‹ [Le Dernier mot de RocamboleChapitre 9 sur 100 · XI.IV · texte numérisé non relu

XI.IV

Suivon. maintenant sir George Stowe regagnant, av c sco témoins, Londres, et sa maison.

Rocambole était déjà parti avec les siens.

Noël n'avait point abandonné son siège, et il ramena sir George Stowe aussi rondement qu’il Otait allé.

L’Anglo-lmlîen reconduisit ses témoins chez eux, l’un après l’autre, puis dit à Noël :

— Chez moi 1

Il était fort pâle et fort agité depuis qu’il avait vu sur la poitrine de Rocambolc l'oiseau bleu et le serpent bleu, et un sentiment à peu près analogue à celui qu’avail éprouvé Gurhi s'était cnqiaré de lui.

— Sira triomphe I murmurait-il, tandis que |e coupé roulait vers Hay-Markel avec une rapidité vertigineuse. Kàli nous abandonne!...

Quand il descendit de voiture, il était blanc comme une statue de marbre.

Noël vit sa main trembler, tandis qu’il introduisait le passe-partout dans la serrure.

Au moment où la porte se refermait sur lui, NoC-l entendit un gros soupir.

En effet, l'Anglo-Indien, en proie à une s rte de ter- i

reur, traversa le petit jardin qui précédait la mais- n. d’un pas inégal et brusque.

Dans le vestibule, il s'arrêta un moment.

Un grand laquais, un peu trop chamarré d’or, ronflait sur une banquette.

Sir George Stowe ne l'éveilla point.

Mais ses yeux se portèrent sur un plateau d’argent posé sur un guéridon et dans lequel un valet de chambre avait coutume de placer les lettres arrivées dans la soirée, habitué qu’il était à ne jamais voir son maître rentrer avant le jour. •

Une saule letlre était dans le plateau.

Lqa le lire mignonne, de l’enveloppe de laquelle s’échappait yq parchemin discret, et dont la sus rip- (ioq était if mm écriture fine, alleqgée et trahissant une mai» de fequqa.

La pâleur de sir George Stowe lit place un moment à uns légère fflqgeqr.

f| prit yivaqpuit celte lettre et l’ouvrit,

ha (euro était ainsi gpnçue :

> Mon très-cher monsieur,

» On ne vous a pas vu depuis deux jours à llyde- Park. Que devenez-ynns I

» Avez-vous oublié déjà que ma mère vous a im ité » à venir prendre une tasyg dq thé dimanche prochain? » où bien êtes-vous malade?

> Lord Charing, mo-i oncle, qsf à Londres depuis hier.

> Je lui ai tout avoué. Il e t pour qous.

• Venez donc à (lydc-Park ce tautét, je m’y promè-

I pefa| yers deux heures.

I E lle qui se dit toujours.

» Votre Ctcu.il. »

L’Anglo-Indien respira plus librement après la lectin e de cette lettre.

Un moment même ses yeux brillèrent, ses narines se dilatèrent, tout son visage exprima une satisfaction conquérante.

Mais ce fut l’histoire d'un éclair.

Le souvenir de Rocambole vint se placer entre lui et la séduisante image de miss Cécilia.

Ce sauvage, en apparence civilisé, dont la beauté brune avait séduit une Anglaise blanche et rose, se prit à songer à la déesse Kàii, sa croyance unique, laquelie paraissait l'abandonner, ou, tout au moins être dominée, en re moment, par le dieu Siva.

Sir George Stowe vivait en garçon dans sa maison.

II avait une voiture au mais, dînait au club et ne gardait chez lui qu'un valet de chambre, lequel comme nous l'avons ru, dormait profondément lorsque son maître était rentré.

L'Anglo-Indien gagna l'escalier et monta au premier étage qui se composait d’un fumoir, d'une chambre à coucher et d'une pièce dans laquelle personne ne pénétrait.

Celte troisième pièce, don! la porte donnait sur le fumoir, éta t interdite au valet d: chambre.

LES RAVAGEURS

Seul, sir George Stowe, qui en portait toujours la clef suspendue à son cou, y pénétrait; et, encore, fort rarement.

La chambre à coucher et le fumoir étaient entièrement décorés à l’anglaise.

Cette* pièce, comme on va le voir, eilt formé un étrange contraste aux yeux des visiteurs, si les visiteurs eussent pu y être admis.

C’était une petite salle qui prenait du jour par en haut, selon l’usage des temples indiens.

Les quatre murs étaient couverts d’une étoffe chargée de peintures bizarres, représentant une des soixante incarnations de Wichnou.

Aux quatre angles, des bronzes indiens figurant des divinités monstrueuses étaient posés sur des socles de marbre noir.

Le sol était couvert d’une natte également chargée de peintures étranges, au milieu desquelles se trouvait un éléphant blanc.

Ce réduit était, en fin de compte, une pagode en miniature.

Mais l'objet le plus curieux peut-être était Un bassin de marbre blanc placé au milieu, empli d’eau jusqu’au bord et dans lequel un joli poisson rouge allait et vô* nait, tantôt descendant jusqu'au fond, tantôt venant respirer un moment à ia surface.

Une inscription indienne, en lettres d’or, se trouvait sur les quatre faces du bassin.

En voici la traduction littérale :

c Osmani, fils de Hai’bou, lequel descendait par ses » aïeux de Beg-Amir’h, fils du Wichnou, s’étant coh- » sacré de bonne heure au service de Kâli, notre bien- » aimée déesse,. a trouvé la mort dans les eaux du » Gange, qu’il traversait à la nage pour aller étrangler » deux jeunes filles dont la déesse dédirait avoir les » âmes auprès d’elle.

» Son fils Kunjeb, que les Anglais nomment sir George » Stowe, ayant passé la nuit en prières et redemandé * à la déesse l’ânic du pieux Osmani. la déesse a fait » droit à sa demande.

» Elle a permis que Pâme d’Osmani habitât le corps » d’un poisson rouge qui est contenu dans ce bassin et » qui a été péché dans les eaux saintes du Gange. »

Un Parisien se fût tordu dans un accès d'hilarité en lisant cette étrange inscription.

Mais, comme on va le voir, Runjeb le Nabab, dit sir George Stowe, la trouvait toute naturel'e.

Avant de pénétrer dans celte pagode en réduction, oh l’àine de son père Osmani, habitait le corps d’un poisson rouge, sir George Stowe entra dans sa chambre à coucher et se déshabilla.

L’habit bleu, la cravate blanche, le chapeau à haute forme, les gants jaunes, le pantalon gris du matin, tout ce qui constituait le parfait gentleman tomba comme par enchantement.

On eût dit le malheureux pâtissier que, dans Peau (l'Ane, une fcc déshabille d’un coup de baguette.

Quand il fut tout nu, sir George Stowe ouvrii une

armoire et en retira un caleçon de soie rayée et une l^ire de babouches.

Il chaussa les babouches et passa le caleçon.

Puis il prit encore une pièce de soie blanche qu’il posa sur sa tôte comme un voile.

Et, ainsi vêtu, ainsi travesti, il entra dans la pagode, ayant soin do laisser ses babouches sur le seuil.

Alors il s’agenouilla sur le sol — c'est-à-dire sur la natte, courba le front et se mit à marmoter des prières.

Après quoi il s’approcha du bassin de marbre et se mit a regarder le poisson rouge.

Le poisson rouge paraissait engourdi et demeurait au fond du bassin.

Sir George Stowe se pencha et dit :

— Mon père, j’ai besoin de vous.

Le poisson ne bougea pas.

— Mon père» reprit sir George Stowe, vot e âme glorieuse aurait-elle un moment abandonné son enveloppe pour voler auprès de la déesse et lui demander les ordres qu’elle veut transmettre à votre fils ?

Le poisson garda son immobilité.

— Mon pèçe, dit encore l’Anglo-lndien, les fils de Siva sont ici ; ils veulent persécuter les serviteurs de la déesse^ Que dois- je faire ?

El, en disant ces mots, sir George Stowe trempa . deux de ses doigts dans l’eau du bassin qu’il agita légèrement. Le petit |)oi9-on rouge remonta à la surface.

— Ali ! dit sir George Stowe, je savais bien que VoUB viendrie* à mon aide, ô mon père. Que faut-il ■fftiM t dois-je fuir et retourner aux Indes ? dois-je engagefr la lutte ?

Le petit poisson nageait avec peine. Il paraissait souffrant.

— Je le vois, murmura sir George en prenant sou front à deux mains et avec un accent de désespoir, Siva triomphe !..

Le poisson descendit de nouveau au fond du bassin et, cette fois, y demeura immobile.

Sir George Stowe prit celte attitude pour une répons 1 et il se frappa la poitrine avec une sorte de rugissement.

— Siva triomphe ! répéta-t-il ; Siva triomphe!

Et pâle comme un spectre, il sortit de la pagode en déchirant sa poitrine avec ses ongles.

Puis il se lai.ss » tomber sur 1 * sol, les lèvres bordées d’écume, en proie à un sombre désespoir.

Mais alors, un bruit parvint à son oreille.

Le bruit d’un j cloche.

La cloche qui annonçait un visiteur.

Et sir George Stowe se précipita vers la fenêtre qui prenait jour sur le jardin.

Au coup dtf cloche, le valet étendu sur une banquette dans l'antichambre et qui ne s'était pas éveillé lorsque san maître était rentré, bien qu’il fût alors dix heures

Sir Gtoivf prit rrttr attitude jwwr «dp ripou* (pa?;* 70^

du malin, le valet, disons-nous, se leva tout d'une pièce et se précipita dans le jardin.

Attentifderrière les rideaux de la croisée, sir George Stowe, qui était vivement surexcité, fixait son regard sur la porte que le valet venait d’ouvrir.

Un homme entra.

Sir George Stowe étouffa un cri

Il avait reconnu Gurhi.

Cest-à-dire le traître qui, au dire de Osmanca, avait livré aux û's de Siva les secrets des Étrangleurs.

Alors une colère terrible domina le désespoir et la prostration de sir George Stowe.

Il prit sur la clieminée de sa chambre un revolver et il fut sur le point de casser la tète h Gurhi en tirant sur lui par la fenêtre.

Mais déjà Gurhi marchait d'un pas rapide vers la maison.

Et sir George vît briller une telle joie sur le visage dupsylle qu’il remit le revolver à sa place et attendit.

Gurhi avait parlementé un moment avec le valet, qui ne l’avait jamais vu et ne voulait pas le laisser en-

trer, bien que l’absence de la lettre de miss Cécilia dans le plateau lui fût une preuve que sir George Stowe était de retour.

Mais Gurhi avait repoussé le valet avec l’autorité d’un hommequi n'a pas h temps de faire antichambre.

Si le valet n’avait jamais vu Gurhi, celui-ci cependant connaissait parfaitement la maison que sir George Stowe habitait et dans laquelle il était venu souvent la nuit.

Aussi, repoussant le domestique, s’élança-t-il dans l'escalier, qu'il monta quatre à quatre.

Puis il fit irruption comme une bombe dans la chambre de sir George Stowe,

L’Ànglo- Indien était encore dans son costume mystique.

Gurhi se précipita à genoux et dit :

— Lumière, ma vie esta toi, mais avant d'en disposer. au nom de la déesse Kâli, que je n'ai point cessé de servir, écoule-moi.

