XVIII. — LE DUC D E?fGHIEN
La marquise et Cécile descendirent à Thôtel de Paris, et Henri prit une chambre dans le même hôleî.
Les premiers jours se passèrent à prendre langue; la marquise envoya chercher son procureur, ^onseulement son procureur était mort, mais encore il n"y avait plus de procureurs. Elle fut obligée de se contenter d'un avocat, qui lui répéta mot pour mot ce que lui avait déjà dit l'avocat qu'elle avait envoyé chercher à Houlo'Mie.
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Au reste, pendant ces douze ans que la marquise avait passés à l'étranger, Paris avait pris un visage si nouveau, qu'elle ne reconnaissait plus le pr'uple qu'elle avait quitté. Aspect, modes, langage, tout avait changé. Madame de la Roche-Bertaud s'était attendue à retrouver la capitale triste et sombre, de tous ces malheurs qu'elle avait vus en partie de ses yeux, et qu'en partie elle avait entendu laconter. Il n'en était point ainsi : Paris l'insouciant, Paris l'oublieux, avait repris son allure ordinaire, et de plus il avait une apparence d'orgueil et de fête que la niaïquise ne lui connaissait pas. Paris sentait instinctivement qu'il allait devenir la capitale d'une France plus grande qu'elle n'avait jamais été, mais encore d'une foule d'autres royaumes qui s'inféodaient tout doucement à lui. Paris, enfin, pour nous servir d'une expression de la marquise, se donnait des airs de parvenu.
11 en est ainsi des exilés : il semble qu'ils emportent avec eux une certaine quantité d'atmosphère personnelle qu'ils respirent à l'étranger , et dans laquelle continuent de se mouvoir les événements qu'ils ont VHS et qui les intéressent. Pour eux la patrie qu'ils quittent en reste toujours au point où ils l'ont quittée. Ils croient les esprits ardents aux mêmes choses qu'aux choses qui occupent leurs esprits ; le temps se passe sans les faire avancer d'un pas. Puis, l'heure de leur retour arrive; car. Dieu merci, de nos jours il n'y a plus d'exil éternel. Et ils se retrouvent, eux en arrière de tout le temps qu'ils ont passé hors du pays, où ils heurtent d'autres événements, d'autres hommes, d'autres idées qu'ils ne veulent pas reconnaître, et qui de leur côté ne les reconnaissent plus.
Comme on l'avait dit à madame la marquise de la
Roche-Bertaud, la république tournait à la monarchie et le premier consul était sur le point de passer empereur. Tout se préparait pour ce grand événement, que subissait ce reste de républicains qui avaient échappé à l'action et à la réaction des partis, et contre lequel protestaient les royalistes de l'étranger. Aussi, tout royaliste consentant à prendre du service sous le drapeau consulaire, toute femme de noblesse se décidant à faire partie de la maison de la future impératrice, était-ils sûrs d'être bien accueillis, et étaient-ils j-eçus avec des avantages auxquels n'avaient pas droit de prétendre les plus anciens et les plus fidèles serviteurs; c'était tout simple, on pouvait à la rigueur ne pas récompenser les anciens amis. Ce n'était que de l'ingratitude, tandis que négliger de se réconcilier avec es ennemis, c'était une faute.
Aussi, comme on en conviendra, la situation était bien tentante d'un côté pour une vieille femme qui n'a plus que quelques jours h vivre, et de l'autre, pour un jeune homme qui a tout un avenir devant lui. Henri rencontrait tous les jours des jeunes gens de son âge, qui étaient déjà capitaines. Madame de la Roche-Bertaud voyait passer tous les jours, dans des voitures sur lesquelles les armoires recommençaient à reparaître, de vieilles amies qui avaient retrouvé sous l'empire pins qu'elles n'avaient perdu dans la révolution. Peu à peu Henri se lia avec quelques jeunes gens. La marquise renouvela ses liaisons avec quelques-unes de ses anciennes connaissances. On fit des avances à Henri, on lit des ouvertures à la marquise. La séduction de la gloire d'un côté, l'attrait du bienêtre de l'autre, tout cela travaillait soulerrainement des croyances politiques bien jeunes chez Henri, bien
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vieilles chez madame de la Roche-Bertaud. Seulement ils n'osaienl se dire mutuellement où ils en étaient. Le cœur de Tun était trop pur encore, le cœur de Tautre était trop blasé pour qu'ils ne comprissent pas tous deux que leur ralliement au gouvernement de Bonaparte était une apostasie. Seulement tous deu\ avaient au fond du cœur un prétexte qu'ils regardaient comme plausible, et le prétexte commun qui servait à la fois d'excuse à l'ambition de Henri et à l'égoïsme de la marquise, c'était leur amour pour Cécile.
