CHAPITRE XII
Premières amours.
Au premier bal donné par M. Dutaillis, Edouard était fort embarrassé de se trouver, lui, obscur employé, homme sans nom, au milieu de cette cohue brillante qui tourbillonnait autour de lui, jetant à ses oreilles ses bour-
donnements , ses ricanements ironiques, ses éclats de satisfaction impudente. Tous les jeunes gens étaient élégamment parés et portaient la tète haute, satisfaits d'eux-mêmes et se guindant, pour ne pas paraître petits, sur un pied d'outrecuidance et d'aplomb sans mesure; toutes les femmes ruisselaient de diamants, regardant les jeunes gens en face, causant avec les uns, souriant aux autres, la figure échauffée par la walse, la gorge haletante: il vit là des visages qui lui semblèrent hideux. Edouard avait encore toutes les imperfections et toutes les faiblesses de l'enfance ; son àme , ou si vous voulez ses nerfs, conservaient toute cette délicatesse d'une nature jeune qui ne peut supporter ni les parfums trop forts, ni les couleurs trop vives. Toutes ces formes hardies, toutes ces poitrines palpitantes, tous ces \ isages incandescents qu'il voyait lui fatiguaient la vue et létoulfaient pour ainsi dire. De (pus ces cœurs émus, de toutes ces poitrines.
s'exhalaient une atmosphère trop lourde pour ses sens encore faibles ; il ressemblait à un poète qui, en descendant des hauteurs d'une illusion dorée , heurte tout-à-coup du pied quelque grossière et vivace réalité. Pour me servir de l'expression d'un écrivain allemand, la matière l'indifférait.
Il s'assit dans un coin du salon moins éclairé que le reste des appartements, à côté d'un rideau de soie qui projetait une ombre sur son visage ; et là, silencieux, confus, il laissa passer devant lui toute cette foule étincelante qu'il méprisait sans la juger. Il ne connaissait pas encore mademoiselle Dutaillis, il ne l'avait jamais vue. A la fin, fatigué de son désœuvrement et craignant d'être ridicule, il, alla dans un salon de jeu et mit la main dans sa poche, sans réfléchir et comme pour s'assurer de l'état de sa bourse: il possédait cinq louis; une place était vacante, il la prit, joua et perdit. Il allait se retirer, au>si indifférent
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à la perte qu'à tout le reste, lorsqu'une femme épaisse, chargée de fleurs et de rubans, qui était assise à côté de lui, le retint en lui disant :
(c — Restez-donc , Monsieur , vous devez gagner , vous avez la physionomie heureuse. »
Si un homme lui avait dit cela, il se serait cru en droit de demander satisfaction d'une pareille insolence, encore ignorant qu'il était de ce qu'a d'outrageusement naïf la superstition des joueurs; mais comme il ne pouvait pas avoir raison d'un propos de femme, il se décida à rester et reprit les cartes. La vanité d'ailleurs commençait à entrer en jeu.
« — Je joue dix louis, » dit-il.
« — Tenus , » répondit son adversaire. h Voulez-vous mettre au jeu ? »
Edouard fouilla machinalement à sa poche; il avait oublié qu'il ne lui restait plus rien.
« — Je joue sur parole, » dit-il eu rougissant , « je me nomme Edouard Lanpler, et j'appartiens à la maison de M. Dutaillis. »
Il avait prononcé ces derniers mots en balbutiant ; aucune objection ne lui fut faite, il joua et perdit.
