XIV. — L AGOME D UNE SAINTE
Et qu'en ne s'y trompe point, la résignation de la baronne était méiiloire; toute sa préoccupation depuis dix ans avait été d'isoler Cécile du monde entier, afin
de conserver cette jeune âme pure et ignorante de toute passion; son projet de l'unir à Edouard, projet qui, dans la conviction de la baronne, en soustrayant sa fille aux chances de la politique qui atteignaient à cette épooque les noms et les tètes trop élevés, assurait pour elle un bonheur calme et ignoré, était, depuis le jour oii M. Duval lui en avait fait l'ouverture, arrêté dans son esprit; elle avait prévu l'opposition de la marquise, et était résolue d'avance à y résister. Mais elle n'avait pas songé que l'accomplissementdece projet pouvait devenir un sacrifice douloureux pour Cécile : en eilet, jusqu'au moment où la jeune fille avait \u Henri, aucune voix ne s'était élevée dans son cœur contre Edouard; au contraire, heureuse d'obéir au vœu de s^ mère, nous avons dit que deux ou trois fois pour la ti'anquilliser elle avait elle-même ramené la conversation sur ce sujet; mais le hasard ou plutôt la fatalité avait conduit Henri à Hendon. La marquise, opposée à la mésalliance que sa petite-fille était sur le poiiJt de contracter, avait remarqué la sympathie des deux jeunes gens l'un pour l'autre. La conversation qu'elle avait eue avec sa petite-filie avait éclairé celleci sur ses propres sentiments : ces sentiments étaient restés éveillés au milieu de son sommeil. Et sa mère, inclinée à son chevet, avait surpris les secrets de son cœur, dans l'indiscrétion d'un rêve.
De son côté, Henri avait été vivement frappé à la vue de Cécile : son étonnement avait été grand, de rencontrer au fond d'un petit village, une jeune fille qui, sans autre instituteur que sa mère, était arrivée à un pareil degré de distinction, qu'elle clVarail tout ce qu'il avait vu jusque-lii dans le monde. Aussi l'impression que de son côté il avait ressentie était-elle pro-
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fonde, et pendant tout le retour n'avail-il fait que parler à sa tante de Cécile : madame de Lorges lui avait alors raconté la dramatique histoire de madame de Marsilly, comment son mari avait été tué le 10 août, et comment la baronne sa mère et la petite Cécile, conduites par un paysan, fuyant dans une charrette, étaient, grâce au laisser-passer de ]\]. Duval, arrivées saines et sauves en Angleterre : le pittoresque de ce récit n'avait, comme on le pense bien, fait qu'ajouter à Tauréole de poésie qui, aux yeux de Henri, entourait déjà Cécile; si bien que, de retour à Londres, le jeune homme n'avait plus qu'un désir, celui de retourner à Hendon; qu'une occupation, celle de trouver un prétexte plausible à une seconde visite.
Ce prétexte malheureusement ne larda point à se présenter; l'émotion qu'avait éprouvée madame de Marsilly, en apprenant Tamcur naissant de sa fille pour un autre que pour le fiancé qu'elle lui destirxait, avait occasionné une nouvelle crise; la baronric, le même jour, s'était donc remise au lit horriblement soutirante, et tout naturellement la marquise, sans rien dire des causes qui l'avaient empirée, avait écrit à madame de Lorges pour la prévenir de l'état de sa fille.
De son côté Céci'e avait écrit à M. Duvaî d'envoyer le médecin, et n'avait point caché au banquier les craintes que lui inspirait la faiblesse de sa mère.
Il en résulta que le lendemain, presque au mènie moment, deux voitures s'arrêtèrent à la po; te du petit cottage : l'une ameiiait la duchesse de Lorges et son neveu, l'autre madame Duval et son fils.
Si Henri et sa tante fussent venus seuls, Céri'e aura't pu se renfern^^r peut-être dans sa chambre et
éviter ainsi de voir Henri, mais la double visite nécessitait sa présence; les deux jeunes gens, ne pouvant entrer dans la chambre de la baronne qui gardait le lit, furent reçus par la marquise, laquelle fit dire aussitôt h sa petite-fille de lui venir faire compagnie.
