‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 59 sur 100 · I.e jeune marquis tressaillit · texte numérisé non relu

I.e jeune marquis tressaillit

— J’ai donc un frère? dit-il.

— Je ne sais pas, reprit madame de Maurevers. Vit-il encore? Esl-il mort? C’est ce que la duchesse do Fenestrange, à son lit d’agonie, n’a pu me dire.

« 11 parait que, lorsqu'elle fut délivrée, elle s'évanouit.

« Quand elle revint II elle, son mari avait disparu, emportant l’enfant.

Depuis lors, elle a eu beau supplier le duc de lui dire ce qu'était devenu cet enfant, le duc a été muet.

— Mais le dac vit encore 1 dit le jeune marquis, dont l’œil eut un éclair de colère.

— Sans doute, et vous savez la grande fortune militaire qu’il a faite. II est général.

— C’est le meurtrier de mon père.

— Oui, dit la marquise, et votre père n’est pas vengé.

— U le sera, répondit foidement le jeune homme. Ma mère, je vous en fais le serment.

Comme il disait cela* la berline s’arrêta de nouveau.

Pedro parlementait avec de nouvelles sentinelles.

Le jeune marquis mit la tète à la portière.

\ji lune avait disparu ; mais les premières clartés

LA BELLE JARDINIERE

confuses encore, du matin, couraient dans le ciel à l'horizon.

Le paysage était grandiose et sauvage.

La berline , qui depuis lungtemps allait au pas , s'était arrêtée au milieu d'une allée muraillée par de hautes montagnes.

On voyait à l'horizon une lueur rougeâtre.

C'était le feu du bivac des bandits.

Les nouvelles sentinelles, ayant reconnu Pedro, Grent un signe et la berline se remit en mouvement.

Un quart-d’heure après, elle s'arrêta encore.

Cette fois une main ouvrit la portière et une tête se montra, disant en espagnol :

— Qui êtes-vous ?

47' livbuso.v

La lueur du fanal se projetait â l’intérieur de la ber line.

Un rayon tomba sur le visage de celui qui venait d’ouvrir la portière.

Soudain la marquise jeta un cri.

Un cri de surprise, un cri d’épouvante !

Cette tête, que le fanal éclairait, était celle d'un jeuni homme de quatorze ou quinze ans, brune, hàlée, avec des cheveux noirs... Mais cette tête ressemblait trait pour trait, à s'y méprendre, à celle du jeune marquis de Maurevers.

Et ce jeune homme ayant regardé le marquis jeta pareillement un cri, car il lui sembla qu'il se reconnaissait en lui.

La marquise de Maurevers venait de s’évanouir.

José Minos avait vieilli, c’est-à-dire que sa barbe était blanche.

Mais son œil conservait tout l’éclat de la jeunesse, sa voix était tou ours impérieuse et sonore , et il était depuis vingt ans le chef respecté de la Montagne.

Mina lui avait écrit pour lui demander à litre de service de laisser passer u i parlementaire qu’il envoyait à Cabrera.

Cabrera lui avait demandé un service à peu près semblable.

Josi Minos, au commencement de la lutta, s'était demandé s’il deviendrait carliste ou christino.

Les fumées de la guerre civile lui étaient montées à la tête.

Mais celte effervescence dura peu.

C’était un homme de bon sens que José Minos.

— Les rois, s 'était-il dit, no valent pas la peine qu'on se batte pour eux. Rëtrtmsser les voyageurs est encore le plus honnête des métiers.

Et, tout en se montrant très-fier d’avoir eu des relations avec Cabrera et Mina, il était resté bandit.

Du reste, il vivait entouré d’une espèce de cour. Autrefois, quand il était plus jeune, José Minos s’en allait, la nuit, roder autour djs villages, la guitare sous le bras et f lire l'amour à l'Espagnole.

Maintenant, il était toujours galant, mais il avait simplifié l’amour.

Une troupe de bohémiens nomades passait un jour sous le canon de ses bandits.

José Minos les fit arrêter.

Il y avait six hommes et quatre femmes, dont deux jeunes filles, l'une de quatorze ans, l’autre de dix.