Il arrive d'ordinaire, au jeu comme partout, que les obstacles vous irritent au lieu de vous arrêter ; on croit faire acte de courage en souscrivant contre les décisions de la fortune, et en défendant pied à pied le terrain qu'elle vous ravit. Ce qui arrive à tout le monde arriva à Edouard. Il continua à jouer sur parole et perdit constamment. La femme qui lui avait pronostiqué la fortune paraissait attérée. Il perdit cinquante louis et se leva, aussi indifférent en apparence qu'auparavant, mais au fond plus malheureux. Il n'était pas dans une position à perdre une pareille somme de gaieté de coeur; ensuite, était-il d'un bon exem-
pie qu'un employé à 1200 francs vint, dans les salons de son patron même, risquer une année de ses appointements. Ce qui acheva de le mécontenter, ce fut d'entendre son adversaire demander à un de ses voisins qui il était et quelle était son adresse. 11 se retourna vivement vers lui, et répondant à sa question :
« — Monsieur, » dit-il, « c'est à moi de vous demander la vôtre ; demain matin je vous enverrai votre argent. »
L'adresse fut donnée, et Edouard se retira mécontent de lui-même et des autres. Il rentra dans le salon qu'il avait quitté et s'assit de nouveau dans le coin obscur qu'il avait choisi d'abord, la figure à moitié cachée par les franges du rideau de soie. Sa dette pour le lendemain l'inquiétait; il songea à madame de iNicvillê, niais cette idée aussitôt formée, il la repoussa vivement. Jamais il navail accepté avec plaisir les petits services que celte*ci avari
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essayé de lui rendre ; dans sa position vis-àvis d'elle, et bien qu'au fond elle fut suffisamment justifiée, il y avait quelque ehose qui le froissait, qui le faisait presque rougir. Ce mystère, qui plus tard devait s'éclaircir pour lui, pesait sur sa poitrine comme un remords. Il songea alors à cette providence des jeunes gens et des joueurs, aux usuriers, aux juifs, et ce fut probablement là l'origine de ses relations ultérieures avec Francisque Lobut. Mais cette détermination ne lui vint pas sans peine, sa candeur en souffrait; son àme si pure se sentait couverte comme d'un crêpe, les larmes lui vinrent aux yeux. Tous les malheurs de sa destinée se retracèrent à son esprit, il envisagea l'avenir sous les couleurs les plus sombres; une idée surtout le faisait souffrir, et cette idée la voici :
Si, parmi toutes ces femmes, il s'en trouvait une plus bH le ou moins belle peut-être que les autres, une blonde jeune iilk\ douce et triste.
et si je venais à l'aimer, que lui dirai-je : entre moi et elle n'existe-t-il pas un abîme infranchissable ?
Et alors il se figura qu'assis sur le bord d'un lac il voyait une blanche et suave image à l'autre bord, qui lui souriait et qui l'appelait. Il s'élança dans les flots pour traverser le lac à la nage, mais les flots le repoussèrent, et, après de vains efforts, il retomba épuisé sur la plage; la vision avait disparue.
(c — Voilà ma destinée, » pensa-t-il , et il se cacha la tète dans les mains en pleurant.
Quand il eut dégonflé son cœur et séché ses yeux, il aperçut devant lui une jeune fille vêtue de blanc qui le regardait , et qui lui dit doucement :
« Vous avez joué et vous avez perdu, pourquoi ne dansez- vous pas? »
La voix de cette jeune fille qui semblait avoir veillé sur sa conduite le fit tressaillir. C'était comme un secours sympathique qui lui
venait contre les obcessions de son àme. Jusque là il s'était cru seul au monde, indifférent à tous, et voilà qu'une parole bien insignifiante en elle-même le rappelait à ces sentiments de confraternité qui n'abandonnent jamais l'homme le plus désespéré. Il voulut analyser la figure de celle qui lui parlait et compléter par l'inspection de ses traits le sens des paroles qu'elle lui avait dites ; mais la blanche vision venait de disparaître , il regarda et ne la vit plus. Cependant sa tête alourdie un instant auparavant s'était réveillée comme les facultés d'un noyé au contact d'un air plus vif, son sang circulait avec rapidité dans ses veines; il oubliait et sa perte au jeu et ses amères réflexions de tout-à-l'heure. Il se leva et résolut d'aller à la recherche de l'inconnue qui s'intéressait à lui ; mais au premier pas qu'il fit dans le salon, un homme lui frappa sur l'épaule :
« Jeune homme , » lui dit en même temps M. Dutaillis, < vous ne paraissez guère vousamu-
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ser ici, et je suis peiné de vous voir l'air aussi triste. Qu'avez-vousdoncet que vousmanquet-il? Quand j'avais votre âge, je m'inquiétais fort peu de l'avenir, et je n'aurais pas à un bal comme celui-ci manqué une seule contredanse. N'y a-t-il pas ici des femmes faites pour vous inspirer un désir? Voulez-vous boire un verre de punch, cela vous réchauffera, et vous en avezbesoin, car vous me faites l'effet d'un agiotent malheureux, et vous êtes
Pâle comme un rentier, A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier.
