‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 77 sur 100 · I.'une d’elles rendit un bruit sourd · texte numérisé non relu

I.'une d’elles rendit un bruit sourd

On eût dit qu'il avait heurté la peau d’un tambour.

Alors Hassan prit son kandgyar h sa ceinture et en introduisit la pointe dans un interstice qui se trouvait entre la pierre sonore et b pierre voisine.

Soudain la pierre se détacha.

Alors, baissant sa lampe, Hassan me montra A la place où était la pierre tout à l'heure, une serrure d'un acier luisant et poli.

Puis il prit une clef A son cou

— C'est moi, me dit-il qui ai fabriqué cetto serrure. Ello a un secret, et ce secret est si compliqué qu’il me faudrait plusieurs jours pour te l'apprendre.

Et il so mit A tourner la clef tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, murmurant des mots que je ne comprenais pas, comptant sur les doigts de sa main gauche, et enfin j'entendis distinctement le bruit du pêne qui courait dans sa g&che.

Soudain le mur tout entier tourna avec la porte do fer qu’il recouvrait, et je vis alors un second caveau du fond duquel jaillirent soudain des gerbes d'étincelles fauves.

Les rayons de la lampe que le vieillard tenait A la main, venaient de se briser sur un monceau de pierre ries, de pièces d'or et de perles d'une fabuleuse grosseur.

— VoilA le trésor du maître, me dit le vieillard.

J'évaluai approximativement toutes ces richesses. Il y avait IA plusieurs millions, une fortune \Taiment royale.

Je fis part alors au vieillard des dernières volontés du rajah Osmany.

Le rajah, je l'ai dit, m'avait exprimé sa volonté formelle.

Il voulait que j'emmenasse son fils en Europe et que je l'élevasse dans la haine des Anglais.

Il voulait aussi que j’emportasse le trésor.

— Tu as l’anneau du maître, me dit Hassan. Par conséquent, je t’obéirai.

Puis il referma la porte de fer et le trésor disparut à mes yeux éblouis.

Nous remontâmes dans la maison.

L’enfant était rentré du bain. .

Je n’eus qu’à l’envisager pour reconnaître en lui le vivant portrait d’Osmany.

C était bien le vrai fils de Knli-Nata.

Il me regarda avec étonnement.

Hassan lui dit :

— Cet homme est ton maître désormais. Suis-le.

— Non, dis-je à Hassan, l'enfant restera auprès de toi jusqu’à ce que j’aie pris les dispositions nécessaires pour notre départ.

— Comme tu voudras, me dit-il en baissant la tête.

L’enfant ne comprenait rien à cela et s'était mis à pleurer.

Je dis à Hassan : •

— Tu ne me verras que le jour où tout sera prêt. Je vais m’occuper d’avoir des hommes dévoués et fidèles pour enlever le trésor et le transporter sûrement à bord d'un navire.

Je passai plusieurs jours à Calcutta, rêvant au moyen de transporter les richesses du rajah sans éveiller l’attention de l’autorité anglaise.

De tous les serviteurs dévoués que j’avais eus pendant mon séjour dans les États du rajab, il ne me restait que mon fidèle Moussamy.

Celui-ci avait fini par me rejoindre.

Nous étions logés dans le même schoultry, et il était convenu qu’il m’accompagnerait en Europe.

Un soir, Moussamy me dit :

— Je crois qu’on sait qui nous sommes. On nous suit quand nous sortons.

— Qm donc peut nous suivre ?

— Un nègre qui pourrait bien être un des seTdes de Tippo-Runo.

Nous changeâmes d’habitation.

Jusque-là nous étions restés dans la aille Noire.

Nous allâmes nous réfugier dans la ville IManche.

Le quartier anglais est plein d’auberges et d’hôtels.

J’avais repris mes habits européens, et Moussamy passait pour mon domestique.

Le lendemain du jour où j’étais descendu à V hôtel de Ilatavia, je m’aperçus en prenant mon repas du soir, que le thé qu’on m'avait servi avait une certaine acreté; mais je n’y attachai qu’une faible importance.