Le bandit fit fusiller les six hommes et garder les quatre femmes. •

Il se maria avec Punè, à la façon du bohème, c'està-dire en cassant uuç cruche, laissa ses soldats tirer l'autre au sort, offrit la jeune fille de quatorze ans à son lieutenant Pedro, qui la refusa, sous le prétexte que son cœur n’était pas libre.

— C’est bien, dit-il alors, je la garde pour moi.

. Et il introduisit ainsi la polygamie dans la Montagne. Quant à la petite fille de dix ans , il la fiança à Perdito.

Qu'était-ce que Perdito ?

Si nous nous reportons à cette nuit pendant laquelle José Minos, qui s’a tten lait à èt>e fusillé le lendemain , avait été conduit en prés n ce du colonel duc de Fenestrange, nous le devinerons peut-OLre.

Perdito était l’enfant adopté par José Minos.

La pension était régulièrement déposée chaque année à la poste de Rayonne, sous forme de lettre chargée.

Le colonel avait tenu ses promesses.

José Minos tenait les siennes.

U avait éii#é Perdito en conscience.

— Fais-en un bandit comme toi , avait dit lo colonel.

Et José Minos n’avait eu garde d’y manquer.

11 avait fini par aimer Perdito comme son fils, et i lui avait inculqué ses meilleurs principes.

A quatorze ans, Perdito était déjà cruel et féroce

Quand José Minos ordonnait qu'on mit à mort quelque prisonnier qui se refusait à payer rançon, Perdito demandait comme une faveur de lui brûler la cervelle lui-même.

La bohémienne do dix ans — elle en avait bientôt douze au moment où nous pénétrons dans la montagne — était pareillement une enfant pleine de promesses.

Elle aimait Perdito, elle était fière des exploits du jeune bandit.

Elle brûlait de lui montrer un jour ou l’autre qu’elle était digne d’être sa fiancée.

José Minos adorait ces deux enfants; il les considérait comme son œuvre.

Pendant les heures chaudes du jour, .le bandit se couchait sous l’ombrage d'un arbre et tandis qu’il fumait sa cigarette, l'enfant lui chantait un de ces airs bizarres avec lesquels les bohémiens sont bercés.

La nuit, au bivac, Roumia, c’était son nom — et ce nom voulait dire fuie de bohémienne — Roumia couchait aux pieds de José Minos comme un chien fidèle.

Roumia et Perdito étaient les seuls êtres de la bande qui pussent, jusqu’à un certain point, balancer l’influence de lieutenant Pedro.

Or, cette nuit-là, José Minos n’avait pu dormir.

Il méditait une expédition sur un village voLin, et voulait s’emparer de l’alcade, qui était riche et pourrait payer une forte rançon.

Dès la veille, il avait choisi les bandits qui devaient l'accompagner et recommandé à Pedro, qui, chaque nuit, descendait à Üjaca, de rentrer avant le point du jour.

José Minos était donc sur pied bien avant l'aurore, et h vallée était encore plongée dans l'obscurité, lorsqu'un des bandits placés en patrouille à l’extrémité, se replia vers le bivac et annonça qu’on voyait dans le lointain une voilure de voyage et qu'on entendait les grelots des mules.

Perdito, qui était encore allongé sur le sol, auprès du brasier, se leva d’un bond et mit la main sur son espingole.

— Ah 1 ah 1 Ut José Minos , tu veux te mêler de cette affaire ?

— Oui, père, répondit Perdito.

— Je vais avec toi, dit Roumia.

— Non pas, dit José Minos, les gens de la voiture sont armés certainement, et il y aura des coups de pistolet.

— Tant mieux dit-elle, les yeux pleins d’éclairs.

— Père, dit Perdilo, les jeunes lionnes suivent leurs mères au combat.

— Allez donc, mes enfants, dit José Minos avec indulgence.

LA BELLE JARDINIÈRE

Et il se mit à fumer sa cigarette.

Un quart heure après, Roumia revenait seule.

Elle avait l’œil en feu, les cheveux au vent, la lèvre irritée :

— Padre, disait-elle, tu ne sais pas?

— Quoi, donc ?

— Perdito et Pedro se querellent.

— Pourquoi?

— Pedro a pris sous sa sauvegarde les voyageurs de la berline.

José Minos fronça le sourcil.

— Perdito veut en tuer un.

— Ert-ce qu’il refuse de payer rançon?

