‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 78 sur 100 · TT · texte numérisé non relu

TT

TtrmvRcxo.

régulier cl cadencé des castagnettes qu’agite dans scs doigts fiévreux une danseuse invisible.

C’est le serpent à sonnettes qui passe.

Toutes ces menaces, tous ces cris sourds, tous ces bruits sinistres plongent le cœur et l’esprit dans une inexprimable angoisse.

A la peine qui torture l’Ame, vient se joindre bientôt la douleur physique.

C’est l'influence des rameaux du manceniUier qui commence «i se faire sentir.

D’abord, en ce climat brûlant, sous ce ciel dans lequel le soleil, en se retirant, laisse encore une réaction incandescente, comme le four demeure rouge après l’extinction du dernier tison, le manceniUier répand le froid.

L'n frisson, imperceptible d’abord, et qui va grandissant, s'empare de votre corps.

Puis le frisson grandit toujours; tous les membres tremblent, les dents claquent, l’estomac se serre, le cœur vient sur les lèvres.

C’est la fièvre !

Puis encore vos tempes pétillent, et bientôt un cercle de fer les enserre.

En môme temps, votre crâne est attaqué par des marteaux invisibles, ou troué par des vrilles plus aiguës que les plus fines aiguilles de Birmingham.

C’est la migraine qui vient.

Après la migraine, le délire.

t’n mélange bizarre de douleurs atroces et de jouissances infinies, de torture et de volupté.

Le manceniUier produit tous les effets du halchis.

Tantôt c’est un cheval emporté à travers l'espace sur la croupe duquel vous êtes vissé; tantôt c’est une femme aux bras d'albâtre dont les caresses vous brûlent les lèvres; puis c’est le monstre qui vous fascine, le reptile ouvrant la gueule, le tigre allongeant la patte, la panthère tournant sur vous un œil langoureux et féroce à la fois.

Et pondant tout ce temps, la mort avance à pas lents.

Le malheureux qui se débat sous cette horrible étreinte la voit venir; il veut fuir, scs membres sont liés; il veut crier, sa voix est éteinte; it veut prier et ne sait plus de prière.

Tout à coup, au monstre imaginaire, produit hybride de la fièvre et des émanations pestilentielles de l’arbre de mort, un véritable monstre succède.

C’est un tigre — un vrai tigre — le tigre royal, à Ta robe brune zébrée de larges bandes d’un jeune fauve.

11 n senti la chair fraîche; il a flairé une proie.

Eu deux bomls, il accourt

Et ses deux yeux qui rayonnent comme deux trous pratiqués à la voûte de l'enfer ses deux yeux vous fascinent, vous dévorent par avance.

Et le sombre et fulgurant éclat de ce* deux youx dissipa tout A coup le délire qui ni 'étreignait, et je revins complètement à moi, secouant les torpeurs morbides du mancenillier.

Un tigre venait de s’arrêter à vingt pas de moi, et un dernier bond devait lui permettre de rne broyer sous ses griffes d’acier.

Le monstre était là, dardant sur moi ses yeux flamboyants.

Je me croyais perdu.

Cependant il ne bougeait pas.

Tout à coup, il ouvrit sa large gueule et fit entendre ce cri rauque qui est au miaulement du chat domestique ce qu'est au bruit d’un pistolet de salon le fracas du canon.

Et il demeura là, en regardant toujours et ne bondissant point.

Son cri, roulant d’échos en échos, avait fait trembler la forêt, et les montagnes voisines le répercutaient.

Puis il me sembla qu’un cri semblable lui répondait dans l’éloignement.

Le tigre tourna la tète et cessa de me fasciner.

11 ouvrit de nouveau la gueule, fit entendre un second cri, auquel un autro , répondit et bientôt, aux rayons de la lune qui éclairait la clairière, je vis bondir un autre animal de son espèoe. Sa femelle sans doute.

— C'est un tigre galant, me dis-je, il ne veut pas déjeuner seul.

L’autre s'approcha par petits bonds et vint se placer à côté de lui.

Il est une chose incontestable, c'est que les animaux causent entre eux , dans une langue qui échappe à l'homme et dans laquelle la pantomime a sa large jwrt.

Les deux tigres se reprirent à me regarder, mais ils parurent tenir conseil.

(Ju'attcndaient-ils donc!

Tout à coup j'eus l’explication de cette hésitation singulière.

La lune était au zénith» par conséquent elle brillait verticalement au-dessus du mancenillier et traçait à l'entour un véritable cercle de lumière.

J'étais dans l’ombre, les tigres étaient restés dans la partie « :lairée et par conséquent hors do l’influence morbide de l’arbre.

Ils n'osaient franchir cette ligne de démarcation et

j’en conclus que la nature dont les secrets sont infinis, avait averti ces animaux du danger qu’ils couraient.

Ce que les hommes pouvaient ignorer, un tigre le

savait.

C’était pour cela qu’ils n'osaient bondir jusqu'à moi.

Cependant ils demeuraient là.

Peut-être ne se rendant pas un compte exact de l'impossibilité où j’étais de bouger, attendaient-ils que je sortisse de ce périmètre tracé par la lune, pour se Jeter sur moi et me dévorer.

La volonté, chez moi, avait triomphé de la douleur e’. du délire, en passant par l’épouvante.

Mourir pour mourir, je préférais la griffe des tigres h l'empoisonnement.

Je jne mis à siffler...

J'espérais, en agissant ainsi , exciter la colère de mes deux ennemis et les forcer à se ruer sur moi.

U n'en fut rien.

A mon coup de sifflet ils s’éloignèrent.

Etais-je donc débarrassé d’eux ?

Us s'éloignèrent en bondissant; et bientôt je les eus perdus de vue; mais ils revinrent peu après.

Ils revinrent au petit trot, s’arrêtant parfois, puis se remettant en roule.

L'un d'eux rugit de nouveau.

D’autres mugissements lui .répondirent.

Et soudain d'autres tigres arrivèrent en bondissant et se joignirent aux premiers.

La migraine que j éprouvais alors était si violente, si aiguë, que j’appelais la mort comme une délivrance.

— Parmi eux, me disais-je, il y aura bien un imprudent qui s'élancera jusqu’à moi.

Je me trompais encore.

Les tigres se rangèrent en cercle autour de moi ; sc tenant prudemment iiors de la sphère d’ombre décrite par le mancenillier.

J'avais comme une guirlande d'yeux flamboyants qui m’enserrait.

La fièvre et le vertige me reprirent.

Alors je m’imaginai que j’étais le jouet d’un rêve et que ces monstres que j'apercevais étaient les enfants de mon cerveau en délire, mais qu'ils n’existaient pas réellement.

La migraine devenait de plus en plus aiguë et m’arrachait des cris.

A ces cris, les tigres répondaient par des hurlements.

Mais ils demeuraient toujours à distance, et pendant ce temps, l’arbre funeste continuait son œuvre de mort.

Il me semblait qu’une bataille rangée se livrait dans mon cerveau, que ma tête était à chaque instant fracassée par une grêle de balles, et qu'un tambour y résonnait sans relâche.

Les ligres hurlaient toujours; mais aucun n’osait franchir le cercle*.

Soudain un nouveau compagnon leur arriva.

Je le vis bondir capric‘?usemenl au milieu de la clairière comme un jeune chat qui preud ses ébats.

LF. RETOUR DH ROCAMBOLE

Ce n'était pas un tigre — c'était une panthère.

Une grande panthère jaune — sur le dos, blanche sous le ventre.

Les tigres s'écartèrent comme pour lui faire place. File était jeune, elle n'avait pas sans doute, comme les tigres, l’instinct du danger.

Au lieu de s'arrêter, elle franchit d'un bond le cercle d’ombre et arriva sur moi.

Je fermai les yeux. J'étais mort...

La panthère m'enfonça ses deux griffes dans les épaules, fit un autre bond, et ce bond fut si puissant que la corde qui me liait au tronc du mancenillier se brisa.

Puis elle me rejeta sur son épaule et prit la fuite.

Les tigres la suivirent en bondissant et en hurlant.

Il était évident qu'ils voulaient maintenant leur part du festin.

Mais tout à coup, et quand déjà leurs griffes allaient m’arracher aux griffes de la panthère, un bruit étrange, inusité , un bruit qui peut-être retentissait pour la première fois dans ces vastes solitudes, se fit entendre.

Ce bruit était celui d'un tarhbuur.

Un tambour qui résonnait sous les grands arbres qui entouraient la clairière et qui jeta une telle épouvante parmi les tigres qu'ils prirent la fuite et cessèrent de poursuivre la panthère.

En même temps aussi une grande clarté s'était faite dans les profondeurs de la forêt, et la panthère au fieu de fuir, s’arrêta surprise, me dépusa à terre, se contenta d'appuyer sur moi sa large patte et, le nez au vent, frémissante de colère et de terreur à la fois, elle attendit.

Le tambour approchait, et bientôt je m'expliquai la cause de celte clarté soudaine qui faisait pâlir celle de la lune.

Je vis trois Indiens qui s'avançaient.

L’un continuait à battre du tambour; les deux autres qui marchaient auprès de lui portaient des torches de résine pour éclairer leur marche.

Tous deux en outre étaient armés de fusils.

La pantlière gronda; mais elle ne bougea pas et attendit.

Soudain l'un des deux Indiens épaula son arme...

Un éclair se fit, une balle siflla...

Mes os craquèrent sous une étreinte convulsive et la panthère frappée à mort , s'affaissa sur moi , me labourant les reins d’un dernier coup de sa terrible griffe.

Quand je revins à moi, j’étais dans un lieu inconnu.

Des hommes m'entouraient. Le tigre et la pantlière avaient disparu.

J'étais dans une case d'indiens, de ceux qui vivent au bord des forêts et cultivent le riz et le mais.

Des trois hommes qui étaient auprès de moi, deux m'étaient inconnus.

Mais je poussai un cri de joie à la vue du troisième.

C’était mon fidèle Moussamy.

Moussamy baisait mes pieds et mes mains avec toutes les marques de la joie et du respect.

Il me fit comprendre par signes qu'il m’av'ait cru mort et que si j'étais encore de ce monde, c'était un peu grâce à lui et beaucoup grâce à l'un doB deux hommes qui étaient là.

Je regardai alors celui qu'il me désignait.

C'était un homme do haute taille, au visage basané , à la barbe noiro et luisante, à l'expression noble et fière.

Il m'adressa la parole en français et me dit :

— Tu veux savoir qui je suis, sans doute?

Je lis un signe de tête affirmatif.

— Je mo nomme Nadir, et je suis un chef puissant de cette secte mystérieuse qui combat à outrance la secte des Étrangleurs.

Ceux-ci s'appellent les thugs ; nous sommes, nous, les fil» de Sivah.

Tu ne me connais pas, mais je sais, moi, qui tu es et les services que tu nous as rendus eh UvTant Ali- Remjeh, notre plus mortel ennemi.

C'est pour cela que je t’ai sauvé.

Je regardai cet homme avec étonnement.

Il poursuivit :

— Les griffes de la panthère t'ont déchiré ; mais après que j’ai eu tué la bêle féroce, j'ai pu me convaincre que les blessures étaient sans gravité.

D’ailleurs, je t'ai pansé à la manière indienne, et j'ai versé dans chacune de tes plaies un baume dont les gens de ma race ont seuls le secret, et qui cautérise en quelques heures les blessures les plus profondes.

Dans deux jours, tu pourras te lever et revenir à Calcutta, où ma protection s'étendra sur toi nuit et jour.

— Qui que tu sois, lui dis-je, merci !

Il reprit :

— Je suis venu à Ion aide, non-seulement parce que je te savais de la reconnaissance, mais parce que j'aurai peut-être besoin de toi un jour.

— Parlez, lui dis-je, cette vie que vous avez conservée vous appartient.

— Plus tard, répondit-il. Maintenant laisse-moi le dire comment je suis parvenu à t'arracher à une mort épouvantable.

Et il s’assit sur le bord de la couche de roseau et de bambou qu’on m’avait dressée dans la maison de l'Indien, cultivateur de riz.

— Les tuhgs ont leur police; mais nous avons aussi la nôtre, reprit-il.

Malheureusement j'étais absent de Calcutta lorsque tu y es arrivé et je n'ai su qu'à la dernière heure les projets de Tippo-Runo.

