XXIII. — LES MALHEURS VONT PAR TROLPE
Lorsqu'elle revint à elle, mademoiselle Aspasie lui faisait respirer des sels. Le cri qu'avait jeté la pauvio enfant avait été entendu jusque dans la chambre de la marquise, qui avait envoyé sa demoiselle de compagnie s'informei" de ce qui venait d'arriver.
Un instant après, la marquise, voyant que mademoiselle Aspasie ne venait pas, entra elle-même.
Malgré le peu de sympathie qu'il y avait enlre les deux femmes, Cécile se jeta dans les bras de sa grand'mère, lui montrant le terrible procès-verbal dont la leclure glacée venait de trancher d'un seul coup toutes ses illusions, toutes ses espérances.
Ce procès-verbal, c'était l'apparilion de la mort ellemême, de la mort froide, impassible, inexorable, de la mort dépouillée de toules ces précaulions dont l'accompagnent la bonté de Dieu ou la prévoyance d'un ami.
Aussi Cécile ne pouvait-elle que répéter éternellçment ce uiol : « Mort! niorl! mon!...))
Tik LA ROBE DE NOCE.
Quant à la marquise, elle était atterrée; elle avait envisagé d'un seul coup d'oeil tout ce que cette catastrophe avait de terrible pour e'.ie et sa petite-fille.
Toutes ses espérances de repos, de bien-être et de luxe à venir leposaioiu sur Henri de Sennones. La lettre qu'il avait éciiîe huit jours avant son départ de la Guadeloupe, et dans laquelle il donnait à sa fiancée l'état de sa petite fortune, avait servi de base aux calculs de la marquise, ^i'aintenant, tout était fini : Henri était mort, les diamants vendus, les ressources de la malheureuse famille épuisées, et il ne lui restait rien, absolument rien, aux yeux de la marquise surtout, car celle-ci ignorait que depuis trois ou quatre mois déjà, tout le monde ne vivait plus que du travail de Cécile. Mademoiselle Aspasie seule s'en était aperçue, car déjà deux ou trois fois elle avait manifesté à la marquise le désir de se retirer à la campagne, appuyant sa demande sur ce que sa santé affaiblie avait maintenant besoin de beaucoup de repos.
La douleur de la marquisQ fut donc plus grande que ne l'avait prévu Cécile; car Cécile ne pouvait pas lire au fond du cœur de sa grand'maman les véritables causes de cette douleur.
Cela fut un bien pour la pauvre enfant, car un instant en voj.ant chanceler sa grand'mère, elle redevint forte pour ?a soutenir. La marquise était descendue de son lit en peignoir, on la reconduisit à sa cham- Jjre et elle se remit au lit.
Cependant Cécile ne pouvait pas s'en tenir à celte froide annonce de la luortde son amour; elle voulait avoir quelques détails, elle voulait savoir comment celte lettre lui était parvenue. Bref, îa pauvre enfant, ^omme tout malheureux frappé d'un coup inattendu,
doutait encore et avait besoin de la certitude de sa douleur.
La lettre était timbrée du ministère de la marine. L'idée lui vint tout naturellement de s'adresser au ministère de la marine pour avoir les renseignements qu'elle désirait. Llle recommanda sa grand'maman aux soins de mademoiselle Aspasie, jeta un voile sur son chapeau, prit la lettre fatale, la remit dans son enveloppe, descendit, se jeta dans^un fiacre et se fit conduire au ministère de la marine.
En arrivant à la porte elle montra sa lettre au coucierge, et lui demanda de quel bureau venait cette lettre; le concierge répondit qu'elle venait du secrétariat,
Cécile monta au secrétariat et demanda à parler h l'employé qui avait écrit cette lettre.
Il n'était pas encore arrivé, elle l'attendit.
Il vint enfin : chose étrange, depuis qu'elle était revenue à elle, Cécile n'avait pas versé une larme.
L'employé lui expliqua que ce procès-verbal était arrivé de Plymouth, où VAima-Bell avait jeté l'ancre à son retour de la Guadeloupe; qu'elle était accompagnée de ce seul renseignement :
«Le vicomte Charles-Henri de Sennones étant mort à bord de VAnna-Bcll^ le 28 mars 1805, et n'ayant aucun parent connu en ce moment en Angleterre, nous prions le gouvernement français de faire notifier sa mort à mademoiselle Cécile de Marsilly, dontil avait souvent parié au pilote Samuel comme de sa fiancée. Selon toute probabilité, cette demoiselle Cécile de Marsilly est en France.
» Ci-joint le procès- verbal qui constate cette mort.»
Cécile écouta tous ces détails le cœur brisé, niais les yeux secs; on eût dit que la source des larmes était tarie, ou plutôt que ses larmes coulaient en dedans.