Cécile qui, en apercevant à travers les contrevents la voiture de la duchesse de Lorges, s'était tracé son petit p'an de retraite, fut donc forcée de descendre malgi'é la résolution qu'elle avait prise, résolution qui, il faut l'avouer, lui coûtait fort à tenir.
Elle trouva les deux jeunes gens chez sa grand'roère : Henri et Edouard se connaissaient, mais comme pouvaient se connaître le neveu de madame de Lorges et le fiis de M. Duval, c'est-à-dire sans aucune intimité. Henri était de trop bon goût pour indiquer en rien la supériorité que lui donnaient sur Edouard sa naissance et sa position dans ie monde; mais Edouard était élevé par sa famille dans des principes de trop grande simplicité pour essayer de franchir en rien la distance qui le séparait de Henri. Bref, en face de Henri, Edouard demeurait toujours, non pas le fils du banquier Duval, plus riche et surtout plus indépendant maintenant que son ancienne maîtresse, mais le fiis de rinlendanl de madame de Lorges.
Cécile, comme on le comprend bien, ne perdit aucune de ces nuances que d'ailleurs, avec son esprit de détail et sa velouté de rehausser encore son protégé dans l'esprit de la jeune fille, la marquise fit ressortir : puis, il faut le dire, cette supériorité de Henri sur Edouard n'existait pas seulement dans le hasard de la naissance et dans le privilège de l'éducation, elle existait en toute chose, dans le son de la voix, dans l'élé-
gance du geste, clans le laisser aller de la tournure; Edouard un jour pouvait devenir quelque chose, Henri était déjà quelqu'un.
D'ailleurs; à peine si Edouard, soit par humilité, soit par ignorance, ouvrit la bouche; il est vrai qu'on paria fort de choses que le pauvre garçon ne connaissait pas, c'est-à-dire des cours étrangères. Henri, depuis trois ans, voyageait; son nom et celui de sa tante, la fidélité de sa famille au malheur, la bienveillance que lui portait l'auguste maison à laquelle la sienne s'était dévouée, lui avaient ouvert les palais des rois de la terre. Il connaissait donc, autant qu'un jeune homme de son âge les pouvait connaître, tous les personnages distingués de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Angleterre; tandis que le pauvre Edouard ne connaissait en personnages éminents que le banquierdans la maison duquel son père, comme nous l'avons dit, après avoir été caissier, avait obtenu le petit intérêt qui avait si bien fructifié.
La marquise, sans être précisément méchante, avait cependant dans le caractère certaines parties implacables, c'étaient celles qui étaient relatives au maintien de sa position sociale. Elle écrasa donc le pauvre Edouard d'un tel dédain, et cela par l'absence de toute attention bien plutôt que par l'amertume des paroles qu'elle lui adressait, qu'elle faillit manquer tout l'efl'et qu'elle se proposait, en inspirant à Cécile une profonde pitié pour son jeune ami. Il en résulta que, gênée elle-même de celte préférence par trop visible, Cécile se leva et sortit sous prétexte d'aller s'informer elle-même de l'état de sa mère.
La jeune fille se dirigea eiTectivement vers la chambre de la malade, mais là un autre point de comparai-
son l'attendait. La duchesse de Lorges était assise au chevet du lit de la baronne, et madame Duval au pied. La duchesse avait pris le premier fauteuil venu, mada'me Duval avait choisi une chaise. ^ladame de Marsilly adressait la parole avec une affection pareille et une égale urbanité à là duchesse de Lorges et à madame Duval; mais madame Duval ne parlait à la duchesse qu'à la troisième personne c'était une ancienne habitude que madame Duval n'avait point perdue, ou plutôt, dans le sentiment de sa propre dignité qui ne lui permettait pas de s'enorgueillir de sa petite fortune commerciale, n'avait pas voulu perdre.
Cécile retrouva donc la même infériorité dans la mère qu'elle avait trouvée dans le fils. Seulement, chose terrible pour Edouard, chez la mère c'était une simple infériorité sociale, chez Edouard c'était une infériorité d'organisation.
