SS
Rocambole observait tout, examinait tout, parlait
quelquefois du Pâtissier, et comme il s'exprimait dans le plus pur argot des bagnes et des maisons centrales, personne ne doutait qu'il no fût Un ami, c’est-à-dire un voleur.
Aussi ne se cachait-on pas de lui ; et si on ne pouvait lui donner des nouvelles du Pâtissier, c’est que personne n'avait vu ce dernier.
- La carrière où Timoléon avait conduit Vanda était inconnue.
Milon et Rocambole passèrent tout près du fameux puits, ne se doutant point que celle qu'ils cherchaient était à quelques centaines de pas sous terre.
La nuit s'écoula en recherches infructueuses.
Non croyait poursuivre son infidèle et sa rivale préférée.
Rocambole, au contraire, ne pensait qu'à Vanda.
Les premières lueurs de l'aube les surprirent dans la plaine de Pantin.
Cependant, cette nuit-là même, la Chivotte et le Pâtissier avaient apporté à manger à Vanda.
Mais la fatalité n'avait pas voulu qu'ils rencontrassent Rocambole.
Ce dernier, voyant le jour, se pencha à l'oreille de Milon et lui dit :
— Il faut pourtant nous débarrasser de cette femme.
— Comment ? demanda Milou.
— Nous allons voir...
Nora était harassée de fatigue.
Rocambole lui dit ;
— Puisque Léon n'est pas à Pantin, c’est qu'il est resté dans Paris avec sa largue. Retournons à la barrière.
— Ça va, dit Nora Pitanchd.
— Nous le retrouverons bien sûr dans quelque bouchon de Beüeviile ou de la Viilette.
— Allons , dit Nora qui ne tenait plus sur ses jambes.
On sc remit en route et l'on descendit par les buttes Chaumont sur l’ancien boulevard extérieur.
— Si nous buvions un coup ? dit Rocambole.
Et il fit entrer Nora et Milon citez un marchand de vin qui venait d'ouvrir sa boutique.
Nora avait soif, elle avait faim.
Rocambole fit apporter du vin et du fromage, dans le cabinet unique de l'établissement.
Nora dévora et but à longs traits.
Après le vin, on passa à l'eau-de-vie.
Nora, au bout d’une heure, avait la tête si lourde quelle s’appuya sur fa table.
La fatigue acheva l'œuvre. Elle s’endormit.
— Filons ! dit alors Rocambole.
Et tous deux sortirent sur la pointe du pied, laissèrent cent sous au comptoir et dirent qu'ils allaient revenir.
Le reste de la journée fut employé par Rocambole et Milon en recherches non moins infructueuses.
I Après avi ir repris leurs habits ordinaires, ils se rendirent aux Champs-Elysées.
Les domestiques du petit hôtel de l'avenue Marignan étaient dans la consternation.
Us n’avaient vo rovenir ni sir James Nively , ni Vanda.
Milon alla rue du Vert-Rois.
Le fruitier le prit à part et lui dit d'un air mystérieux :
I — 11 est venu, hier soir, une femme qui s'appelle ! Zélie.
— Est-ce qu elle a demandé après inoi ?
— Non, dit le fruitier, mais elle voudrait voir le petit.
— Qui ça. Marmouset?
— Oui.
— Eh bien ?
— Je l'ai flanquée à la port '. C'est uno de mes anciennes locataires. Je m'en méfie !
Milon reporta ces paroles à Rocambole qui l'alteudail sur le boulevard Saint-Martin.
Rocambole lui dit :
— Tu vas l’installer rue du Vert-Rois. Cette femme reviendra sans doute. Tu iui parleras et si elle a quelque nouvelle du Pâtissier à nous donner, lu me ramèneras rue Saint-Lazare en lui promettant tout l’argent qu'elle te demandera.
Milon, fidèle à la consigne qu'il aypit reçue, s’inr slalla dans l'arrière-boutique du fruitier et attendit Zélie.
Rocambole était retourné rue Saint-Lazare.
Il comptait baucoup sur l'intelligence et l'audace de Vanda.
Vanda était morte on prisonnière.
Dans le second cas, si épaisses quo fussent les portes de la prison, si bien surveillée qu’elle fût, elle trouverait uu moyen de faire parvenir à Rocambole un mot, un billot, un renseignement quelconque.
Rocambole eu était si convaincu qu’il s'enferma rue Saint-Lazare et attendit.
La journée s'écoula.
Milon ne revint pas. C'était uno preuve que Zélie n'avait pas reparu rue du Vert-Rois.
Puis la nuit vint, et une partie de la soirée s’écoula.
Rocambole commençait à se désespérer, lorsqu'il entendit du bruit dans Pautichambre.
Le petit groom, l’ancien serviteur de milady à Rocbebrune, barrait le passage à une sorte de mendiante avinée qui insistait pour entrer.
Rocambole parut.
Cette mendiante, c'était Philippette.
Elle tenait à la main le papier sur lequel Vanda avait trace en russe ces quelques mots :
c Prisonnière... au pouvoir de Timoléon... suis la femme qui te porte ce billet... promis deux œuts louis...
