ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS
M DCCG LXXI
Il se fit un jour une alfiance entre" le malheur et la fortune , et ce fut sur la famille des Stuarts que leurs coups allèrent frapper.
(Allas hiiloriqiifi de Lusage.)
L'épigraphe que l'on vient de lire résume d'une manière aussi concise qu'énergique l'histoire de cette race royale , dont les annales nous déroulent une suite d'infortunes héréditaires telles que jamais famille princière n'en a présenté une série aussi complète. En effet, sur quinze souverains de cette dynastie qui ont régné tant sur l'Ecosse indépendante que sur', les royaumes réunis de la Grande- Bretagne, deux ont été assassinés par leurs propres sujets ( Jacques I" et Jacques III ) , deux ont été tués sur les champs de bataille (Jacques II et Jacques IV), deux ont péri sur l'échafaud (Marie Stuart et Charles V), deux autres, plus malheureux encore que ceux que nous venons de citer, sont morts de chagrin (Robert III et Jacques V) ; enfin, celui qui le
dernier a porté la couronne (Jacques II pour l'Angleterre et Jacques VI pour l'Ecosse) a été détrôné par son gendre, et est mort en exil, léguant à ses descendants, avec ses titres légitimes de roi, les disgrâces et les revers attachés à son nom.
Jacques II, après avoir été chassé d'Angleterre par son gendre Guillaume d'Orange (1688), se retira en France, où Louis XIV l'accueillit en roi^ et lui donna pour résidence le château de Saint-Germainen-Laye. Il ne se contenta pas de lui accorder une royale hospitalité , il voulut l'aider à recouvrer son trône. Il lui confia une flotte et une armée avec lesquelles Jacques II se rendit en Irlande , où il perdit la bataille de Boyne (juin 1690) , et revint à Saint- Germain.
Louis XIV voulut tenter encore le sort des armes en faveur du roi déchu ; mais Jacques vit du cap de la Hogue la destruction de la seconde flotte, qui devait le porter une seconde fois dans les trois royaumes. « Ma mauvaise étoile, écrivit-il à Louis XIV, a fait sentir son influence sur les armes de Votre Majesté, toujours victorieuses jusqu'à ce qu'elles aient combattu pour moi ; je vous supplie donc de ne plus prendre intérêt à un prince aussi malheureux. »
Louis XIV sentit la valeur de ces paroles , et son intérêt redoubla pour son auguste client : il arma encore en 1696 pour le soutien du parti jacobite, et, s'il ne put réussir dans aucune de ses tentatives, au moins l'histoire ne peut lui reprocher d'avoir rien négligé pour la défense d'une cause qui était celle de la royauté légitime.' On n'en peut dire autant de son successeur, Louis XV, ainsi que nous le verrons dans le cours de cette histoire.
Jacques II refusa de monter au trône de Pologne , que son royal hôte se chargeait de lui faire obtenir. A l'époque du traité de Riswick, Louis XIV, qui allait être forcé de reconnaître Guillaume pour roi d'Angleterre, proposa à Guillaume de reconnaître à son tour pour son héritier le jeune fils de Jacques. Le prince d'Orange, qui n'avait point d'enfants, y consentait; Jacques s'y refusa. « Je me résigne à l'usurpation du prince d'Orange, mais mon fils ne peut tenir la couronne que de moi ; l'usurpation ne saurait lui donner un titre légitime. »
Jacques II passa le reste de son exil à écrire les mémoires de sa vie; la piété lui tenait lieu de puissance ; retiré dans sa conscience , empire dont il ne pouvait être chassé, sessouveii^s le faisaient vivre dans le passé, sa religion dans l'avenir. Il avait écrit
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de sa propre main cette courte prière : a. Je vous remercie, ô mon Dieu, de m'avoir ôté trois royaumes, si c'était pour me rendre meilleur. » Il mourut en paix, à Saint-Germain, le 16 septembre 1701 (1).
