‹ Le dernier oblatChapitre 3 sur 27 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

A.. JAMAR. ÉSITEUR-LIBRAIR:

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Onze heures du soir sonnaient à l'horloge de l'abbaye de Chàalis; toules les lumières s'étaient successivement éteintes derrière les fenêtres qui donnaient sur le grand cloître; les moines dormaient dans leurs cellules, et le plus profond silence, le silence d'une nuit d'hiver sombre et pluvieuse régnait sous les voûtes du monastère. Pourtant un religieux n'avait pas regagné le dortoir avec le reste de la communauté, et veillait encore assis devant la cheminée du chauffoir. 'i 1

a LE DERNIER OBLAT.

Celle immense salle, lambrissée jusqu'à la voûte de boiseries auxquelles le temps avait donné des tons obscurs approchant de ceux de l'ébène, était faiblement éclairée. La seule lampe qui fût restée allumée sur la longue table autour de laquelle s'asseyaient les moines jetait une lueur vacillante qui laissait dans une demi-obscurité les détails de l'ameublement et faisait ressortir seulement les angles luisants et polis des bois sculptés en relief; mais parfois de soudaines lueurs, jaillissant du foyer, effaçaient pour un moment cos clartés débiles et projetaient sur les murs des effets bizarres d'ombre et de lumière. Un des chiens familiers de la maison était accroupi près de l'âtre et reposait sa tête intelligente sur les genoux du religieux, qui le caressait d'une main distraite et restait courbé devant le feu dans l'allitude d'une pénible méditation.

C'était Estève qui veillait ainsi seul et abîmé dans ses réflexions; c'était le pauvre oblat, maintenant religieux profès à l'abbaye de Chàalis. Quelques années seulement s'étaient écoulées; il était dans tout l'éclat, dans toute la force de sa jeunesse, et pourtant sa mère elle-même eût hésité à le reconnaître. Il ne ressemblait plus au bel adolescent dont les traits purs et calmes avaient les contours arrondis, l'expression douce et sereine d'une tête d'ange. Son front semblait s'être agrandi sous l'effort continuel d'une pensée ardente; ses yeux, d'un bleu foncé, étaient couronnés de sourcils saillants entre lesquels des habitudes d'esprit méditatives avaient déjà laissé une ride profonde. La nuance dorée de ses cheveux

s'était assombrie, et son teint avait cette pâleur unie et suave qui décèle, non un affaiblissement physique, mais l'exallation des facultés morales et la prédominance des puissances de l'âme sur les forces du corps. Cette transformation donnait à son visage un caractère de beauté grave et sévère qui rappelait les admirables têtes de saints de l'école espagnole, les sublimes martyrs, les célèbres fondateurs peints par Zurbaran ou Ribera.

Peut-êlre ce soir-là avait-il eu l'intention de consacrer sa veillée à quelque occupation studieuse, car il avait posé sur une petite table, dans l'angle de la cheminée, des livres et une lampe qu'il oubliait d'allumer. Son imagination l'avait entraîné dans les espaces défendus qu'il ne pouvait aborder que par la pensée; il songeait à l'immensité de l'univers, au monde, qu'il avait découvert du fond de sa retraite, à tout ce qu'il avait appris pendant ses heures d'étude, pendant les heures douces et fatales qui s'étaient si rapidement écoulées pour lui dans la riche bibliothèque de l'abbaye. Puis, revenant à des images plus tristes, plus présentes, il soupirait, s'agitait, et prêtait au moindre bruit une oreille inquiète.

Le léger grincement de la clef qui tournait dans la serrure fit retourner Eslève; la porte s'ouvrit brusquement, et un vieux moine entra en grommelant et en criant : Niger, es-tu par là? Niger I ici Niger!

A cette voix, le chien secoua ses longues soies et bondit au-devant du moine, qui le flatta, et dit à Eslève d'un ton courroucé : Ah ! c'est donc vous qui gardiez Niger? C'est vous qui voulez me priver de

4 LE DFHMER OBLAT.

mon seul ami I — Pardonnez, mon révérend père, répondit Eslève avec douceur, ce chien est resté près de moi quand vous avez quitté le chauffoir; je n'ai pas songé à le retenir, et si j'eusse pensé que vous le cherchiez, je l'aurais conduit moi-même à la porte de votre cellule. — Vous m'auriez rendu service, père Eslève, dit le moine d'un air radouci, car depuis une demi-heure je cherche dans la maison cet ingrat auquel je donne un gîte toutes les nuits, et que je. croyais trouver dehors, mouillé et morfondu comme je le suis en ce moment.

A ces mots, il se rapprocha du feu et promena sur la flamme ses mains ridées. Ce religieux était le même qu'Eslève, le jour de son arrivée à Chàaljs, avait vu avec tant de compassion accomplir une pénitence humiliante, et prendre son repas à genoux au milieu du réfectoire. On l'appelait le père Timoliiée. C'était un vieillard taciturne et morose qui se tenait toujours à l'écart et séparé de tous par son silence et son attitude dans la communauté. Ceux qui se souvenaient de sa profession, dont la date remontait à une quarantaine d'années, disaient qu'il avait été dans les commencements de sa vie religieuse un exemple de ferveur, un sujet d'édification, mais (ju'après un certain temps il était tombé dans l'inditîerence, daîis le dégoût des devoirs de son état et peut-être d;ms de secrètes hérésies, de coupables révoltes et une haine intérieure contre l'autorité de ses chefs spirituels. Par suite de ces bruits, sans (hîute, le prieur était d'une inexorable sévérité à son é^Mrd. et lui imposait, sous le moindre prétexte, des

pénitences rigoureuses. Le moine avait longtemps soutenu une lutte sourde contre cette autorite despotique à laquelle le vœu d'obéissance le soumettait corps et âme; mais, las enfin d'urie résislance inutile, il s'était amendé, du moins en apparence, et depuis longtemps il ne donnait plus prise contre lui par d'imprudentes manifestations. Il remplissait exactement ses devoirs religieux et s'isolait autant que possible dans tous les exercices de la vie monacale. A la promenade il marchait toujours seul, au chauffoir sa place était dans un coin, et pendant les repas il gardait un silence absolu. Les seuls êtres auxquels il témoignât quelque affection étaient ce bel épagneul à robe noire qu'il appelait Niger, et une autre pauvre créature aussi dépourvue de raison que le chien, une espèce d'idiot qui venait mendier sa subsistance à la [)orte de l'abbaye. Les jeunes profès se divertissaient aux dépens du vieux moine; ils riaient enlre eux de sa figure hâve et distraite, de ses yeux hagards, de ses manières sauvages, et ils l'avaient surnommé l'ermite. Eslève seul ne s'était pas moqué de ses bizarreries; il n'avait jamais témoigné ni aversion ni sympathie au père Timolhée, et, depuis plus de cinq ans qu'il le voyait chaque jour, il ne lui avait pas adressé deux fois la parole. Ce soir-la il se serait tenu dans la même réserve si le vieux moine n'eût repris l'entretien.

— Que faites-vous donc ici, père Estève? dit-il brusquement; accomplissez-vous quelque pénitence? — Non, mon révérend père, repondit tristement Estève, c'est le chagrin et l'inquiétude qui me tiennent

6 LE DERNIEU OBLAT.

éveillé cette nuit : vous savez que le raaitredes novices, le bon père Bruno, est fort mal. — Oui, j'ai entendu dire cela aujourd'hui. — La nuit dernière j'ai veillé près de lui, et je ne l'ai pas quitté de la journée; mais ce soir il a exigé que je vinsse prendre un peu de repos, il a fallu lui obéir; je me suis retiré l'àme navrée. Depuis hier le père Bruno s'affaiblit de moment en moment. Qui sait, grand Dieu! le malheur qui pourrait arriver celte nuit? Un funeste pressentiment me tient éveillé. Je suis venu ici pour être plus à portée de savoir ce qui se passe dans le quartier des novices et pour accourir au premier bruit. — Vous êtes donc sincèrement attaché au père Bruno? demanda le moine. — Oui, mon père; c'est un homme que je révère et que j'aime, un ami que Dieu m'avait donné. — Vous avez trouvé ici un ami? interrompit le père Timothée d'une voix amère et avec un sourire incrédule. — J'avais trouve plus qu'un ami, répondit Kstève avec l'expression d'une affliction profonde; celui qui va mourir était pour moi un père indulgent et tendre auquel j'osais confier mes fautes, mes faiblesses, mes tourments, toutes les agitations de mon âme. — C'était un confesseur indulgent, dit froidement le père Timothée; il vous passait volontiers les petites fautes dont s'effraye votre conscience, il compatissait à la fragilité humaine, et vous soutenait dans les tiédeurs passagères, dans les langueurs de votre dévotion. iMais, si une seule fois votre esprit s'était laissé aller à certains doutes, si votre àme, au lieu d'être tourmentée par des scrupules puérils, se fût révoltée contre ce joug

LE DERNIER OBLAT. t

pesant et continuel qu'on appelle la règle, vous auriez vu ce que serait devenue l'indulgence de voire père spirituel. — Je l'ai vu, mon père, répondit Estève, j'ai éprouvé cette sainte indulgence d'une âme croyante, ferme dans sa foi, pour les souffrances d'un esprit tourmenté par le doute, accablé de dégoût et épouvanté de son propre endurcissement.

Une espèce de sourire dérida le visage du vieux moine, il hocha la lête et dit, en rapprochant son siège de celui d'Eslève, comme s'il se sentait disposé à une plus intime causerie : Jeune homme, vous avez trouvé ce que je cherche inutilement ici depuis quarante ans : quelqu'un à qui vous avez pu, sans péril et sans crainte, dévoiler loule voire pensée. — Pourtant, mon père, vous avez connu bien avant moi celui près duquel j'ai trouvé de si grandes consolalions. — Oui, il est entré dans celte maison quelques mois après ma profession ; je l'ai toujours tenu pour un homme simple et animé de bonnes intentions, mais il me semblait trop pieux, trop orthodoxe pour être loléranl. Je pensais qu'il n'y avait personne ici avec qui l'on put s'expliquer sans danger sur certaines questions, et j'ai renfermé en moi-même mes opinions, mes sentiments, les irrésolutions de mon esprit, les Iroublrs de mon âme, enfin tout ce que j'ai pensé et souffert pendant plus de quarante années. — Je comprends, mon père, vous avez redouté la slupide indignation des uns, les interprétations perfides, la commisération hypocrite des aulres, et peut-être quelque lâche délation.— Oui, voilà ce que j'ai craint. Pour me soustraire aux trahisons, à la

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persécution de ceux qui m'entouraient, je me suis isolé de tous, j'ai tracé autour de moi comme un cercle fatal où je roule éternellement seul, et pourtant on ne m'a pas toujours laissé tranquille dans celle affreuse solitude morale où je me suis réfugié. J'ai subi plus d'un chàliment, j'ai été puni pour mon silence, pour des fautes purement négatives, et j'ai scandalisé, sans le vouloir, ces hommes qui n'ont rien à me reprocher que ma persistance à me taire. Grand Dieu! qu'eùt-ce ele si j'eusse une seule fois dit devant eux ce que je viens de dire devant vous! — Combien je suis touché de votre confiance, mon père! s'écria Eslève avec sympathie. Helas! ces peines qui Vous affligent depuis si longtemps, je commence à les éprouver; moi aussi j'ai souffert, j'ai désespère dans les horreurs du doute. — Des doutes, je n'en ai plus, répondit froidement le vieux moine. Quelque jour je vous ferai ma profession de foi, et je vous dirai ma vie dans le monde, cette vie qui a fini ici lorsque j'avais à peine vingt-cinq ans. — La mienne a été plus courte encore, murmura Eslève. — Mon fils, permettez-moi de vous donner ce nom entre nous, mon fils, pourquoi êles-vous ici? reprit le père Timothée en arrêtant sur le jeune profès des yeux caves et expressifs; comment vous êtes-vous enseveli, comme moi, h la fleur de votre âge, dans cet horrible tombeau? Est-ce volontairement que vous avez fait ce sacrifice insensé?

Eslève raconta brièvement le vœu de sa mère, les premières années de sa vie, les dispositions avec lesquelles il était entré à l'abbaye de Châalis, les senli-

ments où ii était encore en prononçant ses vœux, et ce qu'il avait éprouvé à mesure qu'une lumière nouvelle avait graduellement pénétré les ténèbres de son esprit. Le vieux moine {'écouta, recueilli dans un vif sentiment d'intérêt, en faisant parfois un geste d'assentiment, comme s'il recoimaissait quelqu'une de ses propres impressions dans le récit d'Estève. Ensuite, il lui dit en soupirant : Lorsque je me séparai autrefois du monde, mon cher fils, j'en emportai des souvenirs plus vifs; j'y avais laissé des ohjels d'amour et de haine... Vous n'éprouvez pas, vous, ces retours, ces regrets? — Je songe souvent à ma mère, repondit Estève emu de ce souvenir. Je songe à ma pauvre mère, qu'un affreux malheur a frappée. Elle avait donné un de ses fils à Dieu, et Dieu lui a retiré l'autre. Mon frère, le comte Armand de Blanqueforl, est mort l'année dernière, et mon père transmet son nom et sa fortune à un parent qu'il vient d'appeler près de lui. Je tiens ces détails du digne piètre qui m'a élevé et qui n'a plus quitté ma mère. — Ainsi vous êtes mort pour votre famille? — Pour ma famille comme pour le reste du monde, répondit Estève avec une amère tristesse; la sœur de ma mère, une digne femme, habile cependant Paris. Je reçois une ou deux fois l'année de ses nouvelles; elle m'envoie de petits cadeaux qu'elle suppose sans doute devoir plaire à un religieux, mais elle ne vient jamais ici. Je ne l'ai revue qu'une seule fois, la première année de mon noviciat. — Oui, on nous oublie comme si nous étions réellement retranchés du nombre des vivants, murmura le vieux moine en appuyant son

front sur sa main blême et desséchée. Y a-t-il encore quelqu'un au monde qui se souvienne du comte de Baiville?

Un triste silence suivit ces paroles. Les deux religieux, assis devant le foyer où il n'y avak plus que des cendres lièdes, étaient pensifs et immobiles. Dehors, lèvent mugissait, et de larges ondées de pluie battaient les fenêtres du chauffoir. Tout à coup le chien qui sommeillait aux pieds du père Timothée se dressa en poussant un hurlement plaintif et prolonge. Estève frémit.

— 3Ion père, dit-il, lorsqu'un chien fait entendre ce cri lamentable, c'est que quelqu'un va mourir... Certainement le père Bruno est plus mal... Je cours au quartier des novices. — Je vous accompagne, dit le père Timothée.

Ils descendirent. Tandis qu'ils Iraversaientle grand cloilre, la cloche de l'église soima.

— Ce sont les prières des agonisants, dit le vieillard; combien de fois, grand Dieu I j'ai entendu ces sons funèbres I

Quelques novices priaient, agenouillés dnns leur dortoir, devant la cellule du père Bruno; la porte était ouverte, et l'on voyait le mourant sur son lit, entouré de plusieurs frères convers. H s'éteignait paisiblement, avec une physionomie sereine, comme il avait vécu.

Esièveentra tremblant et suffoqué par ses sanglots. Le père Timothée resta dehors, appuyé contre le njur, les mains sous son scapulaire, et la tête couverte de son capuchon.

— Sa Révérence le père Bruno semblait sommeiller, dit un des convers à Estève; tout à coup il lui a pris une convulsion, et il est tombé en agonie. D'un moment à l'autre il peut passer. J'ai pris sur moi de faire avertir Sa Paternité.

Estève vint s'agenouiller près du lit; il n'espérait pas que son vieil ami put le voir ou l'entendre, et , prenant dans ses mains la main déjà froide qui pendait sur la couverture, il la couvrit de larmes. Mais le mourant reconnut encore son enfant de prédilection, et, faisant un suprême effort, il se souleva en murmurant : Estève, écoute-moi...

Le jeune profès se pencha sur lui éperdu.

— Eslève, reprit le moribond, ne va pas au-delà des vœux que tu as prononcés... Quoi qu'on fasse, n'entre jamais dans les ordres sacrés... Refuse la prêtrise... On te persécutera peut-être... Sache résister... Il y va de ton salut. — Oh ! mon père! je n'oublierai jamais vos paroles, répondit Eslève en pressant de ses lèvres la main qui essayait de serrer une dernière fois la sienne.

En ce moment le prieur entra, suivi de deux autres religieux, et commença les prières des agonisants. Vers le matin, au premier rayon qui pénétra dans la cellule, le père Bruno cessa de vivre.

Lorsque tout fut fini, le prieur et ses deux acolytes se retirèrent lentement ; Eslève sortit le dernier de la chambre mortuaire. Alors seulement il s'aperçut que le père Timothée avait veillé toute la nuit dans le dortoir. Le prieur avait aussi reconnu le vieux moine, et, arrêtant sur lui un regard sévère, il dit dure-

remenl : Voire Révérence a voulu voir comment on meurt chrélicnnemeiil ; qu'elle se souvienne à sa dernière heure de la fin édifiante du père Bruno.

Le vieillard écouta ces paroles d'un air impassible, et, lorsque le prieur et sa suite se furent éloignés, il se rapprocha d'Estève, qui s'en allait seul, la tète baissée sur sa poitrine, et il l'accompagna silencieusement jusqu'à sa cellule. Cette marque de sympathie et d'inlérêt-toucha l'àme affligée d'Estève, et acheva de vaincre le secret éloignement qu'il avait ressenti si longtemps pour le père Timothée.

— 0 mon père! dit-il, vous comprenez ma détresse, mon désespoir, et vous veriez à mon secours; que votre charité soit bénie!

De ce moment datèrent de nouvelles relations entre lejeune profès et le père Timothéo; mais il fallut apporter dans cette inlimilé, qui s'accroissait de jour en jour, beaucoup de prudence et d'apparente réserve. Le prieur s'immisçait continuellement dans la vie des religieux soumis à son autorité; il surveillait d'une manière occulte toute leur conduite, et savait mettre un terme aux liaisons qui lui déplaisaient. 11 haïssait et redoutait le père Timothée, dont il soupçonnait depuis longtemps les secrètes et monstrueuses hérésies, et il n'eût reculé devant aucun moyen pour rompre les relations qui s'étaient établies à son insu entre ce réprouvé, comme il l'appelait, et le religieux qui donnait les meilleurs exemples à la communauté. Au milieu de ses troubles d'esprit les plus amers, de ses alternatives les plus douloureuses de révolle et de résignation, Eslève n'avait jamais com-

mis une seule faute conlrc la règle, il n'avail trahi \)?.r aucune manifestation imprudente la transformatiiiii qui s'elait lentement o[)erée dans ses sentiments et ses croyances, et il |)assait généralement pour une âme simple, pieuse, humble, et docile jusqu'à la plus entière abnégation. Il aNait dû à cette opinion bien accréditée dans l'esprit du prieur une certaine liberté d'action dotit ne jouissaient pas les autres religieux. 11 pouvait employer à son gré toutes les heures où il n'était pas dans l'obligation d'aller au chœur, et la bibliothèque du couvent était tout entière à sa disposition.

Dès les premiers jours de sa profession, Eslè\c s'était aperçu de l'espèce d'éloignement que les moines avaient les uns pour les autres. Ces hommes, confondus depuis longtemps, pour la plupart, dans une même existence, étaient sépares de goûts, de caractère, d'opinions; la règle ne les avait soumis qu'extérieurement à son joug inflexible. Les uns, c'était !c plus petit nombre, vivaient dans les pratiques d'une dévotion outrée; les autres végétaient, n'ajant d'autre pensée que la satisfaction des besoins matériels; d'autres encore avaient des manies innocentes auxquelles ils se livraient avec une incroyable ardeur; ils se passionnaient pour les fleurs, pour les oiseaux, et consacraient leur vie à élever des s<'reins ou à cultivor l'orangerie et le parterre.

Estève n'avait contracté aucune amitié parmi les religieux, et la mort du mailre des novices l'aurait laissé dans un isolement absolu, si le père Timoihéc ne lui eût dès lors témoigne tant île symp:ithie et

d'affeclion. Ce vieillard farouche, endurci contre ses propres souffrances, et dont l'àme avait été si longtemps fermée à tout attachement humain, retrouvait pour le jeune profès les sentiments dont il avait été capable autrefois , l'amitié , le dévouement , une certaine tendresse de cœur. Mais celte amitié ne s'exprimait que par des témoignages secrets, presque furtifs, car le pèreTimolhce sentait que le prieur en ferait un crime à Esléve. C'était le soir, dans la cellule de ce dernier, que se passaient ordinairement leurs entretiens et qu'ils raisonnaient en liberté sur toutes cho- , ses.LepèreTimolhoeavait cte un homme du moîide; il acheva d'éclairer Estève en lui racontant les orages de sa première jeunesse et les circonstances qui l'avaient jeté dans le cloître. Avant sa profession, il s'était appelé le comte de Baiville, il avait vu la cour de Louis XV et la société du xviii« siècle; mais son âme était trop ardente, il avait des passions trop violentes, trop vraies, pour cette époque frivole et froidement corrompue. L'infidélité d'une femme fut le malheur qui l'eloigna du monde, et une ferveur passagère le jeta au fond du cloitrc, où sa vie s'était lentement consumée dans de tardifs et inutiles regrets. Ce long désespoir avait étouffe toutes ses croyances; il était tombe dans les derniers abimes de l'indiiYérence et de l'incrédulité; il niait l'immortalité de l'àme et l'existence de Dieu. Pourtant il n'essaya pas de détruire l'étincelle de foi, la lueur d'espoir qui rayonnait encore dans 1 ame de son jeune ami, et jamais il ne formula comiilélemenl devant lui ses fatales convictions.

LE DEKNIER OBLAT. 13

Eslève n'éprouvait pas pour le vieux moine Taffeclion profonde que lui avait inspirée le père Bruno; mais il se laissait aller avec lui à une indéfinissable sympathie, à un sentiment qui était, pour ainsi dire, dans le sang. Il y avait au cœur du fils de madame de Blanquefort quelque chose qui vibrait aussi dans celui du comle de Baiville ; parfois une même pensée faisait tressaillir sous leur robe de bénédictin l'élève du pieux abbé Girou et le gentilhomme cloîtré depuis quarante ans. Souvent aussi Estève exprimait les souffrances, les besoins de son intelligence, les désirs infinis de son cœur, dans un langage qui étonnait le père Timolhée. Jamais, dans le monde où il vivait jadis, il n'avait entendu parler ainsi. Une fois, il dit en souriant au jeune religieux : Mon cher fils, vous avez lu d'autres livres que Y Histoire générale des Conciles, \es Lettres des Missionnaires , el autres volumes très-orthodoxes qui forment la bibliothèque du couvent? — Il est vrai, mon père, répondit Eslève avec quelque émotion; j'ai lu un autre livre, un seul.— Ah ! un livre condamné en Sorbonne peut-être. Et lequel, mon fils? — Le voici, dit Estève en tirant de dessous les in-quarto qui couvraient s;i table un petit volume finement relié; c'est le hasard qui l'a mis entre mes mains, un hasard funeste peutêtre.

Le père Timothée regarda le litre.

— La Nouvelle Héloïse, par J. J. Rousseau, dit-il; c'est un roman sans doute, je n'ai pas lu le livre, mais je connais le nom de l'auleur. C'était celui d'un vieillard qui esl mort à Ermenonville il y a quelques

années, cl qui a été enlerré dans l'ile des Peupliers. — Ah ! mon père, s'écria Eslève avec une âpre tristesse, je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé en lisant ces pages. Elles m'ont charme et torture; elles ont jeté tour à tour mon âme dans des langueurs, dans des joies, dans des tourments inexprimables. J'étais attendri, subjugué; je pleurais sur celte belle Julie, sur son malheureux aniant. D'autres fois, je repoussais le livre; je me disais que cette histoire touchante n'était peut-être qu'une fiction. Ah ! je sentais toujours cependant qu'il y avait quelque chose de vrai, d'éternellement vrai, dans ce livre : c'est la peinture des sentiments, des passions, c'est Tamour qui déborde de toutes ses pages.

A ces mots il caclia son visage dans ses mains et se tut comme effraye de sa propre exaltation. Le père Timolhee feuilleta le volume et lut au hasard quelques lignes.

— De mon temps, dit-il, l'amour ne s'exprimait pas ainsi; il avait un langage plus galant, plus leste, plus audacieux. .^lais, dites-moi, mon cher fds, comment ce livre est-il lombé entre vos mains? — Par un hasard foi t simple, repondit Eslève; dans une de nos promenades à Ei-meiionville. je Tai trouvé au bord du lac, en face de file où repose J. J. Rousseau. Sans doute quelque étranger l'avait oublié là en faisant son pèlerinage au tombeau.

Quelques mois s'écoulèrent. Estève était tombé graduellement dans une sorte d'anéantissement moral. 11 accomplissait avec une exactitude machinale tous les actes de la vie religieuse; on le voyait assidu

au chœur; il assislait avec une contenance recueillie aux assemblées capilulaiies que le prieur convoquait quelquefois. Aucun reproche, aucun soupçon ne s'élevail contre lui, el pourtant il n'y avait plus au fond de son âme ni ferveur ni croyances. Une morne apathie avait succède aux luttes desespérées dans lesquelles sa foi avait succombé; il vivait dans un secret et continuel dégoût de ses devoirs et dans le sombre ennui d'une exislence sms intérêt, sans espérance et sans but. Les lettres qu'il recevait de loin en loin de sa mère et de l'abbe Girou lui causaient encore plus de douleur que de joie. Il devinait, à travers la sainte résignation, les graves et pieux coriseilsde la marquise, les efforts d'un cœur désolé, les regrets d'une mère que la mort et un sacrifice volontaire ont privée de ses enfants. Jamais il n'avait maudit ce vœu qui le sépara du monde dès sa naissance, son respect, sa tendre vénération pour sa mère, avaient survécu à ses sentiments religieux; mais les souvenirs qu'il chérissait autrefois, les souvenirs de son adolescence, lui étaient maintenant douloureux. Souvent il disait au père Timolhee : Je tombe diius la crainte et le dégoût de moi-même, tout me blesse et m'irrite, j'ai horreur de la solitude de ma cellule, et la compagnie que je trouve au jardin, au réfectoire, au chaufîoir, partout, m'est insupportable. Oh! mon père, que deviendrais-je sans votre amitié?

