‹ Le dernier oblatChapitre 15 sur 27 · XIII. — DIEU DISPOSE · texte numérisé non relu

XIII. — DIEU DISPOSE

Lorsque madame de Lorges et Henri de Sennones furent partis, lorsque la marquise fut rentrée dans sa chambre et la baronne dans la sienne, lorsque Cécile se trouva seule enlin, il lui sembla qu'il venait de se faire un giand changement dans sa vie.

Et cependant, en cherchant quel était ce changement, elle ne le trouvait pas; elle n'aurait pu l'indiquer.

Hélas! le premier sentiment de l'amour venait d'entrer dans le cœur de la pauvre enfant, et, comme fait le premier rayon du soleil, il rendait visible à ses yeux

une foule de choses perdues jusque-là dans la nuit de son indifléronce.

D'abord il lui sembla qu'elle avait besoin d'air; elle descendit au jardin. Le temps était à l'orage, ses fleurs s'inclinaient sur leurs liges comme si l'air aussi était trop pesant pour elles. Autrefois Cécile les consolait; aujourd'hui Cécile penchait à son tour sa tète sur sa poitrine, sans doute par pressentiment de quelque orage à venir.

Elle fit deux fois le tour de son petit monde; elle alla s'asseoir sous son berceau; elle essaya de suivre le chant d'une fauvette qui gazouillait dans un massif de lilas; mais il y avait une espèce de voiîe entre son esprit et les objets dont elle était entourée; elle n'était p'us la maîtresse de sa pensée, il y avait quelque chose d'inconnu en elle qui pensait malgré elle; son pouls battait tout à coup si rapidement qu'elle tressaillait comme si elle avait la fièvre.

Quelques larges gouttes de pluie tombèrent et un éclat de tonnerre se lit entendre; Cécile n'entendit point letonnerre et ne sentit point la pluie. Sa mère inquiète l'appela; mais ce ne fut qu'au second appel qu'elle reconnut la voix de sa mère.

En repassant par le sa'on, elle vit son album sur la table et son piano encore ouvert; elle se mit à regarder ses fleurs, s'arrèlant aux mêmes pages où elle s'était arrêtée avec Henri, repassant dans sa mémoire tout ce qu'elle avait dit au jeune homme et tout ce que le jeune homme lui avait répondu.

Puis elle alla s'asseoir devant son piano; sesdoigîs retombèrent sur les mêmes touches et la mélodieuse fantaisie recommença, seulement plus profonde, plus mélancolique encore que la première.

A la dernière vibration de sa voix, au dernier son de l'instrument, Cécile sentit une main se poser sur son épaule; c'était celle de sa mère.

La baronne était pins pâle encore que d'habitude et souriait plus tristement que de coutume.

Cécile tressaillit; elle crut que sa mère allait lui parler de Henri.

De Henri! au reste, dans ce mouvement de crainte, c'était la première fois que le nom du jeune homme se présentait si personnellement à son esprit; jusquelà, il y avait quelque chose de lui, répandu dans tout ce qui l'entourait; mais ce quelque chose était immatériel comme une vapeur, insaisissable comme un parfum.

Elle crut donc que sa mère allait lui parler de Henri.

Elle se trompait : la baronne ne lui parla que de ce que lui avait dit la duchesse; cette dernière savait positivement qu'il n'y avait, pour le roi Louis XVHî, aucun espoir de letour en France. La puissance de Bonaparte se consolidait de jour en jour davantage et se consolidait pour son propre compte; la duchesse, attachée comme elle l'était à la maison de madame la comtesse d'Artois, avait donc à peu près pris son parti de rester à l'étranger; c'était aussi le parti auquel il fallait que la baronne s'arrêtât.

Pendant toute cette conversation, il ne fut pas dit un seul mot de Henri, et cependant il semblait à Cécile que chaque parole que prononçait sa mère avait rapport à lui.

C'est que chaque parole qu'elle disait avait rapport à Edouard.

En effet, dire à Cécile que les événements politiques

continuaient à condamnera l'exi! sa mère et sa grand'nière, c'était lui dire que les projets d'union avec la famiHe Duval étaient plus arrêtés que jamais, puisque Cécile connaissait maintenant la situation pécuniaire dans laquelle la baronne et la marquise se trouvaient.

Puis madame de Marsilly ajouta quelques mots sur sa propre santé; alors Cécile se retourna vers sa mère, la regarda et oublia tout.

En eflct, soit résultat de ses cruelles préoccupations, soit que la maladie fût arrivée à cette période où les progrès sont plus rapides, la baronne, comme nous l'avons dit, était affreusement changée; elle s'aperçut de reflet que sa vue produisait siu' sa fille et elle sourit tristement.