— Poussière, répondit sir Gi-orge Stowe, d'où viens-tu ?

LES RAVAGEURS

Ta b'u trahi ' dit tir George Steve (gage agi).

— - J’étais aux mains de tes ennemis.

— Les 61s de Siva ?

Gurbi se mit b rire tout à coup :

— Il n'y a pas de 61s de Siva à Londres, dit-il.

Cette réponse 6t (aire un pas en arriére à sir George Stowe.

— Écoute-moi, Lumière, écoute-moi jusqu’au bout, reprit Gurhi, et tu verras qu’Osmanca et moi nous avons été trompés.

— Tu m'as train I dit sir George Stowe.

— Ma vie payera ma trahison, répondit l'eunuque, dont les yeux brillaient de fanatisme. Mais il faut que tu saches tout.

— Parle !

Et Gurhi, demeurant à genoux, raconta à sir George Stowe ce que ce dernier savait déjà par le récit d’Osmanca, c'est-à-dire comment l’expédition de Paris avait échoué;

Comment, étant tous deux aux mains d'un homme qui paraissait exercer sur tout ce qui l’entourait une autorité suprême, et parlait la langue indienne trèspurement, ils avaient cru avoir affaire au chef des 61s de Siva.

— Mais, dit sir George Stowe, cet homme dont tu

11* uvaatsos.

parles, et que je reconnais maintenant, car c’est avec lui que jo me suis battu 7. . .

— Ce n'est pas un 61s de Siva.

— Je te prouve le contraire.

Le sourire de Gurhi s’épanouit de nouveau.

Et comme sir George Stowe l’écoutait anxieux, Gurhi lui raoonta ce qui s'était passé, le matin même, une heure avant la rencontre.

C'était lui, Gurhi, qui avait tatoué la poitrine d| Rocambole et avait peint l'oiseau bleu et le serpei* bleu.

Sir George Stowe écoutait arec une sorte de joie sauvage.

— Mais quel est donc cet homme? s'écria-t-il.

— Je ne sais.

— Que nous veut-il ?

— Je l'ignore.

Un ricanement de béte fauve passa dans la gorge de l'Anglo-Indien.

— Ah I dit-il, c’est un Français, un vrai Français ; et ce n'est pas du dieu Siva qu’il tient sa mission ? Eh bien ! à nous deux alors !

Puis il reprit le revolver et l'appuya sur le front de Gurhi, toujours à genoux

— Poussière, dit-il, à présent que tu as parlé, tu vas expier ta trahison. Prie les divinités secondaires qui obéissent à la grande déesse d'intercéder pour toi auprès d'elle, afin que ton âme n’erre pas éternellement dans les espaces infinis.

Mais Gurhi, impassible, répondit :

— Lumière, ma vie est à toi et tu peux me tuer, mais réfléchis avant de le faire.

— A quoi ?

— Je puis t’ètro utile dans la lutte qun lu vas soutenir contre cet homme.

Sir George Stowe fut frappé sans doute de ce raisonnement, car il reposa le revolver jtur la tablette de la cheminée.

Puis il dit brusquement :

— Ce que tu dis ne peut être vrai- Que tais-tu de cet homme?

— Rien, si ce n'est son nom.

— Quel est-il ?

— Itocambolc.

— Où est-il logé .

— Dans une maison où je te conduirai.

— Comment as-tu pu lui échapper ?

— C'est une vipère jaune qui m'a servi.

— Cet homme vit-il seul ?

— Non, avec une femme blonde qnj parait lui obéir comme une esclave.

— C'est bien. Viens avec moi.

Et sir George Stowe pous-a de nouveau la porte do la pagode en miniature, ajoutant :

— Je vais consulter mon père.

Le valet de chambre de sir George Stowe, étant Anglais et chrétien, ne pouvait pas pénétrer dans la pagode.

Sir George Stowe, si pareille chose fût arrivée, eût considéré ce lieu saint comme h jamais souillé.

Mais Gurhi, en sa qualité d'affilié aux mystères des Êlranglours, pouvait on franchir le seuil.

Sir George Stowe entra.

Gurhi le suivit

L’Anglo-Indien s’approcha du bassin et jeta un cri de joie...

Le petit poisson rouge nageait majestueusement et frétillait de la queue.

Ce fut pour sir George Stowe un pronostic favorable. Évidemment, l'Ame d’Osmani le saint était ravie de la tournure que prenaient les choses.

Gurhi s’était dévotement agenouillé et priait.

Sir George Stowe jugea opportun d'adresser quelques questions à l’âme de son père, c’est-à-dire au petit poisson ronge.

— Mon [1ère, dit-il, pensez-vous que je triompherai aisément de ce Français qui veut entraver le service de la déesse?

Le poisson rouge nagea d'une façon plus folâtre. C’était sa manière do répondre favorablement.

— Mon père, dit encore sir George Stowe, faut-il toujours veiller sur ia chasteté de la bohémienne Gipsy î

Le poisson rouge précipita ses évolutions.

C’était encore une affirmation.

— Alors, dit froidement sir George Stowe rayonnant, maiiicur à celui qui a osé lui proposer de l’épouser !

Et il sortit de la pagode.

Gurhi sortit comme lui.

— Maintenant, dit l’ Anglo-Indien, va-t-en.

— Où et quand recevrai-je vos ordres. Lumière ?

— Ce soir, à la taverne du fini George.

Gurhi s'inclina.

Sir George Stowe se dépouilla de son caleçon mystique, endossa une belle robe de chambre, s’assit devant un petit bureau de bois des lies, et tandis que Gurlii s’en allait, il écrivit le billet suivant :

< Adorable miss Cécilia,

• Je n’ai rien oublié, et je vous aime toujours plus « que la vie,

* Aujourd’hui, à deux heures, j’aurai l’honneur de « VOUS rencontrer au parc de Saint-James, et, en atten- « dant, je vais envoyer au respectable et très-honorable * lord Cliarring, votre oncle, la carte de celui qui se dit

« Votre fidèle pour la vie,

< GEOBGF. STOWE, esq. >

Puis sir George Stowe ferma la lettre, la scelbi avec UH cachet emblématique et procéda de nouveau à une minutieuse toilette de gentleman.

Qu'était-ce que miss Cécilia ?

Une de ces jeunes filles anglaises aux idées un peu excentriques, à l'énergie masculine, qui sortent seules à cheval le malin, donnent des poignées de main aux jeunes gens et possèdent une de ces fortunes princières qui leur permet d'aplanir tous les obstacles.

Miss Cécilia avait dix-neuf ans.

Elle était belle, avait les cheveux noirs comme une Irlandaise, les jiieds et les mains d'une créole.

Son père servait dans la marine.

U était commodore d'une frégate de Sa Majesté Britannique, laquelle frégate arrivait des Indes occidentales en ce moment,

Par conséquent, le père de Cécilia était à Londres.

Idolâtrée par sa mère, habituée à s'entendre dire que les terres de sa familii réunies constitueraient un des plus grands comtés di .'Angleterre, miss Cécilia avait dit très-hautement, dis l'âge île seize ans, quelle se marierait à son gré et comme elle l'entendrait.

Depuis trois ans elle avait éconduit toute la jeunesse dorée britannique, à comnvncer par un monsieur qui était membre de la Chambre haute, pour fiuir par un autre, qui était simple commis dans les bureaux de l'Amirauté.

En refusant ce dernier, miss Cécilia avait étonne toute l'aristocratie anglaise.

Épouser un valet sans fortune était chose assez ex-

LES RAVAGEURS

ceutrique pour qu’une fille excentrique, comme miss Cécilia, n'hésitât pas un seul instant.

Cependant elle n’avait pas même hésité, elle avait

refusé n't.

Miss Cécilia avait beaucoup voyagé; elle connaisnait l’Orient et l’Italie. Elle avait passé un hiver à Pau.

Elle montait à cheval, tirait le pistolet, suivait les chasses à courre dans ses terres, peignait à ravir et était excellente musicienne, ce qui est rare chez une Anglaise.

Miss Cécilia habitait, avec sa mère, un petit hôtel entre cour et jardin, dans Piccadilly.

Mais elle avait une entrée séparée, et son atelier était le rendez-vous de beaucoup de monde.

Un peintre français qui lui donnait des leçons avait môme été autorisé à fumer la cigarette, ce qui était une chose inouïe.

Or, miss Cécilia avait rencontré, aux courses d’Ascott, sir George Stowe.

Le brun attire le brun.

La belle Anglaise aux cheveux noirs avait tressailli à la vue de ce visage bronzé, de cette chevelure crépue , de cet homme, en un mot, qui réalisait le type superbe de cette race nouvelle que les Anglais ont créée dans l’Inde.

Elle s’était fait présenter sir George Stowe.

Trois jours après , elle avait dit nettement à sa mère :

— J’ai trouvé le mari qui me convient.

La mère avait jeté les hauts cris.

— Un homme qui a du sang indien dans les veines épouser une fille de haute race comme miss Cécilia!

— Mon père y consentira, avait froidement répondu la jeune flile.

Le commodore était arrivé.

11 avait partagé l’opinion de sa femme et répondu que ce mariage était impossible.

Mais miss Cécilia ne s’était point tenue pour battue.

Elle avait un oncle, lord Cbarriflg.

Lord Charring était colossalement riche, et il n’avait d’autre héritière que miss Cécilia.

11 adorait sa nièce, lui passait toutes ses fantaisies, et raffolait de ses excentricités.

Or, la veille, le jour où nous avons vu sir George Stowe ouvrir le billet de miss Cécilia, lord Charring était revenu de son château de Lincolnshire.

Cécilia lui avait dit :

— • Mon oncie, je viens vous prier d’annoncer à mes parents que vous me déshéritez...

Lord Charring avait failli tomber à la renverse.

Cécilia avait continué :

— Que vous me déshéritez, si on ne me donne pas le mari que je veux.

Alors seulement, lord Charring s’était pris à respirer, et il avait répondu à sa nièce :

— * Je ferai tout ce que tu voudras.

Célait pour oda que miss Cécilia avait écrit à sir George Stowe. x

Or doue, ce jour-là, vers deux heures, miss Cécilia

caracolait dans Ilyde-Park, lorsque sir George Stowe, monté sur un cheval magnifique, vint à sa rencontre.

Elle lui tendit la main et lui dit ;

— Mon père est aux trois quarts gagné; ma mère résiste encore un peu, mais mon oncle est pour nous. Venez ce soir.

Sir George Stowe porta la main de miss Cécilia à ses lèvres et la regarda avec amour.

— Nous serons en tout petit comité, dit-elle. Vous verrez mon cousin Arthur Newil, celui que j’ai refusé autrefois. 11 ne m’aime plus qu8 comme une sœur. Aussi en ai-je fait mon confident.

— Ah ! fit sir George Stowe, qui parut s’intéresser fort peu au cousin de miss Cécilia.

Les deux amoureux se promenèrent pendant une heure, côte à côte, au pas de leurs chevaux, dans les aliées de Ilyde-Park.

Miss Cécilia attirait tous les regards.

Tous les dandys qui la croisaient se disaient :

— C’est pourtant pour cette manière de nègre qu’elle a refusé les plus beaux noms du Royaume-Uni?

Et en dépit de la jalousie qui les mordait au cœur, ils admiraient l’excentricité de la jeune fille.

