‹ Le dernier marquisChapitre 16 sur 17 · LE DF.R.MF.R MAKQUIS · texte numérisé non relu

LE DF.R.MF.R MAKQUIS

— Nous sommes, » répéta Grififard, « les représentants de la loi.

— Les voies de fait contre nos personnes seront qualifiées de rébellion envers l'autorité publique.

— Les voies de fait, m dit Griffard, qui cherchait à se donner du courage, « seront qualifiées de rébellion

— Quel est le maroufïle , » demanda le marquis ! u qui joue si bien le rôle d'écho ?

— C'est un enfant de chœur, » dit le vicomte, « qui a sa leçon toute faite, et est chargé de répondre à chaque intonnation de l'officiant.

— C'est un coryphée de l'Opéra-Comique, » dit le commandeur, « qui répète sans cesse les mêmes paroles sur le même air.

— Une fois, Messieurs, voulez-vous sortir, » dit le colonel, r< deux fois, trois fois. »

Personne ne répondait.

« — Montrez votre médaille à ees Messieurs, » dit Francisque Lohut vivement.

(( — Montrez votre médaille, » ditGriffard, qui tremblait de tous ses membres.

« — A la porte, » crièrent tous les convives.

« — Prélendez-vous nous traiter comme on traitait le guet, » dit Francisque Lobut? « Nous protestons.

— Je proteste, moi, ;) dit le colonel, « que tu es un manant et un imbécile, toi, qui parle. »

En ce moment , l'agent d'affaires aperçut pour la première fois le comte de Versac, qui, pendant toute cette scène, avait gardé le silence.

« — Monsieur le comte, » dit-il, « je suis bien aise de vous trouver ici. Vous qui connaissez les affaires, j'espère que vous empêcherez ces Messieurs de commettre une imprudence qui pourrait leur devenir fatale ;

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vous savez très-bien, vous, Monsieur, que le tribunal de commerce ne plaisante pas et que force doit rester à la loi.

— Voici ma médaille, » dit l'huissier, en tirant de sa poche une petite pièce d'argent de la grosseur d'une pièce de quarante sous, « avec cela, j'ai le droit de requérir la force armée, mais je serais désolé d'en venir à une pareille extrémité.

— Va donc chercher tes gendarmes, » dit le colonel, «je ne serais pas fâché de savoir la mine que ferait un municipal devant un ancien mousquetaire de Louis XVI.

— Messieurs, » dit le comte de Versac, qui probablement avait des motifs graves pour jouer en cette occasion le rôle de pacificateur, « il me semble qu'avant de mettre les gens à la porte, il faudrait au moins leur permettre de s'expliquer ; M. Francisque Lobut, que je connais, est trop honnête et trop bien élevé pour ne pas adoucir, autant qu'il lui sera pos-

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sible, la rigueur des mesures qu'il sera peutêtre obligé de prendre.

— Certainement, » dit Francisque Lobut, en faisant une grimace de satisfaction, « monsieur le comte ne se trompe pas sur mes intentions. Maintenant, ces Messieurs nous permettent-ils de nous expliquer.

— Parlez, mais parlez vite, » dit le marquis, que les paroles du comte de Versac avaient tant soit peu calmé.

« — A vous , » dit L'agent d'affaires à l'huissier.

« — Messieurs, » dit celui-ci, « avant d'entrer en explication, j'ai une observation préalable à présenter, je ne connais ici que madame de Niéville et n'ai affaire qu'à elle, cette dame est-elle ici ?

— Me voici, » dit madame de Niéville, « et si vous voulez passer avec moi dans le salon, je suis prèle à vous donner (outes les explications que vous désirerez.

32K tfi nr.nMr.R >i\Roib.

— Et j'assisterai à l'entrevue, » dit le marquis.

« — IN ou s y assisterons tous, » dit le colonel.

« — Permettez, Messieurs, » objecta l'huissier, «avez-vous qualité pour assister Madame? êtes-vous ses conseils ?

— Nous sommes tous ses amis, » dit le vicomte.

« — Je veux bien le croire, » répondit l'huissier, « mais ce n'est pas là une qualité légale. Cependant , j'autoriserai un de ces Messieurs , au choix de Madame, à l'assister officieusement.

