de M. de Bismark d'insoluble, presque facile. Désormais il ne s^arrêtera plus à la prépondérance de la Prusse -, il prussifiera l'Allemagne, en chassera l'Autriche et ressuscitera l'Empire Germanique sous le sceptre brutal d'im HohenzoUern.
Bien des personnes, — surtout en dehors de l'Allemagne, — s'imaginent que M. de Bismark a appuyé sa politique et a dû son succès à l'idée de l'unification allemande. C'est une erreur. M. de Bis-
parler sur un autre ton. Que les savants valets des bords de la Sprée rêvent un grand empereur des Borussiens et proclament rhégémonie et la magnifique suzeraineté de la Prusse, à la bonne heure 1 H est vrai qu'on a sji amorcer le patriotisme, et que des amis de la liberté tournaient déjà des regards confiants vers les tilleuls de Berlin. . . Pour moi, je n'ai jamais partagé cette confiance. J'observais avec inquiétude l'aigle prussien. . . Je ne pouvais me fier à cette Prusse, long héros en guêtres, bigot, glouton, vantard, avec son bâton de caporal qu'il trempe dans l'eau bénite avant de frapper. Elle me déplaisait, cette nature philosophe, chrétienne et soldatesque, cette mixture de bière blanche, de mensonge et de sable de Brandebourg. Elle me répugnait, mais au haut degré, cette Prusse hypocrite avec ses semblants de sainteté... ce Tartuffe entre les Etats. — Cette Prusse sait mettre tout à profit, même ses révolutionnaires. Elle emploie des comparses de toutes couleurs pour sa comédie politique. Elle a fait servir dans ces derniers temps ses démagogues les plus fougueux à prêcher par le monde que toute l'Allemagne devait devenir prussienne. Hegel a été obligé de démontrer, comme rationnel,
mark n'a travaillé que pour rhégémonie prussienne. — Si^ au dedans, par tous les pays allemands, il 9 fait réchauffer et prêcher par des écrivains à ses ga- ^es la doctrine de Tunité allemande; si, au dehors, il avait Pair d'obtempérer à une pression de TAllemagne en ce sens, c'était une double habileté, mais aussi une double perfidie.
Ce n'était pas l'unification^ mais la prussification de TAllemagne que méditaient le chancelier Bismark et le roi Guillaume.
L'opinion ou le bonheur de l'Allemagne les préoccupaient médiocrement. Ce dont il s'agissait^ c'était
l'esclavage prussien... U a fallu que Schleiermacher protestât contre la liberté et pliât la conscience chrétienne au bon plaisir de l'autorité. C'est chose infême et révoltante que cette proÊmation de philosophes et de théologiens par l'influence desquels on veut agir sur le peuple et qu'on pousse à trahir la raison et Dieu. » (Henri Heine; De la France.)
Le poète, dans la Germania^ reprend douze ans plus tard le thème que nous traitons dans ces pages : « Je les retrouve les mêmes. . . toujours le même peuple de pantins pédants. . . toujours aussi raides, aussi guindés, droits comme un I ; on dirait qu'ils ont avalé le bâton de caporal avec lequel on les rossait jadis... > Puis, à la vue des dithyrambes et des oripeaux moyen âge du roi Guillaume, Le poète évoque l'empereur Frédéric Barberousse : « Rétablis-nous le saint empire romain, rends-nous toutes ces guenilles resplendissantes... Le moyen âge, le vrai, tel qu'il a été, je veux bien l'accepter, mais délivre-nous de ce régime bâtard, de cette chevalerie en uniforme prussien, hideux mélange de superstition gothique et de moderne mensonge, qui n'est ni chair o| poissoi^. Gba$$e-moi ces comédiens de ces tréteaux qù iUpaFOdiçailep^s^.i, » (H P'^me- Çerman^.}
VHégémonie de la Prusse. 25q
son asservissement à l'ambition et aux visées de la Prusse.
C'est pour la convertir à cette doctrine et la plier à la discipline prussienne que le roi Guillaume, au retour de Sadowa, la châtia vigoureusement à coups de canon et de fusil Dreyse^ et, après l'avoir pillée et dépouillée en passant, lui imposa quelques centaines de millions d'amende, sous le spirituel prétexte de lui faire payer les frais d'une guerre improvisée si traîtreusement par la Prusse.
L'unification de l'Allemagne était assurément ime vieille idée planant sur les vastes territoires enserrés par la Baltique, les Alpes et la ligne si tranchée des races slaves.
Mais c'était une idée théorique, assez vague, qui, tout en hantant les esprits élevés, se reflétait très différemment dans les diverses conceptions du génie idéaliste et abstrait de la Germanie.
Quant aux peuples, ils y étaient pour la plupart totalement indifférents, et en beaucoup de pays hostiles.
C'est ce qui explique comment le morcellement . de la patrie allemande se maintenait paisiblement à côté des tendances spéculatives et des prédications savantes des théoriciens de l'unification.
Les souvenirs du saint Empire étaient une légende comme les cycles, hércjïcjuçs des î^iebelt^|;^en
26o Lt dernier des Napoléon
et la poésie seule avait retenu le nom de Frédéric de Hohenstauffen, le vieil Empereur endormi dans la caverne du Harz et dont la barbe blanche poussait à travers la table de pierre sur laquelle il était accoudé.
L'idée unitaire ne s'était nullement accentuée^ comme on Ta prétendu dans le mouvement national de 1 8 1 3 . Non, ce n'étaient pas des aspirations fiisionistes qui avaient fait lever les peuples allemands ; ils ne se doutaient même pas alors des tendances dont les dilettanti £euitaisistes veulent les gratifier aujourd'hui pour Tagencement correct de leurs systèmes.
Le mouvement de i8i3 était une insurrection contre le despotisme militaire de Napoléon l^ et les exactions de ses lieutenants. Il avait été préparé par trois hommes d'Etat agissant sous les excitations énergiques des émissaires anglais et russes.
Sans les désastres de la grande armée, sans les journées de Leipsick, ce beau mouvement national fût resté à l'état de complot avorté.
Le mouvement était si peti un élan populaire unitaire^ que les princes, dans des proclamations, aujourd'hui bien curieuses, se croyaient obligés de faire à leurs peuples les plus brillantes promesses pour les ramener au combat.
Voilà la vérité historique :
L'Hégémonie de la PrusH. 261
La poésie et les habiles en ont fait une épopée héroïque, espèce d^arsenal où tout le monde, pour les besoins de sa cause, va puiser les éléments d'une théorie différente.
Le mouvement imitaire ne s'accentue sensiblement qu'après i83o. La Révolution de Paris eut un certain retentissement en Allemagne, parmi les lettrés, et surtout parmi la jeunesse des Universités, qu'elle enrôla dans les sociétés secrètes.
La Prusse semble avoir entrevu dès lors le parti qu'elle pourrait tirer des tendances libérales en Allemagne.
Elle travailla activement à attirer dans son sillage tous les esprits avancés, toutes les spéculations fusionistes ou réformatrices qui pouvaient exercer ime influence sur les esprits et les peuples. Elle édifia l'association douanière du Zolverein, réalisa une sorte d'unification des législations économiques, commerciales et industrielles et se posa à la Diète comme le champion de la politique libérale en Allemagne.
Jamais leurre plus éhonté, jamais hypocrisie plus impie. Ce libéralisme n'était qu'un masque sous lequel s'abritaient les convoitises et le despotisme arbitraire de la Prusse.
En 1 848, la Révolution française se traduisit enfin en Allemagne par une action populaire. Des émeutes
éclatèrent dans les grands Etats allemands, et le Parlement de Francfort essaya de constituer l'unité politique de TAllemagne.
Les meurtres de Frankfort, les assassinats et les pendaisons inaugurés par la Révolution à Vienne, déshonorèrent rapidement le mouvement national. Dès lors réaction d'épouvante à Berlin... les stratégistes prussiens ne manient plus qu^avec précaution et défiance le dangereux engin, et rAutriche avait fini par tenir seule, et à la Diète fédérale et au Parlement de Vienne, la tête et l'initiative du progrès et des idées libérales.
La Prusse ne représentait et ne préparait donc pas l'idée unitaire de l'Allemagne. Si l'Allemagne avait eu à demander son unification politique à une puissance^ elle l'eût demandée à l'Autriche de préférence à la Prusse, laquelle a toujours eu le privilège de soulever chez tous les peuples de la Confédération les plus vives et les plus profondes antipathies.
Mais la politique de Berlin avait fini par trouver un levier bien autrement puissant pour passionner TAllemagne, et la jeter dans un élan irréfléchi, — et pour son malheur, — dans le jeu égoïste et perfide de M. de Bismark : c'est la haine contre la France. Ce sentiment est une tradition du peuple j allemand et on peut dire qull fait partie du caractère national.
VHégémonie de la Prusse. 263
Chez rhomme le plus élevée comme chez le dernier paysan, vous trouvez, pour peu que vous insistiez^ ce dogme de la crainte et de la haine. La Francophobie est non-seulement dans la légende universelle, dans le livre, dans la poésie^ dans les monuments; il fait partie de l'éducation nationale. L'un des historiens les plus populaires porte fièrement le surnom de c mangeur de Français 2> (i ].
Ce sentiment formidable, quelque peu assoupi depuis i83o, s*est réveillé avec vivacité à l'arrivée d*un Napoléon au pouvoir.
Les agissements de la politique impériale, la guerre d'Italie, etc., etc., n'ont fait que redoubler les inquiétudes et les rancîmes de TAllemagne.
C'est là surtout qu'il faut chercher le secret de la réussite des manœuvres de M. de Bismark. Exploiter la crédulité et la complicité de Napoléon contre l'Autriche; puis exploiter la gallophobie de l'Allemagne contre Napoléon et « l'ennemi éternel (2), 9 voilà le fonds de la politique et de la diplomatie des habUes de Berlin.
Nous avons déjà, en bien des occasions, signalé le talent de plagiaire du comte de Bismark. C'est un habile copiste.
(1) Menzel der Fram^osen/resser.
(2) Der Erbfeind.
a64 Le dernier des Napoléon.
Ainsi il commence par appliquer à la Prusse les théories autoritaires de Thomme du 2 décembre.
A l'exemple de Napoléon III, le gouvernement prussien comprimera avec une violence inouïe toute velléité libérale du pays. Il portera toutes les ressources du trésor, toutes les sollicitudes de Fadministration sur les questions militaires, et créera une armée en disproportion choquante, avec le chiffre de la population et les ressources de la Prusse. C'était suffisamment avertir l'Europe. Le Parlement de Berlin proteste, — on le supprime par trois fois. Les délégués du pays refusent l'impôt, — on le lève sans eux, par voies despotiques et illégales. On bâillonne la presse^ on emprisonne les députés récalcitrants. Il n'y a plus ni lois ai constitution. La nation demeure courbée sous la terreur royale. En même temps, M. de Bismark sème le trouble, les discordes, les complots incessants entre les confédérés allemands; et lorsque l'Autriche veut les calmer, lorsque prenant au mot la Prusse, qui prêchait hypocritement aux voisins les réformes unitaires^ elle veut établir sérieusement des réformes en Allemagne, la Prusse déjoue 6OUS main, et par les intrigues les plus perfides, les efforts loyaux de l'Empereur François-Joseph *t fait avorter tous les projets de l'Autriche. En i863, la Prusse trouva moyen de réveiller
L'Hégémonie de la Prusse. 365
œtte étemelle question du Schlesvig-Holstein, dont tous les jurisconsultes du Nord et tous les généaloguesde l'Europe avaient enchevêtré, comme à plaisir, les fils inextricables.
L'Europe comprend le danger qu'il y a de fournir un prétexte quelconque aux rapacités de la Prusse; et TAngleterre, la Russie et la Suède protestent et déclarent vouloir mainf^nir les stipulations du traité de i852. Pour assurer ce résultat, les puissances protectrices appellent la France au secours de la paix et du bon droit; mais Napoléon III, secrètement allié à la Prusse, va lui rendre le service qu'il en avait reçu en Italie. — Il prétexte ime rancune contre le refus qu'avait opposé lord John Russel à la réunion. d'un congrès européen^ et laisse écraser le Danemark^ le vieil et fidèle allié de la France.
Il va sans dire qu'une fois la conquête achevée, c'est la Prusse qui garda toute la proie. Lorsque TAutriche demanda que les deux duchés fussent livrés à la Confédération germanique^ le gouvernement de Berlin, avec sa bonne foi prussique, déclara avec cynisme qu'il avait cru la veille, comme toute l'Allemagne, que les duchés appartenaient à la patrie commime, mais que, depuis la conquête, sa conscience^ bourrelée de scrupules, avait soumis la question «ux l^tes de Berlin, lesquels venaient,
z66 Le dernier des Napoléon
à son grand étonnement, de découvrir que les duchés appartenaient i éellement au Danemark, d'après le traité de i852.