En ellct, qu'allait devenir Cécile, pauvre enfant placée entre un amant sans avenir et une aïeule sans fortune.
D'ailleurs, il va sans dire que Henri et la marquise avalent accueilli tous les deux ces raisons boinies ou mauvaises que les fidélités lassées appellent toujours à leur aide.
Ainsi on avait découvert que Bonaparte n'était pas, comme on l'avait dit, un Corse sans naissance, un soldat parvenu, un ollicier de fortune. Bonaparte appartenait à une des plus vieilles familles de l'Italie; un de ses ancêtres avait été podestat de Florence en loOO; son nom était inscrit au livre d'or de Gènes depuis quatre cents ans, et son grand-père, le marquis de Buonaparte, comme continuaient de dire les royalistes purs, avait écrit une relation du siège de Rome par le connétable de Bourbon.
Il y aurait eu une meilleure raison à donner que toutes celles-là; c'est que Napoléon était homme de génie, et que tout homme de génie mérite, pour lui, la place qu'un peuple lui laisse prendre; quitte au peuple à la rendre, après lui, à ceux sur lesquels il a usurpé cette place.
Puis on (lisait, ce qui à cette époque était vrai encore, que Bonaparte, pur de tous les excès révolutionnaii'es, n'avait jamais trempé ses mains dans le sang d'un Bour!)on.
Il n'avait jamais été question d'aucun projet d'avenir entre Cécile et Henri, et cependant, par cet attrait sympathique qui s'était emparé d'eux à la première vue, et qui, depuis six mois qu'ils se voyaient, en Angleterre toutes les semaines et en France tous les jours, n'avait fait que s'accroître, les deux jeunes gens avaient compris qu'ils s'appartenaient l'un à l'autre : qu'avaient-ils donc besoin de faire des projets et d'échanger des promesses? Ils avaient, comme Roméo et Juliette, fait, en s'apercevant, au fond du cœur, un de ces serments dont la mort même ne saurait délier.
Quand ils parlaient de l'avenir, chacun d'eux disait nous au lieu de moi; voila tout.
Mais cet avenir, répétons-le, n'existait qu'à la condition que Henri et la marquise se rattacheraient au nouveau gouvernement. Henri, comme nous l'avons dit, n'avait d'autre fortune à attendre que celle do son oncle, fortune faite dans le commerce; de son oncle qui, par cela même que cette résolution plébéienne l'avait brouillé avec sa famille, avait déclaré qu'il ne laisserait sa fortune qu'à celui de ses neveux qui, allrontant l'analiième à son tour, se ferait commerçant comme lui. Henri, sans doute, avait une riche ol belle éducation; mais, à cette époque, il n'y avî\it que deux carrières ouvertes à toute ambition un peu sérieuse : la carrière des armes, la carrière de la diplomatie, et ces deux carrières relevaient du gouvernement.
Quant à Cécile, sa renonciation aux principes pa-
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icrnels avait moins (i'iniporlance. Une femme reçoit sa position des événements et des hommes; seulement elle comprenait, la douce enfant qu'elle était, que si elle demeurait pure et chaste dans sa croyance, elle devenait un reproche vivant pour Henri.
Lorsque sa grand'mère lui parla des propositions qu'on lui avait faites pour elle, d'entrer dans la maison de la future impératrice, elle se contenta donc de répondre qu'elle était trop jeune et trop ignorante en matière politique pour avoir une volonté; qu'elle se contenterait en conséquence d'obéir à sa grand'mère.
