‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 14 sur 100 · LXV1I · texte numérisé non relu

LXV1I

Gipsy était libre de ses mouvements.

Sir Arthur Netvil, au contraire, avait les jambes attachées et les mains liées derrière le dos.

Tout homme a une heure d’héroïsme et une heure de lâcheté dans sa vie.

L’heure de lâcheté était venue pour sir Arthur Newil.

11 avait peur de la mort!

Peut-être n’eùt-il point tremblé à la bouche d'un canon ou devant la hache du bourreau...

Mais cette mort effroyable par le feu, qui lui était promise, jetait l’épouvante en son âme, â ce point que son amour pour Gipsy s'était évanoui tout h coup.

D’abord, couché sur le aol de la pagode, ao roulant avec rage, il continua à accabler d'injure» cette femme qu’il avait tant aimée...

Puis, à celte animation succéda un désespoir morne et silencieux.

La lampe uniqno placée devant la monstrueuse statue continuait à projeter une lueur douteuse et presque sépulcrale autour d’elle. Quand il se fut calmé, sir Arthur Newil regarda autour de lui.

Les peinLurcs mal éclairées avaient un aspect fantastique.

Comme il était couché sur le dos, sir Arthur avait les yeux en l’air et il regardait la voûte de la pagode.

11 lui sembla alors que la statue colossale de déesse Kâli se rapprochait de cette voûte, assez pour qu'un homme qui se fût tenu debout sur sa tête’ eût pu l’atteindre.

Et verticalement au-dessus de la statue, sir Arthur remarqua une ouverture, destinée s3ns doute à éclairer la pagode durant le jour.

Le condamné dont les heures sont comptées conserve jusqu’à la dernière minute un vague espoir de délivrance.

Sir Arthur chez lequel une réaction s'était faite, eut soudain l’espoir de fuir par celte ouverture.

, Escalader le monstre, se hisser sur sa tête qui avait plus de trois pieds carrés de largeur, briser cette coupole de nacre et monter sur le tqit de la pagode, tout cela parut possible à sir Arthur.

■ Mais pour qu’un pareil plan pût être mis à exécution, il fallait que sir Arthur ne fût point garrotté comme il l'était.

Qui donc le débarrasserait do ses liens?

Et cet homme que la peur de la mort avait rendu lâche, cet homme qui avait outragé Gipsy, la femme qui, par amour pour lui, avait joué sa vie et l'avait perdue, cet homme fut plus lâche encore...

11 eut recours à elle.

Gipsy à demi morte, brisée de douleur, était affaissée au pied de la statue.

Gipsy trouvait que les bourreaux étaient lents à venir, et à dresser le bûcher.

Gipsy avait dans le cœur une duuleur sans homes et une honte immense.

Elle rougissait d’avoir aimé sir Arthur Newil, comme il avait rougi naguère en apprenant quelle était bohémienne.

11 tourna les yeux vers elle, et il n'eut point pitié de cette attitude brisée.

Cet homme voulait vivre — vivre à tout prix.

— Gipsy I dit-il tout bas.

Elle ne lui répondit pas.

— Gipsy! répéta-t-il en élevant la voix.

Cette fois, elle tressaillit, leva la tête et tourna vers lui un regard atone et sans rayons.

— Gipsy, dit-il encore, es-tu donc résignée à mourir, toi!

Elle fit un signe de tête et reprit son attitude désespérée.

— Cependant, si tu le voulais, nous pourrions nous sauver.

Le regard de Gipsy ne s'éclaira point; elle se contenta de fixer sir Arthur avec indifférence

— Oui, reprit celui-ci qui s'anima, si tu le voulais... nous pourrions fuir...

— Comment î dit-elle, comme si elle eût fait une question insignifiante.

— Regarde au-dessus de toi, reprit-il. Ne vois-tu pas une coupole vitrée!

— Je la vois, dit-elle.

— En montant sur ce monstre de pierre, on pourrait y atteindre.

— Ah ! fit-elle.

