VIII. — DIEU PARTOUT
Grâce h celte vie isolée que menait la baronne et à celte vie excentrique que menait la marquise, la petite Cécile se trouva élevée dans des conditions toutes particulières.
Comme nous l'avons dit, par suile du système d'éducation adopté par la baronne, aucune étude n'élaiî présentée à l'enfant sous l'aspect d'un travail; cependant, lorsque son espr't avait été occupé par une lecture ou par une leçon de piano ou de dessin, sa mère pensait qu'il lui fallait une distraction, et alors la porte du jardin s'ouvrait pour reniant.
Ce jardin, c'était pour elle le paradis.
D'a!)ord, la baronne le soignait ere-mènie, et elle y avait réuni les plus jolies tleurs qu'elle avait pu trouver. C'étaient des touffes de lis, des buissons de roses, des massifs d'aubépine et de boues de neige à ravir les yeux et l'odorat. La petite Cécile, avec ses jambes à moitié nues, sa robe courte, ses cheveiux blonds flottants et ses joues veloutées, semblait une fleur de plus au milieu de ce parterre. Pu=s, ce petit jardin n'état pas seulementle domaine desliseldes ro>ies, c'était un petit monde tout entier; de beaux insectes fourmillaient sous le gazon et de temps en temps traversaient quelque allée, pareils à des émeraudes vivantes; de splendides papillons aux ailes nacrées semblaient pleuvoir du ciel et voltigeaient d'une course inégale et capricieuse audessus de ce brillant ta;;is; enfin, des chardonnerets et des fauvettes sauliilaient de branche en branche, ap-
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portant la becquée à leurs petits qui sortaient !e cou et tendaient le bec hors de lenrs nids de mousse et d'herbes sèches.
Comme la baronne ne recevait personne, que la petite Cécile était entièrement isolée de la société des enfants de son âge, son jardin devint son univers. Les fleurs, les papillons et les oiseaux devinrent ses amis. Au premier mot qu'elle en avait dit à sa mère, la baronne lui avait expliqué comment chaque chose venait de Dieu et recevait sa vie de Dieu. Elle lui avait montré le regard du soleil animant la nature, et elle lui faisait remarquer que les fleurs qui s'ouvraient le matin se refermaient le so'r; que les papillons qui accouraient dans les heures chaudes de la journée, disparaissaient longtemps avant la nuit; enfin que les oiseaux qui s'éveillaient avec l'aube, s'endormaient avec le crépuscule, excepté quelque rossignol dont le chant veillait comme une pr'ère, comme un hymne nocturne, comme un écho mélodieux. Eh bien! ces gazouillements du matin et du soir, les vifs élans de ces Heurs vo'antes qu'on appelle des papillons, les doux parfums de ces étoiles de la terre qu'on appelle des fleurs, tout cela, grâce à l'esprit religieux et poétique de la baronne, n'était rien autre chose que les prières des élres et des choses, que la façon dont oiseaux, papillons et plantes louaient et chantaient le Seigneur.
Mais les amies que Cécile aimait le mieux parmi ses amies, c'étaient les fleurs. Lorsque Cécile courait après quelque beau papi Ion aux ailes d'i)r, le papillon lui glissait entre les doigts; lorsqu'elle voulait surprendre quelque oiseau gazouillant dans un buisson, l'oiseau s'envolait et allait achever sa chanson sur quelque
arbre où renfanl ne pouvait raileindre; mais ses fleurs, ses fleurs chéries, elles se laissaient embrasser, caresser, cueillir même. Il est vrai qu'une fois cueillies elles perdaient leur couleur e( leur parfum, languissaient tristement et mouraient enfin.
Ainsi ce fut à propos d'une rose sur sa tige que la baronne fit comprendre à sa fille ce que c'était que la vie, et à propos d'un lis brisé qu'elle lui expliqua ce que c'était que la mort.
Dès lors Cécile ne cueillit plus aucune fleur.
Cette conviction d'une existence réelle cachée sous une apparente insensibilité, établit entre l'enfanl et les fleurs, ses amies, des rapports dans lesquels, grâce à sa jeune imagination, chaque chose s'expliquait. Ainsi ses fleurs étaient pour elle malades ou bien portantes, tristes ou joyeuses; elle s'altendrisiait avec les nues, elle s'égayait avec les autres; si elles étaient malades, elle les soignait et les soutenait; si elles étaient tristes, elle les consolait. Un jour qu'elle était entrée au jardin de meilleure heure que d'habitude et qu'elle trouva ses lis et ses jacinthes couverts de rosée, elle revint tout en larmes, disant que ses fleurs avaient du chagrin et qu'elles pleuraient; un autre jour, la baronne la surprit faisant manger un morceau de sucre à unerosequ'elle avait accrochée en passant, et qu'elle voulait consoler de ce qu'elle lui avait fait tomber plusieurs feuilles.
Aussi, parmi les dessins qui naissaient sous le crayon (le l'enfant, parmi les fantaisies qui naissaient sous son aiguille, les fleurs étaient toujours 'es élues de son choix; quand elle voyait fleurir un Is plus beau que les autres, elle faisait son portrait comme on fait le portrait d'un ami; quand elle voyait une rose plus vive
Ih LA ROBE DE NOCE.
de couleurs, plus riche de boutons, elle la fixait sur
sa tapisserie pour n'en pas perdre le souvenir. Ainsi, pendant le prinlenips, pendant Tété et pendant l'automne elle vivait avec la réalité; pendant l'hiver, el e vivait avec l'image.