Elle demaiîda seulement si on pouvait lui dire où îe corps apit été rapporté.
L'employé lui répondit que lorsqu'un passager ou un matelot mourait à bord d'un bâtiment, on ne rapportait pas son corps, mais qu'on le jetait purement et simplement à la mer.
Cécile revit alors, comme à travers un éclair, ce grand Océan tumultueux et mugissant qui était venu baigner ses pieds le jour où el'e se promenait au bras de Henri, sur le galet de Boulogne.
Elle remercia l'employé de ses renseignements et sortit.
Tout était clair maintenant pour Cécile; ce long temps qui s'était écoulé depuis la mort de Henri, et qu'elle avait passé à l'attendre, avait été perdu à chercher 011 elle demeurait;, d'ailleurs, ces recherches avaient été faites comme les gouvernements en Général font les recherches auxquelles ils n'ont peint d'intérêt; on avait annoncé la nouvelle daiis les journaux, mais Cécile ne lisait point les journaux; enfia on s'était avisé un jour de rassembler les facteurs et de s'adresser à eux; c'est alors qu'un de ces bi"av( s gens avait déclaré avoir porté, dix-huit mois auparavant, des lettres à une demoiselle Cécile de Marsiily, qui demeurait rue du Coq, 5.
Cécile rentra, monta ses cinq étapes et s'apprèîa à sonner, mais elle s'aperçut qtie la porte était ouverîo; eilc poussa la porte, et supposant que mademoiselle Aspasie était entrée chez qiieique voisine, elle la laissa comme elle l'avait trouvée.
Son premier soin fut d'enirer chez la marquise : la marquise était couchée, la tète appuyée entre ses deux mains , et dormait.
Cécile rentra dans sa chambre.
Elle alla droit au secrétaire qui renfermait son trésor à elle, c'est-à-dire les lettres de Henri.
Parmi ces lettres elle chercha celle qu'il lui avait écrite de Boulogne, et elle relut ces lignes :
« La grande et belle chose que la mer, vue avec un profond sentiment dans le cœur! con^me cela correspond à tontes les pensées supérieures! comme à la fois cela console et altrisle! comme cela vous élève de la terre au ciel! comme cela vous fait comprendre la misère de l'homme et la grandeur de Dieu!
»Je crois que je serais éternellement resté assis sur ce rivage où nous avons erré ensemble, et où H me semblait qu'en cherchant bien je retrouverais encore la trace de vos pas. Mon cœur s'agrandissait du spectacle que j'avais sous les yeux; je ne vous aimais plus de l'amour des hommes, je vous aimais comme les fleurs au retour du printemps aiment le soleii; comme, pendant les belles nuits d'été, la mer aime le firmament; comme en tout temps la terre aime Dieu.
»0h! dans ce moment, Cécile, le Seigneur me pardonne si c'est une orgueilleuse impiété, mais je défiais les événements de nous séparer, fût-ce par la mort! Comment, lorsque tout se méie et se confond dans la nature, les parfums aux parfums, les nuages aux nuages, la vie à la vie, pourquoi la mort aussi ne se mêlerait-elle pas à la mort? Et puisque chaque chose
en se mêlant se féconde, pourquoi la mort, qui est une des conditions de la nature, un des chaînons de l'éternité , un des jalons de rinfini, pourquoi la mort seule serait-elle stérile? Dieu ne l'eut pas faite si elle n'eût dû être pour lui qu'une machine de destruction, et si, en désunissant les corps, elle n'eût pas du unir les âmes.
» Ainsi donc, Cécile, ainsi donc la mort elle-même n'aurait pas le pouvoir de nous séparer; car l'Ecriture dit : Le Seigneur a vaincu la mort!
» Adieu donc, au revoir, Cécile, et non plus adieu! au revoir! dans ce monde peut-être, et dans l'autre certainement! »
— Oui, oui! pauvre Henri, murmura Cécile; oui, tu avais bien raison, oui, au revoir, certainement!
En ce momeiTt Cécile entendit à son tom' un cri dans la chambre de la marquise.
Elle courut et heurta dans le corridor mademoiselle Aspasie, qui, pâle et sans voix, accourait chez elle.
— Qu'ya-t-il donc et qu'est-il donc arrivé? s'écria Cécile.
Et en voyant que la demoiselle de compagnie ne lui répondait rien, elle s'élança dans la chambre de sa grand'mère.
La tète de la marquise avait glissé le long des oreillers et était tombée sur le traversin, tandis que sou bras pendait hors du lit.
— Ma bonne mère! cria Cécile en saisissant cette main... ma bonne mère!
