CHAPITRE XIV
Supplice des ofBciers jacobites. — Condamnation des lords Cromartj', Kilmarnock, Balmerino et Lovât. — Trahison de John Miirray de Broughton. — Edouard Burke. — Sullivan. — Thomas Seridan. — O'Neil. — Donald Mac-Leod. — Sa réponse au général Camphell. — Lord Georges Murray. — Flora Macdonald. — Elle est transférée à Londres. — Le prince Frédéric va la visiter. — Sa mise en liberté,
— Curiosité dont elle est l'objet. — Son retour en Ecosse. — Son mariage. — Son séjour en Amérique. — Son retour dans l'Ile de Skye.
— Les voleurs de Glenmoriston. — Accueil sympathique que reçoit Charles-Edouard en France. — Son entretien avec Louis XV. — Froideur de la cour de France. — Il fait une tentative en Espagne; elle échoue. — Retour en France. — Son mécontentement en apprenant
que son frère a embrassé l'état ecclésiastique. — Traité de paix d'Aixla-Chapelle, — Article qui interdit à Charles -Edouard de rester en France. — Le piince refuse de s'y soumettre. — Le gouveinement le fait arrêter et conduire à "Viucennes. — 11 est conduit hors de France.
— Il veut se fixer à Avignon. — Le ministère anglais s'y oppose.
— On peid tout à coup ses traces. — Ses deux voyapes à Londres suivant l'historien Hume. — Il vient à Rome à la mort de son père.
— Il prend le nom de comte d'Albany. — Son mariage. — Sa femme le quitte. — Mort de Charles-Edouard. — Le cardinal d'York depuis la mort de son fière jusqu'à la sienne, arrivée en 1807. — Monument érigé aux trois derniers Stuarts.
La brillante et triste épopée de Charles-Edouard est terminée. Le rc.=te de sa \ie , quoique encore empreint de celte fatalité qui semble s'attachera sa famille, n'offre plus rien de cet intérêt si palpitant que présentent les quatorze mois que nous venons de parcourir. Aussi n'aurons-nous besoin que de quelques pages pour raconter
les principaux événements des quarante années qu'il \écut encore. Mais avant de suivre Charles-Edouard dans son exil , le lecteur sera curieux de connaître ce que devinrent les principaux personnages qu'on a vus figurer daûs cette histoire.
Tous ceux de ses officiers qui furent pris , même ceux de la garnison de Carlisle, qui avaient cru à la foi du duc de Cumberland, expirèrent dans d'horribles supplices, dont on fit un spectacle au peuple de Londres. « On les traînait sur une claie au lieu du supplice, et après les avoir pendus, avant qu'ils eussent expiré, on leur arrachait le cœur, dont on battait leurs joues, puis on mettait leurs membres en quartiers. » Tous, sur Téchafaud , prièrent Dieu à haute voix de rendre le trône au roi légitime.
Bientôt on voulut des victimes d'un rang plus élevé. Quatre pairs d'Ecosse, les lords Kilmaruock, Cromarty, Balmerino et le vieux lord Lovât, furent jugés et condamnés par la chambre haute formée en cour de grande sénéchaussée. L'épouse de Cromarty, qui avait huit enfants et était enceinte du neuvième , obtint la grâce de son mari. Les autres moururent courageusement, en criant : « Vivent le roi Jacques et son fils ! »
Parmi tant de jacobites fidèles il se trouva un traître, John Murray de Broughton, qui avait été secrétaire de Charles- Edouard et du comité jacobite d'Edimbourg, Moyennant deux cents livres sterling et une grosse rente annuelle sur les biens confisqués, il livra tous les secrets de la conspiration jacobite, entre autres une liste de 4,400 personnes qui, dans la seule ville de Londres,
avaient souscrit pour diverses sommes destinées à l'entretien des troupes jacobites , et une lettre de lord Lovât qui mandait à Charles-Edouard: «J'ai levé mille cinq cents hommes de mon clanipour le service de S. M. Jacques Ilf , et j'ai mis mon fils à leur tête, mon âge ne me permettant pas de marcher moi-même. « Cette pièce fut la principale cause de la condamnation du vieux lord. Murray de Broughton fut surnommé le Judas jacobite. Il vécut encore longtemps en horreur tous les partis.