Miss Cécilia quitta sir George Stowe en lui répétant : t A ce soir ! »

Puis elle rentra chez elle toujours suivie h distance par deux laquais à cheval.

Comme elle mettait pied à terre devant le perron de l’hôtel, un jeune homme entrait dans la cour.

11 était à pied, vêtu fort simplement.

— Ah ! c’est vous, Arthur? lui dit Cécilia, qui, relevant d’une main la jupe de sou amazone, tendit l’autre au jeune homme.

— Bonjour, Cécilia, dit-il, je craignais que vous ne fussiez pas encore rentrée.

— Vous m’eussiez toujours vue à l’heure du dîner, Arthur.

— Mais, répondit-il, je tenais à vous voir avant.

— Bah I dit miss Cécilia étonnée, et d’un accent qui semblait dire :

b Que peut-il y avoir do confidentiel entre nous , mon cousin ? »

Arthur reprit :

— Je voudrais causer avec vous de choses graves...

— En vérité !

— Montons dans votre atelier, poursuivit-il.

— Pourquoi n’entrerions-nous pas chez ma mère ? demanda miss Cécilia.

— Non, dit Arthur, c’est à vous seule que je veux parler.

La jeune fille était stupéfaite.

Mais le visage d’Arthur Newil avait une telle apparence de gravité, qu’elle fronça le sourcil et lui dit :

-r- Eh bien ! venez 1

On montait à l’atelier do miss Cécilia par un petit escalier indépendant du grand escalier de l’hotel et qu’on trouvait sous le péristyle.

Miss Cécilia en gravit lestemeut les degrés, arriva k

la porte de son atelier, entra et se jeta dans un fauteuil placé à peu de distance du chevalet.

— Voyons , mon beau cousin , dit-elle , je vous écoute.

Arthur Newil ferma la porte; puis, s'approchant de miss Cédlia, il lui dit ;

— On parle beaucoup de vous dans Londres, ma cousine.

— Oh! vraiment ? fit-elle en jouant avec sa cravache.

— Vous êtes la lionne du jour.

— Et pourquoi cela T

— On parle de votre prochain mariage.

— En vérité !

— Avec sir George Stowe, continua Arthur Newil.

Miss Cécilia ne le démentit point. Elle sut même se faire, en ce moment, un petit visage ennuyé qui paraissait exprimer clairement cette pensée :

« De quoi donc vous mêlez-vous? »

Arthur Newil le comprit sans doute ainsi.

— Cécilia, dit-il, avant d’aller plus loin, il est nécessaire que je vous fasse un aveu.

— A moi ?

— J'ai renoncé depuis longtemps à l'espoir d’obtenir jamais votre main.

— Mais nous sommes bons amis ? dit-elle en souriant.

— Je vous aime comme une sœur, et c'est pour cela que je viens vous mettre en garde...

— Contre quoi?

— Contre un danger qui vous menace.

— Un danger !

— Oui. Vous ne pourrez pas épouser sir George Stowe.

A ces paroles, miss Cécilia se dressa frémissante.

— Que dites-vous ? fit-elle.

— La vérité.

— Oh!

— Ce mariage est impossible 1 répéta froidement sir Arthur Newil.

Et miss Cécilia, la hautaine jeune fille, se sentit frissonner sous le regard calme et fier de son cousin, tant ce regard exprimait une conviction profonde.

Miss Cécilia demeura un moment haletante et sans voix.

Que signifiaient de semblables paroles?

Et comment sir Arthur Newil, cadet sans fortune, prétendant éconduit, osait-il les prononcer?

Enfin, miss CétiJii lui prit doucement le bras et lui dit :

— Mon cousin, il faut vous expliquer.

— Je tâcherai, dit sir Arthur.

— Comment... vous tâcherez ?...

Et l'oeil de miss Cécilia était plein d'éclairs.

— C'est fort difficile, continua sir Arthur, qui ne t'était pas départi de son calme.

— Pourquoi?

— Parce qu’il me faut entrer dans des détails singuliers...

— Parlez 1 je le veux.

Sir Arthur reprit :

— Sir George Stowe n’est pas chrétien.

— Bah ! dit miss Cécilia avec un accent d'incrédulité. Qu’est-il donc?

— Il adore le dieu Vichnou, la déesse Kâli, et tout l'olympe des Indous.

Miss Cécilia haussa les épaules et répliqua :

— Ce que vous dites lit n'a pas le sens commun.

— C'est pourtant l'exacte vérité.

— Par exemple I

Et miss Cécilia eut un sourire des plus sceptiques, et ajouta :

— Cette fable a dft être inventée par quelqu'un de ces jeunes beaux qui m'ont offert leurs hommages.

— 11 y a du vrai dans ce que vous dites, miss Cécilia. Seulement, on n’a point inventé la fable, on s'est contenté de la découvrir.

— Je ne vous comprends pas...

— Écoutez-moi, poursuivit sir Arthur, vous avez refusé la main do sir Balph Ounderby?

— Je le crois bien; il est niais au possible.

— Dites méchant. Quoi qu'il en soit, la méchanceté rend parfois ingénieux.

— Ah ! fit miss Cécilia. Qu'a-t-il donc imaginé, sir Ralph Ounderby ?

— Il a su que vous aimiez sir George Stowe.

— Bon!

— Et il l’a fait suivre:

— Fort bien. Où va sir George?

— Il rentre chez lui chaque nuit, se déguise en matelot et s'en va courir dans le Wapping.

Le Wapping est un quartier tellement infâme, que miss Cécilia indignée s’écria :

— C'est faux!

— Attendez, je n’ai pas fini, dit encore sir Arthur.

— Voyons?

— Sir Ralph a non-seulement fait suivre l'Anglo- Indicn, mais il a gagné â prix d'or son unique domestique.

— Après? fit miss Cécilia avec un dédain suprême.

— Pour deux cents guinées, continua sir Arthur, le valet a consenti â introduire sir Ralph Ounderby dany la maison de sir George Stowe, tandis que celui-d était absent. Sir George Stowe a, dans sa maison, une pièce soigneusement fermée et dans laquelle personne n’est jamais entré, si ce n’est lui.

Miss Cédlià continuait à sourire d'un air de doute.

Néanmoins, elle écoutait avec plus d’attention et fronçait parfois le sourcil, tant sir Arthur parlait avec conviction.

Celoi-ci continua :

— La pièce en question est une pagode. C’est là que sir George fait sa prière; il y a même, au milieu, un petit poisson rouge qui se prélasse dans un bassin et qui est, parait-il, l'âme du père de sir George Stowe.

LES RAVAGEURS

Misa Ocilia continuait à sourire d'on air de doute (paire 84).

Miss Cécilia était pâle, mais son sourire sceptique n’avait point abandonné ses lèvres.

— Puisque personne n'entre dans cette pièce que vous prétendez être une pagode, dit-ello, comment peut-on savoir qu'il s’y trouve un poisson rouge?

— Ah! voilàjdit sir Arthur. Cette pièce prend jour par en haut. EÙe est percée d'un vasistas au milieu du plafond, lequel vasistas est au niveau du toit.

, — Bien !

— Le valet de sir George Stowe, pour deux cents autres guinées a laissé monter sir Ralph sur le toit, dans la nuit d’avant-hier. Vers deux heures du matin, sir George Stowe est arrivé et il est entré dans la pagode. Couché â plat ventre sur le vasistas, sir Ralph a vu l’Indien à demi nu, la tête couverte d’une pièce de laine blanche, s’agenouiller dévotement auprès du bassin et contempler avec amour le poisson rouge.

— Mon cousin, dit miss Cécilia, est-ce sir Ralph qui vous a raconté lui-même celte charmante histoire?

' — Oui, ma cousine.

— A vous seul?

— Oht non, h mol et au baronnet Nively. Nous nous sommes rencontrés hier soir au club, dans Pal-MaU.

— Eh bien I dit froidement miss Cécilia, sir George Stowe tuera demain sir Ralph, et je vous conseille, mon cher cousin, de ne pas ébruiter ce sot récit.

Et miss Cécilia se leva, et, d’un geste superbe, fit comprendre à sir Arthur qu’elle ne voulait pas entendre autre chose.

Sir Arthur se leva à son tour :

— Adieu, ma cousine, dit-il. J’ai fait mon devoir. Vous vous en souviendrez, s’il vous arrive malheur...

Miss CéciUa répondit par une petite moue dédaigneuse et ne desserra point les dents.

Sir Arthur fit quelques pas vers la porte; mais au moment de franchir le seuil, il se retourna :

— Cécilia, dit-il, encore un mot.

— A quoi bon ? fit-elle.

— Un seul...

Elle no répondit pas.

Mais sir Arthur prit sans doute ce silence pour un acquiescement, car il ajouta :

— Savez-vous qu'il se passe de sinistres choses, à Londres, depuis quelques semaines.

— Et quoi donc? fit-elle.

— Plusieurs personnes ont été étranglées dans la rue.... notamment des jeunes filles.

Cette fois l'indignation de miss Cécilia éclata comme un tonnerre :

— Il ne vous manque plus, dit-elle, que d’accuser sir George Stowe détre un chef de bandits. Sortez, Soitez!

Sir Arthur s’inclina sans mot dire et gagna l’escalier. Mais'sur la troisième marche, il se trouva face à face avec un nouveau personnage.

C’ctait un vieillard encore ieft, flü teint coloré, à la mine ordinairement joyetlsë.

Nous disons ordinaiirHteiilj fcàf ce jour-lîi, il avait le visage bouleversé.

Sir Arthur s’écria :

— C’est vous, lord Ch.iNingi

— C’est moi, dit le vieux lurd, qui épongeait son front chauve avec son rtiouehdih

Et il prit sir Arthur par le bras;

— Mais qu’aveÉ-Vous donc ? demanda sir Arthur.

— Je viens d’apprendre une nouvelle épouvantable.

Et le vieux lord parlail d’une Voi* entrecoupée* par

une vive émotion.

Puis il dit encore î

— Où est ma nièce f

— Là, dans son atelier.

— Vous l’avez vue!

— Je la quitte.

Lord Charring forint sir Arthur à remonter avec lui.

— Mon oncle ! dit miss Cécilia en voyant entrer le vieillard et courant à lui.

Mais, comme sir Arthur, elle fût frappée de la pâleur et de l’air bouleversé do lord Charring.

— lais qu’avoz-vous donc, mon oncle? lui dit-elle.

— Je viens d’apprendre une chose affreuse.

— Parlez !

— Vous connaissiez tous deux sir Ralph Ounderby?

— Certainement, dit miss Cecilia, je le connais, je n’en ai pas voulu pour mari.

— El bien ton a pris, dit le vieux lord.

— Vraiment?

— Tu serais veuve, aujourd’hui.

Miss Cécilia jeta un cri — un cri de triomphe! — plie regarda sir Arthur...

Et son regard semblait dire :

— Vous le voyez, sir George Stowe s’est fait justice.

Mais lord Charring ajouta :

— Cette nuit, comme il rouirait de son club, il a été étranglé.

Miss Cécilia poussa un nouveau cri.

En même temps une pâleur mortelle se répandit sur son visage.

— On l’a volé sans doute? fit sir Arthur.

— Non, dit lord Charring; on a retrouvé sur lui sa Lourse, son portefeuille et sa montre.

