‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 12 sur 100 · LX · texte numérisé non relu

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Maintenant, pour avoir l’explication do cet enlèvement, car. Gipsy fut prise par ces deux hommes, bâillonnée, garrottée et réduite à l’impuissance la plus absolue, puis emportée sur les épaules de l’un deux, dans la direction du pont de Londres.

Pour avoir l'explication de cet enlèvement, disonsnous, il est nécessaire de rétrograder de quelques 1 heures et de nous reporter à ce moment où sir George Stowc, après le départ de miss Cécilia plus éprise de lui que jamais, avait vu arriver le baronnet Nively, le capitaine de ci payes, lequel lui avait dit avec un accent bouleversé :

— Kâli est trompée... Gipsy a un amant!

Sir George Stowe, on n'en peut douter maintenant, était bien le chef des Étrangleurs de Londres, armée mystérieuse que l'Inde opprimée avait répandue sur la capitale de ses oppresseurs.

Le fanatisme politique venait en aide au fanatisme religieux.

La déesse Kâli avait une raison d’être.

Cette divinité sanguinaire et terrible faisait surtout la guerre aux A nglais.

Karcment un Indien était l'objet de scs fureurs.

Or donc, sir Ceorge Slowe était l'homme qui, à* Londres, tenait dans ses mains le pouvoir suprême.

C’était lui qui relevait directement des chefs mystérieux qui régnaient au fond des forêts indiennes.

Lui à qui tout obéissait, depuis son coolie à la peau rouge qui se cachait sous la vareuse de matelot dans la cale d’un brick de commerce, jusqu’au brillant officier de cipayes, le baronnet Nively.

Sir James Nively était un officier blond, d'une blancheur toute féminine, de mœurs fort douces, on l'eût juré, et qui eût fait pouffer de rire les membres d’un club quelconque, Pall-llall ou Wcst-India, s'il fût venu dire à brûle-pourpoint :

— Je m'appelle démon vrai nom Kourall ; j'adore la déesse Kâli et ne crois pas à un autre dieu; j’ai étranglé de ma main plus de trente hommes et une domaine de femmes. Comme sir Ceorge Stowc, je crois que i’àme de mes aïeux repose dans le corps d'un poisson et liabite de préférence les eaux du Gange !

« Enfin, il suffit que sir George Slowe, mon maître suprême, donne un ordre pour que Je l'exécute.

> Il me commanderait d'aller mettre le feu au palais de Saint-James ou à Withe-llall, que je lui obéirais sur l'heure. »

On eût traité le baronnet Nively de fou , et cependant rien n 'était plus vrai.

Comme sir George Stowe, il était métis.

C'est-à-dire qu'il était né d'un père indien et d'une mère anglaise.

La mère avait obtenu, quand il était enfant, l'autorisation de lui faire porter le nom de ses aïeux maternels.

Le père, souriant et mielleux à la surface, farouche et vindicatif au fond du coeur, avait initié son fils aux mystères politiques et religieux de l'Inde.

Le baronnet Nively — Kourali, car nous rappellerons souvent ainsi, — était donc à Londres le bras droit de sir George Stowc.

Certes, en le voyant ainri, le visage couvert d'une pâleur nerveuse et l’œil en feu, S’S amis du club de West-lndia eussent eu peine à le reconnaître.

L'homme policé venait de faire place au sauvage et au fanatique.

Sir George Stowe éprouva le contre-coup de celle émotion.

Le gentleman épris de miss Cécilia disparut, le serviteur féroce de la déesse Kâli se montra de nouveau.

Cet hommè, à de certaines hdSres, avait un sangfroid terrible.

Il ferma la porte de la petite pièce où ils se trouvaient tous deux.

Puis revenant à sir James Nively :

— Parie ! dit-il.

Le baronnet s’exprima ainsi :

— Comme je vous l'ai dit, il y a quelques heures, Lumière, j'ai bit suivre sir Arthur Newil. J'ai eu bientôt la conviction qu'il demeurait, sous le nom de William, dans une rue solitaire de Soutwarth.

— Pourquoi ? fit sir George Stowe.

— Pour y recevoir une femme qui, depuis deux années, vient le voir chaque nuit.

— Et... celte femme î...

— C'est Gipsy.

— Impossible I dit sir George Stowe. J’ai fait surveiller Gipsy à toute heure de jour et de nuit. On a étranglé tous ceux qui avaient voulu l'épouser. On étranglera ce soir ce Français audacieux qui ose tenter l’aventure, après avoir eu la hardiesse de s’attaquer à moi-même.

Mais sir James Nively arrivait avec des preuves convaincantes.

U expliqua comment, chaque nuit, Gipsy sortait de chez elle, non point par la porte, mais par la fenêtre, passait au bord d’un toit et, sous des habits d'homme, gagnait un autre escalier.

Enfin , comment deux hommes cadrés aux environs de la maison de sir Arthur Newil avaient vu entrer Gipsy et l'avaient parfaitement reconnue.

En écoutant tout cela, sir George Stowe écornait de rage.

— Kourali 1 dit-il enfin , prends garde si tu m'as menti I

— Je ne mens jamais, Lumière !

— Ainsi Gipsy a un amant?

— Ce même Arthur Newil qui possède votre secret.

— Et il la voit chaque soir !

— Toutes les nuits.

— Ils ne se verront plus.

Et sir George Stowe eut un sourire à faire frémir.

— Qu’ordonnez-vous , Lumière? demanda encore sir James Nively.

— La mort des coupables, répondit froidement sir George Stowe.

Sir James Nively s'inclina.

