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PAIX

Nous espérons avoir victorieusement démontré: Que la candidature des Hohenzollem ne motiva

nullement la guerre, attendu qu'elle s'était éva*

lïouie au premier souffle, donnant à la France un I triomphe inespéré sur la Prusse \ { Que les garanties qu'on demandait au roi j Guillaume, en dehors qu'elles étaient blessantes,

étaient absurdes et illusoires ; que ces garanties ne ^pouvaient être obtenues que de l'Espagne, laquelle

les avait données surabondamment;

Les Diplomates de V Empire 33 1

Qtfe le 1 3 juillet la question avait été brusquement dénaturée et déplacée. L'Espagne et le prince Léopold étaient écartés du terrain sur lequel apparaissait inopinément Napoléon III en face du roi Guillaume, auquel on demandait^ sans motif et sans raison, puisqu'en fait la candidatuKe n'existait plus, des engagements inacceptables.

Alors la scène changea-, éclairée tout à coup de lueurs formidables.

Le roi refusant de subir cet outrage, M. de Bismark entrant brusquement dans le débat, et, derrière lui, se dressant à son mot d'ordre, toute l'Allemagne armée, fanatisée^ prête à se jeter sur l'ennemi commun.

Donc, à l'heure précise, mathématique^ où M. de Bismark a enfin rassemblé tous les éléments favorables, assuré tous les concours, accumulé toutes les chances de succès, la guerre éclata.

Ce fut xme stupeur à travers le monde.

On comprit qu'on allait être témoin d'une lutte effroyable; que quelque chose de sauvage, de monstrueux, allait se passer entre deux peuples excités depuis longues années à se haïr et à s'entredéchirer.

La Prusse est prête, sur pied, armée et exercée de longue main pour la campagne de France.

M. de Bismark n'a rien oublié, rien n^gé en face d'un adversaire qui n'est préparé en rien.

Le chancelier a enré^menté pour sa cause les principaux journaux de l'Europe. Avant d'abattre son aveugle ennemi, il va le déshonorer.

Les confidences et les communications perfides qu'il a déjà faites secrètement aux divers cabinets de l'Europe, il va les jeter en pâture au public.

Le Times publie le 25 juillet^ en fi*ançais^ im projet de traité aux termes duquel Napoléon III avait offert non-seulement de reconnaître toutes les conquêtes de la Prusse, mais de favoriser l'absorption des États du Sud, à condition que la Prusse aiderait l'Empereur à acquérir le Luxembourg et à s'annexer la Belgique. Le roi Guillaume aurait vertueusement refusé (i).

Cette dénonciation, jetée en proie à l'avidité haletante des esprits, sous les graves événements qui passionnaient l'Europe, produisit un effet fou-

(i) Nos lecteurs savent que le premier projet de ce marché, écrit en effet de la main de M . Benedetti, lui avait été dicté par M. de Bismark, lequel déclara au naTf diplomate français ^ti't'/ gardait cette rédaction pour la soumettre au Roi, « Afin de me rendre un compte exact des combinaisons du comte de Bismark, j'ai consenti à les transcrire sous sa dictée. La forme non moins que le fond prouve que |e me suis borné à reproduire un projet connu et développé par lui. M. de Bismark garda cette rédaction, voulant la soumettre au Roi. »( Benedetti, Journal officiel.)

A peine le document entre ses mains, le chancelier le communiqua, sous le sceau du secret^ à plusieurs ambassadeurs.

Les Diplomates de l'Empire 333

droyant, et désastreux pour le gouvernement impérial. Elle lui enleva les dernières sympathies.

De nouvelles révélations, tenues en réserve par le chancelier, vinrent aggraver cette première réprobation contre TEmpereur. Un télégramme expédié par M. de Bismark, le 27 juillet, à M. de BemstorflF, ambassadeur de Prusse à Londres, les avaient annoncées. Une circulaire de la chancellerie de Berlin, en date du 29, les communiqua à TEurope. M. de Bismark résumait toutes les propositions que l'ambition insatiable de Napoléon III avait faites à la Prusse depuis 1862. Le document se gardait bien de signaler celles de ces propositions qui émanaient de la Prusse. Le chancelier termine par cette curieuse supposition :

« La conviction qu'on ne pourrait arriver par nous à un accroissement du territoire français, avait seule décidé l'Empereur à l'obtenir par une guerre contre la Prusse. Il y avait même lieu de croire que si la publication du projet de traité n'avait pas eu lieu, l'Empereur eût fait, après l'achèvement des armements mutuels, l'offre de traiter sur la base des propositions de M. Benedetti aux dépens de la Belgique. »

La divulgation de ces documents émut vivement l'Angleterre et indisposa la nation et le gouvernement contre FEmpereur. « C'est un document épouvantable! » s'écria le comte de Malmesbury à la Chambre des lords, dans la séance du 29 juillet.

Mais le pays où ils produisirent la plus grande Bensation, ce fut FAllemagne du Sud. Ces États, qui avaient tant souffert de la guerre de 1866, et qui sentaient leur autonomie menacée par im pangermanisme prussien, avaient longtemps résisté aux avances de Berlin; mais ces révélations, accentuées et commentées sous main par M. de Bismark, leur avaient démontré que la prétendue protection dont la politique impériale s'était tant vantée de les couvrir, n'était qu'un paravent hypocrite derrière lequel Napoléon III négociait tranquillement avec leurs bourreaux lassassinat des petits États de l'Europe et l'aliénation des bords du Rhin.

A ce coup'de Jarnac prussien, que répond la diplomatie impériale?

Rien ne fait pitié comme l'attitude et le désarroi des diplomates de TEmpire, à la dernière jieure. C'est une prostration, une déroute générale. Le spectacle que les généraux français vont donner le lendemain, les diplomates des Tuileries nous le donnent la veille. Us ont joué avec la foudre, et dès qu'elle éclate sous leurs mains débiles, la panique les saisit, ils reculent épouvantés devant leur œuvre, comme s'ils entendaient déjà au loin rimmense clameur des malédictions qui les voueront à l'exécration de la France et au mépris de la postérité.

1m Diplomates de l'Empire 33

Maintenant, que va faire TEurope?

Napoléon III a été tout aussi fatal à l'Europe qu'à la France. Sa politique biseautée a profondément troublé tous les courants de la diplomatie et des af&nités internationales. La France pesait d'un poids énorme dans la pondération des influences et le jeu des alliances européennes ; or, comme il était impossible d'asseoir un projet sérieux, une foi^ une sécurité quelconque sur les ténébreuses vacillations de la politique impériale, l'Europe demeurait comme en suspens, entre ses désirs et ses suspicions.

Le premier résultat de cet état de choses, résultat inévitable, c'était que la France impériale n'avait plus un allié dans le monde.

L'Europe, depuis si longtemps désagrégée, n'eut pas la perception nette des conséquences de cette guerre. Depuis longtemps inconsciente de ses devoirs et de ses intérêts, désorÎMitée par les intrigues de l'Empereur et les perfidies de la Prusse, épouvantée, au dernier moment, des audaces et des infamies que chacun des belligérants rôvélaît à la charge de Tautre, TEurope se fixa avec une sorte de stupeur dans une neutralité inquiétée

« L'opinion la plus favorable vit dans les deux monarques belligérants, deux brigands couronnés, égalerait dénués de scrupules et de bonne foi, cherchant ^ se partager luaiiihlQinent

les Etats indépendants de l'Europe centrale, et à spolier, l'un tous les pays de langue française, l'autre tous les pays de langue

allemande et que le comte de Bismark, par une habileté

supérieure, avait su duper les diplomates niais et maladroits auxquels il avait eu affidre (i). •

Les peuples et les gouvernements furent saisis d'une étrange pensée : impression secrète et universelle qui se dégagea de toutes les poitrines. Napoléon III et le roi Guillaume pesaient depuis quinze anssur l'Europecomme uncauchemar. Leurs armements formidables, leurs visées ténébreuses, les forfaits qu'ils avaient déjà perpétrés Tun et l'autre, les faisaient envisager avec une sorte d'épouvante comme des fléaux pour le présent, comme une menace incessante pour l'avenir.

Ils avaient fait de l'Europe une caseme. Ils tenaient le monde en haleine et en inquiétude ; leurs ambitions effrénées, leur politique de rapine, leurs manœuvres frauduleuses, étaient, d'une part, une cause incessante d'insécurité et d'effroi ; de l'autre, une cause de ruine pour les finances, l'industrie, le travail et toutes les transactions régulières de la vie internationale.

Les sachant capables de tout, on craignait tout.

Et lorsque ces deux fléaux du monde, après avoir si longtemps manœuvré en face l'un de l'autre, les armes cachées et les mains pleines de promesses,

(i) Histoire de la Chute du second Empire,

Les Diplomates de TEmpire 887

de mensonges et de subterfuges* se ruèrent enfin Tun sur l'autre, entraînant à leur suite les peuples qu'ils avaient saturés de haines^ inébriés de fanatisme, il courut par le monde comme une satisfaction secrète, comme un soulagem nt qui détendait les poitrines si longtemps oppressées. On se disait qu'après tout c'était peut-être un arrêt et une bénédiction du del que de laisser les deux oiseaux de proie se dévorer entre eux. Leur chute ou leur affaiblissement réciproque pourraient enfin donner au monde un répit et amener ce désarmement, cette sécurité, après lesquels soupiraient les peuples, et que tous les Etats avaient vainement proposés et demandés à la Prusse. Cest sous cette impression que tous les gouvernements prirent les mesures pour localiser la guerre entre les deux agresseurs et se désintéresser du conflit.

Quant aux peuples, qui portaient depuis quinze ans les charges exorbitantes que ces deux joueurs impies faisaient peser sur eux, ils auraient volontiers supplié le ciel de faire pleuvoir le feu et les malédictions sur les deux grands criminels.

Le calcul des cabinets européens était faux. Leur abstention était imprévoyante et coupable. Cette faute nouvelle était la conséquence et le châtiment de fautes précédentes.

En effet, la famille européenne constituée par le

droit moderne et les conventions internationales ne devait ni s'abstraire ni se désintéresser de ces odieuses violations de traités, de ce trafic des peuples, de cet écrasement des faibles^ qui de la spoliation du Danemark ont conduit la Prusse, par le fratricide de Sadowa et regorgement de l'Allemagne, sous les murs de Paris.

L'Europe était garante et gardienne des traités ; les laissant impunément violer, eUe est solidaire du crime et en subira les conséquences.

Si elle fût intervenue lors de cette honteuse invasion du Danemark; la Prusse et Napoléon III eussent compris qu'il y avait une police des nations dans ce monde, une sanction aux traités et une barrière aux agressions sacrilèges.

Le désarmement se fût opéré à travers toute l'Europe et les peuples eussent employé à leurs travaux, à leur amélioration^ les sommes colossales perdues en engins de destruction. Us eussent avancé en progrès et en civilisation, au lieu de rétrograder vers la barbarie.

Aujourd'hui, la Prusse a fait de l'Europe un vaste camp où les nations s'exercent et se préparent à des luttes inévitables. Tout est remis en cause dans le monde moderne, tout y est menacé ; et les gouvernements aveugles qui n'ont pas voulu troubler une heure leur repos et leurs jouissances

Les Diplomates de T Empire 339

égoïstes pour accomplir le premier de leurs devoirs, paieront cher et longtemps cette lâche désertion.

