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Le dernier marquis

Le banquier chez lequel Edouard Langler était employé avait une haute réputation d'opulence et de capacité. Ses opérations roulaient dans un cercle mal défini, et par cela même ayant tout le prestige de l'inconnu. 11

ne faisait pas ce qu'on nomme les petites affaires, il s'occupait peu de l'escompte de billets ; le petit commerce le détestait, parce que les intérêts du petit commerce n'avaient jamais trouvé en lui un protecteur; quand on lui parlait de ces opérations qui reposent sur des bénéfices minimes, accumulés jour par jour, et n'arrivant à un résultat honnête que par leur multiplicité, il avait des sourires de mépris et des sarcasmes à la bouche. Pour cette sorte de spéculation il fallait, disait-il, s'adresser aux juifs et aux brocanteurs. Pour lui , il se renfermait dans les spéculations de la haute banque, travaillait sur une grande échelle, et traitait de prêteurs à la petite semaine tous les hommes d'argent qui font ce qu'on nomme en style commercial des broches, et pour qui le faiseur de courses est l'agent essentiel et nécessaire. Dans ses bureaux il n'avait qu'un petit nombre de commis, et aucun d'eux n'élait dans le secret des opérations à la réussite

desquelles ils concouraient tous pour leur compte.

Au nombre de ces commis il en est un que nous devons signaler. Il se nommait Griffard. Il était petit et maigre, véritable type des commis de bureaux. Ses habits, invariablement bleus, accusaient une propreté que leur indigence seule pouvait égaler. La brosse avait passé tant de fois sur leurs tissus qu'à chaque couture elle avait laissé un sillon blanc. Ses chapeaux n'offaient jamais trace de poil ; on les eût crus continuellement tondus à l'aide d'un rasoir. Il portait habituellement un col en crinoline, et il vantait cette sorte de cravate avec une affectation grotesque : c'était à la fois chaud pendant l'hiver et frais pendant l'été; le cou s'y trouvait à l'aise et s'y mouvait avec grâce. Toutes ces assertions étaieni contredites par une large raie rouge imprimée sous son menton on guise de collier par le tranchant de son col soldatesque; mais il non

persistait pas moins à justifier son admiration pour la crinoline Oudinot. Sa figure était lisse, plate, et pour ainsi dire râpée comme ses habits. Son crâne, dessiné en forme de cône, était jaune et parcheminé : deux mèches de cheveux gris aboutissaient en forme d'accolade sur le haut du front, sans se rejoindre pourtant, et ressemblaient à deux ailes renversées, dressant leurs pointes l'une contre l'autre. Ses tempes ridées figuraient une patte d'oie ; toutes les traces de ces mille petites pensées jalouses et amères qui tourmentent les vieux garçons, et surtout les vieux commis, y semblaient avoir leur représentation matérielle. Chaque pli creusé dans la peau indiquait une espérance détruite, une haine sourdement couvée, une rancune dévorée en silence. Cette figure ressemblait à ces cartes rayées de rouge et de noir, où les pontes inscrivent la marque des tailles cl signa lent les progrès de leur ruine : chaque malheur

y avait son empreinte, et on eût pu écrira au-dessous ees mots en guise d'enseigne : Total des désappointements et des mauvaises passions d'un commis de banquier à 1500 francs.

Cet homme clignottait habituellement des yeux, soit que comme à certains oiseaux la lumière lui fit mal, soit que la contrainte imposée par les nécessités de la tenue des livres lui eût en effet affaibli la vue. Ses habitudes répondaient à cet extérieur : c'était quelque chose d'invariable, de ponctuel, de stéréotypé pour ainsi dire. Chaque matin, à huit heures sonnant, il était assis devant son bureau, taillant sa plume et réglant son papier. Son habit bleu était à côté de lui sur le dossier d'une chaise, soigneusement retourné crainte de la poussière, et il portait alors une vieille redingote de bouraean gris, dont les parements déchirés lui formaient deux espèces de manchettes pendantes en arabesques inégales

sur ses mains décharnées. A dix heures sonnant il serrait son papier et ses plumes, fermait son canif de corne, tirait du tiroir de sa table une flûte de deux sous qu'il grignottait lentement en l'accompagnant d'un grand verre d'eau. Pendant ce temps de récréation il gardait la plupart du temps le silence ; mais quelquefois il se mêlait à la conversation des commis, ses collègues, et presque toujours alors ses paroles prenaient la forme d'une question insidieuse ou d'une épigramme déguisée.

