CHAPITRE XIII
Arrivée en vue de l'île de Skye. — Les soldats font feu sur le bateau du prince. — Débarquement sur un autre point de l'île. — Miss Flora chez lady Margaret Macdonald. — Macdonald de Kingsburgh. — Départ pour Raasay. — Arrivée à Kingsburgh. — Surprise de mistriss Kingsbui'gh. — Son embarras. — Les souliers neufs et les vieux souliers. — Reliques jacobiles. — Nouveau changement de costume. — Arrivée près de Raasay. — Le lair Mac-Leod. — Séparation du prince et de miss Flora. — Arrivée à Raasay. — Retour à l'île de Skye. — Le prince erre dans les montagnes avec Malcolm Mac-Leod. —Arrivée chez le laird Mac-Kinnon.— Le prince veut passer sur la terre ferme. — Départ malgré l'orage. — Assurauce du prince. — Arrivée sur la terre ferme. — Séjour à la belle étoile ou dans les cavernes. — Les Macdonald de Borodale. — Macdonald de Glenaladale. — Il reçoit des nouvelles de Lochiel. — Redoublement d'activité dans les poursuites contre le prince. — Dangers et privations auxquels il est exposé pendant un mois. — La bourse perdue et retrouvée. — Le prince trouve un asile dans une caverne de voleurs. — Dévouement des bandits à sa personne. — Charles -Edouard se retire chez les Camerons. — Patrick Grant et Hugh - Chisolm , de la bande de voleurs, veulent l'escorter. — Entrevue de Charles -Edouard et de Lochiel. — Méprise qui pouvait devenir fatale. — Présence d'esprit de Grant. — Dernier asile de Charles-Edouard. — La Cage. — Annonce de l'arrivée de deux bricks français. — Départ d'Ecosse. — Dangers sur mer. — A Saint-Pol-de-Léou.
Aux premières clartés du jour le bateau arriva en YU6 de Waternish, point occidental de l'île de Skye; mais sur cette côte hérissée de montagnes se montra tout à coup un peloton de soldats qui leur cria d'aborder j
les rameurs, au lieu d'obéir, virèrent de bord pour gagner la haute mer. En même temps les soldats firent feu , et une grêle de balles tomba autour d'eux sans les atteindre. J
Le bateau aborda enfia à l'extrémité septentrionale de Tîle de Skye. Des troupes régulières, infanterie et cavalerie, y étaient stationnées, mais moins nombreuses qu'à Long-Islaad ; quant aux habitants de l'île, les principaux étaient sir Alexandre Macdonald et le laird Mac-Leod, qui s'étaient , il est vrai , déclarés pour Georges II , mais plutôt par prudence que par haine contre les Stuarts; plusieurs hommes de leur clan avaient même pris parti pour Charles-Edouard. Enfin la femme de sir Alexandre était cette même lady Margaret Macdonald qui avait déjà donné tant de preuves de son dévouement au prince, conjointement avec lady Clanranald. Elle était fille d'un père et d'une mère, lord et lady Eglinton, dont l'attachement pour les Stuarts est resté proverbial en Ecosse. Il semblait à lady Margaret qu'elle ne pouvait assez réparer par son propre dévouement les torts de son mari envers la bonne cause.
Miss Flora avait fait prévenir depuis plusieurs jours lady Margaret de sa visite. Aussitôt après avoir mis pied à terre , elle laissa le prince avec Niel Macdonald , et se rendit seule au château de sir Alexandre Macdonald. Il fut heureux qu'elle eût pris les devants par un excès de précaution ; Jcar Je^ château' était^ rempli d'officiers des divers détachements] répandus dans l'île, et jady Margaret, en l'absence de son mari, en ce moment auprès du duc de Cumberland, était obligée de faire seule les
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honneurs du château. Miss Flora fut accueillie avec joie comme une parente tt comme une amie; et, mairie la présence importune des étrangers, les deux femmes trouvèrent le moyen de s'entretenir secrètement de l'objet qui les préoccupait par-dessus tout. Lady Margaret se concerta avec Flora pour faire passer le prince dans l'île de Raasay^ et chargea l'homme d'affaires de son mari , Macdonald de Kingsburgh, dont elle connaissait les sentiments jacobites, d'aller joindre Charles-Edouard, pen Jant que miss Flora donniit elle-même des nouvelles indifférentes aux officiers arglais, dont il importait de ne pas éveiller les soupçons.
