‹ Le dernier jour: poèmeChapitre 10 sur 19 · A M. LB COMTE D*AR6BIITAL · texte numérisé non relu

A M. LB COMTE D*AR6BIITAL

« L'Europe est dans la consternation du jugement dernier arrivé dans le Portugal. Genève, ma voisine, y a plus de part qu'aucune ville de France ; elle avait à Lisbonne une grande partie de son commerce. Cette aventure est assurément plus tragique que les Orphelins et les Merope. Le tout est bien de Matthieu Garo et de Pope est un peu dérangé. Je n'ose pas me plaindre de mes coliques depuis cet accident. Il n'est plus permis k un particulier de songer k soi dans une désolation si générale...»

A M. PiCTBT.

a Oui, les Anglais prennent tout, la France souffi-e tout. Beaumont qui est échappé mande qu'il ne reste pas une maison dans Lisbonne ; c'est l'optimisme, d

l«r décembre.

A M. Palissot.

« On ne sait que trop à Genève le désastre de Lisbonne et du Portugal. Plusieurs familles de négociants y sont intéressées, n ne reste pas actuellement une maison dans Lisbonne ; tout est englouti ou embrasé. Vingt villes ont péri; Gadii a été quelques

momeDts submergé par la mer ; la petite Tille de Cooil, à quelques lieues de Cadix, détruite de foud en comble. C'est le jugement dernier pour ce pays-là ; il n'y a manqué que la trompette. A l'égard des Anglais, ils y gagneront plus à la longue qu'ils n'y perdront; ils Tendront chèrement tout ce qui sera nécessaire pour le rétablissement du Portugal. »

6 décembre.

A M. DE Bbbnlbs.

« Mon cber ami, les pucelles, les tremblements de terre et la colique me mettent aux abois. Les petits maux me persécutent, et je suis encore sensible à eeux de la fourmilière sur laquelle nous Tégétons aTec autant de tristesse que de danger. »

10 décembre.

A M. d'Argsntal.

« Est-il Trai qu'il parait daiis Paris deux ou trois éditions d'une pauTre héroïne nommée Jeanne, et qu'il y en a d'aussi indécentes que fautlTcs et défigurées? C'est Thierriotqui me mande cette chienne de nouTelle. Mettez-moi au fait, je tous en supplie, de mes enfants bâtards qu'on expose ainsi dans les rues, n faut que les gens aient le cœur bien dur pour s'occuper de ces bagatelles pendant qu'une partie du continent est abtmé, et que nous sommes à la Teille du jugement dernier.

4janTierl756.

A M. Yernbs, pasteur.

« On dit que tous aTez prononcé un discours admirable sur le malheur de Lisbonne, et qu'on ne Toudrait pas que cette Tille eût été sauTée, tant Totre discours a paru beau. Vous aTez encore Méquinez, et quelque cent mille Arabes qui ont été engloutis sous terre. Cela peut serTir merTelUeusement TOtre éloquence chrétienne, d'autant plus que ces pauTres diables étaient des infidèles. Tous ces désastres ont priTé Lausanne de la comédie. On a joué Nanine à Berne; mais, pour expier ce crime affreux, on a indiqué an jour de jeûne. »

NOTE VIL

Toi qui fis un appel anx vastes océans.

(Page 10, vers 19.)

« Toutes les sources du grand abtme ftirent rompues, et les « cataractes du ciel furent ouvertes. — Et les eaux s'élevèrent « au-dessus des plus hautes montagnes. — Et toute chair qui a vivait sur la terre fut détruite, oiseaux, animaux sauvages, « animaux domestiques, et tous les reptiles qui rampent sur la « terre ; et tous les hommes, et tout ce qui avait un souflEle de « vie sur la terre, mourut. » Genèse, chap. 7.