Cécile appuya sa tète sur l'épaule de sa mère et se prit à pleurer, murmurant dans son cœur, mais sans avoir la force de le dire des lèvres :

— Oh! oui, oui, soyez tranquille, ma mère, j'épouserai Edouard.

C'était un grand eflort que faisait sur ele la pauvre enfant; car, il faut le dire, la comparaison que, presque à son insu, son cœur avait faite entre le neveu de madame de Lorges et le Us de M. Duval, n'éta't point à l'avantage de ce dernier; tous deux étaient du môme âge, c'est vrai; tous deux avaient reçu une éducation distinguée; tous deux étaient beaux, même; mais quelle diitérence entre eux cependant; Edouard, à vingt ans, éî.ait encore un écolier timide et presque gauche; tandis que Henri était un jeune homme élégant et fait au grand monde. Tous deux avaient reçu une éducation distinguée, seulement Edouard n'avait, si l'on peut le dire, conservé que la partie matérielle de son éduca-

lion; il savait ce qu'il avait appris, voilà tout; mais son organisation individuelle, son propre esprit n'avait rien ajouté à cette science acquise; ce que Henri savait, au coiiîraire, et en quelques mots il avait été facile à Cécile de voir qu'il savait beaucoup, on eût dit qu'il l'avait toujours su et que chaque chose, revue et corrigée par son propre esprit, avait reçu une valeur nouvel'e de l'heureuse organisation qui la mettait en œuvre. Tous deux étaient beaux, mais Edouard était beau de cette beauté insigniflante qui s'allie à merveille avec la vulgarité de la physionomie; tandis que Henri était beau de cetle beauté distinguée et fine que la race seule donne et que l'éducation physique développe; bref, poui- tout exprimer en deux mots, l'un avait des manières vulgaires, l'autre celles d'un parfait gentilhomme.

Mais ce fut surtout lorsque, le dimanche suivant, Edouard vint avec ses parents, que la diiférence fut sensible pour Cécile, d'autant p!us sensible que cetle fois, contre son habitude, la marquise était descendue, et que, soit hasard, soit calcul, elle profita du moment où M. Duval faisait une course dans le village et où madame Duval et la baronne se promenaient au jardin ponr essayer de renouveler la scène qui avait eu^lieu avec Henri. Instincùvement, Céd'e avait toujours caché ses talents à Edouaid; mais cette fois, sur l'invitation de la marquise, il fallut bien tirer l'album du pupitre et metlre au jour les belles Heurs qu'il renfermait; mais Edouard, tout en faisant à Cécile les compliments que méritait son élégante exécution, ne saisit pas, malgré les noms inscrits au bas de chaque page, la pensée qui avait fait éclore ces fieurs. De son côté, Cécile, comprenant que toute explicaiiou de ce genre

serait inutile, n'essaya pas même de faire remarquer au jeune iionime ce sens caclié eî intime dont el!e avait voulu lui parler quand il était enfant et dont il avait tant ri. Toutes ces fleurs, qui passèrent successivement sous les yeux d'Edouard, ne furent donc qu'une suite d'images plus ou moins bien enluminées : ce n'était pas ainsi que les avait regardées Henri.

La marquise, qui ne perdait pas les deux jeunes gens de vue , s'aperçut de l'impression que produisait, sur sa petite-fille, le prosaïsme d'Edouard; quoiqu'elle ne comprît pas beaucoup de son côté toutes les délicatesses poétiques que Cécile regrettait de ne pas trouver dans le jeune homme qui lui était destiné , elle vit que le prosaïsm,e lui faisait du tort; elle résolut donc de le développer jusqu'au bout, et lorsque l'album fut fermé, elle pria Cécile de se mettre au piano.

Pour la première fois, Cécile résista : elle n'avait jamais chanté devant Edouard, et quoique Edouard, à chaque voyage, eût vu le piano et sur le piano force cahiers de musique , il n'avait jamais fait à la jeune fille une question à ce sujet. Cependant, quand la proposition fut émise par la marquise, il l'appuya fort galamment, si bien que Cécile ne put faire autrement que de céder à cette double instance.

Il en fut de même pour le chant que pour la peinture : Edouard applaudit et loua fort Cécile, mais il applaudit et loua en homme qui n'avait pas compris. De sorte que ses louanges à faux et ses applaudissements intempestifs lui firent plus de tort dans l'esprit de Cécile que s'il avait gardé le silence.

