IX. — LE TEMPS MARCHE
Pendant que la famille exilée s'établissait, loin de tous les yeux, dans un petit coin de l'Angleterre, d'immenses événements s'accomplissaient dans le reste de l'Europe.
La mort du roi et de la reine avait porté ses fruits : leurs meurtriers, comme les soldats antiques nés des dents du dragon de Cadmus, s'étaient détruits euxmêmes. La convention avait proscrit les girondins, puis les guiilotineurs avaient à leur tour dévoré les septembriseurs, puis enfin le 9 thermidor était arrivé, et la France, encoie toute bouleversée par les secousses révolutionnaires, reposait un instant.
Lorsque la terreur s'était déclarée, Louis Duval qui, ainsi que nous l'avons vu, était royaliste au fond du cœur, n'avait pas eu le coui-age de rester e:i Trance :
sacrifiant la portion de sa fortune qu'il n'avait pas encore eu le temps de réaliser, il était donc parti pour l'Angleterre, et un beau jour, à la grande joie de sa femme, était arrivé à Londres. ^îais comme à Londres madame la duchesse de Lorges n'avait plus besoin d'intendant, n'ayant plus cinq cent mille livres de rente à régir, comme, d'un autre côté, V.. Duval était encore trop jeune pour demeurer à ne rien faire, et n'éîai^pas assez riche pour vivre de son revenu, il entra comme caissier dans une maison de banque oiî les quarante ou cinquante mille francs qu'il possédait lui servirent de cautionnement. Bientôt sa probité fut si bien reconnue et son intelligence si bien appréciée, que le banquier lui donna un petit intérêt dans sa mai- 50;!. Sur ces entrefaites, la comtesse d'Artois quitta r^^iîgleterre emmenant avec elle la duchesse de Lorges; madame Duval demanda à rester avec son mari, ce qui lui fut accordé d'autant plus facilement que l'exil, en se prolongeant, forçait les émigrés à faire des économies. La bonne famille demeura donc tout entière à Londres, tandis que la duchesse de Lorges partait pour l'Allemagne.
Pendant ce temps, le même état de choses qui agissait sur la famille plébéienne réagissait sur la noble famille. Contre l'attente de la marquise, les alliés avaient été repoussés au delà de la frontière, et, loin que les émigrés pussent tirer des ressources de France, leurs biens avaient été confisqués et, devenus propriétés de la naiion, avaient été vendus révolutionuairement. Or, la première chose à laquelle avait pensé la baronne, c'était à rembourser au pauvre Pierre Durand les deux anné( s de fermages qu'il lui avait avancées au moment de son départ : les dix mille francs avaient donc été
rendus à riionnète fermier avec une lettre dans laquelle la baronne, tout en le remerciant, lui assurait que, grâce aux ressources qu'elle avait su se ménager à l'étranger, non -seulement el!e ne manquait de rien, mais encore qu'elle vivait dans l'abondance. La baronne avait pensé, avec raison, qu'il ne fallait rien moins que celte assurance pour déterminer le brave homme à reprendre une somme ({u'il avait offerte avec tant de délicatesse et de dévouement.
La baronne, alors, s'était trouvée réduite aux seules ressources de quelques diamants qu'elle possédait personnellement et des diamants de sa mère.
Elle avait alors été trouver la marquise, l'avait interrompue au milieu de la lecture du Sofa, et lui avait fait un exposé succinct de leur position; cet exposé fini :
— Eh bien! ma fille? demanda la marquise. — Eh bien ! ma mère, répondit la baronne, mon avis serait que nous réunissions tout ce que nous possédons de diamants à nous deux , que nous les vendissions d'un seul coup afin d'en faire une somme assez forte, et que de cette somme, une fois placée sur la banque de Londres, nous vécussions autant que possible de son revenu.
C'était, comme on le voit, une proposition des plus raisonnables; mais il fallait, pour la mettre à exécution, que la marquise se séparât de ses diamants. Or, les diamants de la marquise, c'était tout ce qui lui restait de son ancienne splendeur. De temps en temps elle les tirait de leur écrin, et, quoiqu'elle ne pût les faire admirer qu'à mademoiselle Aspasie, c'était une consolation pour elle.