Vous condueriez, qu'il ne restait alors qu'une chose à faire : s'excuser auprès du Danemark pour lui avoir fait une querelle de Prussien et une guerre imp|p, et lui restituer ses duchés.
Mais la Prusse a une casuistique qui en remontrerait à Caïphe et à Escobar.
Elle démontra que les deux duchés, n'ayant jamais appartenu à l'Allemagne et n'appartenant plus au Danemark^ il n'y avait qu'un.parti à prendre, c'était de les annexer à la Prusse. Et ainsi futfait^ sous les yeux de l'Europe indignée, mais laissant faire. L'Europe expiera un jour cette criminelle complicité I
Il est des devoirs qui s'imposent à une génération. Les éluder ou les déserter, c'est léguer à l'avenir des périls décuplés. C'est appeler tôt ou tard la foudre sur son propre édifice.
L'Europe, par égoïsme^ par insouciance du droit et de la justice, par ce lâche amour du repos des nations repues, croit pouvoir laisser égorger impunément un petit peuple héroïque et malheureux. Elle saura bientôt ce que lui coûtera ce déni de /ustice devant lequel elle a fermé les veux.
L Hégémonie de la Prusse. 267
La Prusse a mieux gagné que deux duchés. Elle a enfin réussi à désorganiser la Confédération gernaanique, Tobstacle, le rempart qui jusqu'alors se dres^t obstinément devant ses ambitions.
Désormais, la discorde désagrégera TAllemagne et ouvrira la barrière aux envahissements de la Prusse.
C^est à ce moment que M. de Bismark apparaît décidément à la tête des attires . Le 9 octobre 1 862, il avait pris le ministère des affaires, étrangères. Il comprit^ par Texemple de Cavour et d& lltalie^ que c^est à Paris seulement qu'il pouvait négocier et conquérir Tabolition de la Diète allemande et Técrasement de l'Autriche. Il partit pour Paris,
M. de Bismark sut rapidement gagner la confiance et toutes les amitiés des Tuileries. Il ne quittait plus TEmpereur^ le suivait à la campagne^ aux eauXy partout.
C'est à Biarritz qu'il soumit à Napoléon III son premier plan de réorganisation de l'Europe.
La proposition émanait entièrement de Vinitiative de M. de Bismark.
En voici les données principales :
< Entente et action communes entre la France et la Prusse-, la France s'annexera le Luxembourg, plus tard la Belgique, « nid de démagogues à détruire, > disait M. de Bismark; rectification de
I frontières à Test, qui donnerait à la France les districts houillers de la Sarre et Mayence.
< La Prusse se compléterait par l'annexion du Hanovre, par l'absorption de tous les États allemands jusqu'à la ligne du Mein. »
Voilà le plan primitif. M. de Bismark, tentateur plein d'astuce, insistait... « ballottant sans vergogne dans les plus odieux compromis les destinées des faibles et l'avenir de l'Europe. L'Empereur, indécis, efltayé de ces audaces, hésitait comme toujours. Mais le Méphistophélès prussien, avec une insistance^ une souplesse, un acharnement indicibles, obsédait son esprit, harcelait ses irrésolutions, ranimait sa confiance, surexcitait son ambition.
Rebuté le soir, il revenait à l'assaut le lendemain, harassant ses auditeurs de sa loquacité exubérante, de son c admiration pour la France, > de son € enthousiasnie et de son dévouement pour Napoléon (i), » et descendait jusqu'aux amabilités les plus embarrassantes vis-à-vis des personnages de l'entourage impérial.
M. de Bismark peut dire qu'il a emporté de haute
(i) Il y avait aux Tuileries, dans le cabinet et sur le bureau de l'Empereur, une photographie de M . de Bismark sur laquelle le chancelier avait tracé de sa main une dédicace étourdissante en l'honneur de César Napoléon !
LHégémonie de la Prusse. 269
lîce la complicité de TEmpereur pour ses projets fratricides.
Le roi Guillaume, pour égorger dans un guetà-pens son frère d'Autriche, son allié de la veille, et lui donner le coup de massue de Gain...., pour promener le fer et le feu à travers la famille allemande^ ses confédérés...; pour spolier les princes, usurper les royaumes et rançonner toute TAllemagne...., a besoin de la complicité de la France et du concours de Tltalie.
Pour mener l'Italie à Tassant de FAutridie, il faut la permission de Napoléon IIL
On voit d'ici que la tâche du chancelier était épineuse, et Ton ne comprend que trop comment, pour y réussir, il a semé la route des promesses les plus fantastiques.
Ce qu'il y a d'inouï dans cette tragi-comédie^ c'est que, tandis que M. de Bismark propose^
flatte, sollicite , Napoléon III hésite, recule,
reste muet, joue.au Machiavel pour cacher ses affaissements et les terreurs que lui infligeait alors l'expédition du Mexique.
M. de Bismark prend, de guerre lasse, le parti de marcher en avant, et, à sa profonde stupé£action, il s'aperçoit que l'Empereur^ non-seulement le laisse agir, mais lui met sans contrôle et sans conditions l'Italie dans la main.
370 Ia dernier des Napoléon.
Le pauvre sire rêvait peut-être qu'un beau jour, quand tous ses alliés naturels seraient anéantis, ef son ennemie la plus venimeuse^ la Prusse^ une foi^ maîtresse de TAUemagne, elle se changerait tout à coup en un bon génie et lui apporterait en don gracieux le Rhin et la Belgique.
Et là-dessus, Napoléon firisait sa moustache et somnolait en toute sécurité.
Nous avons remarqué avec un véritable étonnement combien de fois la fortune offirît à Napoléon III une revanche fadie de ses désastres, ou les moyens d'asseoir sa fortune et l'avenir de sa dynastie sur des fondements glorieux et inébranlables.
Nous passons pour ravant*demière fois devant un de ces sourires de son étoile.
En effet, du jour où l'ambition effrénée de la Prusse vient à menacer la sécurité et l'équilibre de l'Europe, la France, par un contre-coup forcé, en devient l'arbitre et le maître indiscutable.
Napoléon avait, à son choix, trois positions à prendre :
I® Ou bien s'entendre nettement avec la Prusse et se faire garantir sa part de butin dans cette expédition de grand chemin qu'elle méditait. La Prusse, placée entre son ambition et Timpuissance de la satisfaire, eût fait la part large à son complice.
2^ Ou se retrancher dans une neutralité atten-
V Hégémonie de la Prusse. aji
tive, tout en déclarant se désintéresser dans les affaires intérieures de rAliemagne. Dans cette situation, la France voyait se grouper autour d'elle toutes les petites nationalités menacées, toutes les sympathies de TEurope et le respect du monde. Il ne pouvait se tirer im coup de canon sans son agré ment.
3° Et enfin, une dernière alternative : réconcilier TAutriche avec Tltalie, et ramener la Prusse au respect des traités et dans les limites légitimes et restreintes de son rang secondaire.
Chacun de ces trois partis énergiquement dessiné, sauvait, non-seulement le prestige de la politique impériale^ mais consolidait la sécurité et la prépondérance de la France.
Mais autant Taveuglement et la folie de Napoléon étaient profonds, autant Tastuce et Thabileté ae M^de Bismark étaient remarquables. Il savait qu'il allait jouer ime partie suprême. En cas d'échec^ la Prusse était perdue sans retour.
Salut et défaite, tout dépendait de la France.
Quelque téméraire que filt lediancelier, quelque âpre que fût l'ambition du roi Guillaume, aucun des deux compères n'eût risqué ce terrible enjeu, s'il n'avait été sûr de la faiblesse^ de l'aveuglement et de la complicité de Nfqx)léon IU«
L'E(iùpereur> en effety àrah euTincroyaUè infir-
2y% Le dernier des Napoléon»
mité d'ajouter foi pleine et robuste aux felladeuses avances de la Prusse. Il était tellement persuadé qu'elle lui réservait ses annexions, qu'à peine la guerre déclarée à rAutriche, il se rendit à l'Exposition d' Auxerre et annonça à la France et au monde, dans un discours officiel, que si la Prusse s'adjugeait un pouce de terrain, la France aurait sa compensation.
Tout le monde avait lu derrière cette annonce solennelle des stipulations formelles^ des conventions écrites avec la Prusse. — Or, il n'en était rien, et l'on reste attéré à la vue d'une hallucination aussi grossière. On ne sait qu'admirer le plus, ou de l'aveuglement de ce rêveur, ou du bonheur insolent de M. de Bismark.
Maintenant, sortons un instant des bas-fonds où ces deux jouteurs masqués croisent leurs manœuvres, et remontons à la lumière, aux sommets d'où Ton voit l'ensemble des événements, les horizons de l'histoire. Un fait immense va s'accomplir en Europe. Il est déjà presque acquis aujourd'hui. Ce n'est pas le triomphe de l'hégémonie prussienne, c'est Tavénement du génie prussique.
Trois principes luttent en Europe pour la suprématie depuis la mort de TEmpire romain :1e principe païen de l'Italie, le principe barbare survivant dans le sang et les entrailles des races du Nord, et
LHégémonie de la Prusse. 2ji
le principe chrétien soutenu par les nations catholiques. C'est le dernier qui triompha, grâce surtout au génie et à Tépée de la France, et son couronnement s'acheva sous Louis-le-Grand par le traité de Westphalie, où la France inaugura le droit des gens basé sur les notions chrétiennes et l'équilibre européen.
Or, ce qu'avait édifié la vieille France des Bourbons, la France des Napoléon vient de l'ébranler et de le déplacer au profit de la Prusse.
Et puisque l'Europe n'a pas voulu écouter la voix prophétique de la grande Thérèse, qui lui indiquait quels dangers formidables lui préparait Tavénement de la prépondérance prussienne, nous allons lui faire signifier aujourd'hui, par le grand Fritz luimême, à quelle politique et à quelle race elle aura affaire demain.
La Prusse n'est pas^ comme les autres peuples de l'Europe, une nationalité ayant ses racines dans la vieille souche de la régénération du monde moderne par le christianisme, c'est une tribu née d'hier dans un camp^ sous le bâton de commandement.
Un homme d'une audace redoutable, d'un cynisme inconnu depuis Diogène, d'une habileté perfide, inocula à ce peuple son génie et son caractère. 11 greffa la Prusse sous une pression de fer, sur un modèle et des principes eflfrayants. Le peuple devint
une armée, le pays une caserne^ le roi un général. Pour politique extérieure : la duperie ; pour système intérieur : un militarisme à outrance.
Aujourd'hui que cette sombre chose va triompher^ grâce à Napoléon III, écoutons le législateur de Tère nouvelle que nous allons voir inaugurer par la Prusse. Ce qui est piquant, c'est devoir le grand Fritz indiquer à Napoléon III le thème des frontières naturelles, et la manière de les confisquer.
— La France est bornée à l'occident par les mos^ts Pyrénées qui forment une espèce de barrière qne la nature cDc^^-même a posée ; mais, du côtéde l'Orient, elle n'a d'autres limites que celles de sa modération... Il serait à souhaiter que le Rbio pût continuer àfaire la limite de leur monarchie. Pour cet effet, il se trouve un petit duché de Luxembourg à envahir, un petit électorat de Trêves à acquérir par quelque traité, un duché de Liège par droit de bienséance... et il ne faudra à la France que le ministère de quelque homme modéré et doux qui, prêtant, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, son caractère à la politique de sa cour, et qui^ rejetant toutes les ruses et tous les détours de ses artifices sur le compte de ministres subalternes, conduira, à l'abri de dehors respectables^ ses desseins à une heureuse issue (i).
Maintenant, void pour ses successeurs. Si Napoléon III n'a pas suivi ces honnêtes conseils, les successeurs de Frédéric II seront plus respectueux.
(i) Œuvres de Frédéric II, édit. de Berlin, 1846, t. VIIL p. i5.
' L Hégémonie de la Prusse. 275
~ Tant que ce pays (la Prusse) n'aura pas pris une plus grande consistance et de meilleures frontières, il doit être gouverné par des princes qui soient toujours en vedette, les oreilles dressées pour veiller sur leurs voisins (2).
^ ... On prend quand on peut, et on n'a jamais tort que quand on est obligé de rendre.
— ... Ne vous laissez pas éblouir par le mot de justice, c'est un mot qui a différents rapports et qui peut être expliqué de différentes manières.
— Comme on est convenu parmi les hommes que djiper son semblable était une action lâche, on a été chercher un terme
qui adoucit la chose, et c'est le mot politique qu'on a choisi
J'entends par le mot politique qu'il fout s'appliquer à duper les
autres, c'est le moyen d'avoir l'avantage car, ce principe
posé, ne rougissez pas de faire des alliances dans la vue d'en tirer vous seul tout l'avantage. Ne faites pas la faute grossière de ne pas les abandonner, quand vous croirez qu'il y va de votre intérêt, et souvenez-vous de cette maxime : que dépouiller ses voisins, c'est leur ôter le moyen de nous nuire.