De sorte que, lorsque la marquise demanda à sa petite-fille de jouer la symphonie qu'elle avait jouée trois

OU quatre jours auparavant, ou du moins quelque chose de pareil, Céciie, pour cette fois, s'y refusa obstinément. Un iriStant Edouard appuya la marquise par politesse, mais comme il n'éîait que médiocrement atteint de mélomanie, ii n'insista pas de façon indiscrète; au reste, il faut le dire, eût-il insisté, Cécile se serait maintenue dans son refus, il lui eût semblé que c'était une profanation que de clianter devant Edouard ce qu'elle avait chanté à Henri.

Aussi éprouva- 1- elle un véritable sentiment de reconnaissance pour sa mère, quand, en rentrant avec madame Duva! , la baronne mit fin, par sa présence, aux instances dont, pour la première fois et sans qu'elle en pût deviner le motif, la fatiguait sa grand'mère.

Le reste de la journée se passa comme d'habitude, excepté que, quelque eflbrt que fît Cécile sur ellemême, il lui fut impossible de cacher sa préoccupation. Au reste, personne ne s'aperçut de cette préoccupation, excepté la baronne et la marquise.

La baronne était très-fatiguée et se retira chez elle aussitôt que les Duval furent partis : Cécile l'accompagna dans sa chambre et remarqua que de temps en temps sa mère la i-egardait avec inquiétude. Pourquoi ce regard inusité? Cécile eut bien envie d'en demander la raison à sa mère; mais deux ou trois fois ses lèvres ouvertes pour faire cette question se refermèrent sans l'avoir faite.

De son coté, la baronne garda le silence; seulement, en se séparant d'elle, elle la serra plus fortement dans ses bras qu'elle n'avait couturite de le faire; et dans le baiser qu'elle appuya sur son front, elle étoufl'a un profond soupir.

LA ROlii: DE NOCE. 117

Cécile sortit tristement et lentement de la chambre de sa mère pour rentrer dans la sienne; mais, dans le corridor, elle trouva mademoiselle Aspasie qui, de la part de sa maîtresse, la pria de passer chez elle.

La marquise était couchée et lisait : elle avait eu autrefois cette coquette habitude, toute particulière au dix-huitième siècle, de recevoir au lit, et celte habitiule elle l'avait conservée, quoiqu'elle eût soixante ans et qu'elle ne reçût plus personne. Au reste, tous ces souvenirs aristocratiques d'un autre temps étaient si naturels à la marquise, qu'ils ne la rendaient aucunement iidicule.

Dès qu'elle aperçut Cécile, elle poussa sous son traversin le livre qu'elle lisait, et elle fit signe à sa petitefille de venir s'assoir près d'elle. La jeune fille obéit.

— Vous m'avez fait demander, bonne maman ? dit Cécile en baisant une main encore potelée et à laquelle •la vieillesse avait laissé une partie de sa beauté, grâce aux soins tout particuliers qu'en prenait la marquise; j'ai craint un instant que vous ne fussiez indisposée, mais votre air de bonne santé me rassure, — Eh bien! c'est ce qui te trompe, ma chère enfant, et j'ai des vapeurs aifreuses. Je ne puis pas voir ces Duval que leur simple vue ne me donne ma migraine, à plus forte raison quand je les entends. — M. Duval est pourtant un très-excellent homme, chère bonne maman et je vous l'ai entendu diie à vous-même. — Oui, c'est vrai , il a été longtemps au service de madame de Lorges, et j'ai toujours entendu la duchesse faire l'éloge de sa probité. — Madame Duval est une femme fort gracieuse et fort distinguée. — Oh! oui, ces anglaises! avec leurs teints pâles, leurs tailles minces et leurs longs cheveux, elles ont toujours l'air d'apparte-

nir à un certain monde; mais malgré cette apparence, vous le savez, ma chère enfant, madame Duval, comm.e son mari, était au service de la duchesse. — Comme institutrice, bonne maman, et il ne faut pas confondre le professorat avec la domesticité. — C'est vrai, je l'avoue, ce n'est pas tout à fait la même chose, quoique cela y ressemble beaucoup. ]\Iais si je te parle de M. et madame Duva', que diras-tu de leur lils? — d'Edouard? demanda timidement la jeune fdle. — Oui, (l'Edouard. — Bonne maman, reprit Cécile toute troublée, je dirai qu'Edouard est un bon et honnête jeune homme, laboiieux, probe, ayant reçu l'éducation... — Qui convient à sa condition, ma fille, car il serait ridicule à ses parents de vouloir l'éiever au-dessus do son état, et d'essayer de lui donner une éducation pareille à celle qu'a reçue !e chevalier de Sennones.

Cécile tressaillit, baissa les yeux, et une vive rougeur passa sur son front. Aucun de ces trois signes n'échappa à la marquise.