Comme la plupart de ceux qui travaillaient avec lui étaient des jeunes gens, il avait pour eux cette haine vivace que les vieillards malingres et impuissants ont pour la jeunesse. 11 accentuait ordinairement ses paroles par une sorte de petit ricanement aigu, dont le bruit ressemblait au cri aigre d'un peigne ébréché labourant l'épaisse chevelure d'un enfant. Cet homme avait une antipathie particulière pour Edouard Langler, soit que la physionomie fran-

che et ouverte d'Edouard lui apparut comme un contraste et comme un remords, soit que par un effet de cette prescience instinctive qui tient aux sentiments de la conscience personnelle, il le regardât comme un obstacle à ses projets. Le vieux commis voyait avec dépit l'affection que le patron paraissait porter au jeune homme; chaque fois que M. Dutaillis passait dans le bureau, c'était toujours à Edouard qu'il adressait la parole, toujours à lui qu'il demandait des renseignements sur une affaire, et malgré tous les efforts que faisait Griffard pour attirer son attention, il n'en obtenait pas un regard. La vanité du teneur de livres en souffrait, il aspirait depuis nombre d'années à sortir de sa position précaire et à briller dans un rang plus élevé ; or Edouard lui paraissait une barrière entre lui et la fortune.

Lorsque la place de caissier était devenue vacante, Griffard y avait rattaché toutes ses es-

gérances, en les appuyant de Loules les bonnes raisons que L'orgueil d'un commis peut lui suggérer. N'était-ce pas lui, pensait-il, le plus ancien de la maison, ne connaissait-il pas le1 mieux la comptabilité, n'excellait-il pas à faire un bordereau avec le 6 p. cf d'escompte ordinaire, le 3 p. 0/' de commission, et les différents accessoires qui constituent ce qu'on nomme la banque, et ce qui n'est après tout que l'usure légalisée. Mais jamais il n'avait. osé aborder franchement la question vis-à-vis du patron ; l'air froid et réservé de celui-ci lui en imposait, et le forçait de jour en jour à différer sa demande. Quand le banquier s'arrêtait avec une sorte de familiarité amicale auprès du bureau d'Edouard, et en lui mettant la main sur l'épaule lui adressait quelqu'une de ces questions oiseuses, qui, dans les bureaux, sont regardées comme d'immenses laveurs, (irillard baissait la tète, mordait ses lèvres, croisait sur son front les deust mèches <l<

ses cheveux, coupait le bout de sa plume, donnait enfin tous ces signes de mauvaise humeur que les commis désappointés semblent avoir inventés. Quand le banquier sortait, sa rage se faisait jour par une série d'épigrammes déguisées, de félicitations ironiques qu'Edouard supportait avec un sang-froid tout philosophique et quelquefois même en souriant. La colère de Griffard s'en augmentait d'autant et il l'exhalait alors sans mesure : c'était une honte, disait -il, devoir de vieux serviteurs actifs et fidèles, toujours les premiers et les derniers au bureau, négligés pour de jeunes étourdis qui passaient leur temps dans les plaisirs, arrivaient le matin fatigués d'une nuil blanche , et dormaient dans leurs fauteuils au lieu de faire le travail qui leur était confié. Quand par hasard Edouard Langler lui demandait un renseignement, GrilVard hochait la tête, en poussant le petit rire aigu qui lui iiaii habituel. CommenC se faisait- il que

M. Edouard, un jeune homme aussi distingué, le favori du maître, ignorât des choses aussi simples et fût obligé de recourir à lui, G riflard, pauvre homme obscur, ignorant et dédaigné, que le patron ne regardait jamais, et qui depuis quinze ans n'avait pu obtenir, pour cause d'incapacité sans doute, un sou d'augmentation? Si Edouard sortait dans la journée et qu'il priât Griflard, en cas que le patron vînt au bureau, de masquer sa sortie ou de lui trouver une excuse, le commis souriait silencieusement et en dedans, comme le vieux Mohican dont parle Cooper; puis, quand le patron venait, il répondait à ses questions qu'il ignorait complètement pourquoi M. Edouard était sorti ; que M. Edouard ne lui rendait jamais compte de ses actions ; que d'ailleurs il avait la santé délicate, et que l'air du bureau lui faisait souvent mal; qu'après tout on ne pouvait lui en vouloir, parce qu'il était jeune encore, mais qu'il se formerai 1 indubitable

ment, et que dans quelques dix ans, il serait très-certainement capable de remplir convenablement son emploi.