Cette fois, miss Cécilia se laissa tomber défaillante sur le siège où elle était tout h l’heure» et ses yeux se fermèrent.

Sir Arthur ewil avait donc dit vrai I

XLVÜI

En quittant Hyde-Park, sir George Stowe avait reconduit son cheval au manège.

Puis il était allé dans Pal-Mail A son club ordinaire.

Le club était plein de monde.

Une forte partie de whist était engagée entre lord C..., le vicomte J... et le baronnet sir Charles A...

Une somme considérable se trouvait sur la table.

Les parieurs étaient nombreux.

Personne ne fit attention à sir George Stowe.

Personne, hormis un jeune homme qui quitta tout aussitôt sa place et vint h lui.

Ge jeune homme, quoique blond, avait le visage bronzé par le soleil des latitudes torrides.

C’était un capitaine de cipayes qui avait passé à Londres un congé de quelques mois et avait annoncé son prochain départ pour les Indes, la veille.

On l'appelait le baronnet Nively.

Sir James Nively était le fils d’un Anglais et d'une Indienne.

Son père était mort alors peine il sortait du berceau.

Sir James avait été élevé par sa mère.

Lui et sir Georgo Stowe échangèrent un regard rapide.

Sir George comprit que le baronnet Nively avait quelque chose de fort important à lui dire

— Sir James, lui demanda-t-il, voulez- vous faire une partie!

• — Volontiers, répondit le baronnet.

Un valet apporta des curies, et ils s’installèrent dans un salon voisin qui se trouvait désert, car la grosse partie de whist réunissait tous les curieux et tous les parieurs.

Sir George battit les cartes, le valet s’éloigna.

Alors sir George adressa à sir James Nively la parole en indien.

Sit James répondit :

— Maître, il y a du nouveau.

— Ah ! dit sir George.

— Lumière, reprit sir James témoignant tout de suite à son partenaire ug profond respect, tu as deux traîtres dans ta maison.

— Tu veux Jxirlcr de Gurhi? dit vivement sir George Stowe.

— Non, je parle de ton valet John.

— Qu’a- t-il donc fait? demanda sir George Stow’e dont le visage se colora légèrement.

— 11 t’a trahi.

— Comment?

— Écoule...

Et sir James d’un coup d’œil rapide s’assura que nul ; ne pouvait les entendre, puis il continua :

— Tu aimes miss Cécilia?

| — Non, mais je veux l’épouser.

— C’est ce que je voulais dire. Miss Cécilia a des

LES RAVAGEURS

millions. U nous faut beaucoup d'argent pour in cause que nous servons, n est-ce pas?

— Après? dit sir George avec un signe dp tète afflrraatif.

— Miss Cécilia a été demandée en mariage par tons les fila d'Angleterre.

r— Je le sais.

— Mais elle t’aime, et c'est ce qui n ne te pardonne pas. Uu homme a gagné ton valet, il a pénétré dans ta maison, il est monté sur le toit, et il a pu te voir dans ta pagode, parlant à l’Ame sainte de ton père.

Sir George Stowe pâlit.

— Quel est cet homme, que je le tue 1 dit-il.

— Attends, Lumière, reprit sir James Nively. Cet homme est venu ici hier, et il nous a raconté, à sir Arthur Newil et à moi, ce qu'il avait vu.

— Sir Arthur Newil ?

— Oui.

— Le cousin de raiss Cécilia?

— Précisément.

Une écume blanche frangea les lèvres de sir George Stowe.

— Quel est cet homme? dit-il.

— On le nomme sir Ralph OunJcrby.

— Bien, je le tuerai.

— C'est inutile.

— Pourquoi ?

— Mais, dit tir James Nively, simplement parce que je suis sorti avec lui, que je l'ai conduit jusqu'à sa porte... je l'ai étranglé. U ne pariera plus...

Le visage assombri de sir George Stowe se dérida.

— J'ai donné des ordres...

Un sourire glissa sur les lèvres de sir George.

— Tu crois donc que je ne le rencontrerai pas ce soir, chez miss Cécilia?

— Cela m'élonn ’rait, dit sir James Nively souriant à son tour.

— C'est bien, dit sir George Stowe.

Et il se leva.

— Où vas-tu, Lumière? demanda le capitaine do «payes?

— Châtier l'homme qui m'a trahi

— J'ai pensé à son châtiment.

— Ah! voyons?

— Je vais rentrer chez moi. Tu sais que j'habite une maison isolée dans Saint James square ?

— Oui.

— Dans la cour do la maison il y a un puits trèsprofond.

— Je comprends.

— Tu vas m’envoyer lo traître, sous un préteste quelconque, dit sir James Nively. Je m’en charge, il ne montrera plus à personne le chemin du toit.

Sir George Stowe tira sa montre , il était sept heures.

— Allons dîner, dit-il.

Et il se leva et sir James Nively le suivit

lis dincrcnt au club ; puis il sortirent à pied.

— Lumière, dit sir James, je rentre chez moi, on peut m'envoyer John.

— Avant de nous séparer, dit sir George, appentismoi quels ordres tu as donnés concernant cet imbécile d’Arthur Nowil.

— J'ai pris des renseignements sur lui ce matin. Sir Arthur a utie maîtresse.

— Où cela?

— Dans White-Cliapclle. Quand je dis qu'il a une maltresso, je le suppose. Tout ce que je sais, c'est que chaque soir, eu quittant les bureaux de l’amirauté il se rend dans tel affreux quartier. On le suivra ce soir, si la chose n'est faite déjà, et il sera étranglé à l’angle d'une rue.

— C'est bien, dit froidement sir George Stowe.

Il serra la main de son mystérieux lieutenant, et ils so séparèrent.

Et George Stowe rentra chez lui.

John, son unique valet, prévenu que son maître rentrerait s'habiller de bonne heure, attendait sur sa banquette, dans l'antichambre.

L’Angio-lndien ne fronça pas le sourcil, ne laissa percer sur son visage aucune irritation et se borna à, dire au valet qui l'avait trahi :

— Joint, je viens de perdre cent guinées contre le baronnet sir James Nively. Le counais-tu ?

— Oui, votre honneur.

— Le baronnet demeure dans Saint-James square. Tu vas aller lui porter les cent guinées. Les dettes de jeu se payent sur-le-champ.

En même temps l’Angio-lndien entra dans un petit salon qui se trouvait au rez-de-chaussée, ouvrit un secrétaire, pritun portefeuille et en tira une bank nota de cent guinées.

Puis il l'enferma dans une enveloppe et la tendit à John.

John la prit et s'en alla, ne se doutant pas, le malheureux ! que c'clait son arrêt de mort qu'il portait...

John parti, sir George Stowe monta dans sa chambre et se mit en devoir de procéder à sa toilette du soir.

Mais à peine cotnmençait-il, qu'un violent coup de sonnette se fit entendre.

' Une main fiévreuse, agitée, féminine sans doute, avait tiré le cordon.

Sir George Stowe qui s'était déjà enveloppé dans ■ une ample robe do chambre à ramages, descendit ouvrir.

Puis, la porte ouverte, il recula étonné et le flambeau qu’il tenait échappa à sa main.

Une jeune f-mme drapée dans un grand manteau était sur le seuil.

C'était miss Cccilja.

— Vous, miss, vous! dit sir George Stowe.

— Moi, dit-elle.

El elle entra dans le jardin rempli d’ombre et de mystère depuis que le flambleau s'était éteint.

Sir George Stowe voulut la prendre par la main.

Elle le repoussa et lui dit d’une voix émue, mais da n laquelle perçait, néanmoins, un accent d'une énergie indomptable :

— Je viens rendre visite au petit poisson rouge qu'habite l’àme de votre père.

Et elle marcha résolùment vers la maison , tandis que sir George Stowc demeurait cloué au sol et comme pétrifié...

Pendant un moment, sir George Stowe fut tellement bouleversé, qu’il se demanda s'il n'était pas le jouet d'une illusion.

Mais miss Cécilia s'était dirigée vers le vestibule dans lequel brûlait une petite lampe suspendue au plafond.

Là, eile s'arrêta et se débarrassa de son manteau.

Puis, elle attendit que sir George Stowe voulût bien la rejoindre.

Enfin, celui-ci fit un violent effort, assez semblable à celui d’un-homme qui s'arrache à un cauchemar, et il fit quelques pas vers Cécilia.

La jeune fille s’était assise sur cette banquette qui, chaque nuit, servait de lit à John.

Pendant les quelques secondes qui venaient de s’écouler, sir George Stowe avait eu le temps de reprendre son sang-froid.

U eut même la force do ramener un sourire sur ses lèvres.

Le sourire de l'homme heureux.

— Chère et excentrique Cécilia, dit-il en venant à elle et en voulant de nouveau lui prendre les mains, vous voyez un homme qui croit rêver.

— Monsieur, lui dit Cécilia, je viens pour avoir avec vous une explication.

Sir George Stowe avait rallumé son flambeau à la lampe du vestibule.

11 ouvrit la porte du petit salon qui se trouvait au rez-de-chaussée.

Puis, il s'effaça pour laisser passer miss Cécilia.

La jeune fille entra et s’assit.

Sir George Stowe demeura debout devant elle.

Elle attachait sur lui un regard froid :

— Je vous aimais, il y a deux heures encore, ditelle.

Une pâleur nerveuse se répandit sur le visage du gentleman.

Et, chose bizarre ! cette pâleur toucha miss Cécilia. Sa voix fut moins brève, son accent plus doux.

— Sir George, dit-elle, où êtes-vous né!

— A Calcutta, miss.

— Quelle est votre religion ?

Cette question directe le trouva impassible :

— Miss, répondit- il, mon père était Indien, ma mère é*ait Anglaise. A vous dire vrai, je n'ai jamais occupé mon esprit de choses religieuses.

— Alors vous ne croyez pas au dieu Vichnou.

— Peuh 1 fit l’Anglo-lndien.

— Croyez- vous au Christ ?

— Je ne sais pas, dit-il avec une naïveté qui lui ramena Cécilia un moment.

— C'est-à-dire que vous n’avez pas de religion?...

Sir George Stowe, en répondant avec lenteur et se

laissant adresser une question après l'autre, avait eu le temps de se remettre complètement sur la défensive et de préparer un petit Üième.

— Miss Cécilia, dit-il, je vous aime, et l’amour que vous m'inspirez est assez grand pour que j'ose vous dire toute la vérité et vous raconter mon histoire.

Miss Cécilia ne demandait pas mieux que de voir sir George Stowe se disculper.

— Je vous écoute, dit-elle.

— Je vous l’ai dit, reprit-il, mon père était Indien, ma mère était Anglaise.

« Dans ma jeunesse, on m'a initié au culte indou. J’ai adoré tous les dieux possibles, sans trop de ferveur, du reste.

• Tandis que mon père me racontait les incarnations de Vichnou, ma mère me conduisait au temple. 11 résulte do tout cela que je ne suis ni chrétien, ni sectateur de Vichnou.

« Je ne crois pas, parce qu'on ne m’a rien appris. Qu’un ministre du Dieu que vous adorez me prêche la parole divine, et je me ferai chrétien.

— Vrai ! dit miss Cécilia.

— Vous savez bien que je vous aime, dit-il, évitant ainsi de faire un serment.

— Mais enfin, vous avez chez vous une pagode?

— Oui, dit-il franchement.