Aussi cette visite porta-t-eile dans l'esprit de Cécile le dernier coup à Edouard. Henri , sans adresser à Cécile une seule parole qui pût de son côté faire allusion aux sentiments qu'il éprouvait pour elle, lui avait parlé ce langage des yeux au\quc!s les jeunes cœurs ne se trompent point, et plusieurs fois, à l'embarras et à la rougeur d'Edouard, Cécile avait pu comprendre que le jeune homme se rendait paifaitement compte de la situation où il se trouvait; aussi lorsqu'on prenant congé de madame Duval et d'Edouard, Cécile, comme d'habitude, tendit son front à la mère et la main au f:ls, madame Duval seule répondit -elle à cette double démonstration amicale en embrassant la jeune lilleau front. Edouard se contenta de la saluer.
Au milieu de celle double visite, le médecin était venu; mais il s'était contenté de prescrire quelques
boissons adoucissantes et la continuation du même régime.
Cécile avait grande envie de passer la nuit dans la chambre de sa mère ; mais encore toute rougissante de ce qui était arrivé l'autre nuit, elle céda aux instances de madame de Marsilly et se retira dans la sienneè
Une fois seule avec elle-même, la jeune fille songea aux événements de la journée, et le double souvenir d'Edouard et de Henri se représenta à sa pensée; mais il est facile de comprendre que, dans la position des deux jeunes gens , Edouard céda bientôt la place et s'effaça petit à petit du souvenir de la jeune fille, qui resta bientôt entièrement préoccupée de son rival.
Cependant, il faut le dire, en toute autre circonstance peut - être , les progrès de Henri sur le cœur simple et ingénu de la jeune fille eussent été plus rapides encore ; mais en ce moment le cœur était en proie à une préoccupation bien douloureuse : l'état de madame de Marsilly, qui échappait à l'insoucieuse frivolité de la marquise, se dévoilait tout entier à la tendre investigation de Cécile. Cécile sentait que sa mère était atteinte mortellement , et vis-à-vis d'ellemême elle regardait presque comme un crime d'avoir une seule pensée qui fût étrangère à sa mère.
Aussi, tout ce que l'amour filial le plus empressé peut inventer de soins intelligents et assidus, Cécile les prodigua- 1- elle à sa mère. C'est au moment de quitter ceux qu'on aime, qu'on sent toute la valeur des instants qui vous restent à passer auprès d'eux et qu'on se reproche amèrement les heures d'indifférence pendant lesquelles on s'est éloigné de leur vue. Cécile passait sa vie entière maintenant dans la chambre de la baronne, ne quittant son chevet qu'à l'heure des
ISO LA ROBE DE >"OCE.
repas, encore à peine demeurait -elle un instant à table. Quant à la marquise, elle venait de temps en temps faire une visite à sa fille, mais elle l'aimait tant, disait-e'.le, qu'elle ne pouvait longtemps supporter la vue des ravages trop visibles que la maladie faisait sur elle.
Presque tous les jours Henri venait prendre des nouvelles de madame de Marsilly, tantôt accompagnant la duchesse de Lorges dans sa voiture, tantôt seul et à cheval; dans l'un et l'autre cas, Cécile assistait rarement à la réception du jeune homme; mais, quoiqu'elle se dît elle-même que c'était une profanalion que de mêler un autre sentiment au sentiment douloureux que lui causait la position de sa mère, elle ne ^pouvait s'empêcher, à travers sa jalousie fermée, de regarder Henri lorsqu'il arrivait et lorsqu'il partait.
Quant à Edouard, retenu par son bureau, il ne pouvait venir que tous les dimanches.
Depuis le jour où il avait été question d'un projet de mariage entre les deux jeunes gens et où madame de Marsilly, en accueillant les désirs de M. Duval, lui avait dit d'abandonner la marche de celte aflfaire à sa sagesse, pas un seul mot de ce projet n'avait été échangé entre les deux familles; aussi, la baronne avait-elle peine à cacher un sentiment d'embarras réel lorsqu'elle recevait la visite de ses vieu\ amis : il en résultait un sentiment de gêne et de contrainte qui lit que peu à peu :\I. Duval et Edouard cessèrent d'être des petit voyages à Hendon et que madame Duval continua de venir seule.