Il est certain, de Taveu de tous les savants, !<> que tous les faits géologiques confirment Vexistence d*un déluge ; â» que ce déluge a été universel ; 3o qu'aucune cause naturelle ne peut l'avoir produit. Il faut recourir à un acte exprès de la volonté divine pour l'expliquer.

« Je pense donc, avec MM. de Luc et Dolomieu, dit M. Guvier, que s'il y a quelque chose de constaté en géologie, c'est que la surface de notre glol)e a été victime d'une grande et subite révolution, dont la date ne peut remonter beaucoup audelà de cinq ou six mille ans; que cette révolution a enfoncé et fait disparaître les pays qu'habitaient auparavant les hommes et les espèces d'animaux aujourd'hui les plus connues ; qu'elle a, au contraire, mis à sec le fond de la dernière mer, et en a formé les pays aujourd'hui habités ; que c'est depuis cette révolution que le petit nombre des individus épargnés par elle se sont propagés sur les terrains nouvellement mis à sec; et par conséquent, que c'est depuis cette époque seulement que nos sociétés ont repris une marche progressive, qu'elles ont formé des établissements, élevé des monuments, recueilli des faits naturels, et combiné des systèmes scientifiques » (Discours préliminaire des Recherches sur les ossements fossiles des quadrupèdes, par CuviBB.)

4sa2^sris SS'

ARGUMENT

Région da TÎde. — Lieux des siècles éeoalés. •— Spectres des rilles et des nations. — L'ange m'y fait toncher le sol. — Rencontre de la France. — Elle raconte sa mort.

L'ange sombre et muet qui m'enleva dans Tair , Plus loin , plus haut encore , aux confins de FÉther ITemporte; et, par degrés,dans les champs deFespace, La terre en s'éloi^ant diminuait sa m^isse.

A mon œil impuissant, le pic de chaque mont Au niveau de la plaine et s'abaisse et se fond. Le vert des bois , l'azur des lacs , la roche grise , Se mêlent et n'ont plus qu'une teinte indécise ; Le fleuve resserré devient comme un serpent Qu'un aigle voit d'en haut sur l'arène rampant ; Les océaiis, bordés par les hauts promontoires, Ne sont plus figurés que par des taches noires ; Le globe entier enfin n'est plus qu'un point obscur

Qui s'enfonce et s'abîme en des lointains d'azur. Et nous montons encore ; et , d'un élan rapide , Loin des mondes flottants, nous atteignons le vide , Uniforme désert de silence et de nuit Où l'œil est sans aspect et l'oreille sans bruit; Où l'on sent l'existence au dehors refroidie Ainsi que dans l'hiver la vipère engourdie; Où les sens suspendus cherchent , dans Içur effroi , Pour se tranquilliser, l'intimité du moi; Comme des voyageurs, par une nuit de neige , Viennent frapper au seuiT du couvent qui protège.

Mais nous abandonnons cet aride séjour.

Et l'espace nous offre, en son vaste contour,

Un point moins ténébreux , une étroite ouverture :

Nous y passons. Notre œil voit une autre nature •

Ce sont de toutes parts les flots coagulés

De l'inerte océan des siècles écoulés.

Où de tout ce qui fut habitent les fantômes ,

Les spectres des cités, les ombres des royaumes :

Principe social , symbole souverain ,

A qui Dieu pour un jour a prêté du terrain.

îlï

Là, sous un vent, muet, comme des feuilles mortes, Errent laThèbe aux sjAinx et lâThèbe aux cent portes.

Palmyre du désert, Memphis aux grands tombeaux, Sion, Carthage , Tyr, souveraine des eaux; Rome que le Seigneur dota d'un double glaive : La force qui détruit , et l'esprit qui relève ; Babylone qui vit, sous son brûlant baiser, De Fantique Orient la vigueur s'épuiser ; Ninive pénitente , et la triste Solyme Qui de toutes ses sœurs a surpassé le crime ; Les modernes États , et mille nations Dont nulle bouche encor n'a proféré les noms. Et, conmie mon regard voulait les reconnaître (Tant notre vie est loin du mode de leur être) , Tous nous fuyaient ; et, dans de sombres profondeurs. Courait s'évanouir leur forme de vapeurs.