Sa seule distraction était de descendre quelquefois jusqu'à la grille de la cour d'entrée pour assistera la distribution qu'un frère convcrs faisait chaque jour

aux pauvres mendianis du voisinage. Vers midi, celte troupe déguenillée arrivait larilôl nombreuse, tantôt réduite à quelques vieillnrds infirmes. II y avait parmi les malheureux qui recevaient l'aumône à la porte de l'abbaye un homme auquel le père Timothée témoignait depuis longtemps un intérêt mêlé de compassion. Ce mendiant était connu dans le pays sous le nom de Genest le vagabond. C'était une espèce de Samson aux cheveux crépus, à la face de léopard, un type accompli de la force physique; mais ce développement magnifique de la forme semblait s'être opère aux dépens de l'intelligence; Genest le vagabond était un pauvre idiot, un f )U tranquille et inofTensif, dont on reconnaissait au premier aspect l'infériorité morale. Son regard avait une expression inquiète et vague, ses traits étaient peu accuses, et ses épaules de géant supportaient une tête d'enfant. Ce malheureux et;iit ne sur une des fermes de l'abbaye, et dès son enfance il avait lemoignéWe singuliers instincts, l'instinct des espèces voyageuses qui changent de lieux selon les saisoris. I. 'hiver il demeurait volontiers dans les environs du couvent, où il était sûr de trouver la nourriture et le gile; mais, les Iteaux jours venus, il s'en allait au hasard et vaguait jusqu'aux approches de l'hiver. Deux ou trois fois il avait été arrête dans ses courses vagabondes, et comme on était parvenu à comprendre dans son langage obscur, presque inintelligible, qu'il venait de l'abbaye de Ghàalis, la maréchaussée l'y avait ramené comme un malfaiteur. Il arrivait les mains liées, la ligure hâve et bouleversée par une sorte de

LE DEIIMER OBLAT. 19

teneur inslinclivc; on l'enfermait pour Tempêcher de repartir. Alors il tombait promptemcnl dans un dépérissement complet. T.jcilurne, accroupi dans un coin (le h chambre où on le retenait, il se laissait mourrir de f;iim. Le père Tiniolhée avait eu assez de crédit pour le délivrer d'abord de celte réclusion et pour lui donner ensuite les moyens de s'al.andonner au besoin de mouvement qui le tourmentait. Le printemps venu, il lui altacîiiit au cou un rouleau de fer-blanc qui contenait un cerlilicat signé par le prieur de Chàalis et une permission de demander {'aumône. Avec ces papiers, il pouvait parcourir librement non seulement tout le Valois, mais encore les pays environnants.

Eslève en était venu à envier le sort de celle triste créature.

— Que ne suis-je resie, comme ce malheureux, dans une élernelle enfance! disait-il au père 'i'imo- (hée, j'aurais pu vivre ici sans comprendre la misère de ma condition. D';iulres fois, lorsque l'air était alliedi par les premières brises du printemps, il s'approchait de l'idiot qui, joyeux et comme épanoui fious ses haillons, regardait le ciel resplendissant, et ii mui murait avec une amère tristesse : Va, lève-loi, suis iinstinct qui le pousse hors d'ici, jouis selon les facultés bornées, intimes; pauvre créature sans intelligence el sans raison, tu es plus heureuse que moi !

Les dernières prévisions du père Bruno préoccupaient parfois l'esprit d'Eslève, et il éprouvait un nouveau souci eu songeant h l'espèce de persécution

qu'on lui susciterait i)eul-c'lre bientôt. En effet, vers le temps de Pâques, le prieur lui dit un soir, en sortant du réfectoire : Mon rhcr fils, venez me trouver demain après la messe; j'ai à vous parler de choses importantes et qui touchent à vos intérêts temporels cl spirituels.

Le même soir Esîève i apporta au père Timolhée ces paroles du prieur.

— L'intention est évidente, dit le vieux moine; Sa Paternité vous proposera d'entrer dans les ordres sacrés, elle veut vous élever au sacerdoce. — Je n'avais pas besoin des dernières recommandations du père Bruno pour repousser ce nouvel engagement, répondit Estève avec une sombre décision ; quoi qu'il puisse en avenir, je le refuserai : c'est assez d'èlre un religieux sans ferveur, sans croyance, et qui en secrel a mille fois renié ses vœux; je ne veux pas devenir un prêire sacrilège.

Le vieil athée hocha la tcfe; il était trop endurci dans son impiété pour être touché de semblables scrupules; d'aulres considérations le préoccupaient en ce moment.

— Mon fils, dit-il, je suis convaincu que le père Bruno, en vous parlant comme il l'a fait h son lit de mort, n'avait pas sculem.ent en vue d'empêcher que vous devinssiez un mauvais prêtre; une autre pensée dictait sa dernière recommandation. — Et celte pensée, vous l'avez comprise, mon père? — Oui : un moine peut être relevé de ses vœux, mais un prêtre est à jamais lié. Si consécration est indélébile.

Estève tressaillit à ces paroles comme si un éclair ^'ùt passé devant ses yeux.

— Un religieux peut donc quiller cet habit et retourner au iiionilc?s"écria-l-iI. — Oui, cela est arrivé; rhi>!oire même a consfale ces exemples : le roi don Bamire d'Aragon lui relevé do ses vœux après avoir passe quai anie ans dans lecloîlre. 11 sortit de l'abbaye de S.iinl-Poiis pour monter sur le irône, et il se maria avec A^uèsd'Aquilaine. 11 y a encore d'aulres exemples moins illustres du même ("ail ; on en a même vu dans le sièch- où nous \ivons. — lit vous, mon père, vous n'avez pas Icnle de les suivre? interrompit E'^lève; vous n'avez pas essayé de soulever la pierre de voire tombeau, de sortir d'ici libre, libre à jamais? Mais qtielles considérations ont pu vous arrêter? Putjiqiioi portez-vous encore cet habit? — Parce qu'il aurait fallu d'abord être hors d'ici pour solliciter et obtenir la permission de le quiller, répondit le vieux moine; on s'est douté de mon intention, et j'ai été eiioitemcnl surveillé. Les dignitaires qui ont successivement gouverne l'abbaye depuis ma profession se sont lègue l'un à l'autre le soin d'empêcher que, directement ou indirectement, je fisse des démarches en cour de Rome. J'osai songer à agir moi-même. Pendant des années, j'ai nourri des projets d évasion, j'ai sourdement combine les moyens de fuir, mais le plus puiss:iiit, le plus sûr me manquait: je m'en étais prive en faisant vœu de pauvrelé. — Il est vrai, dit Esièveen passant la main sur sa robe de laine blancli!', celui qui sori irait d'ici n'aurait pas de quoi s'acheter uu autre vêlement, ni les moyens de se procurer un abri. — Voilà pourquoi l'on reste, reprit froidement le père Timothée; ce n'est pas la voix de

2a LE D RNIER OBLAT.

leur conscience, ni la crainte de Dieu, ni aucune considéraiion semblable, qui relient la plupart de ces moines : c'est l'impérieuse loi de la nécessité. Qui oserait franchir celle porte ouverte au delà de laquelle tous les chemins nous sont fermés? Depuis que je suis ici. deux religieux seulement ont lente celrte terrible chance : l'un est revenu de lui-même, ne sachant où trouver un asile, et il en a élé quille pour faire amende honorable devant la communauté capilulairemenl assemblée; l'autre a été arrêté à la fronlière de Hollande, et ramené au couvent, du moins on l'a dit; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne l'ai jamais revu. Sans doute il a subi, ici ou dans quelque aulre maison de l'ordre, le châtiment de sa faute. — La séquestration, une prison perpétuelle! murmura Estève en frissonnant, car il s'était tout à coup souvenu du spectre qu'il avait aperçu naguère, et de ce que le père Bruno lui avait dit des malheureux enfermés dans l'enceinte du troisième cloilre.

Le lendemain, à l'issue de la messe, Esiève monta h la cellule du prieur. Au moment de franchir la porte qu'ouvrait devant lui le même frère convers qui jadis l'avait iniroduil dans l'abbaye, il se souvint de son arrivée à Chàalis, de la confiance, du pieux espoir avec lequel il était venu se remellrc aux mains du père Anselme, et ce retour vers le passé l'atlendrit douloureusement. Il regretta ses croyances perdues, ses jours d'innocence, les ténèbres où il avait marché tranquille jusqu'à ce qu'une lumière fatale lui eût fait voir des abîmes sous ses pas. Cette

impression devint encore plus vive lorsqu'il se trouva en présence du prieur: les années qui venaient de s'écouler n'avaient laisse aucune (race de décrépitude ou de vieillesse sur le front du père Anselme; c'était toujours la tnéme figure grave et tranquille, le même port de lêle imposant, le même geste (oui à la fois humble et absolu.

— !\Ion cher fils, dil-il en faisant asseoir Esiève près de lui, voilà plus de sept ans que vous êtes dans notre maison, et je puis rendre témoignage de votre conduite. Klle a été un exemple édifiant pour la communauté et un sujet continuel de satisfaction pour vo? supérieurs.

Estèvc ne put entendre cet éloge sans un secret malaise, une sorte de honte; sa fierté, sa franchise naturelle, furent près de l'emporter sur sa prudence et sur une longue habitude de réserve et de soumission. Il se contint pourtant et répondit au prieur d'une voix altérée et en baissant les yeux : Votre Paternité m'attribue des mérites que je suis loin d'avoir. Entre toutes les vertus chrétiennes, je n'en possède qu'une : c'est le sentiment profond de ma faiblesse et de ma misère.

La pénétration du prieur ne vit rien dans ces paroles si amèrement sincères; il les attribua à un sentiment exagère d'humilité. Sans dévoiler entièrement ses intentions à Esiève, il lui parla longuement de l'autorité, des privilèges attachés au sacerdoce, et lâcha d'exciter son âme aux ambitions permises dans l'élat religieux. Le père Anselme n'était pas un de ces hommes évangéliques qu'animent une foi simple

et le pur esprit de charilé. H avait subi jusqu'à un certain point rinflurnce de son siècle. Au lieu de croyances, il avait des opinions, et, chez lui, la conviclion religieuse cmprunlait la forme violente des passions politiques. Il voyait avec une indignation profonde les progrès de la philosophie, et il s'y opposait de toutes les forces dont il pouvait disposer. En d'autres temps, il n'eût peut-être pas maintenu si sévèrement la règle dans sa communaulé et soumis la vie des religieux à une discipline si rigoureuse; mais les dangers qui menaç.iient la religion le rendaient inflexible et prêt à tout pour la défendre. 11 attendait beaucoup d'Eslève. bien qu'il le tint pour un esprit froid et timide. Il pensait que le jeune profès, animé par la pensée de lui succéder un jour, le seconderait dans son œuvre, et ce fut dans ce but qu'il le combla, ce jour-là, des témoignages de sa bonne volonté. A la fii» de celle longue entrevue, pendant laquelle Rslève s'était borné à l'écouter silencieusement, il se leva en disant : Réfléchissez à toutes les considérations que je viens de mettre sous vos yeux, mon cher fils, et que votre humilité ne recule pas devant une sainte ambition.

Ensuite, au moment de le congédier, il parut se souvenir tout à coup de quelque chose que lui avaient fait perdre de vue les graves questions qu'il venait de traiter, et prenant une lellre parmi les papiers epars sur sa table, il la remit à Estève et lui dit tranquillement : Une personne de votre f.imillc est en danger de mort; elle voudrait avoir la conso- •lation de vous embrasser une dernière fois.

Eslève ouvrit la lellre en pâlissant cl murmura : Quelle douleur encore pour ma pauvre mère! Dans un si court espace de temps, deux perles si cruelles! son tils, puis sa sœur! — Mon cher fils, continua le prieur, vous avez la liberté de vous rendre au vœu

l de cette femme mourante, je vous donne la permission de quitter le monastère pour deux jours. Allez

I voir quelle est la fin de ceux qui n'ont pas vécu chrétiennement, et leurs défaillances à ce moment suprême; allez édifier votre famille par votre présence, et peut-être sauver par vos exhortations une âme condamnée...— Oui, j'irai, dit Estève d'une voix entrecoupée; demain, puisque Votre Paternité m'y autorise, je partirai. — Aujourd'hui même, si vous voulez, mon cher fils, répondit le prieur; l'exprès qui a apporté cette lettre a ari'.ené un carrosse, et il

j vous attend dans le logis des hôtes.

I Vers le soir du même jour, Eslève arrivait à Paris et descendait à la porle d'un des beaux hôtels du quartier Saiiit-Honore. La rapidité du voyage, le mouvement de la foule, le fracas de cette immense cirçulalion au centre de laquelle il s'était trouve en traversant la grande ville, l'avaient jeté dans une sorte de stupeur et de vertige. Ce fut presque machinalement qu'il monta le somptueux escalier et qu'il parcourut les vastes salons de l'hôtel. En entrant dans le salon qui précédait la chambre de madame Godefroi, il entendit une voix dont Taccent ne lui était point inconnu. C'était celle d'Andreite, la camérisle qui avait jadis suivi la \ieille dame datis son voyage en Provence. La pauvre tille s'arrêta toute

26 LE DERNIER UBLAT,

saisie à l'aspecl du jeune profès, et murmura : M. Eslèvc ! Grand Dieu, qu'il est changé !

Puis, revenant de cç premier mouvement de surprise, elle ajouta en s'approchant de lui : Madame \ient d'èlre prévenue. En apprenant l'arrivée de Votre Révérence, elle a ressenti une grande émotion. Il faudrait lui laisser le temps de se remettre un peu ; elle est très-faible.

Estève s'assit en silence; il se figurait à quelques pas de lui un lit de mort, le lugubre appareil qui environne les agonisants, et son àme était pénétrée de celte tristesse mêlée d'épouvante qui saisit toutes les créatures humaines a l'aspect des terribles images de la destruction et du neanl. 11 frémissait a la pensée du tableau qui frapperait ses regards lorsqu'il passerait le seuil de cette chambre où se mourait madame Godefroi. Un moment plus tard, Andrelte revint.

— Entrez, dit-elle à voix basse et en soulevant la double portière de soie qui séparait le salon de la chambre.

Estève s'avança en recueillant toutes ses forces; mais il ne vit |)as ce qu'il avait imaginé, et le spectacle qui s'ofîrit à ses regards n'a\ait rien de funèbre. Madame Godefroi était couchée sur une chaise longue, et sa (Igure, quoique fort pâle et amaigrie, avait encore une expression vivante. Des flots de dentelles cachaient les lignes altérées, la teinte morbide de ses joues; un manlelel de satin, attaché par un nœud de rubans, couvrait ses épaules et ne laissait voir que ses mains encore belles et d'une blancheur de marbre. La chambre était faiblement éclairée par une

lampe d'albâtre, mais les glaces et les dorures rédéchissaient celle douce clarlé, el une lenlure de lampas hlanc el rose jelait sur lous les objels un rcflel de couleur lendre. La malade n'elait pas seule dans celle chiimbrc si lianle, si fraîche, si ornée; deux jeunes femmes, ses belles-filles, l'enlouraient de leurs soins, el làchaienl de la distraire de ses souffrances. Près de la chaise longue, un vieillard et un enfant feuillelaieul ensemble un volume de gravures, ni l'un ni l'autre n'avaient la conscience du malheur qui était près d'arriver. Sebastien Godefroi était tombé depuis quelque temps dans un affaiblissement moral qui le mettait au niveau de l'inlelligence enfanlirie de sor» pelit-fils. Après une vie active el surabondamment remplie, il végétait doucement pendant ses derniers jours, sans s'apercevoir du coup qui allait le frapper à la lin de sa longue et heureuse carrière.

En voyant enlrer Eslève, madame Godefroi, enfoncée dans ses oreillers de salin, releva lentementla lêle, el dit d'une voix faible : C'est vous, mon cher enfant? Approchez, je n'ai plus la force d'aller audevant de vous.

Il vint près de la chaise longue, et, se penchant vers la malade, il serra contre son visage el contre ses lèvres la main qu'elle lui tendait. Alors la lampe, réclairant en face, montra ses traits dévastes, ses yeux éteints et la fiàleur de son front.

— Oh! mon enfant, est-ce bien loi? s'écria madame Godefroi avec un accent indicible de douleur el d'épouvante.

28 LE DEIJMER OBLAT.

Puis, faisant signe aux deux jeunes femmes de s'éloigner, elle serra plus élroilement la main d'Eslevé cl l'attira encore plus près d'elle.

— Mon fils, dit-elle à voix basse et avec cet accent bref particulier aux esprits sagaces et résolus d;!ns les circonslnnces suprêmes de la vie; mon fils, le couvent est, dit-on, pour ceux qui l'habilenl, le paradis ou l'enfer en ce monde. Qu'a-t-il été pour NOUS? dites, répondez-moi sans scrupule et sans crainte. — L'enfer! repondit Eslève. — Ah! je lavais prévu! s'ccria douloureusement madame Gode frui.

Un silence suivit ces paroles. La malade, épuiser, avait laissé retomber sa têlo sur les coussins et semblait refléchir. Elle entrevoyait la possibilité d'un changement dans l'existence d'Eslève et calculait les chances qu'il y avait pour lui dans l'avenir. Dès ce moment, elle résolut de mettre à sa disposition les moyens de sortir un jour du couvent, si le dégoût de la vie monastique rem[)ortait sur les scrupules de sa conscience et sur toutes les considérations humaines.

— Mon cher enfant, lui dit-elle, il faut que nous ayons ensemble un long enlrelien. Cette nuit, vous veillerez près de moi, et je vous parlerai. — Hélas! pourquoi cette nuit, lorsque vous avez tant besoin de repos? répondit Eslève. Pourquoi, lorsque vous êtes si souffrante, renoncer à vos heures de sommeil? Non, non ; je resterai près de vous, mais vous ne veillerez pas pour me parler. — Mon enfant, il y a ir.tis ir.ois que je n'ai dcrmi, répondit madame (io-

LE DEUMER OCLAT. 29

(lefroi avec un sourire Irislc; ces heures que je veux «'mployeràvousenlrelenir, je les passe oniin.iircment dans une cruelle insomnie. A celle nuil donc; nous serons seuls, il le faut pour ce que j'ai à vous dire.

Los deux jeunes fcnunes se rapprochèrent, et la conversation devint générale. Les fils de madanmc (jodefroi étaient absents, et ne devaient revenir à Paris que dans quelques jours, mais leur j-eune famille clail reslee autour de la pauvre malafle. Les hrus, les pclils-enfaiits, égayaient cet intérieur, dont sans eux la magnificence eût été bien triste pour les deux vieillards.

Uj] peu après larrivce d'Eslève, trois ou quatre marmots, élevés à la Jean-Jacques, firent irruption dans la chambre de leur aïeule. C'étaient de beaux enfants blancs et ros.'S vêtus presque aussi légèrement que des amours. Un simple fourreau de basin couvrait leurs formes p!)le!ées, et leurs cheveux blonds flollaient en grosses boucles naturelles autour de leurs visages épanouis. L'extrême simplicité de celle tenue contrastait avec la toilclle bizarre et embarrassanle des jeunes mères, qui, selon la mode du lemps, avaient les cheveux poudrés et relevés en hérisson, et portaient des robes ouvertes cl traînantes sur des jupes à falbalas. Vers l'heure du souper, quelques étrangers arrivèrent : c'étaient les débris de la société de beaux esprits que madame Godefroi avait longtemps reunie dans ses salons. Les années précédentes avaient vu m.ourir les membres les plus illustres de ce cénacle, et quelques disciples des encyclopédistes restaient seuls de l'audacieuse ;

)!ia-

lange dont la vieille dame avait suivi l'clendard proscrit et victorieux.

Estève, assis h l'écart et réfugié pour ainsi dire derrière la chaise longue de madame Godefroi, écoulait avec une surprise et un intérêt indicibles la conversation tour à tour frivole et profonde de ces gens accoutumés à traiter sous une forme légère les plus graves questions. Au premier moment, sa présence avait jeté parmi eux une sorte de contrainte; c'était une chose inouïe que l'apparition d'une robe de moine chez madame Godefroi, et les plus zélés furent près de s'en scandaliser; mais la physionomie timide cl mélancolique d'Estève les désarma. On se mit à discourir gaiement et librement sur toutes choses. Le vieux Godefroi, à moitié assoupi au coin de la cheminée, avait l'air de lire la gazette; les jeunes femmes faisaient de la parfilure, assises devant un guéridon, et les enfants jouaient autour d'elles sur le tapis. Ce tableau d'intérieur, cette scène tranquille qui environnait une femme mourante de douces et sereines distractions, touchèrent vivement Estève. il songea à une autre personne bien chère dont les derniers jours s'écoulaient dans la douleur et l'isolement. Helas! i)ensa-t-il le cœur navre, ma mère sera seule à ses derniers moments!

A onze heures, madame Godefroi congédia tout le monde. On passa dans la salle à nianger; mais Estève soupa seul dans l'appartement qu'on lui avait préparé. Les agitations de cette soirée l'avaient brise; toutes ses sensations étaient émoussées par la surexcitation qu'il venait d'éprouver. 11 était comme

ces plantes qui ont grandi (i;ins les lieux sombres, et qu'un rayon de soleil, le moindre souffle de vent, brûle et flétrit. Vers minuit, madame Godefroi lui fit dire qu'elle l'attendait.

La vieille dame n'avait pas quitte sa chaise longue ; mais les rideaux étaient baissés et les portes fermées, comme si elle venait de se coucher. La lampe de r)uit veillait au coin de la cheminée, et le chien favori dormait aux pieds de sa maîtresse. Andrette et deux autres fenimes qui passaient ordinairement la nuit près de madame Godefroi se retirèrent dans une chambre voisine, et Estève resta seul avec la malade.

— Mon enfant, lui dit-elle avec un soupir, ma fin approche, et je ne m'en irais pas tranquille si je vous laissais ainsi. Il faut que votre sort change; il changera si vous le voulez. — Puis-je le vouloir? mon Dieu! s'écria Estève; vous qui êtes pour moi une amie, une seconde mère, éclairez-moi, guidez-moi. Depuis quelque temps, je m'adresse h moi-même des questions que je ne puis résoudre, et presque malgré moi j'ai conçu un espoir. Vous savez l'affreiix malheur qui a fiappé notre famille. Mon frère est mort, et c'est un parent éloigné qui est appelé à porter le nom et à recueillir l'héritage de la maison de Blanquefort. Pourquoi ne songerait-on pas plutôt à me les rendre? Pourquoi ma famille ne s'adresserait-elle pas à la cour de Home pour me faite relever de mes vœux? Sous l'influence de cette pensée, j'avais résolu d'écrire h mon père lui-même... — Non, non, interrompit madame Godefroi effrayée, gardez-vous d'y songer. Le marquis n'a jamais eu pour vous les sen-

(imcnts d'un père ; il n'aimait que son fils aine. — Je le sais, hélas! répondit Eslève; mais, à présent que je suis son seul enfant, s'il me revoyait, il m'aimerait peut-être. — Jamais, Eslève; renoncez à cette espérance, elle est vaine. J'ai songé à d'autres moyens, j'y ai songé il y a déjà longtemps.

Elle lui raconta alors ses premiers projets, et l'intention qu'elle avait "eue de lui donner une fortune avec laquelle il aurait vécu à l'étranger sans rien devoir à son père, en rcnonç.int même au nom de Blanqucfort pour prendre celui de sa mère. Mais j'arrivai trop lard, continua-t-elle, vous veiûez de prononcer vos \œux. Maintenant je veux mettre à votre disposition les mêmes moyens d'indépendance; vous en userez selon les circonstances et votre volonté. Point de refus, point de retnercîments, c'est un devoir que je remplis envers vouf, cnveis le malheureux enfant de ma pauvre Cécile.

A ces mots, elle reniit une clef à Estève, et le pria d'ouvrir un cabinet de B ule qui était derrière son lit. Au f<ind d'un tiroir fermé à s-crel, dans un coffret de bois des îles, il y avait quatre-vingt mille livres en or, et des bijoux d'une valeur à peu près égale à celle de la somme en espèces monnayées.

— Ceci est à vous, mon neveu, dit madame Godefroi; c'est votre part de mon heritag'; je puis vous la donner sans faire tort à mes enfants, et vous devez l'accepter sans scrupule.

Estève accepta ce don comme il était offert, avec la simplicité, la noblesse d'une botme intention, cl, serrant la main généreuse qui venait d;- le lui faire,

il dit avec émolion : Ma chère lanle, ma seconde mère, je ne sais pas si j'aurai jamais la force, la volonté, d'user des moyens que vous niellez h ma disposition, si j'oserai tenter de reprendre ma Uberlé; mais la fortune que vous me donnez servira au soulagement d'autres malheureux, si eJle m'est inutile; je l'emploierai à faire du bien aux pauvres.

Madame GDdefroi fil un signe d'approbation, et dit avec un faible sourire : A présent, n;on ami, puisque nous y avons pourvu, ne parIor)s plus de toutes ces chuses, détournons notre esprit des pensées affligeantes, drs insages Irisles. J'ai besoin d'être distraite p ir des idées riantes, d'êlre soutenue par la serenile d'àine, la gaieté de ceux qui m'entourent : c'est une faiblesse qu'il faul passer à une vieille femme qui se meurt. Celle nuit, mon CiilV.nt, vous rem[)lacez Andrelte ; prenez un livre sur ce guéridon, et faites-moi une lecture.

Ce fut le roman à,' Estelle, alors dans sa nouveauté, qu'Estève ouvi it au h isard. A ces mots qui commencent la célèbre pastorale de P'Iorian : Je veux célébrer ma patrie; je veux peindre ces beaux climats où la verte olive, la mûre vermeille, la grappe dorée, croissent sous un ciel d'azur, où, sur de riantes collines parsemées de violettes et d'asphodèles, bondissent de nombreux Ironpeaux... Estève et madame Godefroi se regardèrent frappes du même souvenir. Les larmes vinrent aux yeux de la vieille femme.