Après mon souper, je fus pris du besoin de dormir et j’allai me coucher.

Je m’endormis bientôt d’un profond sommeil.

Quand Je m'éveillai, la nuit était passée et le soleil pénétrait à flots dans ma chambre.

J’appelai Moussamy, qui couchait dans une pièce voisine.

Une sorte de hurlement me répondit.

Ce n’était pas une voix humaine. C’était quelque chose qui ressemblait à un rugissement de bête fauve

Je me précipitai hors de mon lit et j’entrai précipitamment dans la chambre voisine.

Là, un horrible spectacle m'attendait.

Moussamy, garrotté, était couché sur le dos et baignait dans une mare de sang.

En me voyant. le malheureux ouvrit la bouche, et je jélai un cri d’horreur.

Le malheureux n’avait plus de langue.

On la lui avait coupée tandis que je dormais.

Je m’empressai de le délier, et tandis que je me livrais à cette opération, un nouveau cri m’échappa.

Je venais de m’apercevoir que l’anneau du rajah avait disparu de mon doigt.

Que s’était-il donc passé?

Moussamy ne pouvait plus parler, puisqu’il n’avait plus de langue, mais il avait comme tous les gens de sa race une grande habileté de pantomime, et il me raconta par signes d une façon très-claire ce qui était arrivé.

Vers le milieu de la nuit, il avait cru entendre du bruit, et, s’étant relevé, il était entré dans ma chambre.

Je dormais profondément.

U m’avait appelé, je n’avais pas répondu.

Il m'avait secoué fortement, et n’avait pu obtenir que j’ouvrisse les yeux.

Le bruit continuait.

Moussamy, désespérant de m'éveiller, s’était dirigé vers la porto pour appeler à son secours les gens de l’ hôtel.

Mais en ce moment cette porte s’ouvrit et quelque chose d’opaque fut jeté sur la tête de l’Indien par deux hommes qui entrèrent dans la chambre.

C’était une couverture de laine dans laquelle on lui enveloppa la tète pour lVmpêchcr de crier.

Moussamy lutta énergiquement; mais il fut terrassé.

En même temps qu'elle l'aveuglait, la couverture étouffait ses cris.

Quand il fut à lerre, un des deux hommes lui lia les pieds et les mains avec cette adresse et cette dextérité qui tiennent du prodige chez les Indiens.

En même temps aussi, on lui mit un bâillon dans la bouche et on retira la couverture.

Alors Moussamy put voir et entendre.

Les deux hommes étaient des Indiens de la race rouge, et à leur costume on reconnaissait tout de suite des sectaires de la déesse Kâli, c’est-à-dire de3 Étrangleurs.

L’un était Jeune et paraissait obéir, l’autre était vieux et commandait.

Ils s’approchèrent de mon lit et me secouèrent. Mais je ne m’éveillai pas.

Le jeune homme eut un sourire de haine.

— Est ce donc là, dit-il, l’homme qui a vaincu Ali- Remjeh ?

— Oui, dit le vieux.

— Si dous l'étranglions 7

LE RETOUR DE R OC AM HO LE

— Tu sais bien que celui qui noua envoie nous a dit que notre tête répondait de la sienne.

— C’est vrai, soupira le jeune homme, mais c’est dommage.

Le vieux prit ma main dans (a sienne et fit glisser l’anneau que j’avais au doigt.

Puis il examina attentivement ce bijou •

— Oui, dit-il, c’est bien cela.

Alors ils me laissèrent dormir et revinrent à Moussamy.

Celui-ci avait repris tout son sang-froid, et, au lieu d’essayer de crier, ce qui ne l’eût avancé à rien, il observait attentivement ces deux hommes, de façon à pouvoir les reconnaître plus tard.

L’un d’eux tira un poignard et le lui mit sur la gorge.

Puis il dit en langue hindoue :

— Noue désirons t’interroger et nous allons t’ôter (on bâillon.