Bientôt TAngleterre s'apercevra que cette Prusse, qu'elle va soutenir de sa secrète mais énergique partialité; sapera la puissance anglaise dans le monde, et la livrera pieds et poing liés aux haines implacables et frémissantes de l'Amérique. Le czar Alexandre^ qui a donné au roi Guillaume le précieux viatique de cette grave promesse de ne laisser intervenir personne contre la Prusse s'apercevra avec terreur qu'il a blessé à mort la pensée profonde de Pierre le Grand, qu'il s'est fermé la Baltique et s'est emprisonné dans les mers dii Nord.

L'Europe entière verra tout à coup l'aigle américaine, après avoir enlevé en passant la reine des Antilles à TEspagne^ s'immiscer dans ses affaires et peser d'un poids redoutable sur les destinées monarchiques de la vieille petite Europe.

C'est ainsi que la capipagne de M. de Bismark contre la France sera le prologue d'un long drame.

Le sang coulera encore en Europe comme l'eau des torrents ; les ruines s'amoncèleront sur les nations^ et de ces retraites capitonnées de bien-être et de faux calculs , les habiles se verront chassés, la crosse dans les reins.

UExpiation.

L'heure a sonné, Theure la plus douloureuse et la plus irréparable de l'histoire de France. La Providence, fatiguée de tant de vices et de fautes accumulés, de tant d'avertissements méconnus, va donner au monde un exemple qu'elle ne lui avait plus donné depuis la chute de Rome.

Le i5 juillet 1870, le Parlement français décréta la guerre.

Le lendemain de cette séance funeste,, les esprits éclairés, ceux-là même qui s'étaient laissé égarer par une coupable ignorance ou par des ardeurs irréfléchies, comprirent, par une commotion mystérieuse, que la patrie était en danger. Mais peu de Français entrevirent que tout ce que le génie, le \

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sang et les efforts de vingt générations avaient édifié en France, était menacé*

Un changement immense s'opéra spontanément.

Il s'agissait aujourd'hui de regarder en face la situation que la folie de ses gouvernants venait de créer à la nation. Il s'agissait de se réveiller au bruit des armes, de la torpeur qui avait émasculé les âmes sous ce régime énervant des fictions et des appétences malsaines Le réveil était terrible.

Tandis que la France se lève, que l'armée s'é- . branle, que les volontaires demandent des armes, le gouvernement, saisi de vertige, ne sait ni organiser l'armement de la nation, ni mobiliser ses forces, ni constituer les services multiples des vivres, des transports, des ambulances, etc., etc., toutes choses d'une importance vitale et auxquelles il n'avait pas même encore songé.

Autant tous ces matamores étaient fougueux, présomptueux, tranchants la veille, autant aujourd'hui ils tournent effarés dans le vide, dans l'ébahissement et le désarroi. Ils entrevoient vaguement les mille détails d'une guerre de cette importance, qu'ils ont négligés et qu'ils ne peuvent plus réparer ni improviser sous l'arrivée foudroyante des événements.

Us ont joué la paix sur des futilités; — ils vont risquer la guerre sur un coup de dé.

En face de ces nains, se lève une nation tout entière, debout au premier signed^ armée organisée, pourvue de tout."

En regard de si grands désastres, c^est une chose iélicate^ peut-être malséante, que de risquer les )bservations d'un témoin étranger, sinon désintéressé dans ce douloureux débat. Mais nous n'avons pu encore effacer de nos souvenirs les tristesses qui nous envahissaient au spectacle de ces aveuglements. Les Français — les danmésdu destin (i) — ne savaient et ne se souciaient pas de savoir ce qui se passait autour d'eux, encore moins là-bas, au delà des frontières....; tandis que nous vojdons, chaque heure du jour et de la nuit, circuler dans leurs coulisses, à la cour, dans les ministères, dans les salons officiels, dans les cafés, dans les rues, dans les faubourgs, une légion de Prussiens, quelques-uns dans les positions les plus élevées, qui télégraphiaient d'heure en heure à Berlin chaque mouvement du gouvernement français, chaque bordereau des ministères, chaque détail de l'armement et de la marche des troupes^ chaque manifestation de la rue. Le même réseau de correspondances occultes enveloppait toutes les frontières de l'Est, toutes les places fortifiées de France.

(i) Quos perdere vult dementat.

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Pendant ce temps, la société parisienne se faisait ! chanter sur les théâtres {^Marseillaise^ et ce pauvre peuple hurlait dans les rues : A Berlin ! à Berlin !

Un officier supérieur d'état-major prussien, qui se trouvait à Paris depuis six mods en convalescence, et qui avait occupé ses loisirs à dessiner et à calculer toutes les hauteurs autour de la capitale, nous disait avec un ricanement féroce^ en nous montrant, un soir, un groupe de ces pauvres inconscients qui s'en allaient le long du boulevard, criant : A Berlin! c Hurlez bien^ misérables. .. demain nous vous dégriserons. »

L'Europe ne comprit rien aux hésitations de TEmpereur, pourquoi il perdait tant de temps, une fois la guerre déclarée. Puisqu'on ne pouvait compter que sur un coup de force et d'audace^ pourquoi ne pas l'exécuter avant que l'ennemi ne fût prêt? L'Empereur voulut partir à plusieurs reprises, mais à chaque fois il fallut bien lui avouer qu'on n'était pas prêt. On occupa donc le malheureux souverain à des détails inâmes qui devaient ajouter bientôt au caractère effrayant de la catastrophe, ce vernis de ridicule et de burlesque qui ont accentué l'épopée de la chute de l'Empire.

A voir ces ordonnances qui règlent minutieusement la bouche et les différents services de cette cour qui s'en va en guerre comme à une partie de

plaisir ; à lire les détails de ce sybaritisme dont les officiers supérieurs et les aides de camp ne peuvent se passer et qu'ils traînent derrière eux sur le champ de bataille, on se rappelle involontairement ces généraux byzantins qui s'en allaient triomphalement, couverts d'or, de soie et d'oripeaux, au devant des barbares cuirassés de fer, lesquels, après les avoir culbutés au premier choc, emmenaient ces brillants guerriers, attachés à la queue des chevaux (i).

On sait les embarras, les ridicules et jusqu'aux dangers qu'entraînait sans cesse cette longue procession de fourgons de bagages, de colis qui encombraient les routes et les gares, qu'il fallait convoyer partout et qui ne servirent, en fin de compte, qu'à enrichir le butin des Prussiens !

Le prince Napoléon avait quitté la France pour une excursion dans le Nord. Au premier bruit de la complication HohenzoUern, il s'était arrêté, prêt à rebrousser chemin. Mais le télégramme qui lui apporta le désistement du candidat prussien lui mandait que tout prétexte de conflit était éteint. Le prince s'enfonça dans les steppes de la Norvège. Tout à couple télégraphe le rappela. Il traversa rapidement la distance, recueillant chemin faisant les impressions des peuples et des gouvernements sur ce malheureux événement.

(lO Papiers secrets des Tuileries, II* livr.

L'Expiation 3^5

Son arrivée subite à Paris mit le comble au désarroi. Le prince revenait avec l'impression de réprobation universelle qui, au dehors, avait déjà condamné cette déclaration de guerre insensée. Il connaissait à fond Tincurie de Tadministration impériale et l'incapacité de cette franc-maçonnerie de courtisans qui tenaient toutes les charges et barraient toutes les avenues du pouvoir. Il ne se faisait aucune illusion sur les désastres qu'on venait de déchaîner. Le prince courut à l'Empereur, s'en exprima avec ime furia indignée, et termina son réquisitoire par ces mots : « Tout est f...ini, et nous avec ! »

Cependant le prince n^entendait pas périr sans tenter un effort suprême, et il indiqua avec ime grande sagacité le seul moyen de sauver encore la situation : organiser une formidable diversion dans la Baltique. Le prince s'ofiErit pour se mettre à la tête de l'expédition. Il fit des prodiges d'activité et de persuasion, déploya toutes les ressources imaginables pour former l'escadre et le corps expéditionnaire.

Mais ici se révéla un mauvais génie que l'opinion publique ne connaît pas encore assez, mais que la France, mieux édifiée, vouera un jour à l'exécration de ses enfants : c'est l'amiral Rigault de Genouilly.

L^amiral savait que le département de la marine, malgré les sommes colossales dissipées depuis quinze ans, manquait de tout, qu'un désordre indicible paralysait chaque impulsion à travers toute la machine, et qu'au dernier moment on ne trouvera même pas des cartes de la Baltique (i) ! Il ne visa qu'à deux choses : empêcher à tout prix toute ingérance et tout contrôle dans son étrange administration, et demeurer en tout et quand même le chef exclusif, de tout ce qui pouvait se rattacher à la marine. Toujours la maladie du panache! Pour atteindre son but, Tamiral Rigauit de Genouilly déploya une habileté infernale. L'expédition de la Baltique avorta radicalement. Nous voyons dès lors apparaître le rôle fatal du général Trochu. Désigné pour le commandement des troupes de débarquement, il rehisa de servir sous les ordres- du prince Napoléonr, son ancien patron, Leprince,avecla plus patriotique abnégation, déclara instantanément qu'il était prêt, lui^ à servir sous les ordres du général. Mais rien ne put prévaloir contre l'influence sourde et impie du ministre de la marine.

Ici se place un épisode de la plus haute gravité.

(i) Vice-amiral commandant en chef^ à Marine.

Brest, 27 juillet 1870.

La majorité de Brest est dépourvue des cartes Mer du Nord et Baltique. Il en faudrait onze séries....

(Papiers secrets des Tuileries,)

VExpiation 347

La flotte prussienne était en Angleterre, et, d'aprè s tous les hommes compétents, pouvait être aisément c^turée par les cuirassés français. L'Hirondelle croisait dans le canal et n'avait qu'à éclairer le commandant français. Un télégramme du ministre de la marine pouvait décider la question. L'ordre ne vint pas et la flotte prussienne échappa par miracle. A Berlin, on la croyait perdue. Cette capture, à l'ouverture de la campagne^ eût exercé une influence considérable, mais la gloire d'un collègue eût éclipsé l'astre de Tamired Rigault. Grâce à lui, le vapeur prussien VAugusta ira bientôt jusque dans les eaux de la Gironde rançonner et couler les navires français.

La marine française, que la Prusse craignait par dessus tout , dont l'Europe attendait des prodiges, qui pouvait, tout à son aise, brûler toutes les villes maritimes de la Prusse, descendre sur les côtes et prendre l'ennemi à revers, la marine française resta inactive et impuissante-, le corps d'armée, que la Prusse avait dû immobiliser sur la Baltique, put envahir tranquillement la France^ et la France succomba. Mais Tamiral Rigault deGenouilly dut être satisfait, U avait gagné sa cause.

Si de ce bilan néfaste de la marine française nous reportons notre investigation sur l'armée de terre, nous y voyons sévir les mêmes infirmités, le même

esprit d'aveuglement, le même souffle de perdition.