Hier matio, au lever du soleil, ou m'a amené un Indien qui a dit avoir des révélations à me faire.

Cet homme s'est jeté à mes pieds et m'a dit ;

— Je suis un fils de Sivah comme toi, et bien que

je sois entré au service de Tippo-Huno, je ne veux point qu'il arrive malheur h ceux que tu protèges.

Alors il m'a raconte qu'il avait surpris une conversation entre deux serviteurs dévoués de Tippo-ltuno.

On t’âvait enlevé pendant la nuit la bagua du rajah Osmany, et on avait coupé la langue de Moussamy.

Maintenant on devait t'enlever, te conduire dans une forêt et t'abandonner, garrotté , sous les rameaux empoisonnés d’un mancenillier.

L'homme qui me disait tout cela m'a conduit dans la ville Blanche à l'hôtel de Batavia, doul le maître est dévoué corps et âme à Tippo-Runo : tu venais de partir , emmené , me disait-on , par deux agents de la police anglaise.

Nous avons trouvé Moussamy dans ta chambre, le l'ai pansé à la hâte et je l’ai amené avec moi.

Nous t'avons alors suivi â la trace pour ainsi dire.

Mais tu avais de l'avance sur nous.

Kensi ignés par des Indiens nous avons appris que tu étais sorti de Calcutta en litière , et que la litière était portée non plus par des hommes , mais par des chevaux.

Alors Moussamy et moi nous sommes également montés à cheval et nous t'avons suivi.

Ile distance en distance des Indiens cultivateurs qui avaient vu passer le palanquin nous renseignaient sur la direction qu'il avait prise.

Mais tous 'nous disaient qu'il avait sur nous une avance de plusieurs heures.

Enfin nous sommes arrivés à la lisière de cette forêt.

Les chevaux et le palanquin s'y trouvaient.

Mais tes ravisseurs et toi vous aviez disparu.

Entrer dans la forêt sans savoir quelle roule vous aviez suivie était insensé.

La forêt a plusieurs lieues carrées de superficie.

Je savais que les exhalaisons du mancenillier ne sont mortelles qu'au bout de plusieurs heures.

Mieux valait donc attendre que les hommes qui t'avaient emmené revinssent prendre possession du palanquin et des chevaux.

Cachés dans une broussaille voisine nous attendîmes environ deux heures.

Au bout de ce temps, trois hommes sortirent du bois, deux nègres et un Indien si blanc qu'on le prenait pour un Anglais.

le le reconnus.

C'était un serviteur de Tippo-Runo si dévoué qu'il ne fallait rien attendre de lui ; il serait mort cent fois avant de nous indiquer l'arbre sous lequel on t'avait abandonné.

Donc, comme il s’apprêtait â monter dans le palanquin, j'épaulai ma carabine et je lui envoyai une balle dans le front.

Il tomba sans pousser un cri.

Alors Moussamy et moi nous nous élançâmes hors de la broussaille.

Les nègres tombèrent à genoux et demandèrent grâce.

Je les menaçai de les tuer sur l'heure, s'ils ne me conduisaient à l'endroit où on t'avait laissé.

L'un d’eux refusa de parler : Moussamy le tua d'un coup de poignard.

L'autre consentit à nous servir de guide.

Mais la nuit était venue, et les tigres devaient être

sur pied.

C'est alors, acheva Nadir, que nous employâmes un moyen bizarre, mais bien connu pour les écarter .

Nous entrâmes dans celte hutte où nous sommes et nous y trouvâmes un tambour et des torches.

Tu sais le reste... -. ' .

— Oui, dis-je en levant sur Nadir un regard plein de reconnaissance. Et maintenant, parlez, qu'attendezvous de moi ?

— Tu le sauras dans deux jours, me dit-il, quand nous serons â Calcutta.

El il refusa de s’expliquer.

Deux jours après nous étions b Calcutta.

En traitant son baume de merveilleux, Nadir n’avait point menti.

Mes blessures étaient cicatrisées et je no souffrais presque plus.

Le sentiment du devoir à remplir jivait peut-être aussi, en me rendant luute mon énergie, hâté ma guérison.

Nadir me dit, comme nous franchissions les portes de la ville :

— Je ne te quitterai pas; et lu peux être certain que, moi à tes côtés, Tippo-Runo si puissant qu'il soit, ne pourra rien contre toi.

— Je te crois, lui dis-je ; car j’avais en lui une confiance sans bornes.

— Où veux-tu aller ? me dit-il encore.

— Chez Hassan le tailleur.

— Bien, me dit-il, allons!

Et nous nous dirigeâmes vers la ville Noire.

Bientôt nous arrivâmes dans la rue habitée par le vieux tailleur et j'eus un frisson d'espoir en lé voyant assis comme â l'ordinaire, sur le seuil de la porte.

— On lui aura présenté la bague d'Osmany, me dis-je, mais il avait compris mon signe, et il n'aura rien v oulu révéler.

Je m'approchai.

Hassan lova la tête et me regarda d’un air indifférent.

— Ne me reconnais-tu donc pas! lui dis-je.

Il secoua la tête et continua à me regarder avec une

sorte d’hébétement.

— C'est mui qui suis déjà venu, continuai-je.

— Je ne sais pas, fit-il.

— De la part d'Osmany...

Ce nom le fit tressaillir.

Puis un large sourire éjianouit scs livres et U leva une main vers le ciel.

Ceci voulait dire :

Le viril H«<an fail «ir«* port*. 'Paré 47t.)

— Osmany est mort... il est là-haut!

— Cet homme est fou, me dit .Nadir.

Une jeune fille qui était au seud de la maison voisine s'approcha de nous.

— Est-ce que vous êtes les parents ou les amis de ce pauvre homme ? nous demanda-t-clle.

— Oui, répondit Nadir.

— Vous ne savez donc pas ce qui lui est arrivé ?

— Hélas! non. dis-je à mon tour.

— Je vais vous le dire, moi, reprit la jeune fille.

Avant-hier soir, comme la nuit était venue, une troupe de soldats a cerné la maison.

Hassan étonné est sorti.

Les soldats se sont emparés de lui. En même temps celui qui les commandait lui a montré une bague qu'il avait au doigt.

61* unutsos.

Hassan a regardé la bague avec étonnement et a dit qu'il ne savait pas ce que cela signifiait.

Alors les soldats sont entrés dans la maison et s'y sont enfermés avec lui.

Hassan s'est mis à crier.

Nous tous, les voisins, accourus au seuil da nos portes, nous l'entendions qui disait :

— Je suis un pauvre tailleur... je n'ai jamais eu de trésors... je ne sais pas ce que vous voulez dire...

Et les soldats répondaient :

— Si tu ne parles pas, tu mourras [

— Tuez-moi donc tout de suite, au lieu de me faire souffrir, disait-il d'une voit lamentable, Mahomet, quand je serai mort, m’ouvrira les portes du paradis, car je suis un fidèle croyant.

Mais au lieu de le tuer, les soldats ont allumé un si

LF. DERNIER mot de rocambole

grand feu, que la maison flambovail par toutes les ouvertures.

Alors Hassan a crié plus fort, puis il s'est pris à chanter, preuve que le délire s'était emparé de lui.

I.es soldats, sur l’ordre de leur chef, avaient mis ses jambes h nu et exposé ses pieds h la flamme du brasier qu'ils venaient d'allumer.

Quand il a été à demi-mort, ils ont fouillé la maison de fond en comble, poursuivit la jeune fille.

Mais il parait qu'ils n’ont pas trouvé de trésors.

A ces derniers mots de la jeune fille, je respirai bruyamment.

— Mais, lui dis-je, Hassan avait un fils.

— Oui.

— Qu'est il devenu ?

— I.es soldats l'ont emmené, et personne ne l’a revu depuis lors.

— Misérable Tippo-Runo ! murmurai-je à l'oreille de Nadir.

— A moins qu'il ne l'ait tué, me dit Nadir, nous le retrouverons.

Nous remerciâmes la jeune fille; puis je pénétrai dans la maison en faisant signe à Nadir de me suivre.

Hassan, nous voyant entrer, témoigna une grande inquiétude.

Il se leva pour nous barrer le passage.

Mais il retomba presque aussitôt en poussant un cri de douleur.

Ses pieds brûlés n'étaient plus qu'une plaie et refusaient de supporter le poids de son corps.

Je le pris dans mes bras et je l'emportai.

Puis, sur un nouveau signe de moi, Nadir ferma la la porte.

Hassan nous contemplait avec effroi.

On descendait dans la cave où se trouvait la cachette mystérieuse, en soulevant une trappe.

J 'introduisis mon poignard dans la fente qui existait entre cette trappe et le plancher, et je la soulevai.

Alors Hassan se mit à rire, passant subitement de l’effroi à une hilarité bruyante.

Nadir alluma une lampe, et nous nous engageâmes dans l'escalier souterrain.

Hassan s'était traîné au bord de la trappe cl continuait a rire.

Nous descendîmes dans la cave.

l.à, une rapide inspection me donna la preuve que la pierre qui cachait la serrure du coffre de fer n'avait pas été déplacée.

Les soldats de Tippo n'avaient point découvert le coffre.

Alors je remontai, et comme Hassan riait toujours, je me jetai sur lui, lui arrachai son cafetan, et vis avec joie que la clef était toujours suspendue à son cou.

H se débattit, mais je lui arrachai cette clef et je rejoignis Nadir.

Alors nous descellâmes la pierre cl nous mîmes le secret à découvert.

Puis j’introduisis la clef dedans.

Mais J'eus l>eau la tourner et la retourner dans tous les sens.

la serrure ne s'ouvrit pas...

Hassan seul en connaissait le secret, — et Hassan était fou !

J? regardai Nadir d'un air désespéré.

— Aie confiance ! me dit-il, on m'appelle Nadir le Trouveur !

F.t il eut un sourire qui ranima mon espoir ébranlé.

Nadir me dit alors :

— Nous pourrions essayer pendant des mois entiers des combinaisons de toutes sortes pour trouver le secret de cette serrure que nous ne réussirions pas.

Vous autres, Européens, vous avez trouvé des assemblages de lettres; nous, les Indiens, nous avons un autre système évidemment plus compliqué et plus ingénieux que le vôtre. ,

Et comme je le regardais, il continua :

— Vous n'avez qu'un certain nombre de lettres.

Nos chiffres, à nous, sont incalculables et peuvent

s'étendre de funilé jusqu'aux trillions de millions.

Évidemment celte clef doit tourner sur elle-même dans un sens ou dans un autre jusqu’à un chiffre quelconque que nous ne savons pas, que peut-être nous ignorerons toujours.

Par conséquent, il faut obtenir ce chiffre de la bouche même d llassan.

— Mais Hassan est fou.

— Je le sais.

— Fou et idiot.

— Oui, dit Nadir.

— Comptez-vous donc lui rendre la raison V

Nadir secoua la tète.

— C'est inutile, dit-il.

Je comprenais de moins en moins et je le regardais d'un air hébété.

Le sourire cependant n'avait point abandonné ses lèvres.

— Remontons, me dit-il, là-haut nous causerons plus à notre aise.

Et il retira la clef de la serrure et me la rendit.

Le fou continuait à rire au bord de la trappe.

Quand il nous vit reparaître, il battit des mains avec ironie.

A n'en pouvoir douter, un seul instinct avait survécu dans le naufrage de sa raison.

Cet instinct, c’était la conservation de son trésor et la conviction que nul ne pourrait se l’approprier, s’il ne voulait prs.

Nous avions fermé la porte extérieure de la maison et nous étions bien seuls avec lui.

Nadir reprit :

— Tippo -Runo a eu beau apprendre la langue indoue et arriver à un perfectionnement tel que les brahmines en savaient autant que lui, il a vainement

étudié nos mœurs, nos usages; il est Anglais de naissance et ne sera jamais complètement Indien.

— Pourquoi ?

— Mais parce qu’il ignore quelques-uns do nos secrets.

L'Inde est le pays des poisons mystérieux et foudroyants, des narcotiques dont les effets sont aussi variés que les plumes de certains oiseaux.

Si Tippo-Huno avait possédé certain secret que j'ai, moi, il serait en possession du trésor.