Il est inutile que tu crics, car tous les gens de cette maison sont gagnés par celui qui nous envoie, et aucun d'eux ne viendra à ton secours. En outre, tu ferais de vains efforts pour éveiller ton maître.

On lui a servi dans son dernier repas un narcotique dont les effets ne se dissiperunl pas avant quelques heures.

L’Indien est prudent, U est calme; il sait, après avoir résisté inutilement, feindre une résignation entière et subir la volonté de ce dieu des dieux qu’il appelle la Fatalité.

Moussamy cligna sos paupières d’une manière qui voulait dire :

— Je suis prêt à vous répondre.

Alors ils lui ôtèrent son bâillon et le dressèrent contre le mur où ils l'appuyèrent.

U était si étroitement lié qu’jj lui eût été impossible de faire un mouvement.

Le bâillon ôté, le vieil Hindou lui dit ;

-=• Tq es au service de ce LltMiQ ?

— Oui, répondit Moussamy.

— - Comment se nomme-t-il f

— Avatar.

— Sais-tu d’où il vient ?

— Nun.

— Depuis quand le sers-tu T

— Depuis huit jours,

— Tu mens.

— Je vous affirme, répondit Moussamy sans s’émouvoir, que je ne suis à Calcutta que depuis huit jours.’

— C’est possible. Mais tu le çonuaissais auparavant.

— Non.

— Tu mens, répéta le vieil Hindou.

Moussamy répondit avec flegme :

— Il est impossible de dire la vérité à qui ne veut pas l’entendre.

Le vieil Hindou reprit :

— Ton maître a été un ami du rajah Osmany.

rrr Jfi UC saîtt pas.

— Le rajah lui a donné un anneau.

— Je ne sais pas.

tt Cet anneau, le voilà.

— Ah 1 dit Moussamy, qui feignit le plus grand étonnement.

— Parle franchement, reprit celui qui l’interrogeait, si tu tiens à vivre vieux.

Moussamy répliqua :

— Je ne puis pas savoir si mon maître tient cet anneau du rajah, puisqu’il ne me l’a jamais dit. Mais vous me le dites et je vous crois.

— Cet anneau, poursuivit le vieil Hindou, ton maître doit le montrer à quelqu'un.

— À qui donc ?

Et Moussamy prit un air niais.

— Voilà ce que nous ne savons pas, et ce que nous voulons savoir,

— Je ne puis vous le dire .

Un éclair de colère brilla dans les yeux du vieillard :

— Si tu savais le sort qui t’altend, tu parlerais.

— Je ne demande pas mieux, mais je ne sais rien.

Le vieillard eut un geste d'impatience.

Puis il se tourna vers son compagnon :

— Puisque la Langue de cet homme n’est bonne à rien, dit- il, il faut la couper.

Moussamy ne sourcilla point.

Le jeune Indien prit à sa ceinture un poignard à lame effilée et tranchante comme un rasoir et dit :

— Je suis prêt.

Moussamy essaya de briser ses liens et par un violent effort, il se rejeta en arrière.

Mais les deux Indiens se jetèrent sur lui et le terrassèrent de nouveau.

— Parle, dit le vieillard.

— Je ne sais rien, répliqua-t-il.

— Tu ne veux pas nous dire dans quel endroit de la ville demeure l'homme à qui ton maître doit montrer cet anneau?

— Je ne le sais pas, mais le saurais-je...

— Eh bien ?

— Je ne vous le dirais pas.

— Alors qu’il soit fait ainsi que je l’ai ordonné, dit le vieillard.

Il avait posé un genou sur la poitrine de Moussamy. Il lui prit le cou dans ses mains crispées et serra.

A demi étouffé, Moussamy ouvrit la bouche toute grande et, profitant de ce moment, le jeune Indien y plongea sa main tout entière et lui saisit la langue.

Puis, avec l’autre main qui tenait le poignard, il la coupa.