— Et si tu voulais me délier?...

Sa voix était devenue suppliante comme le regard qu'il attachait sur cette femme que tout à l'heure il insultait.

Gipsy se leva et s'approcha de lui.

— Tournez-vous I dit-elle.

Sir Arthur se coucha sur le ventre, et Gipsy put toucher ses mains liées derrière son dos.

Alors, la jeune fille, avec cette adresse qui est particulière aux femmes, se mit à dénouer un à un les liens de sir Arthur.

Et celui-ci la laissait faire , et l'espoir de la vie le reprenait peu à peu.

Enfin, ses mains et ses bras furent libres.

Alors il se débarrassa lui-même des entraves qu'il ' avait aux jambes.

Puis il se trouva sur ses pieds et maître de tous ses mouvements.

Et un cri de joie lui échappa.

Gipsy s'était de nouveau couchée sur les dalles et avait repris sa morne attitude.

Mais sir Arthur n’y prit garde.

U était libre.

Et s’élançant vers la statue, il se mit à l'escalader avec l’énergie et l’adresse d’un clown. ,

Gipsy toujours affaissée le suivait du regard.

11 s’accrocha aux draperies de pierre qui figuraient la robe de la déesse; il se hissa d’abord sur ses genoux, puis sur un de ses bras, puis il entoura le cou de ses mains crispées, et finit par atteindre la tète, en plaçant un de ses pieds dans la bouche du monstre.

Enfin, par un dernier effort, il se trouva debout sur la tète de la déesse.

Et se dressant, il atteignit de ses deux mains la coupole vitrée.

LES RAVAGEURS

Chaque vitre était enchâssée dans un cadre en fer, et assez grande pour que, une fois brisée, un homme pût passer au travers.

L’instinct de la conservation donne aux hommes les plus ordinaires une énergie et une intelligence peu communes.

Une fois In, sir Arthur comprit que le moindre bruit pourrait le perdre. *

Et le bris d'une glace ferait sans doute un tapage que répercuteraient en le multipliant tous les échos de la pagode.

11 avait au doigt une bague.

Cette bague était ornée d’un magnifique solitaire taillé h facettes.

Sir Arthur Ata sa bague et se servit de son diamant pour couper une des vitres.

Gipsy entendit un tout petit bruit sec.

La vitre était détachée.

Alors sir Arthur lui cria :

— Viens? suis-moi...

Et il se cramponna à l’un des barreaux de fer et se hissa jusqu’à l’ouverture qu’il venait de pratiquer.

Mais Gipsy no bougea point.

— Tu ne veux donc pas fuir? répéta-t-il.

Elle secoua la tête sans répondre.

Sir Arthur Newil devait être lâche jusqu'au bout. Il n’insista point, se hissa jusqu’à la coupole et comme un gymnaste qui monte au trapèze, il disparut par le trou laissé par la vitre absente.

Alors Gipsy détourna la tête et murmura :

— Quand donc les bourreaux viendront-ils?

Cependant sir Arthur Newil était monté sur le toit de la pagode.

Le jour venait. A sa lueur naissante, sir Arthur put reconnaitrc le lieu où il se trouvait.

Il était à llampstead.

Londres s'étalait au loin sous scs pieds.

Autour de la pagode s’étendait le jardin planté de grands arbres que Gipsy avait traversé, conduite par la femme aux bracelets d'or.

Un de ces arbres montait contre le bâtiment et touchait aux toits.

Le jardin était désert.

Cet arbre était la voie du salut, et sir Arthur se laissa glisser le long des branches et toucha le sol.

Escalader ensuite la grille et sautor dans Li rue n'était plus qu’un jeu pour un homme qui ne voulait pas être brûlé vif.

Une fois dans les rues de llampstead, sir Arthur n’avait qu'à courir chez le coroner et lui dénoncer sir George Stowe.

Mais, en faisant cela, il sauvait Gipsy...

Et alors seulement, sir Arthur Newil s’aperçut qu'il avait été lâche!...