Macdonald de Kingsburgh trouva la prétendue servante irlandaise sous les armes , c'est-à dire un bâton à la main, et prête à en frapper celui qui semblait s'avancer sur elle, eu ayant l'air de la reconnaître. Les paroles convenues furent échangées à temps. Kingsburgh portait des provisions qui arrivèrent aussi fort à propos; le prince et Niel Macdonald, api es avoir apaisé leur faim, se mirent en route avec Kingsburgh.
Flora quittait de son côté le château de lady Macdonald avec une autre dame de son nom et deux domestiques qui n'étaient pas dans le secret. Aussi, eu apercevant de loin sur le chemin une grande ftmme marchant d'un pas délibéré : « Yoilà bien un homme déguisé en femme, s'écria l'un d'eux, à moins que ce ne soit une Irlandaise! — Justement! je la reconnais, dit Flora; c'est l'Irlandaise que j'attends.» Plus loin, au détour d'un chemin, elle abandonna ses nouveaux compagnons de voyage pour rejoindre à travers champs
la fausse Betty Burke. Celle-ci se serait trahie cent fois par ses manières et sa démarclie, malgré les conseils qu'on lui donnait à chaque rencontre nouvelle. « Je ne sais d'autre rôle que le mien , » disait Charles-Edouard ; et, jouant sur le mot de prétendant (en anglais pretender): «Yous voyez, ajoutait-il, que c'est à tort que l'on m'appeile le prétendant, puisque je ne saurais prétendre à me faire passer pour ce que je ne suis pas. »
Ils arrivèrent à la maison de Kingsburgh, où l'on trouva toute la famille couchée. Il fallut réveiller mystérieusement la femme du laird, et grande fut la surprise de mistriss Kingsburgh lorsque l'étrangère, qui la croyait prévenue, l'embrassant sur les deux joues, lui fît sentir le contact d'une barbe assez rude. Eilejira son mari à l'écart et lui dit : « C'est donc un proscrit que vous nous amenez? — Ma chère, c'est le prince lui-même. — Le prince! s'écria-t-elle; hélas! nous sommes perdus ! — Eh bien ! reprit Kingsburgh , on ne meurt qu'une fois : pourrions-nous mourir pour une plus belle cause? Dépêchez-vous de faire souper Son Altesse royale. — Mais je n'ai rien que des œufs, du beurre et du fromage. — Ce sera suffisant. — Des œufs, du beurre et du fromage, répéta- 1- elle, quel souper pour un prince ! — Ah ! ma bonne femme, reprit Kingsburgh, vous ignorez quels ont été dans ces derniers temps les soupers du prince ! Le nôtre sera un vrai régal pour lui ; d'ailleurs un repas coûteux éveillerait les soupçons des domestiques; dépêchez -vous, et venez vous asseoir vous-même à fable. » Nouvel embarras de
mistriss Kiogsburgh, qui n'oserait jamais, disait-elle, souper à côté d'un fils de roi. « Vous viendrez, lui dit son mari; car le prince ne mangerait pas sans vous, et il vous mettra à votre aise par sa conversation obligeante (1). »
Quand le souper fut servi, le prince fit asseoir miss Flora à sa droite, et mistriss Kingsburgh à sa gauche. Il mangea de bon appétit , selon son usage , ce qui rassura son hôte, et il ne laissa pas les dames s'éloigner sans leur avoir porté un toast. Resté seul avec Kingsburgh et Niel Macdonald , il s'entretint encore longtemps avec eux de leurs amis et des dangers de sa situation ; enfin, vers minuit, il consentit à aller goûter le repos (dans des draps blancs), ce qu'il n'avait pas fait depuis plus de deux mois.
Le lendemain matin il fallut continuer ce long pèlerinage de proscription. Au moment de se remettre en route, Kingsburgh s'aperçut que les souliers du prince étaient complètement usés; il en avait justement une paire toute neuve qu'il fit accepter à son hôte, et ramassant soigneusement les vieux : « Ils pourront me servir, dit-il.
— Et comment? demanda Charles-Edouard.
— Je veux , lorsque vous serez rétabli sur le trône de vos pères à Whitehall, aller vous les y porter moi-même, pour vous rappeler des temps moins heureux.