— Mais commenté

Hassan le lui aurait indiqué.

— Oh ! par exemple !

— 11 aurait ouvert la porte lui-mèmc.

— Devant Tippo-Runo ?

— Certainement.

Mon étonnement faisait place à une certaine stupeur.

Nadir reprit :

— L'Indien quia soif exprime un limon dans un peu d'eau et s'en fait une boisson rafraîchissante.

— Apres 1 fis-je, ne sachant oit il en voulait venir.

— L'Indien qui ne peut dormir prend un grain d'opium et le mange.

— Bon !

— L'indieu blessé, poursuivit Nadir, étend sur sa blessure un baume qui n'est autre que le suc exprimé d'une plante que nous appelons le yvumn, ce qui veut dire : langue de serpent. C’est avec ce baume que je t'ai guéri.

— Eh bien ! répondit Nadir, le mélange du limon qui rafraicliit, de l'opium qui fait dormir et du yuttma qui ferme les blessures, produit une boisson qui opère de singuliers efîcts.

— Ali !

— Celui qui en absorbe la valeur d'uu demi verre ne tarde bas A-être pris d'une sorte de gaieté fiévreuse qui se traduit par une grande exliubérance de gestes et une intempérance de paroles.

L'Aine la plus repliée en elle-même, l'esprit le plus absorbé n’y résistent pas.

Si profondément enterré que soit un secret au fond du cœur, le breuvage dont je te parle le fait sar-lccliamp monter au bord des lèvres.

Ces dernières paroles de Nadir évcdlèrent en moi un lointain et terrible souvenir.

Un souvenir de ma première vie, de ma vie criminelle, alors que j’étais .l'instrument docile de l’infâme WilTuns.

Je me .appelai qu'alors la Baccarat, dans l'hôtel de laquelle je m'étais introduit rue Moncey, me fit prendre un breuvage qui troubla ma raison au point de rn’arracber tous mes secrets et ceux de mou maître.

— Mais, dis-je à Nadir, après avoir refoulé au plus profond de mon Ame, l'émotion que me causait ce souvenir, comment nous procurer ce breuvage ?

— J’ai des feuilles de yuuma sur moi.

Et il tira eu effet de larges poches de ses brayes blanches une poignée de petites feuilles triangulaires qu'il posa sur la bible.

— Et de l’opium ?

— Oh ! fit-il en souriant, si pauvre que soit un Indien, si cher que soit l’opium, on en trouve toujours dans chaque maisou.

Et il ouvrit une sorte de bahut dans lequel le tailleur serrait ses outils et sa pipe, et mit aussitôt la main sur un petit morceau de pète noirâtre qu'il me montra.

C'était, en effet, un grain d'opium.

Il ne mauquait plus que du limon.

Nadir ouvrit la porte.

La jeune fille était toujours assise au seuil de la sienne.

Nadir l’appela. Elle accourut.

11 lui mit une pièce de monnaie dans la main et lui commanda d'aller lui acheter des limons au plus proche bazar de comestibles.

Dix minutes après la jeune fille revint avec les limons.

Alors Nadir les plaça dans un petit mortier A piler le riz qui se trouvait dans la maison, et il se mit à les écraser en les mêlant aux feuilles de youma et au grain d’opium, et versant lentement A mesure sur le tout la valeur d’un verre d'eau.

Je vis alors apparaître une belle liqueur rosée qu'il versa dans une coupe de coco.

Hassan regardait d’un air hébété.

Nadir lui présenta la coupe et lui dit :

— Bois !

Hassan prit la coupe et la vida d’un trait, avec le double empressement de l'homme qui a soif et de l'enfant qui n'a pas de raison.

— A présent, me dit Nadir, attendons.

Après avoir bu, Hassan tomba bientôt dans une espèce de rêverie qui tenelt de l’extase.

Puis, peu A peu, son visage s'empourpra, ses yeux brillèrent et des paroles incohérentes sortirent de sa bouche.

Alors Nadir ralluma la lampe et me fit signe de le suivre. Nous redescendîmes A la cave et nous replaçâmes la clef dans la serrure.

Hassan parlait toujours eu haut avec une extrême volubilité.

11 s'était rapproché de nouveau de la trappe, et, enfin, il descendit, malgré la vive souffrance qu'il éprouvait A marcher.

M'étant retourné, je le vis derrière moi qui riait.

Nadir, au contraire, simulait une vive contrariété et tournait et retournait toujours la clef dans la serrure.

Hassan riaut de plus belle, le poussa du coudeel mit A son tour la main sur la clef.

• Puis, nbus regardant d'uu air moqueur et comme pour nous prouver sa supériorité, il tourna Ja clef un certain nombre de fois.

La porte s'ouvrit et les trésors du rajah Ostuany s'offrirent A nos regards.

LE DEBMEK MOT DE UOCAMBOLK

MvlSSANV |

XXUJ

Lt fou, après avoir ouvert la porte, voulut la refermer, mais je me mis çn travers.

Eu méoie temps Nadir s’empara de lui et le terrassa.

11 n’opposa, du reste, qu’uue faible résistance.

Et Nadir me dit alors :

— Tu penses que, si nous refermons cette porte, nous ne pourrons plus la rouvrir.

D’un autre cité, il est dangereux de laisser les choses dans cet état. Car Tippo-Huno, persuadé que cette

maison renferme un trésor, doit avoir posté dans les environs des hommes chargés de la surveiller, et il ne se bornera certainement pas à la perquisition déjà faite.

— bans doute, répondis-je, mais comment faire?

Nadir réfléchit un moment et me dit :

— J’ai des hommes dévoués autour de moi, mais encore faut-il avoir le temps de les réunir.

— Et ces hommes réunis, tu leur confieras la garde de cette maison ?

— Non, mais je leur ferai déménager tout cet or et toutes ces pierreries.

L*1 tiE rc \fujit du .l'irriter il viw4t pa- «le ami. I'jjç 474/

— Où les transporterons-nous ?

— Attends pour qu' je le réponde, me dit-il, que nous nous soyons debarrassés de cet homme qui nous assourdit de ses cris.

En effet Hassan, étendu sur le dos, dans un coin de la cave, ne se relevait pas ; mais il gesticulait, criait et pleurait.

Nadir remonta dans la maison et revint peu après , tenant une pipe à la main.

11 avait mis dans cette pipe un grain d'opium et il la tendait à Hassan.

L’œil du rêveur brilla de convoitise, il étendit une main avide, la saisit, en porta le tuyau à ses lèvres, et, s’accroupissant comme les Orientaux, il se mit à fumer.

Dès lors, il se tut; quelques minutes après, il était en extase.

Alors, Nadir s’assit sur un tonneau et me dit :

— Écoute-moi bien. Les trésors que nous avons sous les yeux feraient la fortune d’un roi. 11 faut que tu perdes l’espoir de les faire parvenir en Europo par les moyens ordinaires. La douane anglaise visite les navires. Elle confisquerait impitoyablement ces richesses.

— Il faut pourtant, répondis-je, que je lienne la promesse que j'ai faite è Osman y mourant.

— Sans doute.

— Et pour cela, il faut que j'emporte cet or en Europe.

Nadir secoua la télé :

— Va pour les pierreries, dit-il, mais quant à l’or, c'est inutile.

— Comment ?

— Laisse-moi d'abord te dire comment il te sera facile d'emporter les pierreries. ,

— Je vous écoute.

— Les fils de Stiali , dont je suis le chef , sont * aussi puissants, aussi riches que les Étrangleurs, leurs ennemis.

Comme eux, ils ont des affiliés parmi les Anglais, des coreligionnaires mystérieux, des agents sûrs qui se conforment aveuglément aux ordres qu'ils reçoivent.

— Bon!

— Parmi les hommes sur qui les fils de Sivah peuvent compter, il se trouve un capitaine de navire anglais qui a nom Jonathan.

Jonathan est mon esclave dévoué.

11 part pour Londres dans huit jours, emportant une cargaison de grains de Bizance.

Les gen3 de' la douane viendront, la veille de son

4 SK

départ, sonderont les tonnes et les scelleront. C’est dans ces tonnes que je cacherai les pierreries du rajah.

— Comment ferez-vous !

— Je substituerai 4 l'une des tonnes ordinaires, une au're tonne dont toutes les douves sont creuses.

— Alors pourquoi ne pas emporter l'or par le môuie procédé ?

— Parce que l'or tient trop de place et que d'ailleurs il est plus lourd que les pierreries.

— Fort bien. Mais alors comment envoyer cet or en Europe î

— Nous ne l'enverrons pas.

— Cependant...

— Nous le verserons dans le trésor de Sivah qui est caché au cœur même de Calcutta, et que les Anglais ne découvriront jamais.

En échange, poursuivit Nadir, je te donnerai un chèque d'une somme équivalente à celle que j’aurai reçue.

— Et ce chèque!...

— Tu le présenteras 4 Londres à une maison de banque qui nous sert do correspondant.

— En vérité !

— Et il sera religieusement payé, acheva Nadir avec un accent de franchise qui ne me laissa plus aucun doute sur sa bonne foi et sa loyauté.

— Mais enflu, lui dis-je encore, il faut toujours emporter d’ici ces richesses.

— Oui, et c’est là qu’est la difficulté.

Puis, après un moment de réflexion, Nadir me dit :

— Il est impossible que tout cet or soit entré par la porte extérieure de la maison où nous sommes sans éveiller l'attention de ceux qui avaient intérêt à observer Hassan.

— Ce n'est pas une raison.

— Pourquoi?

— Parce que, il y a deux jours, Tippo-Huno ignorait encore le nom et la demeure du dépositaire.

— C’est possible, répliqua Nadir, mais la police anglaise veille...

— Ensuite, ajoutai-je, ces richesses ont été amoncelées peu à peu.

— Je ne dis pas non. Cependant j'ai la conviction que cette maison a' une autre issue.

Et ce disant. Nadir entra dans la cachette qui était assez vaste et assez spacieuse pour qu'un homme y pût faire quelques pas eu long et en large et s’y tenir debout.

Il se mit alors à sonder les murs avec son poing, et tout à coup un bruit sonore sc fit.

— Il y a là un creux, me dit-il.

Il prit son poignard et se mit à gratter la maçonnerie.

Bientôt une fente nous apparut et, avec cette fente, une autre pierre semblable à celle qui masquait à l'extérieur la serrure de la porte de fer.

Nadir détacha cette pierre.

Elle mit à découvert un verrou.

L’Indien le fit jouer et soudain le fond de la cachette tourna sur des gonds invisibles, comme avait tourné

la porte de fer avec son revêtement de maçonnerie.

Et alors, Nadir et moi, nous aperçûmes une ouverture noire et béante.

C'était un passage souterrain.

Où conduisait-il ?

C’était là ce qu'il fallait savoir sur l’heure.

Je me retournai vers Hassan.

Mais il était absorbé dans les contemplations du rêve opiacé.

— Sois tranquille, me dit Nadir, il ne songera pas à refermer la porte. En route !

— Mais... où allons-nous?

— Nous allons nous engager dans ce souterrain.

— Et Nadir reprit la lampe que nous avions posée à terre.

Partout où les Anglais sont, on retrouve les mœurs anglaises, les usages anglais et jusques aux constructions anglaises.

Calcutta a de certains quartiers qui rappellent Londres, et, jusque dans la ville Noire, c'est-à-dire la ville indigène, le génie britannique a posé sa large grilfe.

Ainsi, on a creusé des égouts sous les rues, et un large bassin de carénage traverse la ville du sud au nord, formant comme un port intérieur.

Ce bassin reçoit, en même temps les immondices des égouts par des canaux souterrains qui viennent aboutir à fleur d'eau pendant la marée basse et dont la haute mer recouvre l'orifice.

Nadir savait cela, sans doute.

U marchait le premier dans ce souterrain qui s'ouvrait devant nous, et ii m'avait pris des maius la lampe qu’il portait eu avant, de façon à éclairer notre route.

Le souterrain était assez haut de voûte pour que nous ne fussions pas obligés de nous baisser, mais trop étroit pour que nous puissions marcher tous les deux de front.

Nadir me dit :

— Je parie que nous allons trouver un égout.

— Comment, lui dis-je, il y en a sous la ville Noire ?

— Sans doute.

— Où aboutissent-ils ?