A partir de ce moment, Moussamy ne savait plus rien. «

la douleur lui avait arraché un hurlement.

Puis l’hémorrhagie avait amenéchez lui un évanouissement.

Ma voix seule l’avait tiré de cette espèce d'anéantissement physique et moral.

Je pansai le pauvre diable comme je pus, déchirant les draps de mon lit pour en faire de la charpie.

Puis je m’écriai :

— 11 faut pourtant que je sauve l'enfant du rajah Osmany et sa fortune.

Et laissant Moussamy qui, du reste, était hors d’état de me suivre, je m’élançai hors de ma chambre, bien décidé h courir chez le vieil Hassan, à lui dire ce qui était arrivé et à le mettre en garde contre quiconque lui présenterait l’anneau du rajah.

Mais comme j’allais franchir le seuil de l’hôtel, deux officiers de police anglais s’approchèrent de moi et me prirent au collet.

L’un des deux officiers de jwlice me dit :

— Vous ôtes l'homme qu’on appelle le major Avatar?

— Oui, répondis-je.

— Veuillez nous suivre.

Pendant le cours de ma vie aventureuse, j’ai remarqué que la résistance à la police de n'importe quel pays n’est jamais couronnée de succès.

Le criminel qui se laisse arrêter et n'oppose aucune résistance a dix chances contre une de se tirer d’affaires.

L’innocent à qui advient pareille aventure compromet souvent sa cause en s’indignant et se livrant à d’inutiles protestations.

Je savais si bien cela que je me bornai à répondre :

— Gentleman, je suis prêt à vous suivre; seulement veuillez me lâcher, car je suis un homme d’éducation, et il n’est nul besoin avec moi de me prendre au collet.

Us firent droit à ma requête.

— Pourrais-je vous demander, repris-je, où vous me conduisez ?

— Chez le chef do police du district.

— Savez-vous de quoi on m’accuse ?

— Nous l’ignorons.

Et l’un d’eux m’exhiba un mandat d'arrestation conçu en deux lignes et non motivé.

Calcutta est divisé en plusieurs districts ou quartiers, chacun de ces districts a un chef de police ou commissaire.

Je crus qu’on allait me conduire chez celui du voisinage.

Je fus donc un peu étonné de voir qu’on me faisait traverser la ville Blanche tout entière et que nous nous dirigions vers la ville Noire.

Mais cet étonnement n’eut rien que de joyeux.

— Ma bonne étoile, me disais-je, fera sans doule que nous passerons dans la rue où habile Hassan, le vieux tailleur, que nous pourrons échanger un signe d’intelligence et que je lui ferai comprendre qu’il doit se défier de quiconque lui montrera l’anneau du rajah.

Mon espérance grandissait à mesure que nous marchions, et je reconnaissais fort bien le chemin que j’avais suivi en me rendant de la ville Noire à l’hôtel de Batavia.

En route l’un des officiers de police me dit :

— Cela vous étonne peut-être que je vous conduise ailleurs que chez le chef-justice du quartier où nous vous avons arrêté.

— Eh effet, répondis-je.

— Je vais vous en dire la raison.

Je le regardai et j’attendis.

— Vous avez habité quelques jours la ville Noire ?

— Oui.

— Vous logiez à ce schoultry qui a pour enseigne : Au Serpent bleu ?

— Précisément.

— Eh bien ! on a sans doute porté plainte contre vous , car c’est le chef de police du quartier dans •lequel se trouve le schoultry du Serpent bleu qui vous fait arrêter.

— Ahî lui dis-je sans m’émouvoir.

— Je n’en répondrais pas , me dit l’autre agent , mais je crois bien que c’est relativement au meurtre du charmeur de serpents,

— Qu'est-ce que cela ? demandai-je.

— Il y avait dans le schoultry un charmeur de serpents qu’on a assassiné la nuit dernière.

— Vraiment?

— Et peut-être vous accuse-t-on de ce meurtre !

Je ne pus m’empêcher de sourire.

