VISION
Étendu sur ma couche entre quatre rideaux Tristes comme les murs qui closent les tombeaux , Le soir d'un de ces jours où ce mot : décadence S'était fortifié dans mon intelligence , Où j'avais contemplé du regard de l'esprit L'astre des nations , dont l'éclat dépérit , Vers un triste horizon tomber plus bas encore Et faire cette nuit qui n'aura point d'aurore ,• Je liais , ébloui de son vague appareil , Les pensers de la veille avec ceux du sommeil , Et, dans mon rêve, allant de ruine en ruine Jusqu'au temps qu'a prédit la parole divine , Jusqu'au jour (si le jour doit exister alors) Qui de tout l'univers brisera les ressorts , Où tout doit disparaître en un abîme immense Et4out bruit expirer dans l'étemel silence ; Un ange m'apparut, et, de sa main de fer,
Me saisît aux cheveux: et m'enleva dans Fair. La nuit régnait; le ciel était comme une glace Dont le souffle de Thomme a terni la surface ; Les astres scintillaient à travers la vapeur. Pareils à la beauté pâlissante de peur , Qui s'échappe tremblante à travers la fumée Qu'exhale feut à coup la chaumière enflammée; Et , pour voir si la terre était comme les cieux , De leur sinistre aspect je détournai les yeux : Et je vis, sur le haut d'un large promontoire, Des groupes s'agiter au sein de l'ombre noire , A la lueur des feux qu'ils avaient allumés , Et qui gisaient sur terre à demi consumés.
Des yeux apparaissaient hagards sur des fronts pâles Où des reflets mourants dansaient par intervalles , Et j'entendis ces mots : « Dix heures du matin , Et rien ne brille encor dans le s(»nbre lointain ! L'astre dont notre angoisse invoque la lumière Devrait avoir fourni le tiers de sa carrière. . . .
Mais voilà que soudain une ligne de feu Rougit sur un ciel noir l'épaisseur d'un cheveu Sa chétive lueur par degrés se propage , Ensanglante les bords d'un bizarre nuage Qui frappe de terreur mon regard fasciné
CHANT PBEMIBR. 15
Comme les vêtements d'un homme asassiné.
Et cette aube à la triste et funeste apparence A de ces malheureux ranimé Tespérance; Tant rétemelle nuit avait mis dans leur cœur Tout ce qu'elle avait eu d'épouvante et d'horreur ! « n revient, disent-ils, l'astre au rayon suprême, « Donner encor la vie à la terre qu'il aime ! tt n ne nous avait pas fait d'étemels adieux : c( Son approche a déjà tranquillisé les cieux. a Et grâce soit rendue à ces mains souveraines a Qui de son orbe ardent n'ont pas quitté les rênes ! » Tels les tristes enfants du pêcheur en retard , Quand l'orage et la nuit se font de toute part, Pour découvrir la nef qu'ils soupçonnent perdue , Plongent des yeux en pleurs dans l'immense étendue; Puis, à l'aspect du mât qui surgit sur les flots. Renaissent â l'espoir, et, calmant leurs sanglots. Élèvent vers le ciel leurs mains reconnaissantes.
Se dégageant enfin de ces vapeurs sanglantes , Cependant le soleil se montre à l'horizon , Mais triste comme un roi que l'on sort de prison Et qui doit, en montant l'échelle du supplice, Commencer par sa mort un vaste sacrifice , Ouvrir un gouffre immense, avide, dont la faim Du royaume maudit consommera la fin.
Ce n*est plus ce géant à Tarmure éclatante Qui fait fuir le chaos au sortir de sa tente , Cet époux satisfait dont la face reluit Des voluptés d'hymen à leur première nuit, Que saluait jadis la harpe orientale , Alors qu'il désertait sa couche nuptiale ; Ce n'est plus du Gentil la grande déité , Type de la jeunesse en son éternité.
Qui, pressant se^ coursiers à l'ardente crinière, Remplissait l'univers de vagues de lumière , Et qui , dans son triomphe , éblouissant César , Voyait l'aurore esclave au-devant de son char; Ce n'est plus la fôconde et radieuse image Qui du monde abusé força presque l'hommage , Et, ravissant les cœurs par la porte des sens , De l'autel du vrai Dieu fit dévier l'encens.
Sa jeunesse éternelle enfin connaît les rides ; Son éclat s'est voilé sous des taches livides ; Comme un crâne vieilli qui n'a plus de cheveux , Le voilà maintenant dépouillé de ses feux !