A York, à Carlisle, et dans presque toutes les villes de l'Ecosse, le sarg ruissela pendant plusieurs mois; enfin, au milieu de Tannée 1747, on proclama un acte d'amnistie dont quatre-vingts persornes étaient encore exceptées.
Quant aux compagnons de ses dangers pendant la fuite du prince dans les Hébrides et dans le nord de rÉcosse, voici quelques renseignements sur les principaux d'entre eux.
Edouard Bujke, le serviteur d'Alexandre Mac-Leod, qui ne quitta le prince que pour le confier à Flora Macdonald, vécut longtemps caché dans une caverne de South -Wist ; pu)s, quand l'amnistie fut proclamée, il vint se fixer à Edimbourg, où il exerça l'humble profession de commissionnaire, et devint l'homme de confiance de tous les jacobites de cette ville.
Sullivan , Thomas Sheridan et le jeune duc de Perth furent assez heureux pour s'embarquer sur un vaisseau français qui , envoyé à la recherche du prince, n'aborda à South-Wist qu'après que celui-ci en était parti. Le duc, épuisé par les fatigues et les privations de sa vie errante, expira dans la traversée.
O'Neil fut saisi par les Anglais ; mais il fut réclamé par le marquis d'Éguilles comme officier au service de la France, et regardé comme prisonnier de guerre.
Le vieux Donald Mac-Leod ne tarda pas à être arrêté. Conduit devant le général Campbell, il lui répondit avec sang-froid à toutes les questions qui lui furent adressées. « N'est-ce pas vous, lui demanda le général, qui avez conduit le chevalier d'Arisaig aux Hébrides? — Oai, je ne saurais le nier. — Et savez-vous ce que valait la tête de cet homme? — Trente mille livres sterling. — Cette somme eût sufû pour vous rendre riche, vous et votre famille. — Sans doute ; mais m'aurait-on promis toute l'Angleterre et toute l'Ecosse, je n'aurais pu offenser un seul cheveu de cette tête, » Le général men^ç\ le vieux montagnard de l'envoyer à la potence ; mais il se contenta de le retenir en prison pendant quelque temps : ce ne fut pas son âge , ce fut son obscurité qui le sauva.
Lord Georges Murray parvint à passer d'Ecosse sur le continent. Après avoir parcouru la France, l'Italie et la Hollande, il se fixa dans ce dernier pays sous le nom de M. de Vali^né. Charles -Édouird conserva longtemps contre lui une rancune que leurs malheurs communs ne pouvaient effacer; le prince ne pouvait lui pardonner la retraite de Derby, qu'il regardait comme la cause et l'origine de tous ses désastres. Ce ne fut que longtemps après, et à la sollicitation du roi son père, qu'il consentit à lui pardonner.
Flora Maclonald fut arrêtée peu de jours après le départ du prince. Elle avoua tout sans crainte et sans affectation. On la garda cinq mois sur différents navires, et
elle fut enfin transférée dans les prisons de Londres. Le prince Frédéric, fils aîné du roi Georges II, fut curieux de voir cette jacobite déterminée. Comme il lui témoignait son étonne ment de ce qu'elle eût osé désobéir aux ordres de son souverain et favoriser la fuite d'un ennemi de l'État, elle répondit avec douceur : « Si Votre Altesse royale, ou toute autre personne de votre famille était poursuivie par la même infortune que le fils des anciens rois de l'Ecosse, je crois que j'écouterais en leur faveur le même sentiment. » Elle était encore en prison quand la proclamation de l'amnistie vint la rendre à la liberté. Une dame jacobite, lady Primerose, lui offrit l'hospitalité jusqu'à son retour en Ecosse. Pendant son séjour à Londres, Flora Macdonald devint l'objet de la curiosité générale. Ce fut une mode d'aller la voir, et du matin au soir vingt équipages stationnaient continuellement à la porte de lady Primerose. Tout le monde admirait la candeur, la sage modestie et le courage de la belle Écossaise. Quand elle obtint de retourner dans son pays , c'était à qui lui offrirait sa voiture. Elle choisit pour compagnon de voyage le vieux Donald Mac-Leod, devenu libre comme elle. Donald, fier de ce choix, répéta souvent depuis : <( J'étais allé à Londres pour être pendu, j'en suis revenu dans un beau carrosse avec miss Flora Macdonald. »
De retour dans son île natale, Flora se vit aussi l'objet d'une espèce de culte, comme l'ange gardien du dernier des Stuarts. Elle épousa quelque temps après sir Macdonald de Kingsburgh, le fils de celui dans la maison duquel elle avait conduit le prince. Elle accompagna son mari en Amérique, et y trouva, pendant les troubles de
la guerre deTindépendance, l'occasion de déployer comme en Ecosse son admirable courage. Revenue dans l'île de Skye après la révolution américaine^ elle y vécut jusqu'à un âge très-avancé, ne cessant jamais de parler avec enthoudasme de la famille royale des Stuarts.
