‹ Le dernier IrlandaisChapitre 1 sur 149 · MELINE , CANS ET C% LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MELINE , CANS ET C% LIBRAIRES-ÉDITEURS

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Toute la population catholique de la paroisse de Neath, gros village situé dans les inontagues, à rextrémitë méridionale du comté de Wiclow, était réunie pour entendre la messe un dimanche de mai i84.. L'ofiSce divin se célébrait dans une église en ruine , dernier débris d*un monastère dédié à saint Patrick, le patron de Tirlande; le monastère, qui s'élevait sur une colline ^ée au-dessus du village, avait été détruit *s plusieurs siècles,- soit par les Danois qui

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ravagèrent le Munster, soit par les undertaker de Raleîgh ou par les invincibles de Cromwell , non moins féroces et non moins sauvages. Les vastes bâtiments qui le composaient jadis avalent entièrement disparu , et chaque jour les petits enfants de Neath s*amusaient à continuer l'œuvre du temps et des anciens dévastateurs en faisant rouler au fond de la vallée les pierres sculptées, les chapiteaux de colonnes qui jon- 6haient.eQC0feie toAitfi4^i4^ la colline.

/ Kégfîse, ^ui a*^ait survécu au reste de l'édifice, étcrit ^Ile*it(j^^dip9is un état d'affreux délabrement^ •eH*l[rtântle 'seulement, on avait pu songeiKT^ld'iHseF^ouèie Service divin cette ruine menaçante: Ulf (fàté tout entier s'était écroulé, entraînant avec lui les piliers et les contre-forts ; sur cette large brèche le temps étendait son manteau de lierres et de ronces. Les grandes fenêtres en ogives n'avaient plus ni châssis ni vitraux; le vent et la pluie pénétraient libremeqt dans cette enceinte consacrée au recueillement et à la prière. Les murs nus, sans ornements, étaient couverts d'une moisissure verdâtre; l'eau pluviale restait stagnante entre les dalles disjointes où s'agenouillaient les fidèles. Quant à la voûte , toute lézardée et pendante, elle semblait se soutenir en l'air par un miracle

CBAPITEE PUBMIBU. S

de Dieu qui voulait épargner ses humbles adorateurs.

On se fera sans peine une idée de ce qu'était Tappareil du culte dans une pareille église, où Ton ne yoyait ni tableaux ni statues, même du genre de ceux qui décorent nos plus humbles chapelles de village. L'autel consistait en une table de bois à peine équarri , sur laquelle on avait étendu une serviette blanche. Des gobelets d'étain, contenant des fleurs de champs, étaient disposés de chaque côté d'un crucifix de plâtre; le ealtee destiné k contenir Thostie consacrée était un verre de cristal. Les ornements sacerdotaux, toujours si brillants et si somptueux dans les autres pays chrétiens , se composaient d'étoffes grossières. C'était une pauvreté qui rappelait les premiers âges du christianisme, les réunions des premiers fidèles dans les cryptes et dans les ruines des environs de Rome au temps des persécutions.

L'assistance était en harmonie avec cette pompe misérable d'un culte persécuté. Plus de douze cents personnes se pressaient dans l'enceinte trop étroite de Saint-Patrick, et tous les v^tprnents réunis de cette foule catholique ne .nt pas le galon d'argent qui ornait la * ^un groom protestant du voisinage. On

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ne voyait que haillons et guenilles. Hommes et femmes avaient les jambes et les pieds nus. De charmants enfants, aux cheveux blonds et bouclés, aux yeux bleus, à Tair vif et intelligent, u les plus beaux enfants du monde entier, » comme disait O'Connel au meeting de Dublin, étaient vêtus seulement d'une petite chemise en lambeaux. Les habits et les redingotes des hommes n'offraient plus trace de la couleur primitive ; les pantalons, frangés par le bas, se découpaient en sordides festons. La misère des femmes était moins apparente, drapées qu'elles étaient dans de grosses mantes brunes dont le capuchon, rejeté en arrière , laissait voir leur tète parée uniquement de longs cheveux; mais au soin que prenaient plusieurs d'entre elles de s'envelopper dans cette mante, on devinait que sous ce vêtement extérieur le reste du costume recouvrait à peine leur nudité. £t cependant, ceux qui assistaient ce jour-là au service divin étaient les riches, les privilégiés de la paroisse ; les deux tiers des habitants n'avaient pu s'y rendre faute d'habits et priaient nus, dans leurs bouges infects, à cette heure consacrée à la prière !

Malgré tout cela , on remarquait dans les rangs serrés des assitants de nobles et fières

CBAPITBE PRBMIKB. 1S

fibres de jeunes gens, de ravissantes jeunes filles, aux traits nobles et purs de la belle race milésienne, aux bras nus et blancs, aux épaules dignes d'être enchâssées dans la soie ou le velours, et que souillaient de leur contact d'ignobles haillons.

