‹ Le dernier Duc de GuiseChapitre 1 sur 12 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le dernier duc de Guise est un des plus intéressants et des plus singuliers personnages du xvn« siècle , et son histoire est fort merveilleuse. On pourrait dire de ce prince , comme La Bruyère de M • de Lauzun : c Sa vie est un roman, si ce n*est qu'il y manque la yraisemblance. i Ce prince fut à lui seul tous les Guise ensemble 9 car il eut les qualités et les défauts de ses ancêtres poussés à un degré extrême.

Plus porté vers les femmes que son père Charles de Guise, dont les faiblesses ont ce-i

PAUL DE HVSSET. 1

pendant fait assez de bruit , il avait l'ambition et rhumeur remuante de son grandpère le ligueur ; il trouva aussi l'occasion de montrer qu'il joignait à cela le grand cœur, la noblesse d'âme et la fermeté de son bisaïeul le duc François, Tun des plus beaux caractères du siècle précédent.

Henri de Lorraine fut si extravagant dans ses galanteries et sa première jeunesse , que , lorsqu'il déploya sa prudence et ses autres vertus, la cour ne voulut pas croire qu'une seule personne put enfermer en elle tant de qualités opposées. Nous dirons eotnmentil fut traité de visionnaire.et comment M. de MaKarin apprit trop tard , pour en profiter, ce que valaî^t le bràs et ia téie de cet héroïque jeune homme .

fin s'emparant des aflTatres , lé cardinal de Bichelîeu, qui avait pour système d'à* battre, les maiscms puissantes , tourfia d'abord ses yénl sur le duc de JGuise , et vou^ lut resauéckér de Vieux griefs qui avaient reçu le pardon du Ceu roi. Charles de Lorraine eut avis qu'on le devait arrêter dans son gouvernement de Provence; il échappa

aux enToyéa du cardîoaUde qiieU|uea bf u* res seulement , et se retira en Toscane où il demeura jusqu'à sa mqrt. Ses (ils Tinrent Tj rejoindre; ils s'y familiarisèrent avec la langue et les habitudes italiennes , circonstance qui fut d'un grand poids dans la destinée de cette famille.

Les trois fils du duc Charles étaient encore fort feunes lorsqu'ils eurent permission de revenir en France. Tout ce qu'on pouvait dire du premier , M. de JoinTille « c'est qull était beau et civil. Le second, M. de Joyeuse , avait ce qu'on appelait du monde, mais l'esprit un peu court; le troi* sième était ce fameux lienri de Lorraine , le dernier, dont nous allons essayer de raconter l'histoire.

M. le cardinal de Richelieu , qui se connaissait h juger les gens , comprit que ce jeune homme avait seul hérité de l'humeur inquiète des Guise» Aussi était*il ravi de lui voir deux aines. Il le combla de bénéfices, afinqu'ilne pût échapper à l'É* glise. A quinze ans on lui donna l'archevêché de Reims; mais, lorsque le ciel prend

la peîn^defaireun homme de cette trempe, ce n'est pas pour le laisser moisir sur un siège ëpiscopal. Notre jeune prince ne voulait point porter la robe , et l'abbé de Gondi, le voyant un jour sans tonsure avec répée au côté , disait en riant : « Ce petit prélat est d'une église bien militante.» En efifet , Henri de Lorraine s'occupait beaucoup de batailles et d'aventures pour un archevêque, et plus encore des fem* mes et des plaisirs de la cour. Ce n'étaient pas des sujets à le préparer suffisamment à recevoir les ordres, et les vieux politiques en murmuraient chez la duchesse de Guise, sa mère , pour laquelle on lui connaissait un grand respect. La nature parlait si puissamment dans ce jeune homme, que ni ser mons ni conseils ne pouvaient guère sur lui. Son imagination était de flamme et son caractères! impétueux , que les réprimandes ou la violence n* auraient fait que le mettre hors de lui. M. le cardinal, sachant cela , réussissait assez bien à le prendre par les ménagements et lui témoignait de Famitié.

On TOit, par tous les portraits de H. de Guise, qiie son visage offrait quelque ressemblance avec le célèbre duc d'Enghien.