J'en vis cependant un à la stature immense , Qui semblait d'un œil fier supporter ma présence , Soit qu'il me reconnût pour un de ses enfants. Ou que , dernier instinct de ses jours triomphants. Jusqu'au sein de la mort son àme audacieuse Crût la peur ou la fuite une chose honteuse.

Son vêtement brumeux, semblable au manteau noir Dont la nuit vient couvrir les épaules du soir. Tombant jusqu'à ses pieds en longues draperies, Offrait confusément des lambeaux d'armoiries. Les abeilles^ les lys , et l'aigle , et le niveau.

Et de Faltier Gaulois le vigilant oiseau.

Et d'autres écussons inconnus que sa robe , Dans Tampleur de ses plis , à moitié me dérobe.

Et je dis à celui dont le bras ravisseur M'avait mis dans ce lieu d'étemelle torpeur : <fc Si ce n'est pas ici qu'il faut que je demeure , « Oh ! laisse-moi du moins y reposer une heure ; « Je suis impatient d'interroger, d'ouïr « Le fantôme qui seul n'a pas voulu nous fuir : a Si la mort cependant peut comprendre la vie. > Et mon ange soudain contente mon envie , Et, tombant tout à coup du haut de notre vol , Vers l'endroit désiré me fait toucher le sol , Et, loin de moi, l'œil triste et la tête baissée. S'assied comme accablé d'une amëre pensée.

Et je dis aussitôt au fantôme géant :

a Dis-moi quel nom , avant ton entrée au néant , a La langue des humains te donnait sur la terre ? «— Onm'appelaitlaFrance, ômonfils!— Omamère î « Te voilà donc aussi dans ces mornes déserts , tt Toi dont le sort faisait celui de l'univers! « Toi qui tenais , au son de ta moindre parole , « Les peuples suspendus, de l'un à l'autre pôle , « Et que l'on voyait , môme aux jours de tes malheurs , « Du contact de ta gloire illustrer tes vainqueurs.

a L'étranger, fomentant quelque guerre intestine, « Aurait-il à la fin consommé ta ruine?

« Raconte-^moi comment tant de gloire et de bruit « Ne sont plus maintenant que silence et que nuit. »

— « Reste pétrifié d'un antique incendie , Je croyais à jamais ma douleur refroidie.

Dans le fond du néant, qui me force à parler? Tout mon deuil d'autrefois va se renouveler.

Hais n'importe , pour toi je romprai le silence , Car ton cœur à ma chute a compati d'avance.

Ce n'est pas l'étranger qui m'a blessée au cœur : Et quel glaive du mien aurait été vainqueur?

Hélas ! je n'avais rien à craindre que moi-môme : Je trouvai mon écueil dans ma splendeur suprême ; Car Dieu mit, ô mon fils, pour tout peuple hautain, Une grande misère auprès d'un grand destin.

Quelque brillant sommet que notre orgueil gravisse , Ce n'est que la hauteur de notre précipice ; Et , sur terre joué , le drame le plus beau Toujours sur un cercueil fait tomber le rideau.

« Comme aux pieds de la croix je reçus la naissance , Je fus presque virile aux jours de mon enfance ;

4S LE D£IUil£& JOUB.

De mes dissensions je supportai Tassant, rétouffal les serpents jetés sur mon berceau , Et , si quelque revers courbait ma tête altière , Je redoublais de force en touchant la poussière. Images de mon Dieu , citoyens et pouvoir Faisaient du sacrifice un sublime devoir ; Et, comme tout se sauve alors que tout s'immole, La joie à tous les fronts mettait son auréole. Mais ce bonheur reçut un coupable dédain.

