‹ Le dernier fantômeChapitre 1 sur 37 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Il est convenu chez tous les observateurs, depuis le roi Psalmiste, qui a dit iTout homme est men/eur Jusqu'au misanthrope, qui a dit : Tout homme est méchant, il est convenu que Thumanité en général est très-vicieuse, et que les villes sont des réceptacles de péchés capitaux. Nous avons tous pris notre parti làdessus ; et nous regardons notre voisin avec un tel œil de méfiance, que nous mettons des jalousies à nos fenêtres pour lui cacher notre femme, et des serrures à nos portes pour lui cacher notre argent.

Cette satire de l'humanité s'éteint à la porte d'un cimetière. Toutes les épitaphes démentent la philosophie de l'observation. Juvénal, Pétrone, Montaigne, La Rochefoucauld, Molière, sont anéantis sur le marbre des tombeaux. Tout ci-gît est la petite préface d'une glorification. Tout mort, proprement inhumé, fut bon père, bon époux, bon fils, bon ami, bon citoyen, bon électeur, bon garde national. Toute morte fut bonne épouse, bonne mère, et fidèle à tous les devoirs domestiques. On regrette vraiment, après avoir lu des milliers d'épitaphes, de s'être laissé abuser par les observateurs; et, en rentrant chez soi, on est tenté de

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faire amende honorable à son voisin, et de lui confier sa femme et son coffre-fort.

Ce sont les veuves surtout qui font de belles épitar lies à leurs maris, et cela se conçoit. Une veuve dit à un sculpteur tumulaire :

— Faites-moi un tombeau.

— Pour vous, madame? dit le grave artiste.

— Non, monsieur, pour mon mari.

— Qui est mort?

— Hélas! oui!

Et la veuve pleure, et ses larmes sont pleines de sincérité hydraulique.

Le sculpteur se met à l'œuvre. Il cisèle des cornes lacrymatoires, façon Pompéia, des noix de cyprès, des têtes de pleureuses, et, après avoir sculpté les vertus du défunt, il ajoute le refrain obligé :

M Sa veuve inconsolable lui a élevé ce tombeau. »

De cette manière, si la veuve vient un jour à se consoler, ce mensonge lapidaire retombe sur la tête du sculpteur.

Il y a d'ailleurs de vieilles formules qui ne prouvent rien et n'engagent à rien. On est veuve inconsolable, comme on est le très-hwnble el très-obéissant serviteur de son correspondant épistolaire. Si le correspondant vous priait de lui brosser son chapeau, on lui enverrait un cartel.

Tout veuvage a eu sa consolation, et c'est fort excusable et fort naturel. Il faut pourtant excepter les veuves de l'Inde : une loi ne leur laisse pas le temps de se consoler. Même en ce pays, grâces à la civilisation, au chemin de fer de Bombay à Madras, et au gouverneur de l'Inde, les veuves ne tarderont pas d'embras«er l.s mœurs européennes; déjà, depuis l'administration de sir William Bentinck, beaucoup de •ergents anglais ont épousé des veuves bengalis, au oied du bûcher, en menaçant les bonzes et les iakirs

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des vengeances du Morning-Chronide, et de l'épée du colonel Fénéran.

Artémise mèaie, cette reiae et cette patronne des veuves inconsolables, a été trop vantée par les historiens célibataires. Si Artcmise avait eu sérieusement rinteation de ne jamais se consoler, elle aurait employé le procédé iudien, fort connu dans son pays; elle aurait élevé un bûcher pour elle, et non un tombeau pour son époux. Certes, il est fort glorieux d'avaler tous les jours, comme fît Artémise, une cuillerée de cendre conjugale, dans la salle à manger d'un sépulcre; mais, quelle que soit la provision de cendres que puisse laisser un mari brûlé, un jour arrive où la provision est épuisée, et alors se lève l'aurore de la consolation domestique; et c'est ce qui advint pour la belle Artémise. Quand elle eut avalé en détail son époux, elle comprit qu'elle ne pouvait faire davanlage, et elle épousa secrètement lo jeune Nisobe, qviK: son mari lui avait présenté de son vivant Gela n'e.iipêche point le nom d' Artémise de figurer honorablement au boulevard Bonne-Nouvelle, sur l'ens.igne d'un magasin d'étoffes de deuil.

Plus la douleur est vive, plus le besoin de consolation se fait sentir. Ne prenons jamais les épitaphes au sérieux.

Les romanciers oat toujours abusé des veuves, et ils en abuseront toujours. La veuve est la femme par excellence; elle met à l'aise un écrivain moral : avec une veuve, l'historien n'est pas obligé d'exposer les tableaux de séd^^tion ou d'adultère, pour exciter criminellement l'intérêt du lecteur. On exploite tout le bénéfice littéraire de la passion, sans en subir les dangereux inconvénients.

C'est donc encore une histoire de veuve qui sera contée dans ce livre. Laviaia, notre hiroïue, est Irlandaise, mais toutes les veuves sont du même pays, du

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pays des veuves. Artémise, Lavinia, la dernière veuve du Malabar, sont compatriotes. Cette remarque ne s'applique pas aux veufs.

