I.a marquise regarda son fils avec inquiétude
L'enfant eut un éclair dans les yeux, un fier sourire sur les lèvres :
— Est ce que je ne suis pas là pour te défendre, maman? dit-il.
— Oui, mon enfant, répondit elle. Mais que pourrais-tu, seul contre des bandits?
Pendant qu'elle échangeait ces quelques mots avec l uffider carliste, la marquise avait mis pied à terre et dirait dans la posada.
L’officier reprit :
— José Minos a un traité tacite avec nous, il s'est engagé à ne jamais gêner nos opérations militaires, à ne point prendre parti pour les soldats de Mina
En revanche nous le laissons tranquille; il vient dans les villages acheter de la poudre, du vin et de la farine, et nous sommes tenus de ne jamais faire escorter un voyageur, quel qu'il soit. ,
— Et si je tombe aux mains de cet homme demanda la marquise, il exigera une rançon?
— Énorme, madame.
— Et si je ne puis payer la somme qu'il me demandera?
L’officier baissa la tète et ne répondit pas.
Un soldat qui était entré dans la posada et qui comprenait quelques mots de français répondit pour lui ;
— Quand on ne pave pas, murmura-t-il, on meurt.
La marquise frissonna.
La femme qui tenait la posada cl qui était jeune et jolie, regardait ta voyageuse avec un sentiment de compassion pour scs souffrances.
— Senora, dit-elle en se penchant à son oreille, passez la nuit ici, et je vous donnerai peut-être un bon conseil.
La marquise tressaillit et la regarda.
Mais la cabarctièrc posa mystérieusement un doigt sur ses lèvres et retourna à son comptoir d'étain.
Le soir était venu, puis une de ces sombres nuits | étoilées qu'ignorent les climats du Nord, et qui font du ciel un manteau noir semé de poudre d’or.
L'officier carliste, les soldats, les curieux du village qui, toute la journée, avaient envalii la posada, s'étaient retirés.
11 ne restait plus dans l'auberge que la cabarclicrc, une petite servante, la marquise de Maurevers et son fils, le muletier et le valet de chambre.
La pauvre femme souffrante avait refusé de se mettre au lit.
Elle s’était enveloppée dans sa pelisse de voyage et s'était assise auprès du feu qu'on avait allumé tout exprès pour elle.
Le muletier était ailé se coucher dans ] 'é curie ; le valet de chambre avait trouve un gîte dans la benne de voyage.
Quant au jeune marquis de Maurevers, il ne voulait pas quitter sa mère et il s'ëtait allongé sur deux escabeaux.
Alors la cabarclière fit un signe à sa petite servante qui gagna l’échelle du grenier, et elle se trouva seule avec les deux voyageurs.
C'était une femme d'environ vingt-huit ans, celte cabaretière.
Elle était brune, petite, un peu grasse, quoique d une extrême agilité.
Deux grands y eux noirs éclairaient son visage qui « lait joli, bien qu’irrégulier, et ses lèvres un peu charnues respiraient le sensualisme, la passion et le dévouement tout à la fois.
Elle avait été servante à B lyonne et parlait quelque peu le français.
— Madame dit-elle à la marquise, lorsqu'elle sc trouva seule avec elle et son fils, si je vous ai conseillé de passer la nuit ici, c'est que, croyez-le bien, je savais le moyen de vous faire traverser la montagne sans qu'il vous arrivât malheur.
— Vraiment ! fit la marquise en regardant cette femme.
— Madame, reprit-elle, à Ojaca on aime assez la bandits. José Minos ne nous fait aucun mal.
— Je sais cela, dit madame do Maurevers en souriant.
— Les bandits ne viennent pas en plein jour, continua la cabaretière, mais Us descendent presque toutes les nuits.
la belle jardinière
J'. 't. M1MOS.
— Ah!
— Souvent Pedro vient ici.
— Qu'esl-cc que Pedro ?
— Un ancien muletier qui, dans un moment de colère cl de jalousie, a lui un alcade, l'alcade de San lagu, qui était le préféré de sa femme.
< On l'a condamné à mort, et il allait être garrotté quand il est parvenq à se sauver.
« Alors, ne sachant plus que devenir, il s'est fait bandit. José Minos l'aimait beaucoup, presque autant que le petit Juan.
— Qu'est-ce que le petit Juan 1 demanda le jeune marquis de Maurevers.
— C’est le (ils adoptif de José Minos.
— Ces gens-là ont donc des enfants? fil le marquis avec dédain.