— Laissez ce li\re, mon enfant, dit-elle avec mélancolie ; parlons des lieux où a commencé notre vie et que nous ne reverrons ni l'un ni l'autre; parlons

du passé. Alors elle prit plaisir à rappeler plusieurs circonstances de ses preniières années, el les peines d'enfant, les joies innocentes qu'elle partageait avec sa sœur. Helas ! conlinua-t-elle, qu'il y a loin de ces beaux jours de ma jeunesse au terme où je suis arrivée! Quc]le différence entre cette jeune lille qui courait joyeusement dans le jardin de la Tuzelle et la vieille femme couchée sur ce lit de douleur, d'où elle ne se relèvera plus!... Pourtant, c'est toujours la même âme dans le même corps! Uh ! déplorable Iransforuialinn que la science humaine ne saurait arrêter! Mystère terrible que les plus grands esprits ne peuvent comprendre!

Elle s'arrêta comme épouvantée de ses propres réflexions, et, faisant un effort pour repousser les terreurs involontaires qui la gagnaient, elle reprit avec un sourire fin et sérieux : Mon ami, la philosophie, qui nous éclaire pendant la vie, ne nous est bonne à rien au moment de la mort. Le plus sage serait de garder les croyances reçues, comme les anciens litres de famille, que l'on ne prend jamais la peine d'examiner, mais que l'on conserve dans ses archives pour s'en servir au besoin. — Ainsi, dit Estève, frappe de ses paroles, ainsi, vous dont l'àme est si ferme, vous dont la vie a été sans reproche, vous qui n'éprou\ ez [)as les craintes, les repentirs d'une conscience tourmentée, vous regrettez aujourd'hui les consolations (le la religion? — Oui, mon cher enfant, répondit avec sincérité la \ieille femme philosophe, mais CCS consolations ne sont plus possibles pour moi; la foi est à jamais éteinte dans mon âme. Ne

LE DERMEU OCLAT. 05

pouvant inuu'.ir avec joie comme une chrétienne, je lâche de mourir avec courage et résignation commtr un esprit fort. Au lieu de me coucher sur la cendre et de re^êlir le cilico, je m'entoure de toutes les jouissances qui embellirent ma vie, je réunis près de moi tous les objets de mon atTeclion : mes derniers regards s'arrêteront sur ces jeunes femmes, sur ces enfants dont les tctes d'ange me souriront jusqu'au moment falal. Mes (ils, mes fils bien-aimes me manquent seuls. — Bientôt vous aurez la consolation de les revoir, dit Eslève.

Madame Godefroi secoua la tête : Non, dit-elle, c'est moi qui les ai éloignés. Ils sont ce que j'ai le plus aimé, ce que j'aime encore le plus sur la terre, et leur tendresse pour moi est égale à l'amour que j'ai pour eux. Nous aurions manqué de courage en nous quittant, et j'aurais trop reaoule la mort en voyant leur douleur.

Cette t^rmete sans ostentation inspirait à Estèvc une admiration mêlée de tristesse et d'étonnemenî. Les yeux fixes sur ce visage encore animé d'une si vivante expression, et dont les nobles traits étaient en ce moment comme éclairés par une flamme intérieure, il ne pouvait croire que madame Godefroi fût près de sa fin, et il concevait une sorte d'espoir.

Le reste de la tmil s'écoula paisiblement, cl au point du jour madame Godefroi renvoya Eslève en lui dis uU : Merci, mon ami; grâce à vous, rîion insomnie n'a pas été si douloureuse, et je me sens aussi Ijien quesij'a\ais dormi.

Le pauvre religieux regagna son appartement

<!ai)s un éîal sin;5Uiier de trouble cl d'exallalion. lî déposa au chevet du lit le coffret que lui avait rerais madame Godcfroi, et, appuyaiit son front dans ses mains, il lâcha de recueillir les idées qui flottaient vagues et confuses dans son cerveau. Mais il était sous l'influence d'une excitation trop vive pour que la volonté put dominer st^s impressions. Ce monde qu'il venait d'entrevoir pour la première fois, les paroles de madame Godcfioi, le tableau de sa jeune famille, le iuxe splendide qui l'envirannait, enfin tout ce qu'il avait vu et enlendu depuis la veille le frappait d'ctonnement et le jetait dans d'ctrangcs agitations. Il comprit mieux alors les privations, les renoncements de la vie monastique, et toute la rigueur de ses engagements. La fatigue apaisa enfin cette iièvre, et il s'endormit sous ses rideaux de soie, en face d'un groupe de bergères qui dansaierit en rond dans un paysage de "NYatteau.

Estève devait être de retour à Châalis le lendemain matin, à l'heure de la m^sse conventuelle. Après avoir passé la journée près de madame didefroi, il avait soupe dans son appartement, comme la veille, et il se disposait à redescemlre le soir, pour faire sos adieux à la vieille dame, lorsqu'elle lui envoya Andrelte.

— Je viens de la part de madame remettre ceci h Votre Révérence, dit la suivante en présentant à Estève un paquet cacheté.

11 l'cnivrit avec émotion, et trouva un petit porlefeuilie de laque sur la [)reinière page duquel madame Godcfroi avait écrit au crayon :

LE DKKNIEK OliLAT. 57

« Adieu, mon enfuit, lVnf;>nt de ?i)a bien aimée Cécile! Ayez le courage de vivre enfin; que de vains scrupules ne vous arrêtent pas. Dieu est bon, et il veut que ses créalun s soient heureuses ici-bas. »

— Hélas! je ne la verrai donc plus, dit Ksicve eu serrant le portefeuille contre son cœur; elle ne veut pas recevoir mes adieux? — Elle a redouté l'cmolion d'un pareil moment, dit tristement Andrelle; elle sent bien que cet adieu est le dernier. — J'ai un meilleur espoir, reprit Eslève; non, il n'est pas possible qu'elle soit si près de sa fin. Elle est encore pleine de force; toute la nuit elle m'a [)arle avec la même grâce, la même fermeté d'esprit qu'autrefois. — Plùl à Dieu qu'elle pût guérir! dit Andrelte en soupirant, mais les médecins l'ont condamnée; ils disent que d'un moment à l'autre elle peut s'éteindre en nous parlant. Elle est au dernier degré d'un mal de poitrine. Ah! s'il y avait un remède à ce mal, fallùt-il l'aller chercher à cent lieues d'ici en marchant à genoux, j'irais!

Le lendemain, Eslève était de retour au monastère. A l'issue de la messe conventuelle, il se trouva sur le passage du prieur, qui l'arrêta d'un geste amical. Le père Anselme avait compté que le zèle religieux du jeune profès se manifesterait dans la visite qu'il lui avait permis de rendre à celte \ieille femme incrédule qui l'appelait près de son lit de mort.

— Eh bien! mon cher fils, lui dit-il, quel a été le fruit de votre voyage? Eles-vous content de ce que vous avez fait et des dispositions où vous avez laisse votre parente? — Oui, mon révérend père, répondit

')S tE DERNIER OBLAT.

simplement Estève. Je l'ai trouvée l'àme pleine de i)onncs intentions et résignée à la volonlé de Dieu. Le soir, lorsque tous les religieux se furent retirés dans leurs cellules, Estève entendit dans le dortoir le pas bien connu du père Timothée, et son chien Niger qui grattait doucement h la porte.

— Qu'avez-vous rapporté de votre voyage à Paris, mon cher fils? dit le vieux moine en souriant et en tournant les yeux vers un objet placé sur la table et soigneusement enveloppé; encore quelque livre défendu ?

Esiève prit le coffret et l'ouvrit en silence.

— De l'orl s'écria le père Timothée, de l'or! des diamants! Mais c'est une fortune qu'il y a là dedans!

Alors Estève lui raconta ce qui s'était passé, et lui montra le porlefcuide où madame Godcfroi avait écrit sa recommandation dernière.

— Si je croyais à une providence divine, je verrais sa main en tout ceci, dit le vieux moine. Qu'allez- \ous faire maintenant que ces moyens de salut sont entre vos mains? Quels projets avez-vous, mon cher fils? — Aucun, repouiiit Estève avec une tristesse calme; une force encore plus puissante que les obstacles matériels me retient ici. Peu m'inipnrtent le scandale que ma fuite causerait dans la communauté cl lesanatlièmesque fulminerait contre moi le prieur; mais je frémis à la seule pensétî du désespoir de ma nière, si elle apprenait que j'ai viole mes vœux. Ma mère, si pieuse, ma mère qui m'a voué à Dieu, hélas! ne se consolerait jamais de mon apostasie; clic mour-

LE DERNItR OBLAT. §9

rait dans les regrcls, dans la terreur des châtiments que !a justice divine réserve aux impies. Ah! plutôt niourir mille fois que de remplir ses derniers jours de telles angoisses! Oui, j'aime mieux mourir, mourir icil

Le père Timolhce serra silencieusement la main d'Eslèvc; sa propre conscience, sa conscience d'alhée, comprenait ces scrupules et approuvait cette résolution.

— Mon cher fils, maintenant il faudrait cacher au plus tôt ceci, dit-il en montrant le coffret; \ous savez à quelle punition s'expose le religieux qui viole le vœu de pauvreté en gardant secrcleinenl de l'argent ! ■Jusqu'ici vous n'avez été l'objet d'aucune surveillance, mais on peut se méfier enfin. Le prieur a une double clef de toutes les cellules; s'il avait l'idée de visiter celle-ci en votre absence, et qu'il y trouvât ce trésor au lieu de la petite somme que la règle vous permet de posséder, vous seriez puni d'abord parla confiscation, ensuite [tar tel châtiment qu'il plairait à Sa Paternité de vcus infliger. — iMais où déposer ce coffret? A qui le confier, mon père?

Le père Timothee réfléchit, hésita un moment, puis il répondit : La terre qui couvre les morts est le plus discret et le plus fidèle dépositaire de ce qu'on veut cacher aux vivants; allons enfouir ce coffret dans un coin du vieux cimetière, et soyez assuré que personne ne l'y découvrira.

En dehors des bâtiments claustraux et non loin de l'église; il y avait un édifice connu sous le nom de Chapelle du Roi, Ce monument, qui existe encore

40 LE DERNIEU OBLAT.

aujourd'hui, et dont l'architecture semble app;nlenir à la seconde moitié du xiii« siècle, était entouré alors d'un jardin inculte qu'on appelait le Vieux Cimetière. A une époque déjà très-eloignée, ce lieu avait servi de sépulture aux bénédictins de Chàalis, et l'on apercevait encore rà et là, sous Therbe humide et grasse, des pierres lumulaires couvertes d'inscriptions effacées. Une fraîche végétation ombrageait ces tombeaux, et des massifs de lilas et de rosiers de Gueldre enviroimaieril la Chapelle du Roi. Les moines ne fréquentaient guère cet endroit écarté; ils préféraient se promeniT dans le preau du grand cluitre ou bien dans leur vaste jardin; mais Eslève y venait quelquefois chercher un m.omenl de solitude et de liberté. Celte nuil-la, bien que l'obscurité fût profonde, il n'eut pas de peine à reconnaître le terrain, et s'arrêlanl devant la Chapelle du Roi, il dit au père Tin^oihée : Ici, contre le mur, j'ai remarque une pierre sans épitaphe; certainement elle couvre une tombe vide. I! serait aise de la soulever. — Essayons, répondit tranquillement le vieux moine.

La pierre n'était pas scellée, elle céda au premier effort. Le cœur d'Estève battait violemment, il n'osait explorer celte tombe ouverte; mais le père Timolhée y plongea une main hardie, et dit d'un ton calme :Rien, il n'y a rien... D >nnez-moi le coffret... A présent, le legs que vous avez reçu est en sùrelé.

Ils replacèrent la pierre; puis fatigues et le front l)aigné de sueur, ils s'assirent un moment pour reprendre haleine. Les lilas en lleur répandaient une senteur amère; on entendait au loin le cri des bctcs

fauves qui vaguaient dans les profondeurs delà forôt de Perthe, mille bruits doux et confus s'élevaient dans ronabrc, comme si le choc d'atomes invisibles eût troublé le silence des airs. Une chaleur humide baignait la vegélalion naissante, et la nalure entière semblait frissonner sous le premier souffle du printemps. Eslève contemplait les splendeurs de celle nuit sereine avec un seiiliment inexprimable de mélancolie el de souffrance. Les magnificences de la vie universelle lui disaient sentir plus vivement la misère et le néant de sa propre existence.

— Mon Dieu ! rnurmura-t-il en élevant vers le ciel son regard animé d'une douleur ardente; mon Dieu I puisque je ne peux vivre par tontes les facultés que vous m'avez données, faites que j'achève de mourir!

— Rentrons, mon fds, dit vixenienl le vieux moine ; Niger parait inquiet, il gronde sourdement. Quelqu'un vient par ici peut-être.— Parlez plus bas, mon père, interronipit Eslève; j'aperçois là-bas comme une clarté.

En ce moment, le chien se serra contre les genoux du père Timolhée, et hurla faiblement.

— Silence ! silence, Niger ! dit le moine. L'ani!nal intelligent se lut el demeura immobile,

l'œil fixe el le poil hérissé, à côte de son maître.

— Niger a peur, murmura le père Timothéeà l'oreille d'Estève; il se passe quelque chose d'étrange.

— Regardez! dit Eslève cri frissoimant.

Une faible clarté paraissait entre les arbres, el montrait un groupe arrête près de la porte du vieux cimetière. Celaient trois frères convers qui arri-

'Î2 LE DEUNIEIl OBLAT.

valent; l'un tenait une pioche et une lanterne, les deux autres port.iiont un brancard.

— Miséricorde! murmura Eslève, un mort!

La fosse était déjà creusée; les frères y déposèrent le cadavre roulé dans un linceul, puis ils se hàlèrenl de la combler sans faire aucune prière, comme s'ils eussent donné la sépulture à un païen ou à un chien. Les deux religieux, cachés entre les arbres, assistèrent en silence à cette lugubre cérémonie. Lorsque les frères convers se furent retirés, le pèreTimothéc prit le bras d'Estcve et lui dit avec tranquillité : Ce qui vient de se passer est un fait fort simple. Le malheureux qu'on vient d'enterrer secrètement était un fou ou un prisonnier enfermé dans le troisième cloître. — Rentrons, mon père, rentrons, s'écria Eslève avec un tressaillement d'horreur: je ne puis supporter ces funèbres imagos... ma raison et ma force m'abandonnent... je deviens lâche, un funeste pressentiment m'épouvante ; j'ai peur de mourir aussi prisonnier ou iiisensé.

Le père Timolhée passa le reste de la nuit près du jeune religieux. Les paroles que lui inspiraient tour à tour sa tendresse d'àme et sa fnàde raison finirent par être entendues. L'imagination d'Eslève se calma, les fantômes qui l'obsédaient s'évanouirent, mais il demeura plongé dans un abattement profond. Corrimc le père Timothée l'exhortait à subir sans révolte la loi suprême de la nécessite, il lui répondit avec l'accent d'une àme découragée : Hélas! mon |)ère, je comprends celte nécessite fatale qui gouverne ma vie, et pourtant je veux en vain m'y soumettre. Que

pcul la volonté de lliomme contre ces mouvements intérieurs qui le troublent et le subjuguent? Je succortîlic à de funestes impressions. Celle cellule, que je trouvais autrefois si riante, me parait aujourd'hui une prison obscure et glacée. Il n'y a plus pour moi de travail ou de distractions possibles; je porte dans tous les actes de ma vie un invincible ennui; je m'cteins dans le dégoût et la lassitude de moi-même. Quelques jours plus lard, Estève reçut la trisie nouvelle à laquelle il s'attendait depuis son relourde Paris. Le prieur, supposant que madame Godefroi avait fait une fin chrétienne, ordonna des prières pour le repos de son âme.

Une année entière s'écoula. La santé d'Estève était gravement altérée, mais cet état de langueur et de maladie lui j)rocura une sorte de soulagement moral. A mesure que ses souffrances devenaient plus vives, les inquiétudes de son esprit s'apaisaient : un trisie espoir le soutenait, et rendait à son âme le calme et la sérénité.

Une fois le père Timothée, qui ne pénétrait point la cause de ce changement, lui dit a\ec satisfaction : Mon cher fils, ce que j'avais espère arrive; vous vous êtes résigné enlin. — Oui, mon père, résigné à mourir, répondit Estève avec un faible sourire.

4Î LE DÎ.UNIER OCLAT.

Un malin, au sortir de la messe, à laquelle il assistait chiique jour m;ilgré son clat de faiblesse et de maladie, Esicve rencontra le prieur, qui s'était arrêté pour ratloiidrc à la porte du grand cloître. Celte marque dVillention et d'inlérêl, la physionomie froidement affligée du père Anselme, lui causèrent un sentiment d'inquiétude; il pressentit quelque nouveau malheur.

— Mon cher fds, lui dit le prieur, quelqu'un vous attend dans \olre cellule pour vous apprendre un triste cvéncrnenl. Allez, et souffrez d'un cœur soumis l'affliclion que la volonté de Dieu vous envoie.

Éstève franchit éperdu l'escalier du dortoir, et il jeta ur> cri sourd en reconnaissant ceiui qui l'atlend:Ml à la porte de sa cellule : c'était l'abbe Giron. La seule présence du vieux prêtre lui apprenait le malheur qui l'avait frappé.

— Ma mière! s'écria-t-il d'une voix étouffée. — Dieu l'a délivrée, mon enfant, repondit le vieillard en levant les yeux au ciel.

Dans le premier moment d'une telle douleur, la présence de l'abbé Girou fut pour Esiève une grande consolation; mais bientôt i! dut ajiporter dans ces relations une réserve qui les rendait pénibles pour lui. Par un. seulirnenl d'atîection généreuse, de délicatesse prudente, il cacha à son vieil ami sesregrels, ses souffrances, toutes les peines qui le dévoraient. Il garda le silence parce qu'il lui semblait que ses plaintes seraient un reproche à la mémoire de sa mère, une accusation contre celui qui l'avait élcNé

LE DERNIER OÎÎLAT. 4i^

dans l'unique but de fiiirc de lui un bon religieux, et donl les inlenlions et les soins avaient été si vains. L'abbé Girou prit aisément le change sur la situation d'esprit de son élève. Il attribua la tristesse d'Estève au malheur récent qui l'avait frappé, et il pensa que son existence dans le cloître était sinon heureuse, du moins facile et paisible. Les discours du prieur confirnicrenl l'abbé dans cette opinion. Le père Anselme lui peignit le jeune profès comme un élu, un prédestiné, l'exemple de toutes les vertus que doit avoir le parfait religieux.

— Monsieur l'abbé, lui dit-il un jour, j'ai fonde sur le père Estève de grandes espérances, et je demande tous les jours à Dieu de lui rendre la santé, pour que je puisse entreprendre bientôt tout ce que j'ai résolu de faire en sa faveur. Les hommes d'une grande naissance et d'un mérite éminent sont rares aujourd'hui dans notre ordre : monsieur l'abbé, votre élève peut me succéder un jour.

L'abbé Girou ne passa qu'une semaine à Chàalis, la protection d'un ancien ami lui avait fait obtenir la place d'aumônier dans une des prisons de Paris, et il alla prendre possession de son nouvel emploi. Avant son départ, Estève, auquel il n'avait pas une seule fois parlé du marquis de Blanqucforf, lui dit, non sans hésitation et d'une voix troublée : Monsieur l'abbé, à présent que ma pauvre mère et ma tante sont mortes, il semble que je n'ai plus de famille au monde... Pourtant mon père existe encore. Je ne demande rien, je n'attends rien de lui, pas même une marque de souvenir; mais dites-moi s'il vit heureux. 2 i

46 LE DERMiiR OBLAT.

— Dieu l'a cruellement frappé dans l'objel unique de son affection, répondit le vieux prêtre en soupirant; il ne s'est pas consolé de la UiOrt de son fiis aine.

Quelque temps après le départ de l'abbé Girou, le père Timolhée emmena un soir Estèvedans l'enclos funèbre qui environnait la Chapelle du Roi. On était à la fin d'avril. Comme une année auparavant, les lilas fleurissaient autour des pierres lumulaires, et les tièdcs haleines, les parfums répandus dans les airs, annonçaient le printemps.

— iMon fils, dit le vieux moine en arrêtant sur Estève son regard froid et mélancolique, il y a un an, vous avez sacrifié à des considérations de respect et de tendresse filiale l'espoir de votre liberté; aujourd'hui aucun motif ne vous arrête plus, il faut partir. — Oui, mon père, répondit Estève avec une tranquillité qui prouvait que sa résolution n'était pas spontanée, oui, j'y suis déterminé, et, si vous le voulez, nous partirons ensemble.

Le père Timothée songea un moment à cette proposition, qu'il était loir» de prévoir; puis, tendant la main à Eslève avec un geste négatif, il répondit : Non, mon cher fils; le peu de tenips qui me reste à vivre ne vaut pas la peine que je sorte d'ici. D'ailleurs, ma présence augmenterait le danger de votre entreprise. Assez de mauvaises chances vous menacent, n'y ajoutons pas celles que vous susciterait la compagnie d'un pauvre vieillard, .le vous connais; vDus ne in'abandoiincriez pas dans un moment de danger, et lious péririons ensemble. Mon enfant, vous partirez seul.

Estcvc connaissait assez le père Timolhée pour savoir que celte réponse était son dernier mot, et il n'essaya pas de changer unedélerminaliop. qu'il avait si fermement exprimée. Seulement il lui dit : Mon père, si quelque jour je suis libre et en sûreté hors de France, auriez-vous quelque scrupule de me venir trouvei? — Non, mon liis, répondit le vieux moine, séduit malgré lui par celte vague espérance. ~ Au moment de prendre un parti si violent, si décisif, continua Eslève, je n'éprouve aucune crainte, aucune liésitation, mais je m'inquiète des obstacles matériels. — J'y ai songé, et je crois avoir tout prévu. Les premières diffîcuUés ne sont rien. Vous vous procurerez aisément un habit séculier; il n'y aura qu'à aller chercher dans le vestiaire ini de ceux que les novices ont laissés en prenant la robe de laine et lescapuiaire : le vôtre môme doit y èlre encore, el, qui sait? le mien peut-être, l'habit de velours et l'épée que j'avais au cù!é en entrant ici vers la fin de l'armée 1745. Toutes ces dépouilles gisent au fond des armoires sous la garde du frère Prosper, qui n'y louche jamais. Je me charge de choisir là un habillement complet que je porterai pièce à pièce hors du couvent; oui, hors du couvent, car vous sortirez d'ici en plein jour, avec votre robe blanche et votre manteau noir. Mais à la promenade, lorsque les religieux seront dispersés comme de coutume à l'enlree de la forêt, vous gagnerez la roule qu'on appelle le Pavé Davesne, el vous irez jus(pi'à celle niaisonnelîe ruinée qu'on voit à gauche, au milieu d'un taillis. Là, sous les décombres, vous trouverez vos habits.

48 LE DIRNIER OBLaT.

La niiil venue, vous partirez sans aulrè bagage que le coffret qui est ici, sous cette jtierre, et vous prendrez à pied le chemin de Senlis. Ensuite tout dépendra du hasard et de l'occasion; vous monterez dans la première voiture publique qui passera, et vous vous laisserez conduire, n'importe où, pourvu que vous vous éloigniez de Chàalis. Cependant Je suis d'avis qu'après avoir fait une vingtaine de lieues vous n'alliez pas plus loin. L'ordre de vous arrêter serait arrivé plus tôt que vous aux frontières, car on supposera nécessairement que vous cherchez à gagner les pays protestants, et que' vous allez vous réfugier en Allemagne ou en Hollande. D'ailleurs il vous faut un passe-port, des papiers qu'on ne se procure pas aisément. Vous resterez donc aux envir>>ns de Paris jusqu'à ce que les premières poursuites se ralentissent. Ici, l'on ne soupçonnera pas d'abord que vous avez fui; l'idée de quelque accident funeste sera la première qui se présentera ; on explorera la forêt, on mettra à sec les étangs du monastère, on sondera les puits, et ce n'est que lorsqu'on aura la certitude de votre entière disparition qu'on verra la vérité. Gela vous donnera au moins deux jours de sécurité : vous les emploierez à chercher un asile où vous puissiez passer quatre ou cinq mois à attendre que les poursuites dirigées contre vous soient moins actives; mais il faudra repartir ensuite, car, si la police cesse de s'occuper de vous, l'autorité ecclésiastique ne vous oubliera pas ; une circulaire aura donné avis de votre fuite et envoyé votre signalement à toutes les maisons tie l'ordre, cl, dans toute l'étendue des pays ca-

Iholiques, il n'y a point d'endroit oii vous puissiez demourer en sûreté. — Mon père, ce n'est pas cet exil qui m'épouvante, hclasl un religieux n*a point de pairie; mais comment ferai-je pour me procurer les moyens de sortir du royaume? Que deviendrai-je dans ce monde où je vais me trouver entièrement isole, sans position que je puisse avouer, sans nom? — .l'ai refléchi là-dessus aussi, mon cher fils; et peiilêJre, moi pauvre religieux, oublié, mort au monde, puis-je encore vous y faire trouver une puissante proleelion. La plupart de ceux que j'ai laissés dans la vie du siècle n'existent plus, ceux de mes amis, de mes compagnons de plaisirs qui vivent encore, m'ont oublie; mais il y a une femme à laquelle mon nom seul doit rappeler un souvenir. C'est une grande dame de la cour; elle était àgee de vingt ans à peine quand je vins ensevelir ici la folle passion que j'avais pour elle. Aujourd'hui ce doit être une vénérable douairière, tout à fait revenue des jolis péchés de sa jeunesse, dévote peut-être; je vous donnerai une lettre pour elle, je vous recommanderai comme un jeune homme, mon parent, qui, pour la première fois, quille la prosince, et pour lequel je sollicite sa bien\eilLmce. Quand vous aurez accès drins sa maison, personne ne vous prenura pour un aventurier, et vousobliendrcz aisément, avec un mot de sa main, les passe-ports nécessaires pour votre voyage. Voila le plan qui me parait le plus simple, le plus facile à exécuter. — Et où trouverai-je cette dame, mon père? demanda Eslève. — A Versailles. Cependant il est arrivé tant de changements depuis l'époque où

30 LE DERMF.R OBLAT.

je l'y ai vue pour la dernière fois, qu'il se pourrait qu'elle n'eût plus les mêmes charges à la cour. N'importe , vous saurez f;icilement quel est l'endroit qu'elle habite, vous la trouverez dans son hôtel, à Paris, ou hien dans sa terre de Froidefont, aux environs de Meaux. Ces grandes familles n'aliènent pas leurs propriétés comme les gens parvenus, et séjournent constamment aux mêmes lieux. — Mais sous quel nom me présenterai-je? Je ne puis, sans imprudence, reprendre celui de mon père, observa Estève. — Sans doute; vous prendrez le nom de votre mère, c'est celui d'une ancienne famille, et il s'éteint en votre personne, m'avez-vous dit. — Eh bien! mon père, je suis prêt et résoin, s'écria Estève en se levant ; à l'œuvre ! Dans trois jours il faut que je sois hors d'ici.