Après un moment de silence, George Stowe reprit :

— Toute femme consacrée à la déesse Kâli est condamnée à une chasteté étemelle.

— Je sais cela, Lumière.

— Si elle trompe la surveillance exercée sur elle, si les lèvres d'un homme effleurent se s lèvres , cette femme doit mourir.

— Étranglée ? demanda sir James Nively.

— Étranglée ou brûlée.

— Quel genre de mort ordonnez-vous pour Gipsy, Lumière ?

— Le bûcher.

— Quel jour fiiez -wous pour l'exécution ?

— Demain. Mais il est nécessaire de s'assurer de sa personne cette nuit même.

— Ce sera fait, répondit le baronnet Nively.

George Stowe continua :

— L’amant de Gipsy est donc sir Arthur t

— Oui.

— Sir Arthur mourra.

— Je l'ai pensé, dit Kourali, mais je n’ai pas voulu le faire étrangler sans prendre vos ordres.

— Il ne sera pas étranglé, dit sir George Stowe.

— Ah!

— II sera brûlé... sur le même bûcher que Gipsy.

— C'est bien, dit le capitaine de cipayes. Quand vous reverrai-je, Lumière ?

— Aussitôt que Gipsy et sir Arthur seront en notre pouvoir.

— Et le Français, que faut-il en faire t

Sir George Stowe fronça le sourcil.

— Osraanca s'est chargé de l'étrangler, dit-il. Mais si Osmanca manque son coup, il ne faut pas s'en préoccuper davantage.

— Pourquoi 7

— Parce que je m'en charge, dit sir George Stowe.

Et il congédia sir James Nively, et lui dit en lui

tendant la main :

— Tu as bien compris, n'est-ce pas ?

— Oui, Lumière.

— Demain, sir Arthur Newil et Gipsy seront brûlés sur le même bûcher I

Kourali s'inclina et quitta son chef.

Ce dernier, alors, remonta dans sa chambre, ouvrit la porte de la petite pagode et alla se prosterner devant le bassin, dans l'eau duquel nageait sans relâche le poisson rouge, c’est-à-dire l'âme de son père.

LUI

Qu'était devenue Gipsy f

L'un des deux hommes accourus au coup de sifflet de la prétendue Irlandaise l'avait chargée sur son épaule.

L’autre, ramenant les deux coins du tablier qui enveloppait la lêlo de la jeune fille, les avait noués.

Si, en dépit du bâillon qu’on lui avait passé dans la bouche, Gipsy eut crié, ses cris n’eussent pas dépasse le tablier, qui était en laine épaisse.

Les deux hommes, suivis de la femme en haillons , se dirigèrent donc vers la porte de Londres, qu'ils traversèrent.

De l'autre côté du pont, un cab attendait.

Le cocher avait sans doute le mot d'ordre, car il ni parut nullement surpris de voir l'un de ces trois personnages jeter dans la voiture une masse informe qui se débattait. C’était Gipsy.

L'Irlandaise et le second des deux hommes échangèrent alors quelques mots dans une langue inconnue.

Puis, il se séparèrent.

L’homme qui avait porté Gipsy sur scs épaules monta seul dans le cab, disant en anglais au cocher :

— A llampstead.

Le cab se mit en mouvement, et l’homme relevant Gipsy à demi étouffée, l'assit auprès de lui.

U dénoua un peu le tablier, de façon quelle pût respirer; puis, lui appuyant sur la gorge la pointe d’ua stylet:

LES RAVAGEURS

L'uu Scs deui homme* mit chargé Gïpry sur ion épaule (Pape MtJ.

— Bohémienne, dit-il, si tu pousses un exi, si lu cherches à m'échapper, tu es morte !

Mais Gipsy, folle de terreur, ne cherchait point à fuir.

Gipsy se sentait perdue.

Hampslead est, comme on le sait, un village assis aux portes de Londres, sur le penchant d’une colline.

Du haut de cette colline, par une belle journée d’été, l’oeil embrasse le vaste horizon de la capitale du Royaume-Uni.

C’était vers liampstead que le cab se dirigeait au grand trot.

En moins de vingt minutes, il eut atteint les hauteurs du village et s'arrêta à la grille d'un petit cottage situé sur le point culminant de la colline.

Ce cottage était, depuis quelques mois, le sujet de • bien des commentaires.

C’était un vaste bâtiment carré, au toit en terrasse, entouré d’une haute muraille qui le protégeait contre les regards indiscrets.

Le jardin était plante de grands arbres.

Une architecture bizarre avait présidé à la construction de ce monument.

Selon les uns, la maison rouge, ainsi le nommait^ on, à cause de ses murs en briques, avait été bâtie par un nabab fatigué du soleil indien, ébloui par la civilisation européenne, et qui était venu se fixer à liampstead, pour être à portée de Londres et de scs plaisirs.

Selon d’autres, c’était la résidence d’un ancien commodore, jadis au service de la compagnie des Indes, et qui vivait là dans la retraite la plus absolue.

Toujours est-il que personne n’avait jamais vu à visage découvert le mystérieux habitant du cottage.

Rarement, la nuit, on apercevait sur les arbres, qui dépassaient en hauteur le mur d’enceinte, la réverbération des lumières des croisées.

Plus rarement encore, un bourgeois d’Hampstead attardé voyait-il la grille s’ouvrir et une voiture fermée sortir du parc et se diriger rapidement vers Londres.

Jour et nuit le silence.