Dans Tétat précaire où se trouvait à tous les points de vue l'Empire, il n'avait que deux alternatives, deux chances de salut. Une marche agressive, immédiate, foudroyante, ou bien une campagne de défensive. L'une et l'autre pouvaient encore réussir. — S'appuyer sur Strasbourg fortement approvisionné et se jeter résolument avec une armée de 3oo,ooo hommes entre les Etats du Sud et la Prusse, vigoureusement abordée à revers dans la Baltique; l'Allemagne, coupée en deux, menacée partout, se voyait réduite à la défensive, et la Prusse était à la merci d'une bataille.

Mais pour cela il eût Mlu trois choses : une armée, un armement et ime organisation. La France n'avait rien.

Paris s'était endormi à voir manœuvrer les beaux régiments de la garde impériale, et croyait que derrière ces brillants bataillons s'échelonnait dans les mêmes conditions cette armée pour laquelle le pays avait fait de si lourds sacrifices.

Or, depuis l'expédition du Mexique, il n'y avait plus qu'un semblant d'armée. De§ cadres vides, des officiers ignares, des chefe qui avaient tout négligé, hormis les moyens de flatter le pouvoir et d'arra-

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cher les honneurs et la fortune à ces moyens déshonorants.

L'armement était non-seulement arriéré^ incomplet, mais il était largement insuffisant. L'expédition du Mexique en avait dévoré une grande partie, et ce qu^on ramena en France était écloppé. Après avoir vidé les dépôts, épuisé les arsenaux, on avaît dégarni jusqu'aux places fortes pour suflSre aux exigences de ce gouflBre béant de l'expédition mexicaine. Il restait cent soixante-cinq fusils à Belfort.

A l'arrivée du maréchal Niel au ministère, tout était à refaire : organisation morale et matérielle. On l'empêcha de reconstituer l'ime et l'autre.

Il s'agissait, et de créer l'armement perfectionné, et de réparer l'ancien. Les Chambres lui en refusèrent obstinément les moyens. Or, le budget ordinaire de la guerre suffisait strictement à entretenir sur pied l'armée réglementaire. Comment sortir de l'impasse? Par une fatale mais inévitable manœuvre d'économie et de virement. Tout devint fiction et irrégularités. Au lieu d'un régiment de 2,400 hommes, on ne maintint que les cadres avec 1,200 ou 1,400 hommes; au lieu de 120 hommes, ime compagnie n'en comptait souvent pas 45. Avec les économies ainsi réalisées, on essayait de reconstituer l'armement et de remettre en état les places fortes négligées et désarmées. Le maréchal.

95o Le dernier des Napoléon.

qui entrevoyait imminence d'une guerre avec! j Prusse, fit des efforts surhumains pour réveiller la France, et parer aux périls de Tavenir. Il mourut à la peine. Les hommes compétents qui suivirent les questions parlementaires d'alors, n'en pouvaient revenir de l'aveuglement des représentants et surtout de l'inintelligence passionnée de l'opposition.

Citons quelques exemples puisés dans le Jbi/rmi/ ojyîciel (Session 1867).

« Le projet demande une force armée de 1,200,000 hommes, J insiste sur Ténormitë de ce chiffire I... La loi qu'on propose est surtout mauvaise parce qu'elle constituera une aggravation de la oute-puissance de l'Empereur... Ce qui importe, ce n'est pas le nombre des soldats, c'est la cause qu'ils ont à défendre. Si les Autrichiens ont été battus à Sadowa, c'est qu'ils ne tenaient pas à vaincre pour la maison de Hapsbourg 1 ! 1 II n'y a qu'une cause qui rende une armée invincible, c'est la liberté. » Julxs Simon.

f Par quelle aberration le gouvernement peut«4l songer à chercher les forces de la France dans l'exagération du nombre d'hommes? Notre amendement porte la suppression absolue des armées pet-tnanentes et leur fefflplflCemeAt par les gardes natianàUâat 4 ER^Eft¥ PicAAb.

« Le miliUrisme est une plaie... Je oompfendrais les pol^MBftf armés pour le cas d'une invasion. Mais une invasion est-^lU possible^ Oii s'indignerait si je formulais une prévision sembUbJ^,et oft ttiiM«7 fâiion,,, * Ë. PeLlëTAK,

L'Expiation. 35 1

« Qu'est-ce que ye lis dans les documents officiels ? Qu'il faut que la France soit armée comme ses voisins. J'avoue, Messieurs, que ma conscience se révolte contre de pareilles propositions. Nos véritables alliés sont les idées La nation la plus

puissante est celle qui peut désarmer. Donc, rapprochons-nous sans cesse du désarmement. » J. Favre.

« Qu'est«ce que la force matérielle ? Quelle puissance vous auriez si vous vouliez avoir confiance dans le peuple et dans la liberté 1 Le budget de la guerre vous mène à la banqueroute. C'est la plaie, c'est le chancre qui nous dévore I II » Garnisr

PAOtS.

c La Prusse, selon M. le ministre d'Etat, nous présenterait i,3oo,ooo hommes I Mais, je le demande, où a-t^n vu ces forces

formidables? Ces chiffres là sont parfaitement chimériques

La Prusse, combien d'hommes a-t-elle portés en Bohême en 1866? 300,000 hommes. C'est que. Messieurs, il ne faut pas se fier à cette fantasmagorie de chiffres... ce sont là de$/able$ qui n'ont jamais eu aucune espèce de réalité. Donc, qu'on se rassure, notre armée suffira pour arrêter l'ennemi... • Thikrs.

On croirait assister à une conférence militaire et stratégique dans une maison de fous.

L'illustre maréchal, au contraire, était admirable de logique, de science et de netteté. Dans son ardent patriotisme, il fut prophète. On ne peut relire aujourd'hui sans émotion ses vaillants discours.

« Messieurs, s'écriait il, on parle de Iwée mt masseé La seule levée en masse pratique c'est le système prussien 1 »

Son successeur n'eut qu'une pmsée^ qu'une ardeur : détruire ce qu'avait édifié son prédécesseur.

352 £e dernier des Napoléon

C'est ainsi que M . Le Bœuf arriva au conflit, la France parfaitement désemparée. Lorsqu'on Tinterpella au Corps législatif sur la signification de son mot superbe : t Nous sommes prêts) » il répondit : € J'entends dire par là que pendant deux ans de campagne nous n'aurons pas à acheter un seul bouton de guêtres. ]» Avait-il les boutons? En ce cas, c'est la seule chose qu'il possédât (i).

Au lieu d'appliquer les nouveaux règlements îor troduits par le maréchal Niel^ son successeur s'empressa de rétrograder aux vieux errements de la routine française. Au lieu de verser directement le contingent du recrutement dans les régiments sur les lieux mêmes^ comme en Allemagne, ce qui n'entraîne ni frais ni retards, M. Le Bœuf fit revivre la vieille insanité de l'incorporation au dépôt. C'est ainsi qu'un conscrit levé à Lille était expédié en Afrique, au dépôt de Constantine, lequel le ren-

(i) Un député de ses amis, connaissant Tinsoucieuse ignorance des officiers français, demandait au ministre si au moins il avait muni l'armée de bonnes cartes pour faire la campagne.

— Certainement, répond M* Le Bœuf» ils ont les meilleure qui existent.

•— Vous me faites bien plaisir, maréchal, et tous les officier en ont?

— Tous!. .. et, tenez, j'ai la mienne sur moi.

Et M. Le Bœuf portant la main à son épée et la tirant à moitié du fourreau, d'un geste de matamore

— La voilà I

Le député s'en alla consterné.

L'Expiation. 353

voyait équipé sur le Rhin! Huit cents lieues de circuit, plus les dépenses !

M. Le Bœuf avait annoncé un stock de quatre millions de chassepots. Il y en avait onze cents. Ainsi de tout le reste.

Mais le comble de la criminalité, c'était la désorganisation de tous les services de campagne, qui sont d'une vitalité et d'une importance si majeures : service médical, ambulance, vivres, transports, etc., etc., etc.

Comme ces détails sont peu en vue, et ne peuvent guère être contrôlés par le public, on les avait totalement négligés. Les titulaires de cette hiérarchie compliquée émargeaient régulièrement au budget, tandis que leur service était une sinécure.

Encore si, en présence de cette désorganisation profonde, si, consdents de leur infériorité, nous allions dire de leur nullité, le maréchal Le Bœuf et ses complices s'y fussent réglés I Ils auraient pu organiser une campagne à Tavenant.

Mais non ! on n'avait rien pour agir, et on agit comme si Ton possédait tout pour décider la victoire!

Ëtait-ce infirmité de conscience ou d'esprit? Ou n'était-ce pas, au moins pour partie, cette terrible nécessité de se jeter au feu pour ne pas trahir, aux yeux de la France, le gaspillage insensé qu'on avait

354 ^ dèrnUr des Napoléon.

fait depuis quinze ans de sa confiance et de ses ressources ?

Quant à l'Empereur, diaque découverte nouvelle dans ce chaos ajoutait à son a&issement et à sa désespérance.

Il s'était laissé entraîner par la camarilla de Tlmpératrice^ et il avait littéralement subi la gu^re. Mais il avait cru aux affirmations si toergiques de son ministre^ et sa désillusion était cruelle.

Napoléon III connaissait parfaitement les forces de l'Allemagne. Il n'avait besoin ni des rapports du colonel Stoffel, ni des indiscrétions du cabinet noir. Il recevait régulièrement d'outre-Rhin, d'une source sûre, confidentielle et très autorisée, les raiseignements les plus exacts et les plus circonstanciés.

Une brochure secrète, imprimée au mois de mai 1870, à quelques exemplaires, à l'imprimerie impé» riale, énimière et compare les forces respectives et l'armement de la France et de TAllemagne, feisant ressortir une énorme supériorité à l'actif de la dernière. A la page qui constatait ce formidable effectif de Tarmée allemande, l'Empereur avait écrit en marge de sa propre main : « Les forces de l'Allemagne sont presque triples des nôtres , nos mitrailleuses rétabliront l'équilibre. » Les hommes du métier se demandaient comment l'Empereur, après la déclaration de la guerre, perdait q\ûme Jours, les

VExpiation- 355

plus précieux, dans une inexplicable inertie. Les journaux anglais ne se l'expliquaient qu^en soupçon^ nant sous cette inaction un piège, une combinaison stratégique. Il n'en était rien. La raison, c'était que rien n'était prêt. Tout le monde tournait fiévreusement dans ce manège d'aveugle, et chaque fois que l'Empereur voulait se mettre en marche, un empêchement nouveau le renvoyait à Saint-Cloud. Aussi le malheureux souverain ne voyait partout que des points noirs, et suivant l'énergique expression d'un familier anglais, t il était mort d'avance. • Ses discours d'adieu trahirent le plus profond découragement (i).

Les discours de Napoléon III étaient autrefois un événement non-seulement en France, mais en Europe. Et c'était justice. L'Empereur ne parlait pas ce langage banale stéréotypé des discours <r de la Couronne, 9 lieux communs tous découpés sur même modèle monotone, et pouvant servir indifféremment à tous les pays, depuis Londres jusqu'à Siam. Leur mission et leur mérite, c'est de ne rien dire. Napoléon disait quelque chose. Aussi le peuple s'était-il habitué à chercher dans ces communications solennelles l'explication des obscurités

(i) c Nous commtnçon» uns lutte sérietisê ; U France â besoin du concours de tous ses enfants. » (L'Empereur aux sénateurs, 17 juillet 870.)