— Retenez le marquis, » dit madame de Psiéville, bas au comte de Versac, « retenez-le, ou tout est perdu .

— Marquis, » dit le comte, « vous n'entendez rien aux affaires , tandis que moi , j'ai appris par expérience personnelle un peu de procédure. Voulez-vous que je vous remplace ?

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— INon pas, non pas, un pareil soin me regarde seul; entrez, M. Jean-François Bourdin. »

Et le marquis présenta la main à madame de Niéville, et ouvrit la porte du salon en faisant signe à l'huissier de le suivre. Griffard, un rouleau de papier sous le bras, accompagna son patron; Francisque Lobut demeura dans la salle à manger.

« — Griffard, » dit l'huissier, « expliquez à Madame la marche de la procédure. Résumez les pièces. »

Griffarcl déplia son rouleau de papier et d'une voix nasillarde récita ce qui suit :

« Attendu que madame Louise de Niéville r< a souscrit un billet de 20,000 francs, à l'oi - « dre du sieur Francisque Lobut, timbré et « enregistré, que ce billet n'a pas été payé à « l'échéance, que protêt a été fait et dénoncé « dans les termes voulus par la loi, que juge-

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c< ment a été obtenu, ordonnant à ladite dame « d'acquit 1er ledit billet dans un court délai, m que ce délai expiré et toute formalité remet plie, la sus-nommée n'a pas versé les fonds « ès-mains de qui de droit, le tribunal de com- « merce validement constitué, autorise impli- « citement le requérant à poursuivre la dame « ci-dessus deux fois précitée , par tous fes « moyens en usage, voie de saisie, d'expro- « priation et même de contrainte par corps. »

Pendant que Griffard parlait, le marquis s'agitait sur un fauteuil, comme un homme en proie à des convulsions nerveuses.

R — Saisie, expropriation, contrainte par corps, que voulez-vous. dire manant, je me porte caution pour Madame. Je paierai les 20,000 f i .

— (Test maintenant même qu'il faut payer, » dit l'huissier, u vous voyez que nous somme* en règle, copie du jugement a élé adressée a Madame, eonimandcment préalable, et la saisie est exécutoire à l'instant même.

— Vous me laisserez bien le temps, parbleu, d'aller chez mon notaire ?

— Que voulez-vous faire, » demanda madame de Niéville?

« — Engager une propriété, ma ferme du Gatinais.

— Elle est vendue.

— Mon domaine de l'Eglantine.

— Vendu.

— Ma maison de campagne.

— Vendue.

— Vendue, vendue, » dit le marquis, « tout est-il donc vendu ? Ne me reste-t-il plus rien, suis-je ruiné ? Répondez-donc, Madame?

— Oui, » dit madame de Niéville, d'une voix étouffée et à peine perceptible.

« — Ruiné, ruiné, mais cela n'est pas possible. »

Et le marquis en parlant ainsi était devenu pâle, les veines de sa figure se gonflaient, comme si le sang allait en jaillir.

« — Mon pauvre marquis, » dit madame de Nié ville, avec un accent de commisération profonde :

« — Mais enfin, Madame, débarrassez-moi de ces gens, je ne veux plus les voir, donnezleur vos diamants, vos parures, que sais-je, jetez-leur une proie pour leur fermer la bouche. Eh bien! vous ne répondez pas? Avez- vous aissi vendu vos parures, vos châles, vos robes, peut-être ; qui sait, peut-être que je ne suis plus marquis! Les titres ont-ils une valeur commerciale, Madame? »

Madame de Niéville se tabait, immobile et pâle comme une statue de marbre, sa ligure ne trahissait plus aucune émotion, sa gorge ne repoussait même pas les plis de sa tunique, on l'eût crue pétrifiée.

u — Voulez-vous, Madame, que j'aille moimême faire l'inventaire de votre garde-robe, que je cherche un nantissement à donner à ces Messieurs.

— Je n'ai plus rien, > dit madame de Niéville, « rien !

— Alors, Messieurs, je vais vous payer, moi; attendez-moi.

— Qu'allez- vous faire, » demanda celle-ci?

« — Leur donner en paiement notre service de table.

— Marquis, » dit madame de Niéville, « ce service-là n'est pas à nous. »

Une stupéfaction profonde se peignit dans les traits du marquis.

