LES BOHÉMIENS
Le camp des bohémiens était en liesse, cette nuit-là. Londres est le dernier asile de ces hordes errantes qui ont traversé les âges en conservant leurs mœurs, leur langage et leur type.
lai police anglaise tolère les bohémiens, elle leur témoigne même une certaine bienveillance.
Le bohémien a conservé ses coutumes et sa religion.
La loi britannique le protège.
Un bohémien qui loge dans une maison de Londres est une exception.
Ordinairement la tribu vit sous des tentes, tantôt à llamstcad, tantôt à Greenwich, au sud ou au nord, mais aux portes de la grande ville.
Cependant, il est quelques-uns de scs membres qui obtiennent ce qu'on appellerait volontiers dos tolérances.
S'ils put adopté la profession de musiciens ambuants ou de danseurs des rues, la reine des bohé-
miens, — c'est presque toujours une femme qui gouverne cet étrange peuple, — la reine des bohémiens, disons-nous, les autorise à vivre dans Londres.
Mais c'est à la condition, toutefois, qu'ils feront une apparition sous la tente, do temps en temps, et que, s’ils se marient, le mariage aura lieu selon la tradition bohémienne.
Or, depuis vingt-quatre heures, les bohémiens, — nomades bizarres au milieu de ce foyer de civilisation qu’on appelle Londres, — avaient levé leur camp des environs de Saint-Paul, où ils se trouvaient depuis plusieurs jours.
Ils étaient partis la nuit, avec leurs femmes, leurs enfants, |eurs chariots et leurs tentes pliées, leurs chavauj; étiques et leur chiens maigres.
Ce départ s'était effectué sans tambour ni trompette, et les habitants du quartier qu'ils occupaient la veille avaient jk peine entendu un léger bruit.
Où éiaieni-iU allés?
Mystère!
Cependant, ce vieux prêtre presbytérien qui était allé, une puit, sur les instances de Gipsy en larmes, chercher aux portes de Ixmdrcs, dans un enclos désert la bière qui renfermait le corps du pauvre Faro, aurait, été fort étonné s'il fût retourné en cet endroit qui paraissait naguère abandonné.
Là-bas, à un quart de mille, la grande ville grondait sourdement sou» son immense chevelure de gaz hydrogène.
Ici le silence, l’obscurité, la nuit profonde...
Une de ces nuits anglaises si brumeuses que le ciel semble être descendu sur la terre pour l'étouffer.
Au delà, dans un vallon, après la ville étincelante de lumières, après 1a plaine solitaire et morne, une luepr rougeâtre, qui semblait, à travers le broui lard, un phare perdu sur la mer lointaine. Et dans la campagne morue et déserte, remplie de ténèbres et d'horreqr, les pieds glissants sur un sol détrempé et gluant, deux êtres cheminaient se donnant le bras.
||s cheminaient, tournant le dos à la grande ville, et les yeux fixés sur la lueur rouge.
De temps en temps, ils s’arrêtaient pour reprendre haleine et prêter l'oreille.
Alors un chant monotone, accompagné d'un bruit de tambour et de grelots, parvenait jusqu'à eux et semblait partir de ce point lumineux vers lequel ils marchaient.
Devant eux, un troisième personnage cheminait en avant, à une trentaine de pas, comme pour leur indiquer la roule.
Nos deux voyageurs étaient un homme et une femme.
La femme s'arrêtait souvent toute tremblante et disait :
— Il mo semble qu’on nous suit... Oh! j’ai peur...
— Ne suis-je pas avec vous, Gipsy? répondit Rocambole, car c'était bien fui et elle qui allaient se marier selon le rite bohémien.
— Oui, vous avez raison, répondit-elle. J’ai foi on
LES RAVAGEURS
vous... cl cependant le funestes pressentiments m’ont assaillie durant tout le jour.
— Ne craignez rien, Oipsy, je veille sur vou9.
L'homme qui les précédait était un bohémien.
U était venu chercher Gipsy h sa maison de Withé- Chapelle, en lui disant :
— La tribu a changé de campement. Elle h'cst plus auprès de l’église Saint-Paul.
Cetto circonstance avait quelque peu dérangé les plans de Rocatnbole.
La petite année sur laquelle 11 complaît et qui devait faire bonne garde aux environs du canqi' lnent, Sous les ordres du vieux Milon, attendrait donc auprès dé Saint-Paul, tandis qu’il irait, lui tout seul, s'exposer ëil un lieu inconnu, h la colère des Étrangleurs 1
Mais Rocambole avait i peine frohcé le sourcil.
Rocambole ne tremblait jamais.
Et Gipsy ne soup ;onnait même (tas tjti‘11 eût éprouve un s> ul moment d’inquiétude.