L’agent m'avait dit cela d’un air naïf, et cette naïveté, j’en conviens, ine rendit tout à fait sa dupe.

Jusque-là, je m’étais dit :

— C’est Tippo-Runo qui me fait arrêter.

A partir de ce moment, je pensai qu’il pouvait bien se faire que mon arrestation n’eftt absolument rien de commun avec les événement , de la nuit, et que les gens qui avaient mutilé mou pauvre Moussamy ne fussent pour tien dans ma mésaventure.

S’il en était ainsi, il pouvait se faire aussi que je fusse relâché après un court interrogatoire. Alors je m’empresserais de courir chez le vieil Hassan.

Mais comme je savais par expérience les lenteurs et lus hésitations de la justice anglaise et que l’on pouvait aussi bien me garder plusieurs jours que me relâcher sur-le-champ, je fis ce raisonnement qui était fort juste en apparence :

— Il vaut mieux prévenir Hassan tout de suite.

Alors je me plaignis d’avoir soif.

— Qu’à cela ne tienne ! me dit l’un de mes gardiens. Voulez-vous entrer dans ce schoultry boire un soda-watter?

— Volontiers, répondis-je.

Nous entrâmes dans un cabaret, et je me fis servir à boire.

Après quelques façons, les deux agents consentirent à boire avec moi.

Us étaient fort complaisants et ne paraissaient nullement pressés d’arriver chez le chef de police.

En même temps, la confiance que m’inspirait leur naïveté augmentait.

— Je ne suis pas coupable, leur dis-je, du crime qu’on m'impute.

f.E RETOUR DE ROCAMBOLE

El bien avant le jour. Dai-K&oa était loin de la ville Sainte de Nanror. (Page *G6.)

— Oh ! nous le croyons sans peine, répondit l’un d'eux, car vous avez l’air d’un parfait gentleman.

Je saluai.

— Mais , reprit-il, nous avons reçu un ordre, et, à notre grand regret, il nous faut l’exécuter.

— Mais nous espérons, reprit l'autre, que tout s’arrangera Il votre satisfaction , et que le chef de police vous mettra en liberté après vous avoir fait des excuses.

— Je l'espère aussi, murmurai-je.

Fuis, tout à coup, me frappant le front :

— Ah ! mon Dieu, dis-je, et mon portefeuille !

— Quel portefeuille ? demandcrent-ils tous deux.

— Le mien , celui qui renferme assez de papiers pour établir mon honorabilité.

— Eh bien ! ne l avez-vous donc pas sur vous ?

— Non.

60* livraison.

Et je donnai, en me palpant en tous sens, les marques d’un vif désespoir, ajoutant :

— Il renferme deux cents Uvres en banknotes, et j’en donnerais bien la moitié pour le retrouver.

Le policeman de Londres est peut-être incorruptible, mais celui de Calcutta me parut laisser à désirer sous ce rapport, car il me sembla que mes deux gardiens échangeaient un regard cupide.

— Vous ne sauriez l’avoir perdu en route, me dit l’un.

— Vous l'aurez laissé à votre hôtel, répondit l'autre.

— Non, dis-je. Je crois ipe souvenir, maintenant.

— Ah!

— Hier soir, je suis vérin me promener par ici, à la seule fin de courir aventure et de rencontrer quelque bayadère en quête d‘un bol de thé. Hé ! mais, je ne me trompe pas, c'est dans une rue que nous avons

suivie tout à l’heure , que j’ai été accosté par une Irlandaise.

Il y a des Irlandaises partout, même dans l'Inde.

— Elle vous aura volé votre portefeuille sans doute.

Et ils échangèrent un nouveau regard , celui-là

tout triste et tout contrit.

— Ce n'est pas cela, repris-je.

— Ah ! vraiment?

— L’Irlandaise m’a conduit en sa maison, et mon portefeuille sera tombé derrière quelque meuble.

— C’est bien possible.

— Il est possible aussi, ajoutai-je, quelle ne s’en soit pas aperçue.