Sa mère le regarda d'un air de doux reproche, et la cabaretière continua :
— Pedro le muletier est devenu le lieutenant de José Minos. Ce que Pedro veut, José Minos le fait.
« Pedro viendra certainement ici cette nuit, et je l’intéresserai à vous; si je lui demande de vous protéger, il le fera.
— Et nous pourrons traverser la montagne sans danger ?
— Oh ! si vous avez la parole de Pedro, vous serez
aussi un s'ueli que dan. la rue la plus fréquentée de Rayonne.
Et la cabaretière se mit à faire l'éloge du muletier devenu bandit, avec une chaleur et un enthousiasme qui donnèrent à penser à la marquise de Maurevers qu'elle pouvait bien lui avoir donné son cœur tout entier.
Vers onze heures du soir, la cabaretière ouvrit la porte, a’avam;a sur le seuil et interrogea les étoiles, ce qui était sa manièro de calculer le temps.
— Pedro ne peut larder, dit-elle.
Et, en effet, quelques minutes après, un coup de sifflet lointain sC fit entendre.
— C’est lui! dit-elle.
Elle alluma une lampe et la posa sur le bord do la
fenêtre.
C’était un signal qui voulait dire à Pedro :
— Tu peux venir.
Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrit et le bandit entra.
C'était un grand garçon de trente à trente-cinq ans, bien taillé et beau comme un des personnages des toiles de Zurbarau ; son œil était doux ; on devinait, en le voyant, que sans le malheur qui l'avait jeté dans la vie aventureuse qu'il menait, il serait resté un honnête muletier.
A la vue de la marquise et de son fila, Pedro fronça le sourcil.
Mais en dépit de son état maladif, la marquise était encore-fort belle et elle avait un grand air de dignité et de résignation qui toucha Pedro comme il avait ému la cabaretiere.
Celie-ci dit quelques mots à l'oreille du bandit.
Le bandit se prit à examiner la marquise et son Ris avec plus d'attention.
La cabaretiere parlait toujours et le visage rembruni de Pedro se déridait peu à peu.
Enlîn, il prononça quelques mots A son tour et mit la main sur son cœur.
— Madame, dit alors la cabaretiere à la marquise. Pedro consent à vous prendre sous sa protection, et il vient do me le jurer. Le serment de Pedro est sacré; il a juré par saint Jacques, le patron des Espagnes. Mais il dit qu'il faut que vous quittiez sur-le-champ Ojaca, et que vous partiez en pleine nuit, parce que demain, au point du jour, José Minos doit tenter une expédition.
— Eh bien ! dit la marquise.
— Pour que vous puissiez traverser la montagne sans danger, il faut un sauf-conduit de José Minos, et pour avoir ce sauf-conduit, il faut arriver avant que José soit parti.
La marquise, d'un signe de tète, fit comprendre au bandit quelle consentait à se placer sous sa sauvegarde.
La petite servante, que la cabaretière appela, alla réveiller le muletier.
Les mules furent harnachées, attelées il la berline, et Pedro monta sur le siège à côté du valet de chambre.
Quelques minutes après, la marquise, après avoir posé quelques pièces d’or dans un coin de la posada, sc niellait en roule, pleine de confiance dans le serment du bandit.
Le centre et le midi de l'Espa ;ne sont des pays calcinés par le soleil, dépourvus d’eau et parcourus phr de longues chaînes dé monlagnos dépouillées de toute végétation.
Mais le nord, c'est-à-dire les provinces qui touchent aux derniers escarpements des Pyrénées, possède des boi touffus, des torrents et des sources, et on trouve encore un peu de fraîcheur au fond de ces vallées sauvages.
L’Espagne a des nuiLs africaines.
Après les heures brûlantes du jour, la terre se refroidit tout à coup, un vent froid s'élève et une humidité glaciale tombe du ciel étoilé. C’est ce qui explique le manteau dont l'Espagnol ne se sépare en aucune saison.
'es grelots des mules, le bruit qui se fit pendant qu'on attelait la berline, le va-et-vient d’une lanterne allant de l'écurie à la salle d’auberge, tout cela, dans un village de France, eût mis une population tout eobere sur pied.
A Ojaca personne ne sc dérangea.
l'Espagnol n'est pas curieux.
A peine quelques soldats carlistes qui étaient île garde dans la dernière maison du villago sortirent-ils sur le pas de la porte pour voir de quoi il s'agissait.
L'offirierqui , vait parlé à la marquise de Maurevers, dit en haussant les épaules :
— Ces Français ne doutent de rien. Dans quelques heures, ils tomberont dans les mains de José Minos.