Edouard n'écoutait pas, il était tout préoccupé et portait ses regards autour de lui sans les arrêter sur aucune femme. Ils se trouvaient alors tous deux au milieu du salon et la walse commençait. Les groupes de walseurs passèrent eu tourbillonnant à côté d'eux ; Kdouard sentit plu> d'une robe de femme frôler. •;> main, mais
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il ne voyait rien, ne sentait rien , et n'entendait aucune des exclamations que ce spectacle arrachait au banquier.
« Mais dites-moi donc un peu si ce spectacle n'est pas enivrant : toutes ces tailles qui se plissent, qui se cambrent, tous ces regards qui brûlent, toutes ces poitrines qui bondissent, toutes ces mains qui s'entrelacent; regardez donc un peu cette jolie brune qui tient son vvalseur si étroitement serré, et cette femme qui incline le col à chaque mesure comme si l'haleine allait lui manquer. La walse, voyezvous, c'est la perdition des femmes. »
Il accompagna cette dernière phrase d'un ricanement aigu et ironique qui donnait à ses expressions une empreinte de matérialisme impudent; puis prenant le bras d'Edouard avec la familiarité d'un grand seigneur qui croit faire un grand honneur à son serviteur en le mettant de moitié dans ses confidences:
« La walse1 e&l une belle chose » reprit-il ,
« mais il n'y a qu en Allemagne qu'on sache walser. Si vous allez jamais à Francfort, vous verrez comme la walse des Allemandes diffère de la walse des Parisiennes; voilà des femmes qui s'appuient franchement et sans bégueulerie sur leurs walseurs, et quelle mollesse dans tous leurs mouvements, quelle volupté dans toutes leurs poses, comme leurs pieds suivent la mesure, tantôt frôlant le parquet quand le violon soupire mélodieusement, tantôt bondissant avec ardeur quand le galoubet enlève la mesure par ses trilles joyeux. »
En ce moment, Edouard poussa un cii et pressa le bras du banquier , qui se retourna vers lui d'un air d'inquiétude.
« Qu'avez- vous donc, jeune homme, vous êtes défait et vous tremblez.
— Quelle est, » demanda Edouard en balbutiant et en désignant du doigt une jeune fiHe vêtue de blanc qui s'enfuyait au tournant d< la walse, « quelle est cette jeune fille V
— Eh ! eh ! dit le banquier en riant et en clignottant des yeux d'une façon singulière, c'est une des plus riches héritières de ce bal , mademoiselle Emilie Dutaillis. »
Edouard quitta brusquement le bras du banquier, recula d'un pas et murmura :
« Sa fille ! »
Il est assurément fou, pensa le banquier, et se rapprochant d'Edouard d'un air d'intérêt et de pitié :
« Jeune homme, » lui dit-il, «je m'intéresse à vous; mais très-positivement ce soir votre tête est dérangée, et vous seriez à peine en état de faire correctement un compte de retour.
— Avez- vous à vous plaindre de moi, » demanda Edouard.
« Non , certainement, et la preuve c'est que je vais vous donner une bonne nouvelle. J'espère bientôt pouvoir vous donner de 1 avancement; mais je veux que vous soyez gai et
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que vous dansiez. Allons, jeune homme, bon courage et bon espoir. »
Le banquier se perdit de nouveau dans la foule; Edouard demeura seul, et ses cruelles idées vinrent l'assaillir de nouveau. S'il en venait jamais à aimer mademoiselle Dutaillis, quel avenir lui serait réservé, quelle espérance aurait-il? Il errait ainsi, mesurant l'espace qui le séparait de l'objet imaginaire de ses rêves, lorsque la voix qu'il connaissait maintenant prononça ces mots à son oreille :
» Je suis invitée, Monsieur, je ne puis vous promettre que la prochaine contredanse, et à vous la seconde, Monsieur, et à vous la troisième.
C'était mademoiselle Dutaillis qui, au milieu d'un cercle déjeunes gens, marquait à chacun d'eux un tour d'ordre envié par tous.
« N'est-ce pas à vous, Monsieur, » dit-elle, < que j'ai promis celle contredanse? »
À celle question, Edouard sentit ses jambes
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lla.<;eoller, et, la tète perdue, le regard (rouble, il balbutia ces mots :
« Cela ne se peut pas, Mademoiselle, je ne vous l'ai pas demandée.
— Je vous demande pardon, Monsieur, » dit la jeune fille en insistant, u j'ai de la mémoire, moi. »
Edouard lui prit convulsivement la main , l'entraîna avec lui, et quand il l'eut placée à un quadrille :
« Merci, » lui dit-il, en pleurant à moitié.