— Mais où est la maison de cette Irlandaise ?

— Dans une rue dont j'ignore le nom.

— Et dans ce quartier ?

— Oh ! certainement.

— Vous reconnaitriex la rue ?

’ — Oui.

Les deux agents parurent se consulter.

Enfin le premier me dit :

— Le chief-justice attendra bien un quart d’heure de plus. D’ailleurs, c’est son métier. Cherchons donc votre portefeuille.

Je jetai une demi-couronne sur la table pour payer les soda-water, et nous sortîmes.

D'abord j’eus l’air de me reconnaître; puis je fis quelques pas en avant, puis en arrière.

Tantôt je prenais une rue et je revenais ensuite sur mes pas.

Les deux agents me suivaient avec une patience évangélique.

Enfin je m'écriai :

— Ah ! je reconnais la rue... c’est celle qui traverse... là-bas... voyez-vous?

— Oui, me dirent-ils. Eh bien ! allons!

J’avais assez bien joué mon rôle pour mettre en défaut la vigilance de mes deux gardiens. #

— Oui, oui, répétai-je, c’est bien là.

J’avais aperçu le vieil Hassan assis les jambes croisées sur le seuil de sa boutique.

— Où est la maison ? me demanda l'un des poîicemen.

— Je crois que c’est la quatrième à gauche.

Et j’indiquais celle qui se trouvait à côté de la boutique du tailleur.

— Eh bien I allons ! me dit-il.

Et nous pressâmes tous trois le pas.

là vieil Hassan était sur sa porte.

Quand il me vit, un mouvement lui échappa

Je mis un doigt sur mes lèvres.

Cela voulait dire :

— Observe-loi, je ne suis pas seul.

Mais les deux agents, qui paraissaient fort indifférents, remarquèrent ce signe.

Je passai auprès d’Hassan.

Le vieillard me regardait avec inquiétude.

Je levai ma main en i'air.

Ma main veuve de l’anneau du rajah.

En môme temps msn visage exprimait une vive douleur.

Hassan comprit qu’on m’avait volé Vanneau.

II eut un léger clignement d’yeux qui voulait dire :

— Sois tranquille, je n’obéirai qu’à toi.

Et je passai mon chemin.

— Est-ce bien cette maison ? me demanda l’un des officiers de police.

— Hélas t non , m’écriai-je , je nie suis encore trompé; la maison dans laquelle je suis entré hier soir ressemble bien à celle-ci, mais ce n’est pas elle !

Alors les doux agents se mirent à rire :

— Eli bien ! me dit l’un d’eux, je vous vais donner un lion conseil.*

— Lequel ?

Et je le regardai avec étonnement.

— Renoncez à chercher votro portefeuille pour aujourd'hui, vous avez fait ce que vous vouliez.

Je tressaillis.

— Nous savons ce que nous voulions savoir... tout est pour le mieux.

Et comme je demeurais stupéfait, l’agent se tourna et fit un signe.

A ce signe un palanquin que deux nègres portaient derrière nous et qui nous suivait depuis quelque temps sans que j’eusse soupçonné qu'il m’était destine, ce palanquin, dis-je, s’approcha.

— Vous devez être fatigué ? me dit l’agent d’un ton railleur. Montez!...

Et il écarta les rideaux du palanquin qui était vide.

Ces paroles : « Nous savons ce que nous voulions savoir » m’avaient plongé dans une telle stupeur, que j’obéis machinalement à l'ordre qui m’était donné.

Les deux agents s’installèrent auprès de moi et je ne pus que balbutier :

— Vous me conduisez donc bien loin encore ?

— Assez loin, répondit l’un d’eux.

En même temps il tira un revolver et l’appuya sur ma poitrine :

— Nous vous savons un homme d’énergie, me dit-il, et nous avons besoin de prendre nos précautions. Vous êtes un homme mort si vous résistez.

L’autre avait soigneusement fermé les rideaux du palanquin.