II avait le nez aquilin et un péii saillant , le front bien fait , les yeux admirablement enchâssés. On a beaucoup dit que le duc d'Enghien avait le regard d'un aigle ; celui de H. de Guise était fprt variable, souvent doux et amoureux , plus souvent vif et spirituel, quelquefois terrible. C'est qu'il y avait dans Henri de Lorraine bien d'autres passions que celle de la guerre.

Ce que les portraits ne nous montrent point assez, c'est la tournure galante, l'aisance des manières et le bel air naturel qui ont fait dire aux contemporains de M. de Guise qu'il avait on ne sait quoi de si noble que les autres princes semblaient peuple à colé de lui. M'"'' de Motteville , une sage et vertueuse dame qui appartenait à la reine Anne d'Autriche , a écrit aussi sur lui une phrase remarquable : » On croirait volon-^ tiers, dit-elle, que cette famille descend de Charlemagne, car celui que nous en voyons

aujourd'hui a quelque chose qui sent par-

Cîcuîièreinent le paladin et le héros de che- Valérie. »»

En 1659 , lorsqu'il eut ringt-quatre ans, M. de Guise devint un sujet sérieux d'in* quiétude pour le cardinal , qui ne voirait pas de bon œil sa turbulence ni son goût pour les armes. Il rappelait avec intention monsieur de Reims , et lui demandait souvent s'il ne songeait pas à visiter bientôt son archevêché. Le prince quitta docilement la cour pour aller conférer survies affaires ecclésiastiques ; mais il ne tarda pas à faire étrangement parler de lui par ses folies.

Un jour qu*il s'était ennuyé à écouter les sages avis de son vicaire, Henri de Lorraine s*en alla , pour se distraire , vîsi- 1er le couvant des filles de Safint-Pierre de Reims, dont une de ses sœurs était abbesse.

On le conduisit dans un jardin où se tenait M"» de Guise avec des novices , toutes fraîches et jolies, qui prenaient, leur récréation. 11 parait que la vue de cet essaim de beautés enlevées au monde produisit sur le prince un effet qu'il ne put surmon-

ter. Delewr côté, ce9 jeuoea filles n'avaieQl point afsez de teurs yeux pour regarder cet arehevéque de vingt^quatre aD$, en éperons d'or , avec des rubans et des pa-»

naches, M. de Guise avait le sang fort bouillant; il voulut quitter son rôle de pré^ lat pour se mêler au]i^ jeu^ des novices. Lef remontrances de sa sœur le retinrent d'abord ; mais tout à coup, voyant courir ces belles ûlles à travers le jardin , il se mit i leur poursuite , comme un limier après un troupeau de chevreuils , sans que rien pût Tarrêter. Il eut bientôt fait d'en atteindre une dans quelque coin écarté •' soil que les ennuis du monastère eussent rendu la demoiselle trop faible pour résister , soit à cause des farces et de l'ardeur du prince, il arriva que la novice se laissa dérober ce qu'elle gardait à Dieu ; on les trouva tous deux fort entrelacés. La' supérieure étant dans les intérêts de M. de Guise , et les murs d'un cloître gardant bien, d^ordi-* naire , les bruits qu'ils enferment, l'affaire n'aurait point transpiré au dehors sans le directeur du couvent, qui appr jt celtç aven«

ture par la confession , et n'eut rien de plus pressé que d'en écrire des lettres à tous ceux qui pouvaient s'en fâcher. M. de Guise n'eût pas mieux demandé que d'àbandonner la robe ; il ne s'embarrassa guère de ce qu'on pensait de cette fredaine.

Le cardinal, l'ayant apprise secrètement, ne voulut point se la laisser raconter en public par les faiseurs de nouvelles , et feignit toujours de l'ignorer ; mais l'on vit bientôt qu'il en avait ressenti de la colère. Il fit écrire par le roi une lettre où S. M.

donnait amicalement à M. de Reims le conseil de porter la soutane et de continuer les. beaux exemples de vertus chrétiennes qu'avaient donnés ses oncles sur le siège qu'il occupait. Ce n'était pas trop exiger, car les deux derniers archevêques de Guise avaieilt édifié la métropole de Reims par une vie assez libertine, voire même par des duels et des bâtards. Le jeune prélat répondit, en termes respectueux, qu'il ferait de son mieux , et qu'il suppliait le rot de passer quelque chose à son âge et à son nom qui rappelait d'autres souvenirs et

d'autres gloires que les vertus théologales.

