PLINE A TACITE
Ycas me priez de vous apprendre au vrai comment mon oncle est mort» afin que vous en puissiez instruire la postérité. Je vous en remercie ; car je conçois que sa mort sera suivie d'une gloire immortelle, si vous lui donnez place dans vos écrits. Quoiqu'il ait péri par une fatalité qui a désolé de très-beaux pays, et que sa perte, causée par un accident mémorable, et qui lui a été commun avec des villes et des peuples entiers, doive éterniser sa mémoire ; quoiqu'il ait fait bieli des ouvrages qui dureront toujours, je compte pourtant que l'immortalité des vôtres contribuera beaucoup à celle qu'il doit attendre. Pour moi, j'estime heureux ceux à qui les dieux ont accordé le don, ou de faire des choses dignes d'être écrites , ou d'en écrire de dignes d'être lues ; et plus heureux encore ceux qu'ils ont favorisés de ce double avantage. Mon oncle tiendra son rang entre leis derniers, et par vos écrits, et par les siens ; et c'est ce qui m'engage à exécuter plus volontiers des ordres que je vous aurais demandés. Il était à Miséne, où il commandait la flotte. Le vingt-troisième d'août , environ une heure après midi , ma mère l'avertit qu'il paraissait un nuage d'une grandeur et d'une figure extraordinaires. Après avoir été quelque temps couché au soleil, selon sa coutume, et avoir bu de l'eau froide, il s'était jeté sur un lit où il étudiait. Il se lève, et monte en un lieu d'où il pouvait aisément observer ce prodige. Il était diflSeile de discerner de loin de quelle montagne ce nuage sortait. L'événement a découvert depuis que c'était du montYésuve. Sa figure approchait de celle d'un arbre , et d'un pin plus que d'aucun autre; car, après s'être élevé fbrt haut en forme de tronc, il étendait une espèce de branche. Je m'imagine qu'un vent souterrain le poussait d'abord avec impétuosité et le soutenait. Mais, soit que l'impression diminuât peu à peu, soit que ce nuage fût affaissé par son propre poids, on le voyait se dilater et se répandre. 11 paraissait tantôt blanc, tantôt noirAtre, et tantôt
de direnes coaleora, selon qu*il était plus chargé ou de cendre ou de' terre. Ce prodige surprit mon oncle, qui était trés-sayant, et il le emt digne d'être examiné de plus près. Il commande que Ton appareille sa frégate légère , et me laisse la liberté de le suivre. Je lui répondis que j'aimais mieux étudier; et par hasard il m'avait lui-même donné quelque chose à écrire. n sortait de chez lui ses tablettes À la main, lorsque les troupes de la flotte qui étaient à Rétines, effrayées par la grandeur da danger (car ce bourg est précisément sur Miséne, et on ne s'en pouvait sauver que par la mer), vinrent le conjurer de vouloir bien les garantir d'un si affreux danger. Il ne changea pas de dessein , et poursuivit avec un courage héroïque ce qu'il n'avait d'abord entrepris que par simple curiosité, n fait venir des galères , monte lui-même dessus , et part dans le dessein de voir quel secours on pouvait donner non seulement à Rétines, mais à tous les autres bourgs de cette côte, qui sont en grand nombre à cause de sa beauté. Il se presse d'arriver au lieu d'où tout le monde friit et où le péril paraissait plus grand, mais avec une telle liberté d'esprit, qu'à mesure qu'il apercevait quelque mouvement on quelque figure extraordinaire dans ce prodige, il faisait ses observations et les dictait. Déjà sur les vaisseaux volait la cendre plus épaisse et plus chaude, à mesure qu'ils approchaient; déjà tombaient autour d'eux des pierres calcinées et des cailloux tout noirs, tout brûlés, tout pulvérisés par la violence du feu ; déjà la mer semblait refluer , et le rivage devenir inaccessible par des morceaux entiers de montagnes dont il était couvert : lorsqu'après s'être arrêté quelques ^moments, incertain s'il retournerait, il dit à son pilote qui lui conseillait de gagner la pleine mer : La fortune favorise le courage : tournez du côté de Pompùnianus, Pomponianus était à Stabie, en un endroit sé-^ paré par un petit golfe que forme insensiblement la mer sur ces rivages qui se courbent. Là, à la vue du péril qui était encore éloigné, mais qui semblait s'approcher toujours, il avait retiré tous ses meubles dans ses vaisseaux, et n'attendait, pour s'éloigner, qu'un vent moins contraire. Mon oncle, à qui ce même yent avait été très-favorable, l'aborde, le trouve tout tremblant, l'embrasse, le rassure, l'encourage; et, pour dissiper par sa
