XXIV. — COXCLUSIOX
Trois mois après les événements que nous venons
de raconter, un joli brick de commerce cinglait vers les Antilles, cherchant les vents alizés qui soufflent entre les tropiques.
Ce brick n'était rien autre chose que YAnna-Bell, notre ancienne connaissance.
Il était parti depuis quatorze jours de Londres, oiî il avait fait un chargement pour la Guadeloupe, lorsque vers les cinq heures de l'après-midi, le matelot en vigie fit entendre ce mot dont l'impression est toujours si profonde sur l'esprit des passagers et même sur celui des marins :
— Terre!
A ce cri, qui retentit jusque dans les profondeurs du bâtiment, tout ce qu'il y avait de passagers à bord monta sur le pont.
Au nombre de ceux-ci était une jeune fille de dixneuf à vingt ans.
Elle s'avança vers le pilote, qui, en la voyant venir, 6ta respectueusement son bonnet.
— Est-ce que je n'ai pas entendu crier tei^re! mon bon Samuel? demanda-t-elle. — Oui, mademoiselle Cécile, répondit celui-ci. — Et quelle est cette terre ? — Les îles Açores. — Enfin! dit la jeune fille... Et un mélancolique sourire passa sur ses lèvres; puis, ramenant sur le pilote son regard un instant égaré dans l'espace : Vous m'avez promis de m'indiquer l'endroit où le corps de M. Henri fut jeté à la mer? — Oui, mademoiselle, et je vous tiendrai ma parole quand le moment en sera venu. — Sommes-nous encore bien éloignés de cet endroit? — Nous pouvons en être à quarante milles à peu près. — Alors dans quatre heures nous y passerons. — A Tendroit même, mademoiselle; on croirait que le bâtiment sait son chemin et
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ne veut pas s'en écarier de dix pas. — Et vous êtes sûr de ne pas vous tromper? — Oh! non, mademoiselle; la première île faisait angle à la seconde, et, comme la nuit est belle, vous pouvez être parfaitement tranquille, je reconnaîtrai certainement l'endroit. — C'est bien alors Samuel, dit la jeune fille; une demi-heure avant d'y être arrivés, vous m'appellerez. — Je vous le promets, répondit le matelot.
La jeune fille salua Samuel d'une inclination de tête, redescendit par l'escalier de l'arrière et rentra dans la chambre n" 5, où elle s'enferma.
Une heure après que la jeune fille eut quitté le pont, la cloche du dîner sonna : tous les passagers alors descendirent à leur tour dans la salle à manger, mais Cécile ne parut point. Comme rarement, au reste, elle se mettait à table, on ne remarqua point son absence; seulement le capitaine lui fit den^andcr si elle voulait qu'on lui servît son dîner dans sa chambre; mais elle répondit qu'elle ne mangerait point.
Le bâtiment continuait de marcher vent arrière, filant à peu près dix nœuds à l'heure, de sorte qu'on approchait rapidement des Açores; les passagers étaient remontés sur le pont et jouissaient de la fraîcheur de la soirée, les yeux fixés sur l'archipel d'îles qui restait encore à quatre ou cinq lieues par ie travers du bâtiment; le capitaine John Dickins, le lieutenant William Thomson causaient ensemble, et le timonier Samuel songeait; de temps en temps les deux officiers jetaient les yeux sur lui; enfin, tout en causant, ils se rapprochèrent, et s'arrêtant en face de lui:
— JS'est-ce pas, Samuel, dit le capitaine, que c'est elle? — Celle dont M. Henri parlait toujours avec
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moi? — Oui, et qu'il appelait Cécile. — C'est ellemême, capitaine. — Voyez-vous, William, dit le capitaine, c'est elle-même, je l'avais deviné. — Et que va-t-elie faire à la Guadeloupe? — Dame! dit Samuel, vous savez que Yi. Henri avait là un oncle qui est millionnaire? Elle va probablement le rejoindre.
Et les deux officiers reprirent ieur promenade, continuait leur conversation qu'ils avaient interrompue pour adresser à Samuel la question que nous avons rapportée.