Chacun, à son aspect, se frappe la poitrine ; On connut que le monde entrait dans sa ruine. Les mères ont pressé leurs enfants sur leur sein. Des hôtes du désert le redoutable essaim RempUt de hurlements qbs vastes plaines nues Dont le sable lointain se perd avec les nues. Du regard du Uon la sinistre lueur Pour la première fois exprime la terreur.
CHANT PREMIER. il
Comme si les forêts étaient incendiées , L'oiseau lasse , sans but, ses ailes effrayées. Du fond de son rocher le serpent sort debout Comme sur le midi dans uù jour du mois d*août« Le coursier sous ses bonds fait voler la poussière ; De livides éclairs sortent de sa paupière.
Les naseaux vers les cieux, le taureau du marais Hume Pair , comtne si Fouragan était près ; Léviathan des mers soulève la surface , Et de celles du nord a fait craquer la, glace ; Parcourant le chemin du pôle à Téquateur Et semant la tempête ei]i toute sa longueur, Il refoule les flots sur tous les hémisphères, Et jette rOcéan plus avant dans les terres.
Ainsi , voyant la mort sur le front de son roi , La nature s'effare et pousse un cri d'effroi.
NOTES
DU OBABTT VaSMIBR.
NOTE I"
Qui de Tyi^, de Siddn, effaçant les pahiîs,- En fis comme un Lieu propre À sécher des filets.
(Page 9, vers 3 et 4.)
« Le Seigneur Dieu a dit: Tyr, me yoilÀ contre toi; et je « soulèverai contre toi des peuples nombreux , comme la mer c( soulève ses flots. Dans la multitude de tes crimes, et dans Fi- « niquité de tes trafics, tu as souillé ta pureté; c*est pourquoi c< je le renverserai, je bouleverserai tes édifices qui s*écroule- « ront en débris enflammés... Je te rendrai À la pierre nue , et « lu serviras à sécher les fUets, et tu ne seras plus rebâtie , car, « moi, Jéhovah, j*ai parlé, dit le Seigneur Dieu. »Eiéehiel, ch. 26, 27, 28. — M. de Yolney, en comparant Tétat actuel de Tyr avec la prophétie, M. de Yolney, malgré son incrédulité connue, fait cette réflexion remarquable : <c Les révolutions du sort ont accompli cet oracle. Au lieu de cette ancienne circulation si active et si yaste décrite par le prophète» Tyr, réduite à Tétat d*un misérable village , n*a plus pour tout commerce qu'une exportation de quelques sacs de grains, de coton, ou de laine , et pour tout négociant qu*un facteur grec au service des
NOTES DU GflANT PRIMIU 19
Français de Saïde, qui gagne À peine de quoi soutenir sa famille ^ » ^ « Le sort a fk'appé Tyr, la reine des mers, le berceau du commerce qui ciTiUsa le monde; ses iNilais ont fait place À quelques cabanes cbétiTes; le pécbeur indigent habite les caves où jadis s'entassaient les trésors du monde ; une colonne detK>ut au milieu des ruines marque la place où était le chœur de la cathédrale consacrée par Eusébe *. » ^ Le voyageur anglais Maundrell dit qu'on ne voit plus dans Tyr que des débris de murailles, de yoùtes et de colonnrà brisées, et qu'il ne s'y trouve pas une maison entière. D semble, dit cet auteur, que cette ville ait été conservée en ce lieu-là comme une preuve visible de l'accomplissement de la parole divine : EUe sera comme le sommet d'un rocher, et eUe servira à sécher les filets des pêcheurs s. — La seule curiosité, dit J. Bruce, m'engagea à passer par Tyr, et je devins le triste témoin de la vérité des prophéties... Deux misérables pécheurs, après avoir attrapé un peu de poisson, venaient d'étendre leurs filets sur les rochers de Tyr *.
NOTE II
Avec le grand désert mis TEgypte en accord.
.(Pag«9, ▼«• 8.)
(( Voici ce que dit le Seigneur Dieu : J^ ferai de l'Egypte un « désert parmi les déserts, ses villes seront entre les villes aban- « données. — Je ruinerai le pays dePhatures, je mettrai le feu « dans Taphnis ; Alexandrie sera ravagée, et M emphis sera en « de eontûduelles angoisses; les jeunes gens d'Héliopolis et de
* y^^y*^ ^n Syiic et en Egypte, "^vt Yolney.
