‹ Le dernier marquisChapitre 17 sur 17 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

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La scène que nous venons de décrire avec ses péripéties diverses, avait épuisé l'organisation déjà affaiblie du marquis. Il en est de ces hommes comme de certains édifices, qui conservent jusqu'au bout un air de jeunesse,

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tant que le soleil dore leur horizon; mais vienne l'hiver et ses frimats, les assises se disjoignent, la tristesse succède au printemps, la décrépitude remplace sans transition la jeunesse, la mort vient sans préparation et comme par un coup de foudre. La misère pour le marquis, c'était la destruction et le néant, il n'osait pas la regarder en face, il ne la comprenait pas. Dès le lendemain, une toux violente se déclara, ses paupières se gonflèrent et se teignirent, d'une couleur bleuâtre comme dans certaines maladies de femmes, il fut obligé de s'aliter; et dès ce moment, madame de Nié ville se dévoua à le soigner et à le consoler : il ne fallait pas désespérer, disait-elle, tout n'était pas perdu, il était impossible qu'un homme comme le marquisdel'Eglantine ne trouvât pas de ressources; mais à toutes ces consolations auxquelles ellemême ajoutait peu de foi, le marquis répondait à peine et hochait la tête d'un aii douloureusement convaincu. 11 traitait madame de JNié-

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ville avec un respect et une tendresse toute particulière, il admirait cette femme et la vénérai!, elle seule, disait-il, avait embelli son existence, et pouvait adoucir ses derniers moments, car il n'y avait plus à se le dissimuler, la mort était là, prochaine et inévitable. Pourtant, malgré l'accablement de son corps, sa présence d'esprit ne l'abandonnait pas et, par intervalle, l'insouciance aimable de son caractère, la grâce native de ses expressions reprenaient le dessus et coloraient de teintes moins sombres cette décadence, dont chaque jour avançait le terme. Au bout de quatre jours de maladie, le médecin qui le soignait déclara à madame de Niéville qu'il n'y avait plus d'espérance de saint. Celle-ci pleura, et quand elle rentra dans la chambre du marquis, elle alla se placer au chevet de son lit selon son habitude, et elle ne pu! réprimer un mouvement de regret dont le marquis s'aperçut.

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« — Que vous a dit le docteur? »j demanda celui-ci.

« — Que votre maladie pourrait être longue, » dit madame de Niéville, « et qu'elle exigeait de grands ménagements, et que dans un mois ou deux, vous seriez très-certaiiiement rétabli, si vous aviez le bon esprit de ne pas vous inquiéter de l'avenir et de vous tourmenter inutilement.

— En vérité, vous a-t-il dit cela? » demanda le marquis à voix basse, en souriant doucement avec un mélange de tristesse et d'ironie, « alors il est probable que ma destinée est finie, car les médecins n'ont pas perdu l'habitude de se tromper. Donnez-moi votre main, ma toute belle »

Madame de Niéville lui tendit sa main qu'il serra.

« — Maintenant, » continua-l-il, « ne me trompez plus, au battement de vos artères, je

verrai bien si vous meniez et je vous en voudrez, prenez-y gardé. Je ne veux plus être trompé, même par vous. Voyons, qu'a dit le docteur?

— Ce que je viens de vous répéter, » dit madame de Nié ville en hésitant.

« — Menteuse, » dit le marquis, en se levant tant soit peu sur son séant, « vous voulez que jusqu'au bout je garde l'espérance, comme, jusqu'au bout j'ai gardé mes illusions ; mais pourquoi votre main tremble-t-elle, pourquoi baissez-vous les yeux quand je vous regarde? Je suis condamné à mourir, n'est-il pas vrai? eh bien ! n'est-ce pas un bonheur, la misère, voyez-\ous, pour moi, c'est un monstre que je ne peux combattre, c'est un iléau qui m'épouvante et que je ne puis envisager; une seconde scène comme celle d'hier me tuerait raide, si je survivais à la maladie. Voudriezvous que mon nom fût traîné devant les tribunaux , qu'on vint aussi saisir mes meu-

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blés, vendre mes chevaux, fouiller dans nies papiers.