La contredanse commençait; Edouard retrouva peu-à-peu sa raison et rétablit sa présence desprit si violemment troublée.
« Mademoiselle, dit-il à la fdle du banquier, ce que vous avez fait est bien , et s'il est vrai que les bonnes actions aient toujours leur récompense, vous trouverez la récompense de celle-ci dans votre cœur. Vous avez remarqué que j'étais souffrant, malheureux, perdu dans cette foule qui me méprise, parce qu'elle est
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riche et que je suis pauvre, brillante et que je suis obscur, et vous êtes venue jusqu'à moi qui n'osais pas aller jusqu'à vous. Encore une fois, merci !
Il n'en fut pas dit davantage ce soir-là; mais Edouard rentra chez lui avec une émotion de bonheur qu'il n'avait jamais éprouvé. Sa vie désormais avait un but. Le lendemain, il vint à son bureau avant tout le monde, sa toilette était plus soignée qu'à l'ordinaire, sa figure plus expressive et plus satisfaite. 11 y avait derrière l'hôtel du banquier un petit jardin où sa fille allait se promener presque tous les matins ; une croisée du bureau d'Edouard donnait sur ce jardin, il s'y installa, et là, les yeux toujours dirigés sur le parterre, il passait ses journées à attendre et à espérer. Un jour, il entendit la douce voix de mademoiselle Dulaillis qui chantait, ses yeux devinrent fixes, ses joues rouges, sa poitrine haletante: ce fut au point que Griflard remarqua son trouble,
el lui demanda d'un petit ton goguenard s'il était musicien.
Mademoiselle Dutaillis leva les yeux, et il crut qu'elle l'avait regardé. GrifTard continua ses plaisanteries : Sans doute M. Edouard Langler aimait beaucoup la verdure et les fleurs, puisqu'il avait transporté son bureau auprès de la croisée, et ne s'occupait plus depuis ce moment là de sa besogne ; ses livres étaient mal tenus, ses papiers en désordre.
Tous ces sarcasmes, toutes ces insinuations perfides , glissaient sur le cœur d'Edouard sans y laisser de traces; le regard de mademoiselle Dutaillis leur servait de contre-poison, il avait le cœur trop plein pour y sentir la piqûre d'une épjngle.
Au second bal donné par le banquier, Edouard fut encore désigné, et cette fois il invita mademoiselle Dutaillis lui-même; peu-à-peu une espèce de familiarité et d'accord tacite s'établit entre les deux jeunes gens, familiarité tendre et
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respédtuéuse d'une part, naïve et Confiante de l'autre. Dans de certains moments, enhardi par un sourire , soutenu par une de ces paroles bienveillantes qui montent à l'àme, Edouard se sentait le courage de tout espérer et de tout dire ; mais d'autres fois, ses anciennes idées l'épouvantaient encore, sa vision du lac lui revenait à l'esprit et dissipait tous ses rêves. Pourtant il voulut en finir et savoir s'il était aimé. 11 avait observé toutes les parties du petit jardin, il connaissait l'escalier qui y conduisait. Sur le devant, une corbeille de (leurs, des plate-bandes de violettes, des rosiers du Bengale épanouissant leurs (leurs au soleil. Au fond, un massif, taillé en forme de berceau, à travers lequel on apercevait un banc de bois, où mademoiselle Dutaillis allait souvent s'asseoir. Un matin , il arriva au bureau avant les autres employés ; mais au lieu de s'asseoir à sa place accoutumée, il prit l'escalier qui donnai! sur le vestibule, descendit au jar-
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(lin, se dirigea vers le berceau et s'y cacha, bien décidé à attendre mademoiselle Dutaillis et à lui faire l'aveu de son amour. Mais, comme il arrive presque toujours dans ces sortes d'occasions, l'attente usa son énergie: aubout d'une heure il était incertain, découragé, tremblant à chaque frissonnement des arbres; il passa la tète en dehors du berceau, puis un pied, puis l'autre, et prit le parti de s'enfuir sans avoir rien fait. Mais par un dernier effet de l'énergie qu'il s'était sentie, et comme pour concilier sa faiblesse présente avec ses précédentes résolutions, il détacha une branche d'arbre, et, à l'aide de cette branche, traça sur le fond sablé du jardin ces mots seuls, tremblés et à peine lisibles :