356 Lt dernier des Napoléon.

de la politique ou les solutions des difficultés du moment. L^Europe entière attendait chaque année ce discours pour savoir de quel côté diriger son action. Ce prestige était-il mérité? D'abord, quelques-uns des discours de l'Empereur sont des modèles de style et de pensée. Ils parlent souvent le langage dupouvoir avecune élévation etune habileté singulières . Mais voici le secret véritable des grands efiets de l'éloquence impériale. Napoléon III ne sut jamais voir de bien loin^ dans les probabilités de l'avenir; mais il sut toujours se tenir sur la réserve, muet et impénétrable. Un fait inattendu éclatait, qui déroutait tous les calculs de sa politique^ aussitôt l'Empereur virait de bord et modifiait son attitude en concordance avec la situation nouvelle. Comme son mutisme avait tenu l'opinion en suspens, il avait l'air, le jofur où il parlait, d'avoir tout calculé et tout prévu. Cela produisait un grand eÔet. Malheureusement, cette politique, qui s'équilibrait sans cesse sur la corde raide de l'imprévu, penchait sans cesse vers les abîmes, et au premier pas s'y précipitait. Le discours d'Auxerre discrédita à jamais l'éloquence impériale. La France, cruellement désappointée, perdit toute confiance, let ne lui pardonna jamais d'avoir laissé protester isi pitoyablement les espérances qu'on lui avait données.

L'expiation ibj

Enfin^ FEmpereur quitta Saint-Cloud avec le Prince Impérial^ et alla s'établir à Metz. Là^ ses prévisions les plus lugubres étaient dépassées par la réalité. Ni plan de campagne^ ni organisation, ni entente entre les divers services et les commandements; la tour de Babel et la confusion des langues. En vain l'Empereur cherchait à parer aux désordres; plus il voulait faire la Imnière^ plus les ombres s'épaississaient autour de lui. Chaque conseil de guerre révélait une plaie nouvelle et attisait la discorde. Chaque courrier apportait une nouvelle déception^ et le télégraphe jetait de minute en minute, au milieu de ce désarroi, les réclamations de tous les services en détresse sur toute Tétendue du territoire, les appels désespérés de tous les chefs de corps^ paralysés par le manque absolu de choses les plus indispensables.

Le prince Napoléon, dont l'Impératrice avait exigé Téloignementde Paris, avait suivil'Empereur, sans commandement. Autant Napoléon s'affaissait d'heure en heure sous les désappointements, au- ^tant le tempérament ardent du prince s'enflammait de colère et de l'énergie du désespoir. Dans le con^ seil^ dans les saloiis, dans la rue, il écrasait de ses reproches sanglants ces misérables conseillers qui avaient engagé si témérairement le sort de la France et celui de la dynastie dans ce jeu formidable, oc Le

358 Le iemteir des Nc^oléon

Bœuf, s*écriait le prince^ a eu un intérêt pour perdre l'Empereur et sa famille ; la bêtise humaine la plus épaisse n'explique pas de tels agissements, m

Les choses en vinrent au point qu'il £sdlut que l'Empereur exclût soii cousin du conseil, et le prince alla camper sous la tente, hors de la ville.

Qui sait? A cette heure fatidique, Ténergie du prince eût pu infuser peut*être un peu de résolution et de patriotisme à ce troupeau de courtisans effarés devant Forage. Lui seul avait encore la claire perception des choses et le sentiment exact de la situation. Malheureusement, le caractère insupportable du prince a toujours stérilisé toutes ses aptitudes et rendu son concours impossible. Le maréchal de Mac-Mahon qui, malgré sesdéfaites^ devait resterle héros sans tache de cette épopée de la défaute et des capitulards, comprit comme le prince Napoléon que les stratégistes de la camarilla avaient rendu la défense impossible et la défaite mathématique. Il allait au feu par devoir. Sur sa route il rencontra^ le 28 juillet^ dans une auberge de Nancy, le maréchal Le Bœuf. Une discussion s'éleva entre eux, si violente, qu'on entendait d'en bas les éclats de voix.

Mac-Mahon démontrait à ce pauvre vaniteux l'absurdité de ses plans, lesquels consistaient à disséminer sur cette ligne immense de Strasbourg à Thionville sescorps d'arméecomme un cordon de douane.

VBxpiPtkm. SSg

et de fisiçon à ce qu'ai cas de besoin ils ne pouvaient ni se soutenir, ni se secourir mutuellement-, il lui reprochait la désorganisation qui paralysait tous les services et toutes les volontés. En eflfet, la guerre était décidée, dans Tétroite cervelle de ces matamores, depuis plus de deux mois; elle est virtuellement dénoncée depuisquinze jours, et, tandis que Tarmée allemande arrive sur eux, en masses formidables, ils n'ont pu compléter encore un seul corps régulièrement muni et pourvu du nécessaire.

Il n'existe assurément dans les annales d'aucune époque^ d'aucun peuple, de monstruosité aussi navrante que cette impéritie que l'Empire révéla, à cette heure suprême^ au monde stupéfait • Toutes les descriptions que nous pourrions tenter reste-^ raient bien au-dessous de Téloquence des télégrammes offîdels découverts parmi les papiers secrets des Tuileries. Nous en dioisissons quelques-uns entre cent.

Intendimt général à administration Guerre. — Paris. « n n'y a à Metz ni sucre, ni café, ni riz, ni eau«de>Tie, ai sel, peu de lard et de biscuit. Envoyez d'urgence.*. »

Général Ducrot à Guerre. -^ Paris, 20 juillet 1870. « Demain il y aura à peine 5o hommes pour garder la place de Neuf-Brisach ; et Mortier, Schlestadt et Lichtenberg sont

également dégarnis Les Prussiens sont déjà maîtres de tous

les défilés de la Forêt-Noire. »

36o Le dernier des Napoléon.

Général commandant 4* corps au major général. — Paris, c Le 4« corps n'a encore ni cantines, ni ambulances, ni voitures d'équipage tout est complètement dégarni. »

Intendant 3« corps à Guerre. — Paris, 24 juillet 1870. « Le 3* corps quitte Metz demain. Je n'ai ni infirmiers, ni ouvriers d'administration, ni caissons d'ambulance, ni fours de campagne, ni train, ni instruments de pesage, et à la 4* division de cavalerie, je n'ai pas même un fonctionnaire. Je prie V. E. de me tirer d'embarras. »

Générai artillerie à Guerre. ^ Paris, 28 juiUet 1870. c Le colonel du i** du train m'informe d'un fait grave : sur 800 colliers restant à la direction de l'armée, 5oo se trouvent trop étroits. Que faire? Il y a en magasin à Douai 1700 colliers, dont un tiers se trouve dans le même cas. »

Intendant 6« corps à Guerre. — Paris, 8 août 1870. « Je reçois de l'intendant en chef de l'armée du Rhin la demande de 400,000 rations de biscuit et vivres de campagne. Je «'en ai pas une ration »

Maréchal Canrobert à Guerre. — Paris, 10 août. « Je continue à n'avoir ni marmites, ni gamelles ; blessés et malades sont dépourvus de tout. Nous n'avons ni sacs de couchage, ni assez de chemises, ni assez de chaussures. »

Préfet Gard à Intérieur. — Paris, 21 août, f Directeur d'artillerie de Perpignan me renvoie à celui de Montpellier qui ne m'envoie rien. «- Marseille prétend n'avoii pas d'ordres. »

Arrêtons-nous ! Voilà des lambeaux d'armée allant au hasard, dans une anarchie complète, au devant des avalanches compactes de la Prusse, et qui

L'Expiation 36 1

n'ont ni armesi ni munitions, ni vivres, ni ambulances, ni chirurgiens, ni infirmiers, ni cartes^ ni

plan, ni ordres, ni chef Mais voici mieux, voici

le couronnement de cette mascarade impie et sanglante.

Un général que le gouvernement impérial envoie dans une place fortepour prendre le commandement d'un corps de troupes, télégraphie :

Général Michel à Guerre. — Paris. Belfort, 21 juillet.

c Suis arrivé à Belfort ; pas trouvé ma brigade ; pas trouvé général de division. Que dois-je fiedre ? Sais pas où sont mes régiments. »

Ce général, à la recherche d'une armée fantastique, c'est le dernier échelon de Timprobable, c'est le mot de la fin.

Ainsi, ces malheiu^ux soldats s'en allaient à une défaite certaine et à une mort horrible — celle que les témoins épouvantés nous ont dépeinte : Des milliers de blessés, râlant l'agonie, abandonnés sans soins, sans secours, sans chirurgiens, sans abri. Heureusement pour l'humanité, que l'histoire n'a eu que rarement à enregistrer de telles monstruosités.

! Pour combattre, pour mourir, l'armée française n'avait donc que les fameux trèfles à quatre feuilles expédiés par l'Impératrice au prince impérial.

f Li petite Malakoff a encore trouvé deux trèfles à quatre feuilles, je te les enverrai. »

Là-dessus, le pauvre enfant, à l'heure où tout croulait derrière lui, à Theure où déjà il fuyait devant la mer montante des envahisseurs, répond : c Tout va de mieux en mieux. •

Tout allait, en effet, de mieux en mieux pour Taccomplissement de la catastrophe.

L'héroïque Mac-Mahon venait avec ses trente mille soldats d'ébranler un instant la confiance des cent cinquante mille hommes du prince royal. Les cuirassiers de Reischoffen ont tracé de leurs sabres sanglants, dans les annales de la France^ une de ces immortelles légendes d'héroïsme presque surhumain^ qui les fera vivre à côté des mousquetaires de Fontenoy, des dragons de Kellermann à Marengo, de la vieille garde à Mont-Saint-Jean.

Frossard^ insuffisant, est écrasé à Forbach, malgré les résistances désespérées et la tenue admi* rable de ses soldats.

Wœrth et Forbach éclatèrent comme un coup de tonnerre sur la France^ stupéfaite et consternée. C'étaient deux journées héroïques où le soldat français avait accompli encore une fois ces élans de

bravoure dont il a seul le secret Mais c'étaient

deux défaites. La campagne était perdue.

En effet, la France, celle même des grandes

VExpiation 363

époques^ ne sut jamais pardonner à ses généraux ni supporter une défaîte. Malheur au vaincu. Le cri de Brennus est le cri de ses entrailles. De l'enthousiasme le plus exagéré^ un seul insuccès la plonge dans le découragement. Que sera-ce de cette France dégénérée, amollie de nos jours ! Ces populations qui, il y a quelques heures, se grisaient au chant de Ibl Marseillaise et hurlaient : c A Berlin! » faisaient mal à voir après la première épreuve. Tout était perdu I On ne voyait plus que défaite et trahison. La multitude affolée ne rêvait plus que traîtres, espions, Prussiens! Bientôt ces instincts féroces dont le peuple français a, depuis quatrevingts ans, tant de fois épouvanté le monde, se réveillèrent dans ces bas-fonds redoutables et se portèrent aux excès les plus odieux. Dans la Dordogne, on brûle vif M. de Moneys; dans l'Hérault, le Poitou, la Champagne, le Nord, des hommes considérables sont traînés par la populace et n'échappent à la mort que par miracle. Le député comte d'Estourmel faillit être pendu par ses commettants. A Paris, l'émotion était indescriptible!