A mesure qu’ils approchaient, U musique traînante devenait plus distincte et l’on entendait fêsnhttet avéti un son plus clair les grelots du tambour de basque
En même temps la lumière roitgeétèe paraissait grandir.
Et bientôt Rocambole aperçut un large cercle de clarté à l’entour;
C'était le brasier des épousailles dont la colonne de fumée montait ùnitS bleue dans te ciel gris.
Tout à l'entour se di essaient les tonies des bohémiens et leurs chariots.
Les femmes, les enfants se donnaient la (Haiti et dansaient en chantant autour du brasier.
Une bohémichne faisait résonner sons ses doigts nerveux et tapait alternativement sur ses genoux et seS coudes, le tambour dont les g reluis rendaient alors un tintement précipité.
Une autre dansait au bruit cadencé des castagnettes.
Un vieillard faisait vibrer un instrument de cuiri e assez semblable b un cor de chasse.
Lorsque Rocambole etfj'psy apparurent, la musique et les danses cessèrent.
Un grand silence s’établit et une femme d'un Sge mûr, mais qui avait encore cette beauté énergique et sombre des femmes de Bohème, se leva d'une sorte île trône couvert d’oripe ,ux et vint b la rencontre des futurs époux.
C’était la reine des bohémiens.
Rocambole était, comme la veille, vêtu de sa vareuse de marin et coiffe de son chapeau ciré.
La reine lui dit:
— Étranger, tu sais quel danger te menace f
— Oui, répondit Rocambole.
— Tous ceux qüi ont voulu épouser Gipsy sont morts. s
— Je le sais.
— U en est temps encore, et si tu veux renoncer à ton dessein, tu le peux.
— je ne recule jamais.
— Songe encore, dit la reine, que lorsque Gipsy sera ta femme, comme tu n’appartiens ni b notre tribu, hi même b notre race, nous ne pourrons plus rien pour la protéger.
— Je la protégerai seul.
— Et toi, Gipsy, dit la reine, veux-tu toujours être la femme de l’étranger ?
— Je le veux, répondit Gipsy d'une voix ferme .
— Alors, dit la reine, qu'il soit fait ainsi que vous le désirez.
Et, sur un signe d’elle, les danses recommencèrent, et les bohémiens se tenant par la main, exécutèrent, etl chantant dans une langue mystérieuse, une chansdit bizarre, autour de Rocxtnbole et de Gipsy.
Puis, quand ia danse fut terminée, on apporta le gbtèau de miel et de froment.
RocamlKile et Gipsy le brisèrent et en prirent chacun un morceau.
Puis on leür apporta la cruche et ils burent b tour de rôle.
Après quoi ils l’clevêreht chacun d'une main audessus de leur tète et la laissèrent retomber. •
La cruche se brisa eti mille morceaux.
Alors les bohémiens poussèrent un hurrali qu’ils, accompagnèrent de ces pnfuleti:
— Longue vie b l'époux de Gipsy.
— Merci, dit Rodambule, et qtiê votre souhait me jiurte bonheur !..;
Les danses recommencèrent.
Alors, se conformant b la coutume, Rocambole prit la jeutie fille dans ses bras et l’emporta en disant :
— Ella est ma femme I
El II s'élança, avec soit fardeau, hors du campement des bohémiens.
fout en emportant Gipsy sur ses épaules, Uocamholo se disait :
— Evidemment les bohémiens n'ont levé leur camp, la nuit dernière, que par ezoés de prudence et pour que les mystérieux persécuteurs de Gipsy ne puissent assister au mariage.
■ Mais ont-ils réussi ?
a S'ils étaient restés autour de Saint-Paul, Milon es sa bande eussent tenu tète b une année.
< Tandis que maintenant me voilb...»
Depuis le jour où, — et bien des années s'étalent écoulées — Rocambole, le inaudit, avait jeté sir Williams son premier maître, dans un précipice, — Ro cam fiole n'avait plus tremblé.
Cette âme de fer, régénérée par la douleur et le repentir, était inaccessible b la crainte.
Demeuré dans la vie, lui qui eût voulu se reposer enfin dans la mort, il ne tremblait plus que pour ceux dont il avait pris la cause en mains.
Donc, Rocamb de, b mesure qu’il s'éloignait du campement des bohémiens, s’enfonçait dans la campagne déserte et sombre, les yeux fixés sur le brouillard rou-
104 KF. DERNIER MOT DE ROf.A MROI.K
Et Roanbole «’éltiiç* »»ec «on ürdeaa hors do campoment des tablaient (P«fe 103).
geâtre et lumineux qui lui indiquait Londres, — Rocambole, disons-nous, était de plus en plus inquiet. Gipsy lui dit :
— Laissez-moi marcher, maintenant.