Cependant, le fossoyeur du cimetière presbytérien qui avait toujours, le soir, quelque lugubre histoire de morts ou de revenants à raconter au public-house de la Victoire dont il était un habitué fidèle, le fossoyeur

prétendait qu’en passant, une nuit d'hiver, sous les murs du cottage, il avait entendu des bruits étranges.

D'abord une musique monotone, bizarre, arrachée à des instruments évidemment inconnus.

Puis des chants non moins bizarres, dans une langue qu’il n’avait pas comprise.

EnBn des cris de désespoir qui évidemment provenaient d’une femme.

Puis il ajoutait encore quo lorsqu'il avait été à une certaine distance, il avait vu tout â coup une immenso colonne de fumée mélangée de flammes et d’étincelles se projeter au-dessus du cottage.

Mais c’était là propos de fossoyeur, et Jean Paddy — tel était son nom — passait pour avoir beaucoup d’imagination quan il avait bu deux ou trois verres de wisky.

Cependant les Anglais en remontreraient aux Américains en matière de superstitions.

Les tables tournantes, avant de faire chez nous le bonheur de cent mille imbéciles, ont passé plusieurs saisons h Londres et y ont reçu une hospitalité des plus courtoises.

Petit h petit le récit du fossoyeur avait fait le tour de Hampstead, ville célèbre par ses ânes et ses âniers, et les gros bonnets de l’endroit n’avaient pas hésité un seul instant à décider que le cottage était, la nuit, hanté par des esprits.

Insensiblement le nom de Maison rouge s'était modifié.

On avait appelé le cottage la Maison maudite.

Or, c’était à la porte de cette singulière demoure que venait de s'arrêter le cab dans lequel étaient Gipsy et son ravisseur.

Le ravisseur reprit Gipsy dans ses bras et descendit.

Puis le cab tourna bride et s’en alla sans que le cocher eût été payé.

Ce qui était une preuve que le cab n'était pas de régie et que le cocher était de connivence avec l'Irlandaise et les deux hommes.

Le ravisseur sonna ï la grille qui était, à l'intérieur, garnie d'épais volets.

Quelques secondes après, un étroit guichet s'ouvrit dans le milieu de la porte, et une voix demanda, en anglais :

— Qui est-là T

— La lumière a parlé, dit le ravisseur de Gipsy.

La jeune fille, â demi morte d'effroi, avait peine â se soutenir.

Son bâillon l’empêchait de parler, et la pointe du . stylet qu'elle avait sentie sur sa gorge était une menace permanente qui l’empêchait de songer à fuir.

La grille s'ouvrit.

Gipsy se sentit poussée en avant.

Puis la grille se referma.

Alors on la débarrassa de ce tablier qui lui couvrait la tète et 1a plongeait dans les ténèbres.

Et Gipsy promenant un regard atterré autour d’elle vit un grand jardin, de hautes muraiths, une maison qui lui était inconnue.

Et devant elle une femme vêtuo d’une façon bizarre.

C’était celte femme qui avait ouvert le guichet et demandé d’abord ce qu'on voulait.

L’étonnement domina momentanément la terreur de Gipsy.

Une sorte d'attraction bizarre la força à regarder cette femme , qui cependant n'était plus jeune, mais qui conservait les traces d’une beauté farouche.

Drapée dans une couverture rouge, les cheveux noirs enveloppés d'un madras, les seins nus, clic portait aux chevilles et aux poignets do gros bracelets d'or massif qui se détachaient sur sa peau cuivrée, car c'était évidemment une femme de race indienne.

Elle regarda Gipsy et dit en anglais :

— Qu’est-ce que cet enfant?

— Cet enfant est une femme , répondit le ravisseur.

Et en un tour de main, il dénoua l'abondante chevelure blonde de Gipsy qui tomba â dots sur ses épaules.

— Son nom ? dit-elle.

— Gipsy.

— Qu’a déddéja Lumière ?

— Quelle irait so prosterner au pied Su trône de la déesse, répondit le ravisseur, et implorer son pardon.

Gipsy no comprit pas.

Cependant olle frissonna des pieds à la tête en voyant le sourire cruel qui passa sur les lèvres charnues de la femme aux bracelets d’or.

La fomme aux bracelets d'or prit Gipsy par la main

— Viona I dit-elle.

Gipsy était frappée d'atonie.

Elle comprenait vaguement que quelque chose se préparait pour elle.

Cependant, se voyant en face d’une femme, elle reprit courage.

Elle aimait encore mieux avoir affaire â une personne de son sexe qu’â cet homme qui lui avait mis un couteau sur la gorge.

D’ailleurs on ne vit pas impunément toute son enfance avec des bohémiens et des diseuses de bonne aventure sans deveuir superstitieux et croire à 1a fatalité.

Or, depuis trois quarts d’heure qu'elle était aux mains de ces inconnus, Gipsy se disait :

— J’ai mérité mon sort. Si je n'avais pas trompé mon protecteur, si je n’avais pas quitté ma chambre sans le prévenir, je serais encore en liberté.

Et courbant sa télo sous ce châtiment du destin, Gipsy, sans force et sans volonté, se laissa conduire par la femme aux bracelets d'or.

Celle-ci lui fit traverser le jardin et ne s’arrêta qu'aux marches d'un peu’t perron qui précédait le vestibule do la maison.

L’homme qui avait enlevé Gipsy avait déjà disparu.

L'Indienne ouvrit la porte du vestibule et poussa Gipsy devant elle.

La jeune fille se trouva alors au seuil d'une vaste

LES RAVAGEURS

salle qui ressemblait à toutes les salles possibles d'uns maison anglaise quelconque.

Des bahuts et des chaises en noyer, des murs vernis & l’huile, un parquet soigneusement frotté.