La foi sincère, la ferveur religieuse, se manifestaient ]& avec des transports et des élans inconnus dans nos temples éblouissants d'or et de lumières. A genoux, sur la pierre ou même dans cette eau boueuse qui croupissait entre les dalles, chaque famille formait un groupe dont l'aïeul ou le père était le centre. Les visages exprimaient la plus vive piété ; les yeux étaient tournés vers le ciel. Par intervalles aussi, les pauvres Irlandais élevaient les mains au-dessus de leurs têtes ou se frappaient la poitrine en poussant de» gros soupirs. Rien de navrant comme leur attitude à la fois suppliante et résignée. On devinait qu'après avoir épuisé la coupe des douleurs humaines, après avoir attendu vainement et bien longtemps la fin de leurs maux , ils étaient à bout de force et de courage. Ils n'avaient plus d'espoir que dans la puissance '^'«^n haut , et on les entendait répéter à demiavec un accent d'indicible tristesse : « Ayez de nous ! ayez pitié de nous ! »

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Cette scène de désolatieo empruntait encore un caractère plus sombre à ces murs erevassës> à ces piliers décharnés, à cette voûte menaçante qui en formaient les décors. Au dehors , la nature eile-méme semblait s'associer au deuil de cette malheureuse population : le ciel était chargé de nuages épais. A travers l'écroulement dont nous avons parlé et l'ouverture béante des fenêtres , l'œil embrassait un espace immense. D'un côté, c'était un vallon verdoyant tout parsemé de shamrœk ^ ce beau trèfle dont la verte Érin avait pris le symbole ; puis des tourbières aux eaux plombées, des landes incultes, de stériles bruyères. De l'autre côté, l'aspect était plus lugubre encore : d'âpres montagnes, des rochers arides , entassés les uns sur les autres, se dressaient de toutes parts et allaient se perdre dans un bleuâtre éloignemcnt. Une déchirure des falaises permettait d'apercevoir la mer à l'horizon, la mer d'Irlande, toujours si agitée, si redoutable, et dont le vent du nord soulevait en ce moment les vagues éeumantes.

Dans la partie du temple qui avait été autrefdis \e chœur, une jeune fille se distinguait par l'excès de son émotion et par ses démonstrations pieuses. C'était une charmante créature de dixhuit ans à peine, blonde, rose, aux lèvres ver-

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■eifles, à la taille svelte ; eUe se frappait la poitrine ayec plus d'ardeur eneore que les autres fidèles; des larmes brûlantes inondaient son visage. Son extérieur annonçait cependant qu'elle était fort au-dessus des assistants sous le rapport du rang et de la fortune. Non seulement elle ayait des bas et des souliers, luxe rare daas les campagnes d'Irlande, mais encore ses ajustements trahissaient par leur gracieuse simplicité une sorte d'élégance. Dn chapeau de paille, une robe blanche et une écfaarpe de crêpe composaient cette toilette qui, en tout autre lieu, eut convenu à la fille d'un modeste bourgeois ou d'un petit rentier. Cette belle personne n'était donc pas la file ou la sœur d'»n paddy du voisinage ; elle ne paraissait pas avoir à redouter pour elle-même la pauvreté, le froid, la faim et le mépris, comme ceux qui l'entouraient, n'où venait donc que son affliction paraissait surpasser leur affliction , et qu'elle adressait au ciel de si ardentes prières?

Les regards de l'assemblée se tournaient fréquemment vers elle avec un mélange de tendresse et de vénération. Pas une physionnomie <»■* ne s'adoucit et ne parût s'éclaircir quand tioD se portait sur cette jeune fille pro- 1. On avait laissé un vaste espace vide

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autour d'elle, comme si ces haillous eussent craint de froisser sa fraîche parure. Une fois, le livre d'heures qu'elle tenait à la main tomba par terre ; aussitôt on s*élança pour le relever. Un grand garçon, maigre et blond, revêtu d'un vieil uniforme déchiré dont il ne paraissait pas peu fier, eut le bonheur de s'en saisir le premier. Il prit délicatement le livre du bout des doigts, comme s'il eût craint de le souiller, déposa un baiser sur la couverture avec de grandes démonstrations de respect , et le présenta à la jeune fille, qui remercia distraitement d'un signe de tête.

— Que Dieu vous bénisse, miss O'fiyrne 1 dit le pauvre garçon, rouge de plaisir et d'orgueil.

Et il regagna sa place, envié de tous ses voisins.

Le même respect avait accueilli à son arrivée le prêtre qui célébrait en ce moment l'office divin. Il était âgé d'environ trente ans; il avait une taille haute et majestueuse, des traits gra* ves, dont une expression de bonté corrigeait le caractère un peu rigide. Quand il avait traversé la foule pour se rendre à la sacristie, on s'était prosterné sur son passage avec une humilité presque orientale. A peine si quelques vieillards avaient osé lui baiser la main, lui adresser un

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