YII

Trois jours plus tard, en effet, vers la tombée de la nuit, deux liommcs étaient arrêtes au bout du chcuiin solitaire qui traverse la forêt d'Ermenonville, et qu'on appelle le Pavé Davesne; c'étaient le père Timothce et Estève. Ce dernier s'était déjà débarrassé de sa robe de bénédictin pour revêtir l'habit h larges basques et le chapeau rond à boucle. Un manteau de drap d'une coupe ancienne cachait sa taille;

LE DîîRMER ORLAT. îil

il porfait sous son bras le lourd coffret qui contenait sa fortune.

— iMon fils, dit h voix basse le vieux moine, l'instant décisif est venu; partez. Du sang-froid, point de précipitation. Gagnez Senlis, et attendez hors de la ville le passage de la première voilure. Si vous le pouvez, prenez celle de Meaux; vous aurez ainsi une chance pour remettre plus tôt cette lettre à son adresse. Adieu, mon fils, adieu!

Estève serra silencieusement la main du père Timothée, jeta un dernier regard autour de lui, et s'éloigna rapidement. Le chemin qu'il suivait était peu fréquenté, surtout à cette heure de la journée; il ne rcnconlra que quelques paysans, qui ne prirent pas garde à lui. Pourtant la nuit s'avançait, et, quand il arriva aux portes de Senlis, toutes les maisons étaient fermées, et aucune voiture ne passait sur la route déserte. La prudence l'empêcha de frapper à l'une des hôtelleries du faubourg, et il se décida à passer la nuit sur un banc, au milieu des allées d'ormes qui bordent le rempart. Jusqu'alors i! avait agi par une impulsion presque machinale; il était allé en avant, sans regarder devant ni derrière lui, et comme emporté p;ir une force intérieure; mais quand il se fut arrêté, quand il se vil seul et tranquille pour plusieurs heures au milieu du repos et du silence de la nuit, il se prit à réfléchir et à penser avec une sorte d'elonnement à l'acte qu'il venait d'accomplir. Une joie indicible, un courage immense, remplissaient son cœur; il se sentait renaître, et, les yeux tournes

;>Î2 LE DERMÎR OBLAT.

sinaienl sur un ciel orageux, il murmurait avec une sourde ivresse: Je suis lihreî libre enfin!

Ce fut ainsi qu'il passa toute celle nuil.

Un hasard heureux lui ôla le souci de chercher comment il s'en irait de là le lendemain : au point du jour, une lourde voilure sortit delà ville; c'était la palache qui, deux fois !a semaine, transportait les voyageurs de Paris à Meaux. Estève se présenta et prit place sans difTicullé. On ne s'étonna point que, pour un voyage si court, il n'eut d'autre bagage que le coffret qu'il avait placé sur ses genoux, et personne ne conçut à son égard le moindre soupçon. Le même jour, vers le soir, il était à Meaux, installe dans l'auberge de la Croix d'or, où étaient descendus avec lui deux ou trois de ses compagnons de route. Son premier soin fut d'aller aux renseignements; il questionna, non sans émoliun et sans anxiété, un des gens de l'auberge.

— Si je sais où est Froidefont î s'écria le valet, j'irais les yeux fermes, d'aulanl plus qu'il n'y a qu'une petite lieue, et que le chemin est uni comme le |»arquet de celte salle. — Et y a-l-il quelqu'un au château? demanda encore Estève, dont le cœur battait plus vite en ce moment. — Certainement, monsieur, c'est-à-dire je le crois, ayant vu passer dernièrement les équipages et tout le train de maison. — Coiiiment? les maîtres du château de Froidefont voyagent donc avec beaucoup de monde à leur suite? — Deux ou trois voitures et puis les fourgons. Il y a toujours grande compagnie au château, et c'était encore bien autre chose du temps de feu madame In

LE DERNIFR ORLAT. ÎÎ3

marquise. — Elle est donc morte? s'écria Estèvc. — II Y a longtemps déjà, répondit tranquillement le valet; aujourd'hui il ne reste plus que madame la marquise douairière et sa pctitc-fiile madame la comtesse de Champreux.

Eslève respira : il était évident que l'aïeule d'une jeune femme ne pou\ait guère avoir moins d'utie soixantaine d'années, et que c'était cette belle marquise de Lcuzière, jadis aimée par le comte de Baiville, qui vivait encore.

— Madame la comtesse douairière de Champreux, reprit le valet avec celle emphase des petites gens qui croient se faire honneur à eux-mêmes en parlant des grands, une veuve de vingt ans, le plus beau parti de la cour, à ce qu'on dit; je tiens cela des gens du château. Est-ce que monsieur connaît quelqu'un à Froidefont? — Je suis venu ici pour avoir l'honneur de faire une visite à madame la marquise de Eeuzièrc, répondit froidement Eslève.

Ce seul mot valait une recommandation, Eslève en fil l'expérience; personne, à l'auberge de la Croix d'or, ne lit sur son compte des invesiigalions embarrassantes. 11 expliqua aisément rcs()èce de denùment où il était par une négligence, un oubli qui lui avait fait perdre ses effets, et il se hàla de commander tout ce qui lui manquait, c'est-à-dire des habits convenables pour se présenter partout. La inode de l'époque favorisa celte complète métamorphose : tous les hommes alors, du m(tins les hommes d'ini certain monde, portaient des perruques poudrées, et Estèvc, qui avait rasé sa couronne mona-

cale, put cacher le sacrifice qu'il avait fait de sa chevelure en adoptant la coiffure des gens élégants. Tous ces soins le préoccupèrent une semaine; puérils pour d'autres, ils étaient graves dans sa situation.

Enfin, par une belle journéede mai, il prit la roule de Froidefont. Ceux au milieu desquels il vivait encore quelques jours auparavant eussent passé à côté de lui sans le reconnaitre : il portait un habit de soie d'une couleur sombre, qui faisait paraître sa taille plus mince et plus élevée; les cheveux poudrés qui entouraient son front donnaient plus d'éclat à son teint; sa tournure était noble, et sous ce costume il ressemblait d'une manière frappante à quelqu'un qui avait rempli la vie de sa mère de douleur, de remords, et dont il n'avait jamais entendu prononcer le nom.

En approchant de Froidefont, Estève crut voir une demeure royale; ses yeux, habitues aux beautés riantes et pittoresques du parc d'Ermenonville, étaient étonnés de l'étendue et de la symétrie de ces janiins crées à l'imitation de ceux de Versailles. Le château, que l'on apercevait à l'extrérnilé d'une longue avenue de tilleuls et de marronniers, avait l'aspect grandiose des monuments dont les lignes droites et prohmgées se détachent sur des masses profondes de verdure. L'ensemble de ce paysage était sévère, imposant, triste même; mais à mesure qu'on approchait, la vue se reposait sur des détails d'un goùl charmant. La voiture s'arrêta à la grille; Estè\c traversa la cour d'honneur et monta le perron avec un Niolent battement de cœur; déjà un des gens du châ-

toau élait allé prévenir la marquise qu'un étranger sollicilail l'honneur de la voir. Kn allendant, Estève fut introduit dans un vaste salon, où il demeura seul. En ce moment, il élait presque effrayé de sa démarche, et il s'inquiétait d'avance des questions de la marquise. L'espèce de mensonge qu'il allait l'aire répugnait à sa loyauté; il hésitait, il se fût enfui volontiers, car il y avait dans son âme un grand courage, mais point d'audace. 11 fut tiré bientôt de ces perplexités par un valet qui, à demi voix et d'un ton respectueux, vint lui annoncer que la marquise l'attendait.

Plusieurs portes s'ouvrirent et se refermèrent successivement derrière lui. Son trouble élait si grand, qu'il avançait machinalement et sans rien voir; il ne vit rien jusqu'au moment où il se trouva en face d'une petite vieille femme assise au coin d'une bergère, et capricieusement occupée à tresser, avec des faveurs roses, les soies d'un bel épagneul couché sur ses genoux. Alors tout son sang froid lui revint subitement ; il repondit au gracieux salut de la dame par une inclination profonde, et dit en lui présentant la lettre : C'est sous les auspices d'une personne qui a eu l'honneur de vous connaître autrefois que j'ose me présenter chez vous, madame la marquise.

La vieille dame l'invila du geste à s'asseoir, et, tirant ses lunettes, elle [)arcouriit la lettre : Eh! bon Dieu ! s'écria-l-elle en repoussant l'épagneul à moitié pomponné, et en se levant avec une vivacité juvénile; eh! lion Dieu ! c'est ce pauvre comte qui m'écrit ; je le tenais pour m.orl! Il y a si longtemps que je n'a-

vais entendu parler rie lui 1 Vous êtes son parent, monsieur, vous l'avez vu dernièrement? Comment se porte l-il? Comment se trouve-t-il dans son couvent?— Parfaitement hien, madame, répondit Eslève un peu étourdi de la question. — C'est une triste vie pourtant que celle-là! reprit la marquise avec un soupir; il fallait avoir une bien mauvaise tète pour prendre un parti si violent. Ah I je me suis souvenue bien des fois du jour où M. de Biiville vint m'annoncer sa résolution... Il disait que la grâce de Dieu l'avait touché. Je le cru?, mais je m'étais figuré que cela ne durerait pas; autrement, j'aurais tenté de lui ôter cette idée, et j'en serais venue à bout... oui, monsieur, j'en serais venue à bout... — Je n'en doute pas, madame, répondit Estève avec un léger sourire. — Et vous êtes son parent, monsieur? reprit la vieille dame en regardant Estève; un petit-neveu qu'il aime comme son enfant. Soyez le bienvenu chez moi, monsieur, et veuillez vous y considérer comnie chez vous. J'entends que vous passiez quelques jours à Froidefont. — Permettez moi, madame, de refuser votre invitation, répondit-il avec embarras; j'ai le projet d'entreprendre un long voyage, et il rue faut faire des préparatifs. Pourtant j'aurai l'honneur de vous revoir encore. — Prétextes que tout cela ! dit gaiement la marquise. Votre oncle m'écrit que vous n'aimez pas le monde, que vous êtes timide et sauvage à l'excès; je conçois cela, puisque vous avez toujours demeuré au fond de votre province. Mais nous aussi nous vivons dans la solitude, dans une solitude absolue. Nous avons, les unes après les autres,

LE DËKMER OBLAT. S7

quelques femmes de noire intimité, de notre famille, voilà tout. — Ce pelit nombre de personnes, qui est pour vous, madame la marquise, un cercle intime, serait pour moi un monde fort imposant. — Eh bien, soit; mais je veux du moins que vous veniez me voir fort souvent. Aujourd'hui, d'abord, je vous garde. N'ayez pas peur; nous n'avons absolument personne. Je veux que vous écris iez à M. de Baivilîe que vous avez passé une journée chez moi. Ce pauvre comte, je suis sûre que cela lui fera plaisir.

Eslève ne résista pas à celte invitation. Indépendamment de la gratitude que lui inspirait un si bon accueil, il prenait beaucoup de plaisir à entendre la marquise. Il l'observait avec intérêt, et lâchait d'apercés oir sous ses rides les attraits qui avaient charmé jadis le CDmle de Baivilîe. Il se sentait d'ailleurs allire par la grâce, la dignité bienveillante, la coquetterie de celle vieille femme, qui le recevait avec un empressement si affable en mémoire de sou ancien adorateur.

Ce plaisir d'observation avait quelque chose de si nouveau, qu'il s'y livrait avec les m.cmes sensations qu'un voyageur qui aborderait des plages inconnues et se trouverait au milieu de gens dont la figure, les habitudes, les idées, seraient pour lui un continuel sujet de surprise et de curiosité. La chambre de la marquise avait été arrangée à l'époque de sou mariage, et tout l'ameublemeiit était d'un goût qu'on appelait alors ancien, mais qui, de nos jours, serait tout à fait nouveau. C'était le pur style rococo, les chinoiseries, les dorures surchargées, tout ce qu'il y

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a déplus fleuri en fait d'ornements. Les murs étaient couverts de peintures bizarres et charmantes; des bergères en panier et h talons hauts y donnaient la main à des bergers non n;oins faîitasliques, et des nichées d'Amours s'y jouaient au milieu des plus galants trophées. Un portrait peint par Boucher dominait entre toutes ces fantaisies, c'était celui d'une jeune femme représentée sous les traits de Pomone, avec des fruits et une serpette d'or à la main; mais les cheveux crêpés et poudrés, les joues animées du plus frais vermillon qu'on put puiser dans une boite à rouge, et la mouche pl;icée au coin de l'œil, contrastaient fort avec les attributs de la jeune divinité champêire. L'ensemble de cette figure était pourtant d'une beauté gracieuse, migriarde, ravissante, qui frappa Estève; il ne pouvait détourner ses regards de ce visage qu'il hésitait à reconnaître. La marquise s'aperçut de sa préoccupation et lui dit avec un soupir et un sourire : C'est moi, monsieur.

En prononçant ces mots, elle jeta un coup d'œil involontaire sur la glace placée en face de la bergère, et qui réCéchissail sa petite figure ridée à côte du frais visage de Pomone. Apparemment ce rapprochement l'attrista, car elle détourna aussitôt les yeux et reprit en se levant : Allons, monsieur, donnez-moi la main, et passons au salon, en attendant l'heure de faire un tour dans le parferre.

Elle posa le bout de ses doigts sur la mauchetle d'Estève, et l'emrîiena, à travers une enlilade de salles somptueusement meublées, jusqu'à celle qu'on appe- 1 lit le salon d'été.

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C'était une pièce décorée avec des peintures qui représentaient les travaux champêtres, exécutes par des personnages mythologiques, et dont les portesfenêtres s'ouvraient sur le grand parterre. Une jeune femme brodait, assise dans l'embrasure d'une de ces portes. Elle avait interrompu son travail, et, le coude appuyé sur le métier à tapisserie, la lêle doucement inclinée sur sa main blanche,, mignonne et merveilleusement effiiée, elle laissait errerson regard dans les profondes perspectives du parc. Estève ressentit une sorte de choc intérieur à l'aspect de celle figure qui lui apparut tout à coup entre les rideaux à demi baisses, comme un tableau au milieu d'un cadre de velours; mais il y avait eticore plus de surprise que d'admiration dans cette vive impression. Celle qu'il venait d'apercevoir était l'original du portrait qu'il avait admiré dans la chambre de la marquise; la jeune femme et la charmante déité avaient les mêmes traits, le Uiêmo sourire, le même regard vif et velouté. Elles ne différaient que par le costume; au lieu de la draperie bleue qui flottait sur les épaules de Pomoîie, la dame portait une robe de taffetas gris-perle et un grand fichu de gaze retenu par des nœuds de rubans noirs.

— Ma fille, je vous présente M. de Tuzel, dit la marquise; il est le proche parent d'un ancien ami de notre famille, et il acceptera, j'espère, l'invitation que je lui ai faitede venirsouvent à Froidefont. Monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers Estève et en lui présentant du geste la jeune femme, qui s'inclina avec une profonde révérence, ma petilc-fille, madame

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la comlcsse de Champreux. — Nous menor»s ici une vie fort retirée, dit la comtesse, et vraiment, monsieur, si vous acceptez l'invilalion de ma mère, nous vous devrons quelque recormaissance.

Il n'y avait sans doute au fond de ces paroles qu'une politesse indifférente, mais le sourire qui les accompagnait était si gracieux, si doux, qu'Estève se sentit troublé jusqu'au fond de l'àme, et qu'il put à peine trouver quelques mots de remercîment. En ce mon.ent, deux ou trois vieilles femmes entrèrent dans le salon; c'étaient des amies de !a marquise, momentanément installées au château. Au bout de cinq minutes, ce petit cercle entourait une tablr de jeu. La comtesse était retournée à sa tapisserie; Eslève s'assit à quelques pas d'elle, derrière le fauteuil de la marquise, et tenta de s'intéresser aux clîanccs d'un reversi très-animé; malheureusement, il connaissait à peine les cartes, et il ne pouvait guère prendre part aux vicissitudes d'un quinola. La jeune femme observait à la dérobée sa physionomie mélancolique, sa contenance timide, embarrassée même, et, supposant qu'il n'osait lui adresser la parole, elle prit l'initiative avec une adorable bonté : Monsieur, lui dit-elle en souriant et sans lever les yeux de sa broderie, je vous avais bien averti qu'en acceptant l'invitation de ma nière, vous nous feriez un sacrifice. Nos plaisirs sont fort peu de chose, comme vous voyez; mon deuil m'empêche de recevoir beaucoup de monde, et les amis assez dévoués pour venir dans une maison où il n'y a Jii fêtes, ni grandes assemblées; sont des amis fort rares. Pour moi, je ne m'eti

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plains pas, j'aime la solitude el la campagne; mais je trouve peu de gens qui aient le même goût. Allezvous beaucoup dans le monde, monsieur?

Cette question si simple troubla Estève; il répondit d'une voix brève et basse : Non, madame; j'ai toujours vécu au contraire dans la solitude, et je redoute le contact de ce monde auquel je suis étranger. — Ah! vous êtes un peu misanlhrt)pe, dit gaiement la jeune d:»me; eh bien ! tant mieux, vous vous contenterez ainsi des distractions qu'on trouve dans notre retraite. Quand vous nous ferez l'honneur de revenir, vous [)ourrcz choisir entre une chasse dans le parc, une partie de pêche sur les étangs, ou bien la promenade et le reversi. Laquelle de toutes ces choses préferez-vous, monsieur? — Celle que sans doute, madame, vous préférez aussi, la promenade, repondit Estève en tournant les yeux vers le parc, dont les futaies immenses jetaient aux approches du soir des ombres allongées sur les tapis de gazon.

La comtesse se leva en souriant et poussa le battant de la porte vitrée qui donnait sur le parterre : Allons, monsieur? dit-elle. — Vous descendez dans le parterre, dit la marquise sans quitter son jeu: c'est bien. Allez, allez, ma reine, faites les honneurs de céans à M. de ïuzel.

Une singulière transformation s'opérait rapidement dans l'esprit et dans la manière d'être d'Estève. Le monde au milieu duquel il se trouvait tout à coup transporté lui était tellement sympathique, qu'il semblait qu'une sorte d'intuition l'avait déjà initié à

celle vie nouvelle. Le présent effaçait le passé; il agissait comme si son existence morale eût daté do la veille, et, sans calcul, sans effort, il s'identifiait complètement avec le personnage qu'il représentait dans la société de la marquise de Leuzière. Le léger embarras qu'il avait éprouvé en se trouvant seul dans les allées du [).irlerre avec madame de Champreux s'était promptement dissipé, et, quoiqu'il n'eût point cet usage du monde qui rend plus faciles toutes les conversations, il dut paraître à la jeune femme un homme spirituel et de façons tout à fait convenables; peut-être même prit-elle plus de plaisir à so!i entretien qu'à celui des hommes de sa société habituelle, parce qu'il ne lui disait point de ces banalités élégantes qui défrayent les causeries des gens du monde.

Le soir, avant l'heure du souper, Estève s'approcha de la marquise pour prendre congé.

— Monsieur, dit la vieille dame en lui donnant gracieusement la main, allez écrire à monsieur votre oncle comment vous avez été reçu; dites-lui aussi que j'ai consenti à vous laisser partir ce soir, mais à la condition expresse que dès demain vous viendrez vous établir pour quelque temps h Froidefont. A demain donc, monsieur; c'est chose convenue, n'est-ce pas? — Oui, madame la marquise, répondit Estève, entraîné par son propre désir plus encore que par l'insistance pleine de grâce que la marquise mettait dans son invitation.

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A l'époque où Eslève recevait à Froidefont un accueil si liienveillanl, la marquise de Leuzière et sa pelile-fille, la comtesse de Chatnpreux, vivairnt depuis quelques mâs éloignées de la cour. Le deuil de celle dernière était le prclexle et non le verilahlo motif de leur retraite. Elles avaient quitté Versailles à la suite d'une de ces intrigues de palais qui divisaient si souvent l'entourage de la famille royale et remplissaient déjà l'existence de la reine de troubles et d'amertumes. Mais cet exil momentané et tout à fait volontaire devait naturellement cesser le jour où finirait le deuil de la jeiine veuve. Madame de Leuzière avait saisi volontiers cette occasion de se retirer du monde pour quelque temps; elle éprouvait enfin le besoin de se reposer, de respirer un instant, pour ainsi dire, après tant d'années d'une vie écoulée dans les fastueux amusements et les devoirs gravement puérils de la représentation. La marquise était le type des femmes de l'ancienne cour; jamais grande dame du temps de Louis XV ne porta avec plus de dignité une robe de quatorze aunes sur des panieis de six pieds d'envergure, et ne marcha plus légèrement dans les salons de Versailles avec des souliers iv talons. Aucune femuic de cette époque ne fut aus>i spirituellement ignorante, aussi parlailement frivole, aussi gracieusement (ière. L'càge n'avait modilie

ni ses iflées, ni sa manière de sentir; elle se plaisait h Froidefont, non qu'elle fût désabusée des vanités du monde et lasse de se laiss(T aller à cet éblouissant tourbillon qui l'emportait depuis si longtemps, mais parce qu'elle avait matériellement besoin de repos pour recommencer celte vieà laquelle ses forces physiques ne suffisaient plus. Elle était d'ailleurs fort entourée dans ce qu'il lui plaisait d'appeler sa solitude. Indépendamment des hôtes qui se succédaient continuellement, il y avait à Froidefont quelques personnes attachées à sa maison, et dont la place était marquée dans sa société; c'étaient trois ou quatre filles de qualité aussi pauvres que nobles ; l'une avait le titre de lectrice, les autres celui de demoiselles de compagnie. Toutes dépassaient de bien des années l'càge dediscrétion,et il ne leur restait d'autre charme que l'esprit et les habitudes delà bonne compagnie. Le jour de l'arrivée d'Estève, madame de Leuzière leur dit de sa petite voix grasseyante et mignarde : Mesdemoiselles, vous allez voir ici pendant quelque temps un jeune gentilhomme, le proche parent d'une personne qui fut fort de mes amies et à la recommandation de laquelle j'ai grand égard. Je vous prie de m'aider à faire les honneura^^e chez moi à mon nouvel hôte, et de vous occuper beaucoup de lui. Il m'a paru un peu timide; tâchez de mettre bientôt h l'aise sa sauNagerie provinciale; j'ai à cœur que le séjour de Fioidofont lui soit agréable, et qu'il en emporte un bon souvenir.

D'îiprcs les ordr.-s de la marquise, Estève avait clé installe dajis un des beaux appartements du château,

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Cl dès le premier jour il dut trouver qu'il y était comme chez lui, tant il eut le loisir et la liberté de s'y arranger à sa fantaisie. La vie qu'on menait à Froidefont était tout à la fois simple et somptueuse. Les hommes avaient à leur disposition des équipages de chasse, des chevaux, et généralement tous les moyens de distraction qu'offre la campagne; les femmes faisaient de la ta[)isserie, jouaieulau r;^versi, ou, à l'exemple de la reine Marie-Antoinette, se mêlaient parfois de travaux rusticiues, et allaient, en jupe de linon relevée avec des ruiians roses, voir traire les vaches dans une laiterie semblable à celle du parc de Trianon. Estève était aile saluer la marquise en arrivant, puis il avait profité du temps qui lui restait jusqu'au souper pour faire une promenade dans le parc. Près de se retrouver au milieu de ce monde qu'il avait entrevu la veille, il éprouvait le besoin de se calmer et deserecueillir un moment : unesorte d'étonnementse mêlait à toutes ses iniprcssions. Dans ce changement complet d'existence, rien ne rattachait le présent au passe; il oubliait ce qu'il avait été, ou, pour mieux dire, il lui sendjiait qu'une incommensurable dislance séparait ces deux phases de sa vie, et il perdait sans effort le pénible souvenir de celle qui venait de finir. Rien de ce qui frappait tiiaintenanl ses regards n'avait d'analogie avec ce qui l'envirormait naguère; on ne parlait plus autour de lui le môme langage; il croyait voir des êtres d'une nature différente, et, quand il faisait un retour sur sa propre individualité, il ne se reconnaissait plus !ui-n.ême; en eflVt, quitter sans transition le monastère de Chàalisel les moines

bénédictins pour le château de Froidefutil el les grandes dames de la cour, c'était changer de planète.

Estève marcha longtemps au hasard sous les sombres futaies du parc; son ànie était comme inondée par un vague sentiment de bonheur, et pourtant il ne savait ce qui le rentiait heureux ; il ne se rendait pas compte de ce qu'il eprouNail ; il ignorait ce que présagent ces joies fatales qui pénètrent le cœur el l'enivrent avant mèi.t que l'amour y ait fait naître un espoir ou même un désir. Tandis qu'il traversait l'endroit le plus solitaire du parc, il a[)erçul dans le vert crépuscule d'une allée deux femmes qui marchaient d'un pas indolent. Un chapeau de paille posé de côte sur leur coiffure les garantissait du soleil, et elles avaient à la main une légère canne à pomme d'or. Estève reconnut sur-le-champ l'une d'elles à sa t.iille d'une finesse incomparable, à ses cheveux dont la nuance dorée chatoyait sous la poudre; mais, loin de chercher à la rejoindre, il se tint à l'écart et la vit l)asser, cache enire les arbres. Elle avait di'puis longtemps disparu, qu'il était encore a la même place, immobile et le regard fixe, comme s'il suivait par la |)ensée celte ravissante figure. Puis, l'esprit plongé dans d'ineffables rêveries, il reprit lentement le chemin du château.