Pendant ce temps, la baronne allait s'affaiblissant toujours; elle passa l'été dans les alternatives de bien
el de mal particulières aux maladies de poitrine; mais, loisque rautomne vint, et avec l'automne les humides émanations de la terre, la maladie empira de toile façon qu'il n'y eut plus de doute que le terme tant redouté ne fût prochain.
Comme nous Tavons dit, Cécile ne quittait plus la baronne, et telle est la puissance d'une douleur profonde et réelle, qu'elle en était arrivée à oublier loute chose pour ne plus penser qu'à sa mère. Henri venait toujours. Tout en éprouvant une impression de joie chaque fois qu'elle le voyait, il semblait à la jeune lille que le sentiment qu'elle portait au jeune homme avait changé de nature; au point où elle en était arrivée, tout projet d'avenir était suspendu dans son esprit, et, courbée sous le coup du danger présent, elle n'avait de force que pour réagir contre ce danger. Au reste, madame de Marsilly, habituée à lire dans le cœur de sa fille comme dans un livre toujours ouvert à ses yeux, ne perdait pas une des sensations que Cécile éprouvait, et, convaincue désormais qu'il y avait plus de danger pour son enfanta épouser un homme qu'elle n'aimait pas, qu'à s'en remettre à la Providence du soin de son avenir, elle ne lui parlait plus de ce mariage. De son côté, Cécile songeait souvent à ce qu'un jour lui avait dit sa mère; souvent elle surprenait le regard de la mourante fixé sur elle avec inquiétude; alors, il lui prenait un profond désir de se jeter dans les bras de la baronne et de lui répéter ce qu'elle lui avait dit autrefois, c'est-à-dire qu'elle serait bien heureuse d'épouser Edouard; mais quelle que fût la puissance de son respect filial pour les volontés de sa mère, décidée à les suivre si elle les manifestait, elle ne se sentait pas le courage d'aller au-devant d'elles.
Cependant chaque jour enlevait un reste de force à la baronne, chaque nuit amenait une excitation fiévreuse qui la rendait plus faible encore; le sommeil, ce grand réparateur de la nature, était pour elle si rempli de songes terribles qu'il se présentait comme une espè:'e de vampire qui lui suçait sa vie; au milieu de tout cela elle conservait une netteté d'esprit admirable, et le mal tout physique qui l'emportait, semblait n'avoir à l'endroit de son esprit d'autre résultat que d'exalter son imagination et de poétiser sa pensée.
Aussi en voyant, si on peut le dire, ce surcroît de vitalité, qui, au moment d'abandonner le corps, abondait daiis les yeux et dans les paroles de sa mère, Cécile ne pouvait parvenir à croire que la baronne fût si près de les abandonner. De son côté la baronne, heureuse de cette ignorance de sa fille, se gardait bien de lui dire que le moment de la séparation fût si proche. Quant à la marquise, elle se doutait bien que sa fi'.le était fort malade; mais elle était encore plus loin que Cécile d'apprécier le degré de gravité de la maladie.
Madame de Marsilly avait toujours eu des idées religieuses fort arrêtées. C'étaient ces profondes convictions de la justice céleste et des rétributions qui attendent ràmo dans un autre monde, qui, au milieu des malheurs qui l'avaient accablée, la soutenaient calme et sereine dans celui-ci. A peine avait-t-elle donc compris le danger de sa position, qu'elle s'était rapprochée d'un prêtre catholique, Irlandais de naissance, qui habitait le petit village d'Edgware, situé à deux milles à peine de Hendon. Ce prêtre, depuis sa maladie venait voir la br.ronne tous les deux jours.