Et il eut peur de se retrouver face à face avec la bohémienne et de rougir devant elle...

Et sir Arthur abandonnant Gipsy, prit la fuite dans la direction de Londres.

LXVUI

devenons maintenant à Rocamhole, ou plulAt à Marmouset, qu’il avait envoyé prévenir Milon et sa bande.

Marmouset, comme on va le voir, était un garçon plein de sagesse et d’intelligence.

Si Marmouset eût été soldat, il aurait voulu devenir maréchal de France.

Marmouset était un vaurien et sa seule ambition était de se montrer digne de la confiance de Kocambole.

Le Maître était devenu pour lui une sorte de divinité dont il voulait à tout prix mériter les faveurs et l'estime.

• Or donc. Marmouset s'était empressé d'aller exécuter les ordres de Kocambole.

Mais comme il sortait de la maison et passait devant le public-bouse où , deux heures auparavant, il avait trouvé les deux Indiens qui l'avaient mis sur les traces de Rocambole, son regard fut attiré de nouveau par un personnage qui ini parut n’élre pas lout à fait un habitué de la maison

Ce personnage était une femme.

Cette femme vêtue de haillons, comme le sont presque toutes les Irlandaises qui viennent essayer de vivre à Londres, était d’une taille presque gigantesque.

Elle eût été grande, habillée en homme.

Or Marmouset était un garçon qui tirait une conclusion de toute chose.

Une voix secrète l'avertit qu’il y avait peut-être quelque rapport secret entre cette femme et les persécuteurs mystérieux de Gipsy.

— Après tout, pensa-t-il, j’ai de bonnes jambes, je les pendrai à mon cou pour aller plus vite cherche r Milon.

Et il entra dans le public-house.

On avait déjà vu Marmouset daus la soirée.

Il n’était plus un inconnu pour le tavemier, qui avait remarqué que l’enfant ne parlait que par signes.

Il était sourd-muet aux yeux du bonhomme et de quelques habitués qui l'avaient déjà vu.

Marmouset entra et fermant sa main gauche, il mil son pouce étendu dans sa bouche.

Ceci voulait dire :

— J’ai soif.

Le tavernier lui montra tour à tour le cruchon au gin et le pot à la bière.

àlarmouset secoua la tête.

Si Marmouset ne voulait ni bière, ni gin, c'est qu'il voulait du wiaky.

On lui servit donc du wisky et il jeta trois pcnco sur le comptoir d'étain.

Puis, tout en buvant, il se mit à suivre du coin de l'œil l'Irlandaise gigantesque.

Cette dernière, assise tout près du comptoir, causa' avec un petit homme qui lui allait à peine à la banc? , et la regardait néanmoins fort tendrement.

— Jenny, disait-il, par saint Patrick, le patron de

la vieille Irlande, tu as tort de ne pas consentir à m’épouser.

L’Irlandaise répondait par un gros rire.

Marmouset, qui passait pour sourd-muet s’était accoudé, son verre de wisky à la main, sur le comptoir,

Marmouset, on le sait, ne comprenait pas l'anglais, ce qui lui avait donné l’idée de jouer le rôle de sourdmuet.

Cependant il y a une foule de mots anglais qui se rapprochent du français, et Marmouset était tout oreilles h la conversation de la grande Irlandaise et du petit homme.

Tout è coup, un nom le fil tressaillir :

« Gipsy ! »

— Bon I se dit-il, je donnerais ma tète à couper qu'elle est de la bande, celle-lh.

Puis il entendit encore un autre nom :

« Arthur Newil. »

Ce nom lui était inconnu, mais prononcé avec celui de Gipsy, il paraissait avoir pour lui une signification mystérieuse.

Et au lieu de quitter le public-bouse, Marmouset demanda par signes un second vcrTe de wisky.

D'un œil, il surveillait l’Irlandaise, de l’autre, il regardait dans la rue.

Mais, tout k coup, Marmouset éprouva une émotion tellement violente qu’il en demeura immobile et comme pétrifié.