— Et dans cette pagode un poisson?

11 eut la force de sourire affirmativement.

— Ce poisson, croyez-vous, renferme l'Ame de votre père!

— Mais non, dit sir George Stowe.

Miss Cécilia respira.

Et, continuant à sourire, sir George Stowe lui dit :

— J'obéis, je l'avoue, à une superstition indienne. Dans chaque maison, sous chaque toit, se trouve un poisson pêché dans le Gange, c'est notre grillon du foyer, à nous.

— Mais vous ne l'adorez pas ?

— Ah 1 miss, fit le gentleman avec un accent de reproche.

Miss Cécilia se leva ; puis, le regardant fixement :

— Ainsi vous changeriez de religion ?

— Certainement.

— Si je vous accordais ma main, vous m'épouseriez à l’église cathédrale de Londres ?

— Mais sans doute...

Et sir George Stowe avait su donner à sa physionomie une expression de franchise et de naïveté qui opérait un changement complet dans le sentiment de miss Cécilia.

— Mais enfin, dit-il en souriant, comment avez-vous su tout cela !

A cette question, miss Cécilia tressaillit.

Elle avait oublié — elle se souvint.

— Sir George, dit-elle, connaissez-vous sir Ralph Ounderby ?

— Non, dit-il.

LES RAVAGEURS

f.'étalt nlu Cérilia (page VI).

Et son visage, tint cet homme était maître de lui, n'exprima qu'un étonnement naïf.

— Sir Ralph, poursuivit miss Cécilia, a demandé ma main, il y a deux ans.

Le gentleman fronça un peu le sourcil.

— Et bien ? lit-il en regardant miss Cécilia.

— Sir Ralph savait que vous m’aimiex... sa jalousie l'a rendu curieux...

— Et c'est lui qui vous a raconté?...

— Non pas à moi, mais à un ami qui me l’a rapporté...

— Eh bien I je l’inviterai h ma conversion, dit en riant sir George Stowe.

Miss Cécilia le regardait et se disait :

— 11 est impossible que cet homme me mente ainsi. C’est la première fois qu’il entend parler de sir Ralph Ounderby.

Cependant, elle reprit :

— Sir Ralph n’assistera plus h rien.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est mort la nuit dernière.

— Ah!

Et, dans cette exclamation, sir George Stowe mit un tel accent de surprise, que miss Cécilia ne douta plus.

Elle tendit vivement la main è celui qu’elle aimait, et lui dit d’une voix émue :

— Oh I j’ai été folle... pardonnez-moi...

— Que voulez-vous dire î

— Rien...

— Cécilia I...

Et il joignait les mains et la regardait d’un air sup pliant

— Eh bien ! dit-elle, pendant quelques heures, jo vous ai hal, méprisé.

— Moi ? t

LE DERNIER MOT DE ROCAMBOLti

— Je vous ai accusé de la mort de sir Ralph !

Sir George Stowe leva la main et dit gravement :

— Je vous jure, mis*' Cécilia, que je suis innocent de celte mort.

— Ccst bien, dit-elle, je vous crois... et je serai

votre femme 1

Et elle s'enfuit à travers le jardin, dont sir George S'owo avait laissé la porte ouverte.

Elle était déjà loin, que l'Anglo- Indien passait encore la main sur sou front et se remettait lentement de l'émotion qu'il avait éprouvée.

— Ouf! dit-il enfin, je reviens de loin... mais sir Artlmr Newil me payera cher son intempérance de langue I

Et comme il faisait ce serment de mort, un homme se précipita dans le petit salon en s'écriant :

— Lumière, la déesse KM! est traîne ! Gipsy la bohémienne a un amant . .

Sir Arthur Newil, avec lequel nous allons faire plus ample connaissance, était un jeune homme de vingtcinq ou vingt-six ans, résumant en sa personue le type le plus pur, commit distinction et comme beauté, de l'aristocratie anglaise.

Ses cheveux châtains, ses yeux bleus, son teint J'une blancheur désespérante, si main petite, allongea, ornée de beaux ongles, son pied cambré, Bataille élégante, devaient (aire l'admiration do toules les miss sentimentales de Londres

Mais sir Arlhur Newil ne voulait pas se marier.

Les uns attribuaient celto résolution au violent chagrin qu'il avait éprouvé d'étre refusé par sa cousine miss Cécilia.

Les autres prétendaient que sir Artliur, n’ayant qu'une fortune médiocre, attendait qu'une héritière fabuleuse lui tombât du ciel ou des Indes avec des imitions

D’autres encore, et c'était le plus petit nombre, du reste, ajoutaient que sir Aitliur Newil avait un amour mystérieux.

En effet, depuis deux années environ, les habitudes du jeune gent Oman s'étaient singulièrement modifiées aux yeux de scs amis.

On le voyait rarement au club, plus rarement encore au théâtre.

Il ne prenait plus le thé cher, personne.

A partir de six heures du soir, mouiuat où sir Arthur Newil quittait son bureau de T Amirauté, jusqu'au lendemain midi, on n'entendait plus parler de lui, et on tût dit que, possesseur d'un nouvel anneau de Gygès, il devenait invisible.

Où allait-il ?

On savait que sir Arthur Newil logeait dans Piccadilly et qu’il y occupait un appartement convenable au deuxième étage.

Mais ceux que la vie cachée du gentleman avait longtemps intrigués, s'étaient vainement promenés

sous ses fenêtres , toujours doses, toujours sans lu mière.

Donc, à partir de six heures du soir, que devenait sir Arlhur ?

Célait un mystère que nous allons essayer de pénétrer.

Sir Artliur Newil gagnait la bord de la Tamise, entrait dans un quartier populeux, tournait et retournait plusieurs fois sur lui-ruème, comme s’il eût craint d'étre suivi, puis finissait par s'arrêter devant une petite maison dapparence honnête et bourgeoise, qui n’avait qu'un premier étage et dont les volets étaient clos dès l'entrée de la nuit.

Sir Arthur tirait alors une clef de sa poche, ce qui prouvait qu'il était che; lui, et s'introduisait dans la maison. Presque toujours, au bruit que faisait la porte en la rofermant, une femme d'un âge mûr, et d'un certain embonpoint, paraissait avec empressement au fond du petit voshbuie, sur la première marche de l’cscalicr qui conduisait au sous-sol, c'est-à-dire à la cuisine.

Celte femme, qui avait l'air d'uno gouvernante, et qu'on nommait mistrexs Barclay, saluait sir Arthur Newil du nom de mi/iuirur William.

C'était donc une preuve que sir Arthur ne voulait pas être connu sous son véritable nom et sa qualité de gentleman, car, sans cela, on l’eût appelé « sir William >

Cependant, à sa façon d'entrer, de dire bonjour à la bonne femme, et d'accrocher son cuaclnnan et son chapeau dans le vestibule, on dev inait qu'il était le maître de céans.

En effet, sir Artliur ouvrai! une porte à gauche , et pénétrait dans une petite salle à manger où la table était dressée et ne supportait qu'un seul couvert.

Sir Artliur se niellait à table et dînait, comme tout bon Anglais de la classe moyenne, d'un morceau de rosbeef accompagné de pommes de terre bouillies, d'une tranche de pudding, et d'une brise de fromage de Chester.

Le tout arrosé d onc pinte de paie-alo ou de vieux porter.

Quelquefois même, il ajoutait à sa pinte de bière un verre de porto.

Cela fait, il quittait son habit, endossait une robe de chambre, se mettait à fumer, et passait dans un petit cabinet attenant à la salle à manger.

Quelques livres surchargeaient une table de travail, mêlés à des cumpas, une boussole et différents instruments de marine.

Sir Arlhur Newil se mettait à travailler.

Était-ce un savant à la recherche de quelque grand prabièmo ?

Et quand la jeunesse dorée dont il faisait partie le crevait abandonné à des voluptés infinies, soutenait-il avec cet inconnu qu'on appelle le champ des découvertes la lutle patiente de l'homme de science 7

A dix heures du soir environ, madame Barclay apportait à M. William une tasse de thé.

LES RAVAGEURS

Puis, elle lui souhaitait le bonsoir et gagnait sa chambre. *

A parlir do ce moment, sir Arthur Newil ne travaillait plus, ou, s’il le faisait, c'était d’une façon distraite, irrégulière.

Il tressaillait nu moindre bruit, se levait souvent et s'approchait de la fenêtre, puis il prêtait l'oreille...

La rue était calme, solitaire, habitée par de bons bourgeois qui se couchaient tôt et se levaient malin.

Puis, enfin, quelquefois un peu avant minuit, quelquefois après, car l’heure était toujours indécise, on frappait un léger coup aux volets.

Alors sir Arthur éteignait sa lampe, sortait précipitamment, et Une clef tournait dans la serrure avant qu’il fût au bout du vestibule.

Puis la porte se refermait et deux bras parfumés s'arrondissaient autour de son cou, deux lèvres humides et fraîches rencontraient ses lèvres , et une voix si douce que l’on eût dit une musique céleste, lui murmumit è l’oreille:

— Ah ! mon cher bien-aimé... J'ai cru que le temps s’était arrêté et que les heures ne marchaient plus.

Et "William, c'est-à-dire sir Arthur, prenait dans ses bras cette visiteuse nocturne et l'emportait dans le cabinet maintenant plongé dans les ténèbres, et c'était des caresses sans nombre, des mots et des serments d'amour et une ivresse de bonheur plus facile à imaginer qu'à décrire.

Puis enfin, un peu avant le jour, à cette heure silencieuse où les balayeurs se rendent à leur travail, la visiteuse s’arrachait des bras de sir Arthur Newil, et se sauvait en lui disant :

• A demain. >

Or, il y avait deux aimées que cela durait et que chaque soir sir Arthur Newil devenait monsieur William, un pauvre commis qui avait une bonne place et vivait modestement, grâce à l’économie de mistress Barclay, sa gouvernante.

Cette dernière n'avait jamais vu la mystérieuse visiteuse.

Elle ne se doutait même pas de son existence.

Quelquefois, cependant, sir Arthur Newil était obligé de dîner en ville, ou d’aller à un bal, ou encore de remonter au théâtre.

Alors, il annonçait à mistress Barclay que ron patron, un riche banquier, lui faisait l’honneur de le retenir à sa table.

Et mistress Barclay, satisfaite de celte explication, disait dans tout le quartier que monsieur William était un jeune homme bien rangé et bien studieux.

Or, la veille du jour où nous l'avons vu venir cher miss Cécilia et lui dire qu’elle ne pouvait pas épuiser sir George Stuwe, le gcnileman sir Arthur Newil avait, chose rare, dîné au club, et c’était là que dans la’ soinfe, il avait rencontré sir Ralph OunJerby et le capitaine de cipayes Nively.

Cotte même nuit, du reste, avait été féconde en événements.

A la suite du Dmibnt de chiens, Bocambolo et Noël avaient suivi sir George Stowe dans le Wapping.

Cette nuit-là aussi, l’Irlandaise avait raconté aux buveurs de la taverne du ttoi George l’histoire des six favoris de Gipsy la bohémienne.

Enfin, Roeamb >le avait offert sa main à Gipsy, et Gipsy, comme nous l’avons vu , l’avait emmené chez elle.

Celte nuit-là, enfin, sir Arthur Newil, redevenu monsieur William, attendait depuis longtemps...