Jacques II laissait un fils, né le 10 juin 1688, et qui par conséquent avait treize ans à la mort de son père. Louis XIV ayant déclaré qu'il le reconnaissait pour roi d'Angleterre , tous les Anglais présents à Saint -Germain au moment de la mort de Jacques II se prosternèrent, et s'écrièrent en versant des larmes d'attendrissement : God save the kingî
La mort de Guillaume III, qui suivit de près celle de Jacques II, vint ranimer les espérances de la cour de Saint-Germain. Anne, seconde fille de Jacques II, de sa première femme, avait été appelée à succéder à Guillaume ; elle avait été mariée à Georges, prince de Danemark, dont elle avait eu dix- neuf enfants, mais tous morts avant elle. Le prétendant ne voulait pas détrôner sa sœur ; mais il désirait lui faire adopter un plan suivant lequel la couronne lui aurait été rendue après sa mort. Ce projet fut adopté sans difficulté par l'Ecosse, qui n'était pas encore réunie à l'Angleterre.
(1) Chateaubriand, les Quatre Stuarts,
La réunion de l'Ecosse à l'Angleterre, qui eut lieu en 1706, exaspéra tellement le peuple du premier de ces royaumes, que les chances y devinrent encore plus favorables au fils de Jacques II. Il fut même proclamé roi d'Ecosse dans plusieurs localités ; mais ce jeune prince se défiait de la fortune; il ne croyait pas pouvoir rien entreprendre sans Tassistance de Louis XIV ; et dans ce moment le monarque français était engagé dans une guerre contre toute l'Europe , à l'occasion de la succession d'Espagne. Cependant on lui fit une peinture si séduisante du dévouement que les Écossais conservaient pour leurs anciens maîtres, que Louis XIV fit équiper à Dunkerque une escadre portant des troupes de débarquement. Le chevalier de Forbin, qui la commandait, se dirigea au nord d'Edimbourg (1708). Il eut un engagement avec une flotte anglaise fort supérieure à la sienne. Le débarquement ayant été jugé impraticable, le prétendant insista fortement pour être mis à terre. P'orbin s'y refusa, et ramena le prince, qui rejoignit en Flandre l'armée du duc de Bourgogne, sous lequel il fit ses premières armes. Il servit aussi sous Villars , et se distingua par sa valeur à la bataille de Malplaquet. Ce fut à cette époque qu'il prit le nom de Chevalier de Saint -Georges,
SOUS lequel il fut communément désigné par la suite.
En 1713, on pensa que la reine Anne, dont la santé chancelante annonçait une mort prochaine, ne ferait aucune difficulté de désigner son frère pour son héritier, de préférence à son petit -cousin, le duc de Brunswick , désigné pour lui succéder, par l'acte du parlement dit d'Etablissement. Un grand nombre de whigs même eussent vu avec plaisir l'héritier légitime monter sur le trône. Enfin une seconde restauration paraissait tellement une affaire arrangée, que les anglicans zélés demandèrent pour toute condition que Jacques , avant de se présenter à ses sujets, abjurât le catholicisme. Jacques III, se montrant digne fils de celui qui remerciait Dieu de lui avoir ôté trois couronnes si c'était pour son salut, répondit avec résolution qu'il n'accepterait jamais le trône à ce prix. Les politiques de son parti lui proposèrent alors de laisser dire au moins qu'il avait embrassé la religion anglicane... Il refusa avec énergie de se prêter à ce mensonge indirect. Il se contenta d'écrire à ceux qui lui avaient fait cette demande une lettre dans laquelle il garantissait à chacun l'exercice libre de sa religion, demandant pour lui la même liberté qu'il
accordait aux autres, a On ne doit pas, disait-il en terminant, me savoir mauvais gré d'user de la faculté que j'accorde aux autres, d'adhérer à la religion que leur conscience leur indique pour la meilleure. »
Mais, tandis que ce prince infortuné se consumait ainsi en efforts secrets, la cour de Versailles et celle de Saint- James décidaient de son sort, et en faisaient une des conditions de la paix d'Utrecht (1713). La succession de la couronne d'Angleterre dans la ligne protestante fut reconnue par Louis XIV, qui, cédant au besoin impérieux de la paix, consentit même à éloigner de ses États le chevalier de Saint-Georges. Secrètement averti, ce prince s'était déjà retiré à Bar, en Lorraine.