* Préeis ide la géographie umverselle, par Malte*Brun. ' Foyage éPAlep k Jérusalem, par Maundrell.
^ Forages aux sources du NU, en Nubie et en Afyssinie, pa» }. Bruce.
» Bubaste seront passés au fil de Tépée , et les femmes seront a emmenées captives. — Ensuite, ils établiront un royaume im- « puissant. Et il sera petit entre les royaumes, et il ne s^élèvera « plus au-dessus des peuples, et je Taffaiblirai, afin quUl ne « commande plus aux nations. Je livrerai ses champs entre les « mains des plus méchants hommes; je détruirai cette terre tt i^vec tout ce qu*eile contient... » Ezéchielf eh. 29, 30.
n 7 a aujourd'hui plus de deux mille ans que celte prophétie a été prononcée. Quelle vraisemblance y avait-il alors que i*Egypte, ce royaume si vaste, si riche, si fertile » subirait les formidables châtiments qui Tout mis dans cet état, d*où il n*a pu se relever depuis tant de siècles? L*on sait ce que sont devenues Memphis, Héliopolis, et toutes ces villes superbes. Quant au petit royaume, tel est, dit encore Yolney, Fétat deTEgypte. Enlevée depuis vingt-trois siècles à ses propriétaires naturels, elle a vu s'établir successivement dans son sein des Perses , des Macédoniens, des Romains, des Grecs, des Arabes^, des Géorr giens, et enfin cette race de Tartares, connus sous le nom de Turcs-Ottomans. (Fot/a^e en. Syrie et en Egypte, 1. 1, c. 6u)
NOTE III
Et logeas le chacal au palais de ses rois.
(Page 9, vers 12.
Ecoutons Isale :
a Cette superbe Babylone, cette reine entre les royaumes, a Torgueil des Ghaldéens, Jéhovah la renversera; elle sera dé« <x truite comme Sodome et Gromorrhe. — Elle sera déserte juste qu*À la fin des siècles; les générations ne la verront pas réta- « blir, TÀrabe n'osera pas y planter sa tente, et les pâtres n'y « laisseront pas reposer leurs troupeaux. Ses ruines deviendront « le repaire des bétes féroces; ses palais seront remplis de série pents; des oiseaux sinistres s'y feront entendre; des animaux (( sauvages y pousseront des hurlements; des monstres marins
« aflligeront ces palais consacrés autrefois À la yolopté. — Je « mettrai en possession de sa demeure les oiseaux de proie et « les reptiles, un yaste marais en couvrira le sol, et un profond a abime rensevelira dans un étemel oubli. » Cbap. 13 et 14.
Le capitaine Keppel, dans son Voyage à Babylone , publié en 1S29, constate Taccomplissement de ces prophéties, en décriTant Tétat actuel du pays. « Ce qui reste de la tour de Babel, qui fut construite en briques, présente, dit-il, Faspect d*une montaghe brûlée, ainsi que les Saintes Ecritures rayaient prédit. Du sommet de la tour, la yue s'arrête sur lés amas énormes qui forment les ruines de la Babylone ancienne. Le voyageur, en contemplant cette scène, n*a pu s'empêcher de reconnaître avec quelle exactitude les prédictions dlsale et de Jérémie se trouvent accomplies. Babylone n*est plus habitée ; rArabe luimême n*y 0xe plus sa tente : ces lieux désolés ne sont plus qu'un afflux désert. »
L'on peut voir, dans le précieux recueil des Annales de philatophie chrétienne, d'autres détails curieux sur l'état actuel de ces divers pays frappés par la main divine.
NOTE rv.
Sous des torrents de lave engloutis trois cités.
(Page 10, vers 4*)
L'éruption du Vésuve qui ensevelit sous la lave ou la cendrs Stabia, Pompéi et Herculanum, a eu lieu l'an 79 de l'ère chrétienne, la première année du règne de Titus. Plinele naturaliste et son neveu Pline le jeune en furent témoins. Ib étaient l'un et l'autre à Misène. Le premier, avide de science et d'observation, voulut voir de plus près le terrible phénomène, et s'embarqua pour les rivages opposés du golfe , au pied du Vésuve : il y trouva la mort. L'autre resta avec sa mère à Misène, qui fut aussi couvert de ténèbres et de cendres, mais où les ravages du volcan n'eurent rien de funeste.
22 LB DEANIER JOUR.
Yoiei les deax intéressantes lettres où Pline le jeune raconte à son ami Thistorien Tacite cette grande catastrophe :