« — Quoi! l'argenterie, le linge, le cristal, la porcelaine !

— Tout cela ne nous appartient pas.

— Oh ! » dit le marquis, « vous avez donc emprunté tout cela.

— Je l'ai loué pour la journée, vous vouliez déjeuner. »

La stupeur du marquis était à son comble. Tant d'émotions diverses l'agitaient, que

l'expression lui manquait pour les peindre, il était accablé, anéanti.

« — Allons, Griffard, » dit l'huissier, « procédons. Mettez-vous sur cette cheminée et commençons l'inventaire. Ecrivez : quatre paires de rideaux de croisées, dont deux paires en soie, avec franges d'or, et deux paires en mousseline brochée.

— Les glaces sont-elles à vous, »demanda-t-il, en se retournant vers madame de Niéville.

« — Oui, » dit celie-ci.

« — Ecrivez. Une glace dans son cadre doré, vulgairementappelée dessus de cheminée; une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix coussins, forme d'ottomane, recouverts en soie bleue, garnis de crins et d'élastiques, deux fauteuils à dossiers recourbés, dits à la Voltaire, en bois de palissandre. »

Il s'arrêta dans sa description et dit à madame de Niéville :

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k — Vous savez, Madame, qu'aux tenues de la loi, vous êtes tenue de représenter tous les objets désignés sur le présent procès-verbal, et il serait dangereux d'en détourner un seul, je vous dis ceci dans votre intérêt, » et il continua : « à clous dorés et doublés en maroquin. »

Pendant que lhuissier faisait cette description détaillée, le marquis semblait avoir perdu connaissance. Son ancien caractère de légèreté avait fait place au plus morne abattement et presque au désespoir. On fût dit que toutà-coup les ressorts qui le faisaient mouvoir s'étaient brisés ; le grand seigneur des anciens temps que nous avons représenté n'était plus qu'un pauvre vieillard, souffrant, accablé, honteux. Le procès-verbal d'un huissier était pire pour lui qu'un coup d'épée ; il y avait dissonnance, c'était un coup de fouet sur la joue d'un gentilhomme.

« — Si vous voulez le permettre. Madame, »

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dit l'huissier, « nous passerons clans une autre pièce. »

Madame de Niéville se leva et le conduisit dans sa chambre à coucher; tandis que le marquis, fermant les yeux, semblait vouloir se dérober au sentiment de la situation.

« — Ecrivez, » dit l'huissier à Griffard. '.< Dans une chambre à coucher donnant sur la rue, nous avons trouvé »

En ce moment le marquis entra et regardant l'huissier d'un air furieux :

« — Parbleu, Messieurs, il ne sera pas dit qu'on violera impunément le domicile d'un gentilhomme, je suis ici chez moi, entendezvous, et je déclare que celui de vous deux qui se mêlera de verbaliser, je le jette immédiatement par la fenêtre.

— Montrez-nous les quittances du loyer, constatant comme quoi vous êtes ici chez vous,» dit l'huissier?

« — Ne vous en rapportez- vous pas à ma parole ?

— Monsieur le marquis sait très-bien que le code de proeédure n'admet comme preuves, dans ces sortes d'affaires , que les preuves écrites.

— La parole de gentilhomme de François 1er, » dit Griffard, « ne suffirait pas plus que la vôtre.

— Vous êtes tous deux d'impertinents coquins, » dit le marquis, qui reprenait peu-àpeu son caractère, « allons, lequel de vous deux veut montrer le chemin à l'autre ? »

Griffard se recula en arrière,

« — Madame, » dit l'huissier à madame de Niéville, « autorisez-vous Monsieur à nous insulter dans l'exercice de nos fonctions, le cas est grave.

— Marquis, » dit madame de Niéville, « au nom du ciel contenez-vous, nous sommes assez malheureux tons deux !

t. il. 22

338 l.F. DKHMEK MARQUIS.

— Si vous avez des raisons légitimes, Madame, pour vous opposer à la saisie, expliquez-les, faites un dire, et nous le consignerons religieusement dans le procès- verbal de saisie.

— Voici mon dire, à moi, » dit le marquis : « c'est que vous êtes deux misérables, et que si vous persistez à m'importuner de votre présence, je vous ferai bàtonner par mes gens.