L'Impératrice et ses ministres furent attérés! Ils comprirent que si l'armée ne prenait rapidement une revanche, c'en était fait de l'Empire. « Nc^ soyez qu'à la revanche, qu'il nous faut, télégraphiait, le 7 août, Emile OUivier à l'Empereur. »

364 L^ dernier des Napoléon.

i L'Impératrice ne désespérait pas encore ; son courage, sa fermeté, étaient à la hauteur des événements. Mais cette préoccupation exclusive et bien naturelle de sauver la dynastie, paralysa les meilleures intentions, etfinalementperdit tout.Aulieude songer avant tout à la salvation de la France, à la défense du territoire^ on cherchait à combiner les deux choses^ de sorte qu'à Tarmée comme dans le sein du conseil à Paris^ la personnalité de TEmpereur devenait Tobstacle perpétuel et le grand péril de la France. Toutes les mesures du gouvemement, tous les eflForts du général de Palikao, tournent dans ce cercle redoutable et se briseront à cet achoppement. Il est hautement permis d'affirmer que si la question dynastique n'eût pas été en jeu, le ministre Palikao aurait adopté les vues du maréchal Mac-Mahon, et la France était sauvée.

Une autre préoccupation funeste qu'on voit circuler derrière toutes les mesures du gouvernement, c'est la défiance du peuple. Il fallait armer au plus tôt la nation; on hésite... on tergiverse; on n'ose confier ses destinées qu'aux anciens militaires. On a la terreur de la Révolution, et on ne veut pas lui donner des armes. Ces craintes n'étaient que trop justes ; mais cette considération politico-djmastique exposait le pays aux plus terribles catastrophes. On avait d'ailleurs injustement confondu tout le

LExpiation 365

pays avec les grands centres populeux^ toujours hostiles, en France^ au pouvoir, quel qu'il soit. Qu'on refusât des armes à Paris, Lyon, Marseille, cela s'expliquait ; mais qu'on les ait refusées aux cent mille Alsaciens qui les réclamaient à cor et à cris, et qui eussent défendu invinciblement Jes défilés des Vosges, c'était de l'aberration.

L'Empereur, à la nouvelle du double échec des deux corps d'armée à la fois, courba la tête sous le poids de l'inexorable destin. Sombre, accablé, il demeura inerte et muet. Il ne parlait plus que par monosyllabes, et ne voyait que ceux qu'il fallait absolument recevoir. Ce n'était plus le chef d'un grand Empire^ c'était le condamné qui plie sous l'arrêt du sort et n'en rappelle plus.

Après l'échec de Forbach, un même cri jaillit de toutes les poitrines, un même éclair de tous les esprits : Sauvez l'armée de Metz ! En ettet, c'était la seule armée de la France. Ces 170,000 hommes se composaient de troupes d'élite, de la garde impériale avec le matériel perfectionné. Ramenée sur Châlons, cette armée fournissait les cadres pour l'organisation des 5oo,ooo hommes de la levée. Elle seule pouvait encore relever la fortune de la France ; généraux et soldats, tous comprirent et demandèrent cette détermination. Alors parut pour la dernière fois la main fatale de M. Emile Ollivier.

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L'Empereur avait annoncé à la Régente qu'il allait ramener Tannée à Châlons, et Tlmpératrice avait répondu que le conseil privé approuvait unanimement ce mouvement Mais quelques jours après, M. Emile Ollivier lui télégraphia que, politiquement^ Teffet serait mauvais^ et qu'il fallait abandonner l'idée. C'est le dernier service que cet homme, « au cœur léger^ * rendit à son pays.

Nous n'avons nulle tentation de faire de la stratégie militaire; mais nous ne pouvons nous empêcher de consigner ici les appréciations d'im officier supérieur qui suivit les opérations allemandes.

« Les Français, nous disait- il, ont manqué de

tout instinct militaire^ non-seulement dans leurs

plans, mais dans tous les incidents de la campagne.

Les officiers ont été généralement insuffisants et les

chefs déplorables.

« Si après Woerth et Forbach, l'Empereura vaît fait fusiller Le Bœuf et de Failly, — un grand exemple était absolument indispensable; — si, pendant que Mac-Mahon se réorganisait à Châlons, Napoléon 111 eût ramené l'armée de Metz derrière' la Meuse, dans les positions inabordables des défilés, les forces allemandes prises entre deux armées, gênées sur leurs derrières par la ligne des iorteresses : Strasbourg, Phalsbourg, Bitche, Metz, f'hionville, qui tenaient toutes, se seraient usées

L'Expiation 36j

dans des combats dangereux. La France avait le temps d'organiser tout à son aise une nouvelle levée d'un million d'hommes (i).

c Supposons le pire. L'armée allemande, par un effort immense^ eût forcé les lignes de l'Argonne, les deux corps français rétrogradaient lentement sur Paris^ garnissaient les hauteurs autour de la capitale et demeuraient invincibles sous les feux des forts. Le siège de Paris devenait impossible^ et l'armée allemande pouvant à toute heure être coupée de ses communications, s'exposait à une retraite désastreuse.

t Mais la France ne trouva ni un homme ni une idée; on eût dit que ses armées étaient secrètement dirigées par M. de Moltke, tellement elles secondaient ses vues et donnaient lourdement dans ses pièges les plus grossiers. Metz, imprenable par la force, n'avait qu'une chose à redouter : une armée française sous ses murs qui consommât ses provisions. On se hâta de commettre cette faute suprême. Sans l'armée de Bazaine, Metz eût tenu indéfiniment. Une fois cette armée cernée autour de Metz, c'en était fait de la France, i

L'Empereur, fuyant devant les éclaireurs du

(i) Nous avons sn depuis que c'était aussi là le plan du maréèhal Niel : attirer Tarmée allemande (en deçà de' la 'ligne lies forteresses et la prendre entre deux 'feux.

prince Frédéric-Charles, avait gagné Châlons. On assembla au camp, sous la présidence du souverain, un conseil de guerre suprême, pour décider de la direction à donner à la situation nouvelle. Le maréchal de Mac-Mahon exposa éloquemment toutes les raisons qui conseillaient de ramener Farmée de Châlons sur Paris. Tous les généraux présents s'exprimèrent dans le même sens. Le prince Napoléon soutint avec une âpre énergie l'opinion du maréchal Mac-Mahon et critiqua vertement les illusions qu'on se forgeait à Paris. L'Empereur ne prononça pas une parole. Sa main distraite tenait une plume et traçait sur le papier des dessins fantastiques.

A l'issue du conseil^ l'Empereur transmit les décisions à Paris. Le comte de Palikao répondit aussitôt : ou dégager Bazaine, ou marcher contre le prince royal. Le mauvais génie de la France l'emportait. Mac-Mahon se résigna^ en dépit de la logique et du sens conmiun, envers et malgré sa conviction, à conduire encore une fois une armée désorganisée, ramassée à la hâte^ mécontente, indisciplinée^ sans cohésion, sans esprit militaire et sans patriotisme, à un nouveau désastre.

Quand le prince Napoléon vit que tout conseil salutaire était rejeté, et que la fatalité qui pesait sur la France et la dynastie était telle, qu'il suffisait

L'Expiation 369

qu'une voie fût désastreuse pour que tout le monde s'y jetât avec obstination^ il déclara ne vouloir pas être témoin de la catastrophe finale, et, sous prétexte démission^ partit pour l'Italie (i).

Ses adieux à l'Empereur furent courts et douloureux : « Adieu, sire! nous ne nous reverrons plus en France...; mais comptez sur mon dévouement partout et quand même, d

De grosses larmes roulèrent sur les joues de rEmperevu*.

Avant de quitter le camp de Châlons, Napoléon nomma le général Trochu gouverneur de Paris.

C'était expédier la Révolution à Paris.

Les papiers secrets des Tuileries n'ont soulevé qu*un coin du voile des derniers agissements de l'Impératrice à Paris.

L'Empereur est mort, le dernier souffle de l'Empire s'est donc réfugié dans la Régence. On a voulu accuser l'Impératrice d'avoir éloigné l'Empereur de Paris de propos délibéré, dans des vues d'ambition personnelle; mais la Souveraine a victorieusement répondu à ce reproche immérité. Le malheur, en effet, avait grandi la femme. Pleine de

(1) Dans une gare de la frontière de France, le prince rencontre un personnage du gouvernement impérial qui lui demande des nouvelles. « La France, répondit le prince, est perdue, et nous le sommes tous; c'est la faute de l'Impératrice. »

courage, de patriotisme et d'abnégation, elle tenait vaillamment tête à Tinfortune et cherchait à communiquer à tous la résolution et Tespérance. Sa confiance avait quelque chose de touchant et d'héroïque.

Autour d'elle régnaient deux courants parallèles^ parfois opposés, souvent hostiles, deux tx>uvoii^^ deux ministères. M. Rouher dirige le pouvoir occulte^ rimpératrice lutte à la tête du gouvernement officiel.

Malheureusement, c'était M. Rouher qui avait l'intuition de la voie du salut et proposait le seul parti à suivre désormais : ramener l'armée à Paris au lieu de se jeter dans une aventure, qui, dût-elle réussir^ n'aboutirait qu'à constituer autour de Metz deux armées cernées et prisonnières au lieu d'une.

Lorsque M. Rouher apprit que le comte de Palikao avait réussi à égarer l'Empereur, il essaya un efibrt désespéré et se rendit avec deux collègues à Courcelles, près de Reims^ où il rejoignit TEmpereur. Il lui exposa de nouveau avec ardeur les raisons invincibles qui conseillaient de ramener Mac- Mahon sous Paris et d'organiser l'armement de la nation. L'Empereur, heureux de se voir ramener au parti de ses convictions personnelles, adopta touteS'lesmesures que lui proposa son ancien mi-

L* Expiation 3ji

nistre. M. Rouherfit aussitôt signer les documents nécessaires et le décret suivant qui les motive.

« Napoléon, par la grâce de Dieu, etc..

« Le maréchal Mac-Mahon, duc de Magenta, est nommé gé« néral en chef de toutes les forces militaires composant l'armée de Châlons et de toutes celles qui sont on seront réunies dans les murs de Paris ou dans la capiule*

c Notre ministre de la guerre est chargé de l'exécution du présent décret.

« Fait à Reims, le 21 août 1870.

« NilPOLÉON » (I).

Ce décret était suivi d'une lettre de l'Empereur au maréchal Mac-Mahon et d'une proclamation de celui-ci à l'armée. Les deux documents expliquent le retour sous Paris^ par V impossibilité de dégager désormais Bazaine (2). M. Rouher repartit heureux et triomphant, apportant au conseil privé les documents à publier. En même temps, l'Empereur télégraphiait sa résolution définitive à l'Impératrice. Aussitôt, le conseil des ministres s'assembla sous la présidence de la Régente, et le comte de Palikao déclara la mesure impraticable et la démarche de M. Rouher criminelle. On annula tout*

L'Impératrice signifia à l'Empereur la volonté absolue du conseil, et le ministre de la guerre télé- Ci) L'original est de la main de M. Rouher, la signature est de TEmpereur.