M. le cardinal hocha la tête en lisant cette réponse ; heureusement le roi la trouvai bonne et dit que son cousin de Guise était un aimable prince , qui savait bien saluer, manier un cheval et conduire une chasse.

M. de Reims sentit qu'il fallait se soumet* tre en apparence , mais que d'autres fo* lies pourraient lui servir à rentrer à Saint- Germain , où elles étaient plus de mise que dans un siège épiscopal. Il se résigna donc à porter une soutanelle fort courte et qui lui allait aussi bien que le manteau de cour. Du restant de sa toilette il n'eût rien changé pour tout l'or du monde. Il devina aussi que les gens austères du chapitre lui avaient procuré, en dessous main, la petite remontrance du roi , et il résolut de s'en venger par un nouveau scandale.

Âlin de montrer qu'il ne pensait plus à quitter son archevêché , le prince fit venir ses équipages et sa maison. Il avait un intendant dont la femme était une jolie personne qui jouait fort admirablement de la harpe. M. de Guise eut un caprice pour

cette dame. Le mari était un ambitieux , di ces gens^là ne sont pas gênés par leurs scriK putes ; il ferma volontiers les yeux sur une intrigue dont il pouvait tirer profit, et que d'ailleurs il eût été bien en peîae d'eropècher. Pour prix de sa complaisance , cet homme demanda une prébende pour son frère. Le bénéfice en était bon. M. de Guise l'accorda , mais il se mit à l'aise dès ce roo* ment,et vécut publiquement avec la femme de son Intendant. Un malin que messieurs^ du chapitre devaient venir, Henri de Lorraine fit apporter chez sa maîtresse un ha-* bit d'hiver des chanoines de Reims , et la pria de s'en vêtir :

— Ma belle amie, lui dit-il , c'est à vous que j*ai donné la prébende, ik faut donc que vous portiez le costume.

La dame , qui aimait à rire , s'habilla in-continent en chanoine, et on se mit à table le plus gaiement du monde. On j était encore à faire vacarme , avec les portes ouvertes, quand le chapitre arriva :

— Voyex , messieurs, dit M. de Guise , à quel point )e vous aime; j'ai donné une

chanoinie i tua maîtresse , afin d'avoir à mes côtés, la huit comme le jour, un membre du chapitre.

La plaisanterie n'en demeura pas là; car il promena encore sa belle , ainsi affublée , par la ville et les environs.

M. le cardinal fut bien embarrassé quand il apprit cette nouveHe escapade. Le grand nom de Henri de Lorraine et la puissance de cette famille princiëre ne lui permettaient point d'employer le langage hautain qu'il prenait avec les autres.. Il ne voulait pas rappeler à la cour un jeune homme que sa fougue et son atersion pour TÉ* glise auraient bientôt Jeté dans les cabales. Le ministre feignit encore une fois de ne rien savoir.

Voyant qu'on ne lui écrivait point de Ruel 9 M. de Guise pensa ^u'il devait frapper plus fort. On parlait , en ce temps-là , d'une belle actrice qui jouait à l'hôtel de Bourgogne , et qui s'appelait la ViUiers. Il expédia un courrier à cette femme pour lui envoyer des pendants d'oreille en diamants; il lui demandait aussi , par une let-

tre, de quelle couleur serait la robe qu'elle porterait en scène à un tel jour qu'il lui indiqua. L'actrice répondit qu'elle aurait une robe jaune , qui était sa couleur pré* férée. Au jour désigné , M. de Reims partit à franc étrier sur des chevaux, qu'il aTait ëefaeloiiiié» le long de la route. II parut ▼étu de soie jaune des pieds à la tète au moment où le spectacle commençait , et Tint s'asseoir sur les bancs du théâtre. II interrompit plusieurs fois la pièce, et demanda tout haut à la Yilliers si elle voulait bien souper avec un archevêque en sortant de la scène. On jouait le Berger extraf>a- ^an^; le public y trouva force allusions à la. fredaine de M. de Reims. Monsieur d'Orléans s'en amusa plus que de la comédie , et alla conter cette histoire toute fraîche au roi» son frère.