Et elle voulut glisser h terre.
Mais Rocambole la retint dans ses bras.
— Non, dit-il, pas à présent. Vous ne marcheriez pas assez vite.
— Oh I j’ai peur I ... murmura Gipsy.
Rocambole ne répondit pas ; mais il hâta le pas un
peu plus.
La terre était détrempée. L'étroit chemin bordé d'une haie dans lequel ils marchaient était glissant, et plus d'une fois, Rocambole trébucha.
Souvent il se retournait pour mesurer la distance parcourue.
Le feu des bohémiens n était plus qu un point rou geâtre perdu dans le brouillard.
Devant lui, au contraire, le ciel s'éclairait de cette lueur gigantesque d'hydrogène qui est le véritable jour de Londres.
Gipsy redemandait à marcher ; mais Rocambole répondait :
— Non , tout à l’heure , dans d ix minutes , quand nous serons aux portes de Londres...
Et malgré la pesanteur de son fardeau, il accélérait de plus en plus sa marche.
Mais, tout à coup, il fil un faux pas, jeta un cri et tomba la face contre terre, tandis que Gipsy lui échappait et tombait elle-même.
Un obstacle invisible venait d'arrêter Rocambole dans sa marche précipitée et l’avait fait rouler sur le sol.
LES RAVAGEURS
En même temps, deux hommes s'élancèrent de derrière la haie.
Rocambole avait jeté un cri de rage, etGipsy, un cri de terreur.
Mais Rocambole se releva.
Et comme il se relevait, un sifflement se fit dans l'air et une corde s'abattit sur son cou, le serra et le renversa de nouveau.
Rocambole venait de trébucher dans une ficelle tendue d’un bout è l'autre du chemin.
C'était ainsi qu'il avait (ait tomber à Villeneuve- Saint-Georges, Osmanca et Gurhi.
Rocambole avait un lacet au cou et on essayait de l'étrangler comme il avait étranglé John, le valet du général Komistroï.
C'était la peine du talion.
(4* LJVllAtSON.
Rocambole n’eut que le temps de murmurer d’une voix étouffée :
— Gipsy ! Gipsy !... ne vou3 inquiétez pas de moi..
Puis il tomba de nouveau, tant le lacet avait de
puissance.
Un des deux hommes s'élança sur Gipsy, demi morte de frayeur, la prit dans ses bras et l’emporta malgré ses cris.
L'autre s'approcha de Rocambole, étendu sur le sol et qui paraissait privé de sentiment.
On eût dit que le lacet avait accompli so. t œuvre de mort.
Cet homme se pencha et dit en indien :
— Jamais Osmanca n’a manqué sa victime. Quand le lacet d'Osmanca siffle dans l'air, la mort le suit. Ah I tu nous as appris, ô Français maudit, comment en
tendait une corde pour arrêter les flls de Kâli dans leur marche... et tu as voulu nous faire croire que tu étais l'élu du dieu Sival...
Et Osmanca riait d’un rire féroce.
Et il tournait et retournait Rocambole, qui paraissait endormi déjà du sommeil de la mort.
L'Indien, qui paraissait savourer son triomphe, continua :
— Appelle donc Siva à ton aide, maintenant T Sivû ne protège que oeua qui la servent, et tu n’es qu'un vil chrétien... ou plutôt, tu n'es plus rien, car je crois que déjà ton âme a quitté ton corps et flotte dans les espaces !
En parlant ainsi, Osmanca se penchait plus encore et cherchait h voir si Itocambole était mort.
Mais la nuit était noire.
L'Indien ouvrit alors la vareuse de Rocamhole, ot lui mit la main sur le cceur pour voir si ce oteur bat* tait encore.
.Mais soudain, il se sentit pris par le cou comme dans un étau.
Les deux bras de Rocambole, Inertes tout h l'heure, l’avaient saisi comme deux mâchoires de fer.
Et Rocambole, sain et sauf, se redressa en disant : — Ah ! canaille 1 sans le collier en peau de requin que j'avais autour du cou, tu m'étranglais t„.
Et une de ses mains lâcha un niument Osmanca h demi étouffé.
Cette inain s’arma d'un poignard, et la lame de ce poignard disparut dans la poitrine de l'Indien, qui tomba- sans pousser un cri.
Rocambole avait, en effet, au cou un collier en tout semblable à celui que portait Milon, et sur lequel l’irlandaise s’était piqué les doigts.
Ce collier avait détruit l'effet meurtrier du tarira et Rocambole n’avait fait le mort un moment que pour tromper Osmanca et pouvoir se débarrasser de lui.
— Maintenant, s'écria-t-il en repoussant du pied le corps de l’Indien, il faut sauver C.ipsy.
Tout cela avait eu lieu en moins de temps qu’il n'en faut pour le raconter.