— Ayez donc de l'argent, donnez de la supériorité à vos troupes , attendez la circonstance, et vous serez assuré, non pas de con server vos Etats, mais de les agngddir. Il y a de mauvais politiques qui prétendent qu'un Etat qui est arrivé à un certain point ne doit plus penser à s'agrandir, parce que le système de l'équilibre a presque fixé à chaque puissance son coin.... L'équilibre n'est qu'un mot. C'est en méprisant ce système que l'on f
va au grand Il fout toujours tenter et être bien persuadé I
que tout nous convient. Mais il faut seulement prendre garde de ne pas afficher avec trop de vanité ses prétentions, et surtout nourrissez deux ou trois hommes éloquents à votre cour, et
. laissez-leur le soin de vous justiÇer.
(2) Ibîd. Berlin, 1848, t. IX, p. 191.
276 Le dernier des Napoléùm.
Maintenant, un petit grain de morale :
— Ne penses pas que l'amour naisse de la tendresse ; je le crois produit par Tinstinct des sens. C'est une nécessité.... Je regarde l'amour comme la fiûblesse la plus aimable et la plus excusable des hommes (i).
Nous avons ajouté ce dernier trait pour compléter la ressemblance du portrait que nous avons tâché d^esquisser sur le vif dans le chapitre précédent.
En regard de ces doctrines, relisons les lignes prophétiques de la grande Marie-Thérèse :
^ Tout le monde, ea Europe, sait quel compte il faut âiire du roi de Prusse et de sa parole. La France en a fait l'expérience en plusieurs occasions; et, en général, aucun souyeiain en Europe n*a pu se soustraire à ses perfidies. C'est un pareil roi qui veut s'imposer à l'Allemagne... 11 est étonnant que toutes les puissances ne se mettent pas d'accord en vue de conjurer un tel danger, qui, tôt ou tard, doit inévitablement se £iire sentir de tout son poids a chacons d'sllksIII
Ne viendra-t-il donc jamais le temps où les conseils et re3q)érience d'autrui serviront à quelque chose ?
(i) Œuvres de Frédéric II, édit. de Berlin, 1840, t. XXVI, p. 89.
Sadowa.
Nous, venons de voir sous quelle hallucination de somnambulisme de Napoléon III, les habiletés de M. de Bismark viennent de nouer la triple alliance de la Prusse, de l'Italie et de la France contre TAutriche. L'Empereur a le rôle de lago dans le drame.
La France reculée dans Tombre n'en est que plus menaçante.
Le gouvernement imp^al a longtemps nié le fait ; mais, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, ses propres documents secrets^ brusquement dévoilés, viennent flageller ses allégations des démentis les plus sanglants.
Rien avant l'entrée en campagne, une lettre expédiée des Tuileries à Berlin réconforte et rassure M. de Bismark (i).
(i) « Lorsque nous avons été interrogés par le cabinet de Vienne, nous lui avons déclaré que nous voulions rester neu-
En même temps Napoléon garantit Tltalie contre tout danger et tout revers que pourraient lui infliger les armées autrichiennes (i).
Ainsi la France épaule la Prusse en Allemagne^ se tient derrière lltalie, prête à arrêter TAutriche victorieuse. Dans ces conditions, les honorables conjurés disaient la campagne presque à coup sûr.
Cependant, cette première base établie, il restait encore bien des points noirs. Quelque forte, quelque bien agencée que fût la puissance militaire de la Prusse, elle n'était pas de force à attaquer r Autriche, autour de laquelle se rallieraient inévitablement le Hanovre et tous les Etats du Sud. Il s'agissait donc de surprendre la victime. Voici comment procéda M. de Bismark :
Il endormit, par des notes diplomatiques et des protestations de paix et d'amitié vis-à-vis de FAutriche^ la vigilance de la cour de Vienne.
très, bien qu'il nous eût fait observer que notre neutralité était ^\\x% favorable pour la Prusse que pour TAu triche. » (Drouîn de l'Huys. Lettre confidentielle,)
(i) « Noos n'avons pas pensé que nous dussions prendre sur. nous d'apporter aucun obstacle à raccomplissement des desti-l nées de ritalie> ou la détourner des combinaisons qu'il lui appartient d'apprécier, à Tentière liberté de son jugement. C'est en ce sens que je me suis exprimé avec M. Nigra. » (Drouinde l'Huys. Lettre particulière et confidentielle,)
Sadowa 279
L'Autriche, épuisée par la guerre d'Italie, et r assurée par les bonnes promesses de la Prusse, se décida à diminuer son armée^ pour soulager ses finances.
Alors le roi Guillaume entra en scène et joua son rôle ; toujours le même. M. de Bismark organisa à Gastein une entrevue cordiale et fraternelle entre I es deux souverains, pour e£facer les derniers vestiges des fâcheuses impressions que le partage des d épouilles du Danemark avaient laissé dans l'esprit d u jeune et chevaleresque empereur d'Autriche et p our cimenter entre eux et leurs peuples une sainte et cordiale alliance.
Le roi Guillaume a l'accolade expansive et les embrassements attendris. M. de Bismark en a sou* vent tiré des effets prodigieux.
Pendant que son «rude mais honnête i» souverain t ient l'empereur François-Joseph dans ses bras et s ur son cœur < loyal, t^ M. de Bismark termine rapidement avec ritalie son traité d'alliance. MM. de Moltke et de Roon organisent à la hâte la mobilisation de l'armée afin desurprendre dans son sommeil et d'étrangler à l'improviste cette confiante et chère alliée^ l'Autriche.
Lorsque celle-ci s'aperçut enfin du gouffire creusé si traîtreusement sous ses pas, elle voulut protester et armer à la hâte.
28o Le dernier des Napoléon.
Alors M. de Bismark, dans une circulaire célèbre copiée sur Tun des chefs-d'œuvre de M. de Cavour^ cria à la trahison, dénonça à l'Europe cette criminelle velléité de l'Autriche de vouloir se
défendre Et avant queTAutriche ait eu le temps
de se retourner et l'Europe d'intervenir, la Prusse, qui était prête, armée jusqu'aux dents^ mobilisée pour l'invasipn de l'Empire, exercée en quelque sorte de longue main pour cette marche forcée^ se jeta avec toutes ses forces sur la Bohême.
En même temps, l'Italie, comme le condottiere armé du poignard et qui vous guette dans les passes difficiles, se rua sur la Vénétie, plaçant ainsi l'Autriche entre deux feux et entre deux agresseurs qui se valaient par la probité et la loyauté^ sinon par la valeur et le succès.
L'archiduc Albrecht, attaqué à l'improviste par l'armée du Re-Galantuomo, deux fois supérieure en nombre, marcha droit à elle et l'écrasa à Custozza, tandis que l'amiral TegetoflF, avec de vieux vaisseaux de bois^ enveloppa la flotte cuirassée des Italiens et lui infligea, dans les eaux de Lissa, une défaite complète et honteuse.
L'Italie se contenta de ces deux hauts faits et ne bougea plus.
L'Autriche n'avait pu réunir en toute hâte, en Bohême, qu'une armée très insuffisante, pourvue d'un
Sadowa 281
vieux matériel de guerre, vis-à-vis de l'armée prussiemie mmiie de canons nouveaux et du fusil à aiguille. I .
Le maréchal de Benedeck ajouta à toutes ces con- (Ctions malheureuses, une manœuvre déplorable, et le choix d'une position désastreuse pour ses troupes, en cas de retraite.
C'est ainsi que s'engagea la bataille de Sadowa. Malgré les ravages de l'artillerie et de la mousqueterie prussienne, malgré les désavantages de la position, les Prussiens étaient battus à deux heures et pliaient de toutes parts devant la solidité et l'héroïsme des troupes impériales, quand une deuxième armée prussienne apparut sur le champ de bataille et changea la victoire en défaite (4 juillet 1866.)
Sadowa retentit comme un coup de foudre sur l'Europe stupéfaite et consternée. La Russie et l'Angleterre commençaient enfin à comprendre où tendait l'audace de la Prusse.
L'attitude équivoque de la France avait maintenu forcément la neutralité de l'Europe ; Napoléon con- ' tinua à rester inerte devant les notes diplomatiques échangées au sujet de cette guerre désastreuse.
Cependant l'Autriche, victorieuse en Italie, n'était pas encore gravement atteinte.
Tous les Etats de l'Allemagne du Sud se levaient pour lui venir en aide, et l'armée prussienne pou-
vait être coupée de sa ligne d'approvisionnement et de retraite. Le Patron de la Prusse trancha la question. Napoléon se hâta d'intervenir, et la paix fiit signée prédpitamment à Prague.
L'Autriche ne voulut pas céder directement la; Vénétie à l'Italie, et l'Empereur assuma ce rôle ridicule et honteux, d'ajouter piteusement de ses propres mains, au commandement de la Prusse, la dernière pierre à cet édifice de l'unité italienne qu'il avait reniée et désertée à Villafranca.
M. de Bismark triomphait en tout et partout.
Avant même que les stipulations de Prague fussent signées, il se jeta sur l'Allemagne, proie désormais livrée sans défense à ses convoitises.
Il annexa à la Prusse tous les Etats du Nord et extirpa, sous la menace du canon, des centaines de millions aux Etats du Sud.
Désormais l'Allemagne est prussifiée.
Cependant la tâche est encore ardue et les difficultés surgissent de tous côtés, menaçantes, nom-
1 breuses et compliquées.
î L'Europe indignée était prête à protester et serait assurément intervenue, si l'apparition de Napo-
^ léon III aux préliminaires de Prague n'avait de plus en plus persuadé la diplomatie qu'il y avait connivence et traité entre les deux gouvernements de Prusse et de France. Cette attitude de Napoléon
Sadowa 283
dernière les spoliateurs, ce rôle de bravo muet et masqué comme le bourreau du moyen âge^ épou- j vantaient les amis de FAutriche et du bon droit, et c'est grâce à cette attitude, grâce à cet épouvantail^ que la Prusse eut le temps de dévorer sa proie.
Qui donc eût pu se douter qu'il y avait au monde un homme assez insensé, assez imbécile^ assez délaissé de Dieu et du sens commun, pour assister avec un désintéressement criminel et hébété à la ruine de ses véritables alliés, pour aider au creusement certain de sa propre fosse?
M. de Bismark, malgré toutes ses habiletés^ malgré sa connaissance profonde des aberrations de ce cerveau brumeux de l'Empereur, tremblait à chaque instant que l'édifice encore si fragile de son immense audace ne s'écroulât. La moindre secousse, la moindre suspicion delà part de la France, un instant de réveil du somnambule des Tuileries^ et tout pouvait verser dans l'abîme.
M. de Bismark a avoué depuis, à un confident intime, combien d'angoisses assiégeaient albrs son esprit : c Ce sont, disait-il, les heures les plus fiévreuses^ les plus lourdes et les plus douloureuses que j'aie vécu! » Mais aussi c'est l'heure où il déploya le plus de talent, le plus de souplesse, le plus d'activité, le plus de merveilles, dans toute sa carrière si remplie.
Il sut faire face à tout.
Jamais il ne fit plus de promesses, ne laissa entrejVoir plus de dévouement et de soumission pour j l'Empereur. Il commença par annexer violemment ' à la Prusse tous les territoires à sa convenance : près I de cinq millions d'âmes, mais il demanda gracieusement l'assentiment de la France. M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, refusa énergiquement et demanda des compensations.
Mais M. de Bisniark avait près de l'Empereur un ennemi plus redoutable, ce fut le maréchal Niel. Le maréchal — le vainqueur de Solferino — suivait d'un œil attristé cette campagne de forbans, cette guerre impie qui, sans raison ni prétexte — uniquement pour satisfaire les avidités d'une nation de proie — tombait àl'improviste sur ses alliés de la veille, sur ses confédérés, ses frères de langage et de patrie, pour les spolier, après les avoir traîtreusement assassinés.
Il essaya de secouer la torpeur et les illusions de l'Empereur et lui proposa un plan hardi, décisif, qui relèverait par un coup de foudre la fortune des Napoléon et assurerait la salvation de la France pour le présent et l'avenir ( i ) .
(i) Au moment du conflit entre la Prusse et TAutriche, M. Drouyn de Lhuys conseilla à Napoléon une attitude énergique, au moins la médiation «rmée. L'Empereur repoussa le
Sadowa 285
En efifet, si devant les tergiversations et les promesses de la Prusse, l'Empereur eût brusquement jeté trois œnt mille hommes sur le Rhin, pour ré-' veiller la mémoire de M. de Bismark et V aider dans la campagne fraternelle qu'il allait perpétrer au retour de Sadowa contre t ces principicules, les parasites et la plaie de la patrie allemande, tè comme disait M. de Bismark, il était encore le maître et l'arbitre de la situation ( i ) .