— Au bassin de carénage.

Le souterrain suivait un plan incliné et tournait légèrement sur lui-même.

Au bout d’une vingtaine de pas, Nadir s'arrêta et posa la lampe à terre.

— Que faites-vous? lui dis-je.

— Tu vas voir.

Nadir, comme tous les Indiens, avait toujours sur lui un lazzo.

Les fils de Sivah ne dédaignent pas d'étrangler, à leur heure , ni plus ni moins que les Thugs , leurs ennemis.

Le lazzo de Nadir , qu'il portait roulé autour de sa poitrine , était long d’une quarantaine de mètres et

LF. RETOUR DE ROCAMBOLF.

composé de trois cordes superposées et tressées ensemble.

Ces cordes , dédoublées, donnaient donc une longueur d’environ cent vingt pieds.

Nadir se mit h les défaire et de son lazzo, qui avait l’épaisseur du doigt, il fil une corde aussi mince qu'une mèche de fouet.

Après quoi, il en fixa une extrémité au manche de son poignard.

I-es égouts, me dit-il, ont des ramifications infinies et il se peut faire que nous rencuntrions plusieurs voies.

Force nous est donc d'avoir un fil conducteur.

— Vous avez raison, répondis-je.

Nous nous remîmes en route, et bientôt nous atteignîmes un escalier qui s'enfoncait sous terre.

Nadir portait toujours sa corde enroulée au bout de son poignard.

— Tant que nous ne trouverons pas de bifurcation, me dit-il, lo fil conducteur nous sera inutile.

L’escalier avait une trentaine de marches.

Lorsque nous oûmes atteint la dernière, nous nous retrouvâmes à l’entrée d’un nouveau boyau souterrain .

Alors , prêtant l’oreille , nous entendîmes un murmure sourd au-dessus de notre tête.

— Sais-tu où nous sommes ? me dit Nadir.

— Non.

— Nous sommes sous le bassin du carénage.

Nous avançâmes encore, et bientôt nous vîmes que le chemin se bifurquait.

Alors Nadir planta son poignard en terre et il se mit à dérouler sa corde et nous nous engageâmes dans l’une des deux voies nouvelles qui s’ouvraient devant nous.

La corde se déroulait lentement et nous avancions toujours.

Le bruit devenait plus strident au-dessus de nos tètes et une légère humidité régnait sous nos pieds en même temps que les parois du souterrain laissaient suinter quelques gouttes d’eau.

Je passai mon doigt dessus et le portai ensuite à mes lèvres.

Cette eau était salée.

— Tu as raison, dis-je à Nadir.

Déjà la corde était usée aux trois quarts, lorsque nous trouvâmes un nouvel escalier.

Celui-là ne descendait pas ; il remontait.

En même temps le bruit sourd qui n'était, autre que celui des vagues et qui, tout à l'heure, était audessus de nos têtes, se faisait maintenant entendre derrière nous.

Évidemment nous étions parvenus sous la rive oppoeée,

Nous gravîmes l’escalier.

La corde nous accompagna jusqu’à la dernière marche.

Là nous nous trouvâmes dans une sorte de chambre

I assez, spacieuse , mais dont nous touchions la voûte avec la main.

Un autre bruit se fit au-dessus de nos têtes.

C'était celui d’un pas humain.

Cependant la chambre était sans issue.

— Il est impossible que le chemin que nous avons suivi, me dit Nadir, ne mène pas plus loin.

Et il se prit à écouter.

Au bruit de pas se mêlait tin bruit confus de voix qui nous arrivaient à travers la voûte.

Alors Nadir me dit :

— Je vais monter sur tes épaules, prête-moi ton poignard.

Je le lui donnai et, me courbant, je le pris sur mou dos.

Nadir , avec le manche du poignard , attaqua la ■ voûte qui était en maçonnerie et scellée au ciment.

Le ciment se détacha par fragments, et bientôt Nadir poussa un soupir de satisfaction.

Au lieu de la pierre, son poignard avait rencontré du bois, et le ciment eu tombant avait découvert une trappe hermétiquement fermée.

Voilà le passage que nous cherchions, me dit-il.

Nadir sauta alors de mes épaules sur le sol.

— Réfléchissons un moment, me dit-il, voilà une issue, c’est vrai. En montant do nouveau sur tes épaules et en donnant une forte secousse, je soulèverai certainement celte trappe.

Mais où donne-t-elle 1

Nous entendons des voix au-dessus de notre tête et ces voix sont nombreuses.

Au milieu de qui allons-nous apparaître ?

— Voilà ce que je ne sais pas, répondis-je. Cependant... il me regarda.

— Parle, dit-il.

— Il n’y a pas un mois que le rajah Osmany est mort, lui dis-je.

— Bien.

— Jusqu’au dernier jour de sa puissance, se défiant toujours des Anglais, il a grossi ce trésor que nous avons découvert.

— Eh bien ! fit Nadir.

— Il est probable, continuai-je, en nous reportant à cette porte mystérieuse et à ce boyau souterrain que nous venons de suivre, que c’est par ici que les épargnes du rajali passaient.

— Je le crois aussi .

— Par conséquent, les gens qui parlent au-dessus de nous sont des hommes dévoués au rajah.

— Je ne dis pas non, dit Nadir, mais comment leur prouver que nous aussi, nous étions investis de la confiance d’Osmany ?

— Hélas ! murmurai-je, on m'a volé son anneau.

— D’un autre côté, poursuivit Nadir, as-tu réfléchi à une chose ?

— Laquelle ?

— C’est que nous pouvions être certains, il y ? dix minutes, que les trésors du rajah avaient suivi la route que nous parcourons.

— Ceci est hors de doute.

— Mais nous n'en sommes plus sûrs à présent.

— Pourquoi ?

— Parce que le chemin s’est Bifurqué ; et que ce peut être aussi bien l’autre route que celle-ci qu’on laissait prendre aux trésors du rajah.

— Vous avez raison, répondis-je. Eh bien? que faire ?

Nadir réfléchit un moment encore :

— Je sais qui tu es, me dit-il, et les preuves de bravoure sont faites, deux hommes comme nous doivent pouvoir tenir tête h des ennemis nombreux. Je suis décidé.

— A soulever la trappe ?

— Oui. Mais il me faut mon poignard, je vais le chercher.

Et Nadir regarda l’escalier, laissant h terre notre fil conducteur.

Tandis que je l’attendais, les voix et les pas continuaient à se faire entendre au-dessus de ma tête.

Quelques mots parvinrent même jusqu’à moi. à travers ]’épiiss»ur de la vnit» :

Ces mots prononcés distinctement auraient dû éveiller en moi un sentiment d’intelligence.

Je sais l'anglais et toutes les langues de l'Europe, je comprends parfaitement l'indien dans ses dialectes les plus variés.

Cependant l"S mots qui me parvinrent furent inintelligibles pour moi.

Quand Nadir fut de retour, je lui fis part de mon observation.

Nadir avait laissé la corde étendue sur le sol, dans toute sa longueur, sc bornant à reprendre son poignard.

Nous n’avions donc pour revenir sur nos pas qu’à suivre celle corde.

— Oh ! me dit le chef des fils de Sivah, tu ne comprends lias ce qu'on dit ?

— Non.

— Voyons, si je serai plus heureux que toi.

Et de nouveau, il monta sur mes épaules.

Puis il appuya son oreille contre la trappe et attendit.

Au bout d'un moment il me dit avec un visage rayonnant.

— Ce sont des amis qui parlent.

— El qui donc ?

— !.es fils de Sivah.

— Comment le savez-vous ?

— lis parlent notre langue mystique, celle que le vulgaire no saurait comprendre.

— En vérité !

— Évidemment , continua Nadir , nous sommes audessous d'un temple ou d’une pagode ; et c'est l'heure de la prière.

— Alors nous pouvons soulever la trappe ?

— Non , pas encore.

— Pourquoi?

— Parce qu’il vaut mieux attendre que les prières soient finies , et que les adorateurs de Sivah soient partis.

— Bien, répondis-je, attendons.

Et, pour la seconde fois, je le laissai glisser à terre.

Nadir visita alors la lampe que nous avions apportée avec nous.

Elle était pleine d’huile aux trois quarts et promettait de brûler plus d’une heure encore.

L’Indien, qui trouvait inutile de me fatiguer, se coucha sur le sol.

Les voix étaient de plus en plus confuses, et bientôt il nous sembla qu’elles étaient moins nombreuses.

— Les adorateurs de Sivah s’en vont, me dit Nadir.

— Alors la prière est finie?

— Oui. Tout à l’heure nous allons entendre la voix du prêtre qui dit : — Allez-vous-en ! Sivah est satisfait.

F.n effet, pou après, une voix plus forte, plus accentuée, murmura quelques paroles qui arrivèrent distinctement à l'oreille de Nadir.

— C'est fini , me dit-il. A l'reuvre !

Et , remontant sur moi. il s’arc-bouta et d'un violent coup d'épaule il souleva la trappe.

La trappe soulevée, les pieds de Nadir abandonnèrent mes épaules et je le vis disparaître par l'issue qui lui était ouverte.

Mais, presque aussitôt après, sa tête se montra à l'orifice, et il me dit en me tendant la main :

— Viens ! cramponne-toi à mon bras.

Il était d'une force herculéenne et il me hissa en un tour de main.

Alors, quand je fus au bord de la trappe, je regardai autour de moi.

Nadir ne s'était pas trompé.

Nous étions dans une pagode.

Les pagodes consacrées à Sivah sont plus sobres de mise en scène et de peintures bizarres que celles de la déesse Kâli.

Sivah est le dieu du bien. Il ne demande pas du sang comme la farouche déesse.

Les murs de ce temple dans lequel nous pénétrions d’une si étrange manière étaient peints en stuc foncé.

Çà et là, on voyait une statue représentant une des nombreuses femmes du dieu.

Au milieu était une imago de grandeur colossale.

A ses pieds' brûlait une lampe qui projetait autour d’elle une lumière assez douce en même temps qu'elle répandait un Houx parfum.

Le sol de la pagode était fait de larges dalles blanches, roses et bleues, et c'était l'une d’elles que Nadir avait soulevée d'un coup d’épaute.

D’abord, je ne vis que confusément les objets qui m’environnaient et je pris les petites statues pour des personnages humains.

Soudilu, l'uc des deux Indieu» dpxuU «on âme. ;t'»xe 4T9.)

PuÎ9 je reportai mes yeux sur Nadir.

— Nous sommes seuls ici, me dit-il.

— Seuls, fis-je étonné.

— Oui, me dit-il, tout seuls, au milieu de divinités de bois et de pierres.

Je reconnus alors mon erreur, et me pris à sourire.

Nadir continua :

— Nous sommes dans la pagode consacrée à Sivah sous l’emblème de la couleuvre bleue. Ce temple est, en effet, situé sur la rive gauche du bassin du carénage, en pleine ville Noire.

— Mais les voix que nous entendions tout à l'heure? demandai-je.

— C’étaient les croyants qui disaient la prière du soir. Us sont partis après le coucher du soleil.

— Et le prêtre ?

— Le prêtre ferme les portes extérieures, il va revenir.

— Tu l'as vu ?

6î* LIVRAISON.

— Non, mais il sera quelque peu étonné de nous voir, nous.

— Faudra-t-il jouer du poignard?

— Oh ! non, fit Nadir, si c’est toujours celui que je crois, il nous servira au contraire.

Comme Nadir parlait ainsi, nous entendions un pas lent et mesuré retentir dans l'éloignement. Puis une porte s’ouvrit et un homme apparut portant une lampe devant lui.

Cet homme qui avait une longue robe blanche et une ceinture bleue était tête nue.

Ses cheveux étaient blancs : il me parut avoir cinquante ans au moins, ce qui est l'âge d'un vieillard sous le ciel brûlant de l’Inde.

Les rayons de la lampe qu'il portait devant lui l'empêchèrent tout d’abord de nous apercevoir.

Mais il se dirigeait sur nous et tout à coup un bruit sourd le fit s'arrêter brusquement.

C'était Nadir qui avait laissé retomber la dalle sou-

levée, de telle façon qu'il était maintenant impossible de dire per où nous étions entrés.

Le prêtre muet, les cheveux hérissés, pris d'un subit effroi, regarda autour de lui.