— Enfin ! murmura Rocambole, qui ne put contenir plus longtemps cette émotion terrible qui l'étreignait definis trente-six- heures.
■Et il s'apprêta à suivre Philippette. > •
LE DERNIER MOT DE ROCAMRULh,
Revenons à Timoléon que nous avons laissé se faisant une lanterne de son cigare pour déchiffrer le billet de Vanda.
Nous l'aVons vu aller au devant du Pâtissier, après avoir recommandé à sir James Nively de ne point bouger et de ne faire aucun bruit.
Le Pâtissier l'attendait au coin de la rue Saint-Martin.
— Eh bien? est-ce prêt? demanda Timoléon.
— Où est le baril?
— Le baril, la mèche, tout est dans le puits.
Timoléon tira de sa poche une grosse montre d’argent.
— II n’est que neuf heures, dit-il, nous arriverons avant que Philippelte soit partie.
Et ils prirent un fiacre qui les conduisit aux buttes Chaumont.
Des buttes, ils descendirent à pied dans la plaine.
Là, le Pâtissier demeura auprès du puits, tandis que Timoléon s'approchait sans bruit de la carrière où devait su trouver Philippelte.
Nous avons vu comment il aborda cette dernière lorsqu’elle sortit.
Pbilippette ne savait pas plus ce que voulait faire Timoléon, qu’elle ne savait ce que c'était que le major Avatar.
Timoléon savait quelques mots de russe, et il lui fut aisé de traduire le billet de Vanda.
Vanda disait :
— Suis la femme qui te portera ce billet.
— Ça marche comme sur des roulettes ! murmura Timoléon en rendant le billet à Philippelte.
— Eh bien! dit celle-ci, que faut-il faire?
— Pardieu ! U faut porter le billet à son adresse.
— Et vous croyez que j’aurai les deux cents louis?
— Certainement, puisqu’il est convenu que nous partagerons.
— Üh ! dit Philippelte. si ça arrive et quo j'aie ma part, je veux me griser sans désemparer, pendant six mois de suite.
Timoléon se mit à rire.
— Mais pour que tout aille comme tu veux, dit-il, il faut que tu fasses ce que je voudrai.
— Comment donc ça?
— Que tu écoutes bien mes recommandations.
— Tu vas d’abord venir avec moi.
— Oùçà?
— Par ici I
Et Timoléon prit la vieille femme par le bras et Pentrâlna vers un petit monticule qui se trouvait à peu près à égale distance du puits et de la carrière à ciel ouvert dans laquelle Philippelte avait fait du feu.
Sur ce monticule il y avait une broussaille, et cette broussaille cachait une petite excavation.
— écoute bien ce que je vais te dire, dit elora Tirooléon. La personne que tu vas amener pour délivrer
cette dame aura soin de ae munir d’une corde et d’un pic.
— Pourquoi faire?
— Tu vois ce trou?
— Oui.
— C’était la première entrée de la carrière abandonnée, dans laquelle j’ai enfermé la petite dame.
— Bon!
— Avec trois coups de pic il aura creusé un trou, avec la corde qu'il fixera à une pierre il pourra descendre.
— Et c’est par là qu’il remontera?
— Naturellement, dit Timoléon, dont Philippelte ne vit pas le mauvais sourire. C'est égal, je vais te donner un conseil.
— Lequel?
— Tu feras bien de te faire payer d’avance.
— Pourquoi?
— On ne sait pas ce qui peut arriver. Il peut se casser le cou en descendant.
Philippelte regarda Timoléon. La nuit n’était pas claire, mais elle vit briller les yeux du misérable d’une joie infernale.
— Ah l je crois que je comprends, papa, dit-elle.
— A bon entendeur, salut! dit Timoléon. Seulement, fais bien attention à lui, c’est que si tu ne joues pu serré, nous sommes flambés et tu n’auras rien.
— C’est pourtant un messière , dit Philippelte faisant allusion au major Avatar.
Messière est un mot d’argot qui veux dire bourgeois.
— Oui, mais c’est un malin : ainsi prends garde!
— Bon 1 murmura Philippette, je n’ai pas passé U moitié de ma vie à Saint-Lazare pour être née d’hier... et je ne suis pas saoûle, ce soir. Je l'enfoncerai joliment, le bourgeois.
Et Philippette s’en alla pour remplir son message.
Timoléon redescendit vers le puits.
Le Pâtissier l’avait découvert, et il était coudé auprès.
— Embarque ! dit Timoléon.
Et il descendit le premier.
Puis, quand le Pâtissier, l’eut rejoint, il alluma s» mèche soufrée, disant :
— Vérifions les objets.
— Mais, dit le Pâtissier, vous allez donner l’éveil 1 la jolie daine.
— Non, dit Timoléon.
— Cependant elle va voir la lumière passer sous b porto.
— Elle n'est plus dans la carrière.
— Hein ?
— Elle est dans le boyau qui conduit à l’autre, ma» ce n’est pas par là quelle pourra sortir.
En môme temps Timoléon passait l’inspection de* objets apportés par le Pâtissier au fond du puits.