Sur un signe que lui fit mon interlocuteur, il tira do sa poche un lacet de soie, et me lia les mains si solidement qu’il m’eùt été impossible de me détacher.

— Maintenant, reprit celui qui m’adressait ordinai-f remeut la parole, nous pouvons continuer notre roule tête à tête.

Et son compagnon descendit du palanquin après avoir échangé avec lui quelques mots que je ne pus pas comprendre.

Le p lanquin traversa toute la ville Noire et arriva aux portes de Calcutta.'

LE RETOUR UK ItOCAMBOLB

Là il s'arrêta et je crus que nous étions arrivés. Je me trompais.

L'agent de police écarta les rideaux du palanquin et je pus voir alors que les nègres qui nous portaient étaient remplacés par des chevaux.

Le palanquin repartit.

Alors mon compagnon me dit en souriant :

— Vous nous avez, tout à l’heure, tirés d'un grand embarras.

— One voulez-vous dire ? lui demandai-je.

— Je vais vous l’expliquer.

Et il eut un sourire ironique :

— Vous pensez bien, me dit-il, qu’on n’a jamais songé à vous accuser du meurtre du charmeur de serpents.

— Alors de quoi m’accuse-t-on ?

— On ne vous accuse pas, on s'assure de votre personne. Voilà tout.

— Mais parce que l’on ne veut pas que vous exécutiez certaine mission qui vous a été confiée par le rajah Osmany.

Je jetai un cri.

— Allons! me dit mon compagnon, vous le voyez, Tippo-Runo est bien renseigné.

— Tippo-Kuno est un traître ! m’écriai-je.

— Je ne dis pas non, répondit le faux agent de police, car je n'en pouvais duuler maintenant, j’avais été le jouet de Tippo-Kuno, et cet homme n’avait jamais appartenu à la police anglaise.

— Je ne dis pas non, reprit-il.

— Ah ! vous en convenez î

— Attendez donc. Tippo-Kuno savait que le rajah vous avait donné une mission.

— Oui, mais il ignore en quoi elle consiste.

— Vous vous trompez...

J’avais été pris une fo;s ; c’était le cas ou jamais de rn’cn souvenir et de jouer serré.

— Ah l dis-je, il sait ce que j’ai promis au rajah ?

— Sans doute. Le rajah vous a donné sa bague.

— Bien.

— Cette bague, présentée à un homme qui se trouve à Calcutta, doit mettre celui qui en sera porteur en possession des trésors cachés du rajah.

Je demeurai impassible.

Cet homme poursuivit :

— Malheureusement, il y avait une chose que ni Tippo-Kuno ni nous tous que le servons, ne savions.

— Laquelle ?

— Lo nom et la demeure de l’homme à qui on doit représenter l’anneau.

*'■ — Et vous no le saurez jamais ! m’écriai-je.

Vous vous trompez.

—"Ah !

— Nous le savons maintenant, grâce à votre imprudence. Cet homme, c’est le tailleur Hassan.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, répliquai -je en haussant les épaules.

11 continua à sourire.

Une chose me rassurait pourtant, en dépit de l'effroi que j’éprouvais en songeant qu'on allait torturer Hassan, bouleverser sa maison, et chercher le trésor du rajah.

— Hassan, me disais-je, a compris. On le tuera, mais il ne dira pas où est le trésor... Hassan est fidèle. Or, puisque l’homme aux mains de qui je suis ne me parle pas de l’enfant, c’est que Tippo-Runo ignore que le fils du rajah est ce même enfant qui passe pour celui du tailleur.

— Mais où me conduisez- vous î

— Assez loin pour que Tippo-Runo ait le temps de ‘s’emparer du trésor.

Je compris qu’il était inutile d’adresser à cet homme de nouvelles questions.

J’étais en son pouvoir, et ce que j’avais de mieux à faire était de rêver aux moyens de recouvrer ma liberté.

Nous voyageâmes tout le jour.

Vers le soir, lo palanquin s'arrêta.

Alors l’agent do Tippo-Kuno écarta de nouveau les rideaux du palanquin.