— Ecrivez le dire de Monsieur, » dit l'huissier froidement.

Griffard écrivit : « Etant à vaquer à l'opé- « ration ci-dessus mentionnée, un individu, « qui se trouvait chez ladite dame de Niéville, « s'est interposé entre elle et nous, nous a à « plusieurs reprises injuriés, et nous a adressé « les menaces les plus violentes, telles quecelles- « ci, de nous jeter par la fenêtre et de nous « faire bétonner par ses gens, ce que nous, « huissier susdit, avons mentionné au procès-

« verbal de saisie avant de passer outre , « pour être ledit individu , se disant marquis « del'Eglantine, faitappel devant qui de droit.»

Griffard lut son dire au marquis, et lui présenta le procès-verbal en lui enjoignant de signer.

'( — Que je signe, » dit le marquis, dont la fureur augmentait. « Crois-tu pas, niais, que j'aecollerai ma signature à la tienne?

— Continuez le dire : et ledit individu, prié de signer, a déclaré ne le pas vouloir en termes injurieux pour l'autorité publique représentée en notre personne. »

En entendant ces nouvelles paroles de l'huissier, la fureur du marquis fut à son comble, madame de Niéville, craignant une scène de violence et de scandale, fut obligée d'avoir recours aux convives qui étaient restés dans la salle à manger, et sonna vivement pour solliciter leur secours.

« — Monsieur, » dit-elle au comte de Ver-

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sac, qui entra le premier, « calmez le marquis, je vous en supplie, cette scène le tue, et moimême je me sens accablée.

— Comment, marquis, » dit le comte, « vous n'avez pas honte de vous commettre avec des f^ens de cette sorte et d'entrer en discussion avec eux. Laissez-les faire, nous trouverons bien moyen de leur faire payer cher l'imprudente démarche qu'ils font aujourd'hui.

— Oh ! si le roi de France était encore sur le trône, je lui demanderais s'il autorise les agents de la force publique à forcer la porte d'un homme comme moi. »

Un léger sourire effleura les lèvres du comte de Versac, il avait, lui, vécu avec son siècle, et savait la valeur de ces extravagances du marquis. Il fit de nouveaux efforts pour persuader au marquis que sa dignité était compromise dans de pareils débats, et parvint à l'emmener au salon et à l'y retenir pendant que l'huissier continuait à verbaliser.

L'opération ne dura guère plus d'une demiheure, et le comte de Versac, madame de Niéville, et le marquis se trouvèrent seuls dans le salon, tous trois gardant le silence. Le marquis poussait de temps en temps de profonds soupirs de sa poitrine et regardait madame de Niéville d'un air de reproche, son cœur était gros, et dans son ignorance il accusait cette femme de l'avoir perdu.

« — Ainsi, Madame, » dit-il, « voilà où vous nous avez conduits. Vous avez dissipé une belle fortune, et comment? voilà ce que je me demande; quand vous vous accusiez d'être coquette, et que je vous priais de modérer vos goûts de dépenses, vous voyez si j'avais raison.

— Vousaviez raison, ))ditmadamedeNiéviile.

« — Mais enfin, il est impossible que vous ayez dépensé une fortune de plus d'un million en robes, en parures, en plaisirs.

— Cela est pourtant, » dit madame de Nié-

ville. « Voyez-vous, marquis, vous ne me connaissiez pas, j'ai de grands défauts, l'argent ne me tient pas dans les mains et glisse entre mes doigts, j'achèterais aujourd'hui, à un prix exhorbitant, une fantaisie, qui demain perdra deux tiers de sa valeur.

— Mais encore, » dit le marquis, « ceia ne constitue pas une dépense de 60,000 francs pan an. Il faut que vous ayez enrichi quelqu un ?

— Qui donc, m demanda madame de Niéville vivement?

« — Que sais-je! votre fils, peut-être?