Cette vue rassura un peu Gipsy.

La femme aux bracelets d'or posa sa lampe sur un guéridon et dit h la jeune flUc, en anglais :

— Comment te nommes-tu?

— Gipsy.

— Quant t'a-t-on arrêtée ?

— 11 y a une heure.

. — As-tu faim? as-tu BOif?

Ces étranges questions achevèrent de tendre à Gipsy un peu de calme. )

11 lui sembla même que la physionomie un peu dur de l’Indienne s’était adoucie.

— Je n'ai ni faim ni soif, répondit-elle.

— C’est que, reprit la femme aux bracelets d'or, une fois que tu seras entrée dans le temple, tu no pourras plus ni boire, ni manger.

Gipsy ne comprit pas et reprit :

— Je n’ai pas faim!

— Comme tu voudras, dit l’Indienne.

Et sa physionomie, un moment radoucie, reprit une expression cruelle et sauvage.

Au bout de cette première salle formant vestibule, il y avait une porte vers laquelle, tenant toujours Gipsy par la main, la femme aux bracelets d’or se dirigea.

Au seuil de cette porte se trouvait une sorte de tamtam qu'elle ramassa, et sur lequel elle frappa trois coups inégalement espacés.

Au troisième, la porte s’ouvrit. *

— Entrez I dit l’Indienne.

Et elle poussa Gipsy devant elle.

Puis la porte se referma.

Gipsy se trouva alors dans une obscurité profonde.

Elle se retourna ; sa conductrice l'avait abandonnée.

Gipsy était seule.

L'effroi la reprit. Elle appela au secours...

Sa voix, celte voix fraîche, harmonieuse entre toutes, fut répercutée par mille édit», et finit par rouler comme un tonnerre lointain.

— O mon Dieu! murmura Gipsy, où suis-jc donc?

Et elle n'osa faire un pas en avant, craignant de

rouler dans quelque abîme inconnu.

Puis elle tomba à genoux, et un nom expira sur ses lèvres.

Ce n’était pas le nom de sir Arthur N'ewfl.

C’était celui de l’homme qui l'avait sauvée une fois déjà — le nom de Rocambole.

Mais Rocambole ne vint point à son aide, et nul ne lui répondit.

Tout à coup, les ténèbres qui l’environnaient furent traversées par un rayon de clarté.

Puis un point rougeâtre s’alluma devant elle.

Puis ce point grandit peu à peu, et devint semblable à un soleil sans rayons traversant une couche de brumos.

En même temps les ténèbres se dissipèrent peu

à peu autour de Gipsy, et il lui parut qu’elle était dans une sorte de rotonde qui s'éclairait par le cintre

En effet, une lampe venait de briller suspendue à la voûte.

Gipsy, une fois encore, sentit une curiosité invincible dominer son effroi.

Elle regarda autour d'elle.

A mesure que la lampo, qui était renfermée dans un globe d'albâtre, brillait d'un éclat plus net et plus vif, les murs de la rotonde apparaissaient à Gipsy couverts de peintures bizarres et de signes mystérieux.

EnCn, dans le fond, et Juste devant elle, quelques chose de noir, de gigantesque et do monstrueux se détacha tout à coup avec vigueur sur le fond de la salle, encore plongée dans l’obscurité.

Gipsy crut voir une de ces statues de bronze ornant l'entrée- des squares, des places publiques ou la tête des ponts, et représentant un personnage célèbre quelconque.

Mais après la grande< lampe, d'autres plus petites s'éclairèrent une à une.

Et alors la rotonde fut illuminée comme pour un bal.

Et les peintures des murs étincelèrent de toute la richesse de leur* coloris, représentant des sujets barbares.

L'Inde, tout entière avec sa religion mystérieuse, ses divinités monstrueuses, ses mœurs étranges, apparaissait sur ces murailles peintes à fresques.

Gipsy se trouvait dans une pagode.

Une véritable pagode indienne, comme on en trouve dans les profondeurs caverneuses d'Éléphanta 1

Une pagode à Hampstcad, c’est-à-dire à un mille de la Cité et de Piccadilly.

Mais ce n’étaient pas les peintures des murs qui attiraient les regards de Gipsy.

Ses yeux étaient attirés par oette statue gigantesque qui se dressait devant elle, et ne pouvaient s’en détacher.

On eût dit que le monstre de pierre et de bronze fascinait la jeune fille.

Cette statue était celle de Kâli la terrible divinité adorée par les Étrangleurs.

Jamais peintre et sculpteur en délire rêvant un monstre sous les traits d’une femme, n’eussent trouvé mieux.

C’était l’image hideuse, grossière et terrifiante de cette déesse à qui l'odeur du sang humain était agréable et qui s’entourait, dans son paradis, des âmes des jeunes filles étranglées par son ordre.

Et Gipsy frissonnante ne pouvait détacher son regard du monstre, et pour la seconde fois, elle tomba à genoux.

Alors une porte s’ouvrit dans le fond de la pagode.

Gipsy fit un violent effort sur elle-même, détourna ses yeux du monstre et tourna la tête vers l’endroit, où elle avait entendu du bruit.

Par la porte qui venait de s’ouvrir, quatre femmes noires, vêtues de blanc, les bras et les chevilles cerclés

IIB

pareillement de bracelets d’or, entrèrent dans la pagode et s’avancèrent lentement vers Gipsy.

Celle qui marchait en tète lui posa la main sur l'épaule et lui dit :

— Tu es bien heureuse, toi, car ton âme ira bientôt se reposer au pied du trône de la déesse.