La Prusse, prise à revers pendant qu'elle luttait avec toute l'Allemagne en armes ; l'Allemagne exaspérée contre la trahisonfiratricide du roi Guillaume ; — tout l'édifice de M. de Bismark sombrait, sans que Napoléon eût besoin de tirer un conp de fusil.
Mais l'Empereur préféra les conseils de M. de Bis-
conseil. Comme Sadowa émut péniblement tous les espnts éclairés en Europe, Napoléon, pour justifier son inaction, publia que le ministre de la guerre avait déclaré n'être pas prêt, — Or, au mois d'avril suivant, le maréchal Randon rédigea un mémoire qui prouvait qu'au contraire la France était parfaitement prête. On défendit la publication, comme inopportune. Or, il en résulte nettement que TEmpereur était convaincu qu'au . moindre signe il arrêtait l'Italie, et que, se portant au secours de l'Autriche et de l'Allemagne en armes, la Prusse était écrasée. — S'il n'est pas intervenu, malgré tous les conseils, c'est qu'il était acquis à la Prusse et déterminé à la laisser agir.
(i) Une femme d'un esprit éminent, la reine de Hollande, lui écrivait, le i3 juillet 1866, cette lettre remarquable et prophétique : « Vous vous faites d'étranges illusions. Votre prestige a plus diminué dans cette dernière quinzaine, qu'il n'a diminué pendant la durée du règne. Vous permettez de détruire le
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mark à ceux du maréchal Niel^ et les télégrammes fraternels du roi de Prusse, au cri d^angoisse de la France.
Il est des heures suprêmes, dans le cours des affaires humaines^ qui décident pour des sîèdes de la destinée des nations.
Malheur à ceux qui ne savent pas les prévoir ; mais malédiction sur ceux qui ont charge d'âmes et de peuples ; qui sont édifiés sur la gravité des événements qui arrivent; qui ont aidé ténébreusement à les faire surgir ; et qui ne sont gas prêts quand la fortune passe à leur portée. L'Empereur laissa la Prusse tranquillement achever son œuvre.
L'armée prussienne repassa le Mein, poussant devant elle et traînant dans ses fourgons tout ce qu'elle avait pu piller par toute l'Allemagne — caisses publiques et privées, armes, objets précieirx, et jusqu'aux wagons des chemins de fer. — Le
faibles; vous laissez grandir outre mesure Tinsolence et la brutalité de votre plus proche voisin.
Je regrette que vous me croyiez intéressée à la question^ et que vous ne voyiez pas le funeste danger di^Une puissance- Allemagne et ai Une puissanoe-Italie.
C'est la dynastie qui est menacée, et c'est elle qui en subira les suites
La Vénétie cédée, il fallait secourir rAutriche, marcher sur le Rhin, imposer vos conditions 1
Laisser égorger rAutriche» c'est plus qu'un crime, c'est une faute ^
Sadowa 287
pieux roi Guillaume levait plus que jamais les bras vers le ciel, et lançait des oraisons émouvantes sur la charité évangélique^ la sainte soumission aux dé-i crets de Dieu.
« Le Seigneur tout-puissant, de qui dépend le sort des batailles, auquel il appartient de donner ou de retirer la victoire, avait daigné prononcer luimême dans cette grande cause. Il avait ordonné à son pieux servitevu- Wilhelm-rex, d'abaisser devant lui l'orgueil des rois de Saxe^ de Wurtemberg et de Bavière^ de remettre à sa place rélecteur de Hesse- Darmstadt; il lui avait commandé de s'approprier les territoires du duc de Nassau et de l'électeur de Hesse, de prendre Francfort^ et de mettre enfin sur sa tête la couronne de son très cher frère le roi de Hanovre.
C'étaient là des décrets bien pénibles à exécuter ! ! !
Mais quoi! les voies de Dieu sont toujours droites et ses desseins sont insondables.
Eclairé par la grâce d'en haut et prêché tout bas par son ministre, le roi Guillaume se résigna; ilj était prêt à se sacrifier!!! » I
Et ainsi s'accomplit la grande spoliation : l'une des é volutions les plus dangereuses de ce temps, et as- , sûrement la plus inique et la plus monstrueuse.
En efiet^ ce ne sont pas des ennemis qu'on dépouille, qu'on détrône^ qu'on dénationalise \ ce sont
des confédérés, des amis de la veille, des princes alliés au spoliateur. De ce jour, la prussification de TAllemagne est réalisée sous la main du roi Guillaume.
A ce moment, M. de Bismark respira. Il comprit i toute retendue du parti qu'il pouvait tirer des erre- ! ments et de la faiblesse de Napoléon III, et entrevit — chose précieuse pour la Prusse — qu'il y avait moyen de tout conquérir sans rien donner au comparse naïf et crédule des Tuileries. Désormais^ la Prusse agrandie^ enrichie, armée^ commença à parler un nouveau langage, et M. de Bismark peut hardiment, en cas de difficultés avec TEmpereur, mettre en avant le thème hjrpocrite des exigences du parti militaire qui « gêne ses mouvements et arrête les générosités qu'il voudrait faire à la France. »
Et ainsi s'achève le premier acte du drame. C'est Tacte le plus important^ sa réussite assure toutes jles autres.
L'Autriche est atteinte dans sa vitalité. C'est une nouvelle victime de la protection de l'Empereur Napoléon.
La Confédérationgermaniqueet l'Autriche, dont Napoléon III vient de saluer la défaite, ont été les deux dernières sauvegardes de la grandeur politique de la France.
Les diplomates de V Empire.
L'un des côtés par lequel la France étonnera le monde, c'est TaflEaissenaent des caractères et de la virilité de ces générations matérialistes et sceptiques, formées par la Révolution et achevées par l'Empire. De toutes ces mains avides et présomptueuses qui se tendent poxir saisir le pouvoir, aucune n'est de force à en manier le moindre levier. Le jour où, au lieu de servilité, il faudra de l'intelligence et de l'énergie, au lieu d'ambition,du patriotisme, la France [ restera seule et abandonnée en face du péril. ! Nous venons de voir comment s'est engagé le duel ;' entre les convoitises séniles de Napoléon et les fourberies de la Prusse. Deséclairs sinistres ont traversé ces ténèbres et auraient dû réveiller la France. Avant que l'orage n'éclate sur elle, nous deman-
290 Le dernier des Napoléùn.
dons au lecteur de lui présenter les acteurs qui vont dénouer le drame. i
Cinq personnages principaux vont occuper en France la scène politique jusqu'au moment où le canon viendra balayer ces tristes comparses de leurs tréteaux.
M. Rouher, que ses familiers conmie ses adversaires appelaient le Vice-Empereiu-, était arrivé à l'apogée de son influence. Quoique profondément antipathique aux Tuileries, il avait pris une telle prépondérance dans les Chambres et dans Tadministration, qu'il était devenu le pivot indispensable du gouvernement.
Ministre d'affaires de premier ordre, orateur éminent, M. Rouher n'a jamais été un homme politique. Il ne s'est jamais douté peut-être qu'il existât une science politique et un art de la diplomatie.
Madame de Staël nous assure quelque part, qu'à Paris l'esprit court les rues. Nous ne nous permettrons pas de contredire une Parisienne si compétente. Elle aurait le droit de nous renvoyer à la, paysanne d*Athène&c o Çevoç, 8ev <«w (mf/f^l ( i ) •
Mais ce que nousavons été à même de constater, c'est qu'en France le talent surabonde et le caractère fait défaut. Du talent, tout le monde en a^ ta-
(i) Etranger, cela n'est pas de votre oompétence.
Les diplomates de rEtnpire. 291
lent léger, superfidel^ primesautier, aimable... ; du caractère^ nuUe part.
C'est par là que la France nous paraît malade^ et qu'elle pourrait bien tomber.
M. Rouher est un talent de premier ordre. Il n'est que cela. Il ne domine pas le pouvoir, il s'y cramponne et lui sacrifie non-seulement sa dignité, mais les intérêts les plus sacrés de son pays.
Au lieu d'éclairer son maître sur l'abîme qui s'élargit d'heure en heure, il préfère aveugler la France, feire prendre le change à l'opinion, pour celer les fautes et les périls.
Le jour où il tombera du pouvoir, la chute sera profonde et irrémédiable. S'il avait su en descendre, plutôt que de desservir son pays, M. Rouher serait la personnalité la plus puissante et la plus populaire de l'Empire. Mais pour cela il fallait un caractère, et, comme nous l'avons dit, M. Rouher n'est qu'un immense talent.
Derrière le Vice-Empereur, marche satisfait et heureux, son ombre, son séide, M. deLavalette (Félix-Marie). M. de Lavalette a été un des intimey^ de M. de Momy, même aux mauvais jours etj/ ien avant les splendeurs de l'Empire. Dans ces^ hxrs lointains et troublés, ils étudiaient de conserf ^ i^s mille et une surprises que les recors pou^^^nt
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29^ ^ dernier des Napoléon.
dresser, dans les divers quartiers de Paris^ aux débiteurs incorrigibles.
11 était juste qu'ayant été ensemble à la peine, ils arrivassent fraternellement à la gloire. Celle de M. de Lavalette a toujours consisté à se rendre possible, n'importe où, n'importe comment. Il n'est pas de ces esprits exclusifs qui se murent dans une conviction. La sienne est que^ moins on en a, mieux on arrive.
Cependant il a un dogme — et il lui est resté fidèle toute sa vie. Commentlexpliquer? Une vieille et spirituelle Polonaise que nous rencontrions autrefois à la cour, disait : Un homme peut briller par mille moyens; mais, poxir arriver sûrement, il n'en est qu'un : les femmes. M. de Lavalette a été de la secte de notre vieille baronne.
On pourrrait lui appliquer un célèbre distique ainsi amendé:
Magna gérant alii, tu Félix Maria nube Quod virtusaliis dat tibi aima Venus (i).
M. de Lavalette a eu un serviteur dévoué, un cAs^Mx)rateur assidu, pendant la plus grande partie (t se i carrière politique. C'est M. le comte Bene-
(i) ^^ue d'autres accomplissent des hauts faits, toi, Félix Marie, cultive les amours. Ce que la vertu conquiert aux autres, Vénus te l'apporte. -
Les diplomates de FEmpire. 293
detti, ex-chancelier de consulat en Egypte, ambassadeur à Berlin.
M. Benedetti est le fils d'un Grec ; il suppose que lui-même est né en Corse.
Il y avait, à Alexandrie d'Egypte, un vieux Grec madré, retors et millionnaire, du nom d'Anastasi.
Les Juifs et les Grecs qui font fortune de notre temps, n'ont de cesse et de repos que lorsqu'ils ont réussi à hisser un drapeau de consul sur l'entrée de leur maison. Par exemple, ils ne sont pas difficiles sur le pays qu'ils honorent de leurs services; à défaut de la France ou de la Russie, ils se rabattent sur Haïti, Madagaiscar ou Honolohu, pourvu qu'ils aient un drapeau qui couvre leur trafic.
M. d'Anastasi avait jeté son dévolu sur la Suède.
M. Benedetti, alors employé au consulat de France, fut pris soudain de la passion de s'associer aux destins de la maison d'Anastasi. La chose paraissait difficile de prime abord. M. d'Anastasi, vieux célibataire, n'avait que trois nièces, mesdemoiselles Scambali, lesquelles étaient déjà pourvues l'une d'un diplomate français, les deux autres de deux compatriotes.
Mais M. Benedetti ne se découragea pas pour cela. M. d'Anastasi avait acheté pour son service privé, d'un certain Mary-Bey (ex-tambour-major dans l'expédition de Morée), deux petites esclaves
294 ^ dernier des Napoléon.
grecques^ que le bravesoudard s'était adjugées dans une razzia.
L'une des petites filles devint un modèle de grâce et de beauté et conquit toutes les sympathies de son maître. Grâce à la persévérance du jeune élève consul et du Mekkemè turc, elle devint comtesse deBendeetti et le vieux d'Anastasi versa des millions dans la corbeille de noces.
L'autre sœur^ ô destins bizarres! fut tatouée par la petite vérole et lave encore aujourd'hui la vaisselle à Alexandrie.
L'hymen fit ainsi le bonheur et la fortune du disciple comme il avait déjà fait pour le maître, M. de Lavalette. Arcades ambo.
L'Empire lui octroya les postes les plus importants, et, au Congrès de Paris, c'est M. Benedetti qui, comme secrétaire, présentait la plume d'aigle certifiée véritable par M. Feuillet de Conches.