sécurité la crainte de son ami, il se fait porter au bain. Après s'être baigné, il se met à table et soupe avec toute sa gaieté, ou ( ce qui n'est pas moins grand ) avec toutes les apparences de sa gaieté ordinaire. Cependant on yoyait luire de plusieurs endroits du mont Vésuve de grandes flammes et des embrasements dont les ténèbres augmentaient Féclat. Mon oncle, pour rassurer ceux qui raccompagnaient, leur disait que ce qu'ils voyaient brûler, c'étaient des villages que les paysans alarmés avaient abandonnés, et qui étaient demeurés sans secours. Ensuite il se coucba et dormit d'un profond sommeil; car, comme il était puissant, on l'entendait ronfler de l'anticbambre. Mais enfin la cour par où l'on entrait dans son appartement commençait à se remplir si fort de cendres, que, pour peu qu'il eût resté plus longtemps, il ne lui aurait plus été libre de sortir. On l'éveille; il sort, et va rejoindre Poraponianus et les autres qui avaient veillé. Bs tiennent conseil et délibèrent s'ils se renfermeront dans la maison ou s'ils tiendront la campagne; caries maisons étaient tellement ébranlées par les fréquents tremblements de terre, que l'on aurait dit qu'elles étaient arrachées de leurs fondements, et jetées tantôt d'un côté tantôt de l'autre, et puis remises à leurs places. Hors de la ville, la chute des pierres , quoique légères et desséchées par lé feu, était à craindre. Entre ces périls, on choisit la rase campagne. Chez ceux de sa suite, une crainte surmonta l'autre; chez lui, la raison la plus forte l'emporta sur la plus faible. Us sortent donc, et se couvrent la tète d'oreillers attachés avec des mouchoirs ; ce fut toute la précaution qu'ils prirent contre ce qui tombait d'en haut. Le jour recommençait attleurs; mais dans le lieu où ils étaient continuait une nuit la plus sombre et la plus affreuse de toutes les nuits, et qui n'était un peu dissipée que par la lueur d'un grand nombre de flambeaux et d'autres lumières. On trouva bon de s'approcher du rivage et d'examiner de près ce que la mer permettait de tenter; mais on la trouva encore fort grosse et fort agitée d'un vent contraire. Là, mon oncle, ayant demandé de l'eau et bu deux fois , se coucha sur un drap qu'il fit étendre. Ensuite, des flammes qui parurent plus grandes, et une odeur de soufre qui annonçait leur approche, mirent tout le monde en fuite, n se lève appuyé sur deux valets, et dans le moment tombe mort. Je m'imagine qu'une
fumée trop épaisse le suffoqua d'autaul plus aisément qu*U avait la poitrine faible et souvent la respiration embarrassée. Lorsque Ton commença à revoir la lumière (ce qui n'arriva que trois jours après), on retrouva au même endroit son corps entier couvert de la même robe qu*il portait quand il mourut, et dans la posture plutôt d'un homme qui repose que d'un homme qui est mort. Pendant ce temps, ma mère et moi nous étions À Misène : mais cela ne regarde plus votre histoire : vous ne voulez être informé que de la mort de mon oncle. Je finis donc et je n'ajoute plus qu'un mot; c'est que je ne vous ai rien dit ou que Je n'aie vu, ou que je n'aie appris dans ces moments où la vérité de l'action qui vient de se passer n'a pu encore être altérée. C'est À vous de choisir ce qui tous paraîtra plus important. D y a bien de la différence entre écrire une lettre ou une histoire; entre ^rire pour un ami ou pour la postérité. Adieu.