— Mais, marquis, » observa madame de Niéville, « en vendant vous-même toutes ces superfluités , vous pourriez compléter une somme de 200,000 francs , peut-être , avec 10,000 francs de revenus, on peut vivre encore.

— Oui, sans doute, un bourgeois, un commerçant retiré des affaires, qui déjeune avec une tasse de café et se contente invariablement d'un pot au feu pour diner : oh î la belle existence que celle-là, tenez, ma toute belle, j'aime cent fois mieux mourir. »

En disant ces mots, il laissa retomber sa tête sur le chevet, et après un moment de silence, il ajouta :

„ — N'est-ce pas, que le docteur m'a condamné? »

Madame de Niéville voulut nier encore ; mais un sanglot , échappé de sa poitrine ,

trahit malgré elle l'éinotion qui la débordait.

m — A la bonne heure, >» dit. le marquis, « n en parlons plus; maintenant parlons de votre fils, n'est-ce pas là ce qui vous intéresse le plus au monde. Àvez-vous reçu de ses nouvelles? A-l-il renoncé à s'embarquer, et lavez-vous décidé à revenir à Paris?

— Il m'a répondu, » dit madame de iNiéville, « et j'espère qu'il suivra de près sa ré ponse.

— Bien. Nous verrons à faire quelque chose pour lui. Mais n'avez- vous pas prévenu mon frère que je désirais le voir?

— J'ai exéeuté vos ordres ; mais on ne m'a pas fait de réponse, et j'attends encore.

— Inconcevable, » dit le marquis, « veut-il donc me laisser mourir sans l'avoir embrassé, car après tout, c'est mon frère, Madame : il s'est mal conduit peut-être , il n'a pas agi comme un gentilhomme devait le faire; mais

tl5S LE DERNIER MARQUIS.

tant près que je suis de la tombe, mes idées changent, mon point de vue n'est plus le même, il me semble que j'ai eu tort de lui fermer mon cœur, et s'il était là, je crois que je lui demanderais pardon de ne l'avoir pas assez, aimé; puis d'ailleurs, s'il a taché le nom de nos aïeux, ne l'ai— je pas taché autant et plus que lui, moi qui ai dissipé une fortune, et qui vais mourir fort à propos pour ne pas traîner dans la honte les restes d'une existence misérable. Pourquoi ne vient-il pas? »

Le marquis répéta plusieurs fois cette question d'un aii inquiet. Puis, s'adressant de nouveau à madame de Niéville qui, la tète baissée, pleurait silencieusement.

« — Donnez-moi du papier, chère, je crois que j'aurai encore la force d'écrire; et si je différais quelque temps encore à faire ce que je veux faire, je n'en aurais peut-être plus le pouvoir. »

Madame de Niéville .sonna, et un domesti-

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que apporta quelques instants après ee que le marquis avait demandé, il fit approcher auprès de son lit une petite table à roulettes, et écrivit de suite trois lettres différentes, avec plus d'énergie qu'on n'aurait pu lui en supposer ; quand ce fut fini, il se rejeta sur l'oreiller d'un air de satisfaction, et dit :

« — Voilà qui est fait, maintenant que Dieu m'accorde seulement trois heures de vie et je pourrai partir. J'ai soif, chère. »

Madame de Nié ville prit une orange et, la pressant dans ses doigts, en exprima le jus goutte à goutte sur les lèvres du marquis. Vn peu ranimé, le marquis lui prit encore la main et la baisa.