Et je devins semblable à l'exilé d'Éden :

Je voulus savourer le fruit d'une science , Mystérieux objet d'une sainte défense ; Et le bien et le mal à moi viennent s'ofTrir, Mais l'un dans mon passé , l'autre en mon avenir ; Mon regard consterné vit à nu ma soufi'rance : Je comptais des Français, mais je n'eus plus de France. Le lien social fîit dissous par la loi ; L'évangile nouveau disait : Chacun pour soi.

L'égoïsme étala ses nudités infâmes ; L'ignoble soif de l'or brûla toutes les âmes : Afin d'en acquérir, tout se mit à l'encan, Le temple , le forum , le parnasse , le camp ; Le prêtre , partageant l'avidité commune , Dans les trésors divins ne vit plus la fortune ; Le tribun , complaisant des peuples ou des rois , Fit des lois pour de l'or , de l'or avec des lois ; Frappant son bouclier, le soldat en délire Criait sur mes remparts : A qui veut de l'empire ?

Le poète , exerçant un trafic odieux , Vendait ce qui n'avait de prix que dans les dieux ; Les muses , au bazar esclaves étalées, Aux sequins des puissants se voyaient immolées , Et, mettant en oubli leur sainte mission, Vivaient , au jour le jour , de prostitution ; Pour changer en vertus les vices de leur maître , Un langage nouveau ne tarda pas à naître :

Les mots sont retournés en un sens infernal , Et le mal fut le bien , et le bien fut le mal ; La misère d'autrui n'est plus une misère; La charité du Christ s'effaça de la terre :

Une autre la remplace un barème à la main , Et compte avec les maux du triste genre humain ; L'orphelin , rebuté du seuil de ses hospices , Expire , et de l'égout grossit les immondices ; La science , poussée à ses derniers degrés.

Fait d'ignobles calculs sur cet horrible engrais; Et la haine du faible érigée en pratiques Fait passer dans mes lois les ténèbres antiques. Bientôt mon pauvre peuple exténué de faim Se plaignit : on fut sourd. Les armes à la main Il demande assistance : et le canon qui tonne Envoie avec la mort le refus de l'aumône.

De ces irruptions le terrible appareil Consternait ma faiblesse avide de sommeil :

Ainsi le voyageur que la fatigue accable , Parcourant dans la nuit la voie imoraticable ,

Le front appesanti , se réveille en sursauts Au bruit que son coursier souffle de ses naseaux ; Tâtonnant de la main au sein de Fombre humide , Pour la lâcher encore , il ressaisit la bride ; Et, sur le précipice ouvert pour l'abîmer , Il ne rouvre les yeux que pour les refermer.

Cependant on pâlit en voyant ma ruine ; Mais , loin de retourner à la source divine , Tout en reconnaissant qu'on s'était fourvoyé , Chacun se regarda comme un Christ envoyé :

De l'antique Babel je fus bientôt l'emblème ; Le moindre moucheron bourdonna son système.

Chacun de mes enfants , désastreux médecin , Accabla ma langueur d'un dictame assassin.

Mais aucun ne venait , dans sa douleur amère , Se pencher sur ma couche et me dire : Ma mère !

Je me fasse levée au cri de leur amour

Mais tout cœur resta froid et j'eus mon dernier jour. »

Mes yeux, à ce récit, de larmes se mouillèrent, Et , tombant à ses pieds que mes lèvres baisèrent : a Déplorable patrie , ô toi î que j'aime encor « Jusqu'en l'état de spectre où te retient la mort î « Que triste et lamentable est ton heure dernière !

tt Oh! si ton fils pouvait consoler ta misère

« Mais il faut te quitter , hélas ! et mes adieux

CHANT DBUUilIB. 45

« Ne peuvent pas te dire : Au revoir dans les cieux 1 « Dieu ne nous a pas faits de la même nature, « Et mon cœur sent un deuil qui n'a pas de mesure* i> Je dis; et, de sa main me dérobant ses pleurs, L'ombre d'un pas lugubre alla joindre ses sœurs; Et dans leur essaim vague elle s'était perdue, Que mon œil la cherchait encor dans l'étendue

NOTES

BV OBAIVT BXUXXAXX

NOTE I"

Gomme au pied de la croix je reços la naissance.