Le soir, lorsqu'il entra au salon, les parties étaient déjà commencées; madan^.e deChampreux elle-même tenait les cartes. Au moment où il s'approcha, elle détourna un peu la têle, et, sans le regarder, le salua d'un sourire. La marquise l'appela d'un petit geste, cl lui dit en continuant son jeu : Venez çà, monsieur

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lie Tuzel, et dites-nous ce que vous avez fait aujourd'hui ; je veux savoir si vous ne vous êtes point trop ennuyé tout seul dans les allées du parc. — J'ai fait une charmante promenade, madame la marquise, répondit Estève; mais qui donc a pu vous dire que j'étais seul ? je croyais n'avoir été vu de personne, car je n'ai fait aucune rencontre. — C'est vrai; mais de belles bergères qui s'en allaient pastoralemenl visiter nos troupeaux vous ont aperçu sous les arbres; il eût été galant de les accompagner. — Je n'aurais osé les aborder, madame la marquise. — Je le sais; aussi les ai-je bien grondées de n'avoir pas été vous chercher jusqu'au fond du bosquet où vous rêviez sous un ormeau, comme un berger de Florian. Tenez, voilà mademoiselle de la Rabodière à laquelle j'ai particulièrement reproché cette façon de passera côté des gens sans prendre garde à eux. — Mais c'est moi qui devrais me reconnaître ce tort, madame la marquise, dit Esiève en souriant. — Eh ! eh ! je n'en disconviens pas; allez donc bien vile vous en excuser, et dire à mademoiselle de la Rabodière que demain vous leréparerez en l'accompagnant au chalet. Je vous avertis que c'est à une grande demi-lieue du château, et que, lorsqu'il fait mauvais temps, ces dames y vont en chaise. — Je vous demande pardon, madame, dit vivement la comtesse de Champreux, moi je vais toujours à pied. Vraiment, n'est-ce pas ridicule de s'enfermer entre quatre glaces pour aller visiter une étable à vaches, comme lorsqu'on traverse en grand habit la cour de marbre de Versailles? — Il est vrai, ma mignonne, répliqua gaiement la marquise; vous

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l)ravez le mauvais temps comme une vraie gardeuso (le moutons, et un jour vous êles revenue du chalel avec des souliers de salin qui faisaient eau de toutes parts et vus beaux cheveux défrisés et flottants a» gré des vents. — Ajoutez, madame, que vous m'avez vue arriver en riant de tout votre cœur et en chantant Il pleut, il pleut, bergère... Ati ! ma chère mère, j'ai bien ri aussi quand je me suis vue dans les glaces du salon. — C'est égal, ma fille, rej)rit plus gravement la marquise, je fus inquiète après des suites que pouvait avoir cette imprudence; vous avez risqué de prendre un gros rhume.

Eslève se rapprocha du groupe que formaient autour d'un guéridon les demoiselles de compagnie.

— Monsieur, savez-vous parfiler? demanda mademoiselle de la Rabodière en lui présentant de sa main sèche et longue un m.orceau d'etulTe de soie brochée d'or.

Et sur sa réponse négative elle ajouta : Alors nous allons découper des silhouettes; il faut absolument que vous fassiez quelque chose le soir; si vous le préfériez, je vous confierais un ouvrage en tapisserie; vous travailleriez à couvrir le fond de ces écrans.

Eslève préfera apprendre à faire des silhouettes, el madenîoiselle delà Rabodière lui donna la première leçon. Elle prit une feuille de papier noir, des ciseaux à pointes très-fines, et, après avoir regardé autour d'elle comme pour choisir son modèle, elle so mil à découper une figure sous les yeux de son élève, qui suivait ce travail avec une curieuse atlenlion.

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— C'est fini, dit-elle en |3(is;uil sur dn papier LIjmic nne petite tète de femme coiffée à la Suzanne, et qui semblait se rejeter en arrière avec un geste fier et charmant. Estève reconnut aussitôt ce pmfil suave, celte chevelure à demi voilée sous de légères dentelles, et ce port de têle tout à la fois hautain et gracieux.— Ah! murmura-t-il, c'est frappant I — A votre tour, monsieur, dit la demoiselle de compagnie en lui remettant les ciseaux: essayez aussi de faire le périrait de madame de Chnmpreux. mais ne copiez pas celui-ci; travaillez d'après nalure.

Et comme il taillait dans le papier noir sans lever les yeux, elle ajoula : 3Ionsieur, regardez donc votre modèle, sinon vous allez faire une figure de fantaisie.

Estève n'osa tenir compte de cette observation; il y avait dans le regard, dans le sourire de la comtesse quelque chose d'éblouissant, un éclat qu'il ne pouvait soutenir en face. Pourtant, lorsqu'il posa sur le papier la silhouette qu'il venait d'achever, mademoiselle de la Rahodière s'écria : C'est d'une grande ressemblance, c'est fort bien, sauf quelques incorrections. Monsit^ur, vous montrez des dispositit^ns surprenantes, et j'ose vous prédire que vous aurez un talent charmant. — M. de Tuzei aime les beaux-arts, dit la marquise en admirant de la meilleure foi du monde le chef-d'œuvre en papier noir, qui passait de main en main; c'est bien, très-bien; ce talent sied mieux à un gentilhomme que celui de broder au tambour ou de faire en perfection des sachets de rubans. — Comme feu M. le comte de Champrcux,

ajouta toul bas mademoiselle de la Rabodièrc.

Eslè\e fui frappé de ce rî:ot, que seul il avait entendu. Il supposa que l'époux dont madame de Champrcux portait encore le deuil était un homme frivole et nul qu'elle n'avait pas aimé, et qui n'avait laissé dans son cœur que de faibles regrets. Cette conviction lui causait une secrète joie. Il se complaisait dans la pensée qu'aucun orage n'avait troui)lé la sérénité d'une si belle destinée, et que celte jeune femme qu'environnaient tant de grandeurs, de calmes félicités, n'avait jamais connu la douleur et les larmes. Mademoiselle de la Uabodière s'aperçut de sa distraction et lui dit gravement : Vous p'.ail-il, monsieur, de continuer votre leçon? Voyons, reprenez vos ciseaux, et tâchez de profiler un nouveau modèle.

Esiève se remit docilement à faire des découpures : les demoiselles de compagnie posèrent tour à tour, et il essaya de représenter leurs profils anguleux ; mais il réussit moins bien dans ses nouveaux essais, et à la fin de la soirée il lacéra et éparpilla toul ce beau travail.

— Ah, mon Dieu! et votre chef-d'œuvre, monsieur, le voilà aussi perdu ! s'écria mademoiselle de la Uabodière d'un air désolé; j'aurais voulu le mettre dans ma collection.

Estève ne répondit rien : il avait adroitement soustrait la silhouette de madame de Champrcux, et elle était déjà enfermée dans le petit portefeuille de laque qu'il portait toujours sur lui.

Le lendemain, à l'issue du dîner, qu'on servait à

trois heures, madame de Leuzière dit à Eslève, qu'elle avait fiiil asseoir près d'elle à table : Allons, beau berger, disposez-vous à faire une promenade par de jolis chemins tout bordes d'aubépines fleuries. Ces dames vont visiter le moulin, et vous les accompagnerez.

A celle proposition, Es'.ève ressentit un tressaillement de joie; il se figura madame de Ghampreux marchant légèrement dans les sentiers ombiagesdu parc, puis s'asseyanl avec sa grâce et sa fie» te souveraine sur un siège rustique, au milieu d'une pauvre maison de paysan, et lui debout à ses cotes et prêt, faveur insigne! à recevoir les ordres qu'elle daignerait lui donner.

— Soyez aimable, soyez galant, je vous le permets,^ reprit la marquise; mademoiselle de la Rabodière et mademoiselle de Rochcmarline sont charmantes et de très-bonne conversation.

Les deux demoiselles de compagnie avaient déjà mis leurs chapeaux de paille à la Basile et pris leurs joncs. Par un mouvement involontaire, Eslève se tourna vers madame de Cliamprenx, qui s'était rassise devant son métier, et il la regardait indécis. Elle comprit ce geste, celle muetle interrogation, car elle dit en souriant : Moi. je reste. — Nous sommes invitées ce soir au Raincy, ajouta la marquise; il y a concert et petit spectacle chez Son Altesse. — Tenez, ma mère, je voudrais être h cent lieues du monde et de la cour, pour être dispensée de toutes ces fêles! dit vivement la comtesse. J'aime mieux la solitude de Froidefont que les amusements du

Raincy. — Voyez un peu celle fanlaisie! répliqua la marquise d'un air de douce ironie; je vais me hâter de vous ramener à Versailles, charmante bergère, de peur que vous vous adonniez tout à fait à vos goûts simples et champêlres. Dans quel temps vivons-nous, bon Dieu ! les femmes de vingt ans sont plus graves et plus sensées que leurs grand'n.ères. Peu leur importe d'être belles, admirées, de plaire et de comniatider. Elles ne se soucient même plus de leur parure. Ah! ma mignonne, que présage un tel boiileversemenl? — Je n'en sais rien, ma mère, repondit la comtesse d'un Ion caressant et enjoué; en altendant, je tàiherai d'être Irès-belle et trèsadmiree pour vous faire plaisir : vous verrez ce soir, — Parlons, monsieur, dil mademoiselle de la Rabodière eii appuyant sur le bras d'Estève sa main couverte d'un gant de filet vert et en se redressant avec un mouvement de tête qui fit onduler les trois plumes de son panache.

Le pauvre jeune honmie se laissa emmener de fort boime grâce. Selon la recommandation de la marquise, il lâcha d'élre aimable et même galant; mais au fond de l'âme il elait, malgré ses efforts, agile, soucieux et triste: déjà l'absence ou la présence de madame de Champreux n'élail plus pour lui une chose indifférente.

Mademoiselle de la Rabodière était une vieille fille d'un esprit agréable et C(mteur. Comme toutes les personnes qui n'ont pas par elles-mêmes un grand relief, elle se faisait valoir en s'identifianl jusqu'à un certain point avec des existences plus considérables

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que la sienne. Celle manière d'êlre consliluait au fond une abnégation et un dévouement sans égal. Depuis Irenteans, mademoiselle de la Rabodièreétait attachée à la marquise; elle avait vu naître madame deChampreux, et elle trouvait dans les rapports, dans les souvenirs d'une si longue intimité, des sujets inépuisables de causerie. Bientôt elle captiva l'attention d'EsIève en lui racontant quelques circonstances relatives à la jeune veuve.

— Ah! monsieur, lui dit-elle avec un sentiment d'orgueil et de joie, quelle grande et heureuse destinée que celle de madame la comtesse I Elle n'a jamais souffert aucune peine; les malheurs arrivés daiis sa famille n'ont pas été plcuiés par elle, parce qu'elle était trop jeune pour les sentir. Son père, le fils unique (le madame la marquise, est mort un peu avant sa naissance; quelques mois plus tard, elle a perdu sa nière, et elle est restée ainsi sous la tutelle de son aïeule, qui l'a élevée avec tous les soins et toute la tendresse imaginables. Jamais elle n'a formé un désir qui n'ait été satisfait. Depuis qu'elle existe, tout ce qui l'environne lui est soun)is. Sa vue inspire le respect et l'amour; c'est comme un don qu'elle tient de la nature plus encore que de la grandeur de sa naissance. Dans le monde, sa position est des plus enviées; elle ne voit au-dessus d'elle que les princesses du sang, et chacun sait qu'elle est maintenant le plus grand parti de la cour. Et avec tant d'avantages, tant de motifs d'orgueil, elle n'est ni fière, ni vaine. Vous avez déjà pu voir comme elle est affable et dnuce; mais ce que vous ne savez pas , c'est la rare bonté, la

générosité de son âme. Pour tout dire, en un mol » elle est digne du rang où Dieu l'a mise et du bonheur dont il a comblé sa \ie. — Pourtant celte vie si belle a ele un moment Iroui-lée, dit Eslève en hésitant; madame de Champreux est restée veuve bien jeune.

La demoiselle de compagnie hocha la tête avec un îéger sourire.

— Avez-vous entendu parlerdeM.deChampreux? demanda-t-elle. — Jamais, mademoiselle; vivant au fond d'une province, je n'ai connu ni de près ni de loin les gens du grand monde. — Alors je vais vous dire ce que du reste personne n'ignore, reprit la demoiselle de compagnie. Des convenances de famille avaient fait ce maiiage, qui était d'ailleurs des plus mal assort is. Lorsqu'il fut célébré, mademoiselle de Leuzière avait dix-sept ans, monsieur le comte de Champrcux seulement quatorze. Celait un petit bonhomme d'une jolie figure, mais chétif et souffreteux. Son éducation était tout à fait manquée; il avait un petit savoir et, je crois, un plus petit génie. Sa grande occupation était de faire toutes sortes de coliticheis avec du carton et des rubans; quant à ses amusements, c'étaient ceux d'un écolier. Il faisait beau voir madame la comtesse, en grand habit de cour, jouer à la guerre pan pan pour divertir cet enfant malade, en attendant l'heure d'aller chez la reine, ou bien confectionner avec lui des sachets d'odeur et mille autres babioles. Parfois il se mutinait et pour un rien devenait si méchant, que madame la marquise l'aurait volontiers mis en pénitence. Au milieu de tous ces enfantillages, il allait avoir seize ans, et

pcul-êlre sa femuie commencail-elle à concevoir quelque chagrin de lui trouver si peu de raison et d'esprit pour son âge, lorsqu'il mourut presque subitement. Devant Dieu soit son àme!

Eslève avait écouté ces détails avec une singulière émotion.

— Comment madame la comtesse avait-elle pu consentir à un tel mariage? s'écria-t-il ; comment s'était-elle résignée à devenir la compagne de cet enfant maussade, qui ne promettait même pas de devenir un homme digne d'elle? — Eh! mon Dieu, parce qu'alors elle était une enfant aussi, répondit la demoiselle de compagnie; aujourd'hui sa docilité n'irait pas jusque-là.

En revenant de la promenade, mademoiselle de la Rabodière emmena Estève dans la cour d'honneur : elle avait aperçu au perron le carrossealtelédequalre chevaux et les valets en grande livrée. Au même instant, les deux battants de la porte s'ouvrirent, et la marquise parut avec sa j)etile- fille. La jeune douairière portait une robe de damas noir, et pour toute parure un rang de perles au cou. Un léger pouf formé de pi'tiles plumes noires ornait sa coiffure un peu haute sur le front et couverte seulement d'un œil de poudre. Ce costume simple et sévère contrastait d'une manière charmante avec sa figure si fraîche, si juvénile, et les tons d'un noir mat du damas dont les plisabondantsfloltaiont autour de sa taille, donnaient à son teint un éclat tendre et suave comme celui des fleurs. Elle s'avançait lentement, le front souriant et calme, avec un air de majesté, une grâce fière et mo-

desle, une dignité déjeune fille et de reine. En la voyant si belle, si radieuse. Eslève s'arrêta comme ébloui, et la salua silencieusement. Elle se tourna à peine vers lui pour lui rendre son salut d'un mouvement de tête, et pourtant elle devina l'impression qu'il ressentait à sa vue. Cette admiration humble et silencieuse la flatta plus que les compliments qu'on lui avait si souvent adressés; elle sourit et détourna les yeux, craignant peut-être de laisser devinera son tour la satisfaction ingénue de son orgueil ; puis, revenue de ce léger trouble d'esprit, elle abaissa une seconde fois son regard sur Estève, et dit en désignant une touffe de roses blanches qu'il venait de cueillir dans le parc et qu'il avait à la main : C'est un bouquet que vous m'apportez? Grand merci! monsieur, je le mettrai ce soir.

Il fut tenté de le lui présenter à genoux et s'avança en tremblant. Madame de Champreux choisit une rose et l'attacha de côté sur son corsnge en disant : C'est une fleur de deuil.

En effet, le pâle incarnat de cette rose, qu'entouraient des feuilles d'un vert sombre, s'harmonisait avec la toilette de la comtesse.

— A présent, parlons, ma mère, reprit-elle après avoir encore remercié Estève d'un regard.

Un moment après, le carrosse avait disparu au fond de l'avenue.

Dès ce moment, Estève s'aperçut avec une sorte d'effroi qu'il y avait au fond de son âme un sentiment impérieux et fatal, une passion dont il avait jusqu'alors ignoré la puissance et les redoutables en-

Irainements : trop faible déjà contre elle pour la vaincre, il ne songea qu'à la dissimuler.

Il y a parfois dans la vie humaine une phase dont la courte durée est plus féconde mille fois que les longues années qui l'ont précédée et suivie; c'est l'éclair radieux qui traverse les ténèbres, c'est le souffle tiède et parfumé qui dissipe les brumes sombres et glacées, c'est l'aurore brillante et rapide qui dans les régions boréales se lève sur les longues nuits d'hiver. L'existence morne et stérile d'Estèvc devait avoir celle période suprême; pendant quelques jours, quelques jours seulement, il devait vivre dans l'entier développement de ses facultés et par toutes les puissances de son être. Il comprit qu'il était arrivé à ce moment unique dans la vie, et ferma les yeux, comme um homme placé entre deux abîmes; i! détourna sa pensée de l'avenir comme du passé, et s'abandonna avec une sorte d'enivrement désespéré à ces transports cachés, à ces joies intérieures, à ces muettes souffrances qui alternativement ravissaient et brisaient son cœur. Bientôt il connut dans toute sa violence le bonheur amer que donne un amour placé si haut qu'aucun espoir de retour n'est possible. Souvent une circonstance insignifiante, un mot, un seul regard le jetait dans de secrets ravissements ou dans les plus douloureus<.'s tristesses. Mais, au milieu de toutes ces agitations, il conserva du moins assez d'empire sur lui-même pour ne pas laisser deviner la passion insensée qui consumait son âme et sa vie. Les dures contraintes de son existence passée, une longue habitude de ré-

78 LE DERNIEa OBLAT.

serve et d'impassil)ilité apparente, lui rendaient plus facile qu'à lout autre, peut-être, cette complète dissimulation. Tandis que son cœur battait à se rompre dans sa poitrine, et que la violence de ses émotions faisait pâlir son visage, il gardait une attitude calme, et jamais une parole, un soupir ne trahit le secret de ses joies ou de ses souffrances. Dans l'abnégation et le dévouement de sa tendresse, il s'estimait heureux, trop heureux encore, et, comme les martyrs de Tamour divin, il ne voulait que souffrir el mourir pour l'objet de son adoration.

La marquise traitait Esiève avec la familiarité amicale qu'autorisait son âge; elle profilait de ses privilèges de vieille femme pour le combler de ses faveurs et pour faire de lui, à l'exclusion de lout autre, son chevalier d'honneur, lorsqu'elle avait la fantaisie de se promener à pied dans le parterre. Madame de Champreux était naturellement plus réservée ; cependant, à travers la retenue de ses manières, elle laissait apercevoir une sorte de bienveillance el de discret inlércl. Elle adressait rarement la parole à Esiève, et pourtant il était facile de voir le goût qu'elle prenait à son entrelien par l'attention qu'elle y prêtait. 3Iais la personne qui lui témoignait le plus de sympathie était cette bonne mademoiselle de la Rabodière, dont la mémoire était un répertoire complet des aneidotes de famille et de toutes les illustrations de la maison de Leuzière. Elle s'était prise d'une particulière affection pour lui, parce qu'il avait dans la physionomie quelque chose d'un homme qu'elle aima jadis d'un amour tout à fait

malheureux. Il n'y a pas d'amitié plus charmante que celle d'une femme qui a pris son parti d'être vieille, et dont le cœur a conserve quelque jeunesse: Eslève en fit l'expérience; mademoiselle de la Rabodière fut pour lui, dans la nouvelle vie où il était entré, ce qu'avaient été riaguère le maître des novices et le père Timolhée, la providence cahne et consolatrice vers laquelle il se réfugiait dans ses mauvais moments.

Un soir qu'il n'y avait d'autre étranger qu'Eslève à Froidcfont, le petit cercle intime de la marquise elait réuni autour de la table, dans le salon d'été. On causait librement, comme en famille; la vieille dame faisait des histoires de l'ancienne cour. Elle se mit à raconter celle de ce beau Létorières, qui s'était fait aimer de mademoiselle de Soissons.

— Celait un mince cadet de famille, dit-elle, un de ces petits gentilshommes qui viennent au monde dénues de tous biens, mais qui se tirent d'affaire par leur bonne mine et leur bravoure. Mademoiselle de Soissons le connut je ne sais comment, et se prit pour lui d'une telle passion qu'elle se mit en tête de l'épouser, elle qui tenait aux plus grandes maisons du royaume, et que le roi de Sardaigne appelait sa cousine! Sa tante, madame de Soubise, en avait tant d'indignation et de souci, qu'elle la fit entrer à l'abbaye de Montmartre. Mais les deux amants continuèrent de se voir à la mode d'Espagne, c'est-à-dire à travers les grilles et en passant par-dessus les murs avec des échelles de corde, si bien qu'on ne parlait que des inventions romanesques de I.étorières pour

pénétrer dans le couvent. Le baron d'Ugeon, qui était un gentilhomme des Rohan-Soubise. prit à mal tous ces hruils. provoqua en duel l'heureux amant de mademoiselle de Soissons, et lui donna un grand coup d'epée dans le côté. On le transporta ainsi féru et quasi mourant dans un petit Icgis qu'il occupait hors de Paris, sur le chemin de Montmartre. Mais, voyez la folie de ce pauvre amoureux ! sans attendre sa giierison, il sort une nuit, et, comme de coutume, franchit les murailles de l'abbaye pour aller h son rendez-vous. Le hasard avait fait que ce jour-là j'étais allée voir ma tante, madame d'Humières, qui était alors abbesse de Montmartre. Comme il devait y avoir une prise d'habit le lendemain malin, et que je voulais y assister, j'avais renvoyé mon carrosse et accepte l'hospitalité pour une nuit chez ces bonnes religieuses. Voilà qu'au petit jour, un peu après qu'on eut sonné le premier Angélus, j'entendis du bruit dans les corridors, toutes les portes des cellules s'étaient ouvertes, et les religieuses couraient vers l'escalier d'un air curieux et effrayé.

— Jésus, madame! quel scandale! quel malheur! me dit en passant l'une d'elles. — Il y a là-bas un homme mort, ajouta une autre tout éperdue.

Ne comprenant rien enc(^re à l'évenemenl, je les suivis. Quel pitoyable spectacle je vis alors ! Le beau Létorières était couche, par terre, sous la grande arcade cintrée qui sépare le cloître du cimetière; ses yeux étaient ouverts et fixes, son visage était blanc comme linge, et son corps baignait dans une mare de sang. A cette vue, je sentis que j'allais m'évanouir

tout de bon, et je me trainai jusqu'à l'escalier, où je m'assis à demi morte. Tout le monastère était en émoi, on ne concevait rien à ce malheur; aucune de ces dames ne connaissait Lelorières, et ne savait ses rendez vous nocturnes. Moi cependant, je reprenais mes esprits et je commençais à comprendre comment la chose était arrivée; je pris à part l'abbesse : Faites retirer ces dames, lui dis-je; laissez quelqu'un seulement pour garder ce pauvre corps, et montons chez mademoiselle de Soissons, que tout ce bruit n'a pas éveillée, à ce qu'il parait. Eu effet, elle dormait encore quand nous entrâmes dans son appartement; mais quel réveil! Dès les premiers mots que je lui dis, elle se releva avec des cris et des sanglots; elle ne voulait pas me croire, elle se débattait entre nos bras, elle demandait à voir ce cadavre, peureusement elle tomba en défaillance.

Heîas! je ne m'étais pas trompée dans mes conjectures : Letorières était venu à son rendez-vous, et avait passé une heure dans le cloître sans manifester aucunement les souffrances que lui causait sa blessure. Vers minuit mademoiselle de Soissons était remontée chez elle sans i)ruit, et lui s'était retiré, comme de coutume, par la porte qui donne sur le cimetière. Apparemment, quand il fut arrive là, les forces lui manquèrent; il tomba; sa blessure s'était rouverte, et tout son sang s'écoulait. Il mourut, faute de secours, à quelques pas de sa maîtresse, et tandis qu'elle s'endormait tranquille en pensant à lui. Pour éviter le grand scandale que toute celle affaire aurait causé, on transporta de nuit le corps

de Lélorières à son logis, on le mit sur un lit de parade, et l'on fit courir le bruit qu'il était mort d'une fièvre pourprée; tout le monde l'a cru, mais vous pouvez élre assurée que cela n'est pas vrai, et qu'il mourut d'un coup d'épée et de son amour pour mademoiselle de Soissons.

~ Et elle mourut aussi? demanda mademoiselle de la Rabodière.

— Point du tout, mademoiselle, répondit tranquillement la marquise; quelques mois plus lard, elle épousa je ne sais quel prince allemand dont elle n'a jamais pu prononcer le nom.

Madame de Cliampreux avait écoulé son aïeule avec une mélancolique attention. Ce récit l'avait émue, une larme semblait rouler sous ses longs cils baissés; mais, à ces derniers mots, elle releva la tête et s'écria avec un mouvement d'indignation : Quel cœur lâche et perfide de s'être console ainsi ! — Eh ! ma belle reine, qu'auriez-vous donc fait à la place de mademoiselle de Soissons? — Ce que j'aurais fait, madame? Je me serais mise en religion, et j'aurais pleure ce pauvre Lélorières jusqu'à la fin de ma vie. — Ah! ma fille, elle était si jeune! répliqua naïvevement la marquise.