« — Faites entrer, » dit-il, « les amis qui ont demandé à me voir. Il est juste que je leur dise adieu. »

Madame de Niëvillë ouvrit la porte de la chambre à coucher, et les cinq convives qui , quelques jours auparavant déjeunaient avec l<

360 l,K DERNIER MARQUIS.

marquis, entrèrent à pas lents, n'osant pas interroger la ligure de madame de Niéville, de peur que la leur ne reproduisit les craintes qui devaient la bouleverser.

« — Eh bien ! Messieurs, » dit le marquis, « qu'avons-nous donc fait de cette brillante gaieté d'autre fois, vous avez l'air de pleureurs publics qui se traînent à la suite d'un corbillard; pour Dieu, c'est mal d'apporter des visages si tristes à mon petit coucher.

— Nous serons plus gais, marquis, » dit le comte de Versac, qui prit le premier la parole, « lorsque nous assisterons à votre petit lever.

— Flatteur, » dit le marquis, en passant suivant son habitude, la main dans la dentelle de son jabot, « donnez-moi une glace, comte , je \ eux voir si vos pronostics sont fondés. »

Le comte apporta au marquis un petit miroir à la manière vénitienne, et le tint devant lui pont oc |>a> !<• laliguer.

liE P«RMIER MAKQUte; 361

Le marquis, en apercevant dans la glace ses rraits hâves et flétris, ses yeux plombés et encadrés dans un cercle bleu, ses cheveux en désordre, sa barbe longue, se rejeta en arrière d'un air consterné.

« — Qu'on m'aille chercher un coiffeur, » dit-il avec vivacité, « je ne puis pas rester dans un pareil état, que dirait le faubourg Saint-Germain, s'il apprenait que le marquis de l'Eglantine porte une barbe de quatre jours, il faut donner le bon exemple jusqu'au bout, Messieurs, je ne veux pas mourir dans un pareil négligé. »

Madame de Niéville assura au marquis que ses désirs allaient être remplis, sans pourtant donner aucun ordre ; elle espérait que le cours de ses idées changerait, et qu'il oublierait bientôt une intention de coquetterie qui pourrait lui être fatale.

« — Eh bien ! colonel, vous ne nous ditos

rien, et vous, vicomte de Bercey, et vous, commandeur de Nérée; il n'y a que le comte de Versac, ici, qui ait l'air véritablement d'un homme: allons donc, Messieurs, avez-vous été à l'Opéra hier soir? Colonel, êtes- vous toujours amoureux de cette petite danseuse qui sait si bien en pirouettant faire balonnersa robe, et montrer une jambe admirablement modelée ; eh ! eh ! il ne faut pas vous en défendre, la petite est gentille, et je suis sûr qu'elle aurait chaussé le soulier de Cendri lion. »

Les trois gentilshommes, s 'entreregardaient d'un air triste, et gardaient le silence, en face de cette gaieté mourante qui jetait ses dernières lueurs eommeume lampe prête à s'éteindre, ils se sentaient pris d'un attendrissement et d'une faiblesse, qui, malgré eux, paralysaient tout leur courage.

m — Vous allez vous fatiguer, marquis, » «lit madame de Niéville, « vous savez pourtant

LE DKKMER MARQUIS». 363

que le repos vous est nécessaire, à défaut du médecin, je vous supplie, et au besoin, je vous ordonne de vous taire, »

Le marquis contempla madame de ISiéville pendant quelques instants , avec un air de bonheur muet et d'enthousiasme mélancolique.

« — Savez-vous, » dit-il à ses amis, « qu'il est triste de quitter une femme comme cellelà; laissez-nous, Madame, vous me donneriez trop de regrets.

— Allons donc, marquis, » dit le comte de Versac, « voilà qu'à votre tour vous tournez à l'attendrissement.

— C'est vrai, » dit celui-ci, « à mon âge il ne faut plus songer aux doux péchés de la jeunesse. »

Et il murmura d'une voix affaiblie, les vers de Voltaire :

Si vous voulez que j'aime encore , Rendez-moi l'âge dos amours;

364 LE DKRNIER MARQUIS.

Au crépuscule de mes jours Joignez , s'il se peut , mon aurore.