Tandis que M. Benedetti s'était chargé à Berlin de M. de Bismark, M. le duc de Gramont quittait l'ambassade de Vienne, pour aller à Paris prendre en mains les rênes de la diplomatie fi*ançaise.
S'il eût existé, dans l'administration impériale, un homme plus incapable encore pour le poste de ministre des relations extérieures. Napoléon III l'eût peut-être découvert.
Un des conseillers de l'Empereur lui représentant
Les diplomates de t Empire. 29^
vivement l'incapacité absolue de M. de Gramont et le danger qu'il y avait de lui confier une situation aussi tendue et aussi délicate; le souverain répondit :
— Je le connais, et c'est pour cela que je l'ai choisi .
Parole et sentiment fort justes et acceptables d'un souverain habile, sûr de son impulsion propre, mais dangereux dans la bouche de l'inhabileté et de la présomption.
Un jour, à Vienne, le duc de Gramont, causant avec le chancelier d'Autriche de la conduite odieuse de la Prusse, lui dit d'un accent convaincu : C'est
MOI QUI vous VENGERAI.
Enfin M. de Bismark a fait le portrait de M. de
Gramont en sept mots : t C'est l'homme le plus bête
de l'Europe. » Nous ne nous permettrions pas de
retoucher le dessin d'un tel maître. Ce mot cruel,
mais d'une si navrante exactitude, lancé en pleine
stable par le chancelier, fit le tour de rEurope,exhi-
; bant à la galerie la tête solennelle et vide du duc
Agénor, ornée de ce signalement. Le duc en garda
le cœur profondément ulcéré. Il se vengera^ dût-il
; mettre lé feu au monde, dût-il compromettre ou
perdre son pays. Vaniteux excessif, présomptueux
comme tous ceux desonespèce,ilnecherchera qu'un
prétexte. Quelque futile qu'il soit, il en fera son af-
faire personnelle, et jouera Tavenir du monde sur un coup de dé, de sa vanité blessée;
Reste le dernier : le sieur Emile OUivier.
Celui-là est eflfrayant d'ineptie et d'immoralité, couvert à la fois de tous les ridicules et de toutes les 'culpabilités.
Cet homme c au cœur léger » a réussi, comme Erostrate^ àfaire de son nom une flétrissure immortelle dans rhistoire. Il restera l'opprobre de son parti et la malédiction de sa patrie.
Le sieur Ollivier n'a jamais été une intelligence bien équilibrée. Si le cœur était léger, la tête ne Tétait guère moins. Quant à ses ramollissements de conscience, on peut les attribuer à son éducation première. Immense vanité^ talent facile — (toujours des talents), — ni sens commun ni sens moral, c'était ridéal de Favocat.
Il faisait partie des cinq irréconciliables que le pays avait envoyés au Corps législatif, et qui, avec cette logique et cette délicatesse de conscience, qui caractérisent le radicalisme, avaient prêté serment de fidélité au tyran, pour mieux ce le démolir. 9
Un jour, il y eut réunion du parti pour discuter, avec les représentants rouges, la ligne de conduite à suivre par l'opposition. Tout le monde formulait son thème. Emile Ollivier se tourna vers l'un des chefs du comité et lui dit : t Tous ces moyens sont
Les diptonuUes de l'Empire. 29'/
insuffisants... Moi je serai le spectre de Thomme di-î 2 décembre... Vis-à-vis d'un pareil scélérat, il n'y a) qu'une chose à faire: Tassassiner! »
Dix ans après, l'interlocuteur rentrant chez lui la nuit, passa devant les Tuileries. Il en vit sortir M. Emile Ollivier qui le reconnut, et Taborda avec la familiarité de vieux complices.
— Comment va TEmpereur? demanda Tautre malicieusement.
— Pas bien^ répondit Emile Ollivier, Tintelligence baisse, l'énergie tombe^il s'effraie de tout... Mais je lui ferai une vieillesse heureuse!
Qu'ajouter à cette autobiographie ?
C'est avec de pareils conseillers que le malheureux Empereur va jouer la partie suprême.
Nous avons vu comment la Prusse, après avoir enlevé d'une part aux États du Sud la protection de l'Autriche^ et de l'autre fait main basse sur les États du Nord; dont les territoires complétaient son assiette stratégique^ sentait sa puissance : la domination sur l'Allemagne entière était désormais réalisée sous le sabre du roi Guillaume ( i ).
(i) L'ensemble des extorsions et des annexions exécutées par la Prusse n'était nullement, comme beaucoup le pensent, l'effet de convoitises subites éveillées par le succès de Sadowa. C'était anplan complet, soigneusement médité et arrêté de la veille. Celui . qui écrit ces lignes se trouvait, en 186 5, dans une station d'eaux d'Allemagne, et avait Thonneur de recevoir journellement les
, 298 Le dernier des Napolétm.
Les États du Sud, quoique laissés provisoirement et en apparence à leur autonomie, restent sans appui et sans contrepoids, exposés aux pressions arbitraires et despotiques que la Prusse voudra leur faire subir. Ils sont annexés de fait, sinon dans la forme.
Mais le chancelier ne s'endormit pas sur cet immense résultat. Il restait à Thorizon un point noir, et, conune le Romain, il estimait que rien n'était acquis, tant qu'il restait quelque chose à craindre. Il entrevoit nettement à rhorizon une lutte terrible, suprême, pour laquelle il lui faut le concours de cette même Allemagne qu^il vient de mitrailler et de ravager. Désormais, ce sera sa préoccupation, son but, son champ de manœuvres.
confidences de deux hommes d'Etat prussiens. On lui développait les vastes horizons des destinées de la patrie allemande, f La race germanique avait deux ennemis avec lesquels il faudrait régler tôt ou tard : Les Gaulois et les Russes. Contre la France, l'Allemagne est appuyée invinciblement sur ses forteresses de la ligne du Rhin; le chemin de Paris lui est ouvert, elle le connaît, et, l'heure venue, elle fera pleuvoir Je feu vengeur sur cette vaste Sodome, repaire d'émeutiers et de filles de joie 1 — Pour rejeter les Moscovites dans leurs steppes de TOrient, — dans les régions des hautes herbes, ^ il faut que la Prusse s'étende sur la Baltique et la mer du Nord pour leur couper tout accès vers l'Occident »
Et l'Angleterre, demandions-nous ?
« Son rôle politique est fini. Elle le sent, et ne s'occupe plus que de son trafic. Si elle revenait à une velléité agressive, l'Amérique, peuplée d'Allemands et d'Irlandais, nous aiderait à lui donner le coup de grâce. »
lAS diplomates de VEmpire 299
Faire oublier aux annexés de la Confédération du Nord leurs princes, leurs franchises et les brutalités du conquérant^ sous le prisme de la gloire acquise et des brillantes perspectives de l'avenir; — reconquérir sinon les sympathies^ dû moins le concours des états du Sud, en se posant comme Tégide de la patrie allemande, comme le seul protecteur efficace contre les odieuses et étemelles reyendications des Gaulois sur le Rhin ; telle était ta tâche nouvelle. M. de Bismark ne perdit pas de temps. Il commença par soudoyer la presse dans toute PAllemagne et oi^anisa une campagne sourde et habile contre les c exigences de la France et les projets qu'elle méditait contre TAllemagne. » — t Une Prusse forte ' peut seule refréner les visées impies de Napo-^ léon. »
Quiconque connaît Tesprit germanique, ses vieil- • les tendances de races, sa gallophobie, comprend quel instrument perfide, mais tout-puissant, le^ chancelier se fourbissait sôus main par cette propa-. gande.
Ici il faut aborder et vider une question impor tante et fort délicate dans ce débat.
En France et quelque peu en Europe, on accuse M. de Bismark d'avoir préparé la guerre contre la France, d'avoir tendu une série de pièges à son aveugle adversaire, jusqu'au jour où celui-ci s'est
3oo Le dentier des Napoléon.
laissé prendre si pitoyablement dans la question d'Espagne.
C'est une inexactitude. M. de Bismark prévoyait une guerre avec la France^ prenait ses mesures en conséquence^ mais ne la désirait pas au fond.
Le chancelier se sentait maître en Allemagne ; il ambitionnait d'adjoindre à son œuvre tout ce qui pouvait gêner le développement de la Prusse vers les mers du Nord. L'annexion du Sud n'était plus qu'une question de temps. La réalisation et la solidification de cette grande tâche suffisaient pour le moment à l'ambition de M. de Bismark.
Le parti militaire et féodal^ en Prusse, était d'un autre sentiment. Exalté par ses récents succès, il ne rêvait que guerre et invasion. Il publiait des mémoires et des volumes pour prêcher la guerre sainte^ et démontrer la manière de vaincre la France ( i).
Placé entre les énergumènes de Berlin et les visées maladives et illogiques de Paris, le chancelier comprit que la lutte était inévitable et il se précautionna contre Tévènement. Mais de là à conclure que M, de Bismark recherchait et attisait le conflit, il y a tout un monde.
(i) De là manière de combattre les Français, par le prince Frédéric-Charles.
Considérations sur les défenses naturelles et artificielles de la France^ dans le cas d'une invasion allemande^ par le lieutenantcolonel von Verdy.
Les diplomates de tEmpire. ^
Seulement, son attitude a changé. Hier encore une politique habile et énergique de la France pouvait bouleverser tout le système des agrandissements de la Prusse \ — aujourd'hui, Tédifice s'est déjà consolidé et chaque heure le fortifie; tandis que, par un contre-coup logique et forcé, tout ce qui augmente la sécurité de la Prusse ébranle le pouvoir et diminue les chances de Napoléon.
M. de Bismark connaît à fond Timpéritie du gouvernement impérial , le désastre de ses finances , rimperfection de son armement, l'affaissement de la discipline et du moral de Tarmée- française; il se sent armé de tout ce qui manque à son adversaire, et conséquemment^ d'heure en heure, l'attitude et le langage du chancelier deviennent plus fermes et plus inexorables vis-à-vis des menées ténébreuses et insensées de la diplomatie impériale.
Une chose inouïe dans l'histoire et la politique d'un peuple, c'est de voir un gouvernement placé entre ses dangereuses convoitises et des ennemis formidables, et qui ne cherche pas à se précaution-^ lier d'une alliance sérieuse et sincère qui puisse appuyer ses réclamations et surtout ses armes.
Les menées tortueuses de Napoléon III lui avaient aliéné les amis comme les protégés de la France. Il Btait généralement acquis en Europe, qu'une alliance avec la France ne pouvait être que périlleuse avec
3oa Le dernier des Napoléon.
Tesprît et les agissements de l'Empereur, et M. de Bismark avait habilement exploité cette doctrine dans toutes les chancelleries, en commtiniquant secrètement les confidences et les prépositions malheureuses des agents français.
Cependant, à la dernière heure, ime circonstance providentielle offrit àNapoléon III le moyen de s'assurer un concours tout-puissant, un allié qui, tout en ne suivant pas l'Empereur dans des revenxlications exagérées, pouvait soutenir victorieusement les droits légitimes de la France, mais surtout la sauvegarder d'un échec. Ce contrat ne lésait en rien les intérêts politiques ou matériels de la France, mais il s'ofirait à condition que l'Empereur agît loyalement, sans ambiguïtés ni sous-^ntendus. On ne sut pas saisir cette dernière planche de salut.
L'Empereur et surtout le prince Napoléon s'entêtèrent jusqu'à la dernière heure à croire qu'ils finiraient par s'entendre avec la Prusse. On se rejeta donc à corps perdu dans les expédients d'une politique de négociations secrètes et fiévreuses.
Si l'opinion publique en Europe n'avait pas été ballotée en tous sens par les affirmations et les négations des partis. en lutte, nous épargnerions auj f hçteur la dejrnière phase de ces manœuvres occultes. 1
Mais l'histoire voudra se reAdre un compte exact des responsabilités réciproques et de ççs petites
Ias diplomates de FEngHre. 3o3
intrigues, qui ont amené de si graves événements et d'irrémédiables catastrophes.
Nous allons les résumer rapidement, en les éclairant de documents authentiques des deux adversaires.
Cest un spectacle puéril et lamentable de voir Napoléon III s'évertuer à renouer sans cesse ce fil de négociations secrètes^ quie M. de Bismark trouve cûoyen de toujours couper au dernier moment et ^us mille prétextes plus ou moins^plausibles, mais tous d'une perfidie raffinée. Et le malheureux Emperetir recommençait le lendemain sa trame de Pénélope.
Le pauvre homme ne demandait-pIiiSs lesgrandes annexions que M. de Bismark avait ÊEÛt luire autrefois à ses prunelles éblouies.
