‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 86 sur 100 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

Il pointa le second canon.

Celui-ci était chargé !> mitraille.

Une grêle de balles passa au-dessus de la pirogue.

Ceux qui la montaient s'étaient couchés h plat ventre.

Aucun ne fut atteint.

— Ces démons sont donc invulnérables ! s’écria John Happer.

Les trois autres pirogues entouraient maintenant le navire et se trouvaient à portée de fusil.

On rechargea les pièces.

— Feu ! commanda John Happer.

La pirogue qui était le plus près de nous fut atteinte, cette fois ; elle chavira et ses huit hommes tombèrent h la mer.

Mais on les vit reparaître, nageant avec vigueur, le poignard malais aux dents.

Les trois autres pirogues avançaient toujours.

— Feu I feu ! répétait John Happer.

Chaque matelot épaulait et tirait, mais on eAt dit qu'une main invisible détournait les projectiles de leur but.

Les pirogues intactes abordèrent le navire, lune à bord, les deux autres par tribord.

Les hommes qui nageaient se cramponnèrent aux échelles.

En moins de dix minutes, le pont fut envahi.

Quelques-uns de nos mystérieux amis tombèrent sanglants à la dernière décharge des armes à feu.

— Voici le moment, dis-je à Nadir.

Et j'allais me ruer, la hache d'abordage au poing, sur John Happer, lui-méme.

Mais Nadir me retint.

— Pas encore I me dit-il, ou tout est perdu.

Au moment ofi le combat s'engageait avec acharnement entre les prétendus pirates chinois et les matelots anglais, tandis que Tippo, éperdu, se réfugiait dans sa cabine et s’y enfermait, résolu à y défendre chèrement sa vie, l'œil d’aigle de Nadir avait interrogé les profondeurs de l’horizon.

Entre le ciel bleu et la mer qui conservait encore la teinte verdâtre de la lempéte. Nadir avait aperçu tout à coup un panache de fumée grise.

— Regarde ! me dit-il.

— Qu'est-ce que cela ! demandai-je.

— Tout es! perdu !

— Comment !

— Regarde, regarde !

Et Nadir pâlissait de rage sous la couche bistrée de son visage.

Le panache grandissait el courait droit sur nous.

— C’est une frégate A vapeur, me dit Nadir.

Le combat était si acharné que ni les assaillants, ni les matelots du brick n'avaient aperçu la frégate.

La jonque l’avait vue et cherchait à fuir.

Le pont ruisselait de sang, les matelots anglais, qui avaient jeté le fusil pour la hache d’abordage, se battaient en désespérés.

La confusion était telle, du reste, que nul ne s'aper-

cevait que nous demeurions, Nadir et moi, spectateurs de la lutte, sans y prendre part.

Soudain un coup de canon se fit entendre.

C'était la frégate qui n'était plus qu’à un mille de distance.

— Sauvés ! s’écria John Happer qui perdait tout son sang par dix blessures.

A la vue de la frégate, les Anglais reprirent courage; les Indiens se regardèrent d'un air indécis.

Tout à coup on entendit une voix qui prononçait quelques paroles dans une langue inconnue.

Celle voix, c’était celle de Nadir.

Nadir, dans cette langue mystique connue seulement des fils de Sivah, ordonnait à ses hommes de se rembarquer précipitamment dans les pirogues et d'abandonner le ponf du brick.

Cette voix, que John Happer n'entendit pas au milieu de la confusion générale, fut écoutée par les faux pirates.

Ils obéirent.

Une douzaine d’entre eux gisaient sanglants sur le pont, [îéle-tnéle avec des matelots anglais.

Les vingt autres abandonnèrent précipitamment le navire, se jelèrent à la mer et regagnèrent leurs pirogues.

La frégate était loin encore, elle avait perdu quelques minutes et ralenti son allure pour couler bas la jonque chinoise.

Ce fut l'affaire d'une bordée.

Nadir, calme de visage el la rage au cœur, vit la jonque percée à fleur d'eau par dix boulets couler à pic avec son équipage.

Le temps perdu par la frégate avait été mis à profit par les fils de Sivah qui survivaient à ce désastre.

Ils s'étaient rembarques et fuyaient maintenant de toute la vitesse de leurs avirons vers le nord-ouest.

Depuis notre départ de Calcutta, nous avions toujours suivi la côte.