Après ses ileurs, ce que Cécile aimait le mieux c'étaient ses oiseaux; connue les passereaux de Jeanne d'Arc qui venaient se poser sur son épaule et qui poursuivaient leur nourriture jusque dans le corset de la vierge de Vaucouleurs, les oiseaux du jardin de la petite maison s'étaient peu à peu habitués à Cécile. En elTet, pour épargner au père et à la mère de trop longues courses, Cécile venait deux ou trois fois par jour 1 épandre du grain au pied des arbres où ses hôtes harmonieux avaient établi leur nid, et, comme e'is respectait les petits, le père et la mère ne s'effarouchaient pas d'elle; il en résultait que les oisillons,, de leur côté, l)abitués à voir l'enfant, n'en concevaient aucune ciainte, et que le jardin était devenu pour Cécile une véritable volière dont les habitants chantaient leurs doux airs dès qu'ils l'apercevaienî, la suivant comme des poules suivent la fermière, et voletant tout autour d'elle quand elle causait avec ses fleurs ou lisait sous son berceau.
Quant aux papillons, malgré leurs vives couleurs, ils lui étaient bientôt devenus indifférents; en effet, quelques avances que l'enfant eût essayé de faire à ces inconstants bijoux des airs, ils y avaient constamment paru insensibles; d'ailleurs, deux fois elle avait tenté de saisr, une fois une magnifique Ata!anîe à la robe de velours, une autre fois un superbe Apollon au corsage d'or, et chaque fois des fragments de leuis ailes s'étaient brisés entre les mains de l'enfant
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qui, lorsqu'eilc les avait lâchés, avait compris à leur vol incertain que ce qu'elle avait regardé comme une caresse de sa pari était pour eux une blessure.
Voici donc le niojKîe dans lequel vivait Cécile : sa granciVière, qui l'aimait par boutades et qui l'efirayait ({uelquefois dans Texpression de son amour; sa mère, toujours calme, screiiîe, religieuse, rélléchie; ses fleurs, dont elle comprenait les douleurs et les joies; ses oiseaux, dont elle écoutait le chant; ses papillons, dont elle suivait le vol.
De temps en temps cependaiit, la solitude de la petite famille était troublée ou par une visite de madame la duchesse de Lorges, qui venait plus particulièrement pour la marquise, ou par l'arrivée de madame Duval, qui venait plus particulièrement pour la baronne.
Dans les premiers temps, ces visites de madame Duval avient été une fête pour Cécile, car toujours elle amenait avec elle Edouard. Alors ces deux enfants se promenaient, jouaient, couraient dans le jardin, tous deux foulant herbe, plantes et fleurs, se cachantdaiis les massifs, piétir;aiii les plates-bandes, brisant les branches des arbres sur lesquels ils essayaient de monter, effarouchant les oiseaux, poursuivant les papillons. Mais peu h peu, comiiiC nous l'avons dit, Cécile s'était mise en rapport avec les hôtes de son paradis; de sorte que, lorsque venait Edouard, ce n'était plus qu'avec une grande inquiétude qu'elle l'introdusait dans son petit univers. D'abord elle avait voulu faire comprendre à son turbulent comj)agnon les seiisaticns de ses fleurs, les gazouillemenls de ses oiseaux et l'inconstance de ses papillons: mais l'insoucieux écolier s'était mis à rire, lui soutenant qiic les fleurs étaient
des choses insensibles, n'ayant ni amour, ni haine, ni joie, ni douleur. Quant aux oiseaux, Edouard voulait les prendre pour les mettre en cage, quoique Cécile lui soutînt que le bon Dieu, qui leur avait donné des ailes, ne leur avait point fait un pareil cadeau pour sauter de bâton en baion dans Tétroit espace d'une prison grillée, mais pour fendre Tair et s'aller poser à la cime des peupliers ou au faîte des maisons. Enfin, une dernière circonstance avait achevé de perdre Edouard dans l'esprit de sa jeune amie. Un jour, pendant qu'elle causait avec une de ses roses de choses si importantes qu elle avait oubiié son compagnon, celuici revint à elle avec un magnifique paon de jour, qui, le corps percé d'une épingle, se débattait douloureusement cloué à son chapeau. Alors Cétile avait jeté des cris de douleur; mais ces cris avaient à lei:r tour profondément étonné Edouard, qui avait assuré à la petite fille qu'il possédait déjà plus de trois cents papillons cloués ainsi et arrangés symétriquement dans des boîtes, où ils se conservaient comme s'ils étaient vivants.
De ce jour, Cécile s'était promis qu'Edouard ne rentrerait jamais dans son jardin; et, en effet, à sa première visite, l'enfant, sous différents prétextes, l'avait retenu dans les appartements, mettant à sa disposition tout ce qu'elle avait de joujoux, lui permettant de l>riser poupées, boutiques et ménages, mais ne voulant plus qu'il se moquât de ses (leurs, qu'il tourmentât ses oiseaux, qu'il torturât ses papillons.
La baronne de ^îarsilly remarqua cette affectation de sa fille àéloigncr Edouard du jardin; et, lorsqu'il fut parti, elle lui demanda pour quelle cause elle lui en avait interdit l'entrée. A'o s Céci'e raconta à sa mère
ce qui s'était passé pendant les visites précédentes, et lui demanda si elle avait eu tort d'ag^ir ainsi.
— Mon, ma fille, lui répondit la baronne, et, tout au contraire, je t'approuve et tu as eu raison. C'est un des travers de notre orgueil de croire que l'univers a été créé pour nous seuls; que nous avons le droit de tout briser et de tout détruire. Chaque chose ici-bas est au contraire, comme l'homme, l'œuvre de Dieu; Dieu est dans la fleur, dans l'oiseau, dans le papilftn, dans la goutte d'eau éphémère comme dans l'Océan infini, dans le ver luisant qui brille sous l'herbe, comme dans le soleil qui éclaire le monde.
Dieu est dans tout.