In malin, quelques minutes avant l'heure ou le
prèlre avait riiabilude de venir, madame de Marsilly prit les mains de Cécile, assise près de son lit, et l'attirant à elle pour Tembrasser comme elle faisait vingt l'ois par jour :
— Mon enfant, dit-elle, ne t'aiTlinre pas de ce qui va se passer, mais, tu le vois, je m'affaiblis de jour en jour, d'un moment à l'autre, Dieu peut m'appeleràlui, et je dois me préparer «i paraître devant son trône, pure de toutes nos taches humaines. J'ai donc dit hier au prêtre de revenir aujourd'hui, dans la sainte compagnie de notre Seigneur. Aujourd'hui, mon enfant, je communie, tu ne me quitteras pas, n'est-ce pas, pendant la pieuse cérémonie? tu seras agenouillée à mon chevet, tu prieras en même temps que moi, afin que si ma voix s'interrompait tu continuasses la prière commencée. — Oh! ma mère! ma mère! s'écria Cécile, oh! soyez tranquille. Je ne vous quillerai plus une heure, plus un instant, plus une minute, et Dieu vous fasse une longue existence, pour que je la puisse passer tout entière avec vous! Mais était-ce donc si instant de demander un prêtre, et n'aviez-vous pas le temps de vous préparer à cette funeste cérémonie ?
La baronne sourit, puis attirant de nouveau Cécile contre sa poitrine :
—J'ai agi sur l'avis du médecin, dit-elle.
Cécile tressaillit : ce dernier mot lui eût ôté tout espoir, s'il avait pu lui en rester encore.
En ce moment, la petite sonnette du sacristain retentit et alla réveiller un douloureux écho jusqu'au fond du cœui- de la jeune fdle; puis les portes s'ouvrirent comme d'elles-mêmes, deux enfants de chœur entrèrent tenant un cierge allumé à la main; le prêtre
venait derrière eux, portant l'hostie; on vit apparaître dans le corridor !a marquise pâle et soutenue par la femme de chambre, Tantichambre s'emplit de quelques pauvres catholiques auxquels la baronne , toute pauvre qu'elle était, avait l'habitude de faire ellemême l'aumône, puis, à un appel de la sonnette, la baronne se souleva les mains jointes sur son lit, tous les assistants s'agenouillèrent et la cérémonie funèbre commença.
11 faut avoir assisté à un pareil spectacle, avoir entendu murmurer les prières des morts sur la tète d'une personne aimée, pour comprendre tout ce qui se passe dans le cœur d'un enfant qui retient le corps de sa mère sur la terre lorsque les ailes des anges soulèvent déjà son âme vers le ciel.
La baronne écouta les prières du prêtre avec son calme et sa sérénité ordinaires , priant elle-même et répondant aux paroles sacrées ; mais deux fois pendant la cérémonie elle s'évanouit, passant de la rougeur de la consomption à une pâleur telle que deux fois on eut pu la croire morte si l'agitation de son pouls n'eût prouvé qu'elle vivait encore et que le feu de la fièvre n'avait pas encore tari cette source de vie que Dieu a cachée au fond de notre cœur.
Enfin la baronne reçut le saint viatique. Le prêtre se retira comme il était venu, suivi des assistants, et l'on entendit décroître peu à peu le tintement de la sonnette dont le bruit avait produit une si profonde impression au cœur de la jeune fille.
A partir de ce moment la baronne sembla plus calme, et il parut même s'être fait une amélioration sensible dans son état. Cécile, les yeux incessamment fixés sur sa mère, se rattacha à ce layou d'espoiiv;
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et, sur les prières de la baronne, consentit à laisser coucher pour cette nuit la femme de chambre anglaise à sa place ; mais ce fut à la condition que, s'il arrivait une crise quelconque, on la réveillerait aussitôt. La marquise, de son côté, lit quelques instances pour rester près de sa fille; mais cette fois comme toujours la baronne supplia sa mère de ne point s'exposera une fatigue que son âge ne lui permettait point de supporter.
La première partie de la nuit se passa assez tranquillement; mais, vers le matin, Cécile tressaillit au fond de son sommeil : elle venait de s'entendre appeler; elle sauta à bas de son lit, passa un peignoir et s'élança dans la chambre de sa mère.
La baronne venait d'éprouver un nouveau crachement de sang si considérable cette fois, que la femme de chambre n'avait point osé quitter la malade pour aller chercher sa fille; d'ailleurs madame de Marsilly s'était évanouie dans ses bras, et elle avait été forcée d'appeler à son aide. C'était ce cri d'alarme que la jeune fille avait entendu.