Enfin nous dirons un mot des voleurs de Glenmoriston. Ils furent plus heureux que d'autres jacobites qui n'avaient point bravé les lois avec tant d'audace; cinq profitèrent de l'acte d'amnistie publié en 1747, pour rentrer dans la société ; les deux autres étaient morts auparavant. Patrick Grant, le chef de la bande, s'enrôla dans l'armée active en 1759, fît la guerre en Allemagne, et revint mourir en Ecosse avec une pension d'invalide. Hiigh Chisolm, après avoir vécu en honnête homme à Edimbourg, mourut en 1812 à Slrathglass, son canton natal, dans un âge très -avancé. C'était, selon Walter Scott, qui l'avait connu, un homme de six pieds, remarquable par sa bonne mine, et qui allait lever un tribut volontaire dans les maisons jacobites. Il ne recevait que de la main gauche l'argent qu'on lui donnait, s'excusant sur une prétendue blessure de la main droite; mais la véritable raison était qu'il eût cru avilir cette main, parce qu'elle avait eu l'honneur de serrer celle de Charles- Edouard lorsque le prince avait pris congé de lui. Il espérait qu'un jour la claymore brillerait encore dans cette main ennoblie; car il rêva jusqu'à son dernier jour la restauration des Stuarts (1).
Celte illusion, du reste, était partagée non-seulement
(I) M. Amédée Pichot, Histoire de Charles-Edouard, t. II, p. 292 et suivantes.
par les plus obscurs partisans des Stuarts , mais par les princes mêmes de cette famille, surtout par Charles- Edouard, qui n'eut pas plutôt mis le pied en France que déjà il songeait aux moyens de réparer les désastres de Culloden. Il est vrai que si quelque chose était capable de lui faire oublier ses malheurs et de ranimer son espérance pour l'avenir, ce fut l'accueil sympathique qu'il reçut en France. Sa beauté, son courage, ses succès , ses revers , ses dangers , tout cela était connu , et formait autour de lui une auréole de gloire bien propre à exciter l'enthousiasme d'une nation chevaleresque comme la nôtre.