El il rentra et ferma la porte.
La berline roulait au grand trot sur la route de la montagne, ou plutôt du terrible défilé que José Minos et sa bande occupaient.
Assis à côté du valet de chambre, sur le siège, Pedro fumait sa cigarette.
Dans l'intérii ur de la berline, Madame de Maurevers et son fils causaient à mi-voix.
— Mère, disait le jeune marquis, maintenant je suis un homme, h'est-ce pas? j’entre dans nia seizième année.
— Oui, mon enfant, répondit la marquise en soupirant.
— Et l’on peut tout me dire, n'est-co pas, mère?
— Que signifient ces paroles, mon fils? demanda la marquise avec inquiétude.
— Mère, je Veux savoir...
— Mais quoi, mon enf nt?
— Je veux savoir comment est mort mon père?
La u arquise tressaillit.
— Quand jetais tout petit, poursuivit le joui? homme et que Je detnan lais où était mon père, on me répondait qu'il était à l'armée.
— Voire père a été officier, en effet, mon enfant.
— Plus tard, continua le jeune marquis, on me dit qu’il était mort.
— C'est vrai, mon enfant.
— Mais comment est-il mort?
La marquise soupira et se tut.
— Mère, reprit Gaston de Maurevers d'une voix respectueuse mais ferme, je sais que mon père a été assassiné.
— Mon fils!
— Je dis assassiné, poursuivit le jeune homme, car bien que les médecins aient déclaré qu’il était mort d’un coup d'épée, on n’a retrouvé ni les témoins, ni l'adversaire.
La marquise gardait le silence; mais son visage, sur lequel tombait un rayon du fanal de la berline, était bouleversé.
Évidemment un combat se livrait dans sou à nie.
— Mèré, j’alt -nds! dit froidement le jeune marquis
Madame de Maurevers poussa un dernier soupir e dit enfin :
— Mon enfant, je suis bien malade et je sais que mes jours“Sont comptés. Je voulais attendre que vous eussiez vingt ans peur vous revélar un secret, mais quand cet âge viendra pour vous, helss! vous ne m'aurez plus...
— Ma incro!
LA BELLE JARDINIERE
— Et il vaut mieux que vous gâchiez tout aujourd’hui.
— Parlez, ma mère, dit Gaston de Maurevers, je n’ai que quinze ans, mais je suis un homme.
La marquise reprit :
— Gaston, je pleure depuis quatorze ans votre père que j’adorais et qui, cependant, avait eu bien des torts envers moi !
— Que voulez- vous dire, ma mène?
— Écoutez. Vo is veniez de naître, au bout de deux années d’une union sans nuages. J’aimais votre père et il m'aimait, notre lune de miel s'était prolongée au fond de notre petit château du Morvan devenu pour nous un para iis.
« Mais le congé de votre père expirait; on venait de le nommer à un emploi dans les gardes du corps du roi. Il fallait donc revenir à Paris.
« Trois mois après, j’étais la plus malheureuse des femmes.
« Votre père ne m’aimait plus.
« Une femme lui avait tourné la tôle, s’était emparée de son âme, de son cœur, de sa raison.
« Cela dura près d’un an.
„ « J étais seule suis cesse auprès de votr • berceau, votre père ne rentrait que rarement à l’hôtel. Souvent, il s’écoulait des semaines entières sans que je le revisse.
« Un matin, après une nuit sans sommeil, pendant laquelle les plus funesies pressentiments m’avaient assail le, j’entendis résonner le marteau de la porte cochère.
« U était à peine jour et il pleuvait.
« Qui pouvait donc venir à cette heure?
« Je quittai mon lit, je me traîna vers la fenêtre et je regardai dans la cour.
« 1) ;s sergents de ville et un commissaire de policevenaient d’y pénétrer.
« Quatre hommes portaient un brancard sur leurs épaules.
« Sur le brancard, il y avait un cadavre.
«Ce cadavre était celui de votre père qu'on avait trouvé mort, frappé d’un coup d’épée, sur la berge de la Seine, au dessous du pont Neuf.
« Je renonce à vo is peindre ma douleur, mon désespoir, et plus tard l’ardent désir de vengeance qui s’empara de moi.
« Je m’adressai h la police, je voulais absolument connaître l’assassin ou le meurtrier de votre père.
« Le roi, aux pieds duquel j’allai me jeter, donna des ordres.
« Pendant trois mois on fit recherches sur recherches, et on ne découvrit personne.
« Enfin, un soir, je fus invitée à me rendre chez le préfet de police.