Par les temps clairs, on apercevait la terre à notre droite, perdue dans la brume.

Nadir me dit ;

— Ils sont sauvés !

Je hochai la tête et lui répondis :

— La frégate va mettre son canot à la roar et leur donner la chasse.

— Non, dit Nadir, il y a des écueils à fieur d'eau el la frégate ne voudra pas perdre une de ses embarcations.

Et Nadir avait raison, en effet, car lorsque ia frégate arriva sur nous, les pirogues étaient tout près de la cote et il fallait renoncer à les poursuivre.

Le brick fut accosté.

Un officier de la frégate monta à bord et put constater les résultats sanglants du combat.

Le pont était encombré de morts et de mourants.

Les vingt matelots du West-lndia étaient réduits à dix, nous compris. Nadir et moi.

John Happer, blessé à l'épaule, au bras et à l'abdomen, était hors d'élat de garder le commandement du brick qu’il venait de remettre à un second.

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Mais Is W fit- India était sauvé.

La frégate nous procura en abondance tous les secours dont nous avions besoin et après avoir lait prisonniers deux des assaillants qui n’étaient que blessés et n'avaient pu fuir, elle nous laissa et continua sa route vers Calcutta.

Le second avait pris le commandement.

U se faisait fort, avec son équipage décimé, de gagner le plus prochain port de commerce et d'y réparer ses avaries.

Nadir me dit alors :

— Rien n’est désespéré encore.

— Non, répliquai-je, et si tu veux me laisser faire, tu verras...

— Quel est ton projet ?

— Je le le dirai, si tu peux m'affirmer deux choses.

— Notre unique compagnon, le faux Malais demeuré avec nous, est- il bon nageur ?

— Excellent.

— Peut-il gagner la oite à 1a nage?

— le le crois.

— Et tu me réponds que cette cùte est hérissée de brisans et d’écueils ?

— Je te l'affirme.

— Eh bien ! tn verras.

Et je me mis à regarder attentivenu Dite second qui venait de monter sur le pont.

Le second ressemblait à John Happer le capitaine, à peu près comme le cheval pur sang ressemble au gros cheval de trait nourri dans les pâturages du Perche.

Ce fut donc avec une sorte de stupeur qu’il rn’entendit lui adresser la parole dans celte langue.

— Mon cher monsieur, lui dis-je, il est des nécessité* tort dures dans la vie. Je vais être obligé de vous jeter à la mer par un sabord, si vous ne me promettes pas de vous tenir tranquille.

Son étonnement redoubla ; je le devinai à la façon dent ü me regarda.

— Tout à l’heure, continuai-je, vous comprendrez pourquoi j'ai besoin que vous gardiez le silence.

Le fbûlard l'empêchait de crier, la corde qui lui liait tertres et les jambes le mettait dans l'impossibilité de faire un mouvement.

Cependant il pouvait lui prendre la fantaisie de pousser un hurlement étouffé à travers son bâillon, et le moindre bruit pouvait nous perdre.

Je dis à Singhi, en langue indienne :

— S’il crie, tue-le !

Singhi se plaça auprès du second, un poignard i la main, prêt à eaécuter mes ordres.

Alors M. Murphy me vit prendre une cuvette, de Peau et «ne éponge et me laver le visage.

La couche noire qui le couvrait disparut et je redevins blanc comme lui.

Singhi non moins étonné me regardait.

Quand j’eoa retrouvé ina peau d'Européen, je me dépouillai de mon pantalon rayé et de mes autres vêtements et je m emparai des habits de rechange appartenant su second et qui étaient pendus au-dessus de son Ht.

Après quoi j'endossai son caban et lorsque le capuchon en fut rabattu sur ma tète, je me regardai dans un petit miroir.

J’avaisla teille, la tournure du second.

Singhi témoignait un étonnement non moins grand que » Murphy.

Mais ce dernier fit un véritable soubresaut en dépit de ses liens, lorsque me retournant vers lui, je lui adressai de nouveau la parole.

Ce n'était plus ma voix, C'était la sienne qu’il croyait entendre.

Pendant ce temps-là, Nadir était dans son cadre, en 1 proie à une certaine inquiétude.

Les heures s'écoulaient et ni moi ni Singhi ne revenions.