Puis , prenant sous son chevet la drageoire en or qui plusieurs fois déjà a joué son rôle dans le cours de ce récit, il en tira une pastille, la porta à sa bouche, et en offrit une à tous les assistants.

« — Marquis, » dit le colonel, « souffre* que nous nous retirions, notre présence vous fatigue, et vous causez trop.

— Mon vieil ami, » lui dit le marquis en lui tendant la main, « tu sais bien, toi, que ta présence ne m'a jamais fatiguée; nous étions bien jeunes, quand nous avons donnés le même jour notre premier coup d'épée, nous sommes (ous deux des soldats de Condé, il faut que tu sois-là jusqu'à mon dernier moment. Nous avons été frères d'armes, il faut que l'un de nous deux conduise l'autre jusqu'à la tombe, el j'espère que tu ne voudras pas manquer .< un semblable devoir.

— Encore, » dit le comte de Yersac, « ma foi, marquis, pour un soldat de Condé vous êtes par trop sentimental et trop faible ; pour un bobo que vous avez, ne dirait-on pas que la mort est à votre porte ; avant huit jours, je veux vous voir, à l'Opéra, lorgner la jambe de la petite danseuse dont vous parliez tout à l'heure.

— C'est vous qu'un pareil soin regarde désormais, » dit le marquis en souriant. « Je ferai mon testament et je léguerai mon épée au colonel, à vous, ma lorgnette, chacun sa part ; à vous, qui êtes jeune, les amours, les intrigues , tous ces enfantillages qui m'ont tant charmés, à vous, les myrthes et le bonheur. »

Et après avoir dit cela, il se mita réciter d'un ton emphatique, un fragment de l'ode de Berlin qui commence par ces mots :

Elle ost à moi , divinité du l'indr

3(ïf> LE DERNIER MARQUIS.

I>e vos lauriers teignez mon Iront vainqueur; Elle est à moi ,

Sa voix expira sur ses lèvres, les efforts qu'il venait de faire avaient véritablement affaibli ses forées, de grosses gouttes de sueurs coulaient le long de ses joues, et pendant un instant on n'entendit dans la chambre à coucher que le bruit de son haleine, qui s'échappait bruyamment de sa poitrine.

« — Il dort, » dit madame de Niéville, « silence, Messieurs. »

En ce moment , un nouveau personnage entra dans la chambre à coucher sans s'être fait annoncer ^ il avait, une figure froide et officielle, il salua légèrement tous les assistants.

« — Oui est-là, » demanda le marquis en se retournant vivement, et en regardant d'un œil éteint le nouveau venu.

« — Je suis le maire du deuxième arrondissement, » dit celui-ci.

LE DEKMF.R MARQUIS. M)7

Le marquis parut se réveiller (oui d'un coup. Son regard devint lucide, il fit signe de la main, à madame de Niéville, au commandeur, au duc, et au comte de Versac de s'éloigner; mais retenant le colonel et le vicomte :

« — Restez , » dit-il , « j'ai besoin de vous. »

Madame de Niéville s'éloigna, et rentra avec les trois gentilshommes , dans le salon contigu à la chambre à coucher. Il eût été difficile à eux de savoir ce qui s'y passait , on entendit pendant quelque temps une espèce de chuchottement voilé , que domina une seule fois la voix fortement accentuée du marquis.

(( — Faites là venir, » disait-il.

