LAME DUN INSENSE
Oh ! de quels rêves misérables
Je fus délivré par la mort !
Sur la terre, avec mes semblables, Je cherchais vainement à me mettre en accord ; Ma présence appelait le sourire à leur lèvre ;
Et, dans mon âme replié,
Je me dévorais ; et ma fièvre Faisait, autour de moi, redoubler la pitié.
Triste captive diï délire.
Ma pensée à rebours s'échappait de ma voix ; Ma douleur s'exhalait par un éclat de rire ; Mes organes étaient semblables à la lyre Qui tromperait toujours Tespôrance des doigts. Et vous seul, ô mon Dieu, connûtes mon martyre.
Mais d'un corps imparfait j'ai secoué le poids ; Je vibre maintenant de toute ma puissance,
Toute mon âme est dans ma voix. Chantons l'hymne sans fin de la reconnaissance !
Dans ce cercle de maux que le monde décrit
Pour châtiment de sa malice.
Les uns souflFrent du corps, j'ai souffert de Tesprit ;
CHANT TKOISIÈME. 59
Mon mystérieux sacrifice Fut si grand que jamais Tenfer ne me surprit ; Soyez béni. Seigneur, de ma folie amère !
Ma nuit expiatoire a conquis la lumière.
Et d'un corps imparfait J'ai secoué le poids ; Je vibre maintenant de toute ma puissance !
Chantons l'hymne sans fin de la reconnaissance !
Toute mon àme est dans ma voix.
l'ame d'un pauvre.
De toute convoitise mf&me.
Mon Dieu ! tu délivras mon &me Quand le besoin m'avait courbé ; Que j'ai de grâces à te rendre !
Ma faiblesse ne peut comprendre Comment je n'ai pas succombé.
A lutter contre l'indigence Mes bras et mon intelUgence Voulurent en vain s'obstiner ; Je voyais sécher mes artères A rendre fertiles des terres Que d'autres venaient moissonner*
J'ai vu l'opulence assouvie Dans les délices de la vie
60 LE DERXIER JOUR
D'un œil sec regarder mes maux ; Et, niant ma faim manifeste, Me refuser jusqu'au vil reste Du repas de ses animaux.
Hélas ! et, plus affreux martyre Que ma lèvre tf ose redire, Même dans ces lieux triomphants, Je sens que mon cœur se resserre Quand je pense que ma misère Bénit la mort de mes enfants.
Mais, au sein de tant de souffrance.
Je ne perdais pas Tespérance ; Ta croix souvent tarit mes pleurs ; Grâce à son aspect tutélaire, fai, sans envie et sans colère.
Mangé le pain de mes douleurs.
Eternité, couche ineffable Pour le repos du misérable, Flots de rOcéan éthéré.
Qu'en vous mon passé s'engloutisse !
Mon cœur eut soif de la justice, Et le voilà désaltéré !
l'ame d'un poète oublié.
Lorsque Tesprit des chants se posa sur ma tète Je te priai, mon Dieu, de le faire envoler ; Car partout le dédain accueillait le poète.
Et ce n'est qu'au désert que je pouvais parler.
Tous les types du beau que tu mis dans mon àme Je les ai vainement répandus au dehors, Toute nuit fut rebelle aux clartés de ma flamme , Et mon doute pour elle alla jusqu'au remords.
Oh ! que de fois j'ai dit anathème à la lyre Qu'attirait sous mes doigts un invincible aimant , Et cru , triste jouet de son fatal empire , Que la folie était dans mon entendement !
Un jour , dans la torpeur qui succède à l'ivresse , Je regardai la mort avec avidité , Pour savoir si le feu qui me brûlait sans cesse Était venu du ciel ou de ma vanité 1
Hais ta bonté pour moi dévoila le mystère , Et je vis , relevé de mon accablement , Qu'afin de recueillir tout hymne solitaire Ton oreille est penchée au bord du firmament.
Oh ! bônédiction à ma longue souffrance !
Les faveurs de la terre auraient terni ma foi ; Comme Tencens jeté dans Furne qu'on balance , Tu consumas mon cœur pour l'élever vers toi.
Et celui que le monde a foulé dans la fange » Celui qui se faisait à lui-même pitié Est maintenant choisi pour chanter ta louange ; Tu fais un séraphin du poète oublié !