— J'espère que vous me tiendrez parole, » reprit Charles-Edouard.
{l)Jacobite Memoirs. ■
Kingsburgh ne put accomplir son projet, et Whitehall ne revit plus les fils des Stuarts ; mais les dames jacobites se partagèrent les souliers par morceaux, et conservèrent précieusement ces reliques comme des témoignages de leur affection pour la famille infortunée de leurs anciens rois. Mistriss Kingsburgh fit aussi replier soigneusement les draps dans lesquels avait dormi le noble proscrit, les destinant à lui servir de linceul à sa mort. Plus tard elle consentit à en céder une moitié à Flora Macdonald pour le même usage.
Après de touchants adieux, Charles- Edouard, Flora, Kingsburgh et Niel Macdonald partirent par de longs détours pour l'île de Raasay. Avant de franchir le bras de mer qui sépare les deux îles, Charles-Edouard changea encore de costume et prit celui des habitants des Hébrides. Un messager fidèle avait prévenu le laird de Raasay de l'arrivée du prince. C'était un Mac-Leod, dont le père avait combattu à Culloden; il ne demandait pas mieux que de donner l'hospitalité à Charles -Edouard; mais la difficulté consistait à se procurer un bateau pour le transporter dans lîle, car les soldats les avaient tous détruits. Heureusement il se rappela que son cousin Malcol m , qui avait servi sous le prince en quahté de capitaine, avait su en soustraire deux aux recherches de l'ennemi. Malcolm, averti par le laird, s'empressa de mettre un de ses bateaux à la disposition du prince avec des rameurs sur la fidélité desquels il pouvait compter, se réservant pour lui les fonctions de pilote.
Le moment était venu de se séparer de Kingsburgh et de la fidèle miss Flora Macdonald. Les larmes coulèrent
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de leurs yeux. Il semblait à Charles- Edouard qu'il s'éloignait de son ange tutélaire. Il lui remit son portrait, en l'engageant à le conserver comme un souvenir de sa reconnaissance, et eu se recommandant instamment à ses piières, sur refficacilé desquelles il comptait pour le retirer des dangers (ju'il avait encore à courir. Il pleura decouYeau en embrassaiit le fidèle Kingsburgh, et, chose qui lui arrivait, dit-il, chaque fois qu'il £e séparait d'un ami qu'il affectionnait beaucoup, le sang jaillit de son nez et coula abondamment.
Dans le bateau, Charles-Edouard exigea que ses compagnons le traitassent comme un égal; et au bout de quelques instants ses nouveaux amis lui étaient aussi dévoués que les précédents. A Raasay ils admirèrent sa patience, son courage et sa grandeur d'âme. Il ne trahissait un reste d'inquiétude que dans ses rêves; et Malcolm, qui ne le quittait plus, l'entendit s'écrier quelquefois au milieu du sommeil : a. Ma pauvre Ecosse ! »
Cependant, n'osant plus habiter longtemps le même asile, il se fit ramener à Skye , dans le bateau de Malcolm Mac-Leod, brava de nouveau une tempête, et aborda au rivage tout trempé d'eau de mer. Ae gardant avec lui que Malcolm, dont il se disait le domestique, ils errèrent ensemble dans les montagnes, réduits pour tout aUment à une bouteille d'eau-de-vie, bientôt vide, et se dirigèrent vers la demeure du laird Mac-Rinnou, qui avait épousé une sœur de Malcolm. Il était absent, et mistriss Mac-Kinnon remplit seule les devoirs de l'hospilalilé.
Malcolm mit sa sœur dans le secret ; mais elle n'osa
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pas le révéler aux gens de la maison, craignant, non la trahison d'aucun d'eux , mais quelque indiscrétion involontaire. Après avoir pris un repos dont ils avaient si grand besoin, nos deux voyageurs furent réveillés par mistriss Mac-Kinnon, qui venait leur annoncer que son mari était sur le point d'arriver, et qu'elle désirait qu'il fût prévenu de la présence de son royal hôte. Malcolm alla aussitôt à sa rencontre, et lui demanda en l'abordant, et sous la forme d'une supposition, ce qu'il ferait du prince s'il venait chercher un asile chez lui. « Je donnerais ma vie pour le sauver! — Eh bien! il vous attend, » dit Malcolm ; et Mac-Kinnon se hâta d'aller lui offrir ses conseils et ses services (1).