Au bout de huit jours , M. de Reims faisait sa rentrée à la cour. Lorsqu'il salua le cardinal » il en reçut ce compliment :

— Monsieur, le roi vous aime, et moi , je vous suis dévoué; si votre désir était de revenir ici y pourquoi ne l'avoir point de-

mandé ? C^la eut mieux valu que de commettre des folies.

— Mais cela ne m'aurait pas aussi bien réussi , avouez-le, monsieur le cardinal.

— Promettez-vous au moins d'être plus sage à l-avenir?

— Hélas ! monsieur , vous savez mes faiblesses; mais , s'il m'arrive encore de faillir, je ferai qu'on n'en sache rien , de peur de vous causer de la peine.

— Allons! dit Richelieu en souriant , notre jeune archevêque vaudra bien ses oncles de Lorraine.

Le chapitre des équipées n'en était qu'à la première page. La cour est le pays des folies ; le prince se jeta dans les plaisirs avec un furieux appétit. C'étaient tous les jours des déguisements, des batailles et des courses nocturnes. M"*/ la duchesse était la seule à s'en affliger; car on s'habituait à rire des extravagances de' son fils.

La matinée était maussade quand il n'y avait rien à conter sur M. de Reims. Ce fut bien pis encore , quand vint à commencer le chapitre des passions. Une fois

que l'amour s'était logé dans la cervelle de ce prince , il y faisait un terrible dérang^n^ent. Pour plaire aune maîtresse, Henri de Lorraine se fût jeté dans le feu ; il eût bravé , sans hésiter , ces dangers fabuleux dont parlaient les Amadis ; et les femmes aiment bien volontiers les personnes de cette sorte.

Trois sœurs également belles tenaient alors le haut du pavé i la cour: c'étaient les trois princesses de Gonzague , dont les deux premières ont été fameuses. L'aînée, qui était cette Marie dont le roi de Pologne fit sa femme, avait alors une liaison secrète avec Cinq-Mars. M. de Guise devint amoureux des deux autres presque à la fois. Il s'éprit d'abord delà troisième, qui était près de s'aller enfermer dans son couvent d'Âvenay en Champagne. Cette princesse donna dans les yeux de M* de Reims par ses belles mains , qui étaient célèbres , aihsi que par l'air triste dont elle regardait la joie des autres en songeant qu'elle devait bientôt quitter le monde. Comme elle sortait d'un bal du Palais-Royal avec ses

deux sœurs , M. de Guise la suivit jusque chez elle et vint se jeter tout droit à ses genoux. Il jura que, si elle partait, il voulait mourir. Il lui peignit son amour avec cette énergie et cet accent de vérité qui ne permettent point le doute. Il voulait enlever la princesse et la conduire en Allemagne. Il parla en extravagant, mais avec tant de passion et de sincérité ; il avait surtout si bonne grâce, que les deux sœurs en demeurèrent interdites , et que M"« d'Avenay se mit à fondre en larmes. Si M, de Guise eût été jusqu'à prononcer le mot de mariage , Taffaire eût pris aussitôt de la gravité; mais il était trop loyal pour vouloir mentir. La demoiselle avait dix-diuit ans et une grande aversion pour le cloître ; elle dit simplement que , si M. de Guise pouvait Tempêcher de se mettre en religion , elle lui en aurait une éternelle re-* connaissance* Ces quatre jeunes têtes étaient fort romanesques; on entra en consultation , mais on parla bien plus d*ainour et de galanterie que des moyens de changer l'état des choses, et on se sépara

fort ayant dans la nuit sans avoir rien décidé de raisonnable. Il fut convenu seulement que M. de Guise et M"« d'Avenay s'aimeraient en dépit de tout , et que les deux sœurs tâcheraient de servir ces amants comme elles pourraient.