U y avait d'abord une scie à main, semblable à celle* dont se servent les menuisiers pour faire un trou road dans une planche.
LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE
Jamais mendiaui doublé de voltar l’arait eu une urne plus réussie .Par* *51].
— Je ne sais pas trop ce que vous voulez faire de ça, dit le Pâtissier.
— Tu le verras plus tard.
11 y avait ensuite une longue mèche soufrée |iareiUc à celle dont se servait Timoléon, en ce moment, pour y voir clair.
Ensuite une petite futaille qui aurait pu contenir quinze ou vingt litres de vin : c’était de poudre à canon qu'elle était pleine.
— Voilà de quoi faire sauter la moitié de Pantin, dit Timoléon.
— Et c’est pour... Rocambole?...
— Naturellement.
Les yeux du Pâtissier brillaient d’une joie féroce.
— Maintenant, mon bonhomme, poursuivit Timoléon, nous n'avons plus qu'une chose à faire.
— Laquelle 7
— Nous croiser les bras et attendre.
— Attendre quoi?
— Que le gibier vienne donner tête baissée dans le panneau que nous avons tendu.
— Mais, dit le Pâtissier, je devine bien à peu près ce que vous voulez faire; seulement...
— Seulement, tu ne t’expliques pas les moyens?
— Non.
— Eh bien ! patience et tu verras qu’à moins d’étre
le diable ou le bon Dieu, il n’y a pas moyen que l'anti Rocambole en réchappe. ,
En même temps, Timoléon éteignit la mèche soufrée, et tous deux demeurèrent immobiles et silencieux au fond du puits.
Philippotte s’élait donc présentée chez le major Avatar, et Rocambole r'élail montré dans l’anti-
chambre au moment oi'i le petit groom parlementait avec la vieille femme, qui insistait pour entrer.
D’un coup d’œil, Rocambole eut toisé Philippette.
C’était une de cos femmes qui sont descendues au plus bas de lechelle sociale.
Mais le papier qu’elle apportait état) bleu de l'écriture de Vanda, et pou importait à Rocambole la messagère qu'elle avait choisie.
D'ailleurs, Il y avait une chose qui pp faisqjj P*s doute pour Rocambole :
Vanda était au pouvoir de Timoléon.
Par conséquent, si eila était parvenue I çotfampre quelqu’un et à l'intéresser à son sort , ce quelqu'un «g pouvait étrequ'uae de ces créatures abjectes que Timaléon employait si volontiers.
Ainsi qu’elle l’avait dit à ce ejernier, Philippette ne manquait ni d’intelligsnce.qjtj’gtijuce, kirsqu’elie n’étqtt pas prise de boisson.
Si Rocambolc avait pu soupqaRRtf un Jjfeg, 1’»# tude que prit tout d’abord Philinpgtte l'eût rassuré.
— Mon bon monsieur, dit-olle, gp venant ici je jaqe gros jeu, parce que les gens qui ygus ont ftfi» votre petite dame me tueraient s’ils savaient que je mnqge le morceau. Mais votre petite dam# m’a dj( que voqs étiez généreux.
— C’est-à-dire, interrompit Rocarqhola, qu'elle vous a promis deux cents iouis.
— Vous l’aves dit.
— Rassurez-vous, la mère, vous ieq qgfez.
Mais Philippettc se rappelait la reciqiimandasiau tie Timoléon.
— J’aimerais autant les avoir tout dg suite, dit-a|le,
— Pardon, qnand nous aurons retmqyé celle quq je cherche, dit Rocambole.
Philippette ne bougea pas.
Rocambole comprit qu elle ne marcherait que si cil# ne voyait l'argent.
— Venez par ici, dit-il.
Et ii la fit entrer dans son cabinet, et ouvrit un tiroir de son secrétaire.
Dans ce tiroir, il y avait une poignée de billets de banque.
— Connaissez-vous ça? dit-il en lui en montrant un.
— Pardi ! j'en ai assez remué dans mon jeune temps, quand je roulais voiture, dit Philippette. Ce sent des billets des mille francs.
Hocamhûte en [Wt quatre et les mit dans sa poclie.
Puis il referma le tiroir, disant h Philippette :
— Quand vous m’aurez conduit, vous lés aurez.
H parlait aven un te! accent de franchise et de fermeté i» la fois, que la complice de Timoléon comprit qu’il ne la trompait pas et qu’il donnerait l’argent après avilir retrouvé Vanda, mais que rien ne le lui ferait lâcher auparavant.
— C'est bien, dit-elle, partons !
— Où allons-nous ? demanda Rocambole.
— A Pantin.
H ti i ssaillit au souvenir d« ses recherches infructueuse;;.
— Ah ! dit Philippette, sont malins, allez !
— Qui donc ?
— Ceux qui ont enfermé la petite dame. Ils l'ont mise dans une carrière qui est bouchée et que personne
ne connaît [dus.
Ceci coaftfmail tous les soupçons de Rocambole.
Tan lig quq Philippette parlait, il avait revêtu rapidemcj.it une guuv.iise redingote et s’était coiffé d’une casquette, ce qui lui donnait l’air d’un ouvrier.