Quand il avait parlé ainsi, Griffard regardait en dessous la figure du banquier pour y découvrir l'effet produit par ses paroles; mais presque toujours la figure du banquier demeurait bienveillante, et Griffard alors se répandait intérieurement en imprécations, en menaces et en prédictions de mauvais augure. Il était impossible qu'une maison ainsi conduite pût aller longtemps,- M. Dutaillis filait un mauvais coton (expression proverbiale qui date peut-être de l'époque du blocus continental), et ne pouvait manquer de faire de mauvaises affaires. Quand on encourageait aussi peu les capacités et qu'on protégeait les vices aussi ouvertement, c'était justice qu'une catastrophe vînt punir un pareil désordre et justifier les prévisions des gens sages. Alors et tout ceci bien arrêté, l'employé se laissait aller

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à une joie fausse, en flairant de loin le mot faillite, comme un corbeau de cinquante ans en flairant dans la plaine l'odeur bien connue d'un cadavre.

Une circonstance particulière avait donné, à ce sentiment de rancune inné qui dévorait Griffard, un développement considérable et un accroissement d'aigreur. Pendant l'hiver qui venait de s'écouler, le banquier avait donné des fêtes éblouissantes; le commis, qui était vorace comme tous les gens qui vivent de peu, avait longtemps spéculé sur ces fêtes comme sur un revenant-bon certain; il engloutissait d'avance en idée tous les succulents gâteaux et les verres de punch qu'on ne pouvait manquer d'y prodiguer. Dans l'espoir de se concilier la faveur du banquier , il avait même fait des frais de toilette insolite. Quinze jours avant la fête et quand le bruit commençait à s'en répandre dans les bureaux, il venait le matin la figure bien lavée, les dents polies au charbon,

le col emmanché dans une cravate blanche magnifiquement empesée; sa chemise plissée avec soin était sillonnée par les zig-zags d'une épingle d'or en forme de serpent, dont une petite turquoise bleue était le plus grand luxe. Il portait à toutes ses phalanges des bagues de toutes les couleurs, que sa femme (le bon Dieu avait rappelé à lui madame GrifFard ) lui avait laissées en mourant. Ces bagues étaient vraiment une chose curieuse. Toutes les pierreries fausses que les juifs vendent dans les estaminets aux jeunes gens y figuraient avec honneur : la cornaline^ la topaze, l'émeraude, le rubis, et même un petit diamant taché, trésor inestimable que GrifFard brossait tous les jours à l'eau de savon pour en entretenir l'éclat. Or , à la première fête du banquier , GrifFard ne reçut pas d'invitation, et par contre Edouard en reçut une. Quoique ce procédé lui parût très-inconvenant, attendu que lui GrifFard était le plus ancien commis de la mai-

son, il essaya pourtant de se consoler en se persuadant que monsieur Dutaillis sans doute avait l'intention d'inviter un de ses commis à tour de rôle, et que, par irréflexion, il n'avait pas médité assez consciencieusement sur les droits de chacun. QuinzejoursavantqueM. Dutaillis ne donnât une seconde fête, Griffard redoubla de coquetterie; le matin, il passait une demi-heure devant son miroir à contempler tous les détails de sa figure, à corriger toutes les imperfections de sa toilette , il taillait ses oncles en amande , il se faisait la barbe tous les jours, se passait la bouche à l'eau de lavande, se noyait les dents dans des flots de sang à force de les astiquer; un jour même il parut au bureau les cheveux imprégnés d'une couche de pommade exhalant à vingt pas une odeur de jasmin et d'œillet. Ce jour-là il avait pris aux Néothermes un bain de six francs, prodigalité monstrueuse qu'il comparait aux prodigalités de Luciillus. Ce jour-là précisément

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le patron vint clans les bureaux ; il avait une physionomie de bon augure et G riflard le regardait du coin de l'œil en ayant soin détaler au grand jour les différentes nuances de son bouquet de pierreries.