Madame de Niéville comprit que ces paroles s'adressaient à elle et se rendit de nouveau près du marquis; quelques instants après, le maire sortit, mais un nouveau personnage demanda à son tour à parler au marquis, il te-

nait à sa main une lettre entr'ouverte, et montrait plus d'empressement que le premier n'en avait montré. Pour celui-là, on le laissa seul avec le marquis, sans témoin aucun. Madame de Niéville, elle-même, chercha vainement à deviner quel pouvait être ce personnage, et quels rapports le marquis avait avec lui. Ces différentes scènes épuisèrent complètement les forces du malade. Après le départ du dernier venu, il s'assoupit et son sommeil fut agité ; et de temps en temps, ses lèvres s'entrouvraient convulsivement et livraient passage à des exclamations sans suite; une idée fixe péoccupait son délire: mon frère, disait-il, pourquoi ne vient-il pas? Pendant ces instants d'agitation, madame de Niéville demeura seule auprès de lui, surveillant tous ses mouvements, épiant sur sa figure les symptômes du mal avec la sollicitude d'une mère qui soigne son enfant en péril de mort. Peu à peu l'agitation du marquis se calma, ses lèvres se fermèrent, son

souffle devint plus régulier, se levant sur la pointe des pieds, madame de Niéville, contempla en silence ses traits amaigris, qui exprimaient encore la bonté et la noblesse ; puis, se penchant lentement sur la couche du malade, elle lui imprima au front un baiser pur et tranquille comme celui d'une sœur à son frère , baiser de reconnaissance et d'affection.

Un léger coup frappé à la porte, réveilla l'attention de madame de Niéville, elle ouvrit, et se trouva en face de M. Dutaillis, le ban-

quier.

(( ___ Mon frère m'a fait demander, » dil celui-ci, « je me rends à ses ordres, car je conçois l'obéissance qu'un frère cadet doit à son

frère aîné.

— Il dort, » dit madame de Niéville, « une secousse trop violente pourrait le tuer, voulezvous, Monsieur, attendre son réveil?

370 LE DF.RMF.R M VRQLIS.

— J'attendrai, » dit le banquier en s'asseyant.

Madame de ZNiéville se relira et le laissa seul.

Le banquier avait cédé aux invitations pressantes et réitérées du marquis de l'Eglanline, mais il était venu avec des sentiments d'orgueil froissés, que la vue de madame de Niéville n'était pas faite pour adoucir.

Quand il fut assis auprès du lit de son frère, il porta machinalement les yeux sur lui, et dans sa physionomie, jusque-là contenue et raide, il s'opéra une révolution subite. A la vue de ces symptômes de mort qui se produisaient à ses yeux en signes évidents, sa colère tomba. La fierté fit peu à peu place à la tristesse, il se sentit des regrets et presque des remords. Le marquis fit un mouvement en passant la main sur ses yeux, répéta la question qu'il avait déjà faite tant de fois :

« — Mon frère ! mon frère ! Pourquoi ne vient-il pas?

— .Me voici, » dit le banquier, en se levant.

« — Mon frère! » dit le marquis en relevant la tête avec effort, « je suis bien heureux de vous voir !

— Que me voulez-vous ? » demanda le banquier.

(( — Te demander pardon, » dit le marquis. (( Je t'ai grossièrement insulté, et pourtant je suis aussi coupable que toi, je t'ai renié pour mon frère, je m'en repents, veux-tu me pardonner ?

— C'est à moi de vous demander pardon, » dit le banquier, que ces premières paroles avaient complètement apaisé, « les reproches que tu m'adressais étaient justes, j'aurais dû les subir avec résignation. Au lieu de cela, j'ai voulu me venger misérablement. C'est moi, qui ai causé ta maladie et qui causerai peut-

372 LE DI-li.MF.K MAKQl [S.

être ta mort, c'est en mon nom qu'on a poursuivi madame de Niéville.

— Je le sais, » dit le marquis, « pardon pour pardon, donne-moi ta main, voici la mienne, et soyons frères. »

Les deux frères se serrèrent la main « — Ecoute, » reprit le marquis, dont la voix s'affaiblissait de plus en plus, « les moments sont précieux, et j'ai, je le sens, bien peu de temps à te donner. Permets-moi donc de te demander franchement ce que je veux te demander, et réponds à mes questions nettement et brièvement. Tu connais un jeune homme nommé Edouard Langler?