Il nous aperçut alors.

Mon costume européen lui fit pousser un cri d’horreur.

Un chrétien ne saurait entrer dans la maison du dieu Sivah sans profanation.

Mais Nadir fit un pas et prononça un nom :

— Koureh !

Ce nom, c'était celui du prêtre qui se rassura aussitôt.

La lumière de la lampe placée auprès du dieu tombait d'aplomb sur le visage de Nadir.

Le prêtre le reconnut.

Et soudain, ne songeant plus à moi, il tomba à genoux et se prosterna la face contre terre.

Ce fut alors que je me rendis compte du pouvoir immense de Nadir.

— Relève-toi et viens à moi, ordonna Nadir.

Le prêtre se releva, ramassa sa lampe, qui ne s’était point éteinte, et s’avança tout tremblant vers Nadir.

Celui-ci lui dit :

— Tu sais qui je suis?

— Tu es le maître cl moi l’esclave, répondit le prêtre.

— Alors, si je te commande de parler, tu parleras?

— Oui, fit-il. Ne le l'ai-je pas dit, je suis l'esclave.

Nadir accepta l'épithète.

— Esclave, dit-il, tu viens de fermer les portes du temple ?

— Oui, maître.

— Et cependant, nous sommes ici.

Le prêtre témoigna un véritable ébahissement.

La pagode n’avait pourtant qu’une entrée.

— Devine par où nous sommes venus ? poursuivit Nadir.

— Sivah est puissant, répondit-il.

— Mais Sivah ne se mêle pas de mes affaires, dit Nadir.

Et frappant du pied la dalle qui avait repris sa place :

— Nous sommes entrés par là, dit-il.

Soudain nous vîmes koureb pftlir et trembler.

En même temps, il attachait sur cette dalle un regard éperdu.

— Tu as promis de parler, dit Nadir.

Et il fit briller à la clarté des lampes la lame de son poignard.

Le poignard de Nadir n’effraya point Koureb outre mesure.

— Maître , dit-il , un homme aussi sage que toi ne saurait refuser à un autre de s’expliquer.

— Parle.

-T Comme prêtre de Sivah je suis ton esclave , à toi qui es notre chef à tous , dit Koureb. Comme homme . j’ai mes amitiés et j'ai fait des serments de fidélité.

Tu peux commander au prêtre , mais si tu demandes à l'homme un secret qui ne lui appartiendra pas, tu frapperas inutilement. Sa langue ne parlera point.

Nadir ne se montra point irrité ^ie cette hardiesse de langage :

— A ton tour, écoule-moi, dit-il.

— Pariez, maître.

— Le rajah Osmanv était l’ami de l'homme que tu vois là.

Et Nadir jeta une main sur mon épaule.

Koureb me regardait avec défiance.

— • Osinany , poursuivit Nadir, lui a donné son anneau.

— Où est cet anneau, demanda Koureb.

— Je ne l'ai plus , répondis-je.

Un sourire d’incrédulité vint aux lèvres de Koureb.

— Tippo-Runo le lui a volé , dit Nadir.

Ce nom fil passer un nuage sur le frout de Koureb.

— C'est possible, dil-il , et je vous crois, mais si je ne vois pas l'anneau, je ne parlerai pas.

— Peut-être en verras-tu l'empreinte , me hâtai-je de dire.

Et je mis une main sur les yeux du vieux prêtre.

En effet, l’annulaire de ma main gauche conservait trois empreintes rouges qui étaient le résultat de la pression exercée par la bague qui avait à l'intérieur trois petites pointes de diamant.

— Cela peut être la marque de la bague d’Osmany, me dit-il. Mais cela peut aussi être autre chose.

— Si tu ne veux pas nous croire, dit Nadir, je te dirai quelque chose de plus.

— J’écoute.

— Nous avons découvert les trésors d’Osmany confiés à la garde du vieil Hassan.

Koureb pâlit.

— Rassure-toi , reprit Nadir , nous sommes les amis du rajah mort, et c’est |>our soustraire ces trésors à l’avidité de Tippo-Runo que nous sommes ici.

— Alors , dit Koureb, si vous savez où sont ces trésors que j'étais chargé de garder, de concert avec Hassan , je n’ai plus rien à vous apprendre.

— Tu te trompes, dit Nadir.

Koureb le regarda étonné.

— 11 faut que tu nous aides à les enlever de l'endroit où ils sont.

Koureb sentit renaître scs défiances.

— Si je te demandais un serment, maître, dit-il à Nadir, me le ferais-tu?

— Parle.

— Si je te priais d’étendre ta main sur la statue de notre dieu qui est là...

— Je suis prêt , dit Nadir.

— Et de me jurer que cet homme avait bien en sa possession l'anneau d’Osmany.

— Par le dieu Sivah , je te le jure.

Koureb parut soulagé d'un poids immense.

— Alors , dit-il , ordonne , je sois prêt à obéir.

— Je veux, reprit Nadir, enlever les trésors. Hassan est fou, Tippo veille et finira par les découvrir.

— Il est facile de leur faire reprendre le chemin qu'ils ont déjà parcouru.

— Oui , répondit Nadir , mais quand ?

— La nuit prochaine.

— Et d’ici là la porte de fer restera ouverte?

— Mais comment avez-vous pu l'ouvrir ?

Nadir raconta à Koureb ce qui s'était passé.

Koureb l’écouta attentivement.

— Je ne sais pas le secret d’Hassan , dit-il , et si la porte se refermait , je ne pourrais l’ouvrir. Mais je sais ouvrir la mienne.

Comment , la tienne ?

— Sans doute. Vous avez fait jouer un verrou à l'intérieur de la cachette , n’est-ce pas ?

— Oui.

— Eh bien ! je puis , de l'intérieur du corridor souterrain, faire mouvoir ce verrou et ouvrir la seconde fiarte.'

— Viens avec nous alors, dit Nadir.

Et il souleva la dalle en glissant entre elle et sa voisine la lame de son poignard.

Tous trois nous descendîmes l'un après l'autre dans la chambre qui se trouvait au-dessous de la pagode. Puis, suivant la corde qui était demeurée à terre, nous reprimes le chemin que nous avions suivi , en passant de nouveau sous le bassin du carénage et entendant mugir la mer au-dessus de nos tètes.

Nous revînmes ainsi dans le premier boyau souterrain , et nous regagnâmes cette cachette aux trésors dont nous avions laissé les deux portes ouvertes.

Koureb nous dit alors :

— Je vais rester dans le souterrain. Fermez la porte sur vous.

Nadir fit ce qu’il demandait et tira le verrou, mettant ainsi entre lui et nous l’épaisseur de cette porte.

Nous entendîmes alors un petit bruit.

C’était la main de Koureb se promenant sur la surface extérieure de cette |>ortc et cherchant sans doute un ressort invisible.

Tout à coup le verrou courut de lui-mème dans sa gâche et la porte se rouvrit.

— Vous voyez , dit Koureb.

— C’est bien , répliqua Nadir. Maintenant viens avec nous.

Koureb entra dans la cachette , et la porte du souterrain fut refermée pour la seconde fois.

Puis nous entrâmes dans la cave où nous avions laissé Hassan.

Hassan s’était endormi , ivre d’opium.

— Nous pouvous maintenant , dit Nadir , laisser retomber cette porte.

Et il poussa celle qu'Ha&san avait ouverte et qui se referma toute seule.

Puis il replaça la pierre qui cachait ia serrure.

Et enfin il nous dit , car Koureb était demeuré avec nous.

— Hassan est fou , et il faut se défier des fous.

— Qu'allons-nous faire de lui ? demandai-je.

— Nous allons l’emmener d'ici, me répondit-il.

— Mais il dort.

— Nous l'emporterons dans un palanquin.

F.t il le prit à bras le corps et nous le remontâmes dans ia maison.

Puis , comme Nadir ne voulait pas me quitter, il envoya Koureb chercher un palanquin , ces sortes de véhicules étant aussi communs à Calcutta que les cabs dans les rues de Londres.

Nous portâmes Hassan dans le palanquin et Koureb monta auprès de lui.

— Maintenant, demandai-je à Nadir, où allons-nous?

— D'abord il faut fermer cette maison , ensuite je te conduirai chez moi.

— Tu as une maison à Calcutta ?

— Oui , là tu seras à l'abri de toutes les trahisons de Tippo.

Nadir prononça quelques mots dans cette tangue mystique que je ne comprenais pas, et le palanquin se mit en marche.

— Oii donc envoies-tu Hassan? demandai-je encore.

— Je le confie à Koureb qui va l'emmener dans sa jiagode.

Les pagodes sont inviolables, même pour les Anglais, et si puissant que soit Tippo, il n'osera pas aller l'y chercher.

Nous fermâmes ia maison d'Hassan et Nadir appela d'un signe la jeune fille à qui nous avions eu affaire déjà.

— Mon enfant, lui dit-il, lorsquo l'on viendra demander Hassan, vous répondrez que le bonhomme était désormais trop vieux pour travailler et que ses parents l'ont conduit dans leur propre maison pour prendre soin de lui.

La jeune fille s’inclina et Nadir lui confia la clef de la maison en ajoutant :

— il est possible que les soldats qui sont déjà venus prétendant que le vieux tailleur possède des trésors, reviennent à la charge.

— Vous leur donnerez cette clef et vous leur direz qu'ils peuvent fouiller à leur aise, il n’y a rien.

Nous nous en allâmes. Nadir et moi, dans la ville Blanche.

Mais avant de quitter la ville Noire nous entrâmes dans un schoultry, où je pus avoir une nouvelle idée de l'importance et du crédit de Nadir.

Le maître du schoultry salua jusqu’à terre, eo élevant ses deux mains au-dessus de sa tête, ce qui est, dans l’Inde, le témoignage du plus grand respect.

Nadir me lit un signe et nous conduisit dans une pièce reculée de sa maison où, à mon grand étonnement, je ris mon compagnon se débarrasser de ses vêtements indiens et revêtir un costume européen.

— Oh ! me dit-ii en souriant, et voyant que je me

montrais surpris de le voir si à l'aise sous ces habits de gentleman, cela t'étonne, n'est-ce pas ?

— En effet, répondis-je.

— Eh bien 1 que dirais-tu, si je te racontais que j’ai vécu à Londres ?

— Vraiment I

— Et h Paris.

Et comme je paraissais de plus en plus étonné, Nadir continua :

— Tel que tu me vois, j’ai logé à l'hAtel Meurice, dîné au café Anglais, et j’ai été aimé d'une drèlesse qu’on appelait Roumia.

A ce nom, je ne pus retenir un cri d’étonnement.

— Tu la connais ! me dit-il.

— Je ne sa». N'avait-elle pas un autre nom ?

— Oh ! si fait, elle se faisait encore appeler la Belle Jardinière.

Un nouveau cri m’échappa.

— Je vois que tu la connais, me dit Nadir. C’est une belle femme, mais la vipère noire qui frétille dans l’herbe de nos forêts et dont la blessure est mortelle est moins dangereuse et moins perfide.

— Je le sais.

— Elle ne craint qu’un homme.

— Ab! ,

— Et cet homme, c’est moi.

— Toi 1 fis-je avec un redoublement de surprise, elle te craint ?

Un sourire passa sur les lèvres de Nadir.

— Je te conterai tout cela, me dit-il, quand nous serons dans ma maison.

Et il compléta sa métamorphose.

11 y a des Indiens de deux races, dans l’Hindoustan.

Les uns, purs de toute alliance avec la race européenne, sont cuivrés.

Les autres, dont les ancêtres ont épousé des Anglaises, sont blancs.

Quand Nadir, qui était de ce nombre, eut revêtu sa veste blanche, son large pantalon d’étoffe rayée et mis ses gants, on l’eût pris pour un véritable Anglais.

— Maintenant, me ditril, allons-nous-en !

Et nous quitlèmes le schoultry.

Nous entrâmes dans la ville Blanche qui étincelait de lumières.

Calcutta est éclairée, comme Londres, par des torrents d'hydrogène.

Au bout de la rue du Gouvernement, qui est la plus large et la plus belle de celles du quartier européen. Nadir s’arrêta devant la grille d'un vaste jardin.