— Eh bien! tu ne me réponds pas, dit-e!le. — Que voulez-vous que je vous réponde, bonne maman? demanda Cécile. — Mais tu pourrais me dire, ce me semble, ce que tu penses de ce jeune homme. — Est-il convenable, bonne maman, que les jeunes fdles disent ainsi leur opinion sur les jeunes gens? — Tu m'as bien dit ton opinion sur Edouard. — Oh! sur Edouard, c'est autre chose, reprit la jeune fdle. — Oui, je comprends, répondit la marquise, tu n'aimes pas Edouard /^t... — Ma bonne mère! s'écria Cécile, comme pour implorer le silence de sa grand'maman. — Et tu aimes Henri, continua impitoyablement la marquise. — Oh! murmura Cécile en cachant sa tête dans l'oreiller de madame de la Pioche-Berlaut. — Eh

I)ien! dit la marquise, eh bien! pourquoi cette honte? Ce serait d'aimer Edouard que tu devrais être honteuse si tu Taimais, et non pas d'aimer Henri qui est lin garçon convenable sous îoiis les rapports, fort beau cavalier, ma foi, et qui ressemble tout à fait à ce pauvre baron d'Ambrée qui s'est fait tuer au siège de Mahon.

La marquise poussa un soupir.

— Mais, bonne maman, s'écria Cécile, oubliez-vous les intentions de ma mère sur Edouard? Oubliezvous... — Ma chère petite Céd!e, ta mère a toujours eu la tête un peu faible, le malheur l'a rendue folle. Il faut savoir faire face aux événements et non leur céder. Ta mère t'a dit que tu épouserais Edouard, et moi, mon enfant, je te dis que tu épouseras Henri.

Cécile releva sa blonde tète et regarda sa grand'- Pîère, les mains jointes et le regard lixe, comme elle eût regardé une madone piomettantde faire un miracle qu'elle regardait comme impossible.

En ce moment, la sonîiette de la baronne retentit violemment, et Cécile, se levant eiïrayée, sortit vivement de la chambre de la marquise et s'élança dans celle de sa mère.

Elle trouva madame Marsilly évanouie; un violent crachement de sang venait de provoquer cette faiblesse.

Encore une fois, Cécile oublia Henri et Edouard; encore une fois, Cécile oublia tout pour ne plus penser qu'à sa mère!

Grâce aux sels que Cécile lui fit respirer, et aux gouttes d'eau fraîche que la femme de chambre lui secoua sur le front, la marquise revint promptement à elle.

Son premier mouvement fut de cacher à sa fille ce mouchoir plein de sang, qu'elle avait laissé échapper en se trouvant mal. Mais c'était le premier objet qui avait frappé les yeux de Cécile, et Cécile le tenait déjà dans sa main.

— Ma pauvre enfant! s'écria la baronne. — Ma bonne mère, murmura Cécile, ce n'est rien, ce n'est rien, vous voyez bien que vous voilà revenue.

En ce-moment, mademoiselle Aspasie vint demander de la part de la marquise comment se trouvait la baronne.

— Mieux, beaucoup mieux, répondit la ma'ade, dites à ma mère que ce n'est qu'un spasîue momentané, et qu'elle ne se dérange point pour cela.

Cécile serra la main de sa mère, qu'elle baisait tout en pleurant.

Comme l'avait effectivement dit la baronne, la crise était passée, mris chacune de ces crises i'allaiblissait effroyablement; aussi, quelques instances que lui fît sa mère, Cécile ne voulut-elle point retourner chez elle : la femme de chambre lui fit un lit de sangle près du lit de la baronne, et elle passa la nuit près d'elle.

Ce fut alors seulement que Cécile put voir ce qu'étaient devenues les nuits de sa mère, nuits d'agitation, pendant lesquelles de coiuls mouients de sommeil fiévreux ne pouvaient réparer des forces épuisées par une toux continuelle.

A chaque mouvement que faisait la baronne, Cécile était près de son lit, car une inquiétude réelle et profonde s'était pour cette fois emparée du cœur de la jeune fille. Aussi la baionne, en essayant de se contenir de son coté, augmentait-elle ses souffrances.

Cependant, vers le matin, à force d'épuisement, la

baronne s'endormit; Cécile veilla encore un instant sur ce sommeil, puis enûn la nature l'emporta chez elle sur la volonté, et elle s'endormit à son tour.