U)*Voir les papiers secrets des Tuileries, II' livre, page 60.

graphia au maréchal Mac-Mahon : c Si vous ne voulez pas exécuter la marche, domiez votre démission et je prends le commandement et la responsabilité de l'exécution. » L'âme si haute^ le soldat héroïque qui avait répondu à la proposition de l'Empereur de le nommer généralissime : a: Nommez Bazaine^ moi je saurai obéir ! » ne pouvait plus hésiter. Il déchira sa proclamation et se remit en marche.

L'arrêt de mort était scellé par la Providence; tous les efforts humains n'en retarderont plus le dénoûment.

C'est ainsi qu'Empereur et armée s'acheminèrent lentement vers les fourches caudines.

C'est à Courcelles que Napoléon III, décidément acculé de tout côté au précipice, prit sa résolution dernière et se prépara à Tacte suprême de son règne. ♦

L'Empereur croyait à la prédestination et parlait souvent de son étoile. L'étoile incline au couchant^ au bord de l'horizon livide et sanglant de Waterloo. Allons^ il faut se courber sous la destinée. Il n'y a d'ailleurs plus d'autre issue que cette porte surbaissée de la honte suprême. Il ne peut plus se réfugier nulle part; l'Impératrice lui a fermé le retour à Paris ; le soldat qui se traîne derrière lui murmure à son oreille des imprécations ; la France lui appa-

L'Expiation 373

raît partout hostile et farouche ; Tunivers lui est inhospitalier^ le del inexorable.

Il faut jouer le dernier acte du drame des Napoléon : après la défaite^ l'invasion ; après l'invasion, une dernière hécatombe humaine^ et enfin la prison et l'exil. C'est la tradition I Et lui qui s'évertue depuis ses jeunes années à ressusciter la légende impériale^ comment échapperait-il à la main d'airain qui l'achemine vers le dénoûment fatidique?

N'avait-il pas blâmé dans le premier Bonaparte cette soif intempérante de guerroyer, et inauguré quant à lui l'Empire de la paix? Or, la fatalité n'avaitelle pas cahoté cet Empire de la paix d'une guerre à une autre, jusqu'à cette campagne insensée ? Le dernier monument qu'il a élevée n'est-ce pas ce groupe du maréchal Moncey luttant contre l'invasion des Prussiens qui envahissent Paris?.. Allons, c'était écrit ! Il faut finir comme ^ les Napoléon finissent i comme finit Bonaparte I, le modèle de la race, à la distance bien entendu qui sépare Prométhée foudroyé sur son roc de Sainte-Hélène, de Romulus Augustule promené piteusement dans les rues de Ravenne au milieu des huées des Barbares.

Il n'y avait donc plus qu'à se laisser mener jusqu'au lieu du dénoûment. C'est ainsi que Napoléon III se traînait péniblement dans les rangs

374 ^ dernier des Napoléon.

débandés de œtte armée bizarre : le chaos allant à Taventure. Il avait écarté son fils, pour que le pauvre enfant échappât autant que possible aux périls et aux responsabilités de la chute. Lui^ il allait comme le condamné qui n^a plus souci de la route, attendu qu'elle aboutit inexorablement à l'endroit fatal. Plus une lueur d'espoir, plus une éclaircie dans ce ciel d'orage. N'avait -il pas, avec tout le conseil de Reims, reconnu et déclaré que dégager Bazaine était impossible, que lutter contre les armées du prince royal et du prince de Saxe, qui encerclaient rapidement d'heure en heure cette cohue de soldats battus d'avance, était impossible. Impossible d'avancer^ impossible de reculer, impossible de vaincre !

Il restait peut-être bien le parti des grandes âmes qui, aux heures suprêmes, se relèvent d'un bond de géant, rachètent leur défaillance par un de ces coups d'audace qui étonnent le monde et frappenr jusqu'à leurs ennemis de respect et d'admiration. Et si la fortune adverse leur barre toutes les issues, ils franchissent le cercle de fer par la résolution des héros. Ils s'ensevelissent dans les plis du drapeau et échappent à la honte dans l'apothéose des morts immortelles.

Ces vaincus-là rendent sacrées les causes pour lesquelles ils tombent, et leur ouvrent dans l'avenir la perspective de la résurrection.

LExpiatim SjS

Maispersonne^ assurément, n'attend rien de semblable de Napoléon III. Non pas que l'Empereur fût lâche physiquement, il avait montré partout et surtout à Sedan un courage froid, décidé, de l'indifiërence en £ace du péril; mais chez lui la torpeur, ra£faissement, le fatalisme, c'est-à-dire la lâcheté morale, était profonde, absolue.

Tout à coup deux mille bouches à feu entonnèrent rhynuie de la mort. On arrivait à Sedan.

C'était là!

C^était le lieu du châtiment. L'exécuteur des hautes œuvres du grand justicier des peuples et des rois y attendait le condamné.

Quoique l'Empereur eût prévu et calculé le résultat, l'apparition du dénoûment a dû être terrible! Comme elle a dû secouer brutalement le rêveur obstiné I Sa carrière finissant plus mal que ses ennemis mortels n'eussent^ pu le souhaiter; toutes les fautes de sa vie repassant tour à tour et lui jetant l'anathème ; autour de lui Sedan encom* ; bré de blessés, de mourants, le sang et les malédictions ruisselant dans les rues, une population affolée sous l'éclat incessant des bombes^ tandis qu'au dehors, sur cet immense périmètre du champ de bataille, 40,000 hommes râlaient Tagonie ; tandis que la Meuse, obstruée de cadavres et toute rouge de sang, déborde ; tandis qu'à Thorizon en

flammes les Bavarois brûlent vifs dans Bazeilles, malgré les cris et les supplications, toute une population de blessés, de vieillards, de femmes^ d'enfiants; ceux qui veulent s'échapper rejetés dans les flammes par la mitraille et la baïonnette des barbares : Tenfer évoqué sur terre ! En même temps que du côté de Vandresse et de Chemery, l'armée prussienne triomphante éclatait en hurrahs frénétiques^ et improvisait une illimiination colossale au passage du roi Guillaume I. ..

Puis au loin^ derrière ce ciel en feu, son fils en fuite -, Paris soulevé comme un volcan ; l'Impératrice aux mains de Témeute *, TEmpire croulant au milieu des huées et des blasphèmes; la France entière debout et jetant une suprême malédiction à ce nom néfaste des Napoléon !!! Quelle vision !

-Tout est dit !.. . et l'Empereur, de son autorité et de son propre mouvement, fait hisser le drapeau blanc sur la citadelle par l'un de ses cent-gardes.

L'Empire avait vécu.

Le 2 septembre iSyo^dans une serre attenant au château de Bellevue^ à Frenois, le dernier des Napoléon rendit son épée inoffensive et vierge à l'homme casqué qui vit, il y a soixante ans, dans les caveaux de Berlin, le premier des Bonaparte prendre sur le cercueil Tépéede Frédéric-le-Grand,

L'Expiation 3 y y

après avoir fait du royaume des Hohenzoliern une chétive dépendance du formidable Empire français. C'est ainsi que Louis-Napoléon Bonaparte couronna Tédifice du second Empire.Toux est perdu . • . ET l'honneur.

O plaines de Sedan, vous n'êtes pas que le tombeau d'une dynastie éphémère; les ossements blanchis qui sèment vos ravines ne raconteront pas seulement aux générations futures que là se Joua le drame d'une des grandes boucheries humaines... L'histoire tracera sur ce champ sinistre une autre épitaphe :

a Ici tomba la France^ et derrière elle l'influence des races latines dans le monde. :^

Le télégramme qui portera à Paris la nouvelle du désastre de Sedan y portera la condamnation à mort de l'Empire. Cet édifice, qu'on croyait si puissant, s'effondrera au premier souffle^ comme tout ce qui est bâti sur la force et l'usurpation. 11 s'évanouira dans l'émotion publique comme un mauvais rêve, et glissera dans la fosse sans qu'il soit besoin d'un effort pour l'y précipiter.

Cette majorité du parlement français, si docile aux volontés de TEmpire, si complaisante pour les mensonges et les folies de ministres imbéciles, ne

trouvera pas un élan d'énergie pour maintenir Tédifice impérial contre quelques émeutiers débraillés^ ou au moins pour faire respecter le mandat et les droits de la nation.

Quant à cette opposition avariée, sans cœur ni entrailles pour Thonneur, pour la patrie en danger^ elle va se ruer sur le pouvoir avec cette voracité des eunuques qui^ ne pouvant le conquérir par la valeur et le mérlfe, le volent pendant le déménagement. Ils savent, les misérables, qu'ils sont en face de Tennemi, en face de Tinvasion la plus formidable qui ait menacé le sol français ; ils savent que l'apparition du spectre de la République, cet épouvantail des mauvais jours, va désagréger le faisceau des efforts et dçs volontés, énerver la défense, détourner d'elle ou paralyser toutes les sympathies de l'Europe N'importe! Périsse la

France^ mais que leurs basses ambitions s'assouvissent. Ce pouvoir, qu'ils vont ravaler au niveau de leur turpitude et de leur abêtissement, va les apiatir sous les décombres de la France. Mais, peu leur importent la grandeur ou les hontes de la nation. Vous les verrez se prélasser bientôt sur ses ruines, accrochés, qui aux ministères, qui aux ambassades, qui aux préfectures, qui à des fortunes impies ramassées dans le sang et la faillite de la patrie.

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Â12Z Tuileries veillait, anxieuse et frémissante, une femme que l'Empire laissait derrière lui, qui, hier encore, voyait à ses pieds, courbés de Téchine et de la conscience^ cette cohue de courtisans, qui se disputaient Thonneur d'im de ses regards et k gloire de mourir pour Elle.

« Et que le sourijre du dédain vienne désormais régner sur ses lèvres ; que son noble cœur calme ses battements inquiets. Nous sommes noxçbreux autour de vous, Madame, nombreux qui, pour vous, risquerions joyeusement notre fortune et notre vie I... Et souvenez-vous qu'il fut autrefois une grande et illustre Impératrice. Son trône lui fut disputé...

Elle ne désespéra de rien et sauva son empire. Ses fidèles Hongrois vinrent à son aide et poussèrent le fameux cri de guerre: Moriamurpro Rege nostro^ Maria Theresa... Toute la jeune France, Madame, fera comme la jeune Hongrie, et, le jour du danger, vous entendrez, vous aussi, ce cri de guerre et de victoire qui s'échappera de nos poitrines : Moriamur pro Rege noitroEugeniaIn

Hélas I ce n'est pas le cri qu'EUe entendit. L*Impératrice, si énergique devant le péril, avait fléchi depuis quelques jours. Une vague désespérance envahissait son âme. A peine le glas funèbre de Tefifondrement de Sedan eut-il retenti, que déjà le palais se trouva dépeuplé ; et quand, vers les trois heures du soir du 4 septembre, la mer houleuse de la populace vint battre les grilles aux cris sinistres : La déchéance, vive la République 1 ! ! réveillant sous les voûtes sonores des Tuileries les échos

38o Le dernier des Napoléon.

des hurlements des fauves de 1848, de i83o et de 93, la pauvre femme regarda avec épouvante autour d'EUe... Elle était seule.

Elle se sauva avec une dame de son service, voilée et inconnue, par la porte du Louvre, et gagna la gare du Nord, dans le coupé d'un dentiste !