Ute contetitait de moins. Il se sentait enVahir de terreurs profondes. Il voyait que le terrain fuyait sous ses pas; 'que chaque heure 'emportait une illusion^ tandis que derrière lui grandissait sourde-* ment'l'inquiétudè de la France. Il sentait qu'ilattirait surlui, sur son^ gouvernement, -sur sa dynastie! des responsabilités terribles. Il eiitrevoyait^VagUénient la^rfidie de M. de Bismark, ^t iiu'liéude revenir ^' la» perception nette de la«position,- à xxs- résolutions énergiques qui relèvent les âituàttiKis extrêmes, il s'aveugle plus-profondément, espéraht en-
3o4 Le dernier des Napoléon.
fin avoir raison de la mauvaise foi de la Prusse par des conœssionset des compromis habilementsoulignés de menaces.
Dans cette nouvelle évolution, on feint ime confiance et un dévouement quand même vis-à-vis de la Prusse^ et, pour endormir les susceptibilités de Topinion publique en France, le gouvernement impérial recommence^ dans sa presse et à latribune, les tristes palinodies quHla déjà tant discréditées jadis, pour pallier ses défaillances en Italie et ses défaites au Mexique.
• Tandis que MM. Drouyn de Lhuys et Rouher se refusent à reconnaître les annexions de la Prusse^ Napoléon III les reconnaît en arrière de ses ministres, comme il l'avait déjà fait en iSSg pour Tltalie, à rinsu de M. Walewski.
M. Drouyn de Lhuys se retire et Ton installe M. de la Valette, un de ces diplomates et de ces ministres qu'on appellerait au théâtre « des utilités. » Ils n'ont jamais eu de leur existence une opinion ou une inspiration autre que celle d'endosser servilement toutes les corvées que le pouvoir veut bien leur faire l'honneur de leur confier.
M. de la Valette se mit résolument à chanter les grandeurs de la Prusse dans une circulaire qui demeurera le chef-d'œuvre du genre.
« La France ne pouvait que se réjouir de Tagran-
Les diplomates de l'Empire. ' 3o6
dissement de la Prusse, qu'elle a appelé de tousses vœux et favorisé de son concours ! »
Après le serviteur, le maître : Napoléon, dans son discours d'ouverture de la session de 1 867, reprend le thème : Il se félicite d'avoir aidé à la situation nouvelle; sans fsdre la guerre, par sa seule influence, il a acquis la Vénétie à l'Italie, détruit la vieille Confédération germanique (i) et rejeté l'Autriche hors de l'Allemagne; et tout cela, sans de trop violentes secousses et sans le concours des passions révolutionnaires.
Un seul petit nuage tachait ce ciel bleu, (i'était que la Prusse n'avait pas demandé au vote populaire de ratifier les annexions!
Ce dernier trait est du plus haut comique.
La Prusse vient d'annexer par le canon et toutes les violences barbares. Elle tient encore sous le genou -ces populations frémissantes dépouillant,
emprisonnant, déportant les récalcitrants Les
princes se sauvent, les peuples protestent^ le maire
de Francfort se suicide de désespoir et Napoléon
s'étonne que la Prusse n'appelle pas tous ces genslà à proclamer, par le vote, leur enthousiasme pour les douceurs que leur apporte le roi Guillaume!
(ij II est démontré, au contraire, à tous les esprits pratiques, que la Confédération allemande était devenue l'institution la plus heureuse et la plus favorable au maintien de la prépondérance française en Europe.
3o6 Le dernier des Napoléon.
L'Empereur, dans ce même discours ( 1 5 fév. 1867) déserte sa politique des nationalités pour une théorie nouvelle : celle c des agglomérations. »
NapoléonI**n'avait-ilpas préconisé ce dogme du haut de ses méditations de Sainte-Hélène? ( i ) Donc, plus de petits États :
c L'influence d'ube nation, conclut NapoléonlII, dépend du nombre d'hommes qu'elle peut mettre sous les armes I »
Cette profondeur de^pensée nous révèle l'état délabré du cerveau du malheureux souverain.
Mais rhomme qui accentua le mieux' les secrètes tendances de la politique napoléonienne^ et les sources des erreurs fatales d'où découlaienttou^ les périls de rheure présente, c'est le prince Napbléôn.
Rappelons-nous son discoiirstiprès festin, qu'Q prononça au moment de Tinvasionde rAutrichopar les 'Prussiens. Noustpbuvôns emprunter le dicton . populaire t in vino^ veritas »• poui* affirmerque cette improvisation révélait Tâmedb lapoittique et le fond deîs tendances des Napoléon. Nous en àppeibns à ceux qui «jouissaient des honneuf s de rintimité'au Palais-ROyal ; ils savdat que cf était là le thème ^éternelettpÉfâsitmiiédu-prince. Cest tlans ces Sorties
\}\ ^,^P9!4^P-^f!^T*^^» •** ^^^\% précor\isé Jes agglcrmérations, mais ;i , en avait fait ui^e fipplicatioa exc^ufive ^ la France, qui avait fini oar s'étendre du Zuider&ée uu golfe de Tarente,
Les diptùmates de VEmpbre. icj
vèhéiàentés qu'on sùiprend le ^demîer^mot du sèciret 'dès Napôréôh. 'Il est vrai que' souvent le prince, après avoir lancé une idée dans la circulation, semblait être blâm6 par r£mpereur et parfois ostensiblement désavoué, feOtnHief pour le dîàùours 'dn^jicaorîf n'en était rien W Ûidée faisait
son chemin et le tour était joué. Écoutons :
• Ce^que conseillent ces meisieun, c'est Tandenne et tradiF tionneke politique qa'oû a trop ménagée depuis donse ans 1
■ Il fiittt Tbir de plus haut et regarder plus loin.
« L'Empire, c'est le triomphe de la démocratie moderne, de la Révolutionr^itti a été enrayée par quinze ans de Resuuration et par dix-huit ans de libéralisme parlementaire,, natfdsqui déborde aujourd'hui de toutes ses digues impuissantes. On a fait trop d'hésiiatiôn'ét'depiildènèe)us(}Ulcî; 'On'aufaît dû' à'àllier franbhecûent à la* Prusse et à l'Italie depuis un an. L'heure est venue où le drapeau de la Révolution, celui de l'Empire, doit être largement déployé. — Quel est le programme de cette Révolution ? ^ C'est d^àbord la iutte engisigée contre le catholicisme, Imte'^u'il âùt pôurstiivk-e er doré ; VeU^ la' constlf Utiota des grandes unités nationales, sur les débris des Etats factices et des traités qui ont fondé ces Etats : c'est la démocratie triomphante ayant pour fondement le suffrage ' universel, mais qui a besoin, pendant 'W siècle/'d^etVedirïgle par lès ibrtès maiàs'Sis Césars; c*èstla France Iiifpériale au sbmtnét de cette rîtuàtion européenne ; c'est la guerre, une longue^ guerre, comme condition et instrument de cette politi(^ue.
« Voilâ le' drapeau et le programme.
'€ Ôr,*le premier obstacle 'à' vaincre, c'est* l'ÀtftWdliè. L*Àutriche est le plus puissant appui de l'influence catholique dans, le monde ; elle représence la forme fédérative opposée au principe des nationalités « unitaires. »
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?'0S Le dernier des Napoléon.
« Elle Tcut fàïrc triompher à Vienne, à Pesth, à Francfort, les institutions libérales et parlementaires opposées à la démocratie.
« C'est le repaire du catholicisme et de la féodalité ; il iaat donc l'abattre et Técraser. L'œuvre a été commencée en 1859 ; elle doit être achevée aujourd'hui.
« La France impériale doit donc rester rennemie de TAiitriche ; elle doit être l'amie et le soutien de la Prusse, la patrie du grand Luther, et qui attaque l'Autriche par ses idées et par ses armes ; elle doit soutenir l'Italie, qui est le centre de la Révolution dans le monde, en attendant que la France le devienne^ et qui a la mission de renverser le catholicisme à Rome, comme la Prusse a pour mission de le détruire à Vienne. Nous devons être les alliés de la Prusse et de l'Italie, et nos armées seront engagées dans la lutte avant deux mois (i). »
Rejoignons le cours des événements.
Après avoir minutieusement rédigé à Paris le projet de traité qui devait apporter à l'Empereur ces compensations tant promises par M. de Bismark, ff fiche de consolations absolument nécessaire à la France inquiète, en présence de Tagrandissement rapide et démesuré de la Prusse, » — le comte Bencdetti fut chargé de le présenter à Berlin.
Il le remit à M. de Bismark le 5 août 1866.
Ce projet, qui réclamait immédiatement le Rhin, depuis la ligne de la Moselle avec Mayence^ indiquait pour l'avenir l'annexion de la Belgique. C'était,
(i) Voir les journaux du temps et le Journal de Bruxelles du 29 juin 1866.
Les diplomates de VEmpire. 3og
on s'en souvient, le projet primitif que M. de Bismark avait autrefois présenté à l'Empereur.
Aujourd'hui que le coup de main n'a servi qu'à la Prusse, les amis de la veille se renvoient avec acharnement les injures et les démentis.
M. le comte Benedetti qualifie M. de Bismark de c génie delà trahison; » celui-ci répond, document en mains, que ses adversaires ont été d'une ineptie telle, que le c génie » était inutile pour les noyer dans leurs petites intrigues inavouables ( i ).
Dans toutes ces misérables négociations, on voit avec peine combien cette diplomatie française est légère et imprévoyante, inconsciente de ses droits et de ses devoirs, et si au-dessous de la dignité et de la grandeur de la France. Ministres et ambassadeurs ne sentent jamais derrière eux l'âme et le génie de la patrie; ils n'ont qu'un but^ qu'une inspiration, c'est de flatter les faiblesses du maître.
M. Benedetti disait à M. de Bismark :
c Je croirais l'existence de la dynastie impériale en danger, si l'opinion publique, en France, n'était
(2) Les hommes d'Etat français de l'Empire, et le gourernement du 4 septembre, ont eu la simplicité de ne pas mettre en sûreté' les papiers d'Etat, en sorte que les Prussiens ont pu transporter à Berlin toutes les preuves de leur propre félonie et tous les arguments par lesquels Napoléon III pouvait exhiber de leur mauvaise foi.
pas apaisée par une concession équitable de la part de la Prusse. >
Les périls que pouvait courir la dynastie des Napoléon étaient un maigref argument sur Tesprit et le cœur du chancelier; ces platitudes et ces petitesses des adversaires jjui livraient tout le secret de leur £aiblesse« Et il en saura tirer parti.
Autrefois, les envoyés de la France parlaient un autre langage à Berlin.
Ils eussent rougi d'intéresser l'étranger au salut de la dynastie; ils exposaient les droits de leur pays, signifiaient la volonté de la France^ et personne ne se fût avisé de se jouer de ses protocoles. M. de Bismark ne laissera pas tomber l'argument du salut dynastique. Lorsqu'il se verra acculé trop vivement^ il dira, aux négociateurs français : c Faites observer à S. M. l'Empereur qu'une guerre en présence des excitations révolutionnaires pourrait bien être moins funeste aux dynasties allemandes qu'à celle des Napoléon (i). »
La demande du 5 août fut examinée à Berlin^ et définitivement f reconnue irréalisable, » en présence des résistances passionnées de c l'opinion et de la j)resse allemandes dès qu'il s'agit de l'intégrité du territoire. »
(i) Reichs'Anzeîger. Berlin.
Les diplomates de l'Empire. 3ii
Le 12 août, une pouvelle missive des Tuileries modifie la précédente. On renonce à Mayence. Le i8 août, M. Cheuvy arrive de Paris à Berlin, porteur pour M. Benedetti t d'un résuiné succinct et précis de ses nouvelles instructions, t
Rien n*est instructif et cynique à la fois commç de voir aujourd'hui M. le comte de Bismark humilier ses naïfs adversaires, en publiant brutalement les documents ofEcielsfrançais, volés au château de M. Rouher^ lors de l'occupation prussienne.
Api^ês avoir livré au public les documents secrets de la cour des Tuileries., il ajoute: «C'est vers cette époque (^9 août) que l'amt^assadeur français met en doute pour la premi^e, fois que Ton puisse compter sur la sincérité de la Prusse en cette affaire! »
Déi^émieat cela tourne à la haute comédie*, M- djB Rismjark constatant ironiquement que c'est alors sainement que Napoléon et son gouvernement commençaient à se douter que la Prusse et le chancelier pourraient bien se moquer cTeuXj est un trait achevé.