La mort de la reine Anne, arrivée le 1 2 août 1714, rendit un nouvel espoir au chevalier de Saint- Georges. Malgré l'installation de l'électeur de Hanovre sur le trône d'Angleterre, sous le nom de Georges 1", les partisans des Stuarts ne cessaient de s'agiter sur tous les points de la Grande-Bretagne. Cependant Louis XIV mourut, et l'autorité passa entre les mains du duc d'Orléans, qui entra aussitôt dans des relations très- étroites avec Georges P^ Lord Stair, ambassadeur du nouveau roi d'Angle-
terre, demanda au régent de faire sortir du royaume le chevalier de Saint -Georges, qui était revenu depuis longtemps à Paris. Philippe d'Orléans refusa noblement d'expulser de France un prince qui, comme lui, était arrière-petit-fils d'Henri IV. Nous verrons que Louis XV, dans une circonstance toute semblable, agit bien différemment envers le fils du chevalier de Saint-Georges.
Le prétendant, néanmoins, sentant tout ce que sa position avait de critique, résolut de tenter la fortune. Il envoya l'ordre à ses partisans de lever le masque. Ils lui obéirent et coururent aux armes, sous les ordres du comte de Mardi : ils proclamèrent le prince roi d'Ecosse sous le nom de Jacques VIII (1715). Sur la nouvelle de l'insurrection, Jacques s'embarqua incognito à Dunkerque, et descendit sur les côtes d'Ecosse. Mais le comte de March s'était laissé battre, et l'insurrection était à peu près étouffée quand il arriva; les choses empirèrent encore malgré sa présence, et il se vit bientôt contraint de repasser en France. Cette fois, le duc d'Orléans ne put résister aux instances de l'ambassadeur d'Angleterre ; il invita le prétendant à quitter la France , en lui indiquant Avignon pour sa résidence. Mais après le traité de la triple alliance, en 1717, entre
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la France, l'Angleterre et la Hollande^ le gouvernement anglais voulut que le prétendant quittât Avignon. Le pape Clément XI lui offrit un asile digne de lui, dans la capitale du monde chrétien; le chevalier de Saint -Georges s'empressa de Taccepter. Le souverain pontife lui rendit tous les honneurs dus à la royauté.
Peu de temps après son arrivée à Rome, des négociations s'ouvrirent pour son mariage avec la princesse Marie - Casimire - Clémentine Sobieska , petite -fille du grand Sobieski. Mais l'empereur Charles VI , dont la princesse était parente, se montra opposé à ce mariage; il fit arrêter la princesse dans le Tyrol , qu'elle traversait pour se rendre auprès de son futur époux.
A cette époque, le chevalier de Saint -Georges reçut de Philippe V l'invitation la plus pressante de se rendre en Espagne. Il y fut reçu en roi : Valladolid lui fut offert pour sa résidence. Philippe lui dit qu'il y serait traité comme le roi son père l'avait été à Saint-Germain par Louis XIV.
L'Espagne faisait alors la guerre à la France, ou plutôt au régent. La paix s'étant rétablie , le prétendant jugea convenable de retourner à Rome , où il fut bientôt rejoint par la princesse Sobieska , qui
s'était échappée du couvent où Charles VI l'avait fait enfermer. Le T' septembre 1729, Jacques Stuart et la princesse Sobieska furent solennellement unis en mariage par le souverain pontife Clément XI.
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