Ce n'était pas un homme à cacher soigneusement ses passions que Henri de Lor* raine : dès le lendemain , il prononça le nom de sa beauté avec tant de soupirs» que la duchesse sa mère devina ce qui était arrivé. Elle en écrivît à M"*» d'Aiguillon qui porta aussitôt la nouvelle au cardinal.

— Par ma foi , s'écria le ministre , c'est assez que M. l'archevêque de Reims fasse des sottises , sans qu'il tourne la tète à des abbesses.

Le révérend père Joseph fut envoyé en diligence à M^^« d'Avenay, et lui signifia respectueusement l'ordre de partir à l'instant pour son couvent. M. le cardinal chercha des yeux M. de Guise, et, he le voyant pas faire sa cour, il comprit que le prince était à la poursuite de sa maîtresse.

Le ministre s'approcha de Mm« la duchesse,

et lui (lit (l'un air à effrayer une mère moins tendre :

— Tout cela finira mal.

On n'enten<|it point parler de M. de Reims pendant quinze jours , et ses amis e,ux-mêmes ne savaient ce qu'il était devenu. Ce fut Boisrobertquien reçut le premier des nouvelles; mais il refusa de les donner aux curieux , afin que le cardinal en eût l'étrenne, car ce Boisrobert, qui était de l'Académie , avait ses entrées à toute heure chez le ministre , et faisait métier de divertir Son Éminence comme une espèce de bouffon. Il n'y venait guère sans avoir une provision d'histoires, et il les disait assez agréablement.

Lorsqu'il entra chez M. le cardinal , il letrouva dans les mains du barbier : c'était la bonne heure pour faire de l'esprit; cependant il demeura cinq minutes à parler de la pluie et de la santé du roi.

— Çàl lui dit Richelieu, il parait que

l'histoire de ce matia est meileure que

celle des autres , puisque tu cherches des

détours.

— Elle est excellenle en effet; il faudrait que Votre Éminence eût son mal d'entrailles pour ne point s'en amuser.

— Tu es un maladroit , Le Bois ; quand on s'annonce avec cette pompe , on ne réussit pas , et tu verras que ton histoire va m'ennuyer.

— C'est pourtant du roman de bonne qualité; Scudéry en ferait une merveille : il s'agit de M. de Reims.

Le cardinal fronça les sourcils.

— Encore un scandale î je ne suis pas pour rire de ces choses-là ; parlez vite , monsieur, et sérieusement , je vous prie.

— Gomme il vous plaira ; voici le fait tout uniment : Vous savez que M. de Reims est amoureux de la princesse de Gonzague, la troisième. Il n'y avait pas vingt-quatre heures que la jeune abbesse était à son poste , quand notre galant arriva dans la petite ville d'Âvenay, accompagné des trois plus gros bonnets de son chapitre de Reims; contre sa coutume , il était vêtu cette fois de la soutane et faisait l'archevêque comme s'il n'eût jamais songé qu'à notre mère

rÉglise. Le courent d*Avenay étanl de soii arcfaeTêché, il le voulait, disait-ii, visiter à fond , el réprimer de grands abua qui étaient à sa connaissance. Le voilà qui adresse mille questions et s'informe de tout minutieusement , avec des mines si sévères que les nonettes en tremblaient de peur. Il secouait la tête et répétait souvent : <i Je n*aime pas ceci ; voilà qui n'est pas orthodoxe ;'je ne sais pas si je dois to« lérer cet usage; telle chose me semble faite pour offenser Dieu. » Les vicaires, ne sachant sur quelle herbe avait marché le jeune prélat , croyaient que ta grâce avait éclairé subitement ce cœur si mondain. Les religieuses se voyaient déjà privées des confitures , de la musique et des autres douceurs du couvent. Après une matinée passée dans cette comédie , M. de Reims entra dans l'appartement de l'abbesse , et tout à coup , en voyant la chambrette de sa belle , les forces lui manquent pour jouer son rôle jusqu'au bout; il tombe aux pieds de la supérieure et lut peint son désespoir amoureux en termes si

touchants qu'elle ne lui résiste pas et se jette dans ses bras.