— Ce n’est pas cela.

— Qu'est- ce donc?

— Ce voyageur est un jeune homme qui ressemble trait pour trait à Perdito.

José Mines tressaillit.

— Et, dit Roumia avec orgueil, Perdito a raison de ne pas vouloir qu’un homme lui ressemble.

— Oh ! oh ! fit José Minos, voilà qui est curieux. Voyons donc !

El il prit son espingole et s’avança d’un pas lent et mesuré vers la berline de la marquise de Maurevers qu'entouraient une vingtaine de bandits.

José Minos, étant resté dans le cercle de lumière décrit par le fanal de la berline, fut alors frappé, comme la marquise de Maurevers, de l’étrange ressemblance existant entre Perdito et le jeune marquis.

Ce dernier était vêtu de noir et fort pâle.

L’autre portait le pittoresque costume mélangé de velours noir et du laine roug ; que n’a point inventé rOpéra-Comique et qui est bien celui des bandits espagnol.

Le marquis était tôle nue.

Perdito avait un béret banque sur la lôîe.

Mais la ressemblance, malgré tout, était si grande entre eux que José Minos, qui savait l'origine mystérieuse de Perdito, pc douta pas un moment que ce ne fussent là les deux frères.

Des frères ennemis, en tout cas!

Car ils se regardaient face à face, d’un air de défi, sous les yeux de la marquise toute tremblante et ne prévoyant pas ce qui allait arriver.

Perdito disait :

- — De quel droit, chien de Français, te permets-tu de me ressembler ?

Le marquis répondit :

— Je ne sais pas pourquoi je vous ressemble, et c’ost un étrange mauvais tour de hasard, mais je vous défends de porter la main sur moi.

U n’avait cependant d’autre arme que son regard ; mais ce regard plein de colère et de mépris exaspérait Perdito. »

— Mon fils!... au nom du ciel! murmurait, éperdue, la marquise qui avait, comme le jeune homme, mis pied à terre.

— Ne craignez rien, madame, disait Pedro en mauvais français. Pedro a donné parole, parole de Pedro sacrée.

— Voyons, de quoi s’agit-il ? demanda José Minos en fendant le cercle formé par les bandits.

Les bandits s’écartèrent avec obéissance, et Perdito lui-mème cessa de menacer le jeune marquis de Maurevers.

Ce fut le lieutenant Pedro qui répondit.

— Capitaine, dit-il, j’ai trouvé à Ojaca celte dame et son fils. Comme vous pouvez le voir, elle est trèsmalade et les médecins l’envoient à Cadix.

« Elle a un sauf-conduit des Carlistes, un autre des Christinos. Mais il fallait traverser la montagne, où vous seul êtes maître.

— Et tu l’as prise sous ta protection ?

— Oui, capitaine.

José Minos fronça le sourcil :

— As-tu donné ta parole?

— Oui.

— Alors ta parole sera respecté*.

Et José Minos regarda sévèrement Perdito.

Celui-ci s’éloigna en murmurant.

Mais, à dix pas de distance, il se retourna et jeta un dernier regard de haine au . eune marquis de Maurevers.

Celui-ci répondit par un c uup d'œil plein de mépris*.

Alors José Minos, qui parlait le français, s'adressa à la marquise de Maurevers.

— Madame, dit-il, la parole de mon lieutenant vous suffit, vous sortirez de la montagne comme vous y êtes entrée, saine et sauve.

La marquise s’inclina, mais elle regardait José Minos avec une curiosité ardentc^ct celui-ci comprit qu’elb avait quelque chose à lui dire.

Le bandit était galant à ses heures.

Il offrit sa main à la voyageu e, la conduisit auprès du brasier et, d’un geste, éloigna tout le monde.

— Monsieur, lui dit alors la marquise, n ous êtes, je le vois, étonné, comme moi, de la ressemblance bizarre qui existe entre mon fils et ce jeune homme ?

— Oui, madame.

— Est-ce votre fils ?

— Non, dit le bandit.

— D’où vient-il? comment est-il parmi vous?

— C’est un secret que je ne puis violer, dit José Mmos.

— Ah!

— L’homme qui me l’a confié a ma parole, ajouta le bandit.