Estève avait écouté madame de Champreux avec une émotion indicible de bordieur et de souffrance. La sensibilité qu'elle venait de manifester le charmait et l'épouvantait tout à la fois. Jusqu'à ce moment, il avait pense qu'elle n'était pas capable de ressentir certaines exaltations, ni même de comprendre la tendresse énergique et fidèle d'un cœur qui per-

siste jusqu'à la mort dans les regrets et le souvenir de son premier amour. Il fut saisi d'une vague et jalouse inquiétude en songeant qu'elle éprouverait peut-êlre un jour celte passion, dont clic devinait les dévouements sublimes; qu'elle choisirait dans la foule dorée qui remplissait les salons de Versailles un honmie heureux entre tous, et que, quelque grand qu'il fût déjà, elle relèverait encore, et mettrait sa destinée au-dessus des plus hautes destinées en lui donnant sa main. Ces prévisions remplirent son âme d'un trouble cruel; il pouvait tout supporter hormis celte affreuse pensée, de voir madame de Champreux descendre des régions sereines de son indifférence et livrer à l'amour d'un homme les trésors de son came et de sa beauté. Cette soirée, si doucement commencée, s'achevait pour lui dans un morne et muet supplice. Entouré de ce cercle de femmes qui continuaient de frivoles causeries, il tâchait de dissimuler sa douloureuse préoccupation en feignant de chercher dans un volume de poésies quelques passages que la marquise l'avait prie de lire à liante voix.

— Eh bien 1 monsieur, vous ne trouvez donc rien dans cet Almanach soi-disant des 3Iuses? s'écria mademoiselle de la Kabodière en jetant un coup d'œil dans le livre. Eh! bon Dieul voilà des vers assez beaux cependant. Et elle se mit à déclamer cette strophe de l'ode du pindarique Lebrun :

Oui, Sparte, à Lyciirgue fidèle.

Voulut toujours que la plus belle

<S5 LE DERNIER ODLAT.

S'unit au plus audacieux ;

El Jupiter même décide

Oii'il n'est |)ermis qu'au fier Alcide

D'épouser Hébé dans les cieux.

— C'est assez mon avis aussi, dit la marquise en regardant madame de Chainpreux avec un certain sourire. — Grâce! grâce! madame, s'écria-l-elle en riant et en rougissant un peu; point d'application, je vous supplie. — Remarquez, je vous prie, ma mignonne, que, selon ma promesse, je n'ai rien avancé de direct, et que la coiiiparaison ne serait pas exacte: vous êtes jeune et belle comme la déesse Hébé; mais celui auquel je voudrais vous remarier n'est pas un demi-dieu ; c'est tout simplement un héros. — Oui, un héros de coulisse, murmura mademoiselle de la llabodière, qui avait son franc-parler.

Dès les premiers mots de cette conversation, Estève sY'lail relire dans l'ombre du vaste abat-jour qui couvrait le faisceau de bougies place au milieu de la table; il avait ainsi caché la pâleur de son front et l'altération de ses traits.

— Vraiment, ma reine, j'ai grande envie de vous sermonner un peu, reprit la marquise; vous n'avez pas assez d'admiration pour les braves et les victorieux ; nous n'elions pas ainsi jadis, et Dieu sait si les vainqueurs de Fontenny trouvèrent beaucoup d'inhumaines!... Mais aujourd'hui on ne fait plus de cas de la gloire; les femmes s'enthousiasment des beaux esprits, des poêles, et ne se soucient plus des héros. — Mon Dieu! ma mère, je rends toute justice au

LE DERNIER OBLAT. 8o

vôtre, répondit madame do Champreux d'un air nonchalant; je conviendrai, si vous voulez, qu'il est benu, spirituel et fort digne d'être aimé.

Ces mots rcstèretit dans le cœur d'Estève comme un trait acéré; il ne douta plus que l'heureux prétendant favorisé par la marquise ne devint bientôt peut-être l'époux de madame de Cliampreux. Une haine, une jalousie désespérée l'animait contre ce rival inconnu, et pendant la douloureuse nuit qui suivit cette soirée, il fut prêt aux plus violentes résolutions. Tantôt il voulait partir, s'éloigner de madame de Champreux sans la revoir; d'autres fois, il osait concevoir la pensée de lui avouer sa folie et son désespoir; puis il tombait dans l'accablement et la crainte; il se soumettait lâchement à son supplice, il redoutait tout changement dans sa situation, comme le malheureux redoute encore dans ses tortures le coup mortel qui doit les finir. Une amèrc curiosité, un farouche désir de connaître entièrement son sort lui fit rechercher avidement le lendemain l'occasion d'interroger mademoiselle de la Rabodière. Dès le matin, il descendit au salon dans l'espoir de la rencontrer; elle y était déjà en effet, et, faute d'autre conversation, elle parlait avec le perroquet de la miirquise. Eslcve n'eut pas même la pensée de lui faire une confidence, mais il l'interrogea discrètement. Au premier mot elle s'écria : Ne m'en parlez pas! je ne conçois rien à la bonne volonté de madame la marquise pour M. le duc ! un homme qui a pu faire de grands exploits dans la guerre d'Amérique, à l'autre bout du monde, mais dont les folies

86 LE DERMER OBLAT.

ont scandalisé tout Paris; un Galaor, un don Juan, la fine fleur des traditions de la régencel — Et vous croyez que madame la comtesse l'épousera? dit l'^slève d'une voix altérée. — Jusqu'ici elle n'a pas voulu entendre parler de ce mariage ni d'aucun autre; mais qui sait? Leduc est jeune, aimable, amoureux, et madame la comtesse, qui refuse de se prononcer, est intérieurement décidée peut-être.

Comme la demoiselle de compagnie disait ces paroles, madame de Champreux cnlra dans le salon. Apparemment elle remarqua une certaine émotion sur le visage d'Eslève, car elle se rapprocha et dit avec une naïve curiosité : Ma chère amie, de quoi parliezvous donc à M. de Tuzel? — Je lui parlais de vous, madame la comtesse, répondit-elle avec une franchise enjouée, et je me permettais de médire un peu du héros qui aspire à voire main. 3Ie le pardonnez-vous? — De toute mon àme! répliqua la comtesse. Et, après avoir un instant réfléchi, elle continua d'un ton grave : J'ai pris une resolution que bientôt je déclarerai à ma mère, et qui mettra un terme à toutes ces poursuites; je veux suivre l'exemple de la princesse ma marraine; veuve comme elle à vingt ans, je ne me remarierai pas, et je lâcherai de l'imiter d ;ms toutes les actions de sa vie si calme, si grande, si heureuse! — Ahl madame, voilà une resolution bien téméraire! s'écria mademoiselle de la Rabodière. Madame la princesse de Lamballe l'a feruiement tenue, il est vrai; mais elle n'a pas eu, comme vous, mille occasions d'y manquer; les princes (l'un sang royal pouvaient seuls se mettre sur

les rangs, tandis que loul ce qu'il y a de gens à marier dans la première noblesse de France va certainement aspirer à votre main. On n'est pas impunément la plus riche et la plus charmante douairière de la cour et de tout le royaume. iM.idame la comtesse, je ne jurerais pas qu'on ne vous fit un jour manquer à votre résolution. — Vous verrez! répondit madame de Champreux en souriant et d'un air de calme décision.

Tandis qu'elle parlait ainsi, une joie insensée succédait à la douleur d'Eslève; la sérénité, le courage de vivre, une sorte de confiance et d'espoir, renaissaient dans son âme. Il respirait, soulagé des horribles tortures de la jalousie; il remontait de quelques pas l'abîme au fond duquel il s'était vu précipité. Mais, dans ce moment d'ineff.ible consolation, la présence de madame de Champreux était un bonheur au-dessus de ses forces; il s'éloigna pour cacher les émotions qui, maigre lui, débordaient de son cœur, et alla chercher à l'extrémité la plus reculée du parc un site qu'il aimait parce qu'il savait que la jeune femme le visitait souvent. La Marne, en cet endroit, servait de limite au domaine de Froidefont. Ses bords, submerges pendant l'hiver, se couvraient, dès que les eaux s'étaient retirées, d'une végétation vigoureuse; les saules trempaient leurs pâles rameaux dans l'ondtî indolente, qui balançail lentement les touffes de joncs élégants et de nenufars flottants à sa surface. Le cours de la rivière était divisé en cet endroit par une petite ile dont les berges étaient couvertes d'oseraies.

Ce terrain, sujet aux inondations, se couvrait, pendant l'été, de la plus fraîche verdure. On y avait plante les arbres qui se plaisent dans les lieux humides, des platanes, des peupliers et plusieurs espèces de saules. Au centre de lile s'élevait un toit de chaume soutenu par quatre troncs d'arljres droits et recouverts encore de leur écorce; quelques sièges grossiers étaient disposes sous ce rustique ahri que la comtesse appelait sa cabane. Ce petit coin de terre avait un aspect vraiment champêtre et sauvage; de profonds halliers s'étendaient jusqu'au bord de l'eau, et, à roinl:)re des ronces noirâtres, s'épanouissaient les bouquets roses de la saponaire et les humbles fleurettes de l'oxalide. Comme pour faire contraste avec l'agreste végétation de l'ile, on avait placé, autour de la cabane, des vases où croissaient les plantes les plus rares et les plus délicates delà flore exotique. Un balelet servait, pour ainsi dire, de pont entre les deux embarcadères, car la rivière était si peu large à cet endroit, que quelques coups d'aviron suflîsaient pour aborder.

Eslèvealla s'asseoir sous ces tranquilles ombrages. Enivré d'une joie mélancolique, il jouissait du présent par toutes les facultés, toutes les puissances de son àme; il sivourail les heures rapides, les heures de bordieur et de vie que lui accordait le ciel. Quelques jours lui restaient encore, cl il ne voyait rien au delà de ce terme : peu lui importait ce que deviendrait le reste de son existence. Pourtant une circonstance puérile interrompit les rêveries où il s'oubliait, et le ramena pour un moment aux réalités

Li: DERNIER OBLAT. 80

fatales de sa position. Tandis que ses yeux erraient sur le paysage, il aperçut, derrière les arbres qui bordaient l'autre rive de la Marne, une lourde voiture qui descendait la route et roulait vers Paris. Il pensa que bientôt il suivrait lui-même ce chemin, et s'en irait ainsi après avoir salué d'un dernier regard les lieux où resteraient les cléments de sa vie, et hors desquels il ne devait trouver qu'une horrible et mortelle solitude.

Il y avait six semaines déjà qu'Eslève était à Froidefont, et, chaque fois qu'il avait parlé de son départ, la marquise lui avait signifié d'un air gracieusement impérieux qu'elle entendait qu'il passât tout l'été au chàleau. Elle avait trop de tact et de discrétion pour l'interroger sur ses projets, mais elle lui laissait voir que son avenir l'intéressait, et qu'en toute circonstance elle le servirait volontiers par son crédit et ses relations. Estève lui avait dit une fois que son projet était de voyager pendant quelques années, et d'aller d'abord en Angleterre, d'où il comptait passer aux Étals-Unis d'Amérique. La marquise revenait parfois sur ce sujet et combattait doucement celle inclination pour les voyages: Eh! bon Dieu! qu'irez-vous donc faire au pays des Hurons? disait-elle. Je me figure qu'on y vit fort mal, et qu'on n'y trouve pas la moindre société depuis que la paix est faite et que les Français en sont revenus. Pour ce qui est d'aller en Angleterre, l'idée n'est pas heureuse non plus; il y a trop de brouillards dans cette ile, et les femmes y sont trop savantes. Quant au reste du monde, ça ne vaut vraiment pas la peine de se déranger pour

90 LE DERNIER OBLVT.

le voir. J'ai nccompagné M. de Leuzière dans ses ambassades à Vienne el à Madrid; je me mourais d'ennui au milieu des magnificences de ces deux cours, et je vous déclare que, dans mon aversion pour le langage et les usages étrangers, j'eusse préféré cent fois la société d'une bourgeoise de la rue Saint-Denis à celle d'une grande d'Espagne ou d'une princesse de l'Empire. Notre pays est le plus beau, le meilleur pays du monde; croyez-moi, monsieur, restez en France; ce n'est qu'en France que les Français peuvent vivre.

Madame de Champreux écoutait ces boutades de la marquise sans laisser voir son opinion, sans dire une parole pour blâmer ou encourager les projets d'Eslève. Au contraire de ce qu'il aurait eu le droit d'espérer, elle le traitait avec une plus froide bienveillance après deux mois de relations journalières que pendant les premiers jours de son arrivée à Froidefont. Elle mettait dans leurs rapports une réserve attentive qui l'eût rendu bien malheureux ou bien fier s'il eût songé à l'inlerprcler, car il aurait pu croire que cette réserve tenait à quelque aversion ou à quelque préférence secrète; mais il l'attribuait plus naturellement à un sentiment de dignité, d'exquise modestie. D'ailleurs, il y avait dans cette froideur même une politesse égale, un ton de douceur qui éloignait toute idée de hauteur et de dédain.

Mademoiselle de la Rabodière, moins frivole que la marquise, moins inditîércnle que madame de Champreux,cl peut-être éclairée par une doulou-

LB DERNIER OPLAT. 91

reuse expérience, avait deviné qu'Eslève souffrait au fond de 1 ame et qu'il éprouvait des peines dont la cause échappait à sa pénétration. Comme il ne parlait jamais du passé, elle sujiposa que quelque malheur, dont il voulait par fierté, par un sentiment d'honneur peut être, garder le secret, avait frappé sa famille et détruit sa position. Dans cette persuasion, «'Ile l'engageait indirectement à s'occuper de son avenir, de sa fortune, et ne perdait aucune occasion de lui donner de bons conseils.

Un jour, ils étaient comme seuls dans le salon, car la marquise, qui était une déterminée joueuse, faisait sa partie avL'C mademoiselle de tlochemartine, et n.adame de Champreux, assise un peu à l'écart, travaillait avec une application si soutenue, qu'on pouvait croire qu'elle ne prêtait pas la moindre altention à ce qui se disait autour d'elle. Mademoiselle de la Rabodière laissa aller la gazette qu'elle lisait, et, se rapprochant d'Estève, elle lui dit à demi voix : Nous auroris ce soir des gens considérables, auxquels madame la marquise se fera un plaisir de vous présenter. Ces relations pourront vous être utiles quelque jour, s'il vous prenait envie d'entrer dans une carrière, de solliciter quelque emploi. — Je n'ai point d'ambition, répondit Estève en soupirant; d'ailleurs, sais-je si je serais propre à faire quelque chose? J'aime mieux rester à l'écart, dans mon obscurité, que de tenter cette chance. — Vous être trop jeune pour prendre si peu de souci de l'avenir, reprit mademoiselle de la Rabodière; quelque jour, votre oisiveté vous pèsera; après avoir gaspillé

voire activité, l'énergie de votre esprit, vous regretterez de n'avoir pas donné un but utile à vos fatigues. Alors vous aurez la volonté, mais les forces manqueront. — Hélas! je suis déjà las et à bout de toutes mes forces, murmura Estève.

Mademoiselle de la Rabodière le regarda d'un air affectueux et loucbé qui semblait solliciter une plus entière confiance. Il le comprit, et continua d'une voix triste : Ma vie jusqu'ici s'est misérablement consumée dans des luttes contre les événements, contre moi-même. Aujourd'hui tout cela est fini; riiais je suis à jamais brisé. Tout le bonheur que je peux espérer encore, c'est le repos, le repos dans la solitude où j'irai me réfugier et cacher le reste de ma vie. — Vous abandonneriez ainsi le monde? — Aucun intérêt ne m'y relient, répondil-il avec effort.

En ce moment, comme si son cœur eût involontairement protesté contre ses paroles, il leva les yeux sur madame de Champreux. Elle avait fait le même mouvement, et leurs regards se rencontrèrent. Eslève tressaillit intérieurement; ce regard, qui avait plongé dans le sien, rayonnant et rapide comme l'cclair, avait une expression mélancolique, presque douloureuse. Cette scène muette n'eut que la durée de quelques secondes : avant que mademoiselle de la Rabodière eût pu s'apercevoir du mouvement de la comtesse, celle-ci avait repris son travail et brodait activement, le visage penche sur le métier; mais ses mains étaient tremblantes, et il semblait qu'un iîicarnat plus vif animcàt la blancheur transparente de son teint. Ksiève avait aussi

LE DHKNIEH OBLAT. O.T

baissé les yeux; il élail pâle et troublé comme un homme qui, en proieà quelque hallucination étrange, a la conscience de son erreur et s'efforce de ressaisir la réalité.

11 y eut un moment de silence ; mais mademoiselle de la Rabodière, qu'animait une bonne volonté obstinée, reprit l'entretien.

— Est-il donc si difficile à un homme qui possède vos avantages de se créer des intérêts, des liens dans le monde? dit-elle. Vous n'avez point de famille; eh bien ! il faudrait en trouver une, il faudrait vous marier. — Moi ! s'écria Estève avec un air d'etonnement et d'effroi qui fit sourire la demoiselle de compagnie.— Allons, continua-t-elle gaiement, il paraît que cela se gagne; c'est comme une épidémie d'héroïques resolutions. Plus d'amoureuses passions, de tendres faiblesses; on cherche le bonheur dans l'indifférence, la froide sagesse, la liberté surtout. Eh, grand Dieu! ajouta-t-elle avec un soupir, si vous saviez comme on finit par se lasser de ce calme parfait! Croyez-moi, soyez moins philosophe; ne regardez pas de si haut cette pauvre vie humaine. Faites des folies, s'il le faut, plutôt que d'être trop raisonnable. — Ah ! Sylvie, Sylvie! que prêchezvous donc là? Vous allez pervertir M. deTuzel,dit madame de Champreux en relevant la tête et en s'adressant à mademoiselle de la Rabodière d'un ton de reproche enjoué, mais qui n'était pas dénué, au fond, d'une intention sérieuse. — Vous nous écoutiez sournoisement, madame la comtesse, s'écria la vieille fille; eh bien ! tant pis pour vous, belle indifférente ! i« 7

VOUS aurez ainsi entendu vos Ncrilés. — Ma chère Sylvie, je vais prêcher h mon lour, répondit la comtesse avec un sourire.

Et se lournnnt vers Eslève, sans cependant lever les yeux sur lui, elle reprit d'un ton plus grave, tout en continuant sa tapisserie : C'est, je crois, un grand malheur et une grande faute de s'abandonnera certains entraînements, de faire des folies, comme vous le conseille pourtant la plus sage personne du monde. Mais la vie d'un homme ne doit pas être sans but, et pour les esprits actits et capables il y a plus d'une carrière ouverte. Ayez donc de l'ambition, monsieur; mettez de côté ce découragement, cette défiance de vous-même que vous montriez tout à l'heure, et tentez toutes les chances que la fortune vous offre.

Elle s'interrompit et passa la main sur son front comme pour préparer la suite de son argumentation et se remettre de l'espèce d'embarras qui la gagnait à mesure qu'elle manifestait sa pensée.

Mademoiselle de la Rabodière comprit qu'il y avait quelque intention cachée dans ce qu'elle venait de dire, et que son hésitation même annonçait que c'était chose embarrassante à déclarer.

— Ah! [îiadame, dit-elle en riant, je suis sûre que vous allez proposer à M. de Tuzel quelque riche mariage, et que vous ne savez comment nous y prendre pour le lui conseiller.

La comtesse fil vivement un geste négatif et reprit avec effort : Non, ce n'est pas cela; il m'est plus naturellement venu une autre idée, en entendant M. de Tuzel avouer son goût pour les voyages. Ma mère

LE DERMEK OBLAT. do

est la proche parente de M. le gouverneur de Sainl- Doniingiie, qui se trouve actuellement à Paris; elle a quelque crédit auprès de lui, et elle en userait volunlitTS en faveurdeM.de Tuzel, s'il voulait passer en Amérique pour y exercer quelque haut emploi. Si j'osais nie permettre un conseil, je dirais que celte carrière est belle et honorable. — Ah I madame, interrompit niademuiselle de la Rabodière d'un ton à moitié fâche, que vous a donc fait M. de Tuzel pour que vous vouliez l'envoyer ainsi à l'autre bout du monde? Refusez, ajnuta-t-elle en se tournant vers Eslève ; refusez donc, monsieur ! — Oui , mais je n'en rends pas moins grâce à madame la comtesse, qui a daigné un instant s'occupi-r de tnoi, répondit-il navré de cette marque d'inléiêt, qui était au fond une prouve si éNidente d'indifferi'nce.La fortune que j'ai, me sufTit, poursuivit-il, presse d'épuiser ce pénible sujet dentretien : j'ai ce qu'on appelle un sort indépendant, et je ne tenterai pas d'acquérir des biens qui n'ajouteraient rien à mes satisfactions; mais je n'en emploierai pas moins ce que j'ai de force et d'activité. Dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être, j'entreprendrai unlong voyage, et un jour, si je vis, je reviendrai vous donner des nouvelles de ce pays que madame la marquise appelle la république des lluroiis.

Quelques jours s'écoulèrent encore. Eslève reparla (le ses projets de départ, mais la marquise n'y \oulut rien entendre. Elle s'était j'.ccoutumee à la présence de ce beau jeune homme, qu'elle avait créé son chevalier d'honneur; elle aimait sa tournure d'esprit, ses

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manières simples el dignes, son caractère, et, (»ar une sorte d'égnïsme affectueux, elle voulait le retenirjusqu'au jour où elle quitterait elle-même Froidefont.

Madame de Champrenx a vail insensiblement amené ses relations avec Estèvo aux termes les plus mesurés : elle le traitait avec cette reserve, celte Iruide douceur qui ne donne aucune prise; mais elle était d'ailleurs d'une politesse si exacte, d'une humeur si parfaitement égale, qu'Esiève ne put craindre un seul moment que sa présence à Fioidefont lui fût importune. 11 pensa que les sentiments de la comtesse pour lui n'alliiient p;is au delà de l'estinie la plus indifférente, et, comme il n'avait jamais espère davantage, son cœur n'en souffrit pas. Le principe de toutes les félicites que lui donnait son amour était dans cet amour même, dans son adoration pour cette femme dont le regard doux et distrait s'arrêtait si rarement sur lui. Il ne cherchait pas à lui parler, il fuyait même les occasions de se rapprocher d'elle; tout son bonheur consistait dans une contemplation humble el silencieuse. Le soir, au salon, il évitait de se mêler au groupe qui l'entourait. Lorsqu'il n'y avait poinlT d'étrangers au château, il aurait pu s'offrir naturellement pour l'accompagner dans ses promenades; mais il ne profitait même pas de ces bénéfices de sa position, et il laissait la comtesse sortir seule avec une des demoiselles de compagnie, se bornant à les suivre de loin sans qu'elles pussent s'apercevoir de sa jjresence.

Un jour, la comtesse el mademoiselle de la Rabodièrc claienl sorties poui- faire une de ces excursions

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qu'elles appelaient leurs voyages autour du parc. Eslève dirigea plus tard sa promenade du même côlé , vers les bords de la Marne, car il savait que la comtesse irail se reposer dans l'île. Jamais peut-être il n'avait |!arcnuru avec un cœur plus ra\i d'admiration el d'amour ces lieux où il suivait sa trace. Cet air qu'elle avait respire l'enivrait , il lui scmlilait que des influences bénies renvironnaient de toutes parts et planaient sous ces voûtes de feuillage dont elle aimait l'ombrage noirci profond. Le soir approchait, et le crépuscule des allées commençait à s'assombrir; un rayon de soleil pénétrait encore dans les clairières et dorait la pointe verte des gazons; mille bruits confus et charmants, les bruits d'une belle nuit d'été, s'élevaient déjà dans le vaste silence du parc. C'était l'heure où madame de Chainpreux retournait au chtàleau. Estèveeul la pensée d'aller visiter l'ile après elle et de s'asseoir un moment à la place qu'elle venait de quitter.

Comme il gagnait les bords de la Marne, il lui sembla qu'un cri, un cri de lietresse, s'élevait de ce côlé. Il s'élança et franchit en un instant la longue allée de peupliers qui aboutissait en face de l'île. Pendant ce trajet, il n'entendit plus rien. En arrivant au bord de l'eau, il ne vit personne. Le batelet avait disparu, et il n'y avait pas trace humaine aux environs des deux embarcadères. Alors, saisi d'une cruelle angoisse, il parcourut du regard le cours de la Marne et ne larda pas à apercevoir le batelet qui s'en allait en dérive et désemparé de son aviron.

A celte vue, la première pensée d'Estève fut que

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madame de Champreux et 5a compagne étaient entrées dans celle frêle embarcation qui avait aussitôt chaviré, et qu'elles étaient au f uid de la rivière, déjà mortes peut-être. Un cri terrib'e, un cri de desespoir et d'horreur, s'échappa de sa poitrine, et il se jeîa insliîiclivenient à l'eau, n)ais au mèiuc moment une voix s'éleva dans File : c'était celle de madame de Champreux qui appelait au secours. Esiève passa la rivière, qui était peu profonde en cet endroit, franchit d'un [)ond l'embarcadère et courut à la cabane.

Alois un spectacle bizarre, inouï, frappa ses regards. La comtesse était à genoux, ainsi que sa demoiselle de compagîiie et une fillette de la ferme qu'elles amenaieitl orlinairement pour les passer dans l'île. Une espèce de géant fauve et déguenillé rôdait autour d'elles, en brandissant son CdUteau comme pour les effrayer, et semblait se divertir beaucoup de leur terreur.

— Misérable! cria Estève en se précipitant sur lui avec une furie qui doublait ses forces, et aussitôt le colosse tomba terrassé la ligure contre lerre et rugissant de colère. — Ah! monsieur, c'est un fou! Ne le tuez pas! s'écria madame de Champreux entraînée par im mouvement de généreuse compassion.

Avant qu'elle eût achevé, Estève, p.àleel tremblant, avait laisse aller cet homme, qui se retourna en levant sur lui son couteau avec un geste de fureur sauvage. Les trois femmes firent un cri perçant, elles crurent qu'Estève allait périra leurs yeux; mais aussitôt le fui laissa tomber son couteau et bégaya avec un accent de surprise et de joie : Père, père, bon

père! donnez à Genest, au pauvre Genesl... la charité, pour l'amour de Dieu... Puis, regardant l'hahit d'Estève d'un air inquiet, il ajouta : Venez, venez là-bas, au couvent. Allons trouver le père Tiraolhée. Alors vous aurez une robe blanche avec un beau scapulaire noir... Mon père... mon père, la charité au pauvre Genest, s'il vous plaît!

Eslève, un peu revenu de sa surprise, repoussa le mendiant et lui dit avec un geste d'autorité: Va-t'en! je t'ordonne de t'en aller, malheureux et maudit que lu es!