Et la visiteuse ne venait pas.

Deux heures du matin, puis trois avaient sonné à Saint-Paul, mais aucun coup n’avait été frappé aux volets.

Sir Arthur était en proie à la plus vive agitation.

Enfin une clef tourna dans la serrure.

Sir Arthur se précipita avec un tel «empressement qu’il ne songea point à éteindre la lampe.

En même temps il se trouva en présence d’un petit jeune homme vêtu d’une vareuse, coiffé d’un chapeau ciré.

A première vuo, on aurait dit un mousse de douze à treize ans.

Mais le chapeau ciré tomba et la luxuriante chevelure blonde de Gipsy ta bohémienne se répandit sur scs épaules, pareille à un fleuve d’or.

Avant d'aller plus loin , disons comment s’était formée la liaison de Gipsy la bohémienne avec sir Arthur Newil.

Celle histoire remontait à deux ans.

Depuis que miss Cécilia avait refusé la main de son cousin, ce dernier était en proie à une mélancolie profonde.

Il aimait miss Cécilia, et le refus dont il était l’objet, en I risant son cœur, faisait cruellement souffrir son amour-propre.

il craignait d’être accusé d’avoir voulu spéculer sur la grande fortune de sa cousine — alors que soit amour seul était en jeu.

Sir Arthur Newil avait demandé un congé et fait un voyage en France.

Mais ce voyage, loin de le guérir, avait, au contraire, irrité sa douleur.

Pour éteindre cet amour malheureux, il fallait un

autre amour.

Le gentleman était donc revenu à Londres plus désespéré que jamais, lorsque le hasard vint jeter une pâture nouvelle à son cœur endolori.

Un soir, un peu avant la nuit , sir Arthur, qui errait souvent, ainsi qu’une âme en peine, dans les quartiers les plus solitaires de Londres, sir Arthur, disons-nous, se trouva dans White-Chapelle, à l’entrée d’un cimetière dont les portes étaient ouvertes.

C’était un humble cimetière où ne reposaient point les puissants de la terre.

Nulle tombe fastueuse, nulle colonne de marbre portant une inscription emphatique en lettres d’or. A peine çà et là une croix de bois, avec une légende à la craie, à demi effacée par les pluies.

La plupart du temps, un tertre de gazon, monticule banal qui disait qu'un être vulgaire reposait audessous.

Sir Arthur Newil entra dans le cimetière, au hasard, en désœuvré , allant droit devant lui , comme un homme dont l’esprit mène le corps.

Le cimetière paraissait désert.

Néanmoins, dans un coin, il aperçut une forme noire.

C’était une femme agenouillée sur une tombe.

Sir Arthur s’approcha.

La femme qui était vêtue de noir, se leva effarée.

Le gentleman demeura ébloui.

Cependant cette femme, cette jeune fille plutôt, car elle avait à peine dix-sept ans, avait le visage inondé de larmes.

Mais avez-vous vu une vallée verte, au printemps, après une heure do pluie, quand le soleil reparatt?

Comme elle est souriante et belle au travers de ces larmes du del qui la couvrent et se sont aussitôt changées en perles !

Ainsi était la jeune fille.

Miss Cécilia, qui remplissait le souvenir et le cœur de Sir Arthur Newil, était laide auprès d'elle.

Sir Arthur demeurait immobile et la contemplait avec une sorte d'extase.

La jeune fille étouffa un cri.

D'abord elle voulut fuir ; puis, se ravisant elle dit à sir Arthur, d'une voix si agitée, si émue, qu’un aurait pu la croire folle :

— Monsieur... monsieur... est-ce que vous mo connaissez ?

— C'est la première fois que j’ai l’honneur de vous voir, mademoiselle, répondit sir Arthur.

Sans doute que l’accent de franchise et la belle et noble figure de sir Arthur Newil avaient inspiré à la jeune llllo une confiance subite, car elle lui prit vivement la main et lui dit :

— Monsieur, si je vous fais une prière, me refuserez-vous !

— Parlez, dit-il ému.

— Si jamais vous me rencontrez... ailleurs... si on vous dit mon nom... promettez-moi de ne dire à personne que vous m’avez rencontrée ici ?

' — Je vous le jure.

— Merci, monsieur, dit-elle.

Et elle s'enfuit.

Elle était loin déjà que sir Arthur était encore au bord de celte tombe inconnue, sans inscription et sans croix, muet, oppressé, et comme si cet événement si simple eût dû avoir une influence extraordinaire sur le reste de sa vie.

Quand il sortit du cimetière, il erra vainement le reste de la soirée dans les rues voisines.

La jeune fille avait disparu.

Le lendemain et les jours suivants, sic Arthur Newil fut aussi sombre, aussi préoccupé qu’à l’ordinaire.

Seulement peut-être songea-t-il moins à miss Cécilia.

C’était maintenant oette jeune fille du peuple — car sa robe de deuil était une robe de laine — qui occupait son esprit et remplissait peut-être déjà son cœur.

Au bout de trois jours, à la même heure, sir Arthur retourna à ce cimetière dans lequel il avait rencontré cette jeune fille.

Elle n’y était pas.

11 y retourna le lendemain et les jours suivants.

Peine inutile!

Enfin, un soir, il tressaillit et poussa un cri de joie.

L’empreinte toute fraîche d’un petit pied se trouvait au bord de la tombe.

C’était une preuve quV/fe était venue.

Alors sir Arthur alla trouver le fossoyeur qui logeait à l'entrée du cimetière.

A Londres, tout se paye, et on obtient tout avec de l'argent.

Sir Arthur mit une guinéo dans la main du fossoyeur et lui demanda quelle était cette tombe sur laquelle il avait vu prier la jeune fille.

Le fossoyeur lui raconta une étrange histoire.

• Un soir, il y avait six mois, une jeune fille tout en larmes s'était présentée chez le presbytérien et avait demandé à l'entretenir en secret.

« Au bout d'une demi-heure, le presbytérien, qui était un bon et digne vieillard, était sorti avec elle et l'avait emmené, lui, le fossoyeur.

< Ils étaient montés tous les trois dans une voiture.

« Puis la voiture avait roulé longtemps, était sortie

de Londres et s’était arrêtée dans la campagne, à l'entrée d’un vallon désert.

« Dans ce vallon, il y avait un enclos aux murs délabrés et envahis par le lierre.

< Dans l’enclos, la terre était amoncelée et renflée par places.

< C’était un cimetière, le cimetière des bohémiens.

« La jeune fille avait conduit le presbytérien sur

une tombe, et lui avait dit :

t — C'est là?

« Alors le fossoyeur avait aidé le prêtre, et le prêtre avait assisté le fossoyeur.

< La terre encore fraîche avait été remuée et le cercueil retiré de la fosse.

< Puis, sur la prière de la jeune fille, on avait comblé la fosse, de façon à dissimuler le rapt du cercueil.

i Après quoi, le fossoyeur et le vieillard avaient chargé la bière sur leurs épaules, l'avaient portée dans la voiture et transportée ainsi dans ce cimetière oû sir Arthur Newil se trouvait. *

Le fossoyeur ajouta que la jeune fille était si pauvre sans doute, qu’elle n'avait pu faire mettre une croix sur la tombe.

Mais le prêtre avait béni le cercueil, et l'inconnu, homme ou femme - - le fossoyeur n’en savait rien — reposait en terre sainla-

LUS RAVAGEURS

ÇiUit une femme agenouillée sur une tombe (p*gc C-J,

Enfin, comme dernier renseignement, sir Arthur recueillit celui-ci:

La jeune fille venait, en moyenne, une fois par semaine, prier sur cette tombe et toujours elle pleurait abondamment.

Mais elle ne venait jamais à la même heure ni le même jour, comme si elle eût craint d'être suivie.

Sir Arthur donna deux autres guinées au fossoyeur et lui fit placer une bello croix de fer sur le tertre gazonné.

Fuis il revint le lendemain et accrocha uno couronne d'immortelles à la croix.

U revint te lendemain et les jours suivants.

Enfin, un soir, il poussa un nouveau cri de joie.

A côté de sa couronne, il y en avait une autre.

La jeune fille était donc revenue.

Et comme il sortait du cimetière, sir Arthur Newil se trouva face à face avec elle.

Et, elle aussi, elle jeta un cri et lui prit vivement la main:

— Oh I c’est vous, n'est-ce pas ? c'est vous, dit-elle.

Sir Arthur rougit et balbutia quelques mots inintelligibles.

Elle reprit avec une émotion croissante :

— Merci, monsieur. Dieu vous bénira !

Puis elle s’agenouilla sur la tombe et sir Arthur l'imita.

Quand elle eut prié dans une langue inconnue il sir Arthur, la jeune fille se leva et dit au jeune huuimo :

— Mon Dieu ! sommes-nous bien seuls ?

— Voyez, dit-il.

Le cimetière était désert.

— Ah! si l'on vous voyait ici... Si on me reconnaissait, dit-elle avec un accent d’efTroi.

— Eh bien ? reprit-il, n'est-on pas fibre de pleurer ceux qu'on aime î

— Pas toujours, fit-ello avec un accent étrange.

Et elle ajouta :

— Adieu, monsieur, et merci !...

Puis elle s'éloigna brusquement.

Mais cette fois, sir Arthur la suivit

LU

La jeune fille marchait d'un pas rapide, sans détourner la télé.

La nuit était venue.

Mais c'était l'heure douteuse oii le peuple de Londres n'a pas encore quitté ses ateliers, oii le gaz n’est pas allumé, où les rues conservent un reste de clarté qui permet de pouvoir se conduire sans distinguer nettement les objets.

Sur sa robe de laine noire, la jeune fille avait une sorte de manteau à capuchon.

Ce capuchon, elle l'avait ramené sur ses yeux.

On voyait bien qu'elle ne voulait pas être reconnue.

Sir Arthur Newil fut obligé do hAter le pas pour ne pas la perdre de vue, car alla semblait vouloir lui faire perdre scs traces, dans ce dédale de petites rues a des et tortueuses do Whito-Chapelle.

Enfin il la rejoignit et, d'une voix tremblante :

— Mademoiselle..., dit-il.

Elle so retourna et lui dit vivement :

— Ah ! monsieur, vous m'avez suivie... c’est mal... c'est bien mal...

Mais ce reproche était tempéré par l'émotion de la . voix et la douceur de son regard humide de larmes.

— Mademoiselle, balbutia sir Arthur, est -ce donc un crime de se sentir entraîné vers ceux qui souffrent?... car vous avez certainement un grand chagrin... et le fossoyeur m’a dit...

A ces paroles de sir Arthur, elle s’arrêta tout net.

Puis, jetant encore autour d'elle, ce rega d de grisclte effarouchée que sir Arthur Newil avait déjà surpris :

— Oh ! j'ai peur... dit-elle.

— Prenez mon bras, dit sir Arthur, c’est celui d'un loyal gentleman ; tant que votre main sera dans la mienne, il ne vous arrivera rien.

— Oh ! je vous crois, dit-elle.

Et elle regardait ce beau visage, où brillaient d'un pur éclat la franchise et le dévouement.

Et peut-être, elle aussi, éprouva-t-elle une de ces | sensations rapides, étincelles électriques qui se dégagent tout li coup au contact do deux âmes étrangères l’une A l'autre jusque-là, et qui se reconnaissent pour soeurs.