— Mais au moins, monsieur, pourrez-vous me dire, continua la marquise d'une voix suppliant.?, depuis quelle époque vous avez ce jeune homme avec vous ?

— C’était un enfant de six mois quand on me l’a confié. Il y a donc environ quatorze ans.

— C’est bien cela, — murmura madame do Maurevers qui se souvenait de la confession in extremis do

Mourez ni paix, madame. I.Pjzi? 3C8.'

la duchesse de Kenestrange. — Et si je devinais la vérité !

José Minos la regarda.

— Si je vous disais le nom de l'homme qui vous a confié cet enfant?... si je vous disais que ce doit être un Français, un officier... le colonel de Kenestrange.

— Je ne puis rien dire, répliqua José Minos, impassible.

— Monsieur, acheva la marquise d'une voix suppliante, un dernier mot, une dernière prière.

— Parlez, madame, dit le bandit ému de cet accent, je ferai ce que je pourrai.

— Cet enfant qui ressemble à mon fils...

— C'est le vôtre, peut-être, dit José Minos.

— Non. Mais c'est le fils de mon mari.

— Eli bien ? fit le bandit.

— Sa mère a laissé pour lui une grande (Srtune, en Franco. S’il consentait à me suivre, vous y opposeriez-

vou. .

Le bandit tressaillit, changea de couleur et futtout

à coup en proie à une violente émotion. Il aimait Perdito comme son fils.

Mais José Minos avait conserve quelques instincts généreax.

— Oui, dit-il enfin.

Une heure après, le soleil dorait la cime des montagnes et descendait dans la vallée.

On avait de nouveau attelé les mules à la berline de la marquise, et José Minos ordonnait à Pedro de l’escorter avec dix hommes, jusqu'à la sortie de la montagne.

Ce fut alors que la marquise, se servant de José comme interprète, adressa la parole à Perdito.

Le jeune bandit continuait à regarder le marquis de Maurevers avec colère.

— Monsieur, dit la marquise, je connais vos parents. Voulez-vous me suivre en France? vous serez noble, vous serez riche...

11 la regarda avec dédain.

LA BELLE JARDINIÈRE

FMiDITO ET K0LM1A.

— Et pourquoi vous suivrais-je? dit-il.

— Mail» Darce que, répondit-elle, j etais l'amie de... votre père...

— Je n'ai d’autre père que José Minos.

— J'ai connu voire mère, reprit-elle avec douceur.

Ferdito haussa les épaules.

— Dans tous les cas, dit-il, b mère dont vous parlez, ce n'est pas vous.

Le marquis tressaillit.

— Ce n'est pas vous, ajouta le bandit, car on ne hait pas sa mère... et je vous hais, vous et votre fils...

Et il leva un œil plein de fureur sur le jeune marquis de .Maurevers.

Les deux frères ennemis avaient dans ce regard suprême échangé une provocation.

Chacun d'eux semblait dire à l’autre, au momentoù la berline de voyage se mettait en route :

— Nous nous reverrons!

Cinq années après les événements que nous venons de raconter, par une brûlante matinée de juin, deux personnages, un homme et une femme qu'à leur costume on reconnaissait pour des Espagnols, entrèrent dans Bayonne et s'arrêtèrent bientôt à la porte d’un cabaret de peu d'apparence, situé dans une rue étroite et qui avait pour enseigne :

A la descente des Pyrénées.

L’homme pouvait avoir vingt-cinq ans ; la femme quinze ou seize.

Ils étaient beaux tous deux, mais d’une beauté tellement différente que le contraste n’avait échappé à personne de ceux qui les avaient vus passer.

Le jeune homme, qui était d'une taille plus élevée que celle de scs compatriotes, avait le teint mal et blanc, en dépit des ardeurs du soleil, sa chevelure noire et ses grands yeux bleus qui brillaient d'un feu sombre.

Il y avait une étrange expression de férocité dans ce regard ardent, sous ces lèvres rouges qui, s'entr'ouvrant, mettaient à nu des dents blanches, pointues et telles qu'en ont les populations méridionales.

Malgré la pauvreté de ses vêtements, malgré son mince bagage qu’il portait tout entier dans un mouchoir noué au bout de son bâton, cet homme marchait la tête haute et fière, et on eht dit que le monde lui appartenait.