« Edouard, » dit M. Dutailly, « vous viendrez à mon bal dans huit jours. »

Griffard bondit sur son fauteuil comme un automate de bois dont on presse le ressort , pourtant il espérait encore et attendit.

M. Dutaillis n'ajouta pas un mot. Pour le coup, l'injure était patente, l'insulte personnelle ; Griffard ne put la dévorer en silence. Quand le banquier fut sorti, il se retourna vers le commis privilégié, et, d'une voix moitié railleuse, moitié frémissante de colère -

« Savez-vous, Monsieur, » lui dit— ii, « que vous êtes un heureux mortel, non pas assurément que vous ne le méritiez pas, vous êtes certainement un jeune homme très-distingué et qui devez figurer très-bien dans un galop;

mais il me semble qu'un vieux commis, qui depuis quinze uns veille aux intérêts de la

maison et. lui a rendu, j'ose le dire, bien des

services, mériterait plus d'égards qu'on ne lui en témoigne. Quoique je sois loin de prétendre, Monsieur, que ma figure puisse rivaliser avec la votre et que mes manières soient aussi polies (il promenait ses doigts sur le dossier de son fauteuil, comme un pianiste sur les toucbes du clavier), cependant j ai la vanité de croire que je ne serais pas plus déplacé dans un bal que beaucoup d'autres, et qu'on pourrait au moins m'épargner la honte d'un passe-droit.

— Je ne vois pas , Monsieur, » répondit Edouard, « de quoi vous avez à vous plaindre en tout ceci, M. Dutaillis est bien libre d'inviter qui bon lui semble à ses fêtes, et je ne me plaindrais pas, moi, s'il invitait M. Griffard à mon détriment.

— Si, Monsieur, j'ai le droit de me plaindre [Uand on nf humilie ; quand on me blesse,

quand on méconnaît mes vieux services, quand tous les jours on fait acte du favoritisme le plus patent; j'ai dit le mot, Monsieur, du favoritisme. »

Edouard laissa le vieux commis exhaler sa colère; mais depuis ce moment la haine de celui-ci s'accrut d'un sentiment de curiosité. Il voulut savoir à quoi attribuer cette faveur qu'il enviait -et qu'il ne comprenait pas. Tl interrogea les gens de la maison, questionna le portier, établit une inquisition sur tous ceux qui tombaient accidentellement dans le cercle de ses habitudes ; il surveilla Edouard, commenta ses démarches, pressura ses paroles, il se fit espion. Nous verrons plus tard quel fut le résultat de cet espionnage.

Comme les bals du banquier Dutaillis amenèrent dans la vie d'Edouard une de ces révolutions qui décident du bonheur ou du malheur d un homme, nous devons en parler avec quelques détails. Nous avons déjà dit que

\i. Du failli s était ma des puissants seigneurs de la haute banque; il opérait en grand et traitait avec le plus grand dédain toutes ces petites affaires, ces spéculations bâtardes, ce qui constitue ce qu'on appelle en argot de coulisse le carottage. Les fêtes qu'il donnait devaient donc se ressentir de la position brillante qu'il occupait, non pas que la société en fut excessivement choisie, un homme débourse ne choisit pas ses amis ; mais à défaut de cette élégance exquise des manières, de ce bon ton natif qui distingue les classes aristocratiques, les gens de bonne race, on y remarquait ce luxe écrasant, défi que l'orgueil de l'argent adresse insolemment à l'orgueil delà naissance. M. Dutaillis, malgré la eonsonnance roturière de son nom et l'espèce de cynisme qu'il affectait, dominait tout ce monde par je ne sais quelle hauteur dédaigneuse, par une froideur aristocratique dont son visage conservait l'empreinte, même quand son langage la démentait. C'était un pe-

tit homme, gros, vigoureusement construit et inclinant à l'obésité ; il mettait une certaine affectation à parler continuellement de sa fortune, mais on sentait qu'il avait la conscience de cette affectation, que c'était chez lui plutôt un parti pris qu'un instinct naturel. Jamais il n'invitait de nobles à ses bals, et quand on lui en demandait la raison , il disait que les mariages disproportionnés ne lui avaient jamais plu, qu'il fallait que la noblesse se tînt chez elle , et la banque chez elle ; que d'ailleurs , comme financier, comme chef de maison, il ne tenait pas à avoir des relations avec la noblesse, que les commerçants et les industriels étaient bien mieux son fait, qu'il était roturier et qu'il aimait avant tout ses frères en roture. Malgré toutes ces protestations, on remarquait quelquefois sur ses lèvres un sourire d'orgueil forcé quand il était obligé d'adresser des gracieusetés aux femmes des marchands qui lui taisaient l'honneur d'embellir ses soirées de

leur présence, et ses assertions, quant à la roture qu'il aimait et dont il se vantait presque d'être un membre, trouvaient plus d'un contradicteur.