C'est dire que le complice d’Osmanca ne pouvait être loin encore.
Un homme chargé d'un fardeau si léger qu’il soit ne saurait courir aussi vile qu'un homme que n’a rien à porter.
Rocambole s'élança donc à la poursuite du ravisseur. Au bout de quelques minutes, la robe blanche de Gipsy évanouie sans doute, apparut dans le lointain, aux yeux de Rocambole.
Notre héros précipita sa course.
Et, à mesure qu'il avançait, la robe blanche devenait plus visible, et Rocambole comprit qu'il gagnait du terrain.
Mais, tout à coup, un éclair brilla dans l'obscurité. Puis une détonation succéda à lcclair.
Puis un cri arriva aux oreilles de llocambole.
Et la robe blanche fit un brusque mouvement, puis resta immobile sur le sol.
Et comme Rocambole arrivait, il vit un homme se dresser auprès de la robe blanche.
Et oet homme avait le pied sur un autre qui se tordait dans les convulsions de l'agonie.
Londres était si prés, maintenant, que sa lueur dissipait les ténèbres.
ftoéainbole put donc voir distinctement et comprendre ce qui s'était passé.
olpsy évanouie gisait à terre.
L'homme qui se tordait frappé d'une balle, — c’était le ravisseur.
Celui qui lui appuyait un pied sur la poitrine et brandissait encore son revolver, c'était Marmouset .
L’enfant terrible avait tué l'Indien sans toucher Gipsy.
Et il s'écria en reconnaissant Rocambole :
— Convenez, maître, que je suis arrivé à temps !
LVffl
En ce moinent-là , Marmouset était grand comme le monde.
Rocambole le regardait, ot, sous le regard du Maitre, Marmouset tressaillait d'orgueil.
Il avait dix-huit ans.ee gamin-là; mais il était si petit, si chéltf, si malingre, qu’on lui en eût à peine donné treize ou quatorze.
Le regard seul était viril.
Célsit un enfant do Paris — dans la mauvaise et pernicieuse acception du mot.
Il était né quelque part, entre le faubourg et le port de Bercy.
Son père était ravageur , sa mère vivait mai et de tous les métiers.
Que voulez-vous que devienne le fils d’un voleur et d'une femme sans imtursf
Marmouset sdlnirsit Cartouche, dont il avait vu, enfant, la sombre histoire Coloriée par les imagiers d'Épinal.
Son adolescence avait été bercée de la renommée sinistre de Rocambole.
11 avait assisté à la démolition du Lapin blanc ; il avait fréquenté, aux barrières du sud de Paris, des gens qui couchai -nt sur les fours à plâtre, et se lamentaient de la suppression des bagnes — tant Cayenne épouvante tous ceux qu'on appelle les chevaux de retour.
De bonne heure il s’étalt blasé sur les émotions de la police correctionnelle.
U allait voir juger comme on va au spectacle
Sans les huissiers , ses pieds, comme ceux des titis logés dans le cintre de la Porte-Saint-Martin, eussent pendu dans la salle.
Et brave, en dépit de tous les mauvais Instincts ; et généreux à son heure, volant d'une main, faisant l'aumône de l'autre.
Un jonr, il avait sauvé la vie à un sergent de ville qui se noyait, victime de son dévouement.
Quand on lui parlait de cela, il disait :
LES RAVAGEURS
— Le sergent de ville avait quitté son habit... sans ça je l’aurais laissé pêcher une friture.
Né de parents honnêtes, élevé avec de bons exemples sous les yeux. Marmouset eût fait un homme.
Au moment où Rocambole le rencontra, en compagnie du Notaire, do la Mort-des- Braves et du Chanoine, Marmouset prenait tranquillement la route de l’échafaud.
Rocambole était arrivé à temps.
Le cœur et le caractère de Marmouset avaient encore assez de malléabilité pour subir une nouvelle empreinte.
Tel était donc l’enfant qui venait de tuer l’Indien d’un coup de revolver et que Rocambole trouvait tout h coup venant à son aide.
En voyant Marmouset, ce dernier avait cru que Milon et sa bande volaient à son secours.
Il n’en était rien, Marmouset était seul, et voici ce qui s’était passé.
Lorsque Rocambole avait donné des ordres h Milon, il ignorait le déménagement des bohémiens, et croyait, par conséquent, que ce singulier mariage, qui allait lui permettre de protéger Gipsy, aurait lieu auprès de Saint-Paul.
Ce n’était qu’en arrivant chez Gipsy, dans Witho- Chappelle, que Rocambole avait trouvé le bohémien qui venait les chercher.
11 n’avait donc pas eu le temps de prévenir Samson et de lui indiquer un autre rendez- vqus.