La jeune fille qui s’appuyait à son bras avait une chevelure d'un blond ardent et tirant sur le roux.

Son teint rappelait ces fameux vers des Orientales :

Ta n'es ni lilanrhe, ni cuivrée,

Mu, il semble qu'on t’a dorve Avec les rayons du soleil.

Ses grands yeux noirs, sa taille souple et nerveuse, son pied cambré, scs épaules d'un galbe admirable et ses petites mains mignonne* et blanches, achevaient de lui composer un ensemble de beauté étrange et provocante.

Elle avait au dos un tambour de basque auquel étaient suspendues des castagnettes.

— Voilà une belle gitana, dit un des habitues du cabaret dans lequel elle entra avec son compagnon.

Le jeune homme leva sur lui un regard farouche.

Puis, il alla s'asseoir â une table qui se trouvait tout au fond de la salle.

— Que faut il vous servir î demanda la cabarctièro en s'approchant.

— Du pain, du vin et du fromage, répondit-il du ton d'un homme qui aurait commandé un somptueux repas.

La gitana se débarrassa de son tambour de basque et de ses castagnettes.

Puis elle vint s'asseoir auprès de son compagnon qui roulait silencieusement une cigarette entre ses doigts.

— Roumia, dit le jeune homme, ces gens-là — et il mon [rail les habitués du cabaret, — ces gens-là sont Curieux et m'importunent. Si tu le veux, nous allons parler l'idiome de ton enfance que lu m'as appris et qu'ils no comprendront pas, eux.

— Comme tu voudras, Perdito, répondit la bohémien e. Maintenant que Jnsé Minos est mort , je n'aime plus que toi, en Ce monde, et tu es mon seigneur et maître.

— Pauvre José Minos I murmura Perdito, car c'est bien lui que nous retrouvons à Rayonne, la fortune a fini par le trahir.

— Ce n'est pas la fortune qui nous a trahis, dit vivement la jeune fille. C'est ce misérable Juan Vallega, en qui le capitaine avait toute confiance et qui a livré le secret de notre retraite aux troupes royales.

— Soit, dit Perdito, c'est même un miracle que nous ayons pu nous échapper tous deux.

— Oui, car tous les autres ont été pris ou se sont fait tuer.

— Et tu crois qu'on aura pendu José Minos î demanda la gitana.

— Certainement, il a essayé de se faire tuer, mais on voulait le prendre vivant, et on y est parvenu.

— Pedro, au contraire, est tombé sur ie champ de bataille.

— Ne mo parle pas de Pedro ! interrompit brusque ment Perdito.

— Tu le hais donc toujours?

— Toujours. Car sans lui, José Minos, qui ne m'avait jamais rien refusé, m'aurait permis de brûler la cervelle au pelit Français.

— Ton frère ?

— Je ne sais pas si c'était mon frère. Mais ce que je sais bien, fit Perdito avec un accent de haine féroce, c'est que si jamais je le retrouve, je le tuerai I

— Tos-lu jamais expliqué cette haine?

— Jamais. Mais je la ressens. Il me semble que je inc baignerais dans son sang avec une volupté sans égale.

— Et moi aussi je le hais, murmura Roumia, et pas plus que toi je ne m'explique la violence de ce sentiment.

— Moi, reprit Perdilo, je crois fermement que lui ou moi nous sommes de trop en ce monde.

— Raison de plus pour croire que vous êtes frères !

— C'est co que je saurai dans une heure.

— Ah ! fit Roumia.

El elle regarda son compagnon avec curiosité.

— Scoute, reprit Perdilo. Depuis vingt ans, c'est-àdire à peu pri s depuis ma naissance, chaque année, José Minos se présentait à la poste de Bayonne et on lui remettait une lettre.

Dans cette lettre, il y avait une somme de cent louis de France, destinée à payer ma pension.

— Eh bien ?

— Je vais retirer celte lettre, et c’est pour cela que nous sommes venus à pied, presque sans ressources, depuis la frontière.

— Mais cette lettre, te la donnera-t-on î

— Oui, car elle m’est adressée.

— Comment le sais-tu ?

— L'homme qui me confia à José Minos lui dit :

î — Quand il aura vingt ans, envoyei-lc à Rayonne : il y trouvera mes instructions. »

Il y a eu hier vingt ans de cela, et la lettre' doit m'attendre.