Gipsy sentit sa raison l’abandonner... .

Elle comprit qu elle allait mourir !

Gipsy devinait le sort qui l'attendait.

La femme qui lui avait mis la main sur l’épaule et lui avait dit : « Tu es bien heureuse! » Celte femme ajouta :

— Tu vas bientôt monter au pied du trône de Kâli , et tu la verras dans toute sa gloire et dans touto sa puissance. Aussi faut-il te préparer...

En parlant ainsi, elle fit un signe.

A ce signe, les trois femmes se mirent en devoir de déshabiller Gipsy.

La jeune fille les laissa faire.

Elle était déjà comme morte et ne songeait plus à opposer la moindre résistance.

On lui ôta ses vêtements; on la mit toute nue.

Gipsy ne soufflait mot ; seulement elle répétait tout bas le nom de celui qui s'était fait son protecteur et qu’elle avait trompé.

La femme qui lui avait adressé la parole, quand elle fut toute nue, se dirigea vers la statue monstrueuse do la déesse Kâli.

Il y avait là, aux pieds de la hideuse divinité, une lampe placée sur une cokmncttc de ombre noir.

Avec la torche qu'elle avait à la main, elle alluma celte lampe.

Puis les autres femmes prirent Gipsy par la main, la conduisirent auprès et la forcèrent à s’agenouiller.

Gipsy ne résistait plus.

Alors les quatre femmes so donnèrent la main, entonnèrent un chant bizarre et se mirent à danser en rond autour de Gipsy, frappée de prostration.

Leur danse dura plus d’une heure.

Quand ce fut fini, lorsqu'elles curent cessé de chanter, l'une d’elles ouvrit une armoire qui se trouvait dans la muraille, et elle en retira un paquet d'étoffe. *

C’était une robe longue, sans taille, flollanto comme une tunique et sans manches.

Cette robe, d'une étoffe jaune et soyeuse, était couverte de dessins et de peintures bizarres.

Ces dessins et ces peintures représentaient une des mille incarnations de Wichnou.

Le fameux éléphant blanc adoré par les Indiens était reproduit sur la poitrine.

Le bas do la robe, la portion destinée à entourer le cou et à poser sur la gorge, était enduit d’une espèce de gomme qu’à son odeur, si Gipsy eût eu sa présence d'esprit, elle eut reconnu pour de la résine.

Mais Gipsy n’avait pas plus conscience du rôle qu'elle jouait que de ce qui se passait autour d’elle.

On la força à endosser celte robe.

Quand ce fut fait, l’une des quatre femmes lui dit :

— C’est demain soir, quand les étoiles reparaîtront dans le firmament, quo ton âme quittera ton corps et commencera le grand voyage. Prépare-toi donc par le jeûne et la prière à paraître devant Kâli.

— Prépare-toi ! prépare-toi ! répétèrent en chœur les autres femmes.

Puis, sur un signe de la première, elles s'éloignèrent.

Gipsy, éperdue et folle, demeurait prosternée au pied du monstre de pierre, tout bariole de hideuses peintures.

Elle suivit d’un œil atone ces femmes qui se dirigaient vers la porte dont tout à l’heure elles avaient franchi le seuil.

Puis la porte s'ouvrit et se referma.

I a pagode était toujours éclairée par ces diverses lampes suspendues à la voûte et celle qui brûlait devant la monslrcuse statue.

Mais, peu à peu, la lumièreéclaLintc d'abord, devint plus mate et plus faible.

Puis, les lampes du plafond s’éteignirent une à une.

II ne resta plus que celle qui se trouvait auprès de la dalle de pierre.

Celle-là brûlait toujours et projetait sa clarté sur les peintures qui couvraient les bras, les jambes et la poitrine du monstre.

Gipsy, toujours affolée, regardait la déesse qui semblait, avec scs yeux d'émail et sa bouche difforme, garnie de dents coloriées en rouge, exercer sur elle une mystérieuse fascination.

A mesure que les lampes s’éteignaient et que ta pagode rentrait peu à peu dans les ténèbres, la fascination augmentait.

Elle arriva enfin à un tel degré que Gipsy sc leva et qu'une force invincible l'attira vers le monstre.

Les yeux étaient comme brûlés par les peintures qui se détachaient vigoureusement aux clartés de la dernière lampe, sur le fond noir des membres de la déesse.

Gipsy regarda.

Chaque bras, chaque jambe représentait une scène différente, mais qui, comme on va le voir, se rattachait aux autres.

C’était comme les différentes pages d’une épouvantable histoire.

Sur la jambe gauche, on voyait une jeune fille qui dansait, entourée de sa famille, sous le feuillage d’un grand arbre.

Des musiciens noirs faisaient résonner un tambour garni de clochettes.

D'autres jouaient de 1a flûte.

fine matrone répandait des fleurs sur le sol que la Jeune fille foulait de scs pieds légers.

Les parents souriaient.

C'était comme la jeunesse de i'Atmée.

Ce fut une illusion sans doute, mais il sembla à Gipsy quo cette jeune fille lui ressemblait.

LES RAVAGEURS

La phrslonomis de (Indienne lembia t'être edoeele (pane 1150

En passant de la jambe gauche h la jambe droite, Gipsy retrouva la jeune filie.

Mais la scène avait changé.

Elle était pieds et poings liés, couchée en travers d'un cheval, aux mains d'un cavalier farouche, fuyant au travers des jungles.

On voyait qu'elle était saisie d’effroi et qu'elle avait été arachée à sa famille.

Un rire féroce glissait sur les lèvres du ravisseur.