Notre vieil ami Milon, on s’en souvient, ne brillait pas précisément par une grande pénétration d’esprit.
Esclave de la consigne qu’il avait reçue, Milon s’en était allé à Saint-Paul.
Les Ravageurs, transportés à Londres, étaient arrivés un à un.
, Tous étaient munis d’un revolver, d’un petit cassetéte recouvert en caoutchouc, et avaient au cou un collier en peau de requin du nord.
Ce collier, armé de pointes, était de l'invention de
Dix ouvriers anglais les avaient fabriqués en grand mystère.
Grâce à cette armature d’un nouveau genre, les Étrangleurs allaient devenir impuissants.
Or donc, Milon et sa bande furent bientôt réunis.
On obéissait à Milon aveuglément, parce que le Maître le voulait.
On exécutait ses ordres “sans réflexions et sans commentaires.
Cependant, Marmouset, lui, en sa qualité d’enfant terrible, sc permettait de raisonner.
— La bande réunie, Milon dit à ses compagnons :
— Camarades, vous savez pourquoi nous sommes ici?
— Je m’en doute, fit la Mort-des-Braves.
— C'est rapport au mariage, dit le Chanoine.
— Mais où se fait-il donc, ce mariage? demanda Marmouset.
— Dans le camp des bohémiens.
— Alors ce n’est pas ici ?
— C’est ici que le Maître nous a dit de venir.
— Bon ! mais les bohémiens n’y sont pas.
— Cela ne me regarde point, dit Milon.
Marmouset voulut discuter.
— Tais-toi, mioche, dit la Mort-des-Braves. Le Maître a parlé, faut obéir.
Marmouset était indépendant de langage autant que d’allures.
— Je vous parie que j’ai raison, dit-il.
— Tais-toi.
Mais Marmouset ne tint pas compte de l’injonction.
Il répéta de plus belle que, si les bohémiens étaient partis , c’est que le mariage se célébrait ailleurs , et que, par conséquent, on ne devait pas rester là
A quoi Milon, impatienté, lui dit :
— Si tu ne veux pas rester, va-t-en !
Marmouset ne demandait pas autre chose.
11 s’en était donc allé en disant :
— Vous verrez que le Maitre dira que c’est moi qui avais raison.
Le gamin de Ppria ne savait pas un mot d’anglais
En outre, il avait remarqué que le peuple anglais se montrait peu courtois pour les Français.
Mais il avait de l’imagination, et il s’était dit:
— Si je parle, comme je ne pourrai parier qu’en français, on se moquera do moi, si môme on ne me joue mauvais tour sur mauvais tour.
Je vais me faire muet.
Les muets sont de tous les pays.
F.t quand il se trouvait seul dans les rues de Londres, Marmouset, dont le nouveau costume semblait indiquer un matelot de commerce, Marmouset, disonsnous, s’exprimait par signes.
Il avait beaucoup fréquenté les Funambules en leur bon temps. - •
li avait connu un grand mime appelé Paul Legrand, et il lui avait emprunté les plus riches expressions de son répertoire. %
Si Marmouset ne savait pas l’alphabet des disciples de l’abbé de l*Épée, en revanche, il pratiquait une mimique si remarquable, que l’Anglais le plus abruti, fûtce un ànier de Hampsteadt, ne pouvait hésiter à le comprendre.
Donc, Marmouset s’en alla.
Kt avec le flair d’un chien de chasse qui revient au lancer quand il a perdu la voie, il s’en alla tout droit • chez Gipsy.
Évidemment Rocambole avait dû partir de là.
Il entra dans le publio-house qui se trouvait au rezde-chaussée de la maison et te fit, toujours par signes, servir un verre do sherry.
Le pubüc-houso était plein de monde.
Un nom voltigeait sur toutes les lèvres : — Gipsy.
— Bon! pensa Marmouset, on parle d’elle. Écoutons.
Il ne comprenait pas l’anglais, nous l’avons dit,
mais il devinait à moitié le sens d’une phrase, pourvu qu’elle fût accompagnée d’un geste.
Or doux hommes, qu’à leur teint bronzé il reconnut
pour des Indiens, avaient prononcé plusieurs fois le nom de Gipsy.
Marmouset se mit à les observer.
Au bout d'un quart d’heure, l'un de ces doux hommes se leva et sortit.
Marmouset jeta trois pences sur la table et quitta le cabaret, suivant l'Indien A distance.
Au coin de la rue l’Indien fut abordé par un autre.
Soudain, Marmouset, qui s'élait effacé dans l'ombre d’une porte, tressaillit.
11 avait reconnu Osmanca.
— Bon ! dit-jl, je crois que je suis sur la piste. Voilà deux gaillards que je ne lâche plus.
Et il se mit à les suivre obstinément.