Le prince avait résolu, faute d'aliments, de retourner sur la terre ferme, où la persécution s'était ralentie, bii il serait plus rapproché de ses amis et aurait plus de facilité pour rejoindre les navires français qu'il savait envoyés à sa recherche. Mac-Kinnon lui fournit nonseulement un bateau et des rameurs pour faire cette traversée, mais il voulut l'accompagner lui-même: toutefois il lui conseillait d'attendre quelque temps, car le ciel était à l'orage, et l'on apercevait deux vaisseaux anglais à portée de canon. « Ne craignez rien, répondit le prince, le beau temps va revenir, et avec lui un vent favorable qui éloignera les vaisseaux ennemis. » Sa confiance se communiqua à ses compagnons; on partit malgré l'orage, et à peine était- on en mer
(1) M. Amédée Pichot^ Histoire du prince Charles- Edouard, X. II, p. 233.
que l'horizon s'éclaircit, les deux vaisseaux furent écartés, et les fidèles témoins de cet heureux départ le saluèrent de la plage avec un touchant enthousiasme.
Le bateau qui portait Charles -Edouard aborJa à l'extrémité méridionale da lac de Newish. Toujours déguisé en montagnard avec un plaid roulé comme le portait un vassal , il passa les trois premières nuits à la belle étoile , la quatrième dans une caverne ; puis , ayant osé s'aventurer un peu plus loin, il se réfugia dans les misérables huttes construites à la hâte pour les propriétaires ou les lairds du pays dont les habitations avaient été naguère livrées aux flammes.
Les Mac-Kinnons le laissèrent aux soins de Macdonald de Borodale, en lui disant seulement : « Nous avons fait notre devoir envers le fils de nos rois; c'est à votre tour, — Je suis heureux de l'occasion qui se présente, » répondit Borodale.
Un des fils de ce chef alla chercher Macdonald de Glenaladale, que le prince attendit trois jours dans une caverne. Glenaladale rassura Charles -Edouard sur le sort de quelques-uns de ses amis, entre autres du brave Lochiel , encore souffrant des blessures qu'il avait reçues à Culloden. Mais il apprit en même temps que la côte était mieux surveillée qu'il n'avait supposé, et qu'il fallait à tout prix s'en éloigner; car le général Campbell et le capitaine Scott, à la tête de cinq cents hommes chacun, occupaient tous les passages, et, formant autour de lui un cercle qui se rétrécissait chaque jour, semblaient ne pouvoir manquer de s'emparer de
sa personne. Ainsi traqué, le royal fugitif se vit encore pendant un mois exposé à des périls sans cesse renaissants, auxquels il fallait opposer la ruse ou le courage. Tantôt réduit à une jatte de lait pour toute nourriture pendant vingt-quatre heures, tantôt restant deux jours sans aucune espèce d'aliments, il croyait n'avoir plus que l'alternalive de se livrer au général Campbell ou de mourir de faim(l).
Un soir il était parti de Glenshiel pour Pollen , lorsque Glenaladale, qui l'accompagnait, s'aperçut tout à coup qu'il avait perdu sa bourse, contenant quarante guinées appartenant à Charles -Edouard. Malgré les représentations trop désintéressées de celui-ci, il voulut retourner sur ses pas afin de la chercher, car c'était là le reste de leurs richesses. Glenaladale se fît accompagner du plus jeune de ses frères, laissant l'autre et le guide qu'ils avaient pris avec Charles-Edouard cachés derrière un rocher. Pendant ce temps-là, le prince vit passer un officier et quelques soldats qui suivaient le même chemin qu'ils avaient parcouru, de sorte qu'ils les eussent infailhblement rencontrés sans l'incident de la bourse perdue. Charles, tout en remerciant le Ciel de cette protection visible, tremblait pour son compagnon, exposé maintenant avec son jeune frère au danger qu'ils venaient d'éviter; mais, tandis qu'il était plongé dans ces réflexions, Glenaladale, tenant la bourse qu'il avait retrouvée , arrivait par un autre sentier sans avoir vu les
(1) M. Amédée Pichot, Histoire du prince Chartes -Edouard, t. II, p. 2:53.