La main de la marquise était froide.
Cécile prit la tète de sa grand'maman dans ses bras, et la reposant sur roreiiler, elle l'embrassa à
plusieurs reprises en la conjurant de lui répondre; mais tout était inutile, la marquise resta muette comme elle était restée froide; la marquise avait cessé d'exister.
Pendant que mademoiselle Aspasie était sortie pour un instant, elle avait été frappée d'une apoplexie foudroyante.
Tout était déjà fini quand Cécile était rentrée et qu'elle l'avait vue.
Cécile avait cru qu'elle dormait : elle était morte.
Mais morte sans aucune douleur, sans prononcer une plainte, sans faire un mouvement; morte comme elle avait vécu, sans plus songer à la mort qu'elle n'avait songé à la vie; morte au moment où l'existence allait pour la première fois lui devenir difficile et peutêtre amère.
Une chose étrange, c'est que lorsque deux grandes douleurs frappent à la fois la même personne, l'une défend l'âme contre l'autre; une de ces deux douleurs eût écrasé Cécile : elle se releva forte contre toutes deux.
Puis, peut-être la mort de Henri lui avait-elle inspiré quelque projet fatal dont la mort de sa mère hâtait l'exécution.
A la vue de la marquise morte, mademoiselle Aspasie déclara que sa peine était si grande qu'elle ne voulait pas rester un instant de plus dans la maison.
Cécile se releva du pied du lit de sa grand'nière où elle priait, fit les comptes de mademoiselle Aspasie et la paya en la remerciant de ce dont aucun argent ne paye, c'est-à-dire des attentions qu'elle avait données à la mai'quise. *
Puis la jeune fille appela la bonne femme qui avait le
2/l0 LA ROBE DE ^OCE.
soin de son petit ménage, et la pria de se charger, avec la propriétaire de Tappartement, de toutes les démarches funèbres qui restaient à faire. Comme Cécile était fort aimée dans la maison, où cependant elle ne parlait jamais à personne, mais où elle passait pour un modèle d'amour filial et de chasteté, chacun s'empressa de lui rendre service autant qu'il était en soi.
Alors Cécile rentra dans sa chambre et ouvrit un tiroir.
Puis elle en tira sa robe de noce.
A cette vue ses larmes, si longtemps retenues, éclatèrent enfin. Il était temps, une plus longue compression lui eût brisé le cœur.
Puis, lorsqu'elle eut longuement pleuré en tenant sa belle robe sur Ses genoux, lorsqu'elle eut baisé chaque bouquet, chaque fleur, chaque arabesque, lorsqu'elle l'eut élevée sur ses deux bras en legardant le ciel et en criant : « Henri! Henri! » elle jeta une seconde fois un voile sur sa tète et sortit.
La demande de mademoiselle Aspasie avait épuisé les dernières ressources de Cécile, il ne lui restait plus, pour faire enterrer sa grand'mère et pour accomplir le projet qu'elle avait conçu, d'autre moyen que de vendre sa robe de noce.
Elle courut chez le marchand de broderies qui lui achetait ses dessins, et déploya sous ses yeux celte merveille de travail, de goût et de patience sur laquelle elle était restée inclinée près de deux ans; mais du premier coup le marchand lui déclara qu'il ne pouvait en donner le prix que la chose valait, et se contenta de lui indiquer des adresses.
Le mèmejour Cécile (it quelques courses; maisioutes furen! infructueuses.
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La journée du lendemain fut consacrée à l'enterrement de la marquise. Comme on croyait que, sans être riche, la marquise avait quelque fortune, la propriétaire fit toutes les avances et tous les frais du service et de rinhumation.
Le lendemain, Cécile se remit en course. Nous avons vu comment, après avoir encore essuyé de nouveaux refus, la pauvre enfant entra chez Fernande, et comment le prince, touché tout ensemble des pleurs de la pauvre jeune fille et désirant satisfaire aux désirs de Fernande, acheta la robe merveilleuse et en envoya le prix le même jour.
Aussitôt ses trois mille francs reçus, Cécile appela la propriétaire de son appartement, lui remboursa les avances qu'elle avait faites, lui paya le terme courant et lui déclara qu'elle partait le lendemain.
Mais quelques instances que lui fît celle-ci, Cécile refusa constamment de lui dire où elle allait.
Le lendemain, effectivement, la pauvre fille quitta la maison, emportant son secret avec elle.
Pendant quelque temps, ceux qui avaient connu Cécile se préoccupèrent de celte disparition et continuèrent à en parler. Puis, peu à peu, son nom revint moins fréquemment dans les conversations; puis, enfin, comme elle ne reparut plus, on l'oublia tout à fait.