Nadir tira une clef de sa poche et l’introduisit dans la grille qui s'ouvrit.

Au bruit qu'elle fit en se refermant, deux Indiens accoururent.

Us portaient la livrée orientale que tout gentleman opulent donne è ses serviteurs, une veste rouge et blanche et un pantalon de même couleur.

A la façon dont ils saluèrent Nadir, je compris que pour eux ce n’était qu’un gentleman et qu'ils igno-

raient non-seulement sa raoe, mais encore son titre de chef des Dis de Sivah.

Les deux Indiens, portant des flambeaux éclairèrent notre marche à travers le jardin.

Nadir se dirigea vers la maison et me fit travener un vestibule spacieux dallé en marbre, au milieu duquel se trouvait une fontaine.

Puis il poussa une porte, è gauche, et je me trouvai au seuil d’un véritable salon anglais.

Nadir nie dit alors en m'invitant è m'asseoir sur nn canapé, auprès d’un guéridon.

— Nous allons prendre le thé, et je te raconterai mes amours avec la Belle Jardinière.

En même temps, il donna des ordres en anglais.

Cinq minutes après le thé était servi, et Nadir commençait ainsi son récit :

L'Inde, comme tous les pays bouleversés par la conquête, et dans lesquels les invasions étrangères se sont succédé presque sans relâche â travers les siècles, l’Inde, dis-je, est peuplée de différentes sectes religieuses et politiques.

11 y a les partisans de la domination anglaise, et les Indiens qui repoussent cette domination.

Certaines régions tiennent à maintenir leur indépendance et obéissent à des chefs qu'ils nomment eux-mêmes.

D'autres se courbent sous le joug de princes indigènes, joug cent fois plus lourd que le joug anglais.

— C’est pour cela, continua Nadir, que dans la même rue de Calcutta tu rencontreras un adorateur du feu, un sectateur de la déesse Kâli et un musulman. C’est pour cela aussi que la question religieuse masquant la raison politique, lu trouveras des prêtres de Sivah qui ne croient pas à Kâli et des Étrangleurs qui ne sont pas bien convaincus de l'existence de la déesse Kâli.

Mais de toutes ces sectes religieuses et politiques, deux seulement ont une puissance réelle : — la mienne et celle des Tughs.

Tu as vu Ali-Remjeh, puisque tu l’as livré è l’Angleterre. Tu as pu t’assurer que c’éuit un Indien devenu très-gentleman.

Tu as connu è Londres sir George Stowe et sir James Nively, et tu auras pu te convaincre que les Etrangleurs sont gens de belles manières.

J'interrompis Nadir.

— Excusez-moi, lui dis-je, mais comment savezvous que j'ai connu sir James et sir George Stowe?

Nadir eut un sourire mystérieux.

— Je suis arrivé à Londres trois jours après Ion départ, il y a deux ans.

— Ah ! fis-je surpris.

— Là j'ai appris que de faux fils de Sivah avaient épouvanté les Étrangleurs.

J'arrivais pour les combattre , et ils avaient été battus déjà.

Alors j’ai voulu savoir par qui.

Les Anglais et les Français, si habiles qu'ils soient, sont des enfants auprès de nous en fait de police. Je n’étais pas à Londres depuis trois jours que je savais tout, grâce à deux Indiens que j’avais amenés avec moi.

— Comment ? m’écriai-je, vous saviez tout !

— Même ton nom.

Je ne pus me défendre d’un geste de stupeur.

— Tu es Français, me dit Nadir, et tu te fais appeer d’un nom russe, le major Avatar, n'est-ce pas ?

— Oui, c’est bien cela.

— Mais ton vrai nom est Rocambole.

Cette fois je reposai brusquement sur la table ma tasse de thé que je tenais à la main.

— Tu as été un grand criminel, poursuivit Nadir.

— Ah ! vous savez aussi cela ?

— Je sais tout, te dis-je. Après avoir fait le mal, lu t’es converti au bien, et tu es un homme inlelligent et courageux.

Je m'inclinai devant cet éloge.

Nadir reprit :

— J'ai donc su à Londres tout ce que tu avais fait.

et comment tu avais emmené & Paris , sir George Slowe. l’ancien chef des Étrangleurs en Europe, tandis qu'une femme qui t'est dévouée y attirait le nouveau chef, sir James Nively.

Tu as presque détruit à Londres la puissances des Tughs, et la capture d’Ali Remjoh, leur chef suprême, leur a porté lo dernier coup en Europe.

Mais ils se reforment ici, et ils redeviendront aussi dangereux et aussi terribles qu'auparavant.

— Alors, dis-je, interrompant une seconde fois Nadir, vous m’avez suivi à Paris?

— Pas tout de suite.

— Pourquoi?

— Parce que j'organisais les fils de Sivah.

Et Nadir ajouta en souriant :

— Fils de Sivah ou sectateurs de Kili, il y aura toujours, au coeur même de l'Angleterre, des ennemis occultes qui lui feront une guerre acharnée.

— Mais enfin, vous avez passé le détroit?

— Je suis arrivé è Paris un mois après que tu t’étais embarqué sur le navire d’Ali Remjeh que tu emmenais prisonnier.

— Et vous y êtes resté?...

— Six mois.

— Est-ce pendant ces six mois que vous avez connu la Belle Jardinière ?

— Oui. Et maintenant écoute-moi.

Mais en ce moment on frappa deux coups discrets à la porte de la salle dans laquelle nous étions, et peu après un des serviteurs de Nadir entra.

— Que veux-tu ? demanda celui-ci.

— Un Indien qui a les cheveux tout blancs demande à parler à Votre Honneur.

— Qu’il revienne demain, dit Nadir.

— Il m’a dit de répéter son nom à Votre Honneur.

— Voyons ? fil Nadir.

— 11 se nomme Koureb.

Nadir tressaillit.

— Qu’il entre donc alors, dit-il.

Et Koureb fut introduit.

Le vieux prêtre de Sivah avait le visage bouleversé.

Nadir congédia l’Indien qui l'avait amené, puis regardant Koureb :

— Que t'est-il advenu ? demanda-t-il.

— J'ai perdu mon amulette , répondit le vieux prêtre.

— Quelle amulette !

— Celle que je portais au cou.

Nadir fronça le sourcil en me regardant :

— L'amulette dont il parle, dit-il,’ est une pièce de cuivre suspendue à son cou par un cordon de soie. C’est le signe de la profession du prêtre. Quand les fidèles viennent prier à la pagode , il est obligé de la leur montrer, sous peine de mort.

— Comment cela ?

— Si on reconnaît qu'il l’a perdue, on le massacrera, et nous avons cependant besoin de lui.

Je ne pus me défendre d'un sourire d'incrédulité.

Mais Nadir me dit en français, langue que le vieux prêtre ne comprenait pas :

Tu sais bien qu’on n’arrive à fanatiser des liommes qu’avec des superstitions. Il faut que cette amulette se retrouve.

Et s’adressant à Koureb de nouveau.

— Mais où donc l'as-tu perdue?

— Dans la maison du tailleur.

— Eh bien ! va la chercher. La jeune fille a la clef. Elle te la donnera.

Koureb sortit en proie à une véritable épouvante.

Et Nadir reprit son récit interrompu.

J’étais doue à Paris depuis trois jours , continua l’Indien , étudiant les mœurs et les coutumes de ce pays que je ne connaissais pas , et me montrant partout , dans les promenades publiques , dans les théâtres et les cafés.

Un soir, je me rendis à l’Opéra.

Dans une loge d’avant-scène , il y avait une femme dont la beauté eût éclipsé celle des houris que notre

l dieu nous réserve après notre mort, dans son paradis.

Je la regardai, et comme j'étais jeune encore, ardent et enthousiaste , je me pris à songer qu’il ne payerait pas trop cher son amour celui-là qui donnerait tout son sang pour quelques heures de volupté.

Comme je la contemplais avec extase , je m’aperçus qu'elle me remarquait.

On m’a dit souvent que j’ai dans le regard une puissance mystérieuse qui courbe les âmes les plus altières.

Ce soir-là cette puissance fut plus grande encore, car tout à coup il me sembla que cette femme palpitait comme une colombe fascinée par un basilic , et que si je voulais faire un signe elle traverserait la salle pour venir à moi et me dire :

— Ordonne , j’obéirai.

La représentation terminée , je sortis , la tête en feu , me disant :

— Les femmes d’Europe sont perfides. Je vais demander l’oubli aux fumées du hatchis.

Je rentrai donc à l'hôtel Meurice où j’étais descendu sous mon nom anglais , Sir Arthur Goldery , nom que je porte ici , du reste , dans la ville Blanche où tout le monde me prend pour un parfait gentleman et ne se doute pas que je suis le terrible Nadir , le chef des fils de Sivah.

Mais au lieu de me mettre au lit , je m’accoudai à une fenêtre , laissant errer mes regards sur ce vaste jardin qui s’étend sous le palais de voire souverain.

Les heures s’écoulèrent, le jour vint. Je n’etais point calmé encore, et une fièvre brûlante me dévorait.

Reverrais-je jamais celte femme merveilleuse ?

En ce moment j’eusse donné, pour un baiser d’elle, tous les trésors de l'association mystérieuse à laquelle je commande.

Aux premiers rayons du soleil on m’apporta un billet.

Je ne connaissais personne à Paris. Qui donc pouvait m’écrire ?

Je rompis le cachet avec un certain étonnement et je lus ces lignes écrites en anglais :

« Si la femme qui était hier à l'Opéra dans une avant- scène et portait des bluets dans ses cheveux blonds , a fait quelque impression sur Sir Arthur Goldery ; — si Sir Arthur Goldery est un gentleman discret et brave , il peut se trouver ce soir à dix heures précises , derrière l’église située à l'extrémité du boulevard et qu’on appelle la Madeleine.

€ Là une femme qui n’est pas celle qu'il a vue, mais qui est envoyée par elle, s’approchera de lui, Sir Arthur Goldery la suivra. »

Le billet ne portait pas de signature.

Je crus que j'allais mourir de joie, et je passai toute la journée en proie à une impatience intraduisible.

Enfin la journée s’écoula, la nuit vint et avec elle l’heure fixée pour le mystérieux rendez-vous.

Je fus exact. Presque aussitôt une femme qui était voilée et dont je ne pus voir le visage s’approcha de moi.

— Êtes- vous Sir Arthur ? me dit-elle en angl iis.

— Oui, répondis-je d’une voix éinue.

— Consentirez-vous à me suivre ?

— Jusqu’au bout du monde, répliquai-je.

Elle me prit par la main et m’entraîna vers un coin de la place.

Là, stationnait une voiture dans laquelle elle me fit monter.

Alors elle s'assit à côté de moi, baissa les glaces et me dit :

— Il faut que vous vous laissiez bander les yeux

Et elle me montrait un foulard.

— Pourquoi ? lui demandai-je.

— Parce que vous ne devez pas savoir où je vous conduis.

— Bandez-inoi les yeux, répondis-je, je suis prêt à tout.

Elle me noua le foulard sur le visage et la voiture se mit en marche.

Elle roula plus d’une heure.

Où allais-je? je ne le savais pas.

Enfin au bruit sec du pavé succéda un bruit plus sonore.

Nous passions sans doute sous une voûte.

— Nous sommes arrivés, me dit ma compagne.

En effet, la voilure s’arrêta.

— Donnez-moi la main, me dit encore cette femme.

— N’allez-vous donc pas ra’ûtcr mon bandeau ?

— Non, pas encore.

Je descendis. Elle me prit la main et m’entraîna.

Un sable fin criait sous mes pieds ; après le sable, je sentis les marches d’un escalier, en même temps qu’une atmosphère plus chaude m’enveloppait.

Puis je compris que je foulais un épais tapis, et, enfin, une porte s’ouvrit et, à travers le foulard qui couvrait mes yeux, je sentis une chaude lumière qui m’environnait tout à coup.

— Otez votre bandeau, me dit ma compagne.

En même temps sa main abandonna la mienne, et j’entendis le bruit de ses pas qui s’éloignaient.

Nadir poursuivit :

— J’étais au seuil de cette pièce réservée aux femmes et que vous appelez, vous autres Européens, un boudoir.

11 était étincelant de lumières et un parfum pénétrant s’en échappait.