Charles-Edouard ne s'arrêta en Bretagne que le temps nécessaire pour se procurer des habits et du liage, afin de se rendre à Paris, « ayant hâte de voir le roi de France pour mener les choses à leur véritable but, » ainsi qu'il l'écrivait à son frère le duc d'York, qui habitait alors Clichy. Les ministres du roi n'étaient pas si pressés que Charles -Edouard; ils voulurent encore éluder une entrevue entre le prince et Louis XV; mais cette fois Charles insista avec tant de force , qu'il finit par l'obtenir : on y mit pour condition qu'elle ne serait pas publique. Le prince accepta cette conlitioa, se réservant d'en neutraliser l'effet en se rendant à la cour avec toute la pompe d'une réception solennelle. Il arriva en conséquence au jour fixé, avec trois magnifiques carrosses et uae nombreuse escorte de gentilshommes à cheval. Louis XV ne parut pas se fâcher de la vaine pompe par laquelle Charles -Edouard protestait contre la prudente politique de ses ministres. Il le reçut avec toute la bonne grâce des
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Bourbons de France. « Mon très-cher prince, lui dit-il, je rends grâces au Ciel du plaisir que je ressens à revoir Votre Altesse royale. Vous venez d'acquérir une gloire immortelle ; j'espère que vous recueillerez un jour le fruit de tant de fatigues et de dangers. »
Si ces paroles bienveillantes firent un instant illusion à Charles-Edouard , il ne tarda pas à reconnaître qu'elles n'exprimaient qu'une vague formule de politesse, et qu'elles étaient loin de contenir une promesse ou un engagement pour l'avenir. Il fut encore reçu quelquefois à la cour, tant à Fontainebleau qu'à Versailles , mais jamais il ne put parler de Vaffaire unique qui le préoccupait. Il ne pouvait s'expliquer l'indifférence des ministres de Louis XV pour sa cause qu'en les supposant vendus à la cour de Saint -James, lorsque, partout ailleurs qu'à la cour et dans les bureaux ministériels, il recevait un accueil plein de sympathie. A l'Opéra, sa présence avait été saluée d'acclamations unanimes ; dans les hautes classes de la société, l'admiration inspirée par l'expédition d'Ecosse se traduisit maintes fois en hommages les plus flatteurs. Il résolut donc de faire une tentative auprès d'une autre cour. Il se rendit en Espagne , dont le trône était alors occupé depuis peu de mois par Ferdinand VI. Charles-Edouard fut reçu par le monarque espagnol avec une prudence qui lui fît voir que la cour de Madrid avait peur, comme celle de Versailles, de se compromettre à l'égard de la Grande-Bretagne. Voyant l'inutilité d'un séjour plus prolongé à Madrid, il se hâta de revenir en France, où il était question de négociations pour la paix , et de sacrifier la cause des Stuarts aux intérêts diplomatiques.
Il apprit, en arrivant à Paris, que son jeune frère, le duc d'York, venait d'embrasser l'état ecclésiastique, et avait été promu à la dignité de cardinal. Charles-Edouard fut très-contrarié de n'avoir pas été consulté dans cette occasion, et il en témoigna son mécontentement à son père et à son frère dans des termes que le respect aurait dû rendre plus mesurés.
Enfin, comme pour achever de l'exaspérer, le traité de paix d'Aix-la-Chapelle fut signé entre toutes les parties belligérantes (1748) ; la couronne de la Grande- Bretagne fut garantie à la maison de Hanovre, et un article obligeait les Stuarts à quitter les domaines du roi de France. Charles-Edouard fut indigné à la lecture de cet article; loin de s'y soumettre volontairement, il affecta plus que jamais de se montrer en public. Le ministre d'Angleterre se plaignit plusieurs fois que le cabinet de Versailles ne le forçât pas à sortir du royaume ; malgré ces réclamations, on retarda longtemps l'exécution de cet article. On aurait voulu que Charles - Edouard partît de lui-même. Les avis indirects ne lui manquèrent pas; il feignit de ne pas comprendre. Le ministre des affaires étrangères lui écrivit directement; il n'en tint aucun compte. Il affectait seulement de répéter que les ministres du roi de France n'oseraient jamais user de violence envers un proche parent de leur roi, qui avait l'honneur, comme lui, de descendre de Henri IV (1). Enfin l'ordre fut donné au duc de Byron, colonel des
(1) Henriette de Frauce, l'épouse de rinfortuué Charles l" et bisaïeule de Charles-Edouard, était fille de Henri IV.
gardes -françaises, de faire arrêter Charles -Éiouard à l'Opéra, où il devait se rendre. Au moment où le prince descendait de voiture, des agents de police s'emparèrent de lui, et le transportèrent dans une maison voisine, où les officiers du roi l'attendaient. On le désarma, et, comme il faisait quelque résistance pour dégager ses bras, les agents lui lièrent les mains, comme ils l'auraient fait à un malfaiteur. « Ce fut là, dit Voltaire, le dernier coup dont la destinée accablait une génération de rois qui datait de trois siècles. »
Charles -Edouard fut conduit à Vincennes, où on ne laissa pénétrer auprès de lui qu'un des gentilshommes de sa suite. C'était Niel Macdomld, ce fidèle compagnon que lui avait autrefois donné Clanranald dans l'île de Skye.