« — Madame la marquise, me dit-il, M. de Maurevers a été loyalement tué en duel.
c — Par qui? m’écriai-je.
« — Par le mari d'une femme dont il était l’amant.
• Je courbai la tête, car j'avais déjà deviné la vérité.
— Mais, ma mère, dit vivement M. Gaston de Maurevers, le préfet vous dit le nom de cet homme?
— Non. Malgré mes larmes, mes supplications, il resta muet... Cependant, ce nom, jo l’ai su.
— Vous le savez, ma mère .
— Oui.
Comme la marqu'se faisait cette réponse, la berline s’arrêta brusquement, et les deux voyageurs aperçurent à droite et à gauche de la roule des hommes armés de trabucos.
Les hommes armés qui venaient de surgir aux deux côtés de la berline de voyage faisaient partie d’une avant-garde de bandits.
C’était le premier poste établi par José Minos à l’entrée de ce défilé sauvage qu’on appelait la Montagne.
Mais Pedro sauta h bas du siège et se fit reconnaître.
Pedro était Io lieutenant do José Minos, et tout le monde lui obéissait.
Les bandits laissèrent donc la berline, continuer son chemin.
Alors la marquise reprit son récit :
— Il y a cinq ans, mon enfant, dit-elle, que, rentrant
à notre hôtel vers dix heures du soir, après avoir passé . la soirée chez votre tante, madame de M..., je trouvai un vieux domestique 5 cheveux blancs qui m’attenJait.
« — Madame la marquise, me dit-il, une personne se meurt qui a eu de grands torts envers vous et qui ne veut point rendre le dernier soupir sans emporter votre pardon dans la tombe.
c — Je regardai cet homme :
« — Quelle est la personne dont vous parlez ? lui dis-je.
« — Je ne puis prononcer son nom.
— Où est-elle ?
« — Dans une maison où je supplie madame la marquise de rne suivre.
« Il avait des larmes dans la voix, et sa figure honnête et franche me donna confiance en lui.
« Et puis, qui donc avait eu des torts envers moi, si ce n'est celui ou ceux qui avaient causé la mort do votre père.
« Je consentis donc à suivre cet homme, à pied, enveloppée dans mon manteau.
« 11 ne me conduisit pas loin
« Nous habitons, vous le savez, à Paris, la rue du Rac ; cet homme me fit traverser la petite place qui entoure l’église Saint-Thomas-d’Aquin.
« Nous entrâmes dans la rue de Grenelle et vers le bout à gauche, un peu avant d'arriver au carrefour de la Croix-Rouge, il s'arrêta devaat la porte d’un vieil hôtel.
« Au lieu de frapper, il tira une clef de sa poche et l'introduisit dans la serrure de la petite porto qui s’ouvrait dans la grande.
« Une seconde après, je traversais une cour plantée de
LK DERNIER MOT 1)F R OC AM ROI, K
Lci vm.vcjf* n|»rrciiront homme* arrofci «le irabun* iCwe ttl)
grands arbr et j’étais introduite d’abard dans un vestibule ass^z vaste, puis dans un grand salon et enfin d«ns un'* chambre à courber où je trouvai une femm * encore jeune, encore belle, mais qui paraissait lutter contre les approches de la mort.
« Quand elle me vit, son œil brilla et ses forces parurent lui revenir.
« — Madame la marquise, me dit-elle, je suis la malheureuse femme que votre mari aimait. Je suis la duchesse de Fenestrange.
« Je la regardai avec une sorte d’épouvante, cette femme qui avait causé la mort de votre père.
« — Je vois bien que je vous fais horreur , me ditelle; mais je vais mourir... et vous ne sauriez haïr audelà du tombeau.
« J’eus honte de ce premier mouvement de répulsion dont je navals pis "été la maltresse; et je lui pris la main, disant :
« — Mourez en paix, madame.
— Oh! non, répondit-elle, je ne mourrai pas ainsi, madame. Je ne mourrai pas sans vous avoir confié un terrible secret.
« — Parlez, lui dis-je.
« Et je me penchai vers elle.
« Sa voix s’a.f.iblissait de plus en plus et toute sa vie paraissait concentrée dans son regard.
« Alors elle m’avoua qu’au moment même où votre malheureux père tombait, frappé mortellement par le
duc de Fenestrange, elle se tordait, elle, dans les douleurs de l’enfantement, et que, deux heures plus tard, assistée de son terrible mari, elle mettiil au monde un enfant qui était le fils d • M. de Maurevers, sn!on la nature, votre frère par conséquent, mon fils.