La première expression du visage de la baronne en revenant à elle fut un sourire. La crise avait été si forte qu'elle avait cru mourir sans revoir sa fille : et voilà que Dieu permettait qu'elle revint à elle et qu'elle la revît.
Cécile était à genoux devant le lit de sa mère, tenant une des mains de la mourante, priant et pleurant à la fois; elle demeura ainsi quoique la baronne fût sortie de son évanouissement, car, celle-ci, ses yeux qu'elle venait de rouvrir levés au ciel et son autre main posée sur la tète de la jeune fille, recommandait mentalement à Dieu cette belle et innocente créature qu'elle était forcée d'abandonner.
Quoique la baronne eût repris un peu de calme, H fut impossible de déterminer Cécile à retourner chez elle; il lui semblait que si elle quittait sa mère d'un seul moment, ce serait ce moment-là que Dieu choisirait pour la lui reprendre. En effet, il était évident que la baronne n'avait plus que le souffle, et que, d'un instant à l'autre, ce souffle pouvait l'abandonner.
Le jour parut. Aux premières lueurs que la malade vit glisser à travers ses jalousies, elle demanda qu'on ouvrît la fenêtre ; on eût dit que, craignant que ce soleil ne fût le dernier, elle n'en voulait pas perdre un rayon.
Heureusement c'était une de ces belles journées d'automne qui ressemblent à des journées de printemps : un arbre élevait ses branches jusqu'à la hauteur du toit et était encore tout couvert de feuilles vertes, de feuilles à moitié jaunies et de feuilles déjà mortes. A chaque souffle d'air, quelques-unes de ces feuilles se détachaient et descendaient en tournoyant. La baronne les suivait mélancoliquement des yeux, souriant à chacune de celles qui allaient se réunir à la terre, et songeant que bientôt le souffle de la mort cueillerait son àme comme le vent cueillait ces pauvres feuilles. Cécile, qui vit les yeux de la baronne fixés sur ce point, suivit ce doux et mélancolique regard et devina qu'elle pensée agiiait l'esprit de sa mère. Alors elle voulut aller fermer la fenêtre; mais la baronne l'arrêta.
— Laisse-moi voir, dit-elle, avec quelle facilité les feuilles se détachent de cet arbre; j'ai l'espoir qu'il en sera ainsi de mon âme, ma pauvre enfant, et qu'elle se détachera de mon corps sans trop me faire souffrir, — Vous trouvez-vous donc plus mal, ma mère? de-
manda Cécile avec anxiété. — Non; il me semble, au contraire, que je suis mieux; pour la première fois, depuis bien longtemps, je ne ressens aucune douleur; si l'absence de la douleur était la vie, je crois que je puis vivre encore. — Oh! ma mère, quelles bonnes • paroles vous me dites là! s'écria Cécile, se reprenant au moindre rayon d'espoir; peut-être Dieu est-il touché de mes prières, peut-être Dieu daignera-t-il vous rendre à moi.
Et Cécile se laissa tomber à genoux, les mains jointes, et priant avec une telle ardeur que sa mère, tout en secouant la tête, ne put retenir ses larmes.
— Pourquoi secouez-vous la tête avec cet air de doute, ma mère? Dieu n'a-t-il pas fait parfois des miracles plus grands que celui que je lui demande? Et Dieu le sait, ma mère, ajouta Cécile en levant ses deux mains au ciel avec une foi admirable, que jamais miracle ne lui a été demandé par un cœur plus fervent que le mien, même lorsque Madeleine l'implora pour son frère Lazare, même lorsque Jaïre l'implora pour sa fille.
Et Cécile se mit à prier à voix basse, tandis que la baronne secouait mélancoliquement la tête.
A midi, la marquise vint demander des nouvelles de sa fille. A travers la frivolité ordinaire de son regard, elle vit pourtant le changement profond et fatal qui s'opérait en elle, et pour la première fois seulement elle comprit ce que la pieuse cérémonie de la veille n'avait même pu lui faire comprendre : c'est que la mort était là.