— Mais, répondit la marquise, cherchant à éluder
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la demande, ne serait-il pas plus raisonnable, ces diamants (jîant des diamants de ran;ille auxquels naturellement nous devons tenir beaucoup, ne serait-il pas plus iT.isonnable de n'en vendre que stiictement la (juantilé nécessaire? Cela fait qu'à notre retour en i rance nous retrouverions toujours ce qui aurait échappé à notre désastre. — A la manière dont vont K's choses, ma mère, répondit la baronne, noîre reto::r en France n'est pas prochaiiî, et de cette façon nous eiîtamerons incessamment notre petit capital, tandis qu'en vendant le tout en une seule fois, nous eussions pu, à la rigueur, vivre avec les intérêts. — Mais, dit la marquise essayant d'attaquer sa fille par l'amour iiiaiernel, mais c'est que je t'avoue que je réservais ces diamants pour être un jour la dot de ma petiteliile. Pauvre enfant, ajouta la marquise en secouant .a lèle et en cherchant au coin de sa paupière une larme qui n'y était pas, peut-être n'en aura -t- elle Jamais d'autre. — Ma mère, reprit la baronne en souriant trislement, je vous ferai observer que Cécile n'a pas sept ans encore, que, selon toute probabilité, nous ne^la marierons pas avant dix ans d'ici, et que, d'ici à dix ans , si vous n'adoptez pas la proposition que je \ous fais^ vos diamants et les miens auront disparus les uns après les autres, et cela partiellement et sans rapporter aucun intérêt. — Mais enfin, s'écria la mait[uise en s'échaullant, justement parce qu'elle comprenait la justesse des observations de sa fille, celle pauvre enfant n'aura donc pas de (iol? — Sa dot, ma mère, répondit la baronne a\ec celle inailérable douceur qui faisait d'elle sur la terre un modèle des anges du ciel, sa dot sera un nom sans tache, uim éducation religieuse, et si Ion peut ajoutci- à ces biens
solides un bien aussi fragile que la ])eauté, une beauté, dis-je, qui paraît devoir aller toujours croissant. — C'est bien, ma fille, c'est bien, dil la marquise; alors je réfléchirai. — Réfléchissez, ma mère, répondil la baronne, et, saluant respectueusement la marquise, e;le se retira.
Huit jours après, la baronne revint à la charge; mais, pendant ces huit jours, la marquise, qui avait eu le temps de réfléch-r à la situation, s'était fait un arsenal de mauvaises raisons si formidable, que la baronne vit bien que c'était chez sa mère un parti pris; dès lors, elle n'insista point dav.mlan^e. Au boni du compte, les diamants, que réclamait la baronne, étaient la propriété de la marquise, elle avait le droit de les lui donner ou de les lui refuser. SeuL'nient, la pauvre femme se retira le cœur serré, en voyant que le seul moyen raisonnab e de lutter contre la mauvaise fortune lui était dénié par un de ces capricieux travers que l'éducation avait mis dans l'esprit et non dans !e cœur de sa mère.
Le même jour, la baronne écrivit à M. Duval que ?1, le dimanche suivant, lui, sa femme et son fils n'avaient rien de mieux à faire, elle les invitait à ven r passer la journée à Hendon.
La bonne famille arriva vers le midi. Quoique les aflaires de M. Duval prospérassent de plus en plus, et qu'il fut maintenant associé dans la maison de banque où il n'était d'abord que commis, il était resté ce qu'il était autrefois, c'est-à-dire le cœur humble et honnête, et il avait mérité la confiance de la duchesse de Lorges et l'amitié de la baronne de Marsilly.