Puis li avait, sans que Philippette le vit, glissé deux pist jjçts et uq poignard dans ses poches.
— A tàm, 4>' encore Philippette, ce n’est pas tout.
— Quq faul-ij pReure '!
— Vous pensa* hlùu que si j'avais été moins vieille et plus robuste, en place de venir vous chercher, j’aurais délivré la petite dame, mais ii y a de l’ouvrage, allez ! il f*q4fgi| avoir un bon pic et une longue corde.
— Mous pfemifûus tout Cela en route, dit Rocam-
Won* !
Et il la prit par (g bras et sortit avec elle, au grand étonnement du petit groom qui ne pouvait comprendre continent pu hüriimB de la valeur et de l’cducation du m*jpf Avqtar, pouvait se donner une semblable com- PWHR<
Hans la rue, ^pcambole arrêt# un fiacre, y fit ni ntgf philippette et dit au cocher :
— Mène-noqs aux bultes Chaumont, mais en pasjjgpl, tu t’arrêteras rue du Vert-Rois, au numéro 19.
Philippette tressaillit.
pomment (g major AV*I*f pouvait-il avoir affaire précisément daps i# maison où Timoléon demeurait !
— lÿuus jllups nous procurer un pic et des cordes, «I Ho- mlioie.
Le fiacre partit.
Un quart-d’heure après, il arrivait rue du Vertltois.
La rue était déserte, la boutique du fruitier fermée.
Mais un filet de lumière passait sous la porte.
Rocambole frappa.
Ce fut le fruitier qui vint ouvrir.
11 y avait trois personnes dans t'arrièrerboutique. Milon, la Mort-des-Braves et une femme.
Mi ton se précipita à ta rencuntre du Rocambole.
-- Eh bien I dit-il.
lui femme se retourna et murmura.
— Le MaKre!
Rocambole bissa éelapper un geste d'étonnement;
ii avait reconnu l'ancienne prisonnière de Saint- Tarare, la Mie Marton. la femme au chien.
En effet, le chien, ce chien merveilleux d'instinct, qui avait aidé à sauver mademoiselle Antoinette Miller, était couché sous la table.
il grogna un moment; mais B finit par reconnaître Rocambole et se mit h le caresser.
— Que fai»-tu ici ? demanda Rocambole.
Philippette était restée dans la voiture et ne pouvait
entendre ce qui ae pestait dans la boutique.
LES MILLIONS DE LA BOHÉMIENNE
— Maître, répondit Marton, je suis venue de la part d’une femme appelée Zélie.
Bon I fit Rocambole.
— Prévenir ce jeune homme qui se cache ici que le Pélissier veut lui jouer un mauvais tour.
— Je le sais, dit froidement Rocambole.
— Zélie est venue déjà, mais le patron l'avait mise à la porte , alors elle m’a envoyée et bien heureux que j’aie trouvé M. Milou.
— Maître, dit Milon tout bas, avez-vous des nouvelles de Vanda?
Et Rocambole, qui paraissait fort calme, dit au fruitier ;
— fl faut me trouver une de ces longues cordes qui te servent à descendre ton vin dans la cave.
— Bon, dit le fruitier, c'est facile.
— Puis un pic ou uno bêche.
— Vous savez que j’ai un pic, je vas lo chercher.
— Mais où allez-vous donc , Maître ? demanda Milon.
— Délivrer Vanda.
— Alors vous venez me chercher ?
— Non, tu resteras ici.
— Pourquoi !
— Parce que le Pâtissier et Timoléon rident sans doute autour de la maison et qu'il faut veiller sur Gipsy.
Le fruitier revint quelques minutes apres.
Il portait le pic et la corde dont il avait fait un écheveau.
— Maître, murmura Milon, n'est-ce point assez de la Mort-des-Uraves et de notre ami le fruitier pour garder Gipsy?
— Non.
— - Comment, vous allez tout seul ?
— Oui.
— Maître... j’ai peur...
— Imbécile I dit Rocambole.
Et il lui montra la crosse de ses pistolets, ajoutant tout haut :
— Vous allez tous m’attendre ici.
Et il regagna la voilure dans laquelle se trouvait Philippette.
— Aux buttes Chaumont, maintenant 1 dit-il au cocher
UIV
Ainsi que nous l’avons dit déjà , Philippette n’avait pas vu, sans quelque inquiétude, io major Avatar se faire conduire rue du Vert-Bois.
il est même probable que si elle avait eu les deux cents louis en sa possession, elle aurait pris la fuite, tandis que Rocambole entrait dans la boutique du fruitier.
Mais Rocambole ne s’était point dessaisi , et elle resta.
Ensuite une réflexiou était venue à son aide, pour
calmer son anxiété qui n'était point dépourvue do logique :
— Je ne sais pas pourquoi Timoléon a enfermé cette dame dans les carrières, se dit-èlle; je ne sais pas davantage pourquoi il vout qu’on la délivre; pourquoi saurais-je les raisons du messièie à venir rue du Vert-Bois ? Tout ce que je sais, et ça me suffit, c'est qu’il y a deux cents louis à partager ; et voilà !