Parmi les familiers les plus ordinaires de la maison il s'était répandu un bruit mystérieux qui peu-à-peu avait pris le caractère d'un roman, d'une énigme indéchiffrable, d'un hiéroglyphe dont la signification était perdue. On disait que M. Dutaillis, lors de la première révolution, avait émigré; ce bruit même était revenu aux oreilles d'Edouard Langler, puisque, comme nous l'avons vu, celui-ci en avait parlé à madame de Niéville; ce fait de l'émigration bien avéré jetait sur M. Dutaillis une teinte problématique. Pourquoi lui , homme du peuple, roturier, comme il le disail si bien, avait-il émigré comme un royaliste, comme un aristocrate, comme un talon rouge''

Un des amis du banquier avait osé lui adresser quelques questions à ecl égard, el chaque

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lois que cette matière revenait au jour, monsieur Dutaillis, nous devons le dire, répondait très-naturellement et sans embarras aucun que , lors de la première révolution , il avait non pas émigré, mais voyagé, qu'il avait été en Allemagne pour opérer sur les laines , et que de ces opérations mêmes datait l'origine de sa fortune; du reste, ajoutait-il, il était facile de voir que jamais les idées politiques n'avaient dû le préoccuper qu'autant qu'elles se rattachaient plus ou moins à ses calculs financiers. Peu lui importait que la société fut composée despotiquement ou cons-ti-tu-tion-nelle-ment. (Il détachait chaque syllabe de ce mot là. ) Pour lui le premier agent d'un gouvernement quelconque, c'était le télégraphe.

Du reste, soit qu'il jouât naturellement son rôle, soit qu'il l'eût longtemps étudié, toujours est-il qu'il figurait à merveille , sauf le ton de hauteur que nous avons signalé, le banquier de notre époque. Il avait dans sçs ges

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les toute cette familiarité que les hommes de bourse prennent pour du laisser-aller. Dans ses salons, il allait de l'un à l'autre, donnant des poignées de main, parlant haut, riant aux éclats, débitant de grosses plaisanteries, et au besoin des gaudrioles; car, il y a ceci de remarquable que le langage des hommes d'argent ressemble essentiellement au langage des hommes du peuple. Comme ils s'imaginent que la fortune peut tout faire pardonner ils ont à cœur de se faire pardonner beaucoup. Après la noblesse, qu'il détestait souverainement, ce qu'il détestait le plus, c'était sans contredit la littérature ; soit que véritablement la littérature lui parût chose absurde en elle-même, soit qu'il se rappelât cette phrase deChampfort : Les sots craignent les gensdVsprits comme les voleurs craignent les réverbères; du reste, nous n'oserions pas dire qu'il fût précisément sot, mais il était bouffi, gonflé, méprisait les hommes comme Ions

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ceux qui les connaissent , savait le tarif des consciences , la valeur des dévouements et des protestations , et aussi de la vertu des femmes.

Sur ce chapitre-là, il était d'un septicisme à toute épreuve, et prétendait avec une admirable ingénuité d'orgueil qu'aucune femme ne lui avait jamais résisté ; cela était vrai en partie, mais cela ne prouve rien autre chose, si ce n'est qu'il s'était toujours adressé à des femmes qui ne pouvaient pas lui résister. Sans être précisément libertin, il avait, comme tous les gens riches, non pas le goût, mais la manie des conquêtes ; du reste, son système de séduction était tout simple et pouvait se figurer par un livre en partie double, sauf que sur ce livre-là le passif excédait l'actif de beaucoup. Cependant, depuis quelques années, il affichait moins scandaleusement ses prétentions d'homme à bonnes fortunes. 11 mettait plus do discrétion, si ce n'est plus de moralité, dans sa