^ Après ces Sinistrés plaisanteries, M. de Bismark clôt pour le moment le débat, mais en menaçant honnêtement ses pauvres contradicteurs, s'ils continuent à se plaindre, de servir au public des révé-
3i2 Le dernier des Napoléon,
lations plus désobligeantes encore^ toujours puisées aux sources de ses déprédations en France.
c Nous n'avons pas l'intention de faire des révélations qui excéderaient le but de la défense. Jusqu'à ce que nous y soyons forcés, nous résisterons à la tentation de faire plus amplement usage des abondants et très instructift matériaux qui sont à notre disposition. »
Le gouvernement impérial se faisait plus humble de jour en jour et retranchait sans cesse de ses eicigences de la veille.
Des prétentions sur le Rhin, la Belgique et le Luxembourg — ce que Flmpératrice avait appelé € nos prétentions définitives (i), » on ne se cramponnait plus qu'au dernier lot : le Luxembourg.
L'Empereur Napoléon entra directemeiit, à ce sujet^ en négociations avec le roi de Hollande. Une personne inavouable fut la première négociatrice du projet. Les bases arrêtées, ni l'Empereur ni le roi de Hollande n'osèrent conclure le marché sans en référer à Berlin. M. de Bismark avait tant de fois promis le Luxembourg à Napoléon, que celui-ci était persuadé que le chancelier saisirait avec bonheur cette occasion de payer sa dette à TEmpe-
(i) Papiers secrets de PEmpire, livraison 24. Missive de M. Rouher au marquis de Moustier, 6 août 1866.
Les diplomates de l'Empire. 3i3
reur avec l'argent de la France et une province hollandaise.
Il se trompait encore. «
Plus le gouvernement impérial se faisait modeste,! plus augmentaient et la confiance et Taudace de la Prusse, M. de Bismark sembla approuver avec effusion la convention de la cession du Luxembourg, seulement il conseilla aux deux augustes contractants de voxiloir bien la tenir secrète, jusqu'à la fermeture du Reichstag, « pour ne pas avoir à lutter contre les idées étroites du parti féodal. »
Et aussitôt il prépara sous main une manifestation énergique contre le projet, et quand l'opinion en Allemagne fut assez préparée, il fit faire au Reichstag une interpellation au sujet de la vente du duché. Tout le parlement déclara naturellement s^opposer à la ratification du traité.
Le tour était joué.
Le roi de Hollande, épouvanté, recula, et Napoléon III en fut encore une fois pour la honte et les firais de cette pitoyable campagne.
Cependant l'effervescence du sentiment public en i France fut telle, que l'Empereur dut armer et di-l riger des troupes sur la frontière. !
Mais M. de Bismark n'était pas tout à fait prêt. ; Le roi Guillaume s'adressa à la reine Victoria^ et ' le gouvernement anglais Vint au secours de la
ao
f Prusse. Le diflFérent fut apaisé diplomatiquement sous les auspices de Ventente cordiale. (Mai 1867/
Cette équipée coûta près de deux cents milliotis à la France. Le nouvel échec fut d'autant plus cruel^ qu'il était plus inattendu.
L'Empereur parut poussé à bout ; une note du gouvernement impérial accentua énergiquement les griefs de la France, et Napoléon commença par faire, à nouveau, des avances à rAulriche.
Alors recommença le rôle du rôi Guillaume.
M. de Bismark faisait annoncer toutes les quin^ zaines qu'il viendrait en France rétablir sa santé délabrée (i). Mais le chancelier ne se souciait plus d'une rencontre avec Napoléon III et ses amis des Tuileries, et il expédia son souverain à Paris.
Le roi Guillaume accepta la splendide hospitalité de Tempereur des Français^ et put à nouv^u^ exposer t son loyal dévouement pour Napoléon et pour la France (2) .» Pendant ce temps^ M. de Bis-
(i) Voir les journaux du temps.
(2) Le roi Guillaume pt'ôlèssait «n Clitllûtosiàsi&t jtKTéHiie poMr èes gfâtes«t les « j^eiiections » de Tlmpératrice Eugénie. Lm jour il apprit que rimpératrice, à la suite dW violent côlloqu. avec son atteste épotiac, avait «quitté brusquement les Tiiilc ries pour se réfugier dans «ne petite station balnéaire, obscuic et solitaire, du Taunus. — Aussitôt il déserte Bade et sa cour, le3 trilles de la Lucca et les boutons de rose d'Isabelk, pour courir k &h1;7albàch offrir galamment ses services à la noble exilée. L'Impératrice a fort spirituellement retracé, dans une lettre intime, cette pittoresque sodne de chevalerie etraAfie.
Les dtpiùtnates de F Empire. 3i5
mark termina ses armements formidables et acheva de se concilier le reste de TAllemagne.
Désormais, les dioses vont changer de face.
M. de Bismark avait compris, depuis Sadowa, qu\me lutte avec la France était inévitable; que cette lutte serait le couronnement de son œuvre, ou la perte de la Prusse. 11 joua la partie en conséquence.
Il avait compris surtout que le meilleur et le plus sûr moyen de dmenter Tunité allemande sous le sceptre du roi Guillaume, c^était de jeter TAllemagne dans ime lutte contre la France.
C'est dans ces conditions qu'éclata le scandale de l'intrigue souterraine du prince de HohenzoUera.
Que M. de Bismark ignorât, — comme il 1^ juré sur l'honneur, — cette ténébreuse machination, nous n'en croyons absolument rien. L'Europe ne sait malheureusement que trop quel fonds l'on peut faire sur les affirmations les plus solennelles du dhanceiier prussien. Mais qu'il ait échafaudé cette combinaison pour amener la guerre, est une erreur tout aussi caractérisée. Les choses en étaient venues au point que du moindre incident pouvait naître un conflit. Voîlà ce dont M. de Bismark était absolument convaincu. Mais il se fût bien gardé d'engager la partie sur un terrain étranger ou antipathique à TÂllemagne.
3i6 Le dernier des Napoléon.
Bien plus, lorsque Prim, ce condottiere taré, ce renégat vaniteux et incapable^ après avoir mendié un souverain à toute l'Europe, déterra enfin un HohenzoUem, M. de Bismark dut croire d'abord que ce choix ne serait pas désagréable à l'Empereur .
En effet, les HohenzoUem étaient quelque peu alliés à la famille Bonaparte; les deux frères avaient été les élèves de la sœur de lait de l'Empereur et toujours comblés de bienveillance aux Tuileries. C'est l'Empereur qui plaça en quelque sorte l'aîné sur le trône de Roumanie ; en quoi le choix du dernier pour l'Espagne pouvait-il indisposer Napoléon III ? M. de Bismark pouvait croire le contraire.
Cependant l'opinion publique en Europe, habituée à se défier du chancelier de Prusse, et à lui attribuer d'emblée tous les torts et toutes les perversités^ avait pris fait et cause pour la France avec une sympathie imanime. C'était pour M. de Bismark une situation périlleuse. L'action engagée sur une question étrangère à l'Allemagne, sur une intrigue d*ambition d'un principicule prussien, enlevait à la Prusse la coopération des États du Sud et Texposait seule et isolée au choc delà France et à l'animadversion de l'Europe.
Le chancelier trouva rapidement moyen de changer l'assiette de la question. Il y déploya toute l'as-
Les diplomates de V Empire. • 3 17
tuce^ toute la dépravation de son infernale habileté. Il visa avec un coup d'œil étonnant l'infirmité de ses adversaires^ et les diplomates français tombèrent dans le piège d'Ems.
Aussitôt Topinion fut secouée par toute TAllemagne comme par un courant électrique. Dans les * journaux^ les chaires, les parlements et dans les lieux ~ j)ublics, ce fut une explosion et comme un mot d'ordre. On n'entendait plus qu'imprécations contre les Napoléon, contre léna et les crimes des Français en Allemagne et on s'exaltait fiévreusement aux souvenirs de i8i3 et i8i5!
Du jour au lendemain, l'opposition contre la Prusse, si ardente dans les États du Sud, fit silence ; tous les dissentiments s'eflacêrent, et il se produisit dans l'Allemagne entière une explosion violente contre la France et son intolérable politique.
Il est évident que, dans cette disposition d'esprit, les choses en étaient arrivées aux extrêmes, et qu'il suffira désormais du moindre incident pour déchaîner la tempête. Or, — chose horrible à constater, — la guerre était arrêtée dans l'étroit cerveau d'un homme d'une incapacité rare; cet homme avait trouvé autour de lui des complices aveugles et criminels comme lui; — ambitions malsaines chez les 1 uns, légèreté chez les autres, nullité chez, tous, ils , croyaient pouvoir demander à la guerre, c'est-à-
3i8 L4 dernier des N^gfoUM.
dire à la victoire, la satisfectîon de leurs visées personnelles, sans s'être demandé quel efibrt le pays et Tannée allaient avoir à foire, et s'ils étaient prêts et à même de le fournir. Ces dispositions^ abritées derrière Tindignation universelle, excitée par les 'procédés de la Prusse, ne leur fournirent que trop le prétexte d'un conflit.
Il restera donc acquis à Thistoire, que si la Prusse a su amener peu à peu son adversaire dans une impasse ridicule, c'est M. de Gramont et ses complices qui ont cherché et inventé un casus belli, et se sont jeté tête baissée dans le gou£Ere que M. de Bismark leur avait préparé.
Arrêtons-nous un instant au bord de cet abîme désormais inévitable.
On ne voudra pas croire un jour et l'histoire aura quelque peine à démontrer que de si grands événements aient pu surgir d'un si mince incident. Mais quand on a suivi pendant quatre années les cheminements souterrains des deux adversaires^ leurs marches et leurs contremarches, leurs promesses et leurs fourberies réciproques, on comprend que | les esprits étaient montés, surexcités au point que la première étincelle pouvait mettre le feu aux poudres.
Ce premier point constaté, il faut à tout prix soulever les voiles et les obscurités que les deux parties
Les diglQm^$s 4^ t^Mmphre. 319
ontjetésàrenvi ^ avec acharnement sur la honteuse intrigua dontast aortîe la guerre. On comprend que des deux côtés^ pour atténuer ou écarter la responsabilité, on veuille foire prendre le change sur la futilité de la cause sur laquelle on a accumulé tant de ruines, fait verser des torrents de sang, de larmes et de malédictions.
Des deux côtés, tout en rejetant sur l'adversaire les torts et la provocation, on a grand soin de faire ou de laisser croire que les motifs qui ont décidé cette boucherie humaine, étaient sérieux et graves. Il faut dérouter ce calcul de ces grands criminels, il faut dénuder cette suprême hypocrisie, il faut faire impitoyablement la lumière sur ce point délicat ; il en ressortira cette grande leçon que, quand le pouvoir est livré à des mains perverses, à des ambitieux, à des âmes iniques auxquelles ni foi ni loi n'en imposent, il n*y a plus de sécurité pour les destinées des peuples^ ni pour les intérêts de Thumanité.
Nous allons montrer que Tincidrat HohenzoUera n'est pour rien danaPexplosion de la guerre de 1 870 ; que la prétendue insulte faite par le roi da Prusse à M. Benedetti à Ems, à laquelle on a'est rattaché un tnstant de part et d^autre, était une imposture par* ' kitement connue de MM. de Oramont et de Bisjnark ; et qu'enfin^ la fameuse circulaire prusùenne
n'était qu'un piège tendu par le chancelier, dont M. de Gramont a pu distinctement apprécier la perfidie, mais qu'il était heureux de saisir pour envenimer le débat, pour passionner le parlement français, et trouver enfin ce prétexte qui échappait sans cesse à ses rancunes, pour jeter le gant à la face de son adversaire.
Le maréchal Prim, chassé de TEspagne, errait en Europe, cherchant les fonds nécessaires pour organiser un /rominciamen/o en Espagne.
Nous tenons en notre possession une liste signée de lui et de ses complices, la plupart ministres depuis le renversement de la reine Isabelle, contenant renonciation des biens qu'ils hypothéquaient et des primes qu'ils promettaient après le coup de main, pour trouver une somme de quinze millions de fi-ancs, pour faire une révolution en Espagne.
Repoussés de partout, les conspirateurs trouvèrent, à ce qu'il paraît^ des fonds à Berlin. Un des parents de la reine Isabelle compléta la somme, et Serrano et l'amiral Topete complétèrent la bande de Judas. Alors l'éternel défilé connu : insurrection, trahisons et parjures dans l'armée et la marine, renversement du trône, et Prim put parader en tête du gouvernement révolutionnaire à Madrid.
Mais bientôt, acculés entre leur impuissance et le
Les diplomates de F Empire. S21
flot déchaîné des passions subversives, les insurgés se décidèrent à re-quémander un roi.
Prim ne fiitpas plus heureux dans cette recherche que dans celle des quinze millions; il recommença sa quête à travers toute l'Europe. Abreuvé de refus, accablé d'embarras^ il s'adressa encore une fois à Berlin, et y déterra, in extremis^ un candidat pour ce trône de Charles-Quint, exploité par une bande de malandrins.