La figure de M. le cardinal s'était déridée à mesure que Boisrobért parlait. On voyait bien qu'il prenait , malgré lui, de l'intérêt au récit ; il fit un soupir en pensant nu mauvais succès de ses propres amours et s'écria :

— L'heureux vaurien que ce M. de Reims î Et que faisaient les vicaires devant ce tableau ?

— Ils demeuraient stupides et comme changés en pierres.

— Ce devait être un curieux spectacle ; mais j'espère que ces jeunes gens n'ont pas été jusqu'à oublier la sainteté du lieu.

— Sauf quelques baisers bien tendres qu'ils se sont donnés , il ne s'est rien passé de blâmable dans la maison du Seigneur.

Nos amants se sont mis ensuite à causer tout bas dans le coin d'une fenêtre , et sans doute ils prirent leurs mesures pour se voir au dehors, car le lendemain, au point du jour,M"'' d'Avenay sortit du couvent par une porte qui donne sur les bois. Elle

était déguisée en laitière a^ec la courte jaquette et le pot* au lait. Notre saint archevêque l'attendait , vêtu en charretier.

Ils s'enfoncèrent au loin dans le plus épais des taillis , et , par mon salut ! je ne vous dirai point ce qu'ils y Grent. Voilà bientôt quinze jours qu'ils recommencent chaque matin ces belles promenades; mais, si Votre Éniinence ne tâche d'y mettre fin , ces amants gagneront des rhumes quand Tiendra l'automne.

— Bonté divine î en voilà un qui n'aime pas les femmes à demi ! Mais, comme tu le dis, l'automne luidonnerait des fluxions.

J'aurai soin de l'en préserver. As-tu parlé de ceci à quelqu'un ?

— Je ne donne jamais au commun que les restes de Votre Éminence.

— £h bien ! lâche que cette histoire ne soit point répandue.

Les deux princesses de Gonzague se regardèrent fort ébahies lorsqu'on leur annonça la visite du père Joseph , qui portait d'ordinaire les mauvais messages de M. le cardinal. Le révérend prit sa voix la plus

flûtée pourdire aux demoiselles qu'il fal> lait se rendre à l'abbaye d^Avenay et faire en sorte que M™*> la supérieure se conduisit mieux, sans quoi toutes trois pourraient bien , au grand regret de M. le . cardinal et du roi , recevoir des lettres pour une autre cour. L'Éminence grise répéta trois fois , en appuyant sur chaque mot , qu'il était bon de partir sur Thëure et d*user de tout le crédit que des sœurs ont sur leur plus jeune sœur, pour amener une rupture entre 'M. de Reitns et Tabbesse d'Âvenay.

Après cent révérences capuci'nales^ le measager se retira , laissant les deux demoiselles fort agitées. Marie de Gonzague , qui avait un commerce galant avec M. Le Grand , n'était pas aise de s'éloigner , et la princesse Anne , qui aimait beaucoup les plaisirs et la dissipation, enrageait de tout son cœur. Il n*y avait pas à hésiter pourtant ; on chargea trois voitures de bagages , comme s*il se fût agi d'aller à une noce , et on se mit en route à petites journées. Ainsi qu'il arrive souvent pendant ce bel âge de la jeunesse , on n'avait pas

fait six lieues qu*on riait des petits accidents du voyage et que la joie et la folie humeur étaient revenues à leur poste.

Sans avoir l'air d'y songer, M. le cardinal savait fort bien comment on exécutait ses volontés. Il fut satisfait du départ dçs princesses , et dit un matin à Boisrobert :

— Puisque tu as des amis au bourg d'Avenay, n'oublie pas de me donner avis de ce qu'ils t'apprendroQt sur M. de Reims.

Mais un grand mois s'écoula sans qu'on ouit parler de rien. Enfin Boisrobert entra un beau jour chez le ministre en pouffant de rire :

— Votre Éminence , lui dit-il, a bien choisi ses ambassadeurs pour mettre M. de Reims à la raison ! Savez- vous ce qui s6 passe au couvent d'Avenay ? Notre archevêque conte fleuret.te aux trois sœurs à la fois. On fait une vie d'enfer là-bas ; on y oublie que vous soyez au monde.