Genest le regarda d'un air de soumission plaintive, baissa la tête et obéit. On le vit franchir la l)erge, traverser le grand br;is de la rivière à la nage et disparaître derrière les arbres du chemin. Pendant cette scène rapide, madame de Champreux et sa demoiselle de compagnie étaient restées immobiles d'étonnemenl.

— Vous aviez déjà fait la charité à ce mendiant, il vous a reconnu, monsieur, secria mademoiselle de la Rabodière. Grand Dieu! quelle rencontre! — Mais comment ce misérable se trouvait-il ici? interrompit Estève, comment a-t-il osé vous aborder, vous menacer? — C'est ma fiiute, répondit la comtesse encore pâle et tremblante; cet homme était sur l'autre rive, il nous a afierçues, et il a tendu la main vers nous comme pour demander l'aumône; alors, âans réflexion, j'ai fait le geste de lui jeter quelques pièces de monnaie. Aussitôt il a passe la rivière, et j'avoue que je n'ai pu m'einpêcher de rire en voyant cette figure qui sortait de l'eau tout échevclee et

ruisselante, avec une poignée de roseaux à la main comme ces fleurons peints en camaïeu sur les dessus de porte, (le malheureux s'est approché, et j'ai compris loul de suite, à sa manière de parler, à son air, que c'était un idiot, un insensé. 11 s'est mis à dire mille choses incohérentes dont nous avons eu la folie de nous divertir. Tout à coup il a commence à psalmodier en imitant l'air recueilli et l'attitude d'un moine qui chanterait au chœur; puis, comme nous le regardions en riant, il nous a commandé d'un air impérieux de nous mettre à genoux. Je lui ai dit de s'éloigner, el, voyant qu'il n'obéissait pas, j'ai fait signe à maiiemoiselle de la Rabodière et à Georgelte de me suivre; mais il nous a barré le passage, et, tirant son couteau d'un air de fureur, il a renouvelé son injonction. Nous étions plus mortes que vives. Il a fallu céder. x4lors, soit avec une méchante intention, soit seulement pour nous efîrayer, il s'est mis à bondir autour de nousavec son couteau à la main... Cependant Georgelte s'est courageusement échappée pour aller chercher du secours; mais il l'a rejointe à l'embarcadère et l'a ramenée.

— Après avoir donne un coup de pied à la barque, qui a suivi le fil de l'eau et qui doit être loin à présent, ajouta la jeune fille. — Quelle situation I reprit la comtesse. Cet homme continuait à nous menacer, el s'irritait au moindre mouvement que nous faisions. C'était un accès de folie qui s'exaltait de plus en plus. Nous étions terrifiées. Quel moyen de sortir d'une telle position? Que dire à un fou pour le toucher, l'effraver ou le convaincre? Heureuse-

rr.enl, ohl bien heurcusemrnt, monsieur, vous êtes \<'nu à noire secours. — El henreuscmeril aussi vous avez imposé à cet homme, et il s'est souvenu d.mssa folie que vous lui aviez fait du bien, ajouta mademoiselle de la Rabodicre. Dans son respect et son afTeclion, il vous a appelé son père. Mais où donc l'avez-vous rencontre? A la porte de quelque couvent, je suppose, car il vous a parlé d'un moine. — Oui, je me souviens, répondit Eslève d'une voix troublée; c'était etTectivement dans une maison religieuse.— A l'abbaye ou M. voire oncle, le comte de B liville, a fait profession ? — Oui, mademoiselle, c'est là prétisément. — Voilà pourquoi il voulait vous emmener pour qu'on vous donnât une robe de moine. Quel étrange pêle-mêle d'idées dans la tête de ce malheureux! — Qu'allons-nous faire? et comment sortir d'ici maintenant? s'écria la comtesse.

Eslève regarda du côté où il avait aperçu la barque; mais le courant l'avait entraînée. D'ailleurs la nuit tombait, et l'on ne distinguait plus rien que des masses obscures qui surplombaient la rive.

— Il faut que Georgetle tâche de passera gué, et qu'elle aille chercher du monde au château, reprit madame de Champreux. — Certainement je passerai, répondit la fillette; pas toute seule pourtant, je perdrais pied, mais si monsieur veut m'aider, lui qui a déjà passé. — O^lle enfant a raison, dit Eslcve : il y a trop d'eau pour qu'elle passe seule; mais je puis la porter à l'autre bord. — Pourquoi ne passerions-nous pas de la même manière? objecta la demoiselle de compagnie. A quoi bon attendre? La nuit vient; on

doit être inquiet déjà au chàlean, et noire situation ici n'est pas des plus agréables. Il y a sous ces arbres comme un brouillard qui vous pénètre. M. de Tuzel doit grelotter dans ses vêlements mouillés. — Ne prenez aucun souci de moi, interrompit-il ; ne songez qu'à ce que, je puis faire pour vous être bon à quelque chose. — Ma chère Irène, vous tremblez, reprit mademoiselle de la Rabodière en prenant la main de madime de Champreux; celle robe de linon vous garantit m^ai ; vous avez le frisson. Venez, partons tout de suite, au nom du ciel !

La comtesse garda le silence.

— Madame, dit Estève en se rapprochant d'elle, l'air est humide ici; il y règne, après le coucher du soleil, une fraîcheur dangereuse et qu'il faut se h.àter de fuir. Souffrez que je vous rende sur-le-champ le service que vous recevriez dans une heure d'un de vos valets de pied. — Allons, repondit la cosnlesse d'une voix mal assurée.

L'enfant et la demoiselle de compagnie passèrent d'abord, puis Estève revint chercher la comtesse. Elle était debout sur la dernière marche de l'embarcadère; l'obscurité empêchait qu'on distinguât ses traits, mais on voyait qu'elle avait croisé les bras sur swn manlelet de soie, après s'être envel()p[)ée, et qu'elle baissait la têle dans l'altitude d'une cr.iinlive attente... En ce m(»ment, une impulsion machinale soutenait seule Estève; il exécutait chaque mouvement par une sorte d'effort instinctif. Les ressorts (le son être matériel avaient toujours la même vigueur, la même puissance; mais, au fond de son

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nme, il se seiilait défaillir et mourir... D'un bras à la fois sûr et tremblant, il enloura la taille frêle de la comtesse, et, la soulevant, il l'emporla serrée contre sa poitrine... Malgré sa haute stature, il avait de l'eau jusqu'à la ceinture, et le flot qu'il fendait péniblement jaillissait autour de lui en vagues bruyantes... Il eut un instant d' verlige; la tête de la comtesse clait appuyée et cachée contre son épaule; elle se laissait aller entre ses bras comme un corps inerte, une personrie évanouie ou morte, et pourtant il sentait son cœur battre avec violence, comme si elle eût été en proie à une de ces terribles et profondes émotions de l'àrne qui troublent et suspendent les fonctions de la vie.

— Vous avez peur! murmura-t-il en l'élreignant plus étroitement par un mouvement involontaire. — Non, répondit-elle d'une voix brève.

Une n)inute après, ils abordèrent.

Madame de Champreux s'élança sur le rivage, prit le bras de sa demoiselle de compagnie, et se mit u marcher vivement vers k château, comme si elle avait hâte de fuir les lieux où venait de se passer celte étrange scène. Mais la force factice qui la soutenait s'évanouit bientôt; elle s'arrêta brusquement en disant d'une voix éteinte : Je ne puis aller plus loin... J'ai froid... Il me semble que je vais m(!urir.

Estève la soutint et la déposa à moitié évanouie sur le gazon, au bord de l'allée ; elle avait les mains glacées et frissonnait, enveloppée dans sa mante.

— Ma chère Irène, vous tremblez de la fièvre, s'écria mademoiselle de la Rabodière désolée. Ahl pau-

vre cnfanl ! c'est le saisissement, la faligue, qui l'ont mise en cet état! Cours, Georgetle, ajouta-l-elle, cours à toutes jamhes, ma fille, va dire au château qu'on amène sur-le-champ une chaise.

Eslève voulut aller lui-même.

— Non, non, s'écria la demoiselle de compagnie en le retenant; il est nuit close, nous mourrions de peur seules ici. Restez, restez, monsieur.

Heureusement, la comtesse n'étant pas rentrée à l'heure ordinaire, on avait en l'idée d'envoyer un carrosse au-devant d'elle : G<'orge(te le rencontra au bout de l'avenue. Les deux femmes y montèrent avec Eslève, et l'on reprit au grand trot le chemin du château. Pendant ce trajet rapide, madame de Champreux s'était rejetée au fond du carrosse; la faible clarté que projetaient les lanternes à travers les glaces baissées permettait d'entrevoir son altitude, mais non l'expression de son visage. Immobile, et la tête appuyée sur sa main, elle pressait son mouchoir sur ses lèvres et gardait le silence.

En descendant de carrosse, elle assura qu'elle se trouvait njieux; mais Eslève s'aperçut qu'elle avait pleuré en chemin. Après avoir embrassé son a'ieule, qui écoula avec de grandes exclamations le récit que lui fit mademoiselle de la Rabodière, elle alla s'enfermer chez elle et ne parut plus jusqu'au surlendemain. La marquise prétendit que sa petite-fille avait des vapeurs, et fit venir son médecin de Paris; mais le docteur déclara qu'il ne voulait rien ordonner à la plus rebelle des malades, et l'indisposition de madame de Champreux n'eut pas d'autres suites.

Pendant quelques jours, on ne s'enlrelint à Froidefont que de l'elrange aventure arrivée dans l'ile; puis romme on crut s'apercevoir que ce sujet de conversalion allrislait la comtesse, on n'en parla plus du tout. Le cœur d'Esiève était livré à des préoccupations si violentes, qu'il oublif» bientôt l'espèce d'inquiétude que lui avait causée sa rencontre avec Genesl le vagabond. Il pensa que l'idiot ne garderait de ce fait qu'une idée confuse, et qu'il n'y a\ait rien à craindre do sa mémoire. D'ailleurs, ses moyens de communication étaient si bornes, il [)arlail une langue si incomplète, qu'il semblait certain que, quand même un souvenir fût reste dans sa pauvre tète, il ne parviendrait jamais à faire comprendre comment et en quel lieu il avait relrou\e Eslève.

Cette existence tout à la fois paisible et agitée, calme en apparence, mais bouleversée par tant d'orages intérieurs, dura encore pendant quelques semaines. Estève se disait avec une joie douloureuse, la joie du condamne (ior>t xin sursis prolonge la \ie, qu'il lui restait un mois peut-être, un mois encore avant de quitter Froidefont.

Un matin, il lisait dans la bibliothèque, la bonté du ciel voulut qu'd y fut seul, un valet entra et lui dit respectueusement : Monsieur veut-il prendre la peine de passer chez lui? Quelqu'un l'attend, une personne qui désirerait parler à monsieur sur-lechamp. — Le nom de cette personne? demanda Estève avec un certain trouble. — Elle n'a pas voulu le dire, et je n'ai pas ose insister, repondit le valet. — C'est bien; allez lui annoncer que je vous suis, dit

Eslève n'osant pas faire d'aulres questions. Il monta chez lui rapidement et demeura comme pétrifié à la vue de celui qui l'allendait Iranquiilenienl assis dans sa chamhre : c'était le père procureur de l'abbaye de Chilalis, un des religieux que le père Anselme associait quelquefois à l'exercice de son autorité. Comme le valet, debout contre la porte encore ouverte, semblait attendre les onires dEstève pour se retirer, le moine lui fil signe de sortir, puis, se rapprochant du malheureux que sa présence avait anéanti, il lui dit d'un ton calme : Remellez-vuus, frère Eslève; je ne viens pas ici faire un scandale, et il ne tiendra qu'à vous que tout se passe sans bruit. — Que me voulezvous et que.prélendez-vous? s'écria Eslè\e hors de lui. — Rien que vous retirer de votre pèche, mon frère, et vous sauver de votre apostasie, répondit le moine avec fermeté; vous allez me suivre sans résistance, j'espère; ne voulez-vous pas éviter par votre soumission un éclat fâcheux qui vous exposerait aux railleries, au mépris de ce monde où vous vivez?

Estève garda le silence, un silence mêlé de rage et de confusion. Le père procureur reprit : Sa Paternité m'a confié tous ses pouvoirs, elle m'a laissé le maître d'agir selon les ins[)iralions de mon zèle pour la gloire de notre maison. Je me suis introduit ici sous un motif plausible; l'habit que je porte explique mon intervention dans des affaires de famille; vous direz que je suis envoyé par un de vos pacnts qui, au moment d'entreprendre un long vovage, désire vous emmener; vous pourrez ainsi

me suivre sans qu'on s'étonne de ce dépari subit et sans qu'on clicrche à savoir ce que vous serez devenu. Dieu permet ces subterfuges, quand ils ont pour molif les intérêts de notre sainte religion. Mon frère, réfléchissez au parti que je vous propose, il concilie les devoirs que mon état m'impose avec les «enlimenls de charité qui me parlent en votre faveur. Je puis ainsi vous sauver d'un éclat ignominieux ; vous disparaîtrez du monde sans y laisser une mémoire déshonorée, la mémoire d'un impie et d'un apostat.

Tandis que le moine parlait avec un accent de conviction et d'autorité en arrêtant sur Estève son regard arme d'une fermeté impassible, celui-ci, affaissé sur lui-même, le visage pâle et le front baigné d'une sueur froide, éprouvait l'agonie morale d'un iiomme qui n'a plus même une faible chance de salut, une lueur d'espérance.

— Et si je refusais de vous suivre? dit-il enfin, non d'un air de défi, mais avec l'accent du desespoir. — Alors j'emploierais la force, dit sans s'émouvoir le père procureur; je requerrais l'assistance de la justice séculière, et, en vertu d'un ordre dont je suis fnuni, je vous ferais emmener par les gens de la maréchaussé.

— Mais alors je pourrais chercher dans la mort ma délivrance! s'écria Estève avec exaltation et en s'approchant d'une fenêtre qui s'ouvrait sur la terrasse pavée en marbre du château. — Mon frère, répondit froidement le moine, quand vous vous seriez brisé la tête sur ces dalles, Dieu condamnerait votre âm.e

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pour réternité, et le monde délournerail les yeux avec horreur de votre dépouille mortelle, que je réclamer.iis, uioi, voire supérieur spirituel et l'un des dignitaires de l'alibaye royale de Ghàalis, où vous avez fait votre profession religieuse.

Un long silence suivit ces paroles.

Eslève, la lêle baissée sur ses mains, ne manifestait ses angoisses que par les frémissements douloureux qui ebraidaieiit tout son corps. Le malheureux succombait à cette agonie; le courage lui manquait, non qu'il songeât au sort terrible qui l'attendait dans les prisons du monastère, mais parce que le moment de se séparer à jamais de madame de Champreux était venu. Enfin l'excès de son malheur même lui inspira une sorte d'énergie désespérée, et il dit avec la résolution d'un homme subitement résigné au sacrifice de sa vie : Avant de partir, me sera-t-il permis de faire quelques dispositions, qui seront comme un testament de mort, d'écrire à madame la marquise de Lcuzière? — Oui, mon frère, répondit le moine; cette manière de prendre congé d'elle me parait la plus convenable.

Estève prit alors la plume et écrivit d'abord à la marquise pour la remercier de l'hospitalité qu'il avait trouvée h Froidefont. Ce billet était conçu dans des termes où le respect était mêle à la plus vive reconnaissance. Ensuite Estève sortit d'une armoire le coffret qui contenait encore près de deux cent mille lîvies en or ou er» joyaux; après en avoir tiré un rouleau de vingt-cinq louis, il le referma et écrivit la lettre suivante à mademoiselle de la llabodière :

« Mademoiselle,

« Au moment de m'éloigncr pour jamais des lieux où j'ai passé les plus heureux, les seuls moments heureux de ma vie, je n'ai pas la force de vous revoir pour vous exprimer les sentiments dont mon cœur est pénétré en vous quittant. S'il est une consolation possible pour moi dans l'isolement où je v,iis me trouver, je la devrai au souvenir que j'emporte de votre amitié.

« Soufîrez que je vous confie en partant un soin qui ne saurait être rempli par de plus dignes mains : c'est celui d'employer la somme entière et la valeur des bijoux contenus dans le coffret que je vous envoie, à fonder une maison de refuge pour les entants orphelins et les pauvres vieillards des environs de Froidefont. Mes vœux seraient comblés si madame la comtesse de Champreux voulait accepter le patronage de cette fondation.

(( Adieu, mademoiselle; gardez un souvenir de celui que vous avez honoré de votre amitié, et qui, à sa dernière heure, songera encore aux jours heureux passés près de vous dans ces lieux qu'il ne reverra jamais, et où il laisse tout ce qu'il respecte et chérit le plus sur la terre.

u Froidefont, 20 septembre 1788. »

Il scella celte lettre, après y avoir enfermé la clef du coffret; puis, sonnant le valet qui était dans son antichambre, il lui ordonna de tout préparer pour son départ.

Le père procureur approuva d'un signe cette pré-

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caution et assista d'un air impassible à ces arrangements, qui semblaient annoncer un long voyage. Quand les malles furent fermées, il commanda au valet de chambre de faire avancer à l'une des petites portes la chaise de poste qui attendait dans l'avenue. Toutes ces dispositions n'avaient pas duré une heure; il n'était guère plus de midi, et les dames du château, encore enfermées chez elles, n'apprirent rien des préparatifs de voyage qu'on faisait dans l'appartement d'Estève. Lorsque tout fut prêt, le père procureur se leva et dit simplement : Allons!

Estève avait repris une sorte de sang-froid; sa démarche et son geste étaient fermes, rapides, mais une extrême pâleur couvrait son visage, il donna au valet de chambre tout l'argent de sa bourse et lui remit ensuite le rouleau de vingt-cinq louis qu'il avait gardé, pour le distribuer à la livrée du château.

— Et maintenant, ajouta-t-il, voici, Saint-Germain, ce que je vous prie de faire : dans une heure, vous porterez ce billet à madame la marquise, et ce coffret avec celle leltre à mademoiselle de la Rabodière; dans une heure seulement, entendez-vous, Saint-Germain?

Le valet de chambre, discret et bien appris comme un domestique de bonne maison, ne fit aucune observation et promit d'exéculer ponctuellement les ordres qu'on lui donnait.

La chaise de poste était déjà à la porte. Estève descendit accompagné du père procureur qui ne l'avait pas perdu de vue une minute. Avant de mon-

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ter dans la chaise, il se tourna pour jeter un dernier regard sur la façade du château. Alors seulement les larmes lui vinrent aux yeux.

— Partons! dit-il d'une voix étouffée et en s'élançant dans la voilure.

Le père procureur monta après lui et cria au postillon : Par le chemin de Meaux I

Quelques cavaliers de la maréchaussée, qui stationnaient au bas de l'avenue, se rallièrent autour (le la chaise de poste et l'escortèrent dès qu'elle eut atteint la grande roule.

— Vous voyez que toute tentative pour vous échapper serait inutile, dit le père procureur; mon cher frère, il faut vous soumettre à votre sort : il ne sera pas si rigoureux peut-être que vous le craignez.

— A présent je ne crains plus rien, repondit Estève d'un air de froide tranquillité.

Cette apparente fermeté n'était au fond qu'une sorte d'anéantissement qui rendait le malheureux inserjsibleà de nouvelles souffrances. Il était comme un homme qui, précipité dans un abîme sans fond et sans rivage, roulerait dans le vide sans même essayer de se retenir, sans tendre ses mains roidies vers le fétu de paille qui parait au naufragé une dernière chance de salut. Dans l'indifférence où il était de son sort, il ne songea pas même à demander si, comme il en avait eu le soupçon, c'était Geriest le vagabond qui avait fait connaître l'endroit oîi on le retrouverait, et par quels moyens le père procureur était parvenu jusqu'à lui.

Il était nuit lorsque la chaise de poste arriva à Chàalis et roula dans la première cour, qui séparait les bâtiments claustraux du logis des hôtes.

Quelques figures de frères convers, inquiètes et effarées malgré leurs efforts pour conserver l'impassibilité que commandait la discipline monastique, parurent à la porte du grand cloître; mais aucun religieux ne se montra, sans doute un ordre du prieur les tenait éloignés. Pourtant, lorsque Estève traversa le préau, il crut apercevoir derrière un pilier le visage pâle et consterné du père Timothée. En passant le seuil du monastère, Estève fut frappé d'un souvenir subit : Ce jour est un anniversaire, dit-il, un anniversaire maudit; il y a eu dix ans, aujourd'hui, que je passai pour la première fois cette porte.

— C'est vrai, murmura l'un des convers, je m'en souviins, c'est m.oi qui la lui ai ouverte pour son malheur et sa condanination éternelle!

Estève regarda cet homme, dont le visage exprimait une stnpide indignation, et lui dit avec douceur ; Et maintenant, mon frère, vous allez me conduire encore en présence du prieur ; mais ce ne sera plus aux mêmes fins.

11 monta d'un pas ferme à la cellule du père Anselme, qui l'attendait entouré de quelques-uns de ses familiers. 11 y avait en ce moment sur le visage d'Eslève une sorte d'impassibilité froide et résolue qui fit comprendre au prieur que l'infortuné livré à sa justice était dompté, mais non soumis. Trop prudent, trop habile potir se livrer au ressentiment, à

la sourJe colère qu'il nourrissait depuis six mois contre celui dont l'apostasie avait trompé toutes ses prévisions, toutes ses espérances, il garda une attitude calme, el son visage n'exprima qu'une froide sévérité.

— Frère Eslève, dil-i! tandis que les assistants gardaient un profond silence, vous avez encouru le châtiment auquel les l(jis canoniques el les statuts de notre ordre condamnent le religieux qui manque aux trois vœux qu'il a prononcés. Avez-voiis quelque excuse à alléguer? — Aucune, répondit Eslève. — Alors, mon frère, soumettez-vous aNCC contrition, continua le prieur d'un ton de mansuétude; notre devoir est de vous inOiger le châtiment que mérite votre faute, mais la miséricorde de Dieu, voire repentir et notre charité pourront l'abréger. Nous vous dispensons de faire am(nde honorable devant la coHimunauté capitulairemenl assemblée, et nous vous ordonnons seulement de vous rendre dans la cellule où vous devez passer le temps de voire pénitence.

Alors, sans autre formalité et sans autre appareil, Eslève fut conduit dans une des cellules du troisième cloître. 11 reconnut, à la lueur du flambeau que portait un des convers. le préau dévasté, les décombres ronges par des mousses noirâtres, et les grilles derrière lesquelles il avait aperçu jadis des reclus et des fous. A mesure qu'il approchait, il entendait une voix lamentable crier derrière une de ces horribles grilles: Père, bon père, la charité! bon père! — C'est Genest ! s'écria Eslève avec un élonnement qui

lui fil oublier un moment sa propre misère : comment ce malheureux a-t-il pu attirer sur lui une si horrible punition? — Il aurait fait comprendre à d'autres personnes peut-être ce qu'il a su dire devant Leurs Révérences, répondit un des convers; le monde est rempli de gens impies qui sont curieux de tous les scandales qui arrivent dans les couvents.

Eslève com|)rit alors quelle part Genest avait eue à ce qui se passait, et quelle barbare prudence avait moti\é sa réclusion. Il avait déjà pardonné à ce malheureux, par la main duquel la fatalité qui poursuivait sa vie venait de lui porter le dernier coup; il le plaignit au milieu de ses propres douleurs avec une généreuse sympathie.

Lorsque Estève se trouva seul dans la cellule où il devait peut-être achever ses misérables jours, il jeta autour de lui un regard morne, stupéfait, et se demanda si c'était bien lui-même qui venait de se laisser ensevelir dans cet affreux tomlieau. Sa vue parcourait successivement les objets tristes et terribles qui l'environnaient : sa couche de paille, au chevet de laquelle une tête de mort semblait ouvrir ses yeux sans regard, l'unique siège place devant une table grossière, et le prie-Dieu dont les genoux des malheureux reclus avaient usé la planche. Au milieu de ces lugubres images, de cet horrible abandon, de cette solitude, de ce silence, il se souvint que la \eillc encore, à pareille heure, il était assis dans le salon de la marquise de Leuzicre, à quelques pas de madame de Champreux, et environne de tant d'eclal, de bonheur et de joie. Alors il tomba dans un déses-

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poir qui lui arracha des sanglots et des cris tels que ces voûtes effroyables n'en avaient jamais entendu ; il appela mille fois la mort à son secours, et le lendemain le frère convers qui vint lui apporter sa nourriture le trouva étendu et comme expirant sur les dalles de la cellule.