On devine le reste.
Marmouset avait suivi Osmanca et son complice jusqu'aux portes de Londres.
Là, il les avait vus s’engager dans la plaine et prendre un chemin qui se dirigeait vers cettq lueur rougeâtre qui indiquait le camp des bohémiens.
Et, bien qu’il ne comprit pas ce qu’ils disaient, il entendit le mot générique gipsy, qui signifie bohémien, sorti de leur bouche, en même temps qu’ils étendaient la main vers la lueur rougeâtre.
Dès lors Marmouset fut fixé.
Quand Osmanca et son complice se cachèrent dans les buissons, Marmouset demeura à une certaine distance et en fit autant.
De là, le coup de revolver qui avait jeté par terre l'Indien et sauvé Gipsy.
Rocambole s’était penché sur la jeune fille avec une vive anxiété.
Il craignait que le coup de revolver ne l’eût atteinte.
Il n’en était rien.
Gipsy s'était évanouie, au moment même où Rocambole tombait et où l’Indien la pressait dans ses bras.
Rocambole ne perdit pas un temps précieux à demander des explications à Marmouset.
Il se contenta de lui dire :
Te voilà, c’est bien. Il n'y a que toi d’intelligent.
Avec un pareil éloge, on eût mené Marmouset au bout du monde.
Rocambole avait toujours, depuis qu’il était à Londres, * un petit flacon de sels suspendu à son cou.
11 se mit en devoir do le faire respirer à Gipsy.
La jeune fille poussa un soupir, rouvrit les yeux, et, revenant à elle, reconnut Rocambole.
— Mon Dieu I dit-elle, que s’est-il donc passé î
— 11 s’est passé, répondit Rocambole, qu'on a essayé de m’étrangler, et qu’on n’a pas réussi.
En même temps il souriait, et Gipsy vit bien qu’il était sain et sauf.
— Mais un homme m'a pris dans ses bras, dit-elle en se relevant. Oh 1 son souffle était sur moi comme celui d'une bête fauve.
- 11 no vous portera plus, dit Rocambole.
Et il poussa du pied l'Indien qui continuait à se tordre sur le sol.
Gipsy fit un geste d’effroi.
Puis elle considéra Rocambole avec une sorte d'admiration naïve.
— Quel homme êtes-vous donc ? fit-elle.
— Un homme qui vous protège et ne s’est point vanté, dit Rocambole. Allons, venez! il est tard... et il faut rentrer à Londres.
Gipsy, à qui lo sentiment de la réalité était revenu tout à fait, songea à sir Arthur Ncwil qui l’attendait.
— Vous avez raison, dit-elle, marchons.
Elle reprit le bras de Rocambole et s'y appuya avec une confiance ingénue.
— Marche en avant, petit I dit Rocambole à Marmouset.
Marmouset, son revolver à la main, ouvrit la marche avec la dignité d'un suisse de paroisse précédant une noce.
Rocambole et Gipsy se remirent en marche — la jeune fille toute tremblante encore, mais ayant foi, alors plus que jamais, depuis ce qui venait de se passer, en la puissance de son protecteur.
— Gipsy, disait Rocambole tout bas, tandis qu’ils approchaient de Londres, vous pensez bien que vous, chrétienne, et moi, chrétien, nous ne pouvons considérer comme un mariage cette stupide cérémonie qui vient d'avoir lieu.
— Oh 1 non, certes ! fit Gipsy.
— Par conséquent, poursuivit Rocambole, je suis votre ami et rien de plus. Je coucherai cette nuit sur le seuil extérieur de votre porte, mon poignard et mes pistolets à ma ceinture. Puis, demain, je verrai à vous mettre tout à fait en sûreté contre les Étrangleurs.
— Mais vous no craignez donc rien pour vousmême? dit-elle avec un accent d'admiration naïve.
— Absolument rien, dit Rocambole avec indifférence. Vous voyez, ils ont voulu m’étrangler !
— Mais ils vous ont manqué !
— Non, certes. Le lazzo s'est abattu sur moi et enroulé autour de mon cou.
Gipsy, tout en étant chrétienne, avait trop vécu avec les bohémiens pour n'être pas un peu superstitieuse :
— Êtes-vous donc à l'abri de la mort? fit-elle.
— Non, mais jusqu’à présent, comme vous voyez, elle ne veut pas de moi.
Gipsy cessait peu à peu de trembler, tant elle avait fol en Rocambole.
Et comme son effroi s'en allait, son amour pour sir Arthur Newil reprenait tout son empire dans son cœur, et elle se disait :
— Je vais le revoir !
Quand Us furent aux portes de Londres, en pleine lumière, sous le gaz, Rocambole appela Marmouset qui avait continué à marcher en avant.
