‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 55 sur 100 · Chapitre premier · texte numérisé non relu

Chapitre premier

« Par une froide nuit d'hiver de l'année 1823, un fiacre s’arrêta sur la place Louvois.

Uu homme en descendit.

Il était enveloppé dans un grand manteau a double collet, et sa botte , en touchant lé sol , fit résonner un éperon sur le pavé.

Ce manteau et cette botte éperonnéc auraient suffi à indiquer la profession de ce personnage , alors même qu'il n'eût pas été coiffé d’un bonnet de police crânement posé sur son oreille gauche.

11 paya le cocher et le renvoya.

Puis, tournant le dos h la bibliothèque, il traversa la place, se retourna deux ou trois fois pour s'assurer quelle était déserte et qu'aucun regard indiscret ne le suivait, et il s'enfonça d’un pas rapide dans la petite rue Chabanais.

Il s’arrêta h la porte du numéro 14 et sonna.

La porte s'ouvrit, laissant voir une allée étroite et plongée dans les ténèbres.

Le concierge passa la tête au carreau de sa loge cl demanda qui entrait.

Mais déjà l'inconnu avaitalteint l'escalier et montait, sa is répondre, du pas d'un homme qui est habitué du la maison.

L" concierge pensa que c'était un locataire qui revenait du spectacle , referma son carreau et se recoucha sans mot dire.

L'inconnu moula au deuxième étage, enfila un corridor, en marchant sur la pointe du pied et s'arrêta tout en haut, devant une porte sous laquelle passait un léger filet de clarté.

Ine clef était dans la serrure; il la tourna, la porte s'ouvrit, et il se trouva au seuil d’une petite antichambre dans laquelle brûlait une veilleuse. Deux autres portes donnaient dans celle aniichambrc.

L’inconnu poussa l'une d'elles et pénétra dans une chambre à coucher d'où partaient des gémissements étouffés.

Au bruit; les gémissements cessèrent; puis une voix de femme tremblante et affolée par la douleur demanda :

— Est-ce toi, Armand 1

L’inconnu no répondit pas; mais il s'approcha brusquement du lit et en écarta les rideaux.

La chambre n’était éclairée que par les reflels d'un peu de feu qui achevait de se consumer dans la cheminée.

Mais cette clarté était suffisante pour permettre à l’inconnu de voir, se tordant sur le lit, une femme jeune et belle, mais dont le visage exprimait mie é[>ouvanlablc souffrance.

— Armand ! mon bien-aimé... il me semble que je vais mourir 1... répéla la femme, qui mordait ses draps de lit pour ne pas crier.

Soudain l'inconnu laissa tomber son manteau dont un pan lui avait jusque-là caché le visage.

La femme jeta un cri.

Mais l'inconnu la saisit à la gorge :

— Silence ! ou je vous tue ! dit-il.

L'émotion éprouvée par cette femme fut si grande alors qu’elle étouffa momentanément ses douleurs.

L’homme qu’elle avait devant elle , ce n'était pas

celui qu’elle attendait, et il ne répondait pas au nom d'Armand.

Les cheveux hérissés, muette, aussi pâle qu'une statue, elle le regardait avec une suprême épouvante.

— Vous! vous! balbutia-t-elle enfin.

Il avait fermé la porte en entrant.

— .Madame, dit-il d'un ton railleur, je suis un peu chirurgien el remplacerai certainement celui que votre Armand était allé chercher.

— Tuez-moi, dit-elle, tuez-moi tout de suite, c’est votre droit de mari offensé. Mais ne me raillez pas I

— Je ne raille pas, reprit-il ; je n'ai même aucune envie de plaisanter. Je vous le répète, je suis un peu chirurgien, et je saurai suppléer à l’absence du médecin que vous attendez. Vous verrez...

Elle le regardait toujours avec celle expression d'effroi terrible qui avait eu l’énergique privilège un moment de faire taire la douleur.

— Oh ! dit-elle, je lis mon arrêt de mort dans vos yeux.

— Vous vous trompez, dit-il froidcmenl.

— Armand ! où est Armand T répéla-t-elle.

— Il ne viendra pas, je i'ai tué.

— Alt ! misérable ! s’écria- t-elle.

Et elle eut la force de repousser cet homme qui était son mari, dont elle avait déserté le toit pour aller, dans une misérable maison garnie, cacher le résultat de son crime; elle le repoussa avec rage, avec furie, balbutiant le mot d'assassin 1

11 s'assit dans un fauteuil, à deux pas du lit, et reprit avec calme :

— Madame, je suis revenu d'Espagne aujourd'hui même. Nul ne me sait à Paris, et Paris tout entier vous croit dans notre terre de Normandie.

< Personne n’a su votre position, et il ne faut pas que jamais on puisse dire que la duchesse de Kenes- Irange a trompé son mari et donné le jour au fruit de l’adullire.

« Trois personnes possédaient ce secret : Armand , mon ami intime, devenu votre complice, vous et moi.

« Armand avait passé la soirée ici. Quand la crise s'est déclarée, il a couru chez un chirurgien qui demeure quai de l'École.

« Au moment où il passait devant le pont Neuf, je inc suis présenté à lui.

« — Je sais touj, lui ai-jo diL

< Il a compris et il hi'a suivi.

« Nous sommes descendus sur la berge et nous avons mis l'épée à la main.

« A la troisième passe, il est tombé mortellement frappé, mais il a eu le temps de me dire où je vous trouverais, et dans quel état vous étiez.

« Le domestique à l’indiscrétion duquel je dois la révélation de votre infamie repart avec moi demain malin. Je l'emmène en Espagne et je saurai bien m’arranger de façon qu’il ne revienne pas.

« Vous et moi, seuls savons maintenant la vérité; et comme je veux être pair et général de division ; comme

LA BELLE JARDINIERE

D-->irtn'«, on soir, lai offrit un mre de »io (Pa?e 3GJ)

je rne soucie peu du ridicule qui s'attache au mari trompé, croyez bien que je ne vous tuerai pas.

« Vous êtes dans cette maison connue sous le nom de madame Philibert.

« A vous à prendre vos précautions pour rentrer demain sans bruit dans notre bétel de la rue Saint- Dominique. >

Le duc s’exprimait avec un calme absolu.

La malheureuse femme, reprise par les dernières douleurs, n’avait plus conscience d'cllc-mème et ne l’entendait pas.

Comme il l’avait dit, cet homme était un peu chirurgien.

A deux heures du matin tout était fini.

L’enfant vagissait et la mère venait de s’évanouir.

Alors le duc enveloppa le petit être nouveau-né dans un des draps de lit, cacha le paquet sous son manteau et s'en alla.

La duchesse n’avait pas repris connaissance que son mari était déjà loin, emportant son enfant.

Le manuscrit de Turquoise continuait ainsi ;

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