(Page 4i» ▼en 21.)

S'il est une nation, en Europe, fille du chistianisme, c'est bien à coup sûr la France. Toute l'histoire dépose de la yérité de cette assertion; il serait inutile d'en produire ici la preuve.

NOTE IL

Images de mon Dieu, citoyens et pouvoir Faisaient du sacrifice un sublime devoir.

( Page 42, verd 5 et 6.)

Toute la société repose sur le sacrifice, et voilà pourquoi le Christ s'offk'e à nous comme le plus beau type social; voilà pourquoi, dans les sociétés chrétiennes, les emplois prirent le nom de charges. Aujourd'hui nous avons celui de sinécure : il y a (ies mots qui marquent toute une situation.

<Bm^ia^ !sss«

ARGUMBNT.

Entrée an ciel. — Description de son premier aspect.

Chants des élus.

Celui que je laissai plongé dans son ennui Me fit signe du doigt et j'accourus à lui.

Qui que tu sois, lui dis-je, ou bon ou mauvais ange , Révèle-moi le but de ce voyage étrange ; Vas-tu me présenter au premier jugement?

Ai-je déjà passé par le froid monument?

La trompette du ciel s'est-elle fait entendre? Mon tombeau maintenant est-il veuf de sa cendre? Les morts de tous les temps ont-ils eu leur réveil ? Ou m'as-tu pris vivant dans les bras du sommeil? En vain mon souvenir cherche à se reconnaître , Tout ce que j'aperçois bouleverse mon être ; Mon esprit, torturé par un doute cruel, En redoutant Fenfer n'ose espérer le ciel

50 LE DERiflER J(H7R.

Mais mon ange s'obstine à garder le silence Et vers un autre monde impétueux s'élance.

En secouant sur moi ses ailes. Et dèslors Je ne me sentis plus la pesanteur des corps; Ma volonté suffit pour franchir la distance Sans que l'aile ou le pied prêtent leur assistance. Je le suivis; et, dans l'espace d'un désir.

Je vis en diamants sept portes resplendir; Un ange éblouissant y faisait sentinelle ; L'éclair comme une épée en sa main étincelle; Une des portes s'ouvre , et nous voilà flottants A travers le fluide inaccessible au temps.

Mais comment raconter dans la langue mortelle Tout ce qui délecta mon avide prunelle ?

Il me faudrait avoir ce verbe des esprits Dont le nôtre n'est plus qu'un malheureux débris Qui demeure muet alors que la matière Refuse de l'aider d'une image grossière , Langage issu de Dieu , qu'Adam savait si bien Avant que le serpent y pût mêler le sien ; Mais, hélas î dégradé jusqu'en notre idiome.

Homme, je parlerai le langage de l'homme.

Des bois , des fleurs , des fruits , des horizons , des cieux Dont les teintes jamais n'avaient frappé mes yeux,

Des eaux qui du soleil réfléchissaient la flamme ,

Et qui sembaient couler pour désaltérer T&me ,

Un Jour dont notre jour ne serait que la nuit ,

Et le tx)nheur sans fin et pourtant sans ennui ,

Et des palais flottants aux socles de nuages

Dessinant sur le ciel leurs brillantes images,

Où des encensoirs d'or , des harpes de saphirs

Abandonnent au gré du souffle des zéphyrs

Je ne sais quoi dont F&me est toute réjouie ,

Qui délecte à la fois Todorat et Touïe ;

Des émanations d'ineffables encens

Qui, dans l'être ravi, révèlent d'autres sens.