soldats, « Dieu soit loué, dit le prince; le Ciel veut me sauver moi et mes amis ! »
Après avoir marché toute la nuit, ils firent une halte de quelques heures entre deux rochers. Ils se dirigèrent ensuite du côté du nord jusqu'à Glenraoriston , 011 ils trouvèrent pour tout abri une grotte si étroite, qu'il était impossible de s'y étendre, exposée d'ailleurs aux intempéries de Tair, et où la pluie tomba toute la nuit. Le lendemain, les fugitifs atteignirent une montagne située entre les bruyères de Glenmoriston et celles de Strathglass. Ils aperçurent une caverne qui leur parut habitée : mais était-ce par des amis ou par des ennemis? Glenaladale entra le premier; les hôtes de la caverne étaient sept voleurs ou maraudeurs connus dans la contrée sous le nom des Sept hommes de Glenmoriston; ils étaient occupés à faire rôtir un mouton dérobé la veille à un troupeau, ou peut-être aux maraudeurs anglais. « Je suis du clan Ranald, leur dit Glenaladale; étant en fuite avec quelques amis, c'est en leur nom que je demande à partager votre demeure et votre repas. — Que Clanranald et ses amis soient les bienvenus, » répondirent ces hommes, que la persécution avait réduits à cette vie de rapines. Glenaladale alla chercher le prince, tout en lui faisant connaître à quelle espèce d'hommes il allait avoir affaire. Charles- Edouard ne craignit pas de confier le soin de sa sûreté à ces hommes qui avtiieiit renoncé à tous les liens sociaux, se rappelant que dans une pareille extrémité une reine d'Angleterre avait trouvé auprès d'une troupe de bandits asile et protection pour elle et pour son
fils(l). A peine fut-il entré dans la caverne, que le chef des voleurs le reconnut j mais, n'osant pas de prime abord confier un tel secret à ses compagnons, il s'approcha familièrement du prince et lui dit gaiement , en lui lançant un coup d'œil significatif : « Te Yoilà donc , Dougal Maccalony ! » Charles-É iouird comprit que cet homme \oulait le sauver; et, acceptant le nom qu'il lui attribuait pour le présenter aux autres, il se laissa traiter par lui en camarade. Du reste, son accoutrement ne différait guère de celui de ses nouveaux compagnons, et il eût pu parfaitement passer aux yeux d'un étranger pour faire partie de la bande. Glenalidale , prenant alors la parole , leur dit : « Je "VOUS crois tous des hommes de cœur; si donc vous nous donnez votre parole , nous y compterons envers et contre tous. — Je prétends, dit le chef, nommé Patrick Grant, nous lier par le serment des montagnards (2). » Il prononça la formule , répétée successivement par les autres quand ils furent réunis. Cbarles-Édouard et Glena- Iddale se préparaient à prononcer les mêmes paroles ; mais, après s'être consultés, les sept ban lits, ne voulant pas laisser ignorer plus longtemps au prince qu'ils le connaissaient, à présent qu'ils avaient juré de le défendre envers et contre tous, déclarèrent que son propre serment était inutile; et , fléchissant le genou devant lui, ils jurèrent de no^iveàu de lui être dévoués à la vie et à Il moi t.
(1) Marguerite d'Anjou afiès la bataille d'Exham.
(2) Appela le serinent du Dirk. Oii trouve la description de ce serment dans Waverleij.
Ils tinrent parole , et pendant trois longues semaines Charles -Edouard eut ces bandits pour gardes du corps , tous remplis d'attenlions et de prévenances, autant que vigilants, actifs et braves. Et quand on pense qu'aucun d'eux n'ignorait la récompense promise à qui le livrerait, que c'était un moyen facile et sûr de s'enrichir et de se faire amnistier leur passé, tandis qu'en le servant ils ne faisaient qu'aggraver leur position, sans espoir de recevoir jamais le prix de leur dévouement, on reste confondu de tant de loyauté dans de pareils hommes. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est que, tout en donnant celte preuve si extraordinaire de désintéressement , l'instinct de leur métier ne les abandonnait pas; ainsi ils dévalisèrent un officier anglais pour renouveler le linge et les habits du prince ; pour le nourrir, ils levèrent la dîme sur tous les moutons du voisinage, et, pour lui procurer les papiers publics , l'un d'eux, déguisé en soldat, alla jusqu'au fort Augustus dérober les gazettes du gouverneur. Enfin Charles- Edouard avait su tellement se faire aimer de ces hommes, que plus tard, en racontant son séjour parmi eux, il pleurait d'attendrissement; et cependant il leur parlait souvent de Dieu et de la morale qu'enseigne la religion , et il était déjà parvenu à les faire renoncer à des jurements impies qui revenaient à chaque instant dans leurs discours (1).