C'est M. Salazar y Mazarredo, jeune député aux Cortès, ancien secrétaire d'ambassade à Berlin, où il avait connu le prince de HohenzoUem^ qui, voyant l'embarras de Prim, lui parla du prince prussien, et se fit fort d'obtenir de M. de Bismark^ ainsi que du prince, l'acceptation de la couronne d'Espagne.
Prim lui confia la conduite de l'affaire, et l'envoya, au mois de mars 1870, à Berlin, avec une lettre pour le chancelier.
M. de Bismark, qui prévoyait la guerre à courte échéance, fut enchanté de l'occasion de relever au profit de son ambition l'œuvre de Louis XIV, et de placer de l'autre côté des Pyrénées un lieutenant de la Prusse.
Il promit tout son concours, et eut peu d'efforts à dépenser pour convertir le prince Léopold et son père aux projets de M. Prim et de ses complices.
2a3 Li i€nrier des Kapoléon.
Le premier diplcmiate^ pour ne pas clûre le seol^ que possédât alors TEspagiie^ était M. de Olozaga. Esprit éxmnent^ recte et ôn^ rompu à toutes les finesses du métier^ M. Olozaga apprit avec stupéfaction cette intrigue de la candidature prussienne, nouée et menée à son insu. Mais comme Tiofluenoe de l'ambassadeur était immense dans les Cortàs et toute TEspagne^ M. Olozaga intervint avec une souveraine énergie. — Il expédia une missive au maréchal Prim, dans laquelle il le blâmait vertement de cette malencontreuse équipée \ en même temps, il eixvoyait une lettre tellement vive au régent Serrano, que celui-ci, pénétré de l'urgence de sortir au plus vite de ce faux pas, envoya de sa propre autorité^ secrètement, et à Tinsu même du cabinet espagnol, un personnage dévoué (i) négocier la renonciation du prince Léopold,
Mais un agent de M. Olozaga avait déjà gagné r Allemagne et obtenu la renonciation du prince Antoine au nom de son fils.
Armé de son télégramme, M. Olozaga en fit part à TEmpereur et à M. OUivier. L'un et Tautre
(i) Le général Lopez-Dominguez, secrétaire du régent.
M. Olozaga avait agi si prompte ment, que le général Lopez, qui passait par Paris, et ne s'était arrêté que deux heures, apprit à la gare la renonciation du prince. Il n'en poursuivit pas moins son voyage, rejoignit le prince de Hohenzbllem, qui lui confirma la nouvelle de sa renonciation*
Les diplomates de t Empire 333
parurent enchantés du résultat. L'Empereur féKcita vivement l'ambassadeur de son succès et de « son bon concours^ » qui écartaient tout prétexte de guerre.
La dépêche fut remise à M. Ollivier, chargé par l'Empereur d'annoncer à la Chambre l'heureux dénouement de l'incident.
Il n'est nullement question d'en demander davantage; personne surtout ne songe à cette chose bizarre^ anormale, d'un engagement de la part du roi de Prusse.
Tout le monde comprend au contraire et constate que le débat est vidé.
Cet heureux dénoûmentne faisait pas le compte de M. de Gramont et du groupe extrême de la Chambre^ qui poussait avec lui à la guerre, — eux, dans l'espoir de raffermir la dynastie et de refréner les idées parlementaires et libérales; — lui, pour venger les blessures inguérissables que M. de Bismark a infligées à sa vanité.
Tandis que M. Ollivier promenait triomphalement, dans la salle des Pas-Perdus^ le montrant à tout le monde, le télégramme de la Renonciation, qui « terminait toute difficulté, » M. de Gramont et ses amis délibéraient et finissaient par faire cettel découverte triomphante des garanties à demander au roi de Prusse.
324 Le dernier des Nqpolion.
Veuillez remarquer que cette exigence insolite, en dehors qu'elle était offensante pour le roi, devait lui être doublement sensible après l'échec que venaient de subir, aux yeux de TEurope, et sa politique et IHin des membres de sa famille.
Il était évident, pour tout le monde, que si l'incident en était resté là, c'eût été un triomphe pour la France et une humiliation pour la Prusse, humiliation d'autant plus sensible, que le monde entier avait pris fait et cause contre les menées de la politique prussienne.
Mais, en dehors de toutes ces considérations, l'exigence était illusoire. En effet, comment le roi pouvait-il répondre de l'avenir, répondre d'un coup de tête des Hohenzollem, répondre d'une nouvelle insanité des révolutionnaires de Madrid? Que signifiait, que garantissait un engagement du roi ? Rien ! absolument rien ! Au fond, on se rendait parfaitement compte de tout cela à Paris.
Mais c'est justeihent parce que l'argument était absurde, qu'on comptait sur lui pour pousser les choses à une rupture.
Le 1 1 juillet, M. Clément Duvemois et plusieurs de ses collègues déposèrent une demande d'interpellation relative aux « garanties que le cabinet se proposait de stipuler, pour éviter le retour de nouvelles complications avec la Prusse. »
Les diplomates de VEtnfire. 325
Le i3, le baron Jérôme David formula une autre demande tendant à blâmer la lenteur dérisoire des négociations.
M. Benedetti posa donc à Ems^ au roi Guillaume, cette demande odieuse et impossible des prétendues garanties qu'on exigeait de lui.
M. de Olozaga^ avec sa fine perspicacité^ perça toutes les nébulosités de Tintrigue et la déjoua encore une fois avec une grande habileté.
Il fit comprendre publiquement que ce qu'exigeait M. de Gramont ne dépendait ni de la Prusse, ni du roi Guillaume , mais bien de TEspagne.
C'était elle seule qui pouvait fermer à tout jamais au prince de Hohenzollem le chemin du trône espa^ gnoL
Et aussitôt il obtint de son gouvernement une déclaration solennelle qui établissait que « l'Espagne acceptait la renonciation du prince Léopold, en prenait acte, et déclarait qu'à l'avenir le prince de Hohenzollem ne serait plus jamais son candidat au trône. »
Cette manifestation solennelle et définitive tranchait décidément toutes les difficultés et tous les subterfuges.
En effet, la question est vidée, et si bien vidée que toutes les arrière-pensées de M. de Gramont
326 Le dernier des KapotéouL
n'y pouvaient plus trouver matière pour la moindréquivoque.
M. de Olozaga porta la déclaration à Saînt- Cloud ; M. de Gramont Yj suivit à hcdt beures du soir, et trouva Napoléon très satisfiedt de ce résultat définitif.
L'Empereur lui ordonna de retourner aussitôt à Paris^ de voir dans la soirée M. Ollivier^ et de s'entendre avec lui, pour faire le lendemain une déclaration â la Chambre qui terminerait pacifiquement la question.
Ici se passa un incident relaté dans quelques journaux :
M. de Gramont avait quitté l'Empereur à neuf heures. Vers minuit, Napoléon entra dans les appartements de l'Impératrice, et y trouva M- de Gramont, auquel il exprima son étonnement de la négligence qu'il mettait à exécuter ses ordres dans une circonstance aussi grave. « Le secret de ce retard, dit le publiciste, était facile à comprendre. L'Impératrice était du côté de ceux qui poussaient à la guerre, croyant à la victoire, et par la victoire au complet affermissement de la dynastie impériale. 3^
Quoi qu'il en soit de l'incident^ M. de Gramont, au lieu de proclamer le lendemain l'apaisement du conflit^ et de remercier Dieu de ce qu'il venait de
Les diplomates de VEntipire. S27
ménager à la FVance un triomphe inespéré là où rîneptfe x!e ses conseillers faillit la verser dans les catastrophes, M. de Gramont déserta k réalité qui s'adiamait à vouloir le sauver, et se jeta résolu^ ment dans la fiction. Il osa présenter au Corps législatif te âitale dépêche du is juillet {i) comme étant du 7, c'est-à-dire avec une antidate de cinq Jours! (2) Après la dépêche antidatée, la dépêche inveatée. Le lendemain^ en effet, il trouva Téph 9ode de Finsulte feite à M^ Benedetti par le roi Gtiillaume à Ems (3).
Le roi de Prusse communiquait télégraphiquement d'heure en heure avec M. de Bismark. Il resta confondu de Taudace imbécile des politiques de Paris. — Mais à Berlin veillait, qu'on nous permette cette image, le chat-tigre embusqué derrière ses pièges, qui guettmt toutes les fautes de ces étour*
(i) • Pour que la renonoiation tn>odmfte son effet, il est néoessttf e qwe le roi s'y associe et vous donne l'assurance qu'il n*^utorisera pas de nouveau la candidature. »
(a) Plus tard, M. de Gramont essaiera de rejeter cette fraude ^nonstroeute sur les ^ules de M. de Talhouet, comme il voudra imputer à M. Benedetti l'invention de Tinsulte d'Ems. M . de Gramont oublie que le Si juillet, dans It Journal officiel, il renouvelle étourdiment sa version £ilsifiée« Sa défense esc aussi malheureuse que ses inventions.
(3) Nous avons vu M. Benedetti constater dans son livre que la dédaranÂon de «ette insulte faite à la Chambre n'était qu^ne indigne imposture. « J'ajouterai qu'il n'y a eu à Ems ni insulteur ni insulté... » {Ma Mission en Prusse.)
neaux et leur en facilitait la perpétration. Dès qu'il connut la fable de « Taflfront d*Ems, » il comprit que le moment était venu. Décidément les destins se prononçaient pour lui, — il lança le fameux télégramme du i3 :
X Après que la nouvelle de la renonciation du prince de HohenzoUem a été officiellement donnée au gouvernement français par celui de Madrid, l'ambassadeur français a fait demander au roi Guillaume de Tauioriser à télégraphier à Paris que 5. M . le Roi s'obligeait pour l'avenir à ne jamais donner son consentement aux Hohenzollern, dans le cas où ceux-ci reviendraient sur leur renonciation. Sa Majesté a refusé alors de recevoir encore une fois l'ambassadeur français, auquel elle a fait savoir, par l'aide de camp de service, qu'elle n'avait plus rien à lui communiquer. •
Ce télégramme si simple, si insignifiant en apparence, était d'une habileté et d'une perfidie suprêmes, en ce qu'il paraissait fournir aux belliqueux de Paris xm prétexte pour y appuyer leur échafaudage de l'incident d'Ems.
Le 14 au matin, la Galette de V Allemagne du Nord apporta ce document au public parisien. Le télégraphe informa minutieusement toute la journée M. de Bismark de l'efiet de son brûlot dans les régions gouvernementales, dans les Chambres et dans le public. Tout prenait à merveille.
Les ministres étaient en conseil, aux Tuileries, depuis cinq heures durant.
Les diplomates de FEmptre. dig
Le soir^ le chancelier donna le coup de grâce. Une nouvelle dépêche vint à Paris prévenir les ministres que M. de Bismark avait communiqué le fameux télégramme aux autres gouvernements, par ses agents diplomatiques. Le chancelier savait bien qu'un tel procédé était contraire à tous les usages. Aussi le télégramme n'était autre chose qu'un faux nouveau.
M. de Bismark avait parfaitement calculé^ et s'était ménagé sa porte d'échappée. Ce n'était nullement, comme la dépêche l'indiquait, une communication oflBdelle, émanée du gouvernement prussien, c'était purement et simplement, comme nous Ta expliqué le chancelier depuis — t une indiscrétion de quelqu'un de son cabinet -, dès lors le télégramme ne pouvait donc pas être une communication oflScielle dont il pût demeurer responsable.
Pour la première fois dans l'histoire, nous voyons deux grands États recourir sciemment, des deux côtés, aux mensonges, aux falsifications, pour en tirer le prétexte et le moyen d'assouvir des ambitions impies et des passions détestables.
C'est de ces turpitudes que jaillit enfin l'étincelle jui mettra le feu à l'Europe.
C'est ainsi que s'ouvrit la journée du i5 juil'
let 1870.
ai
33o Le dernier des Napoléon.
Retenez cette date, elle marquera lourdement dans les destinées du monde moderne.
A l'ouverture de la séance de la Chambre, M. Ollivier monta à la tribune^ fit un résumé des négociations, et conclut :
« Notre surprise a été profonde lorsque, hier, nous avons appris que le roi de Prusse avait notifié à notre ambassadeur qu'il ne le recevrait plus, et que, pour donner à ce refus un caractère non équivoque, son cabinet l'avait communiqué ofiîciellemeat à tous les cabinets de l'Europe. . . Dans ces circonstances, tenter davantage pour la conciliation eût été un oubli de dignité et une imprudence. Nous n'avons rien négligé pour éviter une guerre. Nous allons nous préparer à soutenir celle qu'on nous offre, en laissant à chacun la part des responsabilités qui lui revient »
Voilà le dernier mot que diront à la France et à rhistoire cet Empereur et ce règne, qui avaient solennellement promis au monde l'empire de la