— Renfermera-t-elle de l’argent!

— C'est probable. Mais cet espoir n'est pas celui qui m'emplit le cœur.

— Qu'cspires-tu donc? demanda Roumia.

— J'espère savoir le secret de ma naissance.

— Ahl •

— J'espère que dans cette lettre on m’ordonnera de rechercher le Français qui me ressemble et de ie tuer.

LA fSELLE JARDINIÈRE

Tandis que les deux jeunes gens causaient, on leur avait apporté du vin , du pain et du fromage , et ils avaient mangé ce frugal repas avec un robuste appétit.

Perdito jeta sur la table une petite pièce de monnaie l’argent.

— C’est ma dernière, dit-il.

Puis 11 se leva.

— Allons à la poste, dit-il.

La bohémienne reprit son tambour de basque, Perdito son bâton et le mouchoir plein de hardes qu'il soutenait.

El tous deux sortirent du cabaret, accompagnés par les regards curieux des gens qui étaient dans le cabaret.

L’employé des postes préposé au bureau restant lisait tranquillement son journal , lorsqu’on frappa à son carreau.

11 ouvrit d’un air de mauvaise humeur et sa figure se renfrogna plus encore, lorsqu’il aperçut lo visage pèle et les haillons de Perdito.

— Qu’cst-ce que vous voulez? lui demanda-t-il.

— Je me nomme Perdito, répondit le fils adoptif de José Mines. Vous devez avoir une lettre pour moi. Je viens la chercher.

— Avez-vous des papiers t

— Non, dit Perdito.

— Alors, allez en chercher.

Et l’employé s’apprêtait à refermer son guichet, lorsque Rouinia montra sa jolie tète par-dessus l’épaule de Perdito.

Le sourire de la bohémienne le désarma à demi.

11 le fut tout il fait, lorsque ia jeune fille lui dit en mauvais français, mais avec un accent plein de douceur et d’harmonie :

— Nous ne connaissons personne ici, monsieur ; et cependant nous avons fait une longue route et nous sommes bien las.

L’employé sa mit à chercher dans le casier de la poste restante.

— Répétez votre nom, dit-il.

— Perdito.

11 y avait en effet une volumineuse enveloppe de papier-toile qui portait ce nom.

L’employé la lui tendit.

— Merci, monsieur, dit Roumia.

Et ils s’en allèrent.

A midi, en plein été, les rues de Bayonne sont à peu près désertes.

Quoique française , Bayonne a les mœurs espagnoles. >

Elle fait la sieste.

Au bout de la rue oïl était située la poste il y avait une place, et au milieu de celte place une fontaine.

Perdito et sa compagne allèrent s’asseoir sur ia margelle du bassin.

La place était déserte ; les jalousies des maisons voisines hermétiquement fermées.

Perdito brisa les cinq cachets rouges de l’enveloppe et, tout aussitôt une dizaine de billets de banque s’en échappèrent.

Roumia jela un cri et les ramassa. C’étaient des billets de mille francs.

Aux billets étaient jointes une deuxième enveloppe et une feuille tie papier tout ouverte et écrite en espagnol.

Perdito lut :

« Le fils adoptif du bandit José Mines, si cette lettre « lui parvient, dans le courant do mois de mai 181.... « quittera les vêtements espagnols qu’il porte et s’ha- « bêlera comme un Français.

« Pois il se présentera à l’hôtel da Toulouse et y « demandera un logis.

« Si au bout de huit jours, personne ne s’est pré- « senté à lui, il ouvrira la seconde lettre qui est enfer- ■ mée dans cette première. ■

Ce billot était sans signature.

La gitans ne savait pas lire; mais Perdito le lui traduisit.

Elle serrait dans ses mains ces chiffons de papi. dont elle connaissait la valeur.

— Eli bien? que ferais-tu à ma place? demanda Perdito.

— Je ferais ce qu’on te dit de faire dans cette lettre, répondit-elle.

Les bohémiens sont comédiens de naissance.

A cette race lo don des métamorphoses subites, des brusques changements do positions, des transformations féeriques.