J’avais sous les pieds un riche tapis, autour de moi des meubles luxueux et des tentures d’un ton chaud et voluptueux.

La. porte s’était refermée derrière moi, j’étais seul.

Mais tout m’annonçait que la déesse de ce temple allait venir; et, en effet, quelques secondes s’étaient à peine écoulées, que la tenture se souleva, démasquant une porte et, par cette porte, une femme entra, rayonnante de beauté et de jeunesse.

C’était elle.

Elle me tendit la main en souriant et me dit en anglais : « vous êtes un parfait gentleman. >

Je la contemplais avec une sorte d’extase.

Jamais, je te l’ai dit, femme ne m’avait paru aussi belle.

Elle se plongea nonchalante et voluptueuse dans une immense bergère qui était auprès de la cheminée et me fit asseoir à ses côtés.

— Pardonnez-moi, me dit-elle, de vous avoir fait venir ici les yeux bandés. Vous êtes, j’en suis bien certaine, le plus loyal des hommes; mais, en voua aimant je cours un danger de mort.

— Un danger de mort! m’écriai-je.

— Oui.

— Mais comment?

— J’ai un mari ; et un mari jaloux comme un tigre.

— Voulez-vous que je le tue ? lui dis^je.

— Cette parole me plaît, me répondit-elle. Mais non, je ne veux pas qu’il meure.

Le boudoir ressemblait à une véritable serre.

Dans les embrasures des croisées, deux grandes jardinières contenaient des fleurs exotiques, et il ne me fut pas difficile de les reconnaître à leur parfum.

C'étaient des Heurs de l’Inde.

— Elle sait qui je suis, pensai-je, et c’est une délicate attention de sa part.

Mais le parfum de ces fleurs était si pénétrant qu’il me montait peu à peu à la tête, et que ma raison commençait à s'alourdir.

Elle me tenait toujours les mains et me disait en souriant à m’enivrer.

— Je ne vous ai vu qu’une heure hier, et voici que mon cœur est à vous et que je suis prêle à devenir votre esclave.

Mais, reprit-elle après un silence que j'employai à lui prodiguer mille caresses, je suis capricieuse.

— En vérité ! lui dis-je.

— Qui sait si je vous aimerai longtemps ?

Et elle continuait à sourire»

— Et vous, ficelle encore, m’aimerez- vous?

— Je vous aime déjà comme un fou.

— M’aimerez-vous longtemps ?

— Toujours.

Elle devint rêveuse.

— On m’a déjà dit cela plusieurs fois, fit-elle, et cependant... Après cela, ajouta- t-elle avec mélancolie, on dit que les Anglais sont plus constants.

Nous verrons.

Je passai deux heures à ses genoux, enivré de sa vue, enivré du parfum des fleurs.

Puis, je m'endormis auprès d’elle, étourdi sans doute par les odeurs pénétrantes qui se dégageaient des deux jardinières.

Cependant il me sembla, au moment où mes yeux se fermaient, qu une porte s’était ouverte et qu’un homme pâle, hâve, un fantôme plutôt, s’était arrêté sur le seuil et me regardait avec une sorte d’épouvante et de fureur.

Mais c’était une hallucination sans doute, et mon

corps demeura rebelle à ma pensée qui survivait encore à cet engourdissement général.

Mes yeux se lermèrent sous le poids d'un lourd sommeil.

Quand je les rouvris, une sensation d'un air vif et frais se fit sentir autour de moi et pénétra tout mon être.

J'étais en plein air, couché sur un banc de votre grande promenade de Paris que vous appelez les Champs-Élysées.

C’était le matin, le soleil était à peine levé.

Je m’éveillai, un peu engourdi et la tète lourde , encore, cherchant à rassembler mes souvenirs épars de la nuit.

En mettant mes mains dans mes poches j'y trouvai une lettre.

Elle était en tout semblable à celle que j’avais reçue la veille au matin.

Je l'ouvris et je lus :

t Ou nous ne nous reverrons jamais, ou vous accepterez mes conditions.

■ Voyez si l'amour que je vous ai inspiré peut vous donner la force de m'obéir.

« Vous ne chercherez pas à savoir qui je suis ; vous ne prononcerez jamais mon nom.

< Si étranges que soient les choses que vous veniez li entendre, vous ne chercherez point à les comprendre.

• Si cela vous va, soyez ce soir, à la même heure qu'hier, derrière la Madeleine.

« Vous trouverez la même femme et la même voiture.

« Au revoir ou adieu.

• Roumia. >

— J’irai, me dis-je.

D’abord, j’étais encore enivré de sa beauté et de ses caresses.

Ensuite, je me souvenais vaguement de ce bruit de portes que j'avais entendu, de ce fantôme que j'avais cru voir, et une curiosité ardente s'était emparée de moi.

Nadir, en prononçant ces derniers mots, avala une nouvelle tasse de thé et continua :

Le soir j'étais au rendez-vous.

Comme la veille, la vieille femme me banda les yeux, au moment où je montais en voiture.

Puis, comme la veille, la voiture partit au grand trot

Tandis que nous roulions, je réfléchissais et me disais :

— Cette femme qui consent è m'aimer à la condition que je ne pénétrerai pas ses secrets, est, après tout, dans son droit. Pourquoi ne lui obéirai-je point ?

En me tenant ce langage j'étais évidemment trèssincère et tant que la voiture fut en marche je me fis les plus beaux serments de discrétion.

Enfin die s’arrêta.

Alors la femme voilée me prit de nouveau par la main r t m'entraîna à l'intérieur de cette mystérieuse maison dans laquelle je savais comment on entrait, et d’où j'élais sortis la veille, sans en avoir conscience.

Tout se passa exactement de la même façon.

Mon bandeau devint tout à coup transparent, une atmosphère tiède et parfumée m'enveloppa, mon guide m'abandonna en me disant : ■ ôtez votre bandeau, » et j’entendis le bruit d’une porte qui se refermait.

Alors j'arrachai le foulard et regardai autour de moi.

J’étais dans le boudoir où la belle femme aux cheveux d'or m'avait reçu la veille.

De nouveau, je me trouvais seul.

Les jardinières étaient à leur place, dans les embrasures de croisées.

Je m'en approchai et me mis à examiner les fleurs.

Il ne me fut pas difficile de les reconnaître l’une après l’antre.

Chacune d’elles avait une propriété somnifère incontestable.

— J'aurai beau lutter , résister, pensais-je, il me faudra, comme hier, m’endormir dans une heure ou deux. Mais demain...

Et un sourire vint à mes lèvres.

En effet, Koumia, qui savait si bien se servir du parfum des fleurs, ignorait peut-être qu’il existait des moyens, pour nous autres Indiens, de paralyser leur influence.

Je me résignai donc à attendre au lendemain pour pénétrer ce mystère dont elle s'enveloppait.

J'étais seul depuis dix minutes, lorsqu'elle parut.

Elle me parut plus belle encore que la veille.

Son sourire enivrait, ses lèvres respiraient le plaisir ; elle avait un regard pudique et provoquant à la fois qui acheva de me tourner la tête.

Les choses se passèrent exactement comme la veille.

Ma tête s'alourdit peu à peu, tandis que Roumia me prodiguait ses caresses; ma raison s'envola, et rêve ou réalité, le fantôme que j'avais déjà vu reparut.

Cependant, soit que ma volonté eût lutté plus longtemps, soit que les fleurs eussent eu moins d'influence, soit enfin que le fantôme fût venu plus tôt, je le vis plus distinctement et j’entendis, quand mes veux se fermèrent, les quelques mots qu'il échangea avec Roumia.

— Tu seras donc sans pitié pour moi 1 disait-il d'une voix lamentable.

Et Roumia répondit par un éclat de rire strident et moqueur.

— Tu sais pourtant que je t'aime, poursuivait-il.

J'entendis un bruit sec, une manière de craquement ;

et je compris qu'il était tombé à genoux.

De tous mes sens paralysés, il ne me restait que l’oule qui résistait encore à un engourdissement général.

Le fantôme continuait :

— Ne te suffit-il pas de résister à mon amour, faut-il encore que tu me donnes l’horrible spectacle du bonheur d'un autre?

LF. RETOUR DE ROCAMROI.E

Le vieux jirfire *v;iit l«

Tu n'es pas une femme, tu es un monstre !

F.t Roumia riait de plus belle.

J’essayai vainement d’ouvrir les yeux; et mes oreilles commençaient à bourdonner et la paralysie les gagnait peu <i peu.

Rieni Ot les deux voix du fantôme, qui avait de rauques sanglots et des cris de désespoir, et de la femme aux cheveux blonds, qui riait et raillait, ne me parvinrent plus que comme des bruits confus qui finirent par devenir inintelligibles.

Le sommeil arriva et ne cessa qu'au matin, sous une impression d’air frais.

J’étais, comme le jour précédent, couché sur un banc des Champs-Elysées.

On qjfait glissé dans ma poche une seconde lettre.

Celle-là ne contenait que ces mots :

« A ce soir, même heure : je t'aime !

« Rocmtv. » •

Je rentrai à mon hôtel.

— Ce soir, me dis-je, je saurai la vérité.

Tout tndien possède des connaissances chimiques assez étendues.

Je sais que certains poisons, certaines odeurs soporifiques se neutralisent.

Je savais, moi, que le mélange de certaines substances, habilement préparé, m’empêcherait de subir l'influence sommilère à laquelle j’avais succombé deux nuits de suite.

Je pris donc, le parti de retourner une troisième fois au rendez-vous que me donnait Roumia. Seulement, après m'être procuré diverses drogues chez différents pharmaciens, je préparai mon petit breuvage, que je mis dans ma poche enfermé dans une fiole de deux pouces de longueur.

Le soir venu, tout se passa exactement de la même manière.

C3‘ rivnMsox.

u: dernier mot de roc.xsibole

îox

Je montai dans la voiture, la femme voilée me conduisit, les jeux bandés, et une heure après, je me trouvai dans le boudoir de Roumia.

Cependant il me sembla que les parfums qui m'arrivaient n'étaient plus les mêmes.

Et, ayant arraché mon bandeau, je m'approchai des jardinières.

En effet, elles contenaient des (leurs nouvelles et qui, celles-là, m'étaient inconnues.

Je savais le moyen de combattre l’influence des autres, mais de celles-là...

Sans doute Roumia m'avait deviné, et une fois encore, je me trouvais en son pouvoir.

Mon breuvage était inutile.

Nadir s'interrompit encore et me dit :

— Puisque tu connais cette femme, tu sais ce dont elle est capable.

Je fis un signe de tète affirmatif et Nadir continua

Il ne fallait donc plus songer à faire usage du breuvage que j'avais préparé.

D'un autre côté je ne voulais me livrer à aucun acte de violence.

Je me crois doué d'un grand esprit dd justice et je me disais qu'après tout Roumia avait bien le droit de mettre une condition quelconque à ses faveurs.

.Mais quel était cet homme hâve, pâle, décharné, cet homme qui n'avait plus rien d’humain et dont elle paraissait être le bourreau ?

C’était là ce que je voulais savoir à tout prix.

Il était évident pour moi, que les fleurs nouvelles auraient comme les autres le pouvoir funeste de corrompre peu à peu l'atmosphère et de m’enivrer de nouveau.

Mais comment leur résister ?

Je fis toutes ces remarques, toutes ces réflexions en quelques minutes ; et mon parti fut bientôt pris.

Les jardinières étaient placées devant les croisées.

Celles-ci se trouvaient masquées par d’épais rideaux de soie.

J'écartai une des jardinières et je me glissai sous les rideaux.

J'avais au doigt un diamant taillé à facettes.

Avec ce diamant, je coupai un des carreaux lestement et sans bruit, et l'air extérieur pénétra à Ilots dans le boudoir.

Je posai la vitre coupée par terre, je refermai les rideaux, replaçai la jardinière et retournai m'asseoir sur le divan qui garnissait un des panneaux du boudoir.

Roumia n'avait point paru encore.

Il me sembla même que je l’attendais plus longtemps que les deux jours précédents.

Enfin la porte s’ouvrit et elle entra.

Mais celle fois, ie sourire avait abandonné ses lèvres et son œil était irrité.

Néanmoins elle vint s'asseoir auprès de moi et me dit froidement :

— Sir Arthur Goldery, vous êtes un lâche.