— Vous avez parlé au fossoyeur, dit-elle tremblant toujours, mais lui abandonnant sa main qu'il plaça sur son bras.

— Je vous l'avoue... pardonnei-lc-moi...

— Il vous a tout dit ?

— Ce qu'il savait, du moins.

— Monsieur, dit-elle toujours émue, marchons, descendons vers la Tamise... li, nous ne rencontrerons

personne qui puisse me reconnaître... car je cours un grand danger... mais vous avez été si bon... vous me paraissez si loyal. . . que je veux tout vous dire. . . Je suis seule au monde et vous venez de me voir agenouillée sur la tombe du dernier être qui m'ait aimée.

Sa voix se raffermissait par degrés.

Ils arrivèrent ainsi du coté de la rivière.

Là, pers nne ne ht attention à eux, car l'obscurité était plus grande encore que dans Wbite-Chapclle.

Alors la jeune fille reprit :

— Ccluique je pleure est l'homme qui m'a élevée. Comme moi, il appartenait ostensiblement à une autre religion.

Elle évita de prononcer le mot de bohémiens.

— Mais comme moi, poursuivit-elle, il était chrétien en secret.

t C'est pour cela que, de nuit, confiée à la discrétion d’un ministre du Christ, j’ai frit transporter en terre sainte mon pauvre Karo.

« Or, monsieur, acheva-t-elle, tandis que sa. voix se reprenait à trembler, si ceux de ma secte le savaient, ce serait un grand scandale, et je serais perdue peutêtre... »

— Je vous comprends, dit sir Artnur, mais vous avez ma parole, je serai mu t comme cette tombe sur laquelle je vous ai vue pour la première fois.

— Merci, je vous crois, dit-elle. Et maintenant, monsieur, oubliez la pauvre fille . . nous ne sommes pas faits pour nous revoir...

Elle prononçait ces paroles comme ils passaient devant une boutique ouverte.

Un rayon de lumière frappa alors le visage de sir Arthur Newil.

Et la jeune fille jeta un cri.

Sir Arthur avait pâli subitement, et la vie semblait se retirer de son visage et abandonner son corps.

Elle sentit qu'il chancelait.

En même temps ses lèvres balbutièrent ces mots comme un adieu suprême :

— üh ! si vous saviez combien je vous aime !...

Elle s’était appuyée, sur son bras, et c elait à elle

maintenant à ie soutenir, car il chancelait.

— O mon Dieu ! murmura -t-eile.

Et sans doute que son cœur battit tout à coup à l'unisson do celui de sir Arthur Ne .vil , car elle lui dit :

—Eh bienl dans trois jours... ici... à la même heure.

Et elle quitta brusquement son bras et prit la fuite.

Sir Arthur Ne a il entra chez lui avec le paradis dans le cœur.

MissCécilia avait disparu de son souvenir.

Il aimait avec passion, avec délire, celte inconnue qu'il avait vue pleurer sur une tombe.

Les trois jours qui suivirent eurent pour lui la Iongeur d'un siè :1e.

Enfin l'heure bénie arriva.

La jeune fille était au rendez-vous.

11 pleuvait, le bord de la Tamise était désert.

I,ES RAVAGEURS

Mais qu'est-ce que la pluie et les intempéries des saisons pour les amoureux ?

Elle lui abandonna sa main, et comme il la couvrait de baisers, elle ne la retira point.

Puis le regardant, comme si elle eût voulu que son regard pénétrât jusqu'au fond de sou âme :

— Ecoulez-moi, dit-elle. Je ne sais pas votre nom... Et cependant j'ai foi en vous comme en Dieu... Seule au monde, personne ne m'aime... et jusqu'à présent, je n'aimais plus personne... Eh bien! depuis trois jours je compte les heures, les minutes... et cependant je ne sais pas même votre nom...

Sir Arthur fut héroïque.

— Voulez-vous m'épouser ? dit-il.

Mais ces paroles eurent un tout autre effet que celui qu'il en attendait sans doute.

— Jamais ! dit-elle avec un accent d’épouvante indicible.

Et il la vit pâlir et trembler, et elle voulut de nouveau prendre la fuite.

Mais il la retint et lui dit :

— Quelle femme étrange êtes-vous donc ?■

— Vous épouser? répéta-t-elle d'une voix égarée... mais c'est la mort pour vous... la mort pour moi, peutêtre...

— Que voulex-vous dire ?

Elle fit un violent effort sur elle-même et retrouva un calme momentané :

— Écoutez-moi, dit-elle. Vous m’aimez... ot je vous aime... A partir de celte heure, une mort épouvantable plane invisible sur nous. 11 en est temps encore, fuyezmoi... ne nous revoyons jamais...

— Et si je brave cette mort qui nous menace, dit sir Arthur, la braverez-vous aussi?

Elle se jeu à son cou : •

— Oui, dit-elle.

Puis elle le quitta.encore en lui disant :

— A domain !

I,e lendemain, la jeune fille était calme, froide, énergique :

— Mon bien-aimé, dit -elle à sir Arthur, si je consens à vous aimer, ce sera à une condition.

— Laquelle ?

— C'est que vous ne chercherez jamais à savoir pourquoi notre amour est une menace permanents de mort pour nous.

— Je vous le jure.

— Que je m’appellerai pour vous Anna, et que vous n'essayerez ni de savoir mon vrai nom, ni de pénétrer le mystère de ma vie.

— Soit, dit-il. Je vous le promets encore.

— Enfin, que vous ne retournerez ni au cimetière, ni dans White-Chapelle, ni dans le Wapping.

— Où vous verrai- je donc ?

— Où demeurez-vous ?

— Dans Piccadilly.

— C'est un quartier trop brillant. Cherchez dans quelque rue honnête et solitaire uue petite maison.

I.ouez-la sous un autre nom que le vôtre. J’irai vous y voir...

— Souvent? dit-il avec un accent de prière.

— Le plus souvent que je le pourrai...

Et c'était ainsi que Gipsy la bohémienne était depuis deux années, suus le nom d'Anna, aimée avec passion de sir Arthur Newil.

Sir Arthur était un parfait gentleman. Il avait tenu toules ses promes-es ; il n'avait pas cherché à pénétrer le mystère dont s'entourait Gipsy.

Mais il avait foi en elle — une foi absolue, aveugl >, sans limites.

Si elle lui avait dit : « Je’ suis un ange du ciel qui descends chaque fois sur la terre par amour pour toi, » 11 l'aurait cru.

Tel était le secret de l'existence cachée, impénétrable do sir Arthur, au moment où commence notre récit et où nous voyons Gipsy la bohémienne, sous les babils d'un mousse, pénétrer dans cette maison dont elle avait une clef et dont les murs avaient tant de fois servi de théâtre à leurs amours.

LUI

Sir Arthur Newil contemplait donc la jeune fille, habillée en homme, avec ravissement.

— Enfin, rnurmurait-il, enfin te voilà !

— Oui, dit-elle.

Et lui sautant au cou, elle lui dit d'une voix joyeuse :

— Oh 1 si lu savais !...

— Quoi donc?

— Mon bien-aimé, reprit-elle, je crois que le danger qui nous menace tire à sa fin.

— Que veux-tu dire ?

— Je te dirai tout quand nous n'aurons plus rien à craindre ; qu'il te suffise de savoir qu'il y a dans Londres des hommes qui ont juré ma mort, si je venais à aimer, et la mort do l'homme que j’aimerais...

— Eh bien?

— Eh bien ! j'ai trouvé un protecteur... un homme qui me défendra... qui nous protégera toi et moi?

Sir Arthur fut froissé dans son orgueil :

— Ne pouvais-je donc te protéger, moi ?

— Non, dit-elle.

Elle prononça ce mot avec uno telle conviction que sir Arthur baissa la tète.

— Je te crois, dit-il.

— Tu ne me verras demain encore que fort tard, dit-elle.

U avait l'habitude de ne jamais la questionner ; cependant une pensée vertigineuse traversa son cerveau :

— Anna, dit-il, sais-tu qu’il est des heures où Iz folie me gagne ?

— Pourquoi ? fit-elle ingénument.

— Je suis jaloux.

Mais elle eut un éclat de rire si haut, si net, si joyeux qu’il se sentit rougir.

9fi

Mil' le chtpean tomba, et la [mariante chevelure de Clip'T ae répandit vnr «et épauler [pane 01).

Et elle entoura de nouveau son cou de scs deux bras et, collant ses lèvres sur les siennes :

— O fou I dit-elle, si je te jure sur cette tombe où tu m’as vue pour la première fois, que jamais les lèvres d’un homme n’ont effleuré mes lèvres; me croiras-tu î

— Je n’ai pas besoin de ce serment pour te croiro, dit-il.

— Eb bien ! je te le fais néanmoins.

11 la prit dans ses bras et la porta sur une ottomane qui se trouvait auprès de sa tablo do travail.

Puis, s’agenouillant devant elle :

— Mon ange du ciel, lui dit-il , si ce danger mystérieux qui nous menace cesse d’exister, consentiras-tu à devenir ma femme!

Elle ne jeta point un cri de joie ; ses yeux ne brillèrent point de plaisir.

Tout au contraire, une profonde tristesse se répandit sur son visage :

— Je ne suis pas digne de toi, dit-elle :

— Oh ! fit-il, protestant d’un geste énergique.

— Tu no sais pas qui je suis, reprit-ello.

— Que m’importe ! je t’aime....

— Écoute, reprit-elle , j’ai vécu papillon au milieu de hideux insectes ; aussi pure que l’aiur du ciel, j’ai passé mon enfance parmi des êtres abjects ; rayon de soleil, j’ai brillé sur la boue.

* Si je m’appelais un jour lady Newil, un homme quelconque me montrerait du. doigt et prononcerait mon vrai nom. »

— Mais qui donc es-tu !

— Une femme qui n’a jamais aimé que toi, dit-elle. Ne sommes-nous pas heureux ainsi ?

— Tu as raison, répondit-il.

Et il baissa la têto et une lamie roula sur son visage.

Gipsy l’essuya d’un baiser.

— Peut-être, dit-elle, sauras-tu tout un jour.

Il la regarda et ne dit mot

U se souvenait de son serment.

Une lutte parut s'engager dans l’âme de la jeune fille.

— Je ne suis pourtant pas une fille du peuple, ditelle. Vois mes mains... regarde-moi...

LES RAVAGEURS

IA jeane frai** était rrR*-er**e dim I# faot^ull fPi*e (*•).

- Tu es une fille de reine, dit-il avec enthousiasme.

— Non, dit-elle, mai» ma mère était une grande lame.

— Ta mère !

— Oui, murmura Gipsy, et elle est morte... et j’ai causé sa mort...

Puis, comme si elle eût regretté ce commencement d'aveu, elle se leva :

— Adieu, dit-elle, à demain...

Us échangèrent un long baiser, et elle partit, sans qu’il cherchât à la retenir.

Le lendemain, R. William revint comme I l’ordinaire à la petite maison, entra seul et se mit à travailler.

A dix heures, mistress Barclay lui apporta son thé, le plaça sur la table ; mais au lieu de se retirer, elle • demeura dans une attitude embarrassée.

Évidemment, elle avait quelque chose à dire à M. William et ne l’oeait.

— Qu’est-ce donc, chère madame Barclay î demanda sir Arthur Newil un peu étonné.