conduite, et on att ri buaitcetteréserveà la crainte qu'il avait de donner un mauvais exemple à sa fille. Sa fille, en elïet, avait dix-sept ans; elle était l'ornement et l'àme des fêtes de son père, et autour d'elle se groupaient tous ces jeunes gens sans fortune positive, mais déjà jetés dans une existence brillante, qui fondent leurs espérances d'avenir sur un mariage; espèce de Bohémiens frisés et polis, qui remplacent dans notre civilisation les officiers de fortune d'autrefois, et ne connaissent que deux choses au inonde, le cours de la rente et la dot des héritières à marier. Soit instinct, soit que le regret qui poursuit un enfant qui a perdu sa mère de bonne heure et se sent froid dans notre atmosphère glaciale, privée qu'elle est des caresses maternelles comme un pauvre petit poussin loin des ailes de la couveuse, mademoiselle Emilie Dulaillis vivait nu milieu de ces adorai ions inléressées sans nième preudre la peine d'en sourire. Chvoii! <lii que, 1ère-

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gard tourné vers le ciel, elle était trop élevée pour apercevoir de si haut les ambitions grossières, les misérables calculs, d'un monde salement égoïste.

Il est vrai de dire que mademoiselle Dutaillis avait dans toute sa personne ce cachet de distinction qui remplace la beauté et que la beauté ne remplace pas, elle ne devait être olie que pour un très-petit nombre, et pour ce petit nombre elle devait être au-dessus de toute comparaison. Son principal charme consistait peut-être en l'absence de tout dessin, de tout contour arrêté ; sa figure, pâle et maigre, semblait fuir et flotter pour ainsi dire dans un ensemble vague et insaisissable ; or, ce vague même, ce manque de précision, qui est sans doute un défaut pour beaucoup, lui donnait ce prestige de physionomie anglaise, le prestige de l'infini. Ses yeux étaient petits sans éclat, doux sans être tristes, et quand ses cils blonds se posaient comme un voue sur leur

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alvéole, l'esprit de ceux qui la regardaient se trouvait naturellement amené à cette comparaison d'un petit oiseau qui s'endort. Ses lèvres manquaient de vigueur et de coloris; un homme de trente ans aurait préféré mille fois les lèvres hardiment rejetées des Italiennes et chassant la flamme devant elles comme les cavales de Virgile , à cette frêle coupe de lys blanche et immobile que reproduisait la bouche de mademoiselle Dutaillis. Les deux avantages réels qu'elle possédait étaient ceux-ci : une peau blanche et fine comme l'ont à-peu~ près toutes les blondes, et des cheveux d'une douceur et d'un soyeux véritablement extraordinaire. Elle était encore à l'état d'enfant; rien chez elle n'avait pris de développement. Sa taille, à peine arrondie vers les hanches, descendait presque droite et sans solution de continuité. La gorge lui manquait, comme à cette madame d'Epina\ dont parle Rousseau, ri malgré i<>us ces défauts, ou peut-

être à cause de ces défauts, les femmes les plus belles la jalousaient. En vain, pour rassurer leur amour-propre, la détaillaient-elles; en vain critiquaient-elles la mollesse de tous ces contours, la fluidité de ces lignes, l'inconsistance de ces formes grêles qui semblaient à peine accuser la vie intérieure; au fond du cœur il leur restait toujours un secret levaind'orgueilblessé, dejalousieclandestine, dontellesne devinaient pas la cause, et qui s'aigrissait par cela même. Pas un homme n'avait dit d'elle qu'elle fût jolie, et pourtant tous les hommes ^'empressaient autour d'elle. Certes, il étaitpermis de croire que la perspective de l'immense fortune qu'elle aurait un jour était pour quelque chose au fond de ces hommages, et pourtant nous avons la preuve d'un hommage toutà-fait désintéressé, et cette preuve nous allons vous la dire.

Edouard Langler n'était pas un calculateur, tant s'en faut; jeune et bon, voilà toute son

histoire ; l'amour de l'or n'avait pas encore pesé sur son cœur, et jamais il ne se demandait ce qu'une femme pouvait rapporter; d'ailleurs, son existence précaire, l'incertitude de sa situation, la haute position de mademoiselle Dutaillis, l'immense crédit de son père, son orgueil mal déguisé, tout cela suffisait pour écarter toutes ces folles espérances qui égarent quelquefois la jeunesse; et cependant il en vint à aimer mademoiselle Dutaillis et à s'en faire aimer. Voici comment cela se fit.

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