La Révolution a de simstres ironies pour ses idoles éphémères. Quand elle ne les conduit pas à l'échataud, aux barricades ou à Cayenne, elle les déménage irrévérencieusement dans un fiacre.

L'Impératrice Eugénie, depuis trois ans, disait souvent avec une affectation pleine de coquetterie qu'elle s'attendait au sort de Marie-Antoinette, dont elle collectionnait pieusement tous les souvenirs. Elle ne se doutait guère que, l'heure venue, on ne lui octroierait pas même l'aumône de la persécution, l'honneur de la lutte, l'occasion et l'apothéose du martyre. Pauvre femme ! que tant d'abandon avait brisée, elle ne savait pas que les courtisans ne meurent qu'en paroles -, — que les peuples déchus se courbent sous tous les jougs et ne savent plus mourir ; — que ceux qui donnent volontairement leur vie pour une cause, sont ceux dont Tépicuréisme n'a pas avili Tâme et atrophié le cœur ; ceux qui voient par delà les frontières étroites de la matière, par delà l'ombre inquiétante

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du tombeau, les horizons infinis de Dieu et les rayonnements divins de Timmortalité.

On meurt pour ce qui en vaut la peine : pour l'honneur, pour sa conviction, pour cette grande chose mystérieuse, chère et sacrée qu'on appelle la patrie ; on meurt pour le souverain légitime, expression vivante de la nation : Morîamur pro Rege nostro /.., Mais on ne meurt pas pour un régime de hasard ; on ne meurt pas pour un aventurier.

Depuis que la France déchue, sanglante et ami^utée se débat sous le vasselage brutal et impitoyable de la Prusse, les vaincus cherchent et incriminent partout des victimes expiatoires.

Les vrais coupables ne sont peut-être pas ceux qu'ils poursuivent de leurs malédictions.

Essayons de les signaler par ordre de responsabilité :

La première et grande coupable, c'est la nation elle-même.

La France révolutionnaire s'est choisi un gou-' vemement et un homme qui allaient à ses aspirations.

Enervée par soixante ans de convulsions, effrayée

Les Coupables 383

du moindre effort et du moindre péril à affronter^ elle s'est réfugiée sous Tégide du despotisme et s'est donnée un sauveur attitré.

Ignorante, elle ne veut rien apprendre, rien savoir. Affolée de la soif de jouir, elle se rue dans tous les excès et toutes les corruptions. L'égoïsme devient sa religion ; elle s'est rétréci le cerveau et élargi le ventre.

Le jour du danger^ sauf quelques contrées où se sont attardés la foi et le patriotisme, l'Alsace^ la Bretagne, la France ne sait plus ni combattre ni vaincre.

Qu'attendre d'un peuple chez qui tout sens commun est tordu^ tous sens moral oblitéré, toute notion politique et sociale faussée..., d'un peuple qu'on ne peut plus pousser au bien, à moins peutêtre de le lui défendre?

Le second coupable, c'est le parlement français.

Le peuple français avait accepté l'Empire sous la foi de la promesse que l'Empire serait la paix. Que dire des mandataires de la nation^ gardiens de ce pacte de paix, qui se laissent^ pendant quinze ans, traîner servilement de guerre inutile à guerre ridicule, et qui, en fin de compte, ne savent pas même se préparer à celle qui les menace depuis quatre ans et qui doit les tuer ! Les hommes qui ont empêché le maréchal Niel de sauver la France; qui

384 ^ dender des Napolion.

ont jeté les hauts cris quand il leur demandait le service obligatoire, qui dérangeait leur somnolence dans le bien-être béat de leur égoïsme, sont les mêmes hommes qui acceptent sans contrôle les insanités de M. Oilivier , les falsifications de M. de Gramont, et qui s'en vont en guerre derrière M. Le Bœuf.

Il n'y a pas de terme pour stigmatiser de tels aveuglements.

Au troisième rang vient la presse.

Nous avons déjà indiqué au courant de ces pages le rôle ridicule et subversif que remplit la presse française. Elle a en Europe sa légende grotesque et scandaleuse ; elle a tout fait pour épaissir l'ignorance et la corruption du pays, peu pour son édification et son salut.

Avant la guerre, quand nous lisions les excitations de la presse française pour encourager le gouvernement dans cette aventure, sans qu'un seul journal art contrôlé Tétat de délabrement de Torganisation militaire, indiqué l'immense armement de la Prusse, demandé compte aux ministres de leurs ressources et de leurs affirmations, nous restions confondu. La presse doit être la nuée lumineuse qui précède et guide les peuples. Ici, elle va à l'aventure, une torche incendiaire à la main,

Les Coupables 385

et sur les yeux le bandeau des passions, de parti, ou de Fobéissance passive au mot d'ordre officiel (i) .

Le lendemain du désastre, tous les journaux s^ empressent de renier leurs criminelles parades de la veille^ et pour les faire oublier, accablent de malédictions leurs patrons déchus.

Relis aujourd'hui ces feuilles, ô France tombée ! et tu sauras quel fonds tu as à faire sur les conseils qu'elles te redonnent aujourd'hui avec le- même et étemel aplomb. Le lendemain, ils sont aussi aveugles que la veille ; tournez le feuillet de leurs pauvres élucubrations : cette guerre qu'ils ont tant conseillée éclate, et, du premier choc, démolit l'Empire et couvre la France de ruines. Quels sont les conseils qu'ils vont donner maintenant? Non, per-

(i) En tête marche toujours M . de Girardin : « Si la Prusse refuse de se battre, nous la contraindrons, à coups de crosse dans le dos, de passer le Rhin et de vider la rive gauche. » {Liberté.)

« Il n'y avait plus dans la Chambre que des Français ! Toute la Chambre se lève et bat des mains. Les tribunes, elles-mêmes. appuient la manifestation. Les dames agitent leurs mouchoir-. L'émotion est indescriptible. » {Le Gaulois.)

a La candidature espagnole était, pour le gouvernement fra r. çais, une occasion excellente et qui ne se retrouverait plus, c rappeler à la Prusse qu'il existe une France frémissante dep u Sadowa. » (Paris -Journal.)

« Cette victoire (l'abdication Hohenzollern) serait pour nous le prix des humiliations et le dernier des périls. » (La Presse,)

«c Cest une paix sinistre que celle dont on parle depuis vingtquatre heures. » \^Le National.)

sonne ne voudra croire à la possibilité de telles aberrations, et nous nous voyons forcé de transcrire quelques échantillons de cette nouvelle campagne de la presse, pour que le public ne récuse pas la sincérité de nos appréciations. Nous ne puiserons pas dans les feuilles extrêmes qui composent le Te Deum de leur avènement, d'insultes ordurières et de programnies d'aliénés. Nous copions quelques lignes dans les journaux de Tordre, rédigés par Télite du journalisme parisien :

c Aujourd'hui que la France s'appartient, elle peut s'expliquer et probablement s'entend^-e avec les autres peuples. Trop longtemps nous avons été solidaires d'un gouvernement despotique, et la haine que les plus honnêtes gens de l'univers lui ont vouée a rejailli siy nous... Peuples d'Europe et d'Amérique, expliquons-nous ; l'heure est venue!... C'est nous qui avons fait la guerre aux Russes... C'est nous qui avons chassé les Autrichiens de la LonAardie... parce que nous aimons la nation italienne comme une sœur et que nous ne souffrirons pas qu'elle soit opprimée 1... Ce n'est pas nous qui avons assassiné la noble république romaine pour rétablir le despotisme du pape... Ce n'est pas nous qui avons fait la guerre en Chme pour protéger quelques jésuites... Un mahue a disposé de nos armées au profit de ses ambitions... Mais le parti qui vient d'arriver aux affaires n'a jamais dissimulé son dévouement à l'indépendance de tous les peuples. Ce n'est pas Napoléon III qui, de son chef, a déclaré la guerre actuelle, c'est nous qui lui avons forcé la main... Oui, nous sommes les ennemis du roi Guillaume, chef du parti féodal en Europe, et représentant obstiné du droit divin... Mais, s'il existe en Allemagne un parti libéral, intelligent, honnête, républicain, — ET NOUS SAVONS Q.u'iL EXISTE, — uous sommesprêts à

Lts Cùupablts 387

traiter avec lui, par dessus la tête du roi. Nous l'aiderons à se débarrasser de Guillaume, de Bismark et des hobereaux... Service pour service. — Allemagne de la liberté, la France libre te tend les mains et t'ouvre ses bras. »

Et pour donner plus de solennité à cette hallucination, tout le journal en réclame sa part et on signe : La Rédaction du Soir.

Il y a cependant des inspirations plus hautes et plus lyriques encore; écoutons M. W. Raymond :

« Il ÊJlait un moyen héroïque pour sauver la France, un moyen qui... fût terrifiant pour la Prusse comme pour l'Europe monarchique 1 Ce moyen, nous l'avons trouvé. En proclamant la République, nous avons sauvé la France. Maintenant, que devient la guerre ? Le roi de Prusse voudra-t^il jou pourra-t-il la continuer, après avoir déclaré, à son entrée en France, qu'il ne faisait pas la guerre au peuple, mais à la monarchie, il est mora* lement forcé de se retirer. Mais nous ne croyons pas aux paroles royales. D'ailleurs, il se retirerait impuni, et nous ne pouvons ni le souhaiter ni le permettre 1 Pourra-t-il continuer la guerre ? Voilà la question. Si nous en croyons nos souvenirs, nous qui avons longtemps habité T Allemagne, la Sainte République jr est adorée^ comme chez nous... Nous avons vu tous ces froids Allemands, toutes ces chastes Allemandes, transformés en faunes et en bacchantes, et danser de joie en chantant... la Marseillaise, Ah ! c'est que la République, c'est Toxigène dans les poumons... C'est que proclamer la République, en France, c'est mettre le feu aux quatre coins de l'Europe et du monde. Depuis cette époque, l'enthousiasme allemand ne s'est point refroidi. Non... nous croyons bien plutôt que le peuple allemand, représenté à l'armée aussi bien par les recrues... que par la landwehr et le landsturm, sentira ses instincts humiins et démocratiques se réveiller à la

lueur de la République ressuscitée. Nous croyons que, reîetant loin d'eux leurs armes huoiides encore du sang de leurs frères, ils diront au roi Guillaume : • Assez de carnage comme celai... Devant nous, nous n'avons plus que des frères qui pensent comme nous..., qui ont le même but que nous: Tafiranchissement de l'humanité ! Assez longtemps vous avez abusé de nos illusions. . • Retirez-vous maintenant. Ce n'est pas grâce à vous, mais grâce à la France, que l'œuvre de notre unité est consommée... Nous vous rejetons comme un instrument usé... Le temps des monarchies est passé. Retirez*vous, et laissez-nous tendre la main à nos frères de France, qui nous ont devancés sur la route du progrès et de la liberté. »

Voilà ce que dira le peuple, ce que dira l'armée allemande. Et la guerre sera terminée. »

Il n'y a donc plus qu'à tendre une main fraternelle à Tannée allemande, entonner le refrain : Les peuples sont pour nous des frères ! et rentrer chez soi. Cependant un tout petit doute se glisse dans les vaticinations de M. Raymond. Et si Tarrnée almande allait ne pas chasser le roi Guillaume ! Le barde va trancher la question avec le même aplomb prophétique :

« Si nous nous trompons, malheur! Si les Allemands, éblouis par une vaine gloire... veulent continuer cette guerre fratricide... c^est qu'ils ne sont plus que les vils esclaves d'un monarque ambitieux et hypocrite. Dans ce cas, malheur à eux 1 Pour des hommes libres, vaincre des esclaves, ce n'est plus qu'un jeu. Et ce sera une punition dont le bruit retentira dans les siècles, à la honte d'une nation qui... aura menti à tout son passé. »

C^est ainsi que le journalisme français connaît

Les Coupables 38j

l'Allemagne; c'est ainsi qu'il sait se ménager les sympathies de TEurope. Remarquez en passant que ces monarques qu'ils insultent si bassement, quand ils croient n'en avoir pas besoin^ ils vont les appeler à leur secours à cor et à cris dès qu'ils verront que l'armée allemande, au lieu t de pendre le vieux Guillaume, i> continue à les mitrailler avec conviction. Et lorsque ces monarques, qu'il s'agissait tout à l'heure « d'extirper comme un chancre, » restent sourds aux appels et à la salvation de ce charmant peuple qui, s'il triomphe, leur promet de si belles perspectives, ces mêmes journalistes les poursuivent de reproches amers et les qualifient d'ingrats !