(1) Ces détails sur les sept voleurs de 'Glenmoristou ont été puisés dans un manuscrit de M. Chambers, intitulé : Relation des conversations du R. P. Forbes avec Patrick Grant. Note de M. Amédée Pichot.
Après trois semaines passées dans la compagnie des sept bandits , Charles-Edouard envoya un de ses gardes du corps porter un message aux Camerons pour leur annoncer qu'il avait résolu de se joindre à eux. Cameron de Cluny vint au-devant de lui avec ses fils et le docteur Cameron, frère de Lochiel. Patrick Grant, le chef des Toleurs , et Hugh Chisolm , un des hommes de la bande , demandèrent pour récompense de partager encore quelque temps les périls de celui qu'ils avaient nourri et sauvé au milieu de sa plus grande détresse : cette faveur ne leur fut pas refusée.
Glenaladale se rendit sur les côtes, oii l'on avait signalé l'apparition de deux navires, français, et pendant ce temps -là Charles - Edouard alla l'attendre auprès de Lochiel , dans la misérable hutte que ce chef habitait depuis quelque temps avec trois amis. Comme il s'en approchait avec précaution et les armes à la main, il fut pris pour un espion. Lochiel et ses amis sortirent de la hutte et le couchèrent en joue ; Patrick Grant se jeta entre lui et les canons en criant : « Ne tirez pas , c'est le prince! » Au même instant, Lochiel le reconnut, et voulut se jeter à ses genoux; Charles- Edouard le serra dans ses bras. « Du haut de ces montagnes, dit-il, nous pouvons être vus par nos ennemis , pour qui vous me preniez tout à 1 heure ; tout témoignage de respect vous trahirait : traitez-moi tlonc en ami et en frère, je ne veux pas être autre chose pour vous. » Ils entrèrent dans la hutte; il y avait quelques provisions; Charles-Edouard demanda d'abord un verre de wkiskey, et le vida à la santé de tous ses amis. On prépara un repas frugal, auquel il fit honneur. « En-
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fin, s'éciia-t-il, me voilà traité comme un roi! » Puis il fallut se séparer et recommencer encore cette vie errante et aventureuse.
Le dernier asile de Charles-Edouard fut le plus singulier de tous : c'était une espèce de caverne aérienne, pratiquée dans les rochers de Lelternilich, et qu'on appelé la Cage ; on dirait, en effet, une cage suspendue par la main d'un géant au-dessus des précipices.
Le prince et ses compagnons restèrent dans cette retraite depuis le 2 septembre jusqu'au 13. Glenaladale vint enfin leur annoncer que deux bricks français envoyés à la recherche du prince avaient jeté l'ancre dans la baie de Lochnanuagh.
Avant de s'embarquer, Charles-Edouard voulut qu'on avertît de son départ tous ceux de ses partisans qui se cachaient dans les environs ; il se rendit à Lochnanuagh , entouré de Lochiel, du docteur Cameron, de John Roy, de Lochgarry, et de près de cent autres, heureux de partager son exil. Ils s'embarquèrent, le 19 septembre, dans cette même baie qui avait vu arriver Charles-Edouard quatorze mois auparavant. « Ce qui est étrange, dit Voltaire, et ce qui prouve bien que tous les cœurs étaient à lui , c'est que les Anglais ne furent avertis ni du débarquement, ni du séjour, ni du départ de ces deux vaisseaux. » Mais la destinée de ce malheureux prince semblait encore le poursuivre; les frégates qui le ramenaient avec sa suite se dirigeaient sur Brest. Arrivées eu vue de ce port, elles le trouvèrent bloqué par une escadre anglaise. On reprit alors la pleine mer, et l'on revint ensuite vers les côtes de Bretagne du côté de Morlaix j une autre
flotte anglaise s'y trouva encore; on hasarda de passer à travers les vaisseaux ennemis ; et enfin le prince , après tant de malheurs et de dangers, débarqua, le 10 octobre 1746, dans le port de Saint-Pol-de-Léon.