Puis, comme elle savait les combats que se livrait à lui-même Henri, depuis (juclque temps, ei!e se hâta de lui dire le même jour et la demande que lui avait adressée sa grand-mère et la réponse qu'elle lui avait faite, joyeuse qu'elle était de faire à son amant un sacrifice même de conscience.
Henri n'attendait que cela pour accepter; il courut donc porter son adhésion pleine et entière à l'ami qui s'était chargé de la négociation, et, le même soir, pour la première fois, on parla hautement, et devant la marquise, d'un avenir commun qui promettait d'être doublement brillant par la double position des futurs; Henri suivant l'empereur à l'armée, Cécile demeurant près de l'impératrice aux Tuileries.
Lorsque Henri se fut retiré et que Cécile, comme d'habitude, alla embrasser sa grand'mère dans son lit, celle-ci l'arrêta par la main, et, la regardant avec un sourire :
— Eh bien! lui dit-elle, que penses-tu de cet avenir, comparé à celui que te réservait ta pauvre mère? — Ah! répondit Cécile, si seulement Edouard avait été Henri!
Puis elle se retira en pleurant dans sa chambre; car le nom de sa mère avait été prononcé avec un reproche, et il lui semblait que nul n'avait le droit de rien reprocher à sa mère.
En eiïet, qui pouvait répondre de cet avenir? Certes !a carrière militaire était brillante; mais, h cette époque surtout, elle était dangereuse; on arrivait vite, sans doute, mais parce que la mort fauchait largement. La guerre se faisait par masses, et chaque champ de bataille engloutissait des milliers d'hommes. Cécile connaissait Henri; il était brave, ardent, ambitieux; il voudrait atteindre un but, parvenir à un résultat; pour lui, il n'y aurait pas d'obstacles sur la roule de sa pensée. Si Henri allait se faire tuer, que deviendrait-elle? Elle avait donc raison de penser que l'obscurité avec Henri , l'obscurité dans une petite maison comme le cottage deHendon, c'eût été le bonheur; si cependant, comme elle l'avait dit à la marquise, Edouard eût été Henri.
Deux jours après, Henri entra avec un charmant uniforme; c'était celui de brigadier dans les guides, ce qui lui donnait le grade de lieutenant dans toute autre arme; c'était une grande faveur que Henri avait obtenue de commencer ainsi.
De son côté, Cécile avait été présentée à madame Louis Bonaparte : la jeune lille lui avait raconté tous les malheurs de sa famille; on sait quel excellent cœur avait cette gracieuse femme, restée populaire en France sous le nom de la reine Hortense; elle avait promis sa protection à la jeune lille, et il était convenu qu'au moment où l'on formerait la maison de l'impératrice, mademoiselle de Alarsilly y trouverait sa place.
Tout semblait donc aller à merveille pour les deux
jeunes gens, et l'on n'attendait plus que la réalisation de la promesse faite par la lille de Joséphine, lorsqu'un matin une ellroyable nouvelle se répandit dans les rues de Paris.
Le duc d'Enghien venait d'être fusillé dans les fossés de Vincenncs.
Le même jour, Henri de Sennones envoya sa démission et Cécile écrivit à madame Louis Bonaparte qu'elle lui rendait la parole donnée, et qu'on pouvait disposer, en faveur d'une autre, de la place qui lui avait été promise.
Les deux jeunes gens avaient tous deux accompli cet acte sans se consulter, et lorsque le soir tous deux se racontèrent en hésitant ce que chacun avait fait, leur amour s'augmenta encore de celte conviction qu'ils étaient plus que jamais dignes l'un de l'autre. ,
Quelques jours après cet événement, la marquise reçut une lettre de M. Duval; selon ses instructions, il avait vepdu le petit mobilier de la baronne, et il faisait passer à Cécile et à la marquise le prix de cette vente qui montait à 6,000 francs.
C'était, à cinq cents francs près, la somme que ce petit mobilier avait coûté neuf; aussi la marquise tout injuste qu'elle était pour M. Dnval, reconnut-elîe au moins que, comme intendant, ce devait être un homme d'une grande intelligence et d'une grande lidélité.