Nous étions au milieu d’une vaste plaine déserte, à la lisière d’une forêt.

Les nègres qui étaient montés sur les chevaux mirent pied à terre.

Mon compagnon me fit descendre et me dit d‘un ton railleur :

— Vous devez avoir besoin de marcher un peu. Nous voici au bord d’une forêt à travers laquelle il nous serait impossible de passer en palanquin. Suivczmoi.

J’avais les mains liées derrière le dos, et mon guide tenait toujours son revolver à la main.

Résister, c’était m’exposer à la mort, et à la mort sans profit pour ceux que je voulais servir. ,

Je suivis donc cet homme.

Les deux nègres, «après avoir attaché leurs chevaux à un arbre, marchaient derrière nous.

«Nous entrâmes dans la forêt, nous cheminâmes environ une heure.

Le jour baissait et la nuit était proche.

Enfin nous arrivâmes à l’entrée d’une clairière, eu milieu de laquelle on voyait un arbre gigantesque dont les rameaux eussent pu servir de toiture à une vaste maison.

Alors, je compris le sort qui m’attendait.

Cet arbre était un tnancenillier, dont l’ombre donne la mort.

Quiconque passe une nuit sous cet arbre s’endort pour ne plus s’éveiller.

Et l’homme qui servait Tippo-Runo me dit avec son sourire sinistre :

— Nous voici enfin arrivés !

Sur un signe de mon compagnon, les deux nègres se jetèrent sur moi et me terrassèrent.

li< imsix.

'J'avais déjà les mains liées, on m'attacba les jambes, puis on passa une corde qui reliait mes pieds et mes mains et le bout de cette corde fut fixé au tronc du mancenillicr.

Dès lors j'étais réduit il la plus complète impuissance et condamné il mourir sous cette ombre empoisonnée.

Le faux agent de police me dit alors :

— Tippo-Rqno t’avait confié à un élépliant-hourreau, tu as su triompher de l'éléphant. Maintenant que j’ai rempli la mission qui m'était confiée, laisse-moi te souhaiter d'échapper h ce nouveau péril.

Tu es un homme brave et aventureux, et tu élais digne d'un meilleur sort.

F.t sur cette dernière raillerie , le guide de Tippo- Runo m'abandonna.

Couché sur le dos, enchaîné h cet arbre, je le vis s’éloigner ainsi que les deux nègres.

Bientôt ils eurent disparu à travers les arbres et je me trouvai seul, au milieu de cette forêt peuplée de bêles féroces, étendu sous les rameaux de cet arbre qui sert de tombe à quiconque se repose sous son ombre funeste.

Pendant un moment, en proie h un véritable désespoir, je fis des efforts inouïs pour briser mes liens.

Mais les cordes de soie dont les Indiens se servent

ont la solidité de l'acier , et les nœuds qu'ils savent faire sont aussi inextricables quo le nœud gordien.

La nuit vint.

C'est une chose horrible et sublime à la fois que la nuit dans une forêt indienne.

Silencieuse tout le jour , elle se peuple , avec les ténébies, de mille bruits confus d’abord, stridents ensuite.

Ricnlôt le vent s'élève à travers les arbres et leur arrache des craquement! lugubres.

Puis au bruit du vent se mêlent bientôt d'autres bruits.

Au lointain, le tigre commence à faire entendre son cri rauque.

On dirait le roulement du tonnerre.

Puis le sol tremble tout à coup.

Est-ce une armée qui passe avec ses lourds caissons d'artillerie ?

Ce h’est pas une armée, c'est une troupe d'éléphants qui, après avoir ravagé une vaste plaine de maïs et do ris, va porter ailleurs ses déprédations.

Ensuite les feuilles mortes qui jonchent le sol s’agitent tout il coup, heurtées, froissées, comme par un ruisseau souterrain qui ferait une irruption soudaine à la surface.

Kii même temps aussi, on entend comme le choc

LE RETOUR DE ROCAMROLE

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