— Mon fils, marquis, » dit madame de INiéville en se levant, « voici un mot infâme, et je ne l'attendais pas de vous. Que vous m'accusiez, moi, que vous reprochiez à ma folle prodigalité d'avoir causé votre ruine, à la bonne heure ! c'est votre droit. Vous voyez que je m'avoue coupable et que je suis prête à supporter toutes les humiliations qu'il vous plaira

m'imposer. Mais mon fils, Monsieur le marquis, celui-là a son honneur, qu'il vous est défendu de flétrir, et je ne vous permets pas même, à vous, de l'essayer. Mon fils n'a jamais rien reçu, rien voulu de moi ; c'est, mal à vous, marquis, de jeter un soupçon infamant sur un jeune homme obscur, sans nom, et qui n'a pour tout bien qu'une conscience pure.

— Et moi, » dit le comte de Versac, sur qui cette scène paraissait produire un effet profond, « je veux montrer au marquis combien il est injuste.

— Oh ! taisez-vous, » murmura madame de Nié ville.

« — Je parlerai, » dit le comte, et se levant à son tour, « marquis, « ajouta-t-il, « vous accusez Madame d'avoir causé votre ruine, voulez-vous que je vous dise qui en est l'auteur, vous, vous seul, et je m'étonne que vous soyez assez aveugle pour n'avoir pas compris cela plutôt : vous aviez H0,000 francs de vexe-

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nus, vous en dépensiez 150, à ce compte-là, on va vite, j'en sais quelque chose. Et pourtant madame de Niéville se laisse accuser, accabler de reproches, insulter presque; ne voyezvous donc pas qu'elle se dévoue pour vous sauver, qu'elle prend sur sa conscience les fautes que vous avez sur la vôtre, qu'elle veut jusqu'au bout poursuivre son rôle de martyr, et vous conserver à son détriment une illusion qui vous est chère. C'est un beau rôle que celui-là, n'est-il pas vrai, marquis? Si vous en connaissiez tous les détails, vous n'auriez pas assez de votre vie entière pour expier vos torts. Savez-vous que chacun de vos caprices lui coûtait une larme à elle, que les parures qu'elle recevait d'une main elle les vendait de l'autre, parce que tous les jours il vous fallait de l'or à engloutir, de nouvelles jouissances à épuiser; et jusqu'au bout, elle s'est résignée, elle s'est tue. Jusqu'à la fin, elle a caché sous les fleurs l'abîme où vous alliez tomber, et ce matin en^

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core, à cette fête, où elle vous souriait, son sourire masquait la douleur. Elle eût voulu, au prix de sa vie, vous cacher un malheur qu'elle n'avait pas pu détourner. Tout ce que je vous ai dit est vrai, marquis, maintenant humiliez-vous, demandez pardon à la meilleure, à la plus digne des femmes. A genoux, marquis ! »

Le comte de Versac avait prononcé ces mots dune voix solennelle; le marquis, en l'écoutant, passa plusieurs fois la main sur son front, comme pour en chasser les nuages qui lui dérobaient la vérité ; puis, la lumière lui vint tout d'un coup, il en fut inondé, il se rappela ses folles dépenses, les reproches que madame de Niéville lui adressait, et auxquels il ne répondait que par des plaisanteries, il s'étonna de son aveuglement, et contemplant madame de Niéville, il hocha douloureusement la tète, en essuyant une larme qui coulait le long de ses joues flétries.

Md LE DERRICK MARQUIS;

« — A genoux, » répéta le comte de Versae, dont l'émotion s'augmentait visiblement.

Le marquis s'inclina jusqu'à terre, et appuyant un genoux sur le parquet, devant madame de Nié ville.

« — Pardonnez-moi, » dit-il.

« — Mon pauvre marquis, » dit celle-ci en lui tendant la main.

« — Et n'y a-t-il aucun moyen de réparer ce qui est fait? Ecoutez, Madame, votre fils est malheureux, mais si son bonheur dépend de M. Dutaillis, et si mon intercession peut rhe de quelque poids, il épousera celle qu'il aime. J'irai trouver mon frère, j'irai aujourd'hui même , et c'est une réparation que je vous dois, un sacrifice expiatoire que j'accomplierai.

— Alors, » dit le comte de Versae, « parler à M. Dutaillis en votre nom aussi, marquis: car c'est lui qui fait poursuivre Madame, c'est de lui seul que dépend son sort. »

Ces derniers mots produisirent sur le marquis un etFetde stupeur et d'angoisse.

« — Mon frère, » dit-il, « mon frère! n'importe, j'irai le trouver, je le dois. »

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