I.F. IIF.TOL'R DE ROCAMBUI.K
lent la jonque sont d’autres marins que les Chinois. Dans huit jours, il seront encore dans nos eaux; et nous n'attendrons pas huit jours... sois tranquille.
Nadir parlait avec une telle confiance que je ne pouvais mettre ses paroles on doute.
Dans les mers de l’Inde, les tempêtes sont terribles; mais elles sont courtes.
Le vent tomba peu à peu, aux premières clartés de l'aube, la mer s'apaisa.
Alors nous pûmes constater les désastres que nous Avions subis.
Nous avions perdu une partie de notre mâture et une lame, en balayant le pont, avait enlevé trois matelots.
Parmi eux, se trouvait un des prétendus Malais, c'est-à-dire un des deux hommes embauchés par John Happer et sur lesquels Nadir pouvait compter.
Nous uetions donc plus que trois à bord.
Mais la jonque nous suivait.
Pourquoi s'était-ellc éloignée ?
— Le capitaine se trompe, me dit Nadir, il n'y a pas de courants sous-marins dans ces parages.
— Cependant on ne la voit plus.
— Elle nous rejoindra.
Le soleil se dégagea bientôt de la voûte plombée du ciel qui peu à peu reprit sa couleur d'azur. Mais si la mer était houleuse encore, le vent était tombé tout à fait.
— Il faut songer à réparer nos avaries, disait le capitaine à Tippo-Runo.
— Et continuer notre route, répondit le traître qui eût déjà voulu poser le pied sur la terre anglaise.
— Nous ne ferons pas grand chemin aujourd'hui.
— Mais les pirates nous ont abandonnes.
— Je l’espère.
Et John Happer, tout en donnant des ordres pour ledresser le grand màt et réparer la cuirasse, braquait avec obstination sa lunette sur les points de l'horizon.
La jonque était invisible.
Nadir, à son tour, commençait à foncer le sourcil.
— 11 est impossible, me disait-il, que koulmi ait perdu sa route.
— Qu'est-cc que Koulmi ?
— Celui de mes hommes qui commande la jonque.
Il sait à merveille le chemin que prennent les navires qui font voile vers l'Europe.
— Peut-être la jonque était-elle trop chargée.
— Non, ce n'est point ccta.
Soudain Nadir me serra violemment le bras.
— Regarde ! me dit-il.
Et il étendit la main vers l'ouest.
J’ai l'œil perçant, un œil de marin. Cependant je ne vis rien.
Mais un juron de John Happer m'apprit la vérité tout entière.
Ce que Nadir avait aperçu, ce que je ne pouvais j voir, ce que John Happer tenait maintenant au bout |
de sa longue vue, c’était la jonque qui nous avait déliassés durant la nuit.
— La jonque ! la jonque ! hurla le capitaine.
Et il passa sa lunette à Tippo Ituno.
— Je n’ai pas besoin de lunette, moi, disait Nadir tout bas. J'y vois plus loin et plus clair qu'un' aigle des montagnes. C’est bien la jonque.
Elle a largué ses basses voiles et vient sur nous ; dans deux heures, nous serons presque bord à bord .
John Happer s’était tourné vers Tippo-Runo :
— Votre Honneur, disait-il, il n'y a plus à eu douter, c’est à nous que la jonque donnait la chasse.
— Pensez-vous qu’elle nous attaquera ? demanda Tippo avec inquiétude.
— Avant le coucher du soleil. Allons! il n’y a plus à s'en dédire.-
Et John Happer d>s lors fit ses préparatifs de combat, avec le même calme qu’il avait montré pendant la tempête.
On chargea un des canons à mitraille.
On distribua les armes à l’équipage.
Puis, on attendit.
La jonque marchait lentement, mais elle marchait, toujours.
Bientôt elle nous apparut, son équipage tout entier sur le pont.
Puis arrivée à deux portées de canons, elle mil en panne.
— Cest bien cela, murmurait John Happer en tordant d’une main fiévreuse ses gros favoris roux; c’est la manœuvre habituelle de ces brigands.
En effet lorsqu'elle fut en panne, la jonque mit ses embarcations à la mer.
Elle en avait quatre.
Chacune des quatre était montée par huit hommes.
— lis sont moins nombreux que je ne pensais, dit le capitaine anglais; il faudra voir...
A égale distance de la jonque et du brick, les embarcations se séparèrent.
L'une prit à gauche, l'autre à droite, tontes deux avec l’intention de tourner le navire.
Une troisième demeura en place.
La quatrième vint droit à nous, avec l'intention de nous accoster, par tribord.
— Tâchons toujours de couler celle-là, murmura John Happer.
Et il pointa lui-méme l'un des deux canons.
La pirogue avançait toujours, ses huit rameurs couchés sur leurs avirons.
Tout à coup une lueur se fit, puis un. nuage de fumée qui enveloppa le navire.
Nadir et moi nous fermâmes instinctivement les yeux au moment où la détonation se faisait entendre.
Quand nous les rouvrîmes, la fumée s’était dissipée et la pirogue' continuait sa marche.
John Happer poussa un cri de rage.