A ce mol je me levai tout frémissant.

— Madame..., balbutiai-je.

— Vous êtes un lâche, poursuivit-elle en me contenant d'un geste impérieux, parce qu'après avoir accepté la situation que je vous faisais, vous avez manqué à la promesse que j'avais exigée de vous.

Je la regardais avec une sorte d'étonnement.

— Oh ! dit-elle avec un ricanement féroce qui me rappela l'accent qu’elle avait eu la veille, tandis que le fantôme la suppliait et que moi, je m'endormais, ah ! vous avez voulu savoir!...

— Eh bien ! oui, lui dis-je.

— Vous avez coupé un carreau. Cette nuit, poursuivit-elle. vous ne vous endormirez point.

Cette nuit, vous verre» le fantôme.

Et elle riait d'un rire menaçant en parlant ainsi.

— Vous ie verrez, reprit-elle, mais ce sera pour la dernière fois.

Les reproches de cette femme étaient justes.

Je n’avais pas ie droit de sonder les mystères que j'avais promis implicitement de respecter.

Roumia reprit :

— Ah ! vous voulez savoir, sir Arthur Goldery, quel est l’homme que je torture ? Eh bieu ! soyez satisfait.

Cet homme m'aime et1, par amour pour moi , il a tué l'homme que j’aimais. Êtes-vous satisfait T

J’eus honte de ma curiosité et je compris cette femme, alors.

— Pardonnez-moi, lui dis-je, je vous jure que désormais...

Elle m’interrompit avec son éclat de rire moqueur.

— En vérité ! me dit-elle, tu parles d’avenir, comme si l'avenir était fait pour toi.

Et soudain elle saisit un gland de sonnette et le tira violemment.

Que voulait-elle faire ?

Tandis que je la regardais, stupéfait, elle me dit :

— Sir Arthur Goldery, je n'aime pas que mes secrets courent le monde. Vous allez mourir...

A son coup de sonnette la porte s'était ouverte et deux hommes s'étaient jetés sur moi.

Je suis robuste, comme tu sais, mais l'agression avait été si rapide, si inattendue que je n'avais pas eu le temps de me mettre sur la défensive.

En quelques secondes, Je me trouvai terrassé, garrotté et réduit à l’impuissance.

Je n’avais pas même eu le temps de voir mes agresseurs.

Roumia leur dit :

— Vous savez que je n'aime pas le sang : étranglez-le.

L’un d’eux me passa autour du cou ce même foulard qui tout à l'heure, me couvrait les yeux.

Mais au moment où il allait m’en faire un collier mortel, mes yeux rencontrèrent les siens.

LE KETÜl'R UE ROCAMBOLE

Un double souvenir traversa son esprit et le mien, et un nom jaillit de mes lèvres :

— Nagali !

— Le Maître ! répondit-il.

Et sa main lécha le foulard.

En même temps, il se tourna vers son compagnon et répéta en langue indienne :

— Le Maître !

Et Houmia, stupéfaite, vit ces deux hommes me débarrasser de mes liens et, taudis que je me relevais, tomber à genoux devant moi en posant la main sur leur cœur en signe de soumission et de respect.

— Misérables ! s'écria-t-elle, que faites- vous?

— C'est le Maître, répondit Nagali.

Et me regardant, il me dit :

—! Veux-tu que je lue cette femme ?

Mon œil étincelait.

Je n’oiais plus sir Arthur Goldery. J'étais Nadir l'Indien, et Koumia, courbée sous mon regard, demandait grâce à son tour.

— Les rôles étaient changés, poursuivit Nadir, elle était l'esclave et j’étais le maître.

Nagali après m'avoir déüé, après être tombé à mes genoux, tira un poignard et me dit :

— Faut-il tuer cette femme?

— Non, lui dis-je, va-t-on ! si j'ai besoin de toi, je l'appellerai.

Nagali et son compagnon sortirent.

Alors je me trouvai seul avecRoumia.

Pour la première fois de sa vie peut-être celte femme tremblait.

Palpitante sous mon regard, comme la colombe sous l'œil de l'épervier, elle se lenait immobile devant moi, et semblait attendre que j'eusse prononcé sa condamnation.

Je lui mis la main sur l'épaule et lui dis :

— Pour qui donc m'as-tu pris ?

Elle leva les yeux et, toute frissonnante :

— Je ne sais pas qui tu es , répondit-elle, mais jamais je n'ai éprouvé sous le regard d'un homme ce que je ressens sous le tien.

l'n sourire me vint aax lèvres.

— Comment ces deux hommes sont-ils à ton service ? lui demandai-je.

— Je les ai ramenés de l'Inde.

— Tu es donc allée dans l'Inde ?

— Oui.

— Quand donc?

— Il y a cinq ans.

— Dans quel but ?

— Dans le but d'y apprendre la science des parfums et des poisons.

— Pour torturer sans doute cet homme que j'ai entrevu la nuit dernière?

— Oui.

— Eh bien! parle, lui dis-je, je veux tout savoir...

Elle se lenait toujours courbée devant moi et sou

sein soulevé, son front pâle, témoignaient de la crainte que je lui inspirais.

Enfin, elle parut faire un violent effort sur ellemême.

— Qui dune es-lu , me dit-elle enfin , en osant me regarder, loi devant qui s'agenouillent les hommes que je croyais m'appartenir corps et àme ?

— Je ne suis pas un Anglais , répondis-je , je me nomme Nadir.

Et comme ce nom ne paraissait produire sur elle aucune impression , je lui dis :

— Demande à Nagali qui je suis* il te le dira.

En même temps, j’ouvris toute grande la croisée dont j'avais coupé une vitre; et je penchai mon front en dehors pour respirer l'air de la nuit.

Cette fenêtre donnait sur un vaste jardin.

— Oh suis-je ici ? lui demandai-je.

— Cher toi, me répondit-elle.

Il y avait dans sa voix un sombre enthousiasme.

Évidemment celte femme reconnaissait ma supériorité, et après s'en être indignée, elle éprouvait pour moi ce sentiment bizarre de soumission, d’amour et de respect que le vainqueur inspire quelquefois au vaincu.

— Je veux sortir d’ici, lui dis— je.

Elle leva sur moi des yeux ardents.

— Qui que tu sois, me dit-elle, parle, je serai ton esclave.

— Tu as voulu ma mort, je ne t'aime plus.

Elle se prosterna devant moi.

— Veux-tu que je te suive comme un chien ? me dit-elle.

— Non, je veux sortir, répétai-je d'un ton impérieux.

Elle poussa un soupir, et je vis des larmes briller dans ses yeux.

Mais je la repoussai et je me dirigeai vers la porte.

En même temps je criai :

— Nagali !

Nagali revint.

— Conduis-moi hors de cette maison, lui dis-je.

Alors, au moment de franchir le seuil, je me retournai et je vis Roumia agenouillée en me contemplant.

Mais je sortis.

Nagali voulut me suivre; je le renvoyai, quand je fus dans la rue.

Reste au service de cette femme, lui dis-je.

— Vous ne voulez donc pas que je la tue?

Et je m'en allai.

La maison dans laquelle ou m'avait conduit les yeux bandés trois nuits de suile était située dans les Champs- Élysées. Je pus m’en convaincre en sortant.

Je descendis l'avenue à pied et tout en regaguaul l'hotel Mcurice, je me disais :

— J'ai déloyalement agi avec cette femme. La vengeance est un droit sacré.

Pourquoi deviendrais-je le protecteur du meurtrier ? pourquoi entraverais-je les projets de Roumia ?

Et je me fis le serment de ne plus la revoir et de ne point me mêler de ses affaires.

Elle avait voulu me faire étrangler par Nagali. Cela suffisait, à ce momeut-là du moins, pour me laisser croire que j'étais guéri de mon amour.

Mais je me trompais.

Le lendemain, le souvenir de Roumia m'assiégea, et je luttai pendant trois jours contre la tentation de retourner chez elle.

Enfin, le quatrième jour, ma porte s'ouvrit un matin, et Roumia entra.

Mais, dit Nadir en cet endroit de son récit, je te dirai la suite de cette histoire et ce que j'attends de toi, le jour où tu t’embarqueras pour l’Europe.

II est tard, tu dois avoir besoin de repos.

Ensuite demain, il faut songer à avoir le trésor du rajah Osmany.

Et Nadir appela les Indiens qui nous servaient et leur commanda de me conduire dans l’appartement qui m’était destiné.

Le lendemain soir, comme une nuit épaisse s'étendait sur Calcutta, Nadir me dit :

— Tout est prêt ; parlons I Dans la journée, en effet, il avait pris certaines dispositions.

L'n gentleman que je ne connaissais pas était venu rendre visite à sir Arthur Goldery.

Mais ce gentleman avait la peau bien foncée et les cheveux bien noirs pour un Anglais. Je l'avais tout de suite reconnu pour un Indien.

C’était un des mystérieux lieutenants de Nadir. Celui-ci lui avait donné des ordres relatifs h l'enlèvement du trésor.

Quand nous fûmes en route, Nadir me dit :

— L'ne cange attend dans le bassin de carénage, à la hauteur du boyau souterrain que nous avons parcouru l'autre nuit.

Dans cette cange se trouvent une demi-douzaine d'indiens qui m'obéissent.

Ils transporteront le trésor par petites charges jusqu'il la cange.

Alors l’embarcaliuu descendra le bassiu et accostera silencieusement le navire dont je te parlais et qui, bientôt, fera route vers l’Europe.

Nous sortîmes de la ville blanche et nous gagnâmes le schoultry situé daus la ville Noire où Nadir s'était métamorphosé tout à coup à mes yeux, eu parfait gentleman.

Là, il redevint Indien, dans l'espace de quelques minutes.

Cela fait, nous primes le chemin de la pagode, où le vieux prêtre devait nous attendre.

En chemin, Nadir approcha de ses lèvres un petit sifflet dont il tira un son aigu.

A ce bruit, uu Indieu étendu dans la rue tout de son long et paraissant dormir, se leva et s'approcha de

nous.

C'était le prétendu gentleman que j'avais vu dans la journée et qui, le soir venu, était redevenu Indien.

— Que tes hommes se rendent directement à la pagode.

L’Indien s'inclina et se perdit dans les téoèhres. Quelques minutes après nous arrivions à la parle de la pagode, et Nadir s'arrêtait surpris, me disant :

— La lampe est éteinte I

— Quelle lampe ?

— Celle qui doit brûler nuit et jour et dont on aperçoit ordinairement la lueur à travers l’ouverture pratiquée au-dessus de la porte.

Et Nadir, qui ne put se défendre d’une certains émotion, appela :

— Koureb 1 Koureb î Koureb ne répandit pas.

Nadir avait une clef de la pagode, il la mit dans la serrure et la porte s’ouvrit.

La pagode était en effet plongée dans les ténèbres. — Koureb T Koureb ? répéta Nadir d'une voix irritée. Même silence !

Nous nous procurâmes de la lumière et Xa&r jeta un ai.

La dalle qui nous avait livré passage, cette dalle qui cachait la route seaèle des trésors avait été soulevée et le trou nous apparaissait béant.

— Trahis ! murmura Nadir, dont les cheveux se hérissaient.

Je jetai un cri à mon tour.

Puis je sautai à pieds joints dans cette espèce de chambre souterraine à laquelle aboutissait l'escaiier qui descendait au boyau passant sous le bassin de carénage.

Nadir me suivit, une lauipa à la main.

L'angoisse nous donnait des ailes, nous ne marchions pas, nous volions.

— Koureb V Koureb ? répétait Nadir d'une voix tonnante.

Koureb ne repoudait pas.

Nous arrivâmes ainsi jusqu'à ta porte de fer derrière laquelle nous avions laissé 1e trésor.

Celle porte était fermée.

Nadir respira.

Cependant, s'étant baissé en approchant la lampe du sol, il fronça tout à coup le sourcil et murmura de nouveau le mot de trahison.

— Regarde, nie dit-il.

— Quoi donc î — Des traces de pas.

En effet, le sol était foulé par des empreintes profondes qui semblaient attester que les hommes qui avaient passé par là étaient pesamment chargés. Cependant la porte de fer était fermée.

Nadir se souvint alors que Koureb avait ouvert cette

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