— C'est que, monsieur William, je ne sais si je dois... je n'ose..., balbutia la bonne femme embarrassée.

— Dites toujours, madame Barclay.

— Votre honneur m’excusera... mais...

Sir Arthur tressaillit.

C’était la première fois que mistress Barclay l’appelait co Ire honneur, ce qui était une' preuve qu’elle le tenait, non plus pour un humble commis, mais pour un gentleman.

Mistress Barclay continua :

— On est venu vous demander aujourd'hui.

— Moi ! exclama air Arthur,

— Vous, monsieur William, et sous un autre nom que le vôtre.

— Que voulex-vous dire ? murmura sir Arthur tout troublé.

La gouvernante poursuivit :

— Deux gentlemen se sont présentée on peu avant quatre heures et l'un d'eux m'a dit :

— « Sir Arthur Newil est-il rentré ! »

« A quoi j’ai répondu que sir Artnur Newil m'était inconnu, que le locataire de cette maison, mon maître,

s’appelait M. William et qu’il était commis dans une maison de banque de la Cité.

« Mais ils se sont mis à rire tous les deux :

« — Bonne femme, m’a dit le premier, ce n’est pas nous qui nous trompons, c’est vous qu'on tromp:-...

« Et alors ils m’ont fait de sir Arthur Newil, mon cher maître, un pprirait qui est absolument le vôtre. »

Sir Arthur pâlit.

— Continuez, dit-il d’une voix sourde.

— Quand je leur ai affirmé que sir Arthur Newil oii M. William, car je ne savais plus au juste, u’élaii pas dans la maison, ils sc sont retirés.

— Sans rien dire ?

. — Pardonnez-moi. Ils ont dit qu’ils reviendraient demain.

— Mistre&s Barclay, dit sir Arthur, ü se fait tard... il est temps d aller vous coucher...

Son ton était dur et n’admettait pas dp réplique.

La gouvernante salua et sortit.

Alors sir Arüiur fut en proie à une ang oisse inexprimable.

La pensée que ces hommes qui étaient Venus le demander sous son vrai nom pouvaient être de ceux qui avaient intérêt à ce que Gipsy n’eût pas d'amour, ne lui vint p cependant.

Mais il se dit que sans doute ses anciens amis du club, que son existence mystérieuse avait tant intrigués, avaient fini par découvrir sa demeure et le nom sous lequel il se cachait.

Et celle idée le tourmentait, jcar il fallait leur échap per de nouveau, chercher un autre refuge et un autre nom, sous peine de voir son amour et son bonheur compromis.

Une partie de la nuit s’écoula.

A mesure que les heures passaient, sir Arthur Newil sentait son cœur se serrer de plus en plus.

Cependant Gipsy l’avait averti la veille qu’elle viendrait fort tard.

Au moment où trois heures sonnaient, un bruit arriva distinctement à l’oreille inquiète de sir Arthur.

Ce’bruit, il le reconnut, car il l'entendait chaque nuit.

C’était celui d’une clef tournant dans la serrure.

Sir Arthur souilla la lampe et se précipita dans le vestibule.

— Enfin te Voilà l murmura-t-il.

Et.il étendait les bras pour saisir Gipsy et la serrer sur son cœur.

Mais à peine avait-il fait un pas en avant, que deux mains de fer le saisirent à la gorge.

En môme temps, il flit terrassé, garrotté et bâillonné en quelques âecondcs, sans qu’il lui eût été possible de jetei un cri.

Et uiré vol Je râilleuso lui dit à l’oreilie :

— Ah . tu as osé aimer la bohémienne Gipsy !... Eh bien 1 tu vas voir où ton fol amour l’a conduite !

Revenons à Rocambole que nous avons laisséglaçant

d’épouvante sir George Stowe, lorsque ce dernier avait aperçu au travers de la chemise flottante la terrible marque des fils de Siva sur sa poitrine.

L’honneur avait été déclaré satisfait parles témoins.

On s’était séparé, et tandis que sir George Stowe revenait à Londres en voiture, Rocambole prenait le chemin de fef.

U avait laissé Vanda sous la garde de Milon et Gurhi sous la garde de Vanda.

La petite maison occupée par Vanda avait son aspect

Ohlin aire lorsque Rocambole arriva.

Les vOîêts étaient clos, — il était à peine neuf heures êt detnlb, uun heure fabuleusement matinale à Lofidfëë* üè.rofi tài du jour la nuit.

luicaiiibotf avait uiîe clef.

Il êütra* tfàvfêfsa le vestibule et entendit les deux bonttès ân|jîUSfss qui se querellaient à la cuisine, située dans lé scitté^SoL

Puis il monta au premier étage.

A suri grand étonnement il trouva la porte de la chambre de Vanda ouverte.

Il l’appela.

Vanda lie répondit point.

Il appela Milon.

Le vieux compagnon de Rocambole dormait fort paisiblement.

La voix de son maître l’ayant éveillé en sursaut, il accourut eu chemise.

Mais déjà Rocambole était dans b chambre de Vanda et jetait un cri terrible.

La jeune femme était renversée dans le -fauteuil où elle s’était endormie.

Rocambole l’avait appelée par trois fois, et Vanda ne sortait pas de son sommeil.

Alors, il s'ëLiiit arrêté, l’angoisse au cœur, la sueur au front, n’osant faire un pas vers elle et la toucher.

11 lui semblait qu’elle était morte.

11 se retourna au bruit des pas de Milon qui disait de sa grosse voix :

— Qu’v a-t-il donc ?

Mais il vit Rocambole si pâle qu’il se tut, et comme lui, n’osa faire un pas.

Cependant Vanda était toujours immobile, cl il s’écoula dix secondes qui furent pour Rocambole une éternité.

Enfin, il jeta un nouveau cri.

Il lui avait semblé que le sein de la jeune femme était soulevé par une respiration égale et calme.

Et, s’approchant, ü lui mit la main sur le cœur.

Le cœur battait.

— Vanda, cria-t-il de nouveau, Vanda ?

Et il la secoua sans pouvoir l’éveiller.

Mais alors il entendit un sifflement, et la vipère jaune s’échappa du fcorsage de Vanda et alla s’arrondir sur le parquet.

Rocambole mit le pied dessus et l’écrasa.

— Je comprends tout, maintenant, dit-il.

En même temps, il poussa le fauteuil et entra dans la chambre de fturlii.

LES RAVAGEURS

La chambre était vide. I

— Bon I dit Itocambole faisant appel h ce sang-froid de lion qu'il avait dans les moments terribles, il est inutile de demander l'explication du mystère. En voulant effrayer sir Gorge Stowe, j'ai rassuré Gurhi. La faute est à moi et non aux autres.

Miion, les cheveux hérissés, n'osait regarder Vanda.

— Imbécile ! lui dit Rocambole, va donc me chercher là-bas, dans la salle à manger, cette petite caisse de voyage qui conticntdiiïérents flacons.

Miion obéit.

Rocambole se mit en devoir de déshabiller Vanda et de mettre sa poitrine à nu.

Vanda avait au-dessous du sein gauche la piqûre de la vipère.

Rocambole ramassa les chairs entre ses deux doigts et les pressa très-fort.

Une goutte de sang noir sortit do la piqûre, qui n'était pas plus grosse que celle d’une épingle.

— Heureusement, murmura-t-il, qu’on no .meurt pas de la morsure de la vipère jaune. Mais Gurhi me le payera cher.

.Miion revint avec la caisse de voyage.

C’était une petite boite en cuir de Russie séparée en deux compartiments.

Rocambole l'ouvrit et prit dans un coin un petit flacon qu'il déboucha.

Puis, aidé de Miion, il desserra les dents de Vanda toujours en léthargie et lui introduisit dans la bouche quelques gouttes du contenu du flacon.

L’effet fut instantané.

Vanda s'agita, eut quelques convulsions et finit par ouvrir les yeux.

— Qu'est-ce donc? fit-elle en levant sur Rocambole un regard surpris.

— Rien, répondit-il, si ce n'est que tu t'es laissé rouler, ni plus ni moins que ce niais de Miion qui me regarde encore sans comprendre. Gurhi est parti.

— Gurhi 1 exclama Vanda.

— Regarde plutôt !

Et ouvrant toute grande la porte de la chambre, il lui montra le Ut de l'Indien qui était vide.

— Je suis une misérable, mai re, s'écria la jeune femme avec un accent de désespoir.

— Ce n’est pas ta faute, dit Rocambole, c’est la mienne.

Puis, regardant Miion :

— A présent, dit-il, au lieu de nous désoler et de nous faire de mutuels reproches, il s'agit de réparer le mal.

— Que faut-il faire ? demanda Miion.

— Il faut réunir tous tes hommes.

— Quand ?

— Aujourd'hui même. J'en aurai besoin ce soir.

— Ce sera fait. Oit est le rendez-vous ?

— A la taverne du Roi George.

— A quelle heure ?

— A huit heures du soir. Mais tu n'as pas trop de la journée pour les réunir. Va I

] Miion avait craint la colère du maître. 11 respira bruyamment.

11 était heureux d'en être quitta à si bffe marché.

Alors Rocambole dit à Vanda :

— C’est ce soir que je joue ma première partie d'outre les Étrangleurs. Avant le départ de Gurhi, elle était gagnée d’avance. Mais, à présent, tout est remis eu cause.

— Maître, dit Vanda, n’auras-tu pas besoin de moi ce soir?

— Non. Mais demain. Probablement je te confierai ma femme.

— Ta femme !

Et Vanda se dressa stupéfaite et pâlissante.

Un sourire glissa sur les lèvres de Rocambole.

— R assure- toi, dit-il. C'est une femme in parlil/us. Je me marie selon le rite bohémien... en cassant une cruche vide.

Et comme Vanda continuait à ne pas comprendre et le regardait :

— Tu penses bien, dit-il, que Nadéia n’est pas la seule femme consacrée à la déesse Kàli.

— Eh bien?

— J’en ai trouvé une autre, une fille de bonne maison, cachée parmi des bohémiens.

Et Rocambole raconta à Vanda Ce qu'il savait de l'histoire de Gipsy.

— Mais, dit Vanda, lorsqu’il eut terminé son récit, ne t’exposes-tu pas, maître, au plus terrible des dangers ?

-Peut-être...

— Et celte bohémienne t’inspire-t-elle donc tant d'intérêt que tu la veuilles sauver absolument ?

— Il fout engager la lutte, dit Rocambole.

Puis, après un moment de silence, pendant lequel Vanda le regardait avec une naïve admiration :

— Crois-tu donc, dit il, que j'ai consenti à rentrer dans la vie, moi qui ne demandais plus que le repos éternel, pour mener l'existence d’un bon bourgeois?

— C'est juste, murmura Vanda avec un soupir.

Rocambole avait baissé la tête, et une larme, s'échappant de ses yeux, tomba brûlante sur la main de Vanda.

Elle tressaillit et lui dit d'une voix émue :

— Tu souffres donc bien ?

Mais, à ces paroles, il se redressa, son œil eut un éclair, sa tête se porta fièrement en arrière :

— La douleur purifie I dit-il.

Vanda ne répondit pas ; mais elle se disait tout bas :

— Alt S pourquoi donc a-t-il rencontré Madeleine ? Cet amour sans espoir, — c'est {'expiation !

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