— Maintenant, lui dit-il, explique-moi comment toi, tout seul, tu es venu à ma rencontre et, par suite, à mon aide.
— Ce n’est pas sans peine, répondit Marmouset.
LES RAVAGEURS
laaouiT.
— Vraiment !
— M. Milan ne voulait pas me laisser partir.
Et Marmouset raconta de point en point ce qui s’était passé.
— Voilà un garçon vraiment intelligent, se disait Rocambole, tandis que Marmouset achevait son récit.
Le récit de Marmouset, qui né s'exprimait qu'en français, était inintelligible pour Gipsy, qui ne parlait point cette langue.
Mais peu importait à la jeune fille.
Le souvenir de sir Arthur Newil avait absorbé de nouveau toutes ses facultés.
Comme ils entraient dans Whlte Chapelle, Rocambole disait à Marmouset :
— Je te nomme mon lieutenant.
— Fameux cela I dit l'enfant.
— Va-t’en auprès de Saint-Paul et ramène Milon et les autres.
— En quel endroit ?
— Vous vous disséminerai dans les rues qui entourent la maison de Gipsy. et vous vous tiendrez prêts à tout.
— Mais vous... Maître J
— Si tu as besoin de moi, tu me trouveras couché à sa porte, dans l’escalier.
Marmouset fila comme une flèche, et se perdit dans les petites rues de White-Chapelle.
Gipsy et Rocambole gagnèrent la maison où était mort Faro, et dans laquelle la jeune fille avait passé son enfance.
— Maintenant, lui dit Rocambole, ne vous inquiétez plus de moi, Gipsy. Bonsoir, et à demain...
En parlant ainsi, il déplia son manteau et l'étendit sur le seuil extérieur de la porte.
Gipsy rentra chez elle, feignit de se mettre au lit, aouffla sa lampe et murmura :
— Il faut pourtant que j’aille voir sir Arthur.
Et elle changea de vêtements dans l'obscurité, et revêtit les habits de matelot qu’elle portait toutes les nuits.
Elle n’avait pas osé se confier à Rocambole.
Cette métamorphose accomplie, elle se dirigea vers la fenêtre, l'ouvrit sans bruit, et se risqua de nouveau dans ce chemin périlleux où le moindre faux pas eût été puni de mort.
Gipsy avait hésité un moment à sc confier il Rocambole et ii le prier de l’accompagner jusque chez sir Arthur Ncwil.
Mais elle n'avait pas osé.
Il y a des instants dans la vie , d'ailleurs, oh un manque de franchise devient fatal.
Quand elle fut sur le toit, la jeune fille fut assaillie d'un pressentiment sinistre.
Elle avait pourtant l'habitude de passer sur cette étroite bande de plomb qui avançait sur la rus.
Depuis bien des mais, chaque nuit, elle suivait le mémo chemin, et voyait Londres tourbillonner sous ses pieds, dans le brouillard.
Mais Gipsy n'avait jamais eu le vertige.
Gipsy, quand son cœur battait, quand il était question de rejoindre sir Arthur Newii eût passé au milieu des flammes.
Pourtant, elle n’était pas encore au milieu de sa route périlleuse qu'elle éprouva une sorte de défaillance; ses jambes fléchissaient.
Elle avait des bourdonnements confus dans les oreilles.
Un moment elle ferma les yeux et s'arrêta.
Elle fut môme sur le point de revenir sur ses pas et de renlrer dans sa chambre.
Mais sir Arthur l'attendait...
Que penserait-il s'il ne la voyait pas ?
Gipsy rouvrit les yeux et continua sa route.
Enfin elle atteignit la croisée qui donnait sur l'escalier.
La maison de Gipsy, nous croyons l’avoir déjà dit, avait deux escaliers.
C'était une de ces vastes casernes populaires où grouille toute une armée de ces mendiants, qu'on ne rencontre qu'à Londres. Marchands ambulants , cokncys, domestiques sans places, matelots en rupture de presse. Irlandais et Irlandaises, saltimbanques et bohémiens, tout cela y vil en république, sans bruit, sans scandale, au milieu d'une ivresse calme et silencieuse, car l’orgie anglaise, sous quelque forme qu'elle se présente, est lugubre et n'a jamais ri.
L’escalier par lequel montait Gipsy pour rentrer chez elle était éclairé toute la nuit.
L'autre, au contraire, n'avait plus de gaz à minuit.
Pourquoi !
Celait là un mystère que personne n’avait jamais songé à approfondir.
Gipsy gagna donc un second escalier, auquel elle était arrivée saine et sauve, en dépit de ses hésitations et de ses faiblesses.
Arrivée là, elle enfonça son chapeau sur ses youx.