Cependant, la marquise voyait avec peine ce qu'elle appelait les propensions de sa fille à descendre vers
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de petites gens. El'e lui avait souvent reproché sa liaison trop intime avec les Duval; et, lorsque la baronne lui avait rappelé quel serv ce capital avait été la source de cette liaison, la marquise, forcée d'avouer les obligations qu'elle avait au digne municipal, essayait de les atténuer, en disant qu'il n'avait fait que ce que tout honnête homme eût fait à sa place, ce qui était bien encore un certain mérite dans une époque où il y avait si peu d'honnêtes gens.
Il en résulta que, prévenue la veille de la visite qui devait avoir lieu le lendemain, la marquise, au moment où la famille Duval entrait dans le salon, fit dire à sa fille qu'elle la priait de l'excuser près de ses hôtes, mais quelle avait la migraine.
Selon son habitude, Cécile ferma la porte de son jardin à Edouard, qui était alors un bon gros garçon de neuf ou dix ans, plus incapable que jamais de comprendre la vie des fleurs, de respecter la tranquillité des oiseaux, et de compatir à la douleur des papillons.
En échange, grâce aux soins particuliers que M. Duval avait donnés à l'éducation d'Edouard, soins sinoii aussi poétiques, du moins aussi perfectionnés que ceux que madame de Marsilly avait accordés à la petite Cécile, Edouard faisait, à l'instant même, les mulliplicalions les plus compliquées et les divisions les plus faiilastiques, non-seulement la plume à la main, mais encore de simple mémoire.
Aussi ce cher enfant était-il l'orgueil de son père. Après le dîner, la baronne pria M. Duval de passer avec elle dans son cabinet.
Arrivée là, elle le fit asseoir, et, tirant d'un tiroir un écrin qui renfermait les seuls diamants qu'elle pcs^é-
dâl, c'esl-à-(lirc deux boucles d'oreilles et une croix» elle lui expliqua, avec ia siiuplicilé de la grandeur, la géue dans laquelle elle se trouvait, le priant, à son retour à Londres, de lui faire argent de ces bijoux chez quelque honnête joaillier, et de lui en faire passer la valeur.
M. Duval s'empressa alors de mettre cette inêma valeur à la disposition de la baronne, sans qu'elle eût besoin de vendre ses diamants, lui répétant ce que lui avaient déjà dit vingt fois la duchesse de Lorges et la marquise, c'est-à-dire qu'un pareil état de choses ne pouvait durer. Mais la baronne refusa en même temps avec cette reconnaissance qui ne permet pas qu'on se blesse, et cette fermeté qui ne permet pas qu'on insiste. De plus, comme la baronne se déliait de l'obligeante délicatesse de M. Duval, elle lui dit que les diamants ayant été payés tout montés quinze mille francs, elle ne croyait pas qu'ils dussent avoir une valeur de plus de huit ou neuf mille.
C'était dire à M. Duval qu'elle ne prendrait pas le change, dans le cas où il essayerait de la tromper sur ja valeur de ses diamants.
M. Duval fut donc forcé de renoncer à l'instant même à l'espoir de faire recevoir à la baronne plus que les diamants ne valaient.
Cette petite affaiie terminée, la baronne et M. Duval rentrèrent au salon, où les deux enfants jouaient ensemble sous les regards de madame Duval, et la conversation tomba naturel'ement sur les affaires du temps.
On en était arrivé à l'époque de l'expédition d'Egypte. Bonaparte, en s'éioignant de France, semblait avoir emporté avec lui la statue de la Victoire. Les
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Français, privés de !eur chef, se faisaient battre en Italie et en Allemagne. Le Directoire faisait force niaiseries en France. Ces défaites extérieures et ces niaiseries intérieures étaient encore exagérées à l'étranger; il en résultait que, tout en ayant soin de repousser les espérances des autres émigrés, la baronne ne pouvait entièrement douter de l'avenir.
D'ailleurs, douter de l'avenir avec la conviction qu'elle avait de suivre la bonne cause, c'était presque douter de Dieu.
Le surlendemain, la baronne reçut, par madame Duvai, une somme de neuf mille francs, prix de ses diamants.
A cette somme, et pour ne laisser aucun doute à la baronne, étaient joints l'estimation et le reçu d'un des premiers joailliers de Londres.