Autour de celui-ci galopaient d’autres cavaliers armés de flèches et tenant h la main le terrible lazzo des Étrangleurs de l'Inde.

Le peintre avait rendu avec une effrayante vérité la terreur de la jeune fille et la joie horrible de ceux qui venaient de l'enlever à sa tribu, h sa tente, à sa famille et h son fiancé.

Et Gipsy regardait toujours.

Et la fascination augmentant, elle monta sur le piédestal qui supportait la statue et se mit à regarder les peintures des bras.

Le bras gauche continuait la mystérieuse histoire de la jeune fille.

Chose étrange !

On eût dit que Gipsy voyait se dérouler sa propre histoire.

La jeune fille était aux mains des matrones.

On l’avait dépouilléo de scs vêtements, et on lui faisait endosser une robe que Gipsy reconnut être toute semblable h celle qu’elle portait depuis un quart d’heure.

Et Gipsy, la sueur au front, les cheveux hérissés, regardait toujours.

Sur le bras droit la scène changeait.

Tandis que la jeune fille était prosternée devant une

statue qui n’élail autre que la reproduction en miniature de la déesse Kâli, dis hommes entraient portant sur leurs épaules des fascines et des rondins de bois, tandis que d'autres disposaient ces rondins et ces fascines les uns au-dessus des autres.

Et Gipsy, serrée à la gorge par une inexprimable angoisse, voulut détourner les yeux.

Mais la fascination exercée sur ses sens triompha de sa volonté.

Elle regarda malgré elle, et son regard se fixa sur la poitrine du monstre.

La poitrine représentait la dernière scène du drame.

La jeune fille était montée sur le bûcher.

Autour du bûcher les matrones dansaient avec des contorsions bizarres.

La flamme montait et commençait à brûler lo bas de la robe dt la jeune fille.

Au delà du cercle décrit par les matrones qui dansaient en rond, le peuple assistait au supplice avec une avide curiosité.

Cette fois Gipsy détourna la tête et descendit en chancelant du piédestal.

C’était sa propre histoire qu’elle venait de lire.

Et comme, obéissant à l'instinct suprême de la conservation, elle cherchait à s'éloigner du monstre et à fuir, un bruit se fit derrière elle.

Puis une porto s'ouvrit au fond de la pagode, Gipsy se retourna.

Et en se retournant, elle jeta un cri. .

Deux hommes au teint bronzé, aux vêtcmenLs bizarres, en poussaient un troisième devant eux.

Celui-ci se débattait et paraissait ne point vouloir entrer dans la pagode.

Et ce troisième personnage était la cause du cri que Gipsy venait de pousser, car elle l’avait recunnu.

C'était sir Arthur Newill

C’était bien sir Arthur Newilque Gipsy voyait entrer.

Pour comprendre ce qui allait se passer, il faut nous roporlor à une heure plus tût, c’est-à-dire au moment où, entendant tourner une clé dans la serrure, sir Arthur, croyant quê c'était Gipsy, s'était élancé dans le corridor.

A ce moment, on s’en souvient, deux mains robustes Pavaient pris à la gorge; on l'avait renversé et bâillonné.

La lutte avait mémo été si courte, que madame Barclay, la vieille gouvernante, n'avait rien entendu.

On jeta sur la tête de sir Arthur un de ces gros capuchons de laine semblables à ceux dont on recouvre les pendus avant de les lancer dans l'espace.

Puis on le prit, comme on eût fait d'un colis de chemin de for, et on l'emporta.

I-e liàillon d'une part, le capuchon de l'autre l'empêchaient de crier, et les liens dont scs bras et ses

jambes étaient entourés le mettaient dans l'impossibilité de so débattre.

Cependant, il comprit qu'on l'emportait hors de sa maison ; puis il sentit qu'on le plaçait dans une voiture et qu'on s’asseyait auprès de lui.

Quel était son sort ?

De qui donc était-il la viclimo ?

Voilà ce que sir Arthur, à demi étouffé, mais conservant un reste de présence d’esprit, se demanda.

La voiture, il le sentait, roulait d’un train d'enfer.

Elle courut pendant une heure environ ; puis elle parut ralentir son allure, et sir Arthur comprit qu'elle gravissait une côte.

Enfin, elle s’arrêta.

Deux bras robustes le saisirent et l'enlevèrent.

En même temps, ses pieds touchèrent le sol.

Puis une voix qui lui était inconnue traversa l'épaisseur du capuchon, arriva j’usqu’à son oreille, et lui dit:

— Sous peine de mort, marchez I

En même temps, on le poussa.

Toute résistance était inutile ; sir Arthur marcha.

Au bout de quelques pas, on le prit sous les . aisselles, et la voix dit encore :

— Voici un escalier, montez 1

Sir Arthur gravit une demi-douxaiiie de marches ; puis U trouva une surface plane.

Seulement, le sol qu’il foulait avait changé de nature.

Au sable qu'il avait tout à l’heure sous les pieds avait succédé une large dalle.

Sir Arthur continua à marcher.

Puis il entendit lo bruit d'uue porte qui s’ouvrait devant lui, et, de nouveau, on le poussa.

Une vague clarté traversa alors l’épaisseur du capuchon de laine.

En même temps le capuchon tomba.

Sir Arthur regarda alors autour de lui.

I! était dans une petite salle carrée, éclairée par une lampe qui se trouvait placée sur le marbre de ia cheminée.

La salle ressemblait à ce que les Anglais appellent un parloir et son ameublement n’avait rien d’excen- •trique.