U n'y avait pas huit jours que les habitués do cabaret qui s’intitulait p impeusement s A la descente des Pyrénées , > avaient vu arriver les deux jeunes gens en haillons et les avaient emendus demander du fromage pour toute pitance, qu'ils furent appelés un soir sur le pas de la porte par un bruit retentissant de grelots et de coups de fouet.

Une chaise de poste, elles étaient alors p’us communes qu’aujourd’hui , entrait dans Bayonne avec grand fracas.

Un jeune homme et une jeune femme étaient dedans, mis tous les deux avec une distinction parfaite.

Deux grands laquais galonnés sur toutes les coutures étaient sur le siège.

Les postillons faisaient claquer leur fouet en gens à qui on ne marchande pas les guides.

La chaise de poste passa comme un éclair.

Cependant les habitués dj la Descente (les Pyrénées eurent le temps de voir le jeune homme et la jeune femme.

Tous s’écrièrent : < Voilà un beau couple 1 >

Mais aucun ne reconnut en eux la bohémienne et l’Espagnol déguenillé.

| La chaise de poste roula jusqu’à cette place où U y

avait une fontaine, sur la margelle (le laquelle Perdito e'éiait assis pour ouvrir la lettre mystérieuse.

Elle vint s’arrêter devant le perron de ï Hôtel de Toulouse, et soudain une légion de garçons, de marmitons et d’hommes de peine l’entoura.

Le maître d’hôtel vint respectueusement, son bonnet blanc à la main, recevoir les deux voyageurs.

Le jeune homme commandait en maître.

Il demanda le plus bel appartement et annonça qu’il ne dînerait jamais h table d’hôte.

La gitana était si à l’aise dans ses nouveaux atours , qu’on eiit dit une fille de grand d’Espagne.

Quand on apporta aux voyageurs le livre des étrangers, le jeune homme écrivit dessus :

box pemaro y siisos y ojaca.

On ne lui en demanda pas davantage.

Pendant huit jours, les deux Espagnols se promenèrent en voiture dans llayonnc et les cm irons.

On les vit au théâtre ; on les rencontra dans les églises.

Le musée de la ville eut leur visite.

Ils menaient grand train, remuaient l’or, et paraissaient avoir toujours vécu dans l’opulence.

Cependant ils n’avaient point ouvert la seconde lettre et attendaient.

Un soir, Perdito dit à Roumia :

— Je crois qu'il est temps de savoir ce que cette lettre contient.

— Pas encore, dit la gitana.

— 11 n’y a donc pas huit jours que nous sommes ici '!

— Demain seulement.

— Soit, attendons à demain.

Mais comme Perdito se résignait à suivre le conseil de Roumia, on frappa doucement à la porte.

L’ex- bandit alla ouvrir et se trouva en présence d’un homme de haute taille , boutonné jusqu’au menton , portant à la boutonnière une rosette d’ofllcier de la Légion d’honneur, et la tête couronnée d’une forêt de cheveux blancs coupés en brosse.

Cet homme entra et dit a Perdito :

— Je suis celui que vous attendez !

Avant d’assister à l’entretien qui allait avoir lieu entre Perdito, la bohémienne Roumia, et l’homme aux rheveux blancs taillés en brosse, dans l’bôtel de Toulouse, à Bayonne, il nous faut revenir à Paris.

La marquise de Maurevcrs était morte.

Le jeune marquis venait d’accomplir sa vingt et unième année.

11 était riche, indépendant, il entrait dans la vie par la bonne porte, et tout autre à sa place eût été heureux.

Mais le jeune homme avait le front chargé de nuages, et une mélancolie profonde emplissait son âme.

M. de Maurevers avait fait un vœu et ce vœu n’était pas accompli.

U avait Juré de venger son père; et les années pas-

saient, et le meurtrier vivait entouré de respect et d’honneurs.

Pourquoi ?

>1. de Maurevers n’était pourtant pas un lâche.

11 avait même donné des preuves incontestables de bravoure, par deux fois de suite, à l’âge de dix-neuf ans, en se battant à l’épée successivement avec le baron de C... qui était une des fines lames de Paris èt le major autrichien K... un adversaire non moins redoutable.

Si M. de Maurevers ne croisait pas le fer avec le général de Kenostrange, c’est que, comme on dit, il s’y était pris trop tôt.