Il passa plusieurs jours dans celle lutte énergique de la vie qui défend contre la mort une organisation encore jeune et puissante. Ce fut la vie qui l'emporta enfin, et Estève revint graduellement de celle longue agonie. Pendant sa maladie, un frère convers avait silencieusement veillé près de lui, et, quand il l'ut en convalescence, il s'aperçut de quelque adoucissement à son sort. Il lui était permis de quitter sa cellule et de se promener dans l'enceinte du troisième cloilre; mais il était d'ailleurs l'objet d'une si grande vigilance, que le père Timothée ne put jamais parvenir jusqu'à lui, et qu'il ne vit plus d'autre visage humain que celui du frère convers qui le servait, et la figure morne et souffrante de son trisle compagnon d'infortune, Genest le vagabond. Son organisation vigoureuse résista aux privations matérielles, mais sa raison se serait peut-être éteinte dans les lenles tortures d'une telle existence, s'il n'eût trouvé dans l'exercice de la charité, de la bonté compatissante de son âme, une sublime distraction à ses souffrances. Cet idiot, ce misérable insensé, cause involontaire de son malheur, devint l'objet de ses soins. La triste créature s'eleignait dans sa prison; la violence qu'on faisait à ses instincts la tuait. Lorsque le printemps faisait sentir sa douce influence

jusque dans cet affreux séjour, lorsque des troupes d'hirondelles passaient au-dessus des murs et que l'herbe verdissait entre les pavés de la cour, Genest, saisi d'une inexprimable souffrance, se traînait le long des murs comme pour chercher une issue; puis il s'asseyait, laissait tomber sa tête sur ses mains puissantes, et se prenait à gémir avec l'accent plaintif et désolé d'un enfant. A la voix d'Estève, le malheureux se ranimait pourtant; lorsque celui-ci s'approchait et essayait de le consoler, il lui baisait les mains et bégayait : Père, bon père Estève, restez avec le pauvre Genest. La charité au pauvre Genest, pour l'amour de Dieu I

Il y avait plus de deux ans qu'Estève traînait une vie languissante et qui semblait approcher enfin du terme suprême. Un matin, il lisait, assis devant la petite cheminée de sa cellule, un livre de prières que lui avait prêté le frère convers; aucune plainte, aucun mouvement ne troublait plus le silence de sa prison : le pauvre Genest était mort depuis un mois. Tout à coup un bruit inaccoutume se fil entendre, des pas pressés résonnèrent sur le pavé sonore de la cour. Estève se leva tout éperdu et ouvrit la porte de sa cellule; c'étaient le père Timothée et l'abbc Girou qui arrivaient. Ils se jetèrent dans les bi.is

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d'Estève en s'écriant : Venez, suivez-nous ! venez, les portes sont ouvertes ! — Quoi! le prieur veut ma délivrance? s'écria-t-il, c'est lui qui vous envoie! Oh! qu'il soit béni mille fois, mon Dieu! — 11 n'y a plus ici ni prieur, ni religieux, répondit le père Timothée; des prodiges viennent de s'accomplir, nous sommes libres I

Et comme Eslève le regardait de l'air égaré, stupéfait, d'un homme qui doute de sa raison et du témoignage de ses sens, il lui montra, dans un journal qu'il tenait à la main, le décret de l'assemblée constituante : « La loi constitutionnelle du royaume ne reconnaîtra plus de vœux monastiques solennels des personnes de l'un et de l'autre sexe; en conséquence, les ordres et congrégations religieuses sont et demeureront supprimés en France, sans qu'il puisse en être établi de semblables à l'avenir. »

Eslève, privé de communication avec le monde, n'avait rien su des événements qui venaient de s'accomplir. Il apprit en même temps tous les actes qui avaient commencé la révolution, changé l'ancien ordre de choses et à moitié renversé le trône. Déjà alors les privilèges des castes nobles étaient supprimés, les droits du clergé abolis, et les biens ecclésiastiques réunis au domaine national.

Le prieur et la plupart dos religieux abandonnèrent le jour même l'abbaye de Chàalis. Eslève, l'abbé Girou et le père Timothée restèrent jusqu'au lendemairi dans le legis des hôtes. Le père Timothée semblait éprouver plus d'étonnement que de joie de

ce changement d'existence. Malgré son scepticisme religieux el sa profession avouée d'athéisme, il y avait encore en lui des opinions, des préjuges de race; le vieux gentilhomme vivait encore dans la personne du moine défroqué. I/abbé Girou acceptait avec sa soumission ordinaire le bien et le mal que la Providence dispensait aux hommes dans cette violente réaction. Il gémissait sur les désastres de l'Eglise et remerciait le ciel de la délivrance d'Estève.

— Mon ami, lui dil-il, je suis venu pour vous emmener; j'uccupe, dans un des quartiers les plus tranquilles de Paris, un logement où je me suis retiré, bien que je remplisse encore les fonctions d'aumônier de la prison de Saint-Lazare; c'est là que nous vivrons ensemble.

Le digne prêtre offrit ensuite au père Timothée de partager l'asile qu'il donnait à Estève, et décida le vieux moine à les accompagner.

La première pensée d'Eslève fut d'aller à Froidefont pour savoir quel élait le soit de la famille de Leuzière au milieu des bouleversements qui avaient change tant de hautes existences; mais on était au cœur de l'hiver, et probablement il n'y avait à Froidefont que le concierge et le régisseur. Estève préféra aller d'abord à Paris, où il avait plus de chances de trouver la marquise et sa pelite-fille dans leur hôtel de la rue de Varennes.

L'abbé Girou occupait dans le haut du faubourg Saint-Denis une petite maison située entre cour et jardin; aucun des bruits de la grande ville ne retentissait jusque-là, et Paris tout entier aurait été

livré au pillage et à la deslruclion, qu'on n'en aurait rien su dans celle maisonnelle, que le vaste enclos de Saint-Lazare séparait des autres habitations. Une vieille Provençale, que l'abbé Girou avait trouvée sur le pavé de Paris, faisait le ménage et prenait soin de ce modeste intérieur. La santé d'Estève se raffermit promptement dans cet humble bien-être, et la société douce et consolante de ses deux amis releva ses forces morales. Il se rattacha à la vie par des affections et par des espérances qu'il osait à peine formuler en lui-même, mais qui lui causaient des tressaillcmenls de tendresse et de joie.

Dès le second jour de son arrivée à Paris, il était allé à l'hôtel deLeuzière. Avantmêmequesamaineût soulevé le lourd marteau de la porte cochère, il avait compris, à la tranquillité, au silence de cette demeure, que les mailres étaient ab^f nts. Il dut frapper plusieurs fois pour se faire ouvrir, car il n'y avait personne dans la loge du suisse. Le concierge auquel il s'adressa le regarda d'un air inquiet, défiant, et lui repondit avec une sèche politesse que madame la marquise de Leuzière et madame la comtesse de Champreux étaient h la campagne.

— A Froidefonl sans doute? s'écria Estève.— Non, monsieur, répliqua \ivement cet homme; madame la marquise est en Lorraine, mais on l'attend à Paris vers la lin de l'hiver, du moins je le crois.

Estève se retira. Comme il sortait, un savetier, assis dans sa misérable échopj)e au coin de la rue, releva la tête, et lui cria : Il s'est fait prier pour vous ouvrir la porte, le vieux loup! et je parierais qu'il

VOUS a débité un tas de mensonges. Il dit à tous venants que la Nieille dame est à la campngne; mais il sait bien le contraire, l'ivrogne! — Comment! que voulez -vous dire? s'écria Estève frappé des paroles de cet homme, et se résignant avec une sorte de dégoût à l'interroger. — Je dis que la vieille marquise est une aristocrate qui a passé à l'étranger avec sa petite-fille et toute sa fortune. Elle a émigré comme tant de nobles de ce quartier. — Mais madame la marquise de Leuzière ne se mêlait pas de politique, interrompit Estève. — Vous croyez ca ! Elles étaient de la cour; je les ai vues à Versailles les b et 6 octobre, quand nous sommes allés chercher le roi. Je vous dis que c'étaient des aristocrates, et qu'aujourd'hui elles conspirent à l'étranger.

Estève comprit qu'il pouvait y avoir quelque chose de vrai dans les soupçons de cet homme; déjà une partie de la famille royale et de la haute noblesse, alarmées par la gravité des événements, avaient cherché un refuge hors du royaume, et il était possible, en effet, que la marquise eût suivi cet exemple.

Ce fut urj motif de tristesse et en même temps de sécurité pour Estève, qui dès lors conçut l'espoir d'aller un jour revoir la comtesse dans son e^il. Aussitôt rentré dans le monde, il avait eu la pensée de se rapprocher de son père, et l'abbé Girou avait fait faire quelques démarches auprès du marquis; mais une lettre de la personne chargée de celte négociation ne tarda pas à détruire cette espérance : M. de Blanquefort, pour empêcher Estève de profiter des

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droits que lui avait rendus le décret qui rompait ses vœux religieux, venait de dénaturer toute sa fortune et de la convertir en valeurs numéraires. Partisan de la révolution et ami de Mirabeau, il devait se rendre prochaineir.ent à Paris.

Estève se renferma dès lors dans la solitude et l'intimité de ses relations. Un sentiment de fierté, de délicatesse, l'avait empêché de faire des démarches pour se rapprocher des enfants de madame Godefroi, et il se mit à travailler pour ajouter un peu d'aisance au strict nécessaire que les ressources de l'abbé Girou procuraient à leur humble ménage. Il faisait des copies et mettait au net les livres des petits commerçants du faubourg Saint-Denis. De son côté, le pèreTimothée gagnait quelque chose en mettant à profit le talent qu'il eut jadis de peindre d(> charmants pastels : il faisait des enluminures poulies marchands d'estampes. Le vieux moine voyait avec une indignation profonde les progrès de la révolution et les insultes faites à la royauté. Il abhorrait cette rénovation de tous les pouvoirs, et, chose étrange î le décret sur la constitution civile du clergé causa au vieil athée beaucoup d'irritation et de chagrin.

— Depuis longtemps je ne suis plus chrétien, disait-il, mais je suis et serai toujours gentilhomme; je ne puis assister sans douleur à la chute de tout ce qui soutenait la puissance royale.

D'autres fois il tombait dans de sinistres prévisions.

— Il n'y a plus de royaume de France depuis que

le roi a accepté la conslilution, disail-il; tous ces désordres amèneront quelque chose comme ce qui s'est passé jadis en Angleterre; ce peuple hérétique et rebelle assassinera son souverain.

Un jour, il rentra plus lard que de coutume; sa physionomie, ordinairement froide et pensive, trahissait une émotion intérieure.

— Mes amis, dit-il, je ne saurais plus vivre dans ce pays, au milieu de tant d'attentats et de folies ; je m'en vais attendre, hors du royaume, la fin de tous ces désastres. Aujourd'hui, j'ai retrouvé un ancien ami, un homme que je voyais tous les jours, il y a quarante et quelques années, dans le salon de madame de Pompadour. Il part demain, et je pars avec lui; plus tard, sans doute, vous viendrez me rejoindre. Et, déposant une bourse sur la table, il ajouta : Permettez que je songe à vos frais de voyage; j'avais prêté jadis quelques centaines de louis au chevalier de Rossi, il s'en est souvenu fort à propos aujourd'hui. — Mais cette somme vous sera nécessaire en pays étranger, s'écria Estève, non, non, gardez tout. — J'ai pris vingt-cinq louis, c'est plus que suffisant pour mon voyage, répondit simplement le père Timolhce; une fois arrivé, je n'aurai plus besoin d'argent. — Mais où allez-vous donc? demanda Estève avec elonnemenl. — En Italie, dans un des couvents de l'ordre de Cîteaux. Et, voyant l'étonnemenl d'Estève, il reprit : Que ferais-je dans le monde? La [)lupart de mes contemporains n'existent plus, et ceux qui ont survécu sont dispersés à rétrai>gcr. Une (ois que je serai séparé de vous et de l'ubbé, je

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sens que je ne pourrai plus vivre qu'en reprenant les habitudes auxquelles j'ai été plié si longtemps. La liberté m'est à présent un bien inutile; je ne sais plus que faire de moi-même.

Il partit en effet, et, deux mois plus tard, une lettre de lui aimonça à Eslève qu'il était dans un couvent de bénédictins aux environs de Rome.

Cependant les mauvais jours de la révolution approchaient; déjà les proscriptions avaient commencé. L'abbe Girou, qui n'avait pas adhère à la constitution civile du cierge, et qui avait déjà donne sa démission d'aumônier de Saint-Lazare, pouvait être arrêté comme prêlre refractaire. Heureusement il vivait oublié dans celte petite maison solitaire et comme perdue entre de vastes jardins dont il n'osait plus franchir l'enceinte. Eslève lui-même se hasardait rarement à descendre dans les quartiers populeux pour avoir quelque nouvelle de ce qui se passait dans les clubs et à l'assemblée législative.

Ils n'avaient guère de relations au dehors qu'avec un ancien employé de la maison de Saint-Lazare. Ce brave homme venait de temps en temps leur dire les événements, qui, à cette époque, se succédaient avec une si effroyable rapidité. Ce fut par lui qu'ils apprirent la révolution du 10 août et l'arrestation de la famille royale. Quelques jours plus tard, cet homme arriva, pâle de terreur.

— Depuis hier, dit-il, on tue dans les prisons de Paris; c'est une boucherie! Comme j'ai entendu dire qu'il y avait de grands rassemblements autour de la prison du Temple, j'y suis allé. Une troupe de gens

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déguenillés arrivaient en hurlant et en chantant le Ça ira. L'un d'eux portait une pique au fer de laquelle on avait mis une tète, une lêle de femme pâle, les yeuxà demi ouverts, avec de longs cheveux blonds qui flottaient autour de la pique... Celte tête, c'était celle de la princesse de Lamballe !

A ce nom, Estève se couvrit le visage avec un cri d'horreur : il se souvenait de ce que madame de Champreux avait dit un jour devant lui, dans le salon de Froidefont, de cette destinée si grande, si heureuse, qu'elle voulait imiter. Il remercia alors avec un élan de reconnaissance inexprimable le ciel, qui permettait qu'elle se trouvât en sûreté loin du pays où s'accomplissaient de si grands forfaits. Il bénit mille fois la prudence de la marquise, qui avait mis à l'abri de tout danger une tête si chère. Depuis son arrivée à Paris il était retourné plusieurs fois à riiôtel de Leuzière, et toujours le concierge lui avait répondu que la marquise et sa petite-fille étaient absentes. Il alla encore ce jour-là rue de Varennes, et, au moment où il soulevait le marteau, l'ignoble savetier lui cria du fond de son échoppe : Tu perds la peine, citoyen; il n'y a personne. La livrée aussi a émigré.

Estève retourna s'enfermer avec l'abbé Girou; ils vécurent seuls, isolés des calamités de cette époque, et presque heureux au sein de cette tranquillité. Le travail et l'élude remplissaient toutes leurs heures, et pendant les orages de 93, lorsque les assassinats juridiques de la Convention frappaient Paris de terreur, les deux solitaires n'enteudiient pas les cla-

meurs de la multitude, qui, comme une mer furieuse, de!)ordail sur les pavés sanglants de la grande ville.

Un soir, c'était après le 31 mai, de funeste mémoire, la vieille servante vint avertir ral)!)é Giron qu'un homme le demandait, un homme qui n'avait pas voulu dire son nom. En ces tensps malheureux, l'annonce d'une visite é'.ait un événement qui causait autant de trouble et d'inquiétude qu'une mauvaise nouvelle. L'abbé sortit à la hâte en recommandant à Estève le calme et le sang-froid. Un moment après, il revint tenant sous le liras un homme pâle, défait, et qu'Estève ne reconnut pas.

— Ah ! monsieur ! s'écria le vieux prêtre, dont les mains tremblaient, est-ce bien vous que je revois ainsi? — Les girondins sont vaincus, dit l'étranger; tous mes amis sont arrêtes, et l'echafaud les attend... Depuis deux jours, j'ai échappé comme par miracle à ceux qui me cherchent. Je n'ai pas d'argent, pas de pain, pas d'asile... Pouvez-vous me garder ici? — Que bénie soit la Providence qui vous y a amené! s'écria le prêtre. Allez sur-le-champ, mon ami, ajouta-t-il en se tournant vers Estève qui se tenait à l'écart, allez faire mettre la table et arranger un lit. C'est votre Gis, dit-il en revenant vers l'étranger, dès qu'Estève fut sorti.

Le marquis soupira, et répondit en levant Us yeux au ciel : J'ai élé cruel envers sa pauvre mère, envers lui peut-être 1 Si Dieu m'en donne le temps, je réparerai mes torts, je les expierai... — Mon fils, dit l'abbé Girou en allant prendre par la main Estè\e qui revenait, et en l'amenant près du marquis; nn»n

fils, VOUS avez aujourd'hui le bonheur d'aider votre vieil ami à recevoir votre père.

M. de Blanquefort serra silencieusement la main d'Estève et prit son bras pour passer dans la modeste salle où était dressé le couvert. Le repas se prolongea; pour la première fois depuis bien des jours, le marquis retrouvait un moment de calme, de sécurité, et il on jouissait avec une reconnaissance mêlée d'attendrissement. La détresse avait amolli ce cœur de bronze et dompté ses ressentiments; il s'ouvrait enfin à de généreux élans, à une noble équité. Dès ce jour, il adopta Estève et l'appela son fils.

L'asile que le marquis était venu chercher près de l'abbé Girou était le plus sur qu'il put trouver. Une soudaine inspiration l'y avait amené : errant dans les rues de Paris sous le coup d'un ordre d'arrestation, Il s'était souvenu de l'adresse écrite au bas de la lettre que l'abbe lui avait fait parvenir quelques années auparavant, et à laquelle il n'avait pas répondu. Alors il était venu avec confiance, car il avait déjà vu jusqu'où allaient le dévouement, la charité, les évangéliques vertus du vieux prêtre.

Une année entière s'écoula encore, et les fureurs populaires, loin de s'apaiser, avaient emporté ceux qui les fomentèrent dans l'espoir de les diriger. Les habitants de la petite m.aison restaient cachés et solitaires :à peine si le bruit des grandes catastrophes qui épouvantaient Paris arrivait dans la retraite où ils vivaient tristes et tranquilles. M. de Blanquefort était courageusement résigné. Il prévoyait la fin d(? ces calamités, et souvent il disait : Le règne de la

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terreur finira; alors les honnêtes gens, les vrais patriotes ressaisiront le pouvoir. Le règne des proscrits comuiencera; je présenterai Estève à ceux de mes amis qui auront survécu comme moi à la persécution, et je prévois pour lui une carrière plus belle encore que celle promise à St3n frère aine, à mon pauvre Armand.

Le cœur d'Estève avait un si grand besoin de dévouement et d'affection , qu'il s'était prom.plement attaché h M. de Blanquefort. Le vieillard, touché de ces soins, de ce respect filial, lui disait parfois avec une sorte d'émotion : Vous avez une àaie tendre et affectueuse, Estcve; vous ressemblez à votre pauvre mère.

Une circonstance singulière, «t h laquelle il songeait fans cesse, avait trouble cependant la tranquillité dEstè\e. Un jour d'hiver, il avait été obligé de faire une course dans le faubourg Saint-Germain; comme il remontait la rue du Bsc, un rassemblement lui barra le passage. C'était chose ordinaire alors de rencontrer des femmes qui se rondaienl, en chantant et en vociférant, à la Convention. L'œil animé, la voix rauque, les \êtements en desordre et la cocarde au bonnet, elles apostrophaient les pass;ints et tâchaient de les entraîner à grossir leur cortège. Estève se rangea pour laisser passer celte troupe (ie furies, et dans ce mouvement il se trouva face à face avec une femme qui se glissait le long du mur et semblait fuir craintivement. I! ne fit qu'entrevoir son visage presque entièrement caché sous une de ces grandes coiffes à garnitures flottantes qu'on \ oit aux portraits

de CharluUe Corday, el pourtant il crut reconnaître celle dont le souvenir était si souvent présent à son cœuf ; c'étaient les mêmes traits, les mémos yeux (l'un bleu sombre, la même taille frêle et cambrée. Celte ressemblance inouïe frappa Eslèvc d'une telle stupeur, qu'il demeura iniîtiobile et suivit seulement duTegard celle fem:: e qui disparut presque aussitôt dans une des rues latérales. Kslève n'eut pas même la pensée d'aller à l'hôtel de Leuzière, que le décret relatif aux biens des émigrés avait réuni au domaine national. Il n'y avait pas la moindre probabilité que ce fût madame de Champreux elle-même qui eîit passé à côté d'Estève. Il se dit que la plus parfaite ressemblance l'avait sans doute abr.sé; pourtant il songeait sans cesse à celte rencontre, et des ce jour sa sécurité ne fut plus si entière. Quelques mois s'elaieiît écoules, el ce souvenir ne le préoccupait jîIus autant, lorsqu'un soir cet ancien employé de la maison de Saint-Lazare qui visitait quelquefois l'abbé Girou, vint apporter d'affreuses nouvelles : ce jourlà même madame Elisabeth , la bonne, la pieuse, la sainte sœur du roi, était montée sur l'echafaud.

— Les prisons regorgent, dit-il; chaque jour des chariots viennent chercher à Saint-Lazare des gens qoi doivent être condamnes le lendemain. Hier, on a transféré ainsi à la Conciergerie une quinzaine de li'mmes nobles, des grandes dames accusées de conspiration... J'ai vu la liste.

Un fuiicste pressentiment glaça Eslcve; ces mots l'avaient frappé comme une épouvantable révélation... il se leva tremblant : Vous avez vu la liste?

dil-il, et les noms?... Vous on souvenez-vous? — Je ri'îii fait qu'y jelcr u:i coup dœil, et j'ai retenu seulement le chiffre. — Ne savez-vous pas si une de ces femmes s'appelait madame de Champreux? — Oui, peut-êlre, répondit-il après avoir réfléchi un moment.

Deux heures plus tard , lorsque l'ahbé Girou et M. de Blanqueforl se furent retirés, tstève sortit et gagna le faubourg Saint-Denis. La plupart des boutiques étaient fermées; pourtant quelques groupes stationnaient encore devant les cafés. Il s'informa et «ipprit des détails qui redoublèrent ses terreurs. On parlait d'une femme âgée qui était montée sur le fital chariot, soutenue par une jeune femme d'une graiide beauté; mais leurs noms n'étaient pas connus de ceux qui les avaient vues.

Estève traversa Paris, gagna les environs de la C >nciergerie, et erra longtemps autour de ces murs impénétrables. Pour sortir de son incertitude et de son supplice, pour avoir le droit de visiter un à un les cachots de cette affreuse prison et rcconnailre par ses yeux que madame de Champreux n'y était pas enfermée, il aurait donné avec joie le reste de sa vie; mais à ce prix même il n'aurait pas pu obtenir l'assurance qu'elle était libre. Lorsque la nuit fut plus avancée, lorsqu'un plus profond silence régna autour du palais de justice, il vint s'appuyer co!itre le parapet qui borde la Seine en cet endroit, et, les yeux fixés sur la prison, il écouta, comme s'il eût pu les entendre, les plaintes et les pleurs de ceux qui agonisaient dans ce lieu de supplice. Mais aucun

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bruit ne s'élevait derrière les sombres murs, et le pas mesuré des factionnaires postés aux abords de la Conciergerie retentissait seul le long du quai désert. Estève comprit sa folie et l'inulilité de cette attente prolongée; pourtant il resta encore, retenu par le faible espoir de voir sortir les détenus qu'on transférait parfois, au point du jour, de la Conciergerie dans d'autres prisons. On était aux nuits les plus courtes de l'année, et l'éclat, la sérénité du ciel, le bruit paisible et monotone des ondes, la molle fraîcheur de l'air, rappelèrent à Estève ces belles nuits d'été pendant lesquelles il aimait à descendre dans le parc de Froidefont.A ce souvenir, des larmes débordèrent de ses yeux caves et brûlants; il éleva son regard vers ces astres brillants qui rayonnaient encore sur lui en ces moments de désespoir comme au temps de son bonheur, et il murmura: Oh! tranquilles régions! sereines demeures! refuge inaccessible où l'on ne craint plus les terreurs, les supplices de cette vie, vous ouvrirez-vous bieiilùt pour moi? Irai je bionlôt attendre dans le séjour de la [)aix, de l'amour, des félicités éternelles, celle que j'ai tant aimée ici-bas?

Le silence et le calme de la nature pendant cette belle nuit contrastaient singulièrement avec les scènes de désespoir cl de deuil que devait ramener le jour. C'était un moment de trêve et de repos pourles bourreaux et pour les victimes, et mille fois Estève souhaita que la main puissante di; Dieu arrêtât le jour prêt à se lever et à interrompre le sommeil de lii grande cité. Bientôt cepenJant une lumière pâle

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glissa sur les toits d'ardoise du palais; le soleil se leva derrière la vieille tour de Saint-Jacques de la Boucherie, et une radieuse matinée succéda à une tran- ((uille nuit. Ces clartés réveillèrent les haines, les terreurs, les violences, toutes les passions qui s'étaient assoupies dans les ténèbres. Estève entendit avec effroi le bruit éloigné des tambours qui annonçaient quelque mouvement militaire. Helas ! tout bruil, tout mouvement autour de lui l'épouvantait et le glaçait d'horreur; il eût voulu enchaîner dans le silence et l'immobilité celte multitude qui déjà se répandait et circulait, efîarée, dans les rues et le long des quais de la Cité. Eslève allait se retirer enfin, lorsqu'une femme âgée et pauvrement vêtue l'arrêta; depuis l'aube elle stationnait, assise à l'écart, contre le parapet, et Estève l'avait prise pour une mendiante.

— Monsieur, lui dit-elle d'un ton qui contrastait étrangement avec sa mise, et sans daigner employer les formules et le tutoiement républicains, sans doute vous attendez comme moi; ayez patience; peut-être, s'il y a dans ces cachots quelqu'un qui vous intéresse, pourrai-je vous fournir les moyens de lui donner de vos nouvelles. — Ah ! madame, s'écria Estève, il est donc possible de pénétrer dans ce séjour de douleur? — Non, mais un des valets de la geôle, que j'ai gagné, vient me trouver le long du quai, soit à cette heure, soit quand les charrettes sortent. Quelquefois je l'attends inulilement pendant huit jours; mais enfin le moment arrive où je puis lui remettre un billet.

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Kslève SL» décida à allendrc encore, daiss l'espoir d'interroger cet homme, qui pouvait lui rendre la sécurité, la vie d'un seul mol.

Cependant des groupes se formaient aux environs du palais, et tout le long du quai stationnait déjà une foule hâve et déguenillée. Une sourde impatience animait celte multitude, parmi laquelle Eslève et cette femme inconnue se trouvèrent bientôt confondus.

— Les charrettes ne tarderont pas à paraître, dit la dame en saisissant le bras d'Eslève, ne nous séparons pas.

La foule augmentait toujours, la foule hideuse, qni venait ainsi chaque matin assiéger la porte d'oii elle avait vu sortir la reine de France allant à l'échafaud. Tout à coup une épouvantable clameur s'éleva ; le guichet venait de s'ouvrir devant l'infâme tombereau qui tant de fois alors traîna le génie, la beauté, la vertu, l'éloquence, aux gémonies p()[)ulaires. Les vietimcs étaient debout, et semblaient dominer du haut de leur martyre la foule qui les insultait. Parmi elles, on voyait une jeune femme vêtue de blanc et belle encore sous la pâleur du supplice; ses cheveux Hlonds coupés laissaient voir les délicates lignes de son cou frêle et arrondi, et ses mains blanches et nues pressaient la tête l'une vieille femme dont le visage était ap[)uyé contre sa poitrine; près d'elles, une autre femme priait, les yeux levés au ciel, et comme exaltée dans des pensées religieuses.

A la vue de ce groupe, Eslève jeta un cri qui se

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