— Oui, » dit le banquier.

« — Il aime ta fdle ?

— Oui.

— lien est aimé?

— Oui.

— Je le la demande pour lui , en mariage ? n

LE DERNIER MARQUIS. .'î/3

La ligure du banquier se bouleversa, en entendant cette proposition.

a — Jamais, jamais, » dit-il, « c'est impossible.

— Pourquoi?

— Je m'étonne que vous me fassiez une pareille question, vous, mon frère ; vous, qui m'avez reproché d'avoir sali mon nom en me livrant à des spéculations industrielles, voulezvous donc que la fdle du vicomte de l'Eglantine, car c'est ainsi que je m'appelais autrefois, devienne la femme d'un jeune homme obscur, sans nom, sans position, sans considération dans le monde.

— Est-ce là la seule objection que tu aies a faire?

— N'est-elle pas suffisante,?

— Je vais la lever, ce jeune homme obscur et sans nom hier, se nomme aujourd'hui le marquis de l'Eglantine, c'est mon (ils. u

Le banquier lit un mouvement de stupéfaction que le marquis remarqua avec joie.

« — Eh bien? » dit-il.

« — Eh bien ! je ne veux pas que ce mariage se fasse.

— Je ne voudrais pas te dire de choses désagréables en un pareil moment, notre réconcilation est faite, et je veux que tu gardes de moi, après ma mort, un bon souvenir ; mais songe donc bien que ce mariage est peut-être nécessaire, songe que ta fille

— Je vous comprends, » dit le banquier, « mais ce mariage n'en est pas moins impossible.

— Pourquoi, encore une fois?

— Cette femme, » dit le banquier en hésitant, « cette madame de Niévillc

— Tu lui en veux donc, tu as tort, c'est une sainte et digne femme. Pardonne lui pour l'amour de moi.

■ — Quand je lui pardonnerais elle n'en sérail pas moins'. —

— Ma maîtresse, n'est-ce pas, une femme perdue aux yeux du monde, et tu ne veux pas que ta fille devienne la bru de cette femme- là. »

Le marquis garda quelque temps le silence, puis, reprenant la parole :

« — Ouvre les portes de cette chambre, » dit-il au banquier, « et dis à tous ceux qui se trouvent dans le salon d'entrer. »

Une dixaine d'hommes s'étaient réunis dans le salon, tous des vieux amis du marquis, qui venaient demander de ses nouvelles ; sur l'invitation du banquier, madame de Niéville les introduisit , le marquis , en s'appuyant sur son frère, parvint à se lever un instant, sc> yeux tournaient dans leur orbite , et semblaient s'éteindre visiblement. Il fit sij>ne à madame de Niéville d'approcher, et lui prenant la maiii :

o7() II. DERNIER MARQUIS;

« — Messieurs, » dit-il avec cllbrt et d'une voix solennelle, h je vous présente ma femme.

— Marié, » dit le banquier.

« — Eh bien, frère ! » dit le marquis, « consens-tu maintenant.

— Il le faut bien, » dit le banquier.

Un éclair de satisfaction illumina les traits du marquis, il repoussa doucement le banquier de la main, et attirant madame de Niéville à lui :

K — Prenez, » dit-il, « sous mon chevet, un papier que j'y ai mis, vous le lirez après ma mort, vous verrez que je ne suis pas un ingrat. Adieu, ma toute belle, adieu, madame la marquise. »

La tête du marquis retomba sur l'oreiller, le banquier se rapprocha, et lui prit la main, elle était froide.

<( — Mort ! m dit-il, d'une voix étouffée.

Le papier que le marquis avait remis a

madame de Niéville, était un acte notarié, par lequel il reconnaissait pour son fils, un enfanl né de père inconnu, à Baden, le 15 juin 1810 et inscrit sur le registre de l'état civil, sous le nom de Frédéric-Edouard.

I»\ W DEUXIEME El DERNIER VOLUME

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