— C'est impossible , Le Bois, interrompit le cardinal ; je sais que la princesse Marie a d'autres pensées en tête.

— Bah ! ce M. de Guise l'aura ensorcelée comme les autres.

— Os serait un grand bonheur pour elle, car cette femme est sur un abime.

M. le cardinal savait apparemment les cabales de Marie de Gonzague et de Cinq- Mars contre lui.

— Voici la première fois , repril-il , que les équipées de M. de Reims ne m'auront point contrarié. Achève, Le Bois.

— Folie est maladie contagieuse , monsieur le cardinal. L'archevêque en a un fort grain. Le mal a gagné ces trois jeunes cervelles. Vos députés femelles étaient, depuis deux jours à peine , au couvent de leur sœur, que déjà elles s'y plaisaient à merveille. Elles courent la campagneà cette heure en déguisements de paysannes; elles portent du beurre dans les marchés ; les voisins le viennent acheter pour les voir.

Notre prélat les mène aux champs, tantôt sur des chevaux, tantôt dans une charrette; il les culbute au milieu des chemins , et , s'il ne leur rompt pas le cou , ce n'est point sa faute ; mais on rit comme nous faisions à cet âge, et mieux encore. Le soir, on court avec des torches. N'ayant personne de

qualité à <\m jouer des tours , on en fait aux paysans. L'amour va son train , au milieu de ce vacarme. C'était d'abord à la pieuse abbesse que M. l'archevêque en disait deux mots; mais ce fut ensuite à la princesse Anne. Qui pourrait dire à présent à laquelle des trois ? Je vous donne comme certain que M. de Reims et M"''' d'Avenay ont passé toute une nuit au parloir du couvent , avec la grille entre eux deux ; les sœurs , prudentes , avaient consenti à ce bel arrangement. Je gage que l'abbesse avait une clef de la grille dans safpoche.

Ne voilà-t-il pas des surveillantes bien avisées !

— Qu'ils fassent à leur fantaisie , s'écria le cardinal en riant. Je ne m'en mêle plus. Après tout, si M. de Reims quitte l'Église, nous y gagnerons ses bénéfices. Puisse^ t-il se noyer dans les plaisirs ! Pourvu qu'il né touche point à la politique , je ne lui demanderai plus rien autre.

— C'est fort bien , mais qui allez-vous envoyer à présent pour sermonner ces quatre fous ? Si Votre Éminence veut m'en

croire 9 elle choisira deux jeunes caTaliers pour compléter le ballet.

— Je n'y enverrai personne. La légèreté de ces bons sujets m'est une garantie que cela finira de soi-même.

En efibt , on vit bientôt revenir la prin-cesse Marie , et on apprit que M. de Reims était parti pour Nevers avec Anne de Gon- Kague, laissant l'abbesse d'Âvenay dans son couvent.

Il existe quelques lettres de la princesse Anne , datées de Nevers , où elle prend le nom de M»* de Guise. Les uns Ont dit qu'un mariage secret lui en donnait le droit; d'autres ont assuré que M. de Guise s'était joué d'elle par une fausse cérémonie ; mais nous pensons plutôt, à cause du caractère résolu de la princesse et de la loyauté de notre héros, que M^*' de Gonxague prenait ce titre par avance sur le mariage 9 en balance des avantages que le prince avait prélevés sur sa personne.

Henri de Lorraine a souvent répété qu'il ne lui arrivait jamais de rien dire à une femme sans que ce fut de la meilleure foi

du monde , et que , s'il en avait trompé quelqu'une, c'était en se trompant luimême. Il est évident, par cela , que ce prince- avait promis à M^^« de Gonzague de l'épouser, et qu'elle s'en croyait assez assurée pour prendre le nom de son amant.

M. le cardinal , qui nç disait pas communément sa pensée , savait bien que le mieux est de s'expliquer avec les gens sincères. La première fois que M. de Reims reparut à la cour, le ministre l'aborda ouvertement.

— Monsieur , lui dit-il , je vous estime trop pour croire que vous songiez, à tromper l'Église. On dit partout que vous êtes marié à la princesse Anne. Vos bénéfices ne vous appartiennent plus , s'il en est ainsi.