L'arrestation de Charles -Edouard excita au plus haut degré l'indignation publique. Les pamphlets, les épigrammes, les vers satiriques , furent répandus à profusion et affichés sur les murs de Paris; on cite entre autres une satire de Dufresnoy qui commençait par ces vers:
Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile ,
Des princes maltieureux vous n'êtes plus l'asile,
et qui valut à l'auteur un séjour de quelques mois à la Bastille. Le gouvernement resta d'ailleurs insensible aux épigrammes et aux pamphlets. Le prince fut conduit à la frontière de Savoie par M . de Perussy, officier des mousquetaires, qui ne le quitta qu'à Pont-de-Beauvoisin. De Sdvoie, Charles -Edouard se rendit à Avignon,
OÙ il voulait fixer sa résidence. Mais les ministres du roi Georges prétendirent qu'il était trop près de la France, et ils exigèrent que Louis XV usât de son droit du suzeraineté sur le comtat , ou de son influence auprès du pape pour l'en faire expulser. L'ordre fut expédié de l'arrêter de nouveau. Alors il se décida à se retirer à Venise; mais le sénat de cette ville, qui l'avait si bien accueilli quelques années auparavant, le repoussa comme il devait plus tard repousser un roi de France chassé aussi de son royaume , et désigné aussi sous le titre de prétendant (1).
Vers cette époque on perdit tout à coup ses traces. Un incognito sévère le déroba en même temps à ses amis et à ses ennemis. On croit qu'il resta caché , sous un déguisement et un nom inconnu, chez le duc de Bouillon dans les forêts des Ardennes. Seulement on sait qu'il continuait d'entretenir des correspondances avec ses partisans d'Ecosse et d'Angleterre; mais les lettres qu'il leur écrivait n'étaient point datées , et ne portaient aucune indication du lieu d'où elles étaient parties. Il fit même, assure -t- on, deux voyages secrets à Londres, pour conférer avec des conspirateurs, ou plutôt avec des mécontents, qui reculaient toujours au moment de donner le signal d'un complot ou d'une insurrection. On a élevé des doutes sur ces deux voyages de Charles-Edouard en Angleterre , qui ont pour autorité le célèbre historien David Hume. Voici le passage d'une lettre qu'il écrivit
(1) Louis XVIII, forcé de quitter les États de Venise par ordre du sénat, effaça lui-même son nom, inscrit au livre d'or de celte repu» blique.
d'Edimbourg, le 13 février 1773, à soq ami le docteur Pringle : « Il est certain que le prétendant était à Londres en 1753 ; je l'ai su de milord Maréchal (Georges Keith), qui m'a dit en avoir une parfaite connaissance. Le prince prenait si peu de précautions , qu'il sortait ouvertement le jour, avec son habit accoutumé, en ôtant seulement son étoile. Cinq ans après , je contai cette histoire à lord Holderness, qui était secrétaire d'État en 1753 , et j'ajoutai que je présumais que ce fait avait échappé à sa connaissance. — Aucunement, me dit-il : et qui croyezvous qui m'en ait parlé le premier? Ce fut le roi Georges II lui-même. Il me demanda ce qu'il y avait à faire; j'hésitais... — Rien du tout, reprit le roi; lorsqu'il sera las de l'Angleterre, il en sortira. » Mais ce qui vous surprendra davantage, continue David Hume, c'est que milord Miréchal, quelques jours après le couronnement de Georges III (1761), me dit que le jeune prétendant était venu à Londres pour voir cette cérémonie, et qu'en effet il l'avait vue. Milord tenait ce fait étrange d'un homme qui, ayant reconnu le prince dans la foule, lui dit à l'oreille : « Votre Altesse royale est le dernier être vivant que je me serais attendu à trouver ici. — C'est la curiosité, répondit le prince, qui m'y conduit; mais je vous assure que l'homme qui est l'objet de toute cette pompe est celui que j'envie le moins. »
Quoi qu'il en soit, on n'entendit plus parler d'une manière certaine du prince Charles - Edouard jusqu'à la mort de son père, arrivée le 12 janvier 1766. Il reparut alors, et vint à Rome pour accomplir les derniers devoirs de la piété filiale. Il ne prit point of ûciellem ent
le titre de roi, et se contenta de se faire appeler comte d'Albany, nom qu'il porta jusqu'à sa mort; cependant il se qualifia de roi dans une médaille qu'il fit frapper en 1766, et dans une autre, frappée en 1772, à l'occasion de son mariage.