Rocambole, qui ue pouvait deviner les réflexions de la vieille femme, se mit alors à l’interroger, taudis que la voiture montait le faubourg Sainl-Gertnâlrt.
Philippette lui racbnlâ fort natvemeht que, SB trouvant sans asile, elle était allée coucher aux carrières de Pantin; mais que là, on l'avait chassée en disant qu'elle était trop vieille ; puis qu’à force de cliercheé, elle avait trouvé une carrière à ciel ouvert avec un reste de feu, tout au fond, qu’elle y était entrée, ot que, tandis qu’elle essayait de ranimer le feu, elle avait entendu Vanda.
Philippette décrivit de son mieux la carrière ot l’excavation trop étroite à travers laquelle Vanda avait essayé vainement de passer.
Elle raconta que Vanda lui avait détaillé, d’une façon fort claire, la place topographique de la carrière dans laquelle on l’avait enfermée.
Rocambole écoutait tous ces détails avec attention.
Philippette lui dit ensuite :
— A la façon dont elle m'a parlé, U petite dame, j’ai bien compris qu’il n’y avait qu'un homme capable de faire tout ça, et que cet homme était Timoléon.
— Tu le connais donc? fil Rocambole.
— J'ai travaillé pour lui, dans le temps, mais c'est
un pingre. On n’a pas de l’eau à boire, avec lui, et puis je n’aime pas les tousses. Alors, la petite dame m'a dit que vous me donneriez beaucoup d’argent. Dame! j’ai fait mes oondilious, comme vous voyez... avec deux cents louis, j’ai de quoi boire et manger le restant de mes jours. , 1
Rocambole ne répondit pas.
La voiture arriva en haut des buttes Chaumont.
Rocambole donna dix francs au cocher et le renvoya.
Puis il dit à Philippette :
-v Viens I je sais le chemin.
—.Encore une drtjle de chose I pensa l’ivrognesse.
Ils descendirent dans la plaine par ce sentier que Rocambole avait déjà suivi une fois.
Puis ils arrivèrent à celte planche jetée comme un pont sur le torrent sans eau.
Bien quTl ne fit pas clair du tout, la nuit était moins obscure quo deux heures auparavant.
Cela tenait sans doute à un vent du nord qui avait nettoyé le ciel et inis à découvert les étoiles.
Rocambole suivait Philippette qui lui disait :
— Allons vite ! b pauvre petite dame doit sc désespérer.
Rocambole n’avançait qu'avec précautiop, portant autour do lui un regard clair et froid, auquel rien n’échappait.
ÎGO
La plaine était déserte et rien ne bougeait.
Ils passèrent auprès du puits, dans lequel Timoléon et le Pâtissier étaient blottis.
Un moment, ce puits fixa l’attention de Kocambole , mais Philippette marchait en avant.
Et j"jis la nature a refusé à l'homme cette puissance d’odora' qu’elle a accordée aux animaux.
Un chien aurait certainement éventé la présence des deux bandits dans le puits.
Rocambole passa.
Quelques minutes après, il était dans la carrière â ciel ouvert, et Vanda jetait un cri de joie.
Philippette s'accroupit de nouveau sur le foyer pour rallumer quelques tisons, sur lesquels elle jeta une poignée de broussailles sèches.
Bientôt les broussailles flambèrent et projetèrent autour d'elle une certaine clarté.
B suffit d'un coup d'œil à Rocamlvole pour se convaincre qu’il lui serait impossible d'élargir co trou formé dans le rocher, et à travers lequel il apercevait Vanda.
Celle-d lui dit :
— Ce n'est pas par lh que je suis entrée, comme tu le penses bien.
Et elle raconta l'histoire du puits , et décrivit minutieusement oe couloir souterrain que fermait une porte massive et solidement fermée.
— C’est bien, dit Rocambole, j'enfoncerai la porte k coups de pic.
* Mais Philippette lui dit :
— Je sais un moyen plus simple de délivrer madame.
— Lequel 1
— Avex-vous vu, reprit la vieille en s’adressant ii Vanda une aorte d'échafaudage au-dessus de la carrière et qui forme comme un plafond T
— Oui, répondit Vanda.
— Kh bien ! en deux coups de bêche on aura eu raison de la première entrée de la caverne, et avec la corde que monsieur a apportée...
— Cette femme a raison, dit Rocambole.
Philippette prit un tison enflammé et dit :
— Venez, je vais vous éclairer.
Rocambole la suivit, et, pendant ce temps , Vanda se remit à ramper dans son boyau souterrain, de manière à redescendre dans la carrière.
L’entrée primitive de la carrière était h égale distance, nous l’avons dit, du puits et de l'autre carrière à ciel ouvert, dans laquelle Rocambole avait pénétré tout à l’heure.
Celui-d se mit à écarter les broussailles et eut bientôt trouvé une excavation de peu de profondeur, dans laquelle il descendit.
puis, ayant frappé du pied, il sentit le sol résonner sous lui, ce qui annonçait une cavité.
Soudain il se servit de son pic et en quelques coups 3 eut déplacé une grosse pierre, puis une autre et encore une autre.