Et ce ne sont pas les journaux seuls qui ont le monopole de ces infirmités. Relisez les pompeuses proclamations de MM. Louis Blanc, Victor Hugo, E. Quinet, F. Pyat, toutes les lumières de la Révolution ! C'est ce spectacle inouï qui faisait dire au général américain Burnside, auquel M. de Bismark demandait ce qu'il pensait de Paris : a C'est une maison de fous habitée par des singes. » Ainsi, pas plus avant la guerre que pendant et qu'après la guerre, le pays, l'opinion, la presse, n'ont eu et n'ont pas encore la perception de l'œuvre terrible et radicale qui s'accomplit contre la France.

C'est derrière ces trois grands coupables que viennent se ranger les petits. Avant la guerre, ce sont trois hommes néfastes que nous avons signalés : MM. de Gramont, puis E. Ollivier, et enfin Le Bœuf.

Pendant la guerre, une même trinité néiaste achève le désastre que les trois précédents ont préparé : le maréchal Bazaine, qui a perdu l'Empire; l'avocat Gambetta, qui a perdu la France; et le général Trochu, qui l'a déshonorée.

Ces trois hommes achevèrent l'œuvre, et la pauvre France, clouée au bois de l'infamie, dut boire le fond du calice des douleurs et des hontes.

Alors se passa quelque chose d'inouï dans l'histoire des décadences; quelque chose de monstrueux dans le drame des agonies d'un peuple.

Une nuée de scélérats qui, depuis vingt ans, reprochaient à TEmpire ses vices et ses déprédations ; qui depuis vingt ans, prêchaient avec onction la morale et la vertu, et le désintéressement et le patriotisme, se ruent sur le cadavre de la France, lui arrachant, qui un lambeau de pouvoir, qui une épave de fortune. C'est une curée inénarrable, fantastique, impossible ! C'est à qui enlèverait un ministère, détrousserait une préfecture, crochèterait une porte ou une caisse. Les bohèmes s'improvi-

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sent ambassadeurs, les chopistes généraux, les absinthiers préfets ou colonels; quant aux politiques qu'on va violemment tirer de la geôle, ils sont acclamés membres du gouvernement! Le cabaret et la brasserie vomissent sur le pays des flots de capacités méconnues^ qui accaparent les galons et les appointements. C'est la cohue d'un carnaval sinistre^ c'est la descente de la Courtille de la Révolution. Le torrent bourbeux roule, dans ses soubresauts^ tous les types, de l'horrible au grotesque, de Caïn à Mandrin^ de Judas au pitre. Tandis que les uns se prélassent sous les panaches, que les autres volent et pillent sous prétexte de foiunir à la défense nationale^des armes du moyen âge et des semelles de carton, un homme court à Londres, et hypothèque d*un coup la France toute entière, — du moins ce qu'il en reste, — à ses amis et connaissances de la Qté. C^est le couronnement!

La France de saint Louis et de Louis XIV, mise en gage chez les juifs de Londres, consignée au mont de piété d'Israël, à beaucoup du cent, par ce petit honmie, — est un épisode peut-être tout naturel dans les gloires de la Révolution, mais assurément inattendu dans l'histoire de France (i).

(i) Lisez cette logomachie honteuse et grotesque :

« A TOUS CEUX à qui ces présentes parviendront, moi

392 Lt dernier des Napoléon.

Or, pendant que tous ces patriotes perpètrent ces hauts faits, — ce qu'ils appellent installer la République, — Mahomet est aux portes.

Si de pareilscriminels eussent surgi chez un autre peuple, leur maison natale eût été rasée et leur nom interdit comme un opprobre de Thumanité. A Rome^ ils eussent été cloués aux rostres ; à Venise dans le cadre noir de Marino Faliero^ c hic est locus... decapitati. » Mais le. peuple français ne distingue plus entre le bien et le mal, le vice et la vertu. 11 ne sait plus ni récompenser ni punir. Bien des héros de la défeute nationale circulent à Paris dans les plus hautes et les plus superbes positions, portant allègrement au front leur tache de sang ou de boue, et, dans leur poche^ un lambeau de l'honneur ou de la fortune de la France.

Reste TEmpereur Napoléon III.

Nous avons constaté au courant de ces pages les qualités de cet homme. Tout en cherchant à démêler Técheveau enchevêtré des instincts contradictoires qui composent cette étrange personnalité.

délégué du ministre de Tintérieur de France, salut ! — Ces présentes seront un futur témoin, que moi, par la Tertu des pouvoirs à moi conférés, je lie la nation française et son gouvernement, afin d'exécuter fidèlement chacun des engagements précédents. A cet effet, je déclare, par ceci, tous les revenus et ressources de la Nation et de l'Etat français kngag£s, charges

BT UYPOiUliQ,u£si

Les Coupables 393

nous avons successivement signalé sa bonté instinctive, sa bienveillance, ses générosités, son courage passif^ mais très réel. Et néanmoins cet homme est un des plus grands coupables des temps modernes! Et non-seulement la France, maisl'Europe, le classera au rang des plus grands fléaux de l'histoire. Et c'est justice I

Quand un homme s'empare d'un pays à main armée, sabrant la loi et la justice, concentrant arbitrairement en lui seul toute autorité et tout pouvoir, il assume sur sa tête toutes les responsabilités. Corruption du pays, aflÈdsSement de la moralité publique, dégradation des caractères, énervement de la nation, tout remonte à lui, tout découle de lui ; il en est responsable devant l'histoire et devant Dieu. Il s^est emparé par violence et par surprise du gouvernail ; si le navire s'en va aux abîmes, tous les passagers ont le droit de lui jeter à la face leur anathème. Il a beau vouloir

plaider les circonstances atténuantes dire qu'il

a rétrocédé^ sur le tard, partie de son autocratie, fqu'il a été trompé par des ministres ineptes ou criminels, trahi par ses créatures.... Ni l'histoire, ni la conscience ne peuvent les lui concéder. C'est lui qui couvre tout de son hianteau \ c'est lui qui, à la veille de la guerre, dans son discours officiel, vient encore bercer et endormir une dernière fois, dans

394 ^^ dernier des Napoléon.

les illusions et les mensonges, le pays au bord de la fosse (i).

L'Empereur n'a pas voulu sa dernière guerre.

C'est incontestable, et nous croyons l'avoir démontré surabondamment. Eh bien ! il n'en est que plus coupable 1 Irresponsabilité n'en retombe que plus grave sur sa tête, et l'écrase de tout le poids de la catastrophe. Un monarque qui se laisse forcer la main pour des éventualités aussi formidables, qui, contre sa conscience et sa conviction, s'en va jeter des centaines de mille existences à la gueule du canon, jouer l'équilibre du monde et le salut de la patrie sur un coup de hasard..., cet homme sort des rangs des grands criminels pour prendre place au pilori des fléaux du monde.

Un jour, cependant, quand tous les bruits de ce siècle se seront éteints dans le silence du passé, quand les ossements des victimes de l'Empire seront en poussière, quand le dernier sanglot se sera perdu dans cette plainte vague et lugubre que laisse derrière elle la caravane humaine s'en

(i) « Le pays a éprouvé une réelle satisfaction le jour où il a su qu'il était en mesure de faire face à toutes les éventualités. Les armées de terre et de tatr parfaitement constituées.,,, notre armement perfectionné^ nos arsenaux et nos magasins remplis, nos réserves exercées, la garde mobile en voie d'organisation, notre flotte transformée, nos places fortes en bon état.,. » (Discours impérial^ 18 janvier 1869.)

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allant à réternité , le moraliste et le phrénologue reprenant en mains et retournant^ comme Hamlet^ le moule de cet homme, voudront-ils réformer Tarrêt terrible que les contemporains lui ont infligé ! En effet, quel étrange problème, quel curieux sujet d'étude dans ce crâne ! Cet homme, qui de loin apparaît au monde, terrible et sinistre, et qui n'était qu'un rêveur naïf et inoffensif-, qui avait un instant effrayé l'Europe et inquiété le monde, et qui était au premier venu qui pouvait l'accaparer; cet homme qui avait horreur du sang, et qui^ depuis les pavés du Deux Décembre jusqu'aux boucheries des Prussiens, en a inondé vingt ans les deux hémisphères ; cet homme, qui commence son règne par violer le serment le plus solennel, et qui^ au lieu d'abolir le serment, l'exige de tout le monde, et se plaint amèrement de ceux qui y manquent; cet homme qui, par ses culpabilités et ses faiblesses, attire toutes les catastrophes sur son pays, et qui dit naïvement dans son exil : t Comme l'homme d'Horace, je m'enveloppe dans mon droit... fort de ma conscience. ... Je vois avec douleur les destinées de la France livrées à la faiblesse des hommes au pouvoir , aux exigences implacables de l'étranger(i); »cet homme,animé d'excellentes intentions,

(i) Times y 23 octobre 1871.

et dont lerègne a été une gageure de vingt ans contre la logique^ le bon sens, la conscience et Tart de gouverner; ce prophète de la paix qui s'en va ■guerroyer jusqu'aux extrémités du monde; ce sphinx qui reste muet parce qu'il n'a pas d'énigme ; cet homme qui avait fait assez pour n'avoir plus qu'à mourir à temps; cet homme qui pouvait être si grand et qui se fait si petit ; ce souverain que tout portait à la gloire et qui s*échoue dans le ridicule ; ce somnambule éveillé^ ce tyran sentimental, cet autocrate en pâte tendre ; cet homme, enfin, tissu de toutes les contradictions, pétri de petits vices et de charmantes qualités, victime expiatoire d'une nouvelle étape révolutionnaire....^ mérite-t-il au fond toutes les colères et tous les anathèmes dont on a chargé sa mémoire?

Et, désintéressée dans les sinistres que Napoléon III aura déchaînés sur le monde, avec sa se- , reine et froide impassibilité d'outre-tombe, la pos-' térité amendera peut-être l'arrêt des contemporains. Elle dira :

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