— Votre Éminence, répondit le prince , me fera sans doute Thonneur de s'en rapporter à ma parole. Il est probable que je ne garderai point mon archevêché ; mais , pour le présent , je ne suis encore marié à personne.

— Â en juger par ces plumes, ces rubans et cette épée , vous n'en avez plus pour longtemps.

— Qui sait les desseins de la Providence ?

A vrai dire, je porte plus volontiers Tépée que la soutane ; mais, si Votre Émiaence veut me donner le commandement des troupes qui vont partir pour la Flandre, je mets à l'instant mes bénéfices dans ses mains.

Le cardinal ne put cacher une espèce de grimace dont le prince se mit à sourire.

— Ma demande vous déplaît , reprit-il ; cependant je ne puis perdre les avantages de mon état sans réclamer un dédommage* ment.

— Le roi vient d'accorder ce commandement à M. de Gassion.

— Il faut m'en donner un autre , mon-*

sieur le cardinal. J'ai la tête un peu chaude, je l'avoue ; mais vous êtes un trop grand ministre pour ne point voir qu'on peut uli'- User mes services.

— Nous le ferons assurément, monsieur..

J'aime les personnes de votre caractère..

Fiez-Y0U8 à moi ; on tou» trouvera de rem*' ploi.

M. de Guise, ayant plusieurs fois renquyelé sa prière sans rien obtenir, comprit -bientôt que les promesses du cardinal étaient un leurre. On donna deux autres commandements , dont le prince se fût arrangé , Tun à M. de Caudale, l'autre au maréchal de Rantzau» Henri de Lorraine laissa éclater son mécontentement en plus d*une rencontre ^ il poussa l'imprudence jusqu'à dire qu'il saurait bien trouver occasion de tirer l'épée, fut-ce contre ceuxlà qui se jouaient de lui; mais le ministre continua de faire la sourde oreille.

Sur ces entrefaites commença la conspiration du comte de Soissons, qui donna tant de soucis à M. le cardinal. Bien dés gens de la cour et même de la famille royale y trempèrent. Le duc de Bouillon s'en ouvrit à M. de Guise, qui se laissa tout d'abord aveugler par les apparences qu'on donnait au but de la guerre. Henri de Lorraine pensa qu'il s'agissait de délivrer le roi d'un ministre dont Sa Majesté n'osait se

défaire. Il se jeta corps et âme dans celte cabale , et s'imagina , en yrai paladin , que la France lui serait obligée s'il la débarrassait d'une tyrannie qu'il trouvait insupportable.

Assez d'historiens ont raconté cette guerre civile. Le comte de Soissons y perdit la vie sur le champ de bataille , et son ar« mée se dispersa. M. de Gujse se réfugia dans la place de Sedan et s'y défendit avec acharnement ; mais il fallut céder au nombre et à la force. Le prince eut le bonheur de gagner la Flandre sous un déguisement.

On Gt le procès aux absents, et Henri de Lorraine, condamné à mort par contumace, fut exécuté en effigie le S novembre de l'an 1641.

M"« de Gonaague , qui s'était retirée à Nevers , agit fort noblement en cette malheureuse circonstance. Au risque de perdre la protection du roi , elle voulait aller rejoindre son amant. Elle était déjà fort proche de la frontière lorsqu'on l'arrêta.

On écrivit à Ruel pour demander où il la fallait conduire.

— Laissez, qu'elle s'en aille s'il lui plaît, répondit M. le cardinal, et pùisse-t-elle épouser son chevalier! Nous y gagnerons de changer le séquestre en confiscatron.

La princesse allait partir en effet, lorsqu'elle rencontra des gens qui arrivaient de Bruxelles et qui lui apprirent une nouvelle étrange : M. de Guise avait épousé publiquement Honorée de Glimes, veuve du comte de Bossu. M^^"" de Gonzague , ou^ trée de dépit , revint à la cour et s'y maria le plus tôt qu'elle put à l'un des fiis de Télecteur Palatin , qui l'aimait depuis longtemps. Ceç choses prouvent bien que les bruits de son mariage secret avec Henri de Lorraine étaient de purs mensonges.

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