- R y avait une bonne raison pour que ce dernier ne reparût pas dans l’entrepont : c’est que, depuis une heure, il avait quitté le navire.

Voici ce qui s’était passé :

Après le mouvement d'effroi que j’avais arraché à M. Murphy, en- lui parlant tout à coup en imitant son timbre de voix, Singhi s’était écrié :

— On jurerait M. Murphy lui-même.

Lé second me regardait avec terreur.

' — Monsieur, hii dis-je, vous commencez peut-être à comprendre, sinon qui je suis, au moins ce que j’ai

l’intention de faire. C’est moi qui vais, cette nuit, commander à bord.

U me regardait toujours avec la même erpression d’épouvante et d’étonnement.

Je continuai :

— il me répugne de prendre votre vie. Vous êtes un brave marin, vons êtes, je le crois, un honnête homme. Cependant, si vous étiez libre, votre devoir serait d’appeler à votre aide et de nous faire jeter à fond de cale, cet homme et moi.

Il fit un signe affirmatif.

— Il faut donc que je m’assure votre impuissance et votre silence, poursuivis-je, et ce n’est pas chose facile, car, en dépit de votre bâillon, vous parviendrez certainement, quand je ne serai plus là, à pousser quelques cris inarticulés qui seront entendus.

11 me fit un nouveau signe affirmatif.

Le marin est religieux, surtout le marin anglais ; les dangers perpétuels de sa profession lui ont appris à se confier à Dieu et à avoir foi en la Providence.

Sur la petite table qu’il avait auprès de sa couchette et sur laquelle il posait, en se couchant, sa montre, son compas et sa boussole, j’aperçus une bible.

Ce fut pour moi un trait de lumière.

— Monsieur Murphy, lui dis-je, si je vous demande un serment en ^change de votre vie, me le ferez-vous?

Il me regarda de nouveau et parut attendre que je m’expliquasse.

— Je vous l’ai dit, repris-je, j’ai besoin de votre silence pendant six heures. Au bout de ce temps vous serez fibre. Si, sur cette bible, vous voulez me jurer de rester ici tranquillement, sans faire le moindre bruit, sans appeler à votre aide, sans essayer de briser vos liens, jevous fais grâce...

Une sombre indignation brilla dans ses yeux.

— Non, nonl fit-il d’un signe de tête.

— Mais je vais être obligé de vous tuèrl

U eut un mouvement d’épaule qui voulait dire !

— Je préfère la mort au déshonneur. -

Je consultai ma montre, j’avais du temps devant moi, et rien ne nons pressait.

Singhi tenait toujours son poignard levé ot au moindre cri du second, ce poignard eût disparu dans sa gorge.

Je m’assis sur le pied de la couchette et je dis à M. Murphy :

— Peut-être, quand vous saurez quel est mon but, vous me ferez fe serment que je vous demande.

Et alors je lui racontai en quelques mots — et je vis à son visage bouleversé qu’il ne savait absolûment rien de tout cela — et je lui racontai, dis-je, que le West-lndia était au service d’un traître, que Tippo- Runo emportait en Europe des trésors qu’il avait volés, et que notre cause, à nous qui essayions de lui ravir ces trésors, était juste et sacrée.

Je lui disais tout cela, espérant le toucher, l’amener à me faire le serment que je lui demandais.

Mais il demeura inébranlable.

Il secouait la tétê et semblait dire :

— Tuez-moi !

Je m’étais juré, moi, de ne pas verser le sang; je ne voulais pas rougir nos mains de celui de ce jeune homme fidèle à son devoir.

Pourtant, comme je ne pouvais pas demeurer dans a cabine, il eût été imprudent de l'y laisser.

Une inspiration me vint.

Le sabord était ouvert, et une bouffée de*vent vint me frapper au visage.

Je m'en approchai et, me penchant en dehors, je pus me convaincre de trois choses, d'abord que nous n’étions pas à plus de trois milles de la côte, ensuite que le vent avait fraîchi et que le navire allait assez vite pour qu’un homme, si bon nageur qu’il fût, ne le pût suivre à la nage; enfin que la nuit était assez obscure pour qu’un homme tombant à la mer, ne fût pas aperçu de ceux de l’équipage qui se trouvaient sur le pont ou dans la mâture.

Je me tournai vers Singhi :

— Nadir, lui dis-je, prétend que tu es bon nageur. — Oui, répondit-il.