Alors un trou apparut et les pierres tombèrent avec un bruit sourd.
— Vanda ! cria Rocambole.
Une voix monta des profondeurs ténébreuses de cet abîme :
— Mc voilà ! disait-elle.
Rocambole décrocha sa corde et en fixa une extrémité à un bloc de rocher qui se trouvait auprès de l’excavation.
Puis quand il fut certain qu’elle était solidement attachée, il dit à' Philippette :
— Fais le guet ; je descends : la pauvre femme doit être trop exténuée de fatigue et de faim pour avoir U force do monter toute seule.
Philippette eut bien envie, en ce moment, do réclamer son argent.
Mais la crainte que Rocambole ne se méfiât du piège qu’on lui avait si habilement tendu jusque-tà , l’en empêcha.
Rocambole saisit la corde et descendit avec l'adresse et la légèreté d’un funambule.
Philippette voyait L corde se tendre sous le poids de son corps.
Tout à coup la broussaille voisine s'agita , un être humain s’avança en rampant jusqu'à Phüippette qui recula.
C'était Timoléon.
— Vous, dit la vieille.
— Moi! tais- toi!
Et Timoléon, qui tenait une hache à la main, coupa la corde d’un seul coup.
On entendit en même temps la chute d’un corps, puis un cri de douleur remonta des profondeurs de l'abîme.
La corde à laquelle il s’était suspendu, se détachant tout à coup, et avant qu'il n’eût touché le sol, Rocambole était tombé d’une hauteur de quinze ou vingt pieds.
Il aurait pu se tuer ou, tout au moins, se casser une jambe.
Mais le sol de la carrière était humide et offrait une espèce d'élasticité qui amortit sa chute.
Le cri qui lui échappa, et qui monta vibrer aux oreilles de Timoléon était moins un cri de douteur qu’un cri d’cfTroi.
Si brave que soit un homme, et en fait de bravoure, Rocambole avait fait ses preuves, il ne se laisse pas choir dans un abtme inconnu et au milieu d'une obscurité profonde sans un premier mouvement d’épouvante.
Au cri qu’il avait poussé, un autre cri avait répondu, celui de Vanda.
Mais Rocambole laissa tout aussitôt échapper un juron formidable et ajouta :
LES MILLIONS DE LA BOHEMIENNE
îfll
Lt femme qui renail d’entrer n 'était antre qoe mademoiselle Nora Pilanebel (Pa*e *53).
— La vieille sorcière, il faut qu'elle ait détaché la corde.
— Mon Dieu! dit Vanda, n'es-tu pas blessé, au moins?
— Je ne crois pas, mais je suis étourdi et moulu.
Et au milieu de ces ténèbres opaques, Rocambole se prit à se tâter et se palper par tout le corps, puis fit jouer ses membres l'un après l'autre afin de s’assurer qu'il n'avait rien de fracturé.
Il tenait debout sur ses pieds et se mit é faire quelques pas.
Déjà Vanda lui avait jeté ses deux bras autour du COU.
— Enfin ! disait-elle, enfin ! te voilé!...
— Me voilé prisonnier comme toi, dit Rocambole, on m’a tendu un piège et j'y suis tombé comme un niais. Et, acheva-t-il avec un éclat de rire, il y a des gens qui croient en moi !
Un homme aussi intelligent que Rocambole ne pouvait pas se tromper une minute sur l'accident dont il venait d’être victime.
Cet accident était préparé; et c'était une trahison.
— Nous avons été roulés, murmura-t-il, maintenant, il faut voir é nous tirer d’affaire.
Et il fouilla dans ses poches et en retira une boite d'allumettes-bougies.
Un danger qu'on peut voir esté moitié conjuré.
Quand l'allumette eut brillé, Rocambole examina, é sa lueur, le lieu où il était.
Il vit au-dessus de lui, é trente pieds de haut, un trou rond.
C’était le trou qu’il avait fait lui-même, comme s'il eût voulu creuser son tombeau.
La carrière affectait assez correctement la forme d'une cloche et le trou par lequel Rocambole était tombé se trouvait juste au milieu de cette espèce de coupole.
Quant é la corde, elle s'était arrondie é ses pieds.
Remonter vers ce trou était impossible : un chat, mais non un homme, y serait peut-être parvenu.
Les yeux de Rocambole tombèrent sur la porte qui fermait le couloir du puits.
Mais Rocambole, ce jour-lé, avait fait toutes les imprudences.
Son pic était demeuré ou haut de la crevasse. . Tout îi coup, derrière la porte, une lueur se fit. On
U n’avait d’autre engin pour enfoncer celte porte avait allumé soit une lampe, soit une torche.
que les deux ou trois pierres qui s'étaient détachées de la voûte qu’il avait effondrée.
Mais il avait sur-le-champ retrouvé son merveilleux sang-froid, et il dit à Vanda :
— Nous sommes ensemble, c'est beaucoup. Sortlè d’ici, n'est plus rien.
— Ce misérable Timoléon, murmura Vanda, il ne t'â point attiré ici sans avoir pris toutes ses précaution»;
— Je suis armé, répondit Rocambole, abus Verrons bien. Mais, auparavant, ajouta-t-il en laissant échapper l’allumette qui commençait à lui brûler les doigtai auparavant, il faut y voir clair.