Gipsy, avec ses habits d’homme, venait de passer dans le cercle de lumière projeté par le gaz du publichouse.

Marmouset ne se trompait jamais.

Quand il avait vu les gens une fois, il les reconnaissait sous n’importe quel costume. Il avait donc reconnu Gipsy.

Mais, en même temps, il avait vu faire un mouvement à l'Irlandaise qui avait posé un doigt sur scs lèvres et prononce tout bas le nom de Waterloo-Bridge.

Or Marmouset savait déjà que bridge signifie pont, comme church veut dire église.

En même temps l’Irlandaise Bortit avec le petit homme.

Marmouset paya son second verre de wisky et sortit à son tour.

Dans la rue, il eut un moment d'hésitation, et il faut avouer que la question était complexe.

S’en irait-il simplement chercher Milon, ainsi que le avait commandé Rocambolc 1

Se mettrait-il à la poursuite de Gipsy pour savoir où elle allait ?

Ou bien suivrait-il l'Irlandaise ?

C'était <’i jeter un penny en l’air et h jouer la chose à pile ou face.

Ce qui fit que Marmouset, obéissant à une inspiration subite, se décida pour un quatrième parti.

L'Irlandaise et le petit homme s’étaient séparés en échangeant un signe d'intelligence et un mot :

« Waterloo-Bridge. »

A la porte du public-house était un cab, et Mar-

mouset s’aperçut alors que le petit homme n’était autre que le cocher du cab.

Marmouset n’essaya point de se prouver è lui-même la sagesse de la détermination subite qu’il prenait.

Non, Marmouset obéissait à un instinct, à une inspiration, et il eût été bien embarrassé de donner la raison de sa conduite.

Mais, se souvenant de son origine faubourienne, le gamin s’élança sous le cab, dont les roues étaient trèshautes, se cramponna à l'essieu et se fit traîner.

Quelque chose lui disait qu'il prenait lè le bon parti.

Tout le monde a vu un cab et sait que ce cabriolet tout anglais porte le cocher par derrière, dans une espèce de tuyau de cheminée, les guides passant dans une fourche, au dessus de la capote.

Ainsi placé, le cocher ne pouvait regarder sous sa voiture.

lin policeman seul aurait pu apercevoir Marmouset et l’arracher h sa prétendue félicité.

Mais les policemen sont rares dans White-Chapelle, et puis ils ne s’occupent guère d'un gamin qui se fait traîner par une voiture.

Le cab partit cl descendit tout droit au pont de Waterloo.

Puis il s’arrêta à l’entrée.

Marmouset ne bougea pas.

Marmouset, toujours cramponné à son essieu, se disait :

— Je donnerais ma tète à couper qu'on va enlever Gipsy, et qu’on l’emportera dans cette voiture.

Et Marmouset attendit.

Une demi-heure s'écoula.

Le cocher n’avait pas quitté son siège. La clarté d’un réverbère projetait sa silhouette sur le sol du pont.

Marmouset put se convaincre qu’il fumait.

Quand un cocher anglais fume, c'est qu’il a du temps à perdre.

Marmouset laissa porter ses jambes sur le sol pour se délasser un peu.

Une autre demi-heure s'écoula.

Tout d’un coup, Marmouset vit la silhouette du cocher jeter son cigare.

En même temps, il entendit des pas précipités.

Puis, il vit accourir une femme et deux hommes.

La femme, il la reconnut sur-le-champ à sa taille gigantesque.

C’était l'Irlandaise.

L’un des deux hommes portait dans ses bras quelque chose qui se débattait.

Marmouset devina que c'était Gipsy.

Et il caressa la crosse de son revolver.

Mais Marmouset était prudent, et il pensa qu’il valait mieux savoir en quel endroit on conduisait Gipsy, que chercher à la délivrer.

Il se cramponna donc de nouveau à son essieu, et le cab repartit, tandis que l'Irlandaise et l’un des deux hommes s'éloignaient.

LES RAVAGEURS

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