Des esprits parcouraient Tair de cet empyrée

Ck)mme de blanches nefs sur la mer azurée ;

Et j'étais en extase ; et» dans un saint émoi ,

Je me suis écrié : « Mon ange , accordez-moi ,

Accordez-moi de vivre en cet heureux asile !

Il me semble que l'âme y doit être tranquille î

Il me semble qu'enfin mon œil y reverra

Ceux qu'avec amertume autrefois il pleura,

D'amour et d'amitié ravissantes étoiles

Que le trépas jaloux me cachait sous ses voiles ;

Des amis toujours prêts à me donner secours ,

Et qui , dans les mauvais comme dans les bons jours ,

Tristes de ma tristesse ou joyeux de ma joie,

De ma maison jamais n'oublièrent la voie ;

Et ces êtres encor plus voisins de mon cœur

Que fa main m^enleva, mon Dieu, dans sa rigueur,

LE D£HMi£A JOUA.

Et dont les souvenirs, tristes-et doux mystères. Remplissant le sommeil de mes nuits solitaires. Me firent tant de fois, quand Faube se levait, Au réveil décevant pleurer sur mon chevet!

Hais, comme une planète emporte un satellite,

Mon ange, dans son vol, allant encor plus vite.

M'entraîne en d'autres lieux des mêmes régions

Où radiaient du ciel les dominations.

Les vierges, les martyrs, séraphiques phalanges,

Les cercles infinis des myriades d'anges

Dont les ailes , changeant aux rayons d'un jour pur ,

Émerveillaient les yeux d'or, de pourpe et d'azur.

Et qui, se renvoyant leurs gloires mutuelles ,

De célestes clartés faisaient commerce entre elles;

Visages enivrants où le doigt créateur

Des deux sexes a fait un mélange enchanteur.

Ou qui plutôt, n'ofirant ni l'homme ni la femme,

Dans un charme inconnu suspendaient l'œil de l'âme.

Et je te vis aussi, rosedu mont Carmel,

Tabernacle où jadis résida l'Étemel,

vierge, la plus belle entre les filles d'Eve,

Toi qu'avec l'œil du cœur, si souvent dans le rêve.

J'aperçus, m^invitant de ton regard si doux

CMANT TROISIÈME. oTI

A reposer mon front siir tes sacrés genoux, Alors qu'une douleur trop fortement sentie Inclinait sur mon sein ma tête appesantie, * Gt que, loin de venir consoler mon émoi, Toute humaine pitié se retirait de moi.

Ënfanti tu me charmais dans ces samtes images Où Fange te salue et t^ofiTre ses hommages, Où ton front inondé par les rayons divins S'humiUe au-devant de tes futurs destins.

Jeune homme, tu devins mon amante mystique :

En toi jusqu'à ton nom tout me fut sympathique Sans que mon cœur trop plein fût prêt à déborder, Jamais, jamais mes yeux n'ont pu te regarder Même en ces traits où fart, avide de te peindre, Aspire à ta beauté, mais sans pouvoir l'atteindre. Juge de mon extase, alors que je te vis Au jour pur et réel du céleste parvis; Lorsque je contemplais, que j'adorais sans voiles Ton front qui fait pâlir sa couronne d'étoiles ; Ta main pleine de dons, ton pied éblouissant Par qui fut écrasé le dragon rugissant.

Oh ! béni soit celui qui met pour ravir l'âme Tant de perfections au type de la femme !

Émeraude divin, dont les rayons vainqueurs Brûlent et font tomber en de saintes langueurs, La grâce du Seigneur sur toi s'est reposée Ainsi que sur un lis la goutte de rosée.

Ah ! si je n'ai jamais perdu ton souvenir,

Seul amour que mon cœur n'a pas senti mourir ; Quand l'ire du Seigneur grondera sur sa télé. Viens en aide, ô Marie ! à ton pauvre poète.