11 reprit sa boite d'allumettes et la dotlnd I Vanda.
— Tu m’éclaireras, dit-il.
Les allumettes qu’on appelle des bougies brûlent environ deux ou trois minutes.
Vanda avait parfaitement compris Rocambole.
Une seconde allumette prit feu, et Hncattibolei & sa lueur, étudia de nouveau la configura lion de la carrière.
Dès lors, il fut fixé.
Tous ses efforts devaient se concentrer stir U pdrie.
il la tàta, comme on dit, en se ruant sur hile et UH donnant un vigoureux coup d 'épaule.
La porte ne bougea pas.
11 recommença et ne parvint qu’à se fhlfilKrir.
Alors, à la clarté d’une troisième allumette, il S’empara do sa plus grosse pierre et en RI dite Suite de merlin.
Puis il se rua de nouveau sur la porte, espérant toujours l'enfoncer.
Malheureusement c'était une pierre tendre que celle dont il se servait, une pierre à plâtre, comme ort dit.
Au lieu d’entamer la porte, elle s'entama elle-même et se fendit en trois morceaux.
Le bloc de roche était deveuu poussière, et la porte résistait toujours.
Rocambole prit une seconde pierre qui, bientôt, eut le même sort.
Mais soudain Vanda lui mit la main sur l'épaule :
— Tais-toi ! dit-elle.
— Qu'est-ce? fit Rocambolb frémissant.
— N'entends-tu pas ?
— Quoi donc?
— Un bruit... là... derrière..;
Rt elle laissa tomber l’allumette d'une lhain, après avoir montré la porte de l'autre.
Le silence et l’obscurité se firent dd nouveau dans la carrière.
Rocambole, prêtant l'oreille, entendit, en effet, derrière la porte, un bruit sourd qui allait grandissant.
C'était le bruit d'une scie.
Et U mit la main sur l'un de ses pistolets, disant à Vanda :
— Ptrice-io! derrière moi et ne bougeons pas
La scie allait son train.
En même temps, la scie à main traversa la porte et se mit à travailler régulièrement, perçant un trou d’une circonférence parfaite.
Rocambole colla ses lèvres à l'oreille de Vanda.
— Qui sait? dit-il, c’est peut-être Milon qui m'aura suivi malgré ma défense et qui travaille à nous délivrer.
Vanda ne répondit rien.
A mesure que la scie marchait, la lumière qui brillait de l'autre cété de la porte grandissait.
Tolit il Coup le panneau scié se détacha...
P'cst4-dlre qu'il se fit dans la porte une brèche 4 !d l&'geur d’une assiette, et en même temps, un IU de iümière frappa Rocambole et Vanda au visage.
En même temps aussi, une voix railleuse s'écria :
— Allons; Rocambole, je crois que nous allons (.ire notre dernière partie, et que tu as perdu d'avance.
Et le trou pratiqué dans la porte encadra une seconde le visage lumineux et grimaçant de Timoléon.
— Pas tsHUbre 1 répondit Rocambole, qui allongea Vivement SS main armée de i’un de ses pistolets, et Ct fbul...
LS cSlfière répercuta le coup de pistolet avec un briiit tel que l'on eût dit qu'elle s’écroulait.
Üu mérite temps, la tète de Timoléon avait disparu Bc cB iudad qrie le misérable venait d'improviser.
La ilétrtflnliun hiula d’échos en échos pendant dix secondes, puis s'apaisa peu à peu cl le silence se fit
La lumière qui brillait de l’autre coté de la port» s’était éteinte.
Timoléon était-il mort ?
Rocambole l’espéra un moment, toutefois il ne bou gea pas.
Mais son espoir fut de courte durée :
Un éclat de rire moqueur retentit do l’autre cûté rie la porte et exaspéra Rocambole, qui s’arma de son second pistolet.
Timoléon, au moment où Rocambole faisait à" s’était baissé rapidement et la balle avait passé Mdessus de sa tète.
— Tu tirais mieux que ceia autrefois, disait la misérable. La main te tremble, à ta dernière heure, Racambole !
— Ma dernière heure est loin encore ! répondit tocambole.
Et il fit feu de nouveau.
Celte fois il entendit un cri de douleur, suivi do et mot :
— Touché I
Rocambole sc rua une fois encore contre la part'et passant ses mains à travers le judas, il se mit à R secouer avec fureur.
Mais la porte ne bougea pas, elle était d une soirdite à toute épreuve.
LES MILLIONS DE LA BÜHEMIENNB
— Touché ! touché ! répétait Tiraoléon , mais je serai vengé! Rocambole... ta dernière heure est venue.
— Nous serons vengés tous deux ! disait une autre voix derrière Tiraoléon avec l’accent d’une haine sauvage.
— Pas encore! répondait Rocambole, secouant toujours la porte sans résultat.
Vanda, immobile derrière lui , ne comprenait pas oneore comment Timoléon exécuterait sa vengeance,
mais elle prévoyait quelque chose de sinistre et d’épouvantable.