Nous l’avons vu, sur la roule de Cadix, accompagnant sa mère mourante.

Pendant quelques mois, la pauvre phthisique s’était débattue contre la mort, avec énergie, avec désespoir; puis le mal avait triomphé.

Le marquis désolé avait ramené le corps de sa mère à Paris.

Puis, le lendemain des funérailles, tout vêtu de noir, il s’était présenté chez le général duc de Fencstrange.

Le général était en disponibilité depuis quelque temps déjà.

11 habitait un petit hôtel aux Champs-Elysées, dans le quartier François 1" et y vivait dans une retraite absolue.

Le domestique qui était venu ouvrir à Gaston de Maurevers a\ait commencé par dire que le général était sorti.

Mais Gaston avait insisté.

Les fenêtres de l'hôtel étaient ouvertes.

Le nom de Maurevers prononcé tout haut par le jeune homme était parvenu jusqu’au général, et le général avait donné l’ordre d’introduire le jeune marquis.

Une fois en présence, Gaston lui avait dit simplement :

— Monsieur, j’ai enterré hier ma mère, morte de chagrin et pleurant, jusqu’à sa dernière heure, mon père que vous avez tué. Comprenez-vous pourquoi je viens ici?

— Parfaitement, répondit le général, vous voulez venger votre père et vous venez me demander raison de sa mort.

Gaston s'inclina.

Le général reprit :

— Votre désir est légitime. Seulement, monsieur, pormettez-moi une simple observation, vous avez seize ans à peine...

— Qu’imporle î

— J’en ai cinquante. Si je vous tue, je serai un mangeur d’enfants. Revenez dans cinq ans, c’est à-dire le jour où sonnera votre vingt et unième année et vous me trouverez à vos ordres.

Le raisonnement du général était juste.

M. Gaston do Maurevers s’y rendit.

Or, cinq années après et à la même époque environ où Perdito venait à Bayonne en compagnie de la bohé-

LA BELLE JARDINIÈRE

mienne Roumia, M. Gaslon de Maurevers venait d’accomplir sa vingt et unième année.

Son tuteur, un vieux parent, lui avait rendu ses comptes ; et il devait ouvrir ce jour-là seulement le testament de sa mère.

M. de Maurevers était donc chez lui, dans lo vieil hôtel de sa famille, situé faubourg Saint-Germain, et il venait d'ouvrir ce testament ou plutôt celte lettre qui renfermait les instructions dernières de la marquise.

« Mon enfant, disait-elle, quand vous lirez ces lignes, que je date de Cadix, je serai morte depuis longtemps sans doute.

• Je ne vous ai pas tout dit, il y a trois mois, lorsque, durant notre voyage à travers la montagne, je vous racontai mon unique entrevue avec la duchesse de Fenestrange mourante.

« La duchesse me dit en me remettant des papiers qui sont déposés chez M" B..., mon notaire et le vôtre :

« L'enfant que M. de Fenestrange m’a pris est le « fils du marquis de Maurevers, votre époux. Au nom

< de cet homme que, toutes deux, nous avons aimé et « que, toutes deux, nous pleurons, jurez-moi, madame,

< de faire ce que je vais vous demander. >

« Je le lui jurai. Elle poursuivit :

< Ma fortune personnelle s’élève à deux millions

< cinq cent mille francs. Jo l’ai réalisée. La voilà en

< titres de rentes et en bons du Trésor. Cette fortune est

< pour mon fils, je vous la confie. Recherchez-le. Si « jamais vous acquérez la preuve que mon fils est mort, « celte fortune est à vous, ou plutôt à votre enfant. »

< Or, mon fils, achevait la marquise, vous avez comme

moi 'reconnu dans le bandit confié à losé Minos, l’enfant de votre père et de la duchesse de Feneslrange.

« Cet enfant est destiné à mal finir, le gibet l’attend.

« Quand vous recevrez cette lettre, informez-vous, tfichez desavoir ce qu’il est devenu, et rendez-lui cette fortune dont M* B... a les titres de propriété.

« Si vous a cquérez b preuve de sa mort, cette fortune est à vous et vous pouvez en disposer sans scrupule. >

Telle était la lettre que madame la marquise de Manrevcrs avait écrite à Cadix, quelques jours avant sa mort.

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