Chapitre deuxième
Un mois après la scène étrange que nous venons de raconter, un détachement français occupait un petit village des montagnes de la Catalogne, appelé Ojaca.
C’était au plus fort de cette courte campagne qu’on a appelée la deuxième guerre d'Espagne et qui eut lieu en 1823.
Le détachement dont nous parlons se composait de deux escadrons de hussards sous les ordres du lieutenant-colonel duc de Fenestrange.
LE DERXfER MOT DE ROCAMBOLE
Le duc était un homme d’environ trente ans, aux f allures hautaines, au ion railleur, au caractère vin* dicatif.
Il avait servi en Russie pendant lout i la durée du premier Empire et avait même porté les armes contre la France.
Peu aimé dans l'armée française, il s’était cependant acquis une grande réputation de bravoure.
Inflexible syr la discipline, s ms pitié pour les vaincus, le duc avait occupé Ojaca le matin et prononcé une sentence d : mort, exécutoire dans les vingt-quatre heures, contre une douzdne d'habitants convaincus j d'avoir fait partie d’une bande do guérillas.
Les prisonniers avaient été entassés pèle-raêlo dans une sorte de grange située à l’entrée du pays.
Gardés à vue, les mains liées derrière le dos, ils attendaient l'heure du supplice avec la résignation un peu fataliste des peuples du midi.
On devait les pendre, au point du jour, sur la place du village.
H y avait parmi eux de tout jeunes hommes et des vieillards.
Il s’y trouvait mémo un enfant do quinze ans.
La mère éperdue était allée so Jeter aux pieds du colonel.
Le colonel s’était montré inflexible.
Parmi Kes condamnés, il y avait encore un homme d’environ quarante ans, polit, nerveux, olivâtre , et bien certainement d’origine arabe, à en juger par son type oriental.
Cet homme s’appelait José Minas.
L’œil farouche, silencieux, il s’était couché dans un coin de la grange, fuyant ta société de sea compagnons d'infortune, lesquels, du reste, paraissaient éprouver pour lui une insurmontable aversion.
C’est que José Mi nos n’était pas un patriote espagnol, un guérillero faisant aux Français une guerre d’extermination, un bravo citoyen ayant combattu pour son pays.
Le pays de José Minos, c’était la montagne où il était roi.
L'ennemi qu’il combattait, c'était la société tout ! entière.
José Minos était un dos chefs les plus célèbres d’alors.
U commandait ii trente hommes dans la montagne, ! et ces trente hommes profitaient des désordres de la guerre, des troubles du moment, s’abattaient sur les villages, en pleine nuit, pillaient, massacraient, incendiaient et disparaissaient aux premières clartés de i l'aube.
Comment José Minos avait-il été fait prisonnier ?
C’était toute une histoire.
Le bandit avait un amour, au cœur, lï s’était épris I d’une jeune fille d’Ojaca qu'on appelait Dolorès.
Celte femme était fière d’un tel amant, et n'avait mis & ses bonnes grâces qu’une condition, c’est que le bandit résiderait son village.
Depuis plus d’un mois, José Minos venait presque I
chaque nuit à üjaca et restait avec Dolorès jusqu'au petit jour.
Ces amours n’é1 aient un mystère pour personne; on méprisait Dolorès, mais on ne la trahissait pas, tant on redoutait la colère do José Minos.
Mais Dolorès était jalouse et le bandit aussi galant qu’un voleur d'opéra comique.
Un soir José Minas enleva une fille d’Ojaca et l'emmena dans la montagne.
Dolorès l'apprit ot résolut de punir l’infidèle.
Comme son nouvel amour n'avait pu ie guérir de l'ancien, José Minos revenait chaque nuit à Ojaca.
Dolorès, un soir, lui offrit un verre de vin.
Ce vin contenait une substance soporifique.
Et José Minos s'endormit d’un profond somm-il.
Le lendemain il dormait encore quand les Français occupèrent le village.
Dolorès livra le bandit.
Et José Minos s’attendait à être pendu le lendemain, et il était si solidement garrotté qu’il ne pouvait plus compter que sur un miracle pour échapper au sort qui l’attendait.
La nuit était venue.
Les condamnés sommeillaient de ce sommeil inquiet qui est |e dernier,
Seul, José Minos ne donnait pas ; il rêvait aux gorges Jmivages de la montagne qu’il ne reverrait plus, à ses compagnons de rapine, à sa vio aventureuse, à mut ce qui était désormais fini pour lui.
Mais tandis qu’il rêvait ainsi, la porte de la grange t’ouvrit, et deux hommes portant {'uniforme français, entrèrent, éclairés par la lueur rougeâtre d’une lanterna
Celte clarté éveirta tous les prisonniers, qui levèrent curieusement la tête.
L’un des deux soldats dit alors :
— Lequel de vous est José Mipos?
— C'est moi, répondit le bandit.
Les soldats s’approchèrent de lui et l’un d’eux lui délia les jambes, disant :
— Lève-toi et marche.
— Où me conduisez-vous ? demanda le bandit. Estce que vous allez me pendre avant le jo tr?
— Nous te conduisons chez le colonel français, qui veut te voir.
On lui I nssa les mains liées derrière le dos, et José Minos so mil à inarcher entre les deux soldats.
Le colonel duc de Fenestrange s’était installé dans la maison de l’alcade. -
Ce dernier, fait prisonnier, était au nombre de ceux qui devaient être pendus le lendemain.
José Minos entra la tète haute.
Le colonel était debout dans une vaste pièce au milieu de laquelle se trouvait un borceau d’enfant. Auprès du berceau, un domestique muni d’un biberon allaitait le petit être.
José Minus soutint le regard froid et clair du colonel.
Celui-ci lui dit :
— Veux-tu ta grâce î
LA BELLE JARDINIERE
— Pourquoi me feriez* vous grâce T demanda le bandit étonné.-
— Parce que j’ai besoin de toi:
— C’est dilTërcnt
Kl José Minus attendit.
— Tu vois cel enfant ? poursuivit le colonel.
— Oui.*
— Je le hais. Je désire sa mo; t, et cependant je ne veux pas le tuer.
— Et vous avez compté sur moi?
— Oui, mais voici comment je ic rends la liberté.
— Bon l
— Tu vas emporter cet enfant avec loi, tu l’élèveras.
— Fort bien.
Chaque année, le jour do Noël, tu peux te présenter h la poste de Bayonna et tu trouveras une lettre renfermant une valeur de deux cents louis : c’est la pension de l'enfant.
— Alors je ne le tuerai pas ?
— Non, mais tu en b ras un bandit comme toi , et peut-être bien qu’il sera pendu un jour ou l’autre.
— Et s’il éclwppc h la potence?
— Tu te présenteras tous les ans à la poste de Bayonne, mais dans vingt ans, ce sera lui.
— Ah!
— El avec les deux cents louis, il trouvera une lettre qui renfermera pour lui un bon avis.
— C’est marche conclu, dit le bandit.
— Tu me le jures ?
— Sur les reliques de saint Jacques de CompostePe, patron des Espagnes.
— C’est bien, dit le colonel, je vais te faire escorter jusqu’à la montagne.
Une heure après, le bandit José Minos quittait Oja<V et ii était désormais le tuteur de cet enfant du crime, ne à Paris de la duchesse de Fenestrangc et de feu le marquis Armand do Maurevers, père de ce Gaston de Maurevers qui devait disparaître trente ans après, d’une si mystérieuse favori.
Marmouset et Vanda se regardèrent après la lecture du second chapitre.
— Il me semble, murmura Vanda, que les ténèbres commencent à sc dissiper.