En faisant descendre sir Arthur de voilure, on avait relâché les liens de scs jambes, ce qui lui avait donné à peu près la même liberté que celle qu'on laisse au c ntlamné à mort pour gravir les degrés de l’échafaud

Mais ses mains étaient demeurées attachées derrière son dos.

Chose bizarre 1 Le capuchon tombé, sir Arthur se trouva seul.

La porto par laquelle U était entré s'était refermée sans bruit, et les gens qui l'avaient amené s'étaient retirés sans doute.

Où était-il 1

Que lui voulait-on f

Il se posa ces deux questions et ne put les résoudre.

Il so retourna, s'approcha de la porte et examina la serrure . La porte était fermée à clé.

LES RAVAGEURS

Une fenêtre placée vis-à-vis attira ses reganls.

Sir Arthur se traîna vers cette fenêtre, et d’un mouvement d'épaule écarta les rideaux.

Les rideaux écartés, il vit la fenêtre fermée et derrière les vitres, des contrevents.

il lui était plus que jamais impossible de savoir où il était.

Mais il était seul depuis quelques minutes à peine que la porte se rouvrit.

Deux personnages entrèrent l'un après l’autre.

L'un était vêtu comme un gentleman. L'autre portail la braye blanche et la ve3t« de soie rouge d'un cipaye.

Son visage était d'un teint cuivré tirant sur le noir , scs dents étaient d'une blancheur éblouissintc

II avait les bras, les jambes et les pieds nus, et sa tête était couverte d'un turban blanc roulé à la mode indienne.

Cet homme était d'une stature colossale, et ses larges épaules attestaient une vigueur peu commune.

L’autre, au contraire, vêtu en gentleman, portant habit bleu à boutons de métal, gilet de piqué blanc et pantalon gris, avait sur le visage un loup de velours noir qui ne permettait point de distinguer ses traits.

Quand ces deux hommes furent entrés, le gentleman fit un signe à l’indien.

L’Indien enleva prestement le blillon passé dans la bouche de sir Arthur.

Mais il ne lui détacha pas les bras.

Puis, sur un autre signe du gentleman, l’Indien sortit, en saluant à l'orientale et en témoignant un grand respect à l’homme qui lui avait donné des ordres.

Alors, le gentleman indiqua un siège au prisonnier et lui dit :

— Asseyez-vous, sir Arthur.

Ce dernier, s’entendant appeler par son nom , songea une fois encore à ses amis du club qui avaient remué Londres de fond en comble à la seule fin de pénétrer le mystère de sa nouvelle existence.

Une fois encore, il se crut la victime d’une mystification imaginée par ces messieurs , et il dit à l'homme masqué :

— Ne trouvez-vous pas, monsieur, que cette plaisanterie de mauvais goût se prolonge un peu trop ?

— Monsieur, répondit le gentleman, ni ceux à qui j’obéis, ni moi-méme, n’avons jamais songé à plaisanter.

Son accent était froid, net, et sir Arthur renonça sur-lc-champ à sa première hypothèse.

— Enfin, monsieur, dit-il, m'apprendrez-vous de quel droit, vous ou les vôtres avez pénétré chez moi... pourquoi je suis ici... et ce que vous comptez faire ?

— Oui, dit le gentleman masqué, d'un signo de

tête.

— Alors, j'écoute, -dit sir Arthur.

Et il regarda fixement son interlocuteur.

— Monsieur, reprit celui-ci , vous vous nommez sir Arthur Newilî

— Oui.

— Vous êtes le cousin de miss Cécilia !

— Après ?

— La maison où nous vous avons enlevé, vous l’avez louée sous le nom de monsieur William ?

— Parfaitement.

— A la seule fin d’y recevoir une femme î

— Ceci ne regarde personne, dit sèchement sir Arthur.

— Voilà justement ce qui fait votre erreur, reprit le gentleman masqué.

— Plait-il î

— Celle femme, qui vient chez vous chaquo nuit, no vous a-t-elle pas dit qu'elle courait en vous aimant, les plus grands dangers î

— Eu effet, dit sir Arthur, qui se souvint alors do toutes les folles terreurs de Gipsy, qu'il ne connaissait que sous le nom d'Anna.

— . Savez-vous quelle est cette femme f

— Non.

— Mais... vous l’aimez T...

— De toute mon âme.

— Jusqu'à lui sacrifier votre vief

— Oh ! fit sir Arthur, dont le cœur tout entier passa dans cette exclamation.

— Alors, vous ne craindrez pas la mort ?

Sir Arthur tressaillit.

— Car, poursuivit le gentleman, cette femme , en venant chez vous, non-seulement risquait sa vie, mais elle compromettait la vôtre.

Sir Arthur fit un brusque mouvement sur le siège où il s’était laissé tomber, plutôt qu'il ne s’était assis.

— Enfin, dit le gentleman, savez-vous son vrai nom *

— Je l’ignore.

— Sa profession !

— En a-t-elle donc une ?

Un rire cruel passa au travers du masque du gentleman.

— Sir Arthur, dit-il, vous patricien, vous le cousin de la fière miss Cécilia, vous aimez depuis deux années une danseuse des rues, une fille du Wappiog, et qui s'appelle Gipsy la bohémienne ?

Sir Arthur jeta un cri terrible et sentit tout son orgueil se révolter, tandis que son sang d’aristocrate lui montait au visago I...

Pour comprendre l'espèce d’horreur qui venait do se manifester sur les traits de sir Arthur Ncwil, il faut dire combien le préjugé qui frappe d'ostracisme les bohémiens est grand en Angleterre.

Les Anglais ne sont pourtant pas des délicats en matière d’alliance.