De l'océan sans fin de la ffilicité Les flots sans horizons s'ofi'raient de tout côté : Des âmes sous mes pieds, des âmes sur ma tête Entonnaient l'hosanna de l'éternelle fête ; Leur extase rendait grâces au Tout-Puissant De l'épreuve passée et du bonheur présent.

Pour mieux s'en délecter, mon âme recueillie Entre leurs chants divers partage son ouïe ; Et voici (mais ma voix le rendra faiblement) Ce qu'en a pu garder mon vague entendement :

LABIE DUNE EPOUSE.

Grâces à vous. Seigneur, dans mon humble retraite Le monde en vain jeta le reflet de sa fête ;

J'ai bravé son illusion.

De pudeur et d'oubli vous m'avez couronnée ; Soyez béni, Seigneur ; ma chambre d'hyménée

Connaissait â peine mon nom.

Grâces â vous, Seigneur, j'ai, d'une humeur égale, Bu dans la coupe nuptiale L'absinthe et le miel tour à tour ;

CHANT nOISliMB 55

Et lorsque mon époux me faisait un jour sombre ^ Souriant devant lui , j'allais pleurer dans l'ombre , Sans rien perdre de mon amour.

Et maintenant je suis noyée Dans une volupté sans bornes et payée

Par quelques peines d'un moment

Oh ! malgré les hauteurs où son désir s'élance, J^e monde n'en saurait avoir l'intelligence :

C'est une éternelle espérance

Satisfaite éternellement !«

l'âme d'un enfant.

Vous qui , sur la terre marâtre , Fûtes l'égide d'un enfant.

Oh ! soyez béni ! sans combattre Vous m'avez rendu triomphant.

Que votre vouloir s'accomplisse Et sur la terre et dans les cieux !

J'adore de votre justice I^s coups miséricordieux.

Ma maison , hélas ! ne présente Que de lugubres appareils ; Vous me cueillîtes sur ma plante , A peine à mes premiers soleils.

Mon père à votre loi divine De jour en jour perdait sa foi ; Mon âme allait être orpheline Et vous eûtes pitié de moi....

Mais à la fleur rendez sa tige , Auteur de mon souverain bien , Et dans le père qui s'afflige Faites renaître le chrétien !

• VII l'amé d'un savant.

Pour sonder , ô mon Dieu , ta puissance infinie , L'innocence du cœur vaut mieux que le génie ;

L'amour peut seul te découvrir.

Objet de mes veiUes sans nombre

Et de mon plus ardent désir ,

Je te contemple enfin sans ombre , Toi que j'entrevoyais et ne pouvais saisir.

Délivré d'une angoisse amère , Comme l'agneau qui retrouve sa mère ,

Pôle ineffable des esprits , Mon âme te possède , ô vérité suprême , Miroir où ma raison se réfléchit et s'aime , Et dont le monde , hélas ! depuis son ànathème

N'avait que de tristes débris.

CHANT TROISIJSIIE. 57

Voyageurs de rintelligence , L'espace dévoré sous vos pas recommence , Et recule les eaux qui fascinaient vos yeux ; Celles que vous cherchez ne sont pas sur la terre ,

Et l'esprit ne se désaltère

Qu'aux pures sources de ces lieux.

Dans cette pénible carrière

Que vous parcourez ardemment ,

L'orgueil soulève une poussière

Qui vous frappe d'aveuglement ;

Et si votre marche intrépide Découvre par hasard dans le désert aride

Un filet d'eau qui resplendit , Vos triomphes encor ressemblent aux défaites ;

Vous avez tourmenté vos têtes Pour trouver à la fin , insensés que vous êtes,

Ce que la foi vous avait dit.

Pour sonder , ô mon Dieu , ta puissance infinie , L'innocence du cœur vaut mieux que le génie ;

L'amour peut seul te découvrir.

Objet de mes veilles sans nombre

Et de mon plus ardent désir.

Je te contemple enfin sans ombre , Toi que j'entrevoyais et ne pouvais saisir.

58 LE BBRNIBR JOUE.

Page 1