Pendant la journée, la baronne eut quelques-unes de ces faiblesses auxquelles elle était sujette: seulement, cette fois, ces évanouissements étaient presque sans douleur; elle fermait les yeux, pâlissait et voilà tout;
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aux deux premiers évanouissements auxquels assista la marquise, elle jeta de grands cris, disant que tout était fini et que sa fille était morte; de sorte que Cécile et la baronne la supplièrent, pour s'épargner ce douloureux spectacle, de demeurer chez elle. La marquise se fit prier quelques instants et céda.
Quant à Cécile, cette âme douce et tendre était si bien en harmonie avec celle de sa mère, qu'elles se fondaient ensemble, pour ainsi dire, comme le parfum de deux Heurs pareilles qu'on rapprocherait l'une de l'autre et qu'on respirerait en même temps.
Vers le soir, la baronne se sentit plus faible encore; elle demanda qu'on rouvrît la fenêtre qu'on avait fermée pendant la journée; cette fenêtre donnait sur le couchant où le soleil était sur le point de disparaître.
Cécile fit un mouvement pour obéir à sa mère ; mais sa mère lui serrant la main avec une force dont la pauvre mourante sem!)Iait incapable :
— ^e me quitte pas, dit-elle.
Cécile regarda sa mère; la fièvre avait cessé, la baronne était pfde, sa main était froide.
Elle appela la femme de chambre qui ouvrit la fenêtre.
La baronne fît un edbrt et se tourna du côté du soleil couchant.
En ce moment, un rossignol chantait dans le jardin.
C'était un de ces chants du soir, mélodieux, cadencés, perçants, comme en font entendre parfois ces rois de l'harmonie.
— Ecoute, dit la baronne en attirant Cécile à elle
— Cécile appuya son front contre la poitrine de baronne et écouta; elle entendait le mouvement lent et irrégulier de son cœur.
us
Alors il arriva ce qui arrive quelquefois, c'est-à-dire que peu à peu elle cessa (récouter le chant de l'oiseau pour suivre ce dernier symptôme de vie qui frémissait dans le sein de sa mère.
11 lui sembla que de moments en moments ces pulsations se ralentissaient; mais elle continua d'écouter toujours. De son côté, le rossignol avait pris sa volée et était allé à cent pas plus loin continuer sa mélodieuse chanson.
Puis, au bout de quelques minutes, l'oiseau prit un nouveau vol, si bien que les notes les plus aiguës de son chant arrivaient seulement à l'oreille de la mourante.
Puis le chant cessa tout à fait.
En même temps les pulsations cessèrent.
Cécile tressaillit : une idée lui traversa l'esprit : c'est que ce rossignol, qui venait de se taire, c'était l'âme de sa mère qui remontait au ciel.
Elle releva la tète; la baronne était pâle et sans mouvement, les lèvres légèrement écartées, les yeux enlr'ouverts. Cécile se courba vers elle; alors la baronne murmura le mot adieu d'une manière presque inintelligible. Cécile sentit passer sur sa figure un souffle tiède et caressant; les yeux de la malade se fermèrent, ses lèvres se rejoignirent, un léger frémissement agita tout son corps; sa main frissonna doucement, cherchant à serrer la main de sa liîle; puis tout fut dit.
Ce. souffle, que Cécile avait senti sur son visage, c'était Pâme de la baronne qui remontait à Dieu; ce léger frémissement, c'était le dernier adieu de la mère à la fille.
Tout était fini, la baronne venait d'expirer.
Cécile ne jeta pas un cri, ne poussa pas un sanglot; seulement deux grosses larmes roulèrent sur ses joues...
Puis elle descendit au jardin, cueillit un beau lis plein de fraîcheur et de parfums, remonta, et en mit la longue tige aux mains de sa mère.
Vue ainsi, le corps de la baronne semblait l'effigie en cire de quelque belle sainte du paradis.
Alors Cécile s'agenouilla près du lit, en faisant dire à la marquise de venir, tandis qu'elle priait pour l'ame de sa mère, prier, elle, pour l'âme de sa fille.