Ce fut alors que Céci'e put comprendre combien les songes sont choses indépendantes de notre volonté; car à peine eut-elle les yeux fermés qu'elle oublia tout ce qui venait de se passer, et que de la chambre de sa mère elle se trouva transportée dans de magnifiques jardins pleins de Heurs et d'oiseaux , mais celte lois, par un mystère étrange et dont son esprit acceptait le résultat sans en demander l'explication, le parfum des fleurs était une langue, et le chant des oiseaux un idiome qu'elle comprenait parfaitement, non point par intuition, comme elle faisait sur la terre, mais par une perfection plus grande d'organisation, car un vague sentiment disait à Cécile qu'elle était au ciel : oiseaux et fleurs louaient Dieu.

Puis tout à coup, sans qu'elle l'eût vu venir, sans qu'elle l'eût senti s'approcher, Cécile était au bras de Henri.

Seulement elle ne sentait ni son bras ni son corps; et puis Henri était bien pâle.

Henri fixait sur elle des regards d'une tendresse infinie, et Cécile s'aperçut qu'elle pouvait se voir dans les yeux de celui qu'elle aimait comme dans un miroir; elle s'y regarda, et elle reconnut avec une certaine terreur qu'elle était aussi paie que lui.

Elle mit la main sur son propre cœur : son cœur ne battait plus; puis une voix murmura à son oreille qu'ils étaient morts tous deux.

En eftet, il semblait à Cécile qu'elle n'avait plus rien de terrestre en elle. Sa vue passait à travers les objets, elle voyait de l'autre côté des massifs d'ari)res, les

Rîurs semblaient faits de vapeurs, toutes choses étaient diaplianes; on eût dit que le jardin oiî elle se promenait ne contenait que des âmes immatérielles et cependant ayant conservé, sauf Topacité, leur forme terrestre.

Tout à coup il lui sembla voir venir au-devant d'elle une femme voilée qui avait la démarche de sa mère. A mesure que celte fem-ne s'approchait, Cécile s'affermissait dans soti opinion; seulement, cette femme ne marchait pas, elle glissait; puis, au lieu de robe, elle était enveloppée dans un grand linceul. Alors Cécile jeta de nouveau les yeux sur elle et sur Henri, et elle vit que tous trois étaient vêtus de l'habit funéraire. Sa mère s'approchait toujours. Enfin Cécile, à travers les plis du voile qui la couvrait, reconnut les traits de son visage.

— Oh! ma mère, s'écrla-t-elie en essayant d'embrasser l'ombre, je crois que nous sommes bien heureux, car nous sommes morts tous trois.

A ces mots, prononcés dans son rêve, un sanglot si réel et si déchirant se lit entendre que Cécile rouvi-it les yeux.

La baronne, à son tour, était debout près de son lit, pale comme un spectre, vêtue comme une morte et presque diaphane comme une ombre.

La pauvre mère s'était réveillée la première, elle avait veillé sur le sommeil de sa fiile comme sa lille avait veillé sur le sien; puis, voyant que quelque rêve sombre la tourmentait, elle s'était levée pour venir la réveiller ; et alors elle avait entendu la phrase que nous avons répétés et que Cécile avait dite tout haut.

Cécile crut un instant continuer son rêve, mais l'étreinte de sa mère la rappela bientôt à la réalité.

ÏA ROHE DE NOCE. 125

— Tu es donc malheureuse, ma pauvre enfant, demanda la baronne, puisque lu regardais comme un bonheur d'être morte avec moi? — Oh non! non, ma mère, s'écria Cécile, et si votre santé était rétablie, que me manquerait-il donc pour être heureuse? Je crois que je faisais un rêve ir^sensé, voilà tout. Pardonnez-moi, pardonnez-moi. — Hélas! mon enfant, dit la baronne, n'est-ce point, plutôt à moi de te dire de me pardonner? et cependant, Dieu le sait, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour t'habituer à une vie humble et simple. Pourquoi Dieu a-l-ii mis en loi les sentiments de ta naissance et non ceux de ta fortune ? Dis-moi, mon enfant, est-ce que, sans le savoir, je l'ai élevée dans les préjugés de race, dans l'orgueil du rang? — Oh! ma mère, ma mère, s'écria Cécile, vous avez essayé de faire de mol une sainte comme vous, et ce n'est pas votre faute si vous n'en avez fait qu'une orgueilleuse jeune lille. — Tu l'aimes donc?... demanda en soupirant la baronne. — Hélas! ma mère, je ne sais; mais dans mon rêve, il me semblait que j'étais plus heureuse de mourir avec lui que de vivre avec un autre.— Qu'il soit donc fait selon la volonté de Dieu et non selon la mienne! s'écria la baronne enjoignant les mains et en levant les regards au cieîavec un sentiment d'indicible résignation.

Page 1