LXV
Tandis que la mèche brillait, tandis que Rocambole, Vanda et Timoléon attendaient le moment fatal où le
baril de poudre ferait explosion d'autres événements se passaient rue du Vert-Bois.
Comme nous l'avons vu, Rocambole n'avait pas voulu emmener Milon, en dépit des sinistres pressentiments de celui-ci.
Milon avait ordre de veiller sur Gipsy et Marmouset.
Et cependant, si jamais Milon avait eu envie de désobéir à Rocambole, c’était assurément ce jour-là.
— Je ne sais pas, murmura-t-il, tandis que le fruitier refermait sa boutique', mais j’ai idée qu'il va arriver malheur au Maître.
— Oh ! dit la belle Marion, quelle idée.
— Nous avons affaire do nouveau à Timoléon, dit Milon , et j'aimerais mieux tous les Étrangleurs de la terre contre nous.
— Bah ! fit le fruitier, les Étrangleurs ne sont pas dangereux. Du moins celui que nous avons mis dans la cave, là-bas, n’a pas encore donné signe de vie. Je suis descendu tout à l'heure p our chercher le pic, rien n'a bougé.
— 11 dort sans doute encore , fit Milon.
Comme Milon disait cela, on frapi» doucement à la porte de communication qui, de l'allée, ouvrait dans la boutique.
C’était , comme on dit , la porte des locataires.
Le fruitier alla ouvrir et fit un geste de surprise en voyant entrer Marmouset.
Marmouset était pieds nus et en chemise.
Sans doute quelque événement inattendu l'avait arraché de son lit.
De plus, il posait mystérieusement un doigt sur ses lèvres.
— Qu’cst-ce qu'il y a î dit le fruitier de plus en plus étoané.
— Il y a, dit Marmouset en entrant, quenoussommes refaits et le Maître aussi.
Milon sentit quelques gouttes de sueur perler à ses tempes.
Marmouset reprit :
— C'est dans la cave que vous aviez mis l'Anglais ?
— Oui.
— Et vous croyez qu'il y est encore !
— Dame !
— Eh bien! il n’y est plus, dit Marmouset.
— Oh ! fit le fruitier, c’est impossible.
— 11 s'est échappé...
— Mais par où î
— Je ne sais pas.
— Échappé ! murmura Milon dont les cheveux blancs se hérissèrent.
— Heureusement, dit Marmouset, que nous allons le reprendre.
— Où est-il donc 1
— Dans la maison.
Marmouset parlait toujours à voix basse.
— Ah 1 mais par exemple 1 dit-il , faut pas faire du bruit, et il faut ôter vos souliers.
— Pourquoi ? demanda le fruitier.
— Écoulez donc, reprit Marmouset.
Et s'adressant au fruitier :
— Vous avez un nouveau locataire depuis deut jours!
— Oui.
— Un vieux qui tient un bureau de placement.
— Cest cela.
— Eli bien ! l’Anglais est chez lui.
Cela paraissait si extraordinaire que le fruitier regarda Marmouset, comme s’il eût douté que l'enfant jouh en ce moment de sa raison.
— Écoutez, vous allez voir, reprit Marmouset.
— Parie.
— Vous savez que Gipsy couche dans la pièce <h fond, celle qui n'est séparée que par une cloison de l'appartement du lieux.
— Oui. Eh bien?
— 11 était couché depuis une heure, et je commençais à m'endormir. 11 m’a semblé que Gipsy se plaignait et je suis entré dans sa chambre sur la pointe des pieds.
« Depuis qu’elle est folle, elle pleure souvent en dormant et elle a des cauchemars.
• Je me suis donc approché de son lit ; mais elle dormait et ne rêvait plus.
■ J'allais me retirer, lorsque tout à coup j’ai va comme un point lumineux dans le fond de l'alcôve.
c C’était un petit trou dans le mur; un trou rond et percé avec une vrille.
« Le lit de Gipsy ne touche pas au mur ; un sentiment de curiosité m‘a poussé à entrer dans l'alcôve.
« J’ai collé mon œil à ce trou et j’ai regardé, me disant :
« Qu'est-ce que peut bien faire mon voisin, à cette heure 7
• Un homme était assis devant une table, de l'autre côté du trou, c'est-à-dire dans l'appartement du vieux.
« Cet homme avait le visage tourné do mon côté.
— Eh bien ?
— Ce n’était pas le vieux; c’est l'Anglais! Si vous en doutez, venez avec moi.
Milon et le fruitier ôtèrent leurs souliers et tous deux, sans lumière, ils se glissèrent dans l’allée de U maison et montèrent l'escalier sans bruit.
Marmouset , en sortant, avait ouvert la porte sans bruit et l'avait laissée entrebâillée.
Gipsy dormait toujours.
Marmouset pénétra de nouveau dans l'alcôve et de nouveau colla son œil au trou.
Puis il prit Milon par la main et, l'attirazit doucement, il le força à prendre sa place.
Milon regarda à son tour et recula ensuite d'un pas.
— C’est lui ! dit-il.
Marmouset saisit de nouveau le bras de Milon ;
— Oui, dit Milon.
Mais comme s’il eût été saisi de vertige, ou du mois! comme s'il avait eu peur d’être abusé par ses propres yeux, il se tourna vers le fruitier et le poussa à son tour vers le trou pratiqué dans la cloison.
Le fruitier n’avait vu sir James qu’endormi et, p» conséquent, comme mort.
I,ES MILLIONS DR LA BOHÉMIENNE
Pilons ’ Oit alors RoramMr (l’age iss).
Maintenant sir James avait les yeux oui erls et il était dans l'attitude calme d'un homme qui se croit seul. Néanmoins le fruitier le reconnut.
— Oui, dit-il, c’est bien lui.
— Que faut-il faire? demanda MiTon.
— C'est bien simple, répondit Marmouset.
— Ah!
— Qu’a voulu le Maître en le jetant dans un cul de liasse fusse? le supprimer provisoirement, n'csl-ce
pas?
— Oui, . ,
— Eh bien I dit Marmouset, allons I Et il se dirigea vers la porte.
— Un moment , dit le fruitier.
— Qu’est-ce qu'il y a ? demanda Milon.
— Je me méfie des Anglais , dit le fruitier. Ils ont toujours des revolvers dans leurs poches.
34* uvastwi.
— C'est bien possible, fit Marmouset.
— El je vais prendre mon merlin, ajouta le fruitier. Or le merlin est une sorte de marteau avec lequel
on tue un homme d'un seul coup.