— Rocambole, hurlait Timoléon, lu ne complais plus sur moi, n’ast-ce pas ? tu ne croyais pas que je reviendrais jamais ?... Ah ! ah ! ah ! tu te trompais !
« Ma fille est morte. Pouvais-je te craindre désormais?
« Je t’ai 6uivi pas à pas, dans l’ombre, t’épiant jour par jour, détruisant patiemment ton œuvre :
« Tu t’intéressais à Gipsy, tu voulais te débarrasser de sir James t
« Eh bien ! j’ai délivré sir James, et sir James tuera Gipsy.
« Je veux que tu saches tout cela, avant de mourir... car tu vas mourir. Ah ! ah! ah ! tu vas mourir! »
Et Timoléon se tordait en blasphémant sur le sol du couloir souterrain ; mais h la vigueur de sa voix, on devinait que s'il était grièvement blessé, du moins sa blessure le laisserait vivre quelque temps encore.
Rocambole s'empara de la botte d’allumettes que tenait Vanda.
Et s'étant procuré de la lumière, il passa son bras en dehors de la porte, de façon à éclairer le couloir.
Alors un spectacle étrange s'offrit à ses yeux.
Le couloir qui avait A peine Irais pieds de large renfermait denx hommes et un objet dont Rocambole n'entrevit d'abord la forme qu'imparfaitemem, car il était à demi masqué par les deux hommes.
L'un de ceux-ci cherchait A soulever l'autre.
C'était le Pâtissier.
L’autre, Tiraoléon, faisait de vains efforts pour se remettre sur ses pieds et retombait sur le sol en poussant des cris de rage.
La balle de Rocambole lui avait fracassé la cuisse.
— Ah ! disait Timoléon, écumant de rage, tu n'en as pas moins [ierdu la partie, Rocambole I
En même tempe, il so traîna pour démasquer l'objet que Rocambole n'avait fait qu’entrevoir.
C'était le baril.
Rocambole, à son tour, poussa un cri de fureur.
Timoléon dit encore, s'adressant celle fois au Pâtissier :
— Mets le feu A la mèche, charge-moi sur tes épaules el allons-nous-en I
Rocambole devina alors ce que contenait le baril.
Le Pâtissier exécuta l'ordre qu'il avait reçu.
Il se procura du feu au moyen d’un briquet et ralluma la mèche soufrée que tout A l'heure Timoléon avait éteinte.
Rocambole, au contraire, avait laissé tomber son
allumette, et maintenant si U lumière était dans le couloir souterrain, l'obscurité régnait dans la carrière.
— Dépéchons-nous, ricanai! Timoléon, s'adressant au Pâtissier. Dépêchons-nous! Il ne faut pas foire attendre Rocambole !
Et il grinçait des dents comme un damné que retournerait sur son brasier la fourche de Satan.
Le Pâtissier enleva alors la bonde du baril et introduisit par cette ouverture l'autre extrémité de ' la . mèche.
Cette mèche avait environ cinq pieds de longueur.
Elle pouvait brûler une demi-heure environ.
Puis, la mèche ainsi fixée, le Pâtissier en dressa l'autre extrémité contre la paroi du souterrain.
— Maintenant, filons! dit Timoléon, nous n'avons plus rien A faire ici. Adieu Rocambole !
Le Pâtissier prit Timoléon dans ses bras et le chargea sur son épaule, répétant :
— bonsoir, Rocambole I Je te promets que ton protégé Marmouset passera un mauvais quart d'heure.
Rocambole , sinistre et calme, serrait Vanda dans ses bras.
Il vit le groupe s’éloigner, et il ne poussa pas un
cri.
La mèche brillait lentement.
Au bout de quelques secondes, on entendit un nouveau cri de Timoléon, suivi d'un blasphème épouvantable.
Et Rocambole et Vanda écoutèrent.
— Lâche ! lâclie I criait Timoléon qui était Arrivé dans le puits.
— Je n’ai pas de corde et je ne peux pas vous monter, répondait le Pâtissier, ce n'esl pas de ma fauté si vous êtes trop lourd et si vous avex la cuisse cassée.
— Vas-tu donc me laisser ici ? criait Timoléon .
— Il le faut bien, répondait le Pâtissier dont la voix plus lointaine annonçait A Rocambole qu’il était hors du puits, il le fout bien... dans un quart d’heure la carrière sautera... bonsoir.
— Lâclie ! lâche ! hurlait TPnoléon.
Alors Rocambole, qui collait toujours son visage au trou pratiqué dans la porte, vit disparaître Timoléon qui se traînait sur le sol du couloir comme un reptile.
Et il eut un moment d’espoir et crut que l'instinct de sa propre conscfvation dominerait la haine sauvage qui remplissait le cœur du misérable et qu’il arracherait la mèche du baril.
Mais cet espoir fut de courte durée.
Timoléon se coucha auprès du bari! et dit avec un accent de rage suprême :
— Eh bien ! nous mourrons ensemble !
La mèche brûlait toujours et Rocanibolo, serrant Vanda sur sa poitrine, proféra ces mots :
— Il faut mourir !...