— Gagnerais-tu la cûle à la nage?

— Certainement.

— Et si nous jetions à la mer, le second tout garrotté, et que lu tombasses à l’eau en même temps que lui, pourrais-tu avec ton poignard couper scs liens et lui rendre l'usage de ses membres ?

— Oui.

— Alors, dis-je en regardant M. Murphy, qu'il soit Sait ainsi et que Dieu vienne à votre aide. Peut-être êtes-vous bon nageur et pouvez-vous échapper à la

mort.

U détourna les yeux de moi avec une sorte de dédain et parut attendre son sort avec calme.

Je donnai alors mes instructions è Singhi.

Il était nécessaire qu'il atteignit la cèle à la nage, et parvint à rejoindre les fils de Sivah qui avaient échappé aux poursuites de la frégate.

Quand il les aurait rejoints, ils allumeraient grand feu sur une falaise, juste en face de quelque écueil, puis ils attendraient que le navire vint s’y briser. Singhi comprit parfaitement.

Alors nous primes M. Murphy à bras le corps et nous l’attachâmes à une longue corde.

Puis nous ie jetâmes à la mer par le sabord, tandis que je tenais toujours le bout de la corde au long de laquelle Singlii se laissa glisser à son tour.

Penché sur le sabord, je vis le malheureux jeune homme disparaître un moment sous les vagues ; puis Suighi, qui nageait comme un poisson, lira la corde â lui, et, avec son poignard qu'il avait tenu aux dents en sautant â la mer, il coupa la corde et les liens du second.

Il était temps, car sans cela M. Murphy se fût noyé. Je le vis alors nager et essayer de suivre le navire, tandis que Singhi disparaissait dans la brume.

En même temps j’entendis crier sur le pont :

— Un homme à la mer!...

Le second avait été aperçu par le gabier de misaine.

Le maître timonier, qui commandait, allait faire mettre la chaloupe à la mer.

Je m’y opposai.

Le capuchon de M. Murphy rabattu sur les yeux, je parlais d'une voix claire et retentissante :

— Ce serait perdre la chaloupe sans sauver l'homme, criai-je.

Et, montant sur le banc de quart, je me mis â commander la manoeuvre.

M. Murphy, qui s’était débarrassé de son bâillon nageait vigoureusement en appelant au secours; il s'était mis dans le sillage du navire, ce qui lui permit de nous suivre quelques minutes.

Mais bientôt sa voix fut couverte par le bruit des vagues et il disparut dans l’obscurité.

Nous n'avions plus rien à craindre de lui et il me restait l'espojr qu’il échapperait à la mort et pourrait gagner quelque rocher près de la côte.

J’avais si bien imité sa voix et pris sa tournure, que l'équipage croyait, en m'obéissant, avoir affaire au véritable M. Murphy.

Quant â l’homme tombé à la mer, on crut que c’était moi, et Nadir qui était monté sur le pont en hit convaincu lui-même.

Je le vis s'appuyer morne et désespéré à la muraille de tribord, cherchant à sonder du regard, les ténèbres de la nuit.

Alors, reudant un moment le commandement au maître timonier, je descendis du banc de quart et m'approchant de Nadir, je lui frappai sur l’épaula.

Il se retourna vivement :

— Tu ne me reconnais donc pas ? lui dis-je.

Il étouffa un cri.

— Tais-toi ! ajoutai-je. Je vais te mettre à 1a barre tout à l'heure.

— Toi! toi! murmurait-il avec un accent d’élonaement intraduisible.

— Je t'avais dit que je commanderais cette nuit,

répondis-je.

Tu le vois, je tiens parole.

Nadir croyait réver...

Une heure après, Nadir était à la barre et nous gouvernions droit sur les récifs de la côte.

J’étais le maître du navire et la nuit était si noire que pas un des matelots anglais ne s'était aperçu de la substitution.

Tous croyaient obéir à M. Murphy.

Un seul homme aurait pu avoir des doutes et deviner enfin la vérité à la marche du navire; c'était ie maitre timonier.

Mais cet homme n’était plus sur le pont

U était allé se coucher, avec d’autant moins de remords que la mer était bonne, la brise assez forte, et qu’il n'y avait rien de nouveau s bord, si ce n'est un homme à la mer.

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