LÀYIXIA.

En 1835, Albin de Servian avait l'âge de son siècle et n'en avait pas les mœurs. C'était un homme primitif; on citait sa candeur, son austérité, sa franchise, et surtout sa fidélité patriarcale dans les relations.

Son père, le comte Godefroy de Servian, émigré français, voyageait en Irlande, eu 1793. Il oublia longtemps ses malheurs et les malheurs de sa patrie, en étudiant, au point de vue de l'art français, les belles Irlandaises de Dublin. A la nouvelle de la victoire de Marengo, le comte de Servian désespéra du retour des Bourbons, et après avoir médité sur tous les genres de suicides, il se maria.

Sa femme n'avaitd'autre noblesse que celle de Tâme ; c'était la fille d'un agriculteur du comté de Kerry, lequel avait renoncé à être homme des champs parce qu'il ne connaissait pas son bonheur. La mésalliance s'était déguisée aux yeux du gentilhomme français sous une dot de quarante mille livres sterling, que le beau-père avait conquises en élevant la patate de Killarney à un degré de succulence tluide inconnu à Parmentier. Dans tous les pays, l'or est un baume souverain pour toutes les blessures qui n'entameront jamais que l'amour-propre. Cependant si Versailles avait en-

core pu voir, du coin de son œil-de-bœuf, uue pareille mésalliance, il aurait voilé de noir sa façade en signe de deuil; mais l'œil du géant royal était fermé.

Le comte de Servian ayant fait des adieux éternels à la France et à ses révolutions, vécut à Dublin, vingthuit ans, fort estimé du peuple et de la noblesse, malgré ses nombreuses fautes. On lui avait tout pardonné, parce qu'il avait tout aimé. Sa femme lui survécut de quelques années. Femme adorable, ange de douceur, de modestie et de bonté : ainsi s'exprime son épitaphe au cimetière de Dublin ; et, chose merveilleuse, l'épita-phe ne ment pas !

Rentrons dans 1835, époque où commence cette simple histoire, plus claire que le jour, com ne toutes leshistoires denuits, et quirenferme de graves leçons.

En ce temps-là, florissait aussi à Dublin, à côté d'Albin de Servian, un jeune Écossais de trente ans, nommé par conséquent Macdougall. Notre héros, indigent et noble par ses aïeux, tourmenté de l'appétit de ?or, et ne pouvant extraire que du vieux fer de sa claymore rouillée, était descendu de ses montagnes pour se mettre par son industrie àlahauteur du siècle. Macdougall, aquilin et rusé comme tous les montagnards, avait voulu ajouter quelque chose encore à sa perspicacité naturelle, en étudiant le cœur humain dans Addison et Walter-Scott, les deux plus grands moralistes de l'Angleterre. Avec ce double trésor d'expérience, armé pour l'attaque, cuirassé pour la défense, il ne craignait ni la perfidie de l'homme, ni la grâce de la femme, et, après quelques années de négoce, il courait à la fortune en chemin de fer.

Encore un voyage de Kingstown à la Nouvelle-Orléans, et Macdougall était la première maison de Dublin.

De montagne en montagne, notre jeune Écossais descendait de Rob-Roy.

— Il y a bien encore, se disait-il parfois dans les

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moiiolognes qu'il accordait volontiers à sa propre importanci», il y a bien dans nos montagnes deux ou trois chefs de clans ruinés, ayant vendu leur dernier drapeau pour acheter un premier j^antalon, qui pleurent sur mon déshonneur industrie! ; mais lorsque je serai dix fois millionnaire, ils me chanteront leur amende honorable ; ils rougiront de ne me faire descendre que de Rob-Roy, et placeront le berceau de mes ancêtres à dix étages de brouillards plus haut, dans la .Emilie d'Ossian.

Comment se fit la première rencontre de Macdougall et du jeune comte de feervian? Nul ne l'a su. Toujours est-il qu'une certaine conformité de naissance et d'opinions philosophiques avait étroitement lié, à leur première entrevue , le descendant de Rob-Roy et le fils du gentilhomme parisien mésallié. Macdougall, après une intimité fort longue, et ses études sur le cœur humain, connaissait à fond toutes les vertus d'Albin de Servian, et, dans l'occasion, il exploitait ces vertus comme on exploite des vices. Sersian recevait toutes les confidences du jeune Écossais à l'exception d'une seule. Servian ij;norait que Macdougall, pour se distraire de ses occupations industrielles, se rendait clandestinement tous les soirs dans les coulisses du Théâtre-Royal, pour saluer uni», jeune artiste, adorée de Dublin, mademoiselle Gora, première chanteuse, qui parlait fort bien et chantait faux. La salle s'écroulait sous un tonnerre de lioura, lorsque l'actrice favorite avait l'intentioi de chanter la romance de Fra- Diavoto,

Look on this î.ill.

Auber, le charmant père de cette musique, n'aurait pas reconnu sa fille, dans le gosier de mademoiselle Cora ; mais le jeune Macdougall qui n'avait entendu que les voix enrhumées des bardes d'Ossian, s'extasiait

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