Charles -É'Jouard semblait, comme son frère, avoir perdu l'espoir d'uie restauration, et il vivait paisiblement dans l'asile que ie grand-duc de Toscane lui avait offert dans ses États, quand la politique des cours de France et d'Espagne , jugeant utile de ne pas laisser éteindre une race royale qui pouvait encore être utile à ses desseins, résolut de lui faire contracter un mariage digne de son rang. La diplomatie négocia donc l'union du dernier rejeto a des Stuarts avec la jeune princesse de Stolberg-Goedern. Ce mariage eut lieu en 1772; Charles- Edouard avait alors cinquante -deux ans, et la priûcesse, née en 1752, n'en avait que vingt. Les trois cours de la maison de Bourbon assurèrent aux époux un apanage convenable; mais ce que la politique ne pouvait leur garantir, c'était le bonheur co:ijugal, qui se concilie difficilement avec une énorme disproportion d'âge. La princesse avait un caractère qui ne pouvait guèresympathiser avec celui de son mari. Le scandale de leurs désordres domestiques fit tort à la dignité de ce nom que l'infortune eût dû rendre sacré. Tous les torts ne furent pas d'un côté sans doute ; mais on se plut à grossir ceux de Charles -Edouard, qu'on représentait comme un tyran brutal, grossier, ivrogne. La princesse finit par fuir le toit conjugal, et se réfugia chez son beau-frère le cardinal d'York. Charles-Edouard survécut plusieurs années à
cette séparation, passant les derniers temps de sa \ie dans une obscurité presque complète. Il mourut le 31 janvier 1788. Ses funérailles eurent lieu dans la cathédrale de Frascati, dont son frère était évéque.
Comme son père et comme son aïeul, le cardinal d'York semblait toujours prêt à remercier Dieu de lui avoir fait perdre trois royaumes, si c'était pour le rendre meilleur et plus digne de la couronne céleste. Ses mœurs étaient douces , sa piété éclairée ; jamais il ne ressentit ces mouvements d'ambition qui avaient fait le tourment de son frère. S'il avait pu conserver au fond du cœur quelque amertume contre les rois qui avaient abandonné sa famille, il vécut assez longtemps pour voir les enfants de ces mêmes rois aussi malheureux que le furent ses ancêtres. Lui-même ne fut pas à l'abri de ces nouvelles tempêtes politiques qui bouleversèrent l'Europe: il perdit en 1793 une pension que lui faisait l'Espagne et les revenus des abbayes qu'il possédait en France.
Quand la république française vint chasser Pie YI du Vatican, le cardinal d'York, pour soutenir le pape dans sa détresse, vendit les joyaux de sa famille, et entre autres un rubis estimé 50,000 louis ; bientôt expulsé comme tous les autres cardinaux , il se réfugia à Venise en 1798, infirme et pauvre, subissant une double humiliation comme fils de roi et comme prince de l'Église. De retour à Rome en 1801, le cardinal d'York consentit à recevoir une pension annuelle de 4,000 livres sterling du roi Georges 111 comme porteur des titres de Marie d'Esté, femme de Jacques II. Il mourut en 1 807, à l'âge de quatrevingt-deux ans.
Eq 1819, Georges IV fit ériger dans l'église Saint- Pierre de Rome aux trois derniers Stuarts ua mausolée sculpté par le célèbre Canova. On y lit cette inscription :
JACOBO m