Puis, au lieu de se donner la peine de descendre les marches, elle se mit à califourchon sur la rampe et se laissa glisser en bas avec une hardiesse à donner le vertige.
Au bas de l'escalier, Gipsy hésita encore.
Cependant elle faisait le même trajot chaque nuit, et
depuis deux années, elle était toujours rentrée chez elle au petit jour, sans qu'il lui arrivât rien.
Il y a mieux, Gipsy aurait dû être plus rassurée que jamais cette nuit-ià.
N'y avait-il pas, maintenant, un homme qui veillait sur elle et commandait à d'autres hommes prêts à sacrifier leur vie pour lui?
Néanmoins le cœur de Gipsy battait à rompre sa poitrine.
Néanmoins cncoro, elle eut un tel moment d’hésitation, quand clic se trouva sur le seuil de la porte, qu’elle faillit bemonlor l’escalier et rentrer dans sa mansarde.
Le remords d’avoir manqué de confiance envers Rocambote pénétrait dans son cœur.
Mais le nom de sir Arthur Newii monta de son cœur à ses lèvres, et alors elle n’hésita plus.
Elle s'élança bravement dans la rue et enfonça de plus belle son chapeau sur ses yeux en passant devant le public-bouse.
L'établissement était ouvert , mais les buveurs y étaient rares.
Cependant Gipsy tressaillit après avoir jeté un furtif regard à l'intérieur.
Il lui sembla reconnaître, assis à une table, le jeune garçon qui l’avait sauvée, une heure auparavant, en tuant l’Indien d’un coup de revolver.
Ce jeune garçon, c’était Marmouset qui, parall-il, mettait une certaine lenteur à exécuter les ordres que lui avait donnés Rocambole.
Gipsy passa donc comme un éclair.
Pour rien au monde, elle n’eût voulu être reconnue par Marmouset.
Puis, quand elle fut au bout de ia rue, elle prit son chemin habituel, descendit vers la Tamise, passa sur le pont de Warterloo, entra dans un dédale de petites rues oû elle tourna et retourna plusieurs fois dans le même sens.
Ou eût dit un hèvre qui croisa et recroise ses fuites pour mettre les chiens en défaut.
De temps en temps die se retournait pour voir si on ne la suivait point.
Mais elle n'avait pas remarqué une femme en baillons, une irlandaise sans doute, qui depuis le pont marchait à cinquante pas devant elle.
Cette femme, qui ne s'était pas retournée une seule fois, prenait, chose bizarre, ie chemin que devait prendre Gipsy en allant chez Arthur Ncwil.
Mais si on se défie de ceux qui vous suivent, comment se défier de ceux qu’on suit ?
Il n’y a qu'un voleur parisien qui connaisse le métier de fileur.
On nomme ainsi la personno qui, voulant savoir ou vous allez, vous précède au lieu de vous suivre.
Gipsy ne fit donc nulle attention à la prétendue Irlandaise.
Quand elle eut fait ses mille tours, la jeune fille arriva à l'entrée du quartier que sir Arthur Newii, sous le nom de Master William, habitait.
LES HAVAOEUIIS
Ce quartier, on le sait, était tranquille.
Bien que magnifiquement éclairé pendant la nuit, il était peuplé de bourgeois et de gens paisibles qui se couchaient vers minuit.
On y rencontrait peu de mendiants et point de belles de nuit. •
L'Irlande, dont le courage ne va pas jusqu’à secouer sa vermine, y mettait rarement les pieds.
Cependant, l'Irlandaise qui marchait devant Gipsy s'arrêta tout à coup, et parut vuuloir lire le nom de la rue dans laquelle elle entrait.
Ce temps d’arrêt permit à Gipsy d'arriver sur elle.
Alors l'Irlandaise flt un pas en avant et lui tendit la main en disant :
— Pour l'Irlande, s’il vous plaît, mon jeune monsieur.
Gipsy fouilla dans sa poche pour y trouver quelques pences.
Si pauvre qu’elle fût, la danseuse des rues n’avait jamais refusé l'aumône.
Et tout en cherchant, elle regarda celle qui implorait sa charité.
C'était une femme d'une stature gigantesque, au visage accentué et presque farouche.
Gipsy eut peur...
Et sa terreur fui justifiée sur-le-champ; car, tandis que ses deux mains étaient dans scs poches, l'Irlandaise, par un mouvement rapide, lui jeta son tablier sur la lite comme un capuchon, la prit à la gorge, et la serra si fort que Gipsy ne put même pas crier.
En même temps, la prétendue Irlandaise posa deux doigts sur sa bouche et siffla.
Au coup de sifflet, une porte s’ouvrit et deux hommes s'élancèrent vers Gipsy qui se débattait.
Et l'un d'eux murmura ;
— Enfin I nous la tenons !