Un noble ruiné épouse une fille de brasseur millionnaire pour redorer son blason, ou acquérir assez d’inllucnce pour se faire élire à la Chambre des communes.

Un autre s'allie à la race indienne, et épouse une fille de nabab.

LE DEUMIER MOT DE UOCAMHULE

On a vu, ce qui est plus rare du reste, un pair d'Angleterre offrir sa main à une fille perdue.

Mais un Anglais de qualité aimer une bohémienne, ne fût-elle que sa maîtresse, jamais !

L’ablmc qui sépare ces parias du monde est d'autant plus large, d'autant plus profond, que le gouvernement se montre plus tolérant avec eux, en respectant leurs mœurs étranges et en ne les astreignant h aucun des devoirs du citoyen anglais.

Le bohémien vit h Londres comme au désert.

U est libre, il fait ce qu'il veut, il pratique sa religion bizarre, il se marie selon sa coutume, il exerce ses différents métiers sous la protection efficace des policemen.

Mais si on lui donne h boire dans un verre, on casse lo verre quand il a bu.

Si un genlleman-farmer, par une nuit d'orage, consent à abriter des bohémiens sous le toit de scs' bestiaux, le lendemain, après leur départ, il fait exorciser la grange et brûler du sucre pour chasser les mauvaises odeurs.

On comprend donc le cri d'horreur échappé à sir Arthur Newil.

Anna s’appelait Gipsy.

Et Gipsy, son nom ne l'indiquait que trop, Gipsy était une bohémienne.

Et cette femme, il l’avait aimée, il l’aimait encore... peut-être...

S'il avait ou les mains libres, il se fût voilé la face pour cacher sa honte.

L'homme masqué continua :

— Sir Arthur, Gipsy porte sur la poitrine un tatouage bizarre que vous avez dû remarquer.

— Non, dit sir Arthur, qui eut un regard hébété.

— Ce tatouage est d'origine indienne, poursuivit le gentleman.

— Eh bien 1 demanda sir Arthur, qu’est-ce que cela me fait T

— Mais puisque vous voulez savoir ce que l’on veut faire de vous et pourbuoi vous êtes ici, il faut bien que vous m’écoutiez, dit le gentleman.

— Soit, parlez.

— Gipsy est née aux Indos.

— Bon I

— Elle a été consacrée à la déesse Kàii.

— Que m'importe ! dit sir Arthur.

— Attendez... Toute fille consacrée à la déesse Kàli doit mourir chaste.

— Alors dit sir Arthur, qui ne put réprimer un sourire, pour cette fois, la déesse Kàli aura eu un léger mécompte.

— Un mécompte puni de mort, dit froidement le gentleman.

— Que voulez-vous dire 1

— Que Cipsy est condamnée.

— Par qui.

— Par nous.

Sir Arthur regarda cet homme qui, au premier aspect, avait l’air d’un Anglais paisible.

— Qui donc êtes-vous T fit-il.

— Je suis h Londres un gentleman, aux Indes je suis un chef d’Ëtrangleurs. Comprenez-vous ?

Sir Arthur ne put se défendre d'un léger frisson.

Le gentleman continua d'une voix qui s'imprégna tout à coup d'un accent sauvage.

— Ce que Kâli a ordonné, ceux qui la servent l'exécuteront fidèlement.

C’est pour cela que Gipsy sera brûlée vive.

— Horreur ! fit sir Arthur.

— Cest pour cela que son complice partagera son sort.

Sir Arthur jeta un nouveau cri ; et la terreur lui donnant une force subite et peu commune, il fit un effort violent et brisa les liens de scs bras.

Mais soudain le gentleman approcha un sifflet de ses livres ot en tira un son aigu.

Deux portes s'ouvrirent à la fois et par ces deux portes se précipitèrent une demi-douzaine d'indiens en tout semblables à celui que sir Arthur avait déjà vu.

Ces hommes se jetèrent sur lui.

Il essaya de résister et de se défendre.

On le réduisit h l'impuissance.

— Misérables 1 s’écria-t-il, que vous songiez à brûler une bohémienne, peu importe au gouvernement de la reine ! mais je suis un gentleman, moi, un noble... le rejeton d'une des plus grandes familles du royaume.

— Le cousin de miss Cécilia, ricana le gentleman.

En même temps son masque tomba.

— Sir George Stowc! murmura sir Arthur foudroyé.

— Sir George Stowe qui veut épouser miss Cécilia et qui, pour cela, a besoin de faire disparaître à jamais sir Arthur, acheva l'Indien...

Sir Arthur comprit qu'il était perdu 1

On l'avait garrotté de nouveau et réduit à l'impuissance la plus complète.

— Conduisez- le auprès de Gipsy la bohémienne, dit sir George Stowe. Us ont vingt-quatre heures pour se préparer à. la mort 1

Voilà donc comment Gipsy éperdue avait vu entrer sir Arthur Newil.

Et jetant un cri de joie, elle avait couru au-devant de lui, les bras tendus.

— Sir Arthur!.,.

N'était-ce pas le paradis qui s'entr'ouvrait tout à coup pour la pauvre fille ?

Mais alors il se passa une chose inouie, étrange et que peut seule expliquer la faiblesse de la nature humaine

Sir Arthur Newil eut peur de la mort...

Cet homme calme et froid, qui jadis songeait à se tuer et avait même fait des préparatifs de suicide avec un calme parfait — . fut saisi tout à coup d’une épouvante folle.

Etre brûlé vif!

Et brûlé avec une bohémienne, sa maîtresse !

Les tortures du supplice et l’infamie tout à la fois I

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