Cependant la nuit s'avançait, on apporta le thé sur le pont et l'on lit demander à Cécile si elle désirait monter; mais, comme au dîner, elle refusa en disant qu'elle ne voulait rien prendre.
La nuit vint avec la rapidité habituelle à ces latitudes; à huit heures l'obscurité était complète; à neuf heures, chacun était rentré dans sa cabine; il ne restait plus sur le pont que le timonier et le lieutenant en second; le brick marchait sous sa grande voile et sous ses voiles de grands buniers.
A neuf heures et demie, la lune se leva derrière les Açores, éclairant la nuit comme le soleil éclaire une de nos brumeuses journées du Nord; les îles se dessinèrent parfaitement distinctes à l'horizon.
On approchait de l'endroit oii le corps de Henri avait été jeté à la mer. Samuel, fidèle à sa promesse, lit appeler Cécile.
Cécile monta aussitôt; elle avait changé de toilette, était toute véLue de blanc et avait un voile comme une liancée.
Elie prit une chaise et vint s'asseoir près du timonier.
Sarjuël la regarda avec étonuement; celte robe
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blanche, cette parure inutile et à laquelle cependant on voyait que la jeune fiile avait donné tous ses soins, semblaient étranges au bon matelot.
— Nous approchons donc, Samuel? demanda Cécile. — Oui, mademoiselle, répondit Samuel, et dans une demi-heure nous y serons. — Et tu recoiniaîtras l'endroit? — Oh ! ça, j'en réponds, comme si je prenais hauteur avec les instruments du capitaine. — Je ne t'ai jamais demandé de détails sur ses derniers moments, Samuel; mais maintenant, mais ce soir, je voudrais bien savoir comment il est mort ! — Pourquoi parler toujours de choses qui vous font de la peine? Mademoiselle Cécile, vous finirez par me délester. — Si Jenny était morte, Samuel, et morte loin de toi, ne désirerais-tu pas connaître tous les détails de cette mort, et ne serais-tu pas au contraire reconnaissant à celui ou à celle qui te les donnerait? — Oh! si fait, mademoiselle, si fait; il me semble au contraire que ce serait une grande consolation pour moi. —Tu vois donc, Samuë!, qu'il serait cruel à toi de ne pas faire ce que je te demande. — Aussi je ne m'y refuse pas, mademoiselle; je l'aimais tant ce pauvre M, Henri; dame, c'était bien juste aussi; car, outre qu'il était tout à fait aimable et gentil, il m'avait, en partant de la Guadeloupe, donné les trois mille francs qui me manicpiaient pour épouser Jenny ; de sorte que si je suis heureux dans ce moment-ci, c'est à lui que je le dois. — Pauvre Plenri ! murmura Cécile , il était si bon! —Aussi quand M. Smith, l'étudiant en médecine, vint me dire qu'il était malade, je mis un matelot à ma place et je descendis tout de suite. Pauvre jeune homme! ce que c'est que de nous ; la veille il s'était senti indisposé seulement, la nuit la fièvre était venue,
et au moment où je descendis il avait déjà le délire; mais au milieu de son délire il me reconnut cependant* mademoiselle, mais sa seule pensée, voyez -vous, ce qu'on sentait vivant au milieu de son souvenir troublé, c'était vous, mademoiselle Cécile, c'était vous seule. — aion Dieu! mon Dieu! murmura Cécile en retrouvant des larmes. — Oui, et puis il parlait d'une petite maison en Angleterre, de fleurs dans un jardin, de Boulogne, d'une robe de noce, puis d'un linceul que vous brodiez pour vous ensevelir tous deux. — Hélas! hélas! dit Cécile , c'était la vérité. — Du premier moment, vous conîprenez... je vis bien qu'il était perdu; j'en avais vu tant passer de la même maladie... La fièvre jaune , ça ne pardonne pas. Avec ça , personne ne voulait le soigner ; on aurait dit qu'il avait la peste, pauvre garçon ! Allons, allons, me suis -je dit alors, Samuel, mon garçon, c'est dans le danger qu'on reconnaît les amis, c'est toi que la chose regarde. J'allai trouver le capitaine , et je lui dis : « Capitaine, faut mettre quelqu'un à ma place au gouvernail; mon poste à moi, de ce moment, c'est au lit de M. Henri ; et je resterai là jusqu'à ce qu'il meure, pauvre garçon! » — Bon Samuel ! s'écria Cécile en prenant dans les siennes une des grosses mains du matelot, tandis que l'autre continuait de peser sur le gouvernail. — Le capitaine fit quelques difficultés, parce que case gagne, voyez-vous, la fièvre jaune, et il avait peur pour moi. H a confiance en moi comme pilote , mais je lui dis : « Bah! capitaine, nous avons passé le tropique; maintenant un enfant vous conduirait les yeu\ bandés à Plymouth ; seulement, si j'attrape la chose et que je meure à mon tour, vous trouverez dans mon sac trois mille francs que M. Henri m'a donnés : vous en rc-
mettrez la moitié à ma vieille mère , l'autre à Jenny.
— C'est bien, mon garçon, a-t-il dit alors, va; tu croig devoir faire ce que tu A\is : sois tranquille, il y a un bon Dieu là-haut. »
Céci'e poussa un soupir en regardant le cîek — Je ne l'avais quitté qu'une demi-heure et le mal avait encore fait des progrès. Cette fois-là, c'est à peine s'il me reconnut; il avait une fièvre! à chaque instant, il disait : « Je respire du feu, pourquoi donc me donnet-on du feu à respirer? » et il demandait à boire. Puis, il parlait de vous, toujours vous, mademoiselle, Cécile par-ci, Cécile par-là. Il disait qu'on voulait vous séparer Tun de lautre, mais que vous étiez sa femme et que vous sauriez bien le rejoindre partout oij il serait.
— Il avait raison, Samuel, murmura Cécile, — La nuit se passa comme cela; lui, toujours brûlant de fièvre, moi, lui parlant de vous pour le consoler; car je voyais bien, quoiqu'il ne me reconnût pas, que chaque fois que je prononçais votre nom, il tressaillait. Alors, il demandait une piume, de l'encre, du papier; il voulait écrire, à vous certainement. J'essayai, pour lui faire plaisir, de lui donner un crayon, mais tout ce qu'il put faire, ce fut d'écrire les trois premières lettres de votre nom. Puis, il repoussa crayon et papier en criant : « Du feu! du feu! tu m'as donné du feu!-) — Il a donc bien souilert? demanda Cécile. — Dame, on ne sait pas, répondit Samuel; quand la raison n'y est plus, il y en a qui disent qu'on a cessé de souflVir, et que la douleur n'existe que quand le jugement est là pour l'apprécier; mais moi, je n'en crois rien. A cecompie-là, les pauvres animaux qui n'ont pas de jugement ne souffriraient donc point. Enlin, tant il y a que la nuit tout entière se passa ainsi. D'heure en heure, le médecin
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venait, il le saignait, il lui mettait des sinapismes, mais tout cela en secouant la tète; on voyait bien qu'il faisait son état pour l'acquit de sa conscience et qu'il n'y comptait plus. En effet, le matin du troisième jour, moi aussi je commençai à desespérer; la fièvre s'en allait, mais la vie avec elle. Quand il avait la fièvre, j'ava's toutes les peines du monde à l'empêcher de se lever pour aller vous rejoindre; quand la fièvre fut passée, je l'aurais maintenu dans son lit rien qu'avec le petit doigt. Oh! voyez-vous, mademoiselle Cécile, c'est que ce n'était plus lui qui était faible, ce n'était plus moi qui étais fort, c'était la mort qui était là. — Mon Dieu! mon Dieu! dit Cécile, pardonnez- moi! Samuel crut avoir mal entendu et continua : — La faiblesse ne fit qu'augmenter, il eut encore deux ou trois accès que l'on eût cru que c'était la vie qui revenait; mais, au contraire, c'était l'àme qui disait adieu au corps, et à trois heures moins cinq minutes, mademoiselle, je le vois encore comme je vous vois, il se souleva, regarda autour de lui d'un œil fixe, prononça voire nom et retomba sur son oreiller. Il était mort. — Après, après, Samuel? — Dame! après, vous savez, mademoiselle, à bord la cérémonie n'est pas longue, surtout quand le défunt est mort d'une maladie contagieuse. Je passai un miroir devant la bouche du pauvre garçon; bonsoir, il n'y avait p!us d'haleine. Puis j'allai dire au capitaine : Capitaine, c'est fini, il est mort. — Mon Dieu! mon Dieu! murmura une seconde fois Cécile, n'est-ce pas que vous me pardonnerez? « — Eh bien! me dit le capitaine, puisqu'il est mort, Samuel, mon ami, tu vas venir avec nous faire le procès-verbal, après quoi tu reprendras ton poste. — Pardon, capitaine, répondis-je, mais je n'ai pas fini.
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Pfluvre M. Henri! Et qui donc le coudra dans son hamac? Parce que c'est un simple passager, il ne faut pas pour cela le jeter à la mer comme un chien; ça ne serait pas juste. — Tu as raison, dit le capitaine, mais fais vite. »
Je répondis par un signe de tète, et je me mis à la hesogne, car tout le monde à bord était pressé de se débarrasser de ce pauvre cadavre. Aussi la cérémonie ne fut pas longue. Quand je vins dire au capitaine que M. Henri était enseveli : « Lui as-tu mis un boulet au pied? demanda le capitaine.
— Deux, capitaine, deux, répondis-je, il ne faut pas lésiner avec ses amis. — C'est bien, dit le capitaine. Qu'on monte le corps sur le pont! »
Je le pris dans mes bras, je l'apportai, on le mit sur la planche. Le capitaine, qui est Irlandais, et par conséquent catholique, récita quelques prières; puis on leva la planche, le cadavre glissa, s'enfonça dans ia mer et disparut. Tout était dit.
— Merci, mon bon Samuel, merci! dit Cécile; mais nous devons approcher de cet endroit où tu l'as jeté à la mer? — Ma foi, mademoiselle, nous y touchons; dans cinq minutes, quand nous aurons ce grand palmier qu'on voit sur l'île la plus proche de nous en face de notre beaupré, ça sera là. — Et d'où a-t-on jeté son corps, Samuel? — De bâbord. Tenez, ajouta-til, de là vous ne pouvez pas voir l'endroit, la grande voile nous le cache, entre l'escalier et les haubans d'ariimon. — C'est bien, dit Cécile.
Et la jeune fille s'avança vers l'endroit indiqué et disparut derrière la grande voile.
— Pauvre mademoiselle Cécile! murmura SamucM. — Quand uoi:s serons à l'cndroir juste, Samuel, dit
Cécile, tu me préviendras, n'est-ce pas? — Soyez tran quille, mademoiselle.
Samuel se baissa de manière à regarder sous la voile. Il vit Cécile à genoux et priant.
Cinq minutes à peu près s'écoulèrent, pendant les quelles le pilote tint les yeux fixés sur le palmier. Puis, comme le palmier se trouvait enfin juste par le travers du beaupré.
— C'est ici , dit-il. — Me voilà, Henri! répondit une voix.
Puis le bruit d'un corps pesant tombant dans l'eau se fit entendre.
— Quelqu'un à la mer! cria d'une voix forte le second, qui faisait son quart.
Samuel ne fit qu'un bond du timon au bastingage. Il vit quelque chose de blanc qui tournoyait dans le sillage du navire; puis cette espèce de vapeur flottant à la surface de l'eau s'enfonça et disparut.
— Voilà donc pourquoi, reprit Samuel en reprenant la barre de son gouvernail, voilà donc pourquoi elle priait Dieu de lui pardonner!
VAnna-Beii continua sa route, et, après